‹ Le baron de Lahontan (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · LE SAUVAGE AUAKIO. APPRECIATION · texte numérisé non relu

LE SAUVAGE AUAKIO. APPRECIATION

C'est en 1703 que parut, pour la première fois, à la Haye, le livre de Lahontan. Le roi de Danemark, Frédéric IV, prince facile auquel un voyage en Italie avait donné le goût des beaux-arts, connaissait l'auteur. ' Il l'avait accueilli avec bonté, s'était fait raconter ses malheurs et lui avait donné sa protection. C'est ;\ lui i[ue le baron béarnais dédia son ouvrage. L'épître qu'il lui adresse à la tête de son livre, est plate comme tous les discours des courtisans, et comme toutes les dédicaces du teni^js. Cette dédicace eourtisanesque surprend d'autant que la planche frontispice du titre porte pour gravure un sauvage armé d'un arc et d'une flèche, un pied posé sur un code de lois, l'autre sur une couromie et un sceptre. Cette composition allégoricpie a pour légende : Et hyes et sceptra territ. Tout cela rappelle la doctrine anarchiste et annonce le fonds des raisonnements de l'auteur. On représente, eu effet, l'anarchie sous la ligure d'une femme dont toute l'attitude annonce la fureur; elle foule aux pieds le livre de la loi et un faisceau de baguettes, symbole d'union ; d'une main elle brandit un poignard et de l'autre une torche allumée ; à ses côtés gisent un sceptre brisé et un joug rompu. La légende latine £t h(jes et sceptra Icrrit ramène aussi k l'esprit ces deux vers de Diderot, que les anarchistes réclament comme un des leurs :

La nature n'a fait ni .serviteurs ni maîtres : Je ne veux ni donner, ni recevoir des lois.

La planche qui accompagne celle où est gravé le sauvage anarchiste dénote chez l'auteur des idées tout aussi avancées. C'est un globe terrestre entouré de constellations. Une tourterelle plane dans l'espace et se dirige vers le glolie au-dessus duquel sont inscrits les mots Orbis Patrla. Ne dirait-on pas un précurseur du groupe des sans-patrie f Lahontan, du reste, écrit cj'uiquement, qu'il avait renoncé à foute sorte d'attachement de patrie, et il déclare

' FréJéric IV, né en 1671, mort en 1730, succéda, en 1699, à son père Christian IV. Allié de Pierre le Grand contre Charles XII de Suède, qui le contraignit de signer la paix de Travendal, en 1700. Il réorganisa la défense militaire de son pays afin de prendre sa revanche. Après la défaite essuyée par Charles XII à Pultwa, il lui déclara la guerre (1709). Il envoya Ui,000 Danois contre lui. 11 éprouva d'abord des revers, mais parvint à se relever. Il fit Stenlwch prisonnier avec 11,000 hommes, à Tonning (1713). De retour de Bender, l'année suivante, Charles XII porta la guerre en Norvège et périt au siège de Fredericiishall, en 1718. Le sénat suédois proposa la paix tout à l'avantage do Frédéric IV (1720).

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dans sa préface avoir toutes les qualités nécessaires à un narrateur, celle d'écrire comme s'il n'avait ni patrie ni religion.^

Il faut croire que les princes danois du commencement de sviii* siëcle n'avaient pas les mêmes sentiments que ceux d'aujourd'hui, puisqu'ils pouvaient accepter la dédicace de livres s'annonçant sous des auspices aussi révolutionnaires.

L'ouvrage de Lahontan, imprimé en trois volumes, se divise en quatre parties distinctes. Le premier tome, partagé en vingt-ciuq lettres, suivant la mode de l'époque, comprend le voyage de l'auteur et ses aventures au Canada depuis 1683, date de son départ de France, jusqu'à sa fuite au Portugal, en 1693. Il v raconte son arrivée, sa vie de désœuvrement dans les cantonnements, cliez les paysans, les expéditions contre les Iroquois, en 1684 et 1687, le commandement qu'il eut au fort de Saint-Joseph, sa course vers l'ouest jusqu'à Michillimakiuac, puis dans les régions mystérieuses où coule la rivière Longue, son retour à Québec, l'accueil que lui fit Frontenac, les projets qu'il forma pour la défense des grands lacs, sa nomination à la lieutenauce de roi à Plaisance, en Terre-Xeuve, ses démêlés avec le gouverneur de cette place et sa fuite en Portugal.

Rien que les aventures de Lahontan n'auraient eu qu"un intérêt bien médiocre, mais l'auteur a grossi sa relation d"une foule de petites anecdotes et de médisances, assez souvent malignes. C'est un grand causeur. Sa jaserie, comme celle du religieux dominicain Labat,mérite quelquefois le nom de commérage, à cette diôërence qu'il y a de la bonhomie dans la malice du P. Labat, et que l'on ne ressent pas, en le lisant, l'envie de se fâcher, tandis que, chez Lahontan, c'est de la malice de parti pris la plupart du temps. On ne peut nier que Lahontan soit observateur, et qu'il eût fait, dans les temps où nous vivons, un excellent journaliste, dans le dernier sens moderne du mot. Il a toutes les qualités d'un reporter : il est très curieux, peu scrupuleux, cherche avant tout le piquant, l'a propos et la vogue. Il aime à pénétrer tous les secrets d'alcove. Ce qu'il voit, il le voit bien, et il a vu beaucoup ; aussi certaines parties de son œuvre ont une importance réelle. C'est l'opinion de l'historien Parkman, et tout homme impartial et dépouillé de préjugés qui voudra l'étudier, en viendra à la même conclusion. Le récit que Lahontan fait des expéditions des gouverneurs la Barre et Denonville est exact et mouvementé. Il a été beaucoup cité, et avec raison, par les auteurs contemporains. Le gouverneur la Barre, qui savait tenir la plume, et qui avait raconté la campagne qu"il fit à Cayeune contre les Anglais,' ne jugea pas à propos d'écrire le récit de l'expédition malheureuse qu'il entreprit eu 1684 contre les Iroquois. Il n'est pas donné à tous d'écrire, comme Xénophon, sa propre retraite. Ce fut Lahontan qui se chargea, sans y être commandé, de jouer le rôle d'historiographe.

