LK BARON I»K I, AU ONT AN
rances, il l'unila à la Ilayu un journal jioiitinue, V Esprit des Cours tl'IiJarnpc, icuillo satiri(iue, où le gouvorninniit français, surtout, était violemiiient attaqué. L'aiuliassadeur do France l'U olitiiit la suppi'cssioii. Mais Gut'Uilfvillc l'iiida ci'Hc iiitcrclict ion m (ranstorniant son titre en celui (le Nourelles des Cours d' Europe. Ce journal eut une vogue considéraMe. 11 parut de 1698 à 1710, et forme une colleetion curieuse et recherchée.
C'est .<;e moine défroqué, impie et lihertin, (jui passa alors pour avoir prêté la main an liarnn.
L'historien Bernard, ([ue nous avons déjà cité, et qui vivait au temps de Lahontan, n'hésite pas à dire qu'il " a emprunté la plume d'un homme dont le caractère est suspect à tous égards, et (pii, même, ne s'en cache pas, pnis(|u"il atiécte de semer le libertinage dans ses ouvrages, ce qui, sans doute lait tort an crédit du haron." ' Et il cite en note le nom de Gueudeville, auteur de VAtlas historique.
Charlevoix pense que c'est peut-être hi conformité de style qu'on y remarque avec celui de VAtlas de Gueudeville, qui a fait juger que c'était par les mains de ce moine apostat que l'ouvrage de Lahontan avait passé.
On alla plus loii\ enc'ore. La paternité pleine et entière des dialogues du l)ari,)u de Lahontan avec le sauvage Adario fut attribuée à Gueudeville lui-même.
" Il est bon d'apprendre au public, dit encore Jean-Frédéric Bernard, que le sauvage Adario est un moine défroqué et libertin, auteur de quelques ouvrages dans lesquels on ne trouve qu'un grossier burles([ue et beaucoup d'irréligion." -
C'est sans doute slir le témoignage du libraire hollandais que se sont liasés la plupart des bibliophiles et des encyclopédistes modernes pour faire de Gueudeville le véritable auteur des Dialogues.^
Qu'y a-t-il de vrai dans ces suppositions? Il n'y a pas de doute que l'édition île 1705 fut revisée et corrigée pai' une main étrangère. Il sutHt de lire la préface pour s'en convaincre. Qui tint la plume ? Le témoignage de Bernard, qui passe pour un écrivain consciencieux, ne peut être mis en doute. C'est bien Gueuileville qui fut le reviseur de l'œuvre du baron béarnais. On pourrait, comme l'a fait Charlevoix, comparer le style de VAtlas et celui des Voyages, tels que retouchés, mais il vaut mieux encore lire les deux textes des éditions de 1703 et de 1705.
Suivant l'haliitude des écrivains du temps, Lahontan avait fourni abondamment son récit de citations classiques.* Ainsi, lorsqu'il voit sur l'océan les Ilots s'élever jusqu'aux nues, il recommande son âme à Dieu d'aussi bon creur ([uc le lion Idomenée se recommandait à ISTeptune lorsqu'il pensait périr, au retour de la guerre de Troie. Il compare les femmes
' LOC. cit. CXLIX.
■■' Même ouvrage, 2"»' édition, p. clvii.
' American Cyclopedia, vol. X, p. 107 ; Larousse, Verbo Lahontan.
Voir Bibltotlièqw Idutorique de la France, contenant le calaU'gue des ouvrages " imprimés et manuscrits qui traitent de l'iiistoire de ce royaume, ou qui y ont rapport, avec des notes critiques et liistoriques : par feu Jacques Lelong, prêtre de l'oratoire, bibliotliécaire de la maison de Paris. Nouvelle édition, revue, corrigée et considérablement augmentée par M. Fevret de Fontette, conseiller au parlement de Dijon." — Tome IIL Paris, Jean Thomas Hérissant, mdcclxxi, page 660, n° 39,706.
Le livre Les Supercheries littéraires dévoilées, par J.-M. Quérard (éd. de 1882, t. II, p. 502), donne aussi la " Suite du voyage de l'Amérique (du baron de Lahontan), ou dialogues de M. le baron de Lahontan et d'un sauvage dans l'Amérique — Amsterdam, 1704,ln-8," comme ayant été publiée par Gueudeville sous le pseudonyme du baron de Lahontan.
* Ainsi ont fait Charlevoix, la Potherie, Lescarbot, Dièreville.
Sec. 1, 1894. 16.