Il raconta de même l'expédition de Denonville, en 1687, et sa narration est digne de foi. On a publié récemment en France le journal que tint alors le chevalier do Baugy. aide de camp et secrétaire de ce gouverneur, et l'on peut juger qu'il n'y a pas graud'chose à reprendre sur ce que rapporte Lahontan.

Il ne faut pas demander cependant au baron béarnais les qualités que l'on prête d'ordinaire à l'historien : la correction, l'élégance, la sobriété. Il ne fait point de tableaux et de descriptions générales. Le sujet ne s'y prêtait guère. Quand il écrit tout bonnement ce

' sxv' lettre, t. I, p. 265.

- Nouveaux voyages aux îles d'Amérique, pa,T J.-Ble La,ba.t. La Haye, 1724, six voli mes.

' Journal du voyage du sieur dt la Barre en la terre ferme et hic de Cayenne, imprimi? à Paris en 1671. M. de la Barre a aussi écrit un livre intitulé : Description de la France Equinoctiale.

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qu'il a vu de ses propres J'eux, observé de particulier et de précis, c'est un témoin utile. A ces conditious tout homme est apte h faire des mémoires quand il en a le loisir.

Lahontan se vante sans cesse de dire les choses comme elles sont, de ne ilattcr ni épargncT personne, d'être impartial, de louer les gens qui ne sont pas en état île lui faire du bien et de condamner la conduite de plusieurs qui i>ourraient lui faire du mal. 11 veut enfin tout sacrifier à Tamour de la vérité, parler en toute franchise. Ce livre n"est bon que parce qu'il contient la vérité toute pure, dit-il, dans son épître à Frédéric IV. L'on y voit régner, ajoute-t-il plus loin dans sa préface, partout cette exactitude, et cet air de bonne foi qui s'empare tout d'abord (Fuii esprit éipiitable, et qui iait voir efficacement (pfen ne tend rien moins qu'à surprendre.

Xous voudrions pouvoir dire du livre de Lahontan, comme Montaigne, en présentant ses Essais au public : C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Mais, malgré les promesses si souvent répétées par Lahontan, il n'est jias toujours ce témoin fidèle et probe que l'on voudrait voir. Il a eu des déboires. La perte de ses emplois, la ruine de sa famille, sou exil, ont contribué à le rendre injuste et ont vicié son esprit. Partout dans les pages de son livre percent le désappointement et la rancune amère. Malgré ses défauts, Lahontan nous fournit des détails où les autres voyageurs ne sont pas enti'és, et ses récits sont toujours assaisonnés de picpiantes réflexions. I! a dessiné des portraits qui resteront. Ce chirurgien qui, au milieu de l'épidémie qui frappe les soldats de la petite armée de la Barre, discute sur le protoplasme et les vibrions générateiars de tous les uiaux qui frappent la pauvre luuuanité, est digne des Purgon et des Diatoirus dont Molière s'est si agréablement moqué. La troisième lettre, qui contient une descrii:)tion de Québec, est à lire en entier. Dans le palais de l'intendant siège le conseil souverain, cpii s'assemble quatre fois par senudne. Frontenac traite les membres de ce parlement comme Cromwell ceux d'Angleterre. Chacun y plaide sa cause, car on ne voit ni procureurs ni avocats, ainsi les procès sont bientôt finis, sans qu'il en coilte ui frais ni épices aux parties. Les juges, qui ne reçoivent que 400 livres de pension par an, sont dispensés de porter la robe et le bonnet. Ces graves conseillers, négociants gournu's et infatués de leur charge, dont le revenu le plus clair sont des pîches d'anguilles, le baron, né malin, ne manque pas de leur donner en passant uu coup de boutoir.

Il trouve la ville de Trois-Rivières petite à cause de son peu d'habitants, mais ceux-ci sont fort riches et logés magnificpiement. Il tant être de la nature du chien pour y habiter, ou du moins se plaire à se gratter la peau, car les puces y sont en plus grand nombre que les grains de sable. Les meilleurs soldats du pays sont originaires de ce lieu-là.

La neuvième lettre est consacrée au commerce de Montréal, (Imit }iresque tous les marchands n'étaient alors que des commissionnaires de ceux de Québec. Il faut lire encore les pages où il est traité des coureurs de bois et des canots d'écorce.

Malgré ses préjugés contre les colons, Lahontan ne peut s'empêcher de faire leur éloge, qu'il entremêle, il est vrai, de dures vérités.

"Les Canadiens ou créoles, dit-il, sont bien faits, robustes, grands, forts, vigoureux, entreprenants, braves et infatigables, il ne leur manque que la connaissance des belles lettres. Ils sont présomptueux et remplis d'eux-mêmes, s'estiment au-dessus de toutes les nations de la terre, et par malheur ils n'ont pas toute la vénération qu'ils devraient avoir pour leurs

parents " " Les femmes aiment la parure, et il n'y a point de distinction, cle ce côté-là,

entre la femme d'un petit bourgeois et celle d'un gentilhomme et d'un ofiieier."

Ceci était écrit en 1684.

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Que ron"iilace à côté de ce portrait celui que dessinait l'intendant Hocquart en 1737 : " Les Canadiens, écrit-il, sont naturellement grands, bien faits, d'un tenipéramment vigoureux, sont industrieux et adroits. Ils aiment la distinction, sont extrêmement sensibles au mépris et aux moindres punitions. Ils sont intéressés, vindicatifs, sont sujets à Tivrognerie, font un grand usage d'eau de vie, liassent pour n'être pas véridiques. Ils sont volages, ajoute-t-il, naturellement indociles, ont trop bonne oj^jinion d'eux-mêmes, ce qui les empêche do réussir comme ils pourraient le faire dans les arts, l'agriculture et le commerce. La longueur et la rinmenr des hivers les entraînent à l'oisiveté."

Un autre caractère queLahontan a crayonné de main de maître, c'est celui de Brouillan, gouverneur de Plaisance. C'est bien là le type du fonctionnaire concussionnaire de l'époque, qui, étant fort peu ou mal payé, veut se racheter sur les déchets. Comme on voit bien en jirésence encore, dans ces lettres du baron, les deux écoles qui dès lors se partageaient la colonie, celle qui raj'onnait autour de Frontenac et le groupe conduit par le Ber et les autres négociants.