122 J.-EDMOND EOY
envoyées de France au Canada aux " nonnes de Paphos ou de Cythère." Parle-t-il des Esquimaux du Canada, il emprunte à Homère la description qu'il fait des cyclopes au neuvième livre de l'Odyssée. S'il s'agit des crocodiles du Mississipi, il traduit et met envers burlesques la poésie de l'Arioste :
Il vit sur le rivage et dedans la rivière, Il écrase les gène d'une dent meurtrière, Il se nourrit des corps des pauvres voyageurs, Des malheureux passants et des navigateurs.
Dans les éditions subséquentes, les classiques disputent la palme aux pères de l'Eglise. Labontan pouvait connaître ses auteurs, mais il n'était pas si fort tbéologien. Il n'y a qu'un ancien moine comme Gueudeville. qui puisse citer Origène avec tant d'aliondance et de sûreté. Lui seul, en apercevant la terre, a pu songer au cri fameux de Saint-Paul, à l'approche de Malte. Quand Labontan raconte que M""^ de Saint-Y allier a refusé de bons évêebés en France pour prendre celui de la Xouvelle-France, c'est un esprit versé dans Tbistoire de l'église qui ajoute après coup que saint Atbanase reprocba au moine Diaconce de n'avoir pas accepté l'évêcbé qu'on lui présentait. Jamais le jeune officier béarnais, partant pour la chasse aux tourtes, aurait songé à inscrire sur son calepin le poétique nec geniere œria cessabit turiiia ab ulmo.
Quant aux Dialogues, si Ton veut faire la part de Lahuntan, u"est-il pas vraisemblable qu'il a fourni l'idée, le décors et tous les détails de coulisse ? Gueudeville prit les acteurs qu'on lui présentait et leur distribua des rôles à sa fantaisie. Lui seul pouvait faire parler théologie, philosophie, morale et politique au sauvage Adario comme un précurseur des encyclopédistes.
N'orvELLEs ÉDITIONS DES Voyages. — Mort de Lahoxtax. — Son livre est beaucocp cité.
La dernière lettre qui soit connue de Labontan, est celle qu'il écrivait de Saragosse, le 8 octobre 1695. De cette date à venir à 170-3, il est difficile de dire quelle fiit son histoire. Alla-t-il voyager en Italie et en Suède, comme il avait projeté dans une de ses lettres de 1694? Xous l'ignorons. Les historiens s'accordent à dire qu'il se réfugia alors pour une deuxième fois dans le Hanovre. C'est la publication de son livre, en 1703, qui nous ramène le baron plus directement sous les yeux. Il nous y apprend qu'il avait erré du Danemark au Hanovre, puis de là en Angleterre, ce pays où il déclare avoir trouvé la vraie liberté. Dans ses préfaces, il nous donne quelques détails sur son existence, ses difficultés, sa façon de vivre. Ce sont les ennuis que lui cause toujours son fameux procès, les nouvelles qu'il reçoit de Paris que l'on a mis des écrivains à gage à sa poursuite.
En 1710, une lettre de Leibnitz vient tout à coup jeter quelques éclaircissements sur cette vie tourmentée. Labontan était alors à la cour de l'électeur du Hanovre, où il avait fini par se retirer. Leibnitz nous le montre occupé à chasser dans la grande foret de Goebrde, principauté de Luxembourg, en ce temps-là la propriété des ducs de Lunebourg- Zelle. Le grand philosophe le connaissait et eu avait fait son ami. Il est bien en cour, ajoutait-il, son esprit y plaît, et il a su se créer de solides amitiés. La santé de Labontan laissait alors à désirer, et cet état maladif l'empêchait de. livrer à l'impression plusieurs
ouvrages qu'il avait en portefeuille.' En 1705, comme nous l'avons dit, une édition revisée des ouvrages de Lahontan avait paru. Cette édition fut réimprimée en 1706, 1707 et 1709.
Eu 1709, un écrivain du nom de Vischer en donna une traduction allemande qui fut rééditée en 1711. ■ En 1715, jiarut encore une éilitinn en lanii-uc iVanc^aisc. D'après tous les encyclopédistes,'' ce fut c^ette année-là même que Lahontan nidiirut. mais nous iTavons j)u contrôler ce renseignement.
Depuis vingt-deux ans, le malheureux officier traînait sa vieillesse et ses infirmités dans une terre étrangère. Après dix années de vaines tentatives, il avait dû renonc'cr pour toujours à revoir sa patrie et les tourelles du chîîteau de ses pères, sur K-s bords du (ia\e de Pau.