La lettre qu'il écrit à la suite du siège de Quéljec, en 1690, est étincelante, enflammée. Un jeune écrivain, qui a étudié dix-huit relations décrivant cette infructueuse attaque, trouve que dans celle de Lahontan l'esprit pétille comme les fusillades entendues à la Canardière. Le style en est vif, alerte, rapide comme la jeunesse et le feu des vaillantes milices canadiennes engagées sur les grèves de Beauport.

Lahontan est jeune, il est gentilhomme, il a eu des malheurs, il les raconte au milieu de tout cela, et trouve moyen d'amuser les esprits légers de son temps, et d'intéresser à son sort. Cavalier d'esprit et d'assez bonnes études, il a tenu registre de tout ce qui était à sa portée, et il en tire parti le mieux qu'il peut.

L'auteur ne pouvait tout dire dans ces lettres destinées à un vieux parent, mais comme nous le savons, il avait eu le soin de faire un journal très minutieux dans le cours de ses aventures. Ce sont les extraits de ce journal (jui forment le sujet du second volume et qu'il nous donne sous le titre de mémoires.

C'est la partie la plus sérieuse des ouvrages de Lahontan, celle (jui, dans le temps où elle parut, put être consultée avec plus de profit. En France et ailleurs, on regarda ces mémoires comme le fruit des travaux d'un homme qui ne savait pas écrire, mais (jui décrivait assez sincèrement ce qu'il avait vu. La conséquence fut que beaucoup, surtout parmi les compilateurs, les citèrent de préférence à des écrits plus lidèles, qu'ils ne prirent pas la peine de consulter.

Dans ces mémoires, Lahontan sort du particulier pour entrer <lans le général. Sa personnalité est moins en cause. L'auteur donne d'aljord une description abrégée du Canada. Il s'attache surtout à la région des lacs, et mentionne en passant les mines de cuivre du lac Supérieur. Il vante les charmes du climat de ces régions et la fertilité de la terre. Pour lui, l'avenir du pays est autour des lacs Erié et Ontario. Si la navigation était libre de Québec jusqu'au lac Erié, dit-il, il y aurait de quoi faire le plus beau, le plus rirhc et le plus fertile royaume du monde. Ceci dénote un coup d'où! juste.

Lahontan vante aussi l)eaucou[i l'Acadie, mais il pi'é'voit i|u"elle passera un jour aux Anglais. Tl est impitoyable pour les gouverneurs Peri'ot et Menne\al. qu'il aeeuse de faire la traite et de maltraiter les colons. Le baron de Saint-Castin, ce gentilhomme d'Oloron en Béarn, qui était presque son compatriote, trouve dans Lahontan un vif admirateur.

A la suite de l'Acadie, l'auteur parle de Terreneuve et de Plaisance, où il a habité. C'est une des meilleures descriptions <pic nous ayons de ces lointains parages.

LK lî.VKON DK LAUONTAN 113

Après avoir ainsi parcouru tout le jiays à vol (Uoiseau, tounii sur cliarpu' elioso d'assez l)i)imes notions, parlé tort sensément de la mauvaise gestion des athiires du [niyti, Laliontan donne une table des nations sauvages, décrit les animaux,' les oiseaux, les poissons, les arlires, les traits. On peut trouver là des choses iiisl rurtivi's. Les di'tails de toutes sortes y aht)ndent, surtout ces détails intimes (|ue l'on aime à retrouver diMix cents ans après, parce (prils nous font vivre pour ainsi dire de la vie des ancêtres.

Le chapitre du commerce du Camida est très important à nntre si'ns ; uiallictucusçnient récri\'ain le rédigea dans un uioniciit (U' colère, at'ni de l'aN'oriscr les u(''goçiants angliùs.

La dernière partie des mémoires est spécialement n'^servée à la description des mceurs des sauvages. L'auteur y traite des habits, des logements, de la comjilcxion, du tempéranu'Ut, des manières des sauvages. Il étudie leur croyance, les obstacles à leur conversion ; il nous dit !■{• iprils adoivnt, ce ijuc sont leurs amoui's et leurs mariages, de ([Ucllcs maladies Ils soutlVent et les remèdes dont ils se si^rvcnt. leurs cbasses, leur l'ai/on de l'aire la gueri'c. Lcfuiit se termine par un petit dictionnaire de la langue des sauvages, et lu^^' table explicative des termes de marine et des uéologismes (pie l'auteur a dû employer au cours de ses écrits.

Pour ([Ueliprun ipii n'aurait [las une connaissance approfondie de l'iiistuire du Canada, n(uis avouons cpie la lecture de ces pages serait difHciU', tant hi vérité' se mêle souvent à la fiction. C'est ponr(pu)i ces mémoires ont cessé ch'puis longtem}is d'a^'oir l'autoi'ité ipTils (Uit eue un jour. Cependant, cpiels qu'ils soient, le chercheur impartial et [irudent y jieut faire encore une bonne moisson et en tirer un grand avantage.

Le troisième volume de Lahoutan contient ses voyages en Portugal et en Danenuu'k. C'est une suite de six lettres dont la i)reniière est datée de Lisbonne, le 10 avril 1694, et la dernière de Saragosse, le 8 octobre 1695. L'auteur y raconte ses pérégrinations à travers le Portugal, le Danemark, le Hanovre, son séjour en France, ses tentatives infructueuses pour rentrer en grâce, sa fuite de Laliontan. C'est une sèche description de villes coi\nuos. Lahoutan s'y montre médiocre observateur, contre son habitude. C'est la partie la plus faible de son œuvre. Le biographe y tirera cependant (jm'lrpu' avantage à raison des détails que le baron y donne sur ses malheurs personnels.

Ce troisième volume contient encore les Diak)gues de Laliontan avec un sauvage. Ce sont ces dialogues, (pic le baron laissait prévoir dans ses mémoires, au chapitre de lu, croyance des sauvages et des obstacles à leur cn/i version, qui ont rendu son nom fameux parmi les philosophes du xviir' siècle, et qui l'ont fait exécrer par tous les écrivains honnêtes et consciencieux. Disons tout de suite que c'est une criti(pie très anière des prati(pies de l'église romaine, une tit-tion siiiq)leniciit destinée à n'pandre les idées anti-chrétiennes.

Lahoutan se met en scène avec un sauvage auquel il donne le nom d'Adario.

Cet Adario ne serait ni plus ni moins que Koudiaronk, le fameux chef huroii suru(Uiiiiic' le Rat par les Français. Tous ceux qui ont étudié l'histoire de notre pays connaissent Koudiaronk. Ce fut le sauvage le plus intrépide, le plus ferme et le plus éclairé qu'on ait jamais trouvé dans l'Amérique septentrionale. " Jamais, dit Garneau, - sauvage ne montra plus de génie, plus de valeur, plus de prudence, plus de connaissance du cœur humain." Son esprit avait des ressources inépuisables. Koudiaronk brillait autant dans les conversations que dans les assemblées publiques par ses reparties vives, 2>leines de sel et ordinairement sans réplique.

' L'auteur range parmi les insectes les grenouilles meuglanlcu. '' Histoire du Canada, I, o82.

Sec. I, 1S94. 15.

Il était en cela le seul homme au Canada qui piit tenir tête au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table, pour procurer à ses officiers la satisfaction de l'entendre ; et il disait qu'il ne connaissait parmi les Français que deux hommes d'esprit, le gouverneur et le père jésuite Carheil. Personne n'eut peut-être plus d'esprit (pie lui, dit l'historien Charlevoix, qui l'avait connu. Ravnal a écrit que c'était un Machiavel né dans les forêts. M. Margry l'appelle une espèce d'Ulysse indien, mélange de bravoure et d'astuce. Les Français le nommaient le Bat : emblème de misère, de meurtre et de rapine.

Bien avant Pontiac, Kondiaronk avait songé à former une grande confédération de toutes les tribus sauvages, en y comprenant même les CincpNations. C'est ce rêve que le grand chef outaouais reprit en seconde main plus d'un demi-siècle après.

Lahontan était à Michillimakinac, lorsque Kondiaronk y vint en 1688, à la suite du piège (pril avait tendu aux Inxjuois à l'anse de la Famine. Il y fut témoin de la ninrt du sauvage iroquois, que M. de la Durantaye, commandant du poste, reçut de Kondiaronk, et qu'il fit passer par les armes. Ainsi se trouvèrent rompues les préliminaires de paix que M. le gouverneur Denonville avaient conmiencées avec ces barbares.

Le baron béarnais put alors causer à son aise avec ce fameux guerrier, et il prétend que ses dialogues ne sont (pfuii résumé des conversations qu'il eut dans le temps.'

Les dialogues comjirennent trois entretiens. Le premier roule sur le christianisme en général. '• Profite des grâces et des talents que Dieu t'a donnés, éclaire-toi des grandes vérités du christianisme," dit Lahontan eu s' adressant à Adario. Celui-ci proteste que sa religion primitive est aussi bonne que celle des chrétiens. " Elle est basée sur la justice et la sagesse." La discussion se continue alors très vive, très piquante, très mouvementée. A chaque argument apporté par le baron, le sauvage retorque avec vigueur. On passe en revue l'éternité des peines, la foi, l'enfer, le paradis, la vérité des écritures, le péché originel, la présence réelle, rincarnation. " Nous observons les commandements de Dieu mieux que ne font les Français, dit Kondiaronk. Pourquoi la religion des Anglais ne serait-elle pas aussi bonne que la vôtre? Vous avez traversé l'Océan pour sauver nos âmes, dites-vous, mais vous ne iKiuvtz pas vous accorder entre vous sur ces grandes vérités. Vos ordres religieux sont toujours à se cpiereller, chacun iirêehe sa morale. Qui croire ? " Le vieux chef, tout en louant très fort la continence et les mœurs des jésuites, se moque de leurs enseignements comme l'aurait fait un janséniste. Entre temps, la conversation roule sur le célibat des prêtres, le pape, le purgatoire, les indulgences. C'est i;n ramassis de toutes les objections alors en vogue contre le christianisme, l'église catholique et la vérité révélée.

L'entretien se termine ^lar Adario qui donne congé en ces termes à son pauvre prêcheur : " Ainsi, mon frère, crois tout ce que tu voudras, aie tant de foi qu'il te i>laira. tu n'iras jamais dans le bon pays des âmes si tu ne te fais Huron. L'innocence de notre vie. l'amour que nous avons pour nos frères, la trau(piilité d'âme dont nous jouissons par le mépris de l'intérêt, sont trois choses que le grand Esprit exige de tous les hommes en général. Nous les pratiquons naturellement dans nos villages, pendant que les Européens se déchirent, se volent, se difiament, se tuent dans leurs villes, eux, qui voulant aller au pays des âmes, ne songent jamais à leur créateur, que lorsqu'ils en parlent avec les Ilurons. . . ."

Le deuxième entretien traite des lois, de la justice, de la vi'nalité des juges, des faux

' Lahontan dit que Kondiaronk (.\dario) était il^'é de trente-cinq ans, en 168S. Si l'acte de sépulture de ce fameux Huron, qui se trouve aux arcliives de Muntiéal, sous la date du :i aoilt 1701, est exact, Kondiaronk était alors Agé de soi.xanto-doux ans. Kn effet, cet acte le dit âgé de soixante-quinze ans à son décès.

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témoins, de l'inégalité des inuiitions. Pourquoi des lois, si ce n'est pour les observer? Et les règles de Injustice étant constamment violées, ne vaudrait-il pas mieux n'en pas avoir? Dans le troisième dialogue on discute sur la société civile en général. A (luoi bon les distinctions entre les hommes ? i'(mrc|Uoi ]"argcnt ? II faut revenir à i"i''tat primitif, mettre tous les biens communs, ne jilus connaître ni le tien ni le mien. Les Immnu's (U'\raicnt \ivre de chasse et de pêche. Adario, qui a visité la Fraïu-t', compare la vie sauvage à l'état civilisé, se moque des rois, des grands seigneurs, criticpie les coutunies et les modes européennes. Lahiuitan ne [n-vd jias l'occasion de mettre dans sa bouelie les jilns xioK'utes tirades. Les riches, les femmes, les médecins, les savants, les ]irètres passent tour à tour sons le fouet vengeur de ce désillusionné.