La fortune l'avait t'ui en France: mais, gr;u'e à ses éi-rits, il était parvenu à se eréei' auprès des eours étrangèri's une iiosition qui aurait été enviahK', s'il n'eût ét('- traître et transfuge. Il se disait libre-penseur, se moquait des prêtres, posait jiour un persécuté et une victime du gouvernement français ; rien d'étonnant qu'il reçût partout, dans ces royaumes du iu)r(l, alors en guerre avec la France, la ^tlus large hospitalité. La Hollande était à cette épo(pie le refuge de tous les mécontents, et l'on y publiait contre la France les pamphlets les plus violents et les plus révolutionnaires. Les auteurs pouvaient y dire les plus dures vérités sans courir le risque d'aller faire un séjotir plus ou moins long à la Bastille, et ils étaient sûrs d'y trouver toujours un auditoire facile et Itienveillant. Bayle et Leibnitz animaient cette campagne en sous main. Lahontan se trouva là chez lui et au milieu des siens. Il fut accueilli comme un frère. Ainsi avait fait avant lui le moine Hennepin, (pii, après avoir servi la France dans les missions d'Amérique, finit par se réfugier à Amsterdam, d\m il i)ut déverser à son aise sa bile et sa haine contre son ancienne patrie dont il se disait maltraité. Hennepin voulut vendre à l'Angleterre le secret de l'embouchure du Mississipi qu'il prétendait avoir découvert, comme Lahontan voulut apprendre à ce l'ays la meilleure manière de s'emparer du commerce de la Nouvelle-France. Ainsi, devait faire encore en 1758, un autre transfuge, Thomas Piclion, ancien secrétaire du gouverneur de Louisbourg, (pii livra à Albion le Cap-Breton et la Dunkerç[ue d'Amérique.
Dans les dernières années de sa vie, Lahontan paraît s'être intéressé activement à la politique anglaise. Un an après sa mort, en 1716, son ami Leibnitz publiait de lui une Réponse à la lettre d' un particulier opposée au ynanifeste de S. M. le roi de la Grande-Breta.gne contre la Suède,
' Dn. La IJontaiius mine e.tl in comilalu Serenis.nmi Electoris, ad Goerdam profecti locttm Celtcncis ditionis, vinatui aptum. Dabil adliuc plura typin, fi per valetiuiincm licebit, qua non oplima ulilur. Egonoin mrumfamiUarius,el, ut par est, leslimo ; sed et avise noslrx, aUiifqiie aulis, inginium ejus placet. (Leibnitz, Epistol. ad diversos ; Berlin, 1710, vol. IV, p. 22.)
- Extrait du Bibliotheca HiHoriic Lilterarisc Sdecta (tome III, pages 1753 et suiv.) imprimé à Hena et déposé à la Bibliothèque Nationale à Paris, Cote Q. 3705.
N<UuraHstarum agmini nomine manifesto dédit Baro de la Honlaii, Gallus, qui solum vertere coactus in Anglkim secessit, ihidemque composuit libeltum plagidaruvi duadedm, Amlaeld. a. 1704, Mi-12 mains, cum figuris sentis hoc editum tilulo : Suite du "Voyage de l'Amérique, ou dialogue de M. le baron de la Hontan, et d'un Sauvage dans l'Amérique. Exstant etiam exemplaria, quse. Londini signala sunt, unde oritur suspicio. Amslxlodamentem edilionem forte alteram esse, statim paratam, vel bibliopolam certas ob caussas hanc mutationem fecisse. Continuatio prasens est opusculum itinerarii, quod Hagse Comil. a. 1703, ead. forma prudierat,ita inscriptum : Nouveaux voyages de M. le baron de la Hontan dans l'Amérique Septentrionale. Partes sxmt ni, a quodam Vischero incvlta dictione etiam Germanice redditse, Hamburgique et Lips., a. 1711, in-12 . evulgatse.
^ Larousse.
Nous n'avons pu nous procurer cette étude qui est signalée par Quérard dans la France littéraire et dans la Biixjraphle universelle de Michaud. '
L'historien Parkman - cite aussi de Lahontan un mémoire qu'il écrivit sur le commerce des fourrures du Canada, dans l'intérêt de l'Angleterre. Ce mémoire est demeuré en manuscrit. M. Wintrop Sargent, qui acheta l'original à la vente de la Itibliothèque du poète Southey, en a donné une copie à M. Parkman. ^
Quelques personnes ont attribué au baron de Lahontan la rédaction d'un ouvrage intitulé Relation en forme de Journal d'un Voyage fait en Danemark, mais ce livre doit, avec plus de vraisemblance, appartenir à Lacombe de Vrignj\ '
De son vivant, Lahontan avait vu quatorze éditions de son œuvre. De tous les auteurs qui ont écrit à cette époque sur l'Amérique, Hennepin seul eut une vogue égale à celle du baron béarnais. Ce moine fourbe et vantard vit sa Description de la Louisiane imprimée plus de trente fois, et il en fut fait de nombreuses traductions.