11 va sans dire que ces conversations sont sorties toutes armées du cerveau du Viartui béarnais. Kondiaronk, qui est mis en scène, n'eut jamais les idées encyclopédiques qu'on lui prête. L'historien la Potherie raconte au contraire,' que ce fameux chef indieu avait les sentiments d'une belle âme et n'était sauvage que de nom. " Considérable par sa piété, dit-il, il prêchait souvent dans l'église des jésuites de Michillimakiimc, où les sauvages n'étaient pas moins touchés des vérités du christianisme qu'il leur enseignait. Il était dilHcile d'avoir plus de pénétration d'esprit qu'il en avait."

L'historien Ferland pense de même.

Le grand tort de Lahontan dans ces dialogues est d'avoir attribué aux sauvages des idées raffinées et des seu-timents subtils,- et d'avoir énoncé des opinions peu d'accord avec l'ordre de chose établi chez les nations civilisées. Encore une fois, il ne voyait que les injustices qu'il avait éprouvées : son esprit ulcéré enveloppa dès lors dans la même proscription les sociétés et leurs institutions civiles et religieuses.

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter les infamies (pie ces pages contiennent. Laliontan n'a fait que répéter des arguments connus que l'on tr^luve dans la plupart des écrits philosophiques du XVIII'' siècle.

La vie sauvage, a dit un écrivain moderne, exerce sa fascination sur toutes créatures vivantes. Celles qui ont grandi dans sa liberté l'aiment d'un amour incurable. Les animaux qu'on lui arrache meurent pour la plupart, l'air stu[iide et inditi'érent, un immense ennui dans leur cerveau ol)scur. L'homme qu'elle a eu pour uourrist)n languit loin d'elle: parmi les aises et les douceurs de la vie civilisée, son âme est toute entière à la solitude, on le voit s'y replonger éperdumeut à la première occasion, sans une hésitation ni un regret. Le civilisé lui-même se trouble parfois à son contact, et il arrive qu'il se donne à elle. On dirait qu'elle l'attire avec la tendre puissance d'une patrie retrouvée ; à ras})ect du désert, il dit avec certitude : " Ma vie est là ; il faut que j'y aille."

Cette étrange fascination de la vie sauvage sur les blancs, Lahontan en subit lui aussi, à un moment donné, la terrible influence. Vivre à l'état sauvage, ;\ l'état nature, tel fut le rêve qu'il lit pendant longtemps, et Adario n'eut pas de peine à le jiersuader. " Ces peuples sont heureux d'être à l'abri des chicanes des ministres qui sont toujours maîtres partout, écrit-il.'

' Histoire de l'Amérique septentrionale, vol. IV, p. 228.

^ Avec le libraire Bernard, il est permis de trouver que, dans ces dialogues, les sauvages du baron " sont très foncés dans l'antiquité." " Us démontrent savamment que fes écrits des siicles passés sont faux, changés, altérés ou supposés, que les histoires de nos jours ont le même sort." {Recueil de voyages au nord, Introduction, p. clvi.) Que dire encore lorsqu'on voit Adario citer Esope ?

•' Préface des Vialogues, édition de 17(14.

J'envie le sort d'un païu're sauvage, qui leges et seeptra territ, et je souhaiterais passer le reste de ma vie daus sa cabane, atin de n'être plus exposé à tléehir le genou devant des gens qui sacrifient le bien publie à leur intérêt particulier, et qui sont nés pour faire enrager les honnêtes gens."

Lahontan croyait au bon sauvage aussi fermement qu'un philosophe du xviii' siècle. Avant que les blancs fussent venus parmi les sauvages, assure-il, il n'existait pas sur la terre de peuple plus heureux et meilleur.

Hélas! cette vie libre des bois, que Lahontan aurait voulu embrasser, ainsi que l'avait fait un jour son compatriote béarnais, le baron de Saint-Castin, il ne put la ressaisir. La civilisation qu'il fuyait le rejoignit malgré lui. Son âme s'en aigrit. Il acheva de prendre riiumanité en dégoût, le jour oii il vit ses terres vendues par les mains ignobles des gens de loi. Il devint alors un révolté.

Lahontan dit que pendant son séjour à Québec, il soumit le manuscrit de ses dialogues au gouverneur de Frontenac et que celui-ci se donna la peine de le retoucher. On sait que Frontenac se piquait de littérature. On lui reprochait au.ssi d'avoir été secrètement janséniste, et de parler fort librement des jésuites et de leurs missions. On a lieu de croire, dit Charlevoix, qu"il mit la main an livre du récollet Chrestien Leclercq : le Premier Etablisserneitt de la Foi au Canada.

Quoiqu'il arrive assez souvent que Lahontan, dans ses lettres et ses mémoires, reflète les idées personnelles de Frontenac, ' il est impossible de croire que ce gouverneur ait prêté sa plume à une œuvre aussi impie et aussi malsaine que celle du baron béarnais. Frontenac a pu partager les idées malveillantes et souvent injustifiables du groupe dont il s'entourait, contre les missionnaires jésuites, mivis il était un croyant, et il n'aurait certes jamais voulu, malgré tous les déboires ipie la vie lui fit sulùr, nier l'autorité des rois, prêcher l'égalité des hommes, ou patronner le partage des biens.

L'ouvrage de Lahontan a une grande vogue. — Il est traduit en anglais. — Nouvelles

ÉDITIONS EN 1704 ET 1705. REMARQUES SUR LE STYLE DE CET OUVRAGE. Le MOINE

Gueudeville a-t-il AIDÉ Lahontan ?

.rus(|n"au commencement du xviii siècle, les Européens n'avaient eu guère, pour se renseigner sur les pays d'Amérique, que les ouvrages très sérieux deChamplain, deLescarbot, de Sagard et de Ducreux, ou les relations des missionnaires jésuites." Les réeollets Hennepin

' Par exemple, Frontenac se plaint que les jésuites gouvernent tout, qu'ils ont des espions dans la ville et dans la campagne, qu'ils abusent du coufessional, se mêlent dans les atTaires de famille, lirouillent les maris et leurs femmes, aigrissent les parents contre les enfants, et tout cela pour la plus grande gloire do Dieu. (Lettre au ministre du 2 novembre 1672.) " Les jésuites, écrit-il encore, songent autant à la conversion du castor qu'à celledes âmes, car la plupart de leurs missions sont de jinres moqueries, et je ne croirais pas qii'on leur dût permettre de les étendre plus loin, jusqu'à ce qu'on vît en queUiue lieu une église de ces sauvages mieux formée."

Cité par Marjtiy. Découvertes, I, 303.

Il ne faut pas s'étonner de voir ces étranges accusations dans la bouche d'un homme de la valeur de Frontenac. Le grand gouverneur avait ses travers et ses prédilections. Il se lais^^ait facilement entraîner, dans ses colères, à exagérer les racontars qu'on lui rapportait. Tous les historiens modernes, qui ont voulu juger sans parti pris, ont fait l'éloge des belles chrétientés ciuo les missionnaires tenteront d'établir sur les bords des grands lacs.

- Et encore les liclations des jésuites avaient-elles cessé de paraître depuis 1673, lorsque le roi, de concert avec le pa[)e Clément X, en avait arrêté la publication, on ne sait trop pourquoi.

LH BAUO-X LU-: LAlloNÏAN 117

et Leclercq étaient venus k la suite, lorsque, depuis longtemps déjà, les éditions de ces auteurs avaient disparu de la librairie. L'œuvre de Leclereq fut supprimée presqu'aussitôt aiirès son apparition, de sorte (pi'il ne restait plus que les voyages de Hennepin et quelques mémoires particuliers en véritable ein-ulatinn l(irs(|U(' parut le livre de Lahontan.

La grande liberté que Lahontan avait donnée à sa plunu-, et Fintérêt que l'on portait alors aux découvertes dans l'IIinterland américain, contribuèrent à faire lire son livri', et le firent reclierclier avec avidité. En 1703. il en fut tiré successivement trois éditions en langue française. La nu'nu' année. Laluintan traversait en Ang-leterre et y tit lu. une réédite. 8011 ouvrasre fut traduit en :uiaiais, et il le dédia à William, due de Devtnishire,' cdUime il axait dédié l'édition française à Frédéric, rui de Danemark.

La publication de ce livi-e, où Tadministration coloniale était vivement attaquée, où il était parlé en termes fort irrespectueux des ministres Pontchartrain, et où les courtisans et les gens en place étaient assez vertement attaqués, devait attirer des représailles, (^uel était donc ce jeune officier de marine, inconnu hier, qui suppliait liumblement de rentrer sous le drapeau, et qui se redressait tout à coup, tenant à la main une plume vengeresse, au lieu de l'épée dont on l'avait empêché de se servir ? On écrivait de Paris à Lahontan (pie les Pontchartrain cherchaient les moyens de se venger de l'outrage (pi'il leur avait fait, en ])ubliant dans son ouvrage quelques bagatelles qu'il aurait dû taire. On l'avertissait aussi qu'il avait tout lieu de ci'aindre le ressentiment de plusieurs ecclésiastiques qui prétendaient avoir été insultés. D'autres l'accusaient d'être un sauvage, c'est pourquoi il se croyait obligé parler si lil>rement des peaux-rouges. Lahontan s'était attendu à la fureur (h's uns et des autres en faisant imprimer ses Voyages. On l'avertissait encore de Paris, (pi'on ennilnyait des pédants pour écrire contre lui, et qu'il lui fallait se jiréparer à essuyer une grêle d'injures (pi'on allait faire pleuvoir sur sa tête. Il résolut de se moquer des injures, de faire face à l'oi'age (pli venait du côté de la capitale, et de continuer la guerre à coups de plume, puis(pril ue jiouvait la faire à coups d'épée.

En 1704 parut donc une nouvelle édition des Vnijages, et les Dialogues furent réimprimés jiar deux fois en cette même année. L'auteur en profita pour répondre dans sa prétace aux injures dont on le menaçait.

Lahontan n'était ni un savant, ni un lettré. Passé au Canada à l'âge de dix-sept ans, il n'avait pu continuer au milieu de la vie des camps son instruction commencée au collège. Cependant il avait, comme tous les officiers de ce temps-là, le goût des livres. Il nous raconte quelque part avec quelle joie il apportait avec lui à la chasse, au milieu des bois, "les honnêtes gens des siècles passés." Le bonhomme Homère, l'aimable Anaeréon et son cher Lucien, ainsi qu'il les apjjclle, ne le laissaient jamais. Il aurait bien voulu apporter avec lui le sévère et grave Aristote, mais son canot n'était "j)as assez grand pour le contenir dans son équipage de s^'llogismes péripatéticiens." Il se défiait du reste de ce philosoplie qui n'aurait pas numqué d'effrayer les sauvages par son jargon ridieule et ses termes vides de sens. Il préférait le laisser chez les jésuites qui le savaient entretenir fort généreusement."

Lahontan cite encore Pétrone au nombre de ses auteurs favoris. Ce livre, assez obscène, comme on le sait, faillit lui causer une mauvaise aventure. Il l'avait laissé sur la table de sa pension avec d'autres ouvrages, lorsque le curé de Montréal, entrant à l'improviste, le mit en

' Devonshire, grand seigneur anglais, dépensait avec une royale munificence ses immenses revenus, et jouissait d'une grande faveur auprès de la roine Anne. - Tome I, p. 87, édition de 1704.

pièces. Ou conçoit la colère du jeuue officier. L'ou eut toutes les peines du monde à le maîtriser. Vingt ans après il ne pouvait songer à cette tyrannie sans pester encore contre le zèle indiscret de ce cruel.'

La lecture était alors la seule consolation de Lahoutau dans ses peines, ses déboires, au milieu de l'ennui noir qui l'enveloppait comme d'un manteau de plomb. Quelle vie délicieuse il menait, quand il pouvait s'échapper aux prosaïques devoirs du soldat et s'enfermer dans la forêt avec ses chers auteurs. A Plaisance, au cours de ses querelles avec Brouillan, les livres étaient aussi son seul refuge.'