Treize ans après la mort de Lahontan, en 1727, parut à Amsterdam une quinzième édition française, qui fut récusée, s'il faut en croire l'écrivain allemand Freytag. ' Cette édition donne, en effet, la préface de 1705, où il est dit que l'ouvrage a été revu et corrigé et que les Voyages en Portugal et en Danemark ont été retranchés. Ce qui n'empêche pas que le texte reproduit est intégralement le même que celui de 1703.
L'année 1735 vit deux éditions anglaises publiées à Londres. En 1739, parut à la Haye une édition en langue hollandaise. Gérard "Westerwyck en fut le traducteur. Enfin, en 1741, fut imprimée en français une dix-neuvième et dernière édition.
Dès la première apparition du livre de Lahontan, les géographes allemands, français et anglais y puisèrent abondamment. C'est ainsi qu'on en trouve de copieux extraits dans la Geographical Description of Canada, au deuxième volume de la collection de Voyages, publiée par J. Harris en 1705. Thomas Corneille, le frère du grand tragique, publiait, en 1708. un Dictionnaire universel, géograplrique et historique, (trois volumes in-f'), l'un des premiers ouvrages de cette nature que l'on ait vus en France. Voulant ajouter à ce que l'abbé Baudraud avait dit de rAméri(|ue française," il s'attacha principalement à résumer les Voyages du baron de Lahontan. Il est arrivé par une espèce de hasard, dit Charlevoix (t. YI, p. 379), qu'il n'en a tiré que ce que ce voyageur a écrit de plus passable, et son article du Canada n'est pas le plus défectueux de son dictionnaire. La table des nations sauvages de la partie orientale du Canada, c'est-à-dire de toutes celles que l'on connaissait alors au delà du Mississipi, (pie Bruzen de la Martiiiière publie dans son Grand Dictionnaire géographique, historique et cri-
' La France littéraire, ou Dictionnaire Hbliograpldque des Savants, Historiens, etc., Paris, Firmin Didot, 1830, t. IV, p. 448. — Biographie uriverselle, ancienne et moderne, Paris, 1817, t. XX, p. 525, verho Hontaii, article signé E. S. Eyrièe. — Biographie universelle ancimne et moderne, Paris, Mme IVsplaces, éd. 1857, t. XIX, p. 593, verho Hontan.
'' Lamlle and the Disconri/ of tlie Great West, p. 169.
" Lettre de M. Parkman ù l'auteur (L'8 juillet 1890).
* La France littéraire, ou Dictionnaire bibliographique des Satunts, Historietts, etc., par .T.-M. Quérard, Paris, Firmin Didot, 1830, t. IV, p. 448.
* Freytag (Frédéric-Gotthllf), écrivain allemand (1723-1776), a publié Analecia litteraria de libris rarioribus (Gotha 1770, in-8"). Recusam liujns itineris descriptionera Gallicam cum dicta continuatione Amstad : a. 1728, in-12, tomis III fuisse, Freytagius docet Analeclorde librisrarior. p. HiG, Cf. liihliotheca Ilistorix Litlerarix i>electa, (tome III, pp. 1753 et suiv.), imprimé à Hiena et déposé à la Bibliothèque Nationale, Cote Q. 3765.
'■ Geographia ordine litlerarum dispo.^ita (1681 à 1082), deux volumes, de l'abbé Baudraud (né en 1033, mort en 1700). Ouvrage revu par dom Gelé, en 1705.
Li; liAIiON DE LAllONTAN 125
tique, est copiée don Voyages de Lahontan.' On comprend que cette table aurait besoin d'un bon errata, aussi bien que ce que l'auteur a tiré de la même source concernant l'histoire naturelle du pays, les mœurs et le caractère dos ])euples (pii l'iialiitent, l'état de la colonie française, les revenus et les pouvoirs du gouNcnicur <;i''ni'ral et do l'intendant.
Jacques Robbe,- dans la sixième édition de sa Méthode puar nji/innulre la géographie, publiée en 1714, parle aussi avantageusement du baron.
Dans le sixième tome de Y Atlas de Gueudeville, imprimé eu 1719 ù Amsterdam, la dissiTtation sur le Canada n'est (|u"uu abrégé mal déguisé des mémoires de Lahontan, et on y reconnaît sans peine, dit C'harlevoix (t. VI, p. 380), le style informe, souvent barbare, et les termes indécents de ce voyageur. Aussi passe-t-il pour constant que c'est Gueudeville luimême qui a retouché la dernière édition de ses Voyages.