En dépit de toutes ses lectures, Laliontau n'avait pu se dédoubler et devenir homme de lettres. C'est par nécessité, plutôt que par goût, qu'il prit la plume. Aussi dans sa dédicace de 1703, déclare-t-il raconter ses aventures en voyageur, et non point en auteur qui cherche à plaire. " J'ai passé les plus beaux jours de ma vie avec les sauvages de l'Amérique, et ce u'est pas là qu'on apprend à écrire et à louer poliment.^ J'écrivais tout sim]jlement ce qui m'arrivait, à un de mes parents, qui l'avait exigé de moi. Cette matière natui-elle plaira peut-être plus que si j'avais écrit avec plus d'étude et d'art.''

Dans l'édition de 1704, l'imprimeur revint à la charge sur ce sujet. " Sou style ne paraîtra peut-être pas des plus purs ui des plus châtiés, dit-il, mais cela même doit le rendre moins suspect d'affectation, et d'ailleurs que peut-on attendre d'un jeune officier de marine ? Ce qui est fort certain, et pas un lecteur judicieux n'en disconviendra, c'est que l'auteur s'est uniquement attaché à exposer simplement les choses ; il ne flatte personne, il ue déguise rien, et l'on paraît justement lui attribuer les qualités nécessaires à tout narrateur, d'écrire comme s'il n'avait ni patrie ui religion, soit dit sans faire aucun tort à ce qu'il doit h sou Dieu et à son roi."

Ces explications du libraire étaient devenues nécessaires, car décidément le bon publie avait trouvé le style de Lahoutau dur et désagréable,* embarrassé et souvent barbare.^

TJn historien hollandais, Jean-Frédéric Bernard, qui tenait la plume en 171.5, donne dans l'uu de ses ouvrages la note dominante à l'époque.

" Peu de voyageurs, dit-il, sont capables de bien faire l'histoire des hommes, parce qu'il faut beaucoup de jugement et de raison pour s'en acquitter dignemeut, et qu'il est difficile de discerner ce qui est l'effet de la prévention d'avec la pure vérité. Les défauts dans le style et daus la justesse sont les premiers que je rencoutre. Le style d'un voyage étant le même que celui de l'histoire, on doit éviter de le guinder vers un faux sublime ; au contraire il doit

' L'exemplaire dans lequel nous avons lu cet épisode porte en marge l'annotation suivante, écrite de la main de M. Jacques Viger, antiquaire canadien bien connu : " Cet incommode curé était ou M' DoUier de Casson, sup. et curé en titre de Montréal, ou M' Etienne Guyotte, curé d'office du 10 8'>'« 1682 au 27 T""» 1693. Si l'un ni l'autrf n'aimaient les polissons." Et il ajoute: "Quel sacrilège! Déchirer au lieu de recommander des u-uvres qui ont mérité à leur auteur le titre d'atictor purissims: impurilatif. J. V."

- Tous les officiers coloniaux brûlaient d'avoir des livres. Il faut parcourir leurs correspondances intimes pour s'en convaincre. Tous ne les désiraient pas cependant dans le goût de Lalionlan. Le chevalier de Baugy demande à son frère en 1687 "quelques livres plaisanta pour passer le temps, surtout quelijues comédies des plus jolies, comme C Avare, le MaJade itnaginaire, quelques Crispins."

^ C'est à peu près la même excuse que donne la Potherie dans la dédicace de son Hiftoire de rAmiriqvf septentrionale au duc d'Orléans lédition de 1753) : "Ce n'est pas à un .Américain comme moi à prendre un essort si haut Je laisse donc aux plumes délicates des Français à traiter une matière si relevée "

* Article signé Eyriès, daus la Biographie universelle de Michaud.

' Charlevoix. Liste des auteurs, t. VI, de son Histoire, p. 409, éd. de 1744.

LE BAEON DE LAIIONTAN" 119

être simiile, gravo, iiaturol, (Mijoué quelquefois, si l'on veut, mais sans affecter de l'être, et sans chercher un liadinage, qui, souvent, est plus burlesque (qu'ingénieux et déliciit.

" En quelque narration ([Wv ce puisse être, il est aisé de donner le change iiu lecteur, et de déguiser les idées des choses, lorsqu'on se sei't d"un style [unniieux et ('leNi' i|iii ne re|iri'seiite rien que d'une manière excessive, ou d'un style burlesque <lans lequel Tauteur lu' cherehe qu'à être plaisant ou hadin. Tl ne faut pas non plus qu'un voyageur montre à eliacpuï page sa mauvaise hunu'ur et resieune toujours à la charge sur les ihjustiet's qu'un lui fait. De ces retours euutiiuu'ls, de [ilainti's, et de nniuvaise hunieui'. le leeteui- ne peut tii'er que des conséquences contre la sincérité du voyageur. Je laisse à penser si dans les voyages (|ne la lldiitaii nous adonnés, il n'aurait inis mieux fait de parler niodesteiui'ut des chagrins cpTou lui a faits au Canada, et s'il n'aurait pas dû préférer un style sinqile et naturel, au style plaisant qu'il affecte, et (pii lui filait si furt, que pour mieux ri'ussir à être agn'alile. ..." '

Les liliraires que patroiuiait Lalioiitau eom^u'iri'iit la m'^eessité de se eout'ornu'r au goût du publie, et l'u 170.") parut une édition entièrement i-evue et corrigée.

On lit dans la préface de cette édition de 1705 :

" Quehpies personnes d'esprit ayant représenté cpie l'autre ('ditioii jK'ehait dans It! style, qu'on y trouvait des phrases basses, des expressions vulgaires, des railleries fmides et de rend)arras dans la iiarratinn : l'on a tâché de remédier à tout cela. ( Mi a presipie refondu toutes les lettres, et l'on croit que le style en paraîtra [ilus pur, i)lus net, plus dégagé, et avec un peu plus de finesse dans l'enjouement. On a conservé le sens de l'auteur, mais on a donné un nouveau tour à la meilleure partie de son ouvrage ; comme il était remjili de transpositions (pli gâtaient alisolunient li' bon ordre du récit et qui, par conséquent, devaient blesser le discernement du lecteur, on a eu soin de les ôter et de donner à chatpie chose l'étendue et la liaison naturelle (pi'elle devait avoir dans un narré."

On mit, en etf(>t, à sa place ce qui devait l'être, et de la vraisemblance jiartout où elle nmuipuùt. Les Vaiiages parurent " haliillés proprement de neuf," jiour nous servir d'une expression de l'éditeur.

Les Dialogues avaient été trouvés pauvres et renq.ilis il'un long et ennuyeux galimatias : (Ui en tira le meilleur et on l'ajusta au nouveau style des Voyages}

Il ne fut pas jugé à propos de rééditer les Vmjoges de Portugal ci Je Daiiemarl;. " Le baron de Lahontan, ajoute cruellement rim[irimeur, n'est pas assez nécessaire pour fatiguer les hommes de ce qui le concerne personnellement dans ces deiix relations, et quant à ce qu'elles contiennent de y)1us, il n'y a rien de mieux connu. Qui ne sait ce que l'auteur dit de ces deux royaumes, de leurs capitales, de leurs i)orts, de leur commerce ? Il est juste d'avoir plus d'égard pour le public, et c'est le ménager trop peu, c'est lui manquer de respect que de })roposer à sa curiosité une lecture ou qui ne lui est d'aucune importance, ou qui ne lui apprend rien de nouveau."

Ainsi retouchée, l'édition de 1705 passe, [larmi les collectionneurs, pour la lionne édition. Il est vrai de dire que le style y est plus coulant, le dialogue mieux coupé. Cependant, il faudra toujours préférer l'éditicui de 1703, telle qu'elle est sortie de la plume de l'auteur, si l'on veut le bien étudier.

• Instruction pour voyager utilement, dans le Recueil des voyages au Nord de Bernard, imprimé à Amsterdam , édition de 1731, t, I, pp. cxlvii et cxlviii, et dans l'avertissement, première partie, t. IV, de la première édition, en 1715.

- Dans cette édition de 1705, les dialogues portent pour titre: Conversations de Vautcur de ces voyaijes, avec Adario, sauvage dif^tivgiié, où l'on voit toie description exacte des coutumes, des inclinations et des mœurs de ces peuples.

120 J.-EDMOND EOY

Cliarlevoix trouve que, malgré les retouches de style qui turent faites en 1705, il s'en faut pourtant que ce soit un ouvrage bien écrit.' Il faut avouer que le savant historien se montre d'une sévérité extrême chaque fois que le nom de Lahontan se rencontre sous sa plume. Il ne lui pardonne rien, s'attaque à son style, à sa véracité, à sa conduite. " La plupart des faits y sont défigurés, dit-il. . . Le Dictionnaire de la langue du pays, comme s'il n'y avait qu'une langue en Canada, n'est qu'un assez méchant vocabulaire de la langue algonquine ; et les Conversations avec le sauvage Adario ne sont que des suppositions de l'auteur, qui a voulu nous apprendre ce qu'il pensait de la religion . . . Dans son Voyage de Portugal et de Danemark, il se fait voir aussi mauvais Français que mauvais chrétien... Dans tous ses écrits le vrai e.st confondu avec le faux."

Charlevoix relève les plus petites erreurs de détail, qu'elles soient de commission ou d'omission. Lahontan, décrivant Tautel de l'église des jésuites à Québec, avait parlé de " quatre grandes colonnes cylindriques et massives, d'un seul bloc et d'un certain porphyre noir comme du geai, sans taches et sans fils." Charlevoix prend la f)eine de noter que ces colonnes superbes, dont Lahontan a voulu enrichir l'autel des jésuites, sont creuses et grossièrement marbrées.- Il se plaint encore que presque tous les noms propres sont estropiés dans les écrits de Lahontan. Le savant auteur oublie qiie, de son temps même, on écrivait les plus jolies choses, ou les plus raflinées, dans une orthographe abominable. Combien de très beaux esprits du grand siècle, même parmi les habitués de Rambouillet, avaient une orthographe de cuisinière ? ^ Aujourd'hui l'orthographe est le commencement de la littérature, mais alors, au temps où vivait Lahontan, on la considérait un peu comme du supei-flu. Xous ne parlons pas, bien entendu, des grands classiques.

Quant à l'orthographe des noms de lieux et de personnes, on sait qu'elle n'avait aucune fixité sous l'ancien régime. " Autrefois, dit M. Lorédan Larchey, on ne se piquait pas de régularité sur ce point. Ainsi M. Redet. archiviste de la Vienne, a relevé jusqu'à quarante et une manières d'écrire le nom de Fouillé dans les actes anciens qui concernaient cette commune de son département.* En ce qui concerne les individus, l'insouciance n'était pas moins grande, et rien n'est plus fréquent que de voir non seulement le nom du même personnage écrit de deux manières dans le même acte, mais ce personnage lui-même signer de plusieurs façons. Des lettrés tels que Peiresc, la Boëtie, Montaigne ont écrit chacun leur nom de quatre manières. . ."

La règle commune est que les noms de lieux et de personnes sont le plus souvent écrits d'après la prononciation de l'époque. Et comment juger, et quelle règle à suivre, lorsqu'il s'agit d'écrire les noms de cent tribus sauvages à peine connues?

Lorsque parut la nouvelle édition des Voyages de Lahontan, les malins voulurent savoir quel avait été le re\"iseur des écrits du baron. La rumeur puldique ne tarda pas à désigner un écrivain du nom de Gueudeville.

Nicolas Gueudeville était un bénédictin français qui avait jeté le froc aux i>rties. Rétîigié en Hollande, il avait embrassé le protestantisme et s'était marié. Il essaya d'abord d'ouvrir des cours de philosophie et de belles-lettres ; mais le succès n'ayant pas répondu à ses espé-

■ Liste des auteurs, VI, 409.

2 Journal histori(jue, p. 76.

' Voir dans les Cau-vi-ies du Luruli, de Sainte-Beuve, troisième édition, Garnier frères, vol. XI, p. 42t>, une très curieuse lettre sur l'orthographe des xvne et xviiie siècles. * Almanach des noms, Paris, 18S1, page 2.

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