M. Filling ' cite un auteur allemand de 1758, qui publie des extraits de Lahontan.
Enfin, le treizième volume de la collection des voyages de J. Pinkerton (Travels in Canada, p. 254), contient les vingt premières lettres des Nouveaux Voyages de Lahontan, d'après l'édition anglaise de 1735. A la page 336, le même auteur donne la traduction des mémoires, jus(pi'après le chapitre qui traite des Français et des Anglais de l'Amérique septentrionale. A la suite vient le dictionnaire expliquant certains termes.
Le gouvernement français ne pouvait ignorer un auteur qui était si constamment cité dans les ouvrages des savants étrangers, et que ceux même de la France semblaient invoquer comme une autorité certaine. Aussi, en 1717, chargea-t-il un de ses fonctionnaires de faire un ra[)port sur l'œuvre de Lahontan, et d'en extraire tout ce (£ui [louvait être utile à l'histoire naturelle.
Voici la curieuse lettre touchant ce travail, que nous trouvons déposée aux archives coloniales du ministère de la marine : '
" Paris, le 19 août 1717.
" Monsieur,
" Encore que je n'aie discontinué de travailler à un abrégé de l'histoire naturelle du Canada, sur les mémoires du baron de la llontan, je n'ai pu le finir aussitôt que j'aurais souhaité, à cause de la diversité des matières qui se trouvent fort dispersées dans ses lettres ; elles se trouveront dans peu arrangées d'une manière à pouvoir aider dans les spéculations.
" La chose la plus importante que je trouve dans ces relations, c'est la découverte d'une
belle rivière nommée rivière Longue ([ui venant de loin par le 40 degré de latitude septen-
■ trionale, droit du Sud, se décharge dans le fleuve de Mississipi à l'Est droit qui se trouve
dans la carte du baron de la Hontan (dont voici la coi)ie) étant sous le 286' degré de
longitude.
" M. de la Hontan a remonté cette rivière juscpi'à l'endroit nuxrqué dans la carte par la fleur de lis en rouge.
' Neuf tomes en dix volumes publiés 1726-1730. La Martinière, né à Dieppe en 1062, mourut à la Haye en 1749. En 1709, il devint secrétaire français du duc de Meclilembourg. A la mort de ce dernier, il alla en Hollande se fixer à la Haye, et il dut y connaître Lahontan.
'' Littérateur français (1643-1721).
' James Constantine Filling, autlior of Bibliography of tlie Algonquian langvages, Washington, 1891, p. 295. — Rciac auf dens langeri Flunse, m Allgemeine Hisl. Vol. XVI — 1758.
' Canada, Correspondance générale, C. 11, vol. XXXVII.
" Comme il place cet endroit au 269' degré de longitude, il se trouve (eu comptant 16Nji lieues communes de France pour un degré dans le cercle de longitude, par 46 degrés de latitude, prenant 24 pour la valeur d'un degré dans un grand cercle, que le chemin que ce voyageur a fait en remontant sur cette rivière, est d'environ 283 lieues de France.
" Depuis la fleur de lis, on voit le chemin que mon voyageur aurait eu à faire jusqu'à la source de cette rivière. Mais le froid, pas tant que la guerre, qui était entre les Gnasitares (peuple chez lequel il s'était arrêté quelque temps) et des nations plus avancées sur ce fleuve, l'ont empêché de se hasarder plus avant.
" Ces mêmes Gnasitares lui firent présent d'une carte, qu'ils avaient désignée sur une peau de cerf et qui mvrque la source (d'entre des prodigieuses montagnes) d'une autre grande rivière, qui va droit au Sud comme l'autre en venait de même.
" TJne des nations qui habite ses rivages ce sont les Mozeeleck, nation plus humanisée que d'autres Sauvages, et plus avant vers rembout-lnire de la rivière, il y a une nombreuse nation qui se nomme Tanuglauz.
" Sur la carte on a marqué en quelque manière une espèce de leurs barques, une face de médaille, et une médaille de cuivre rouge, couleur de rose, qu'on dit se trouver chez eux en abondance.
" La chose qui m'étonne c'est que cette rivière Longue que M. de la Hontan a remontée le premier (et qui autrefois était nommée par les Sauvages Rivière-Morte) n'est aucunement marquée dans nos plus récentes cartes géographiques. J'ai la carte que j'eus l'honneur de voir chez vous, Monsieur, l'autre jour, elle ne s'y trouve pas marquée non plus.
" Il y a bien d'autres choses à redire encore sur nos cartes de ce pays là, eu attention aux observations de M. de la Hontan, comme j'aurai l'honneur de vous représenter dans quelque peu de temps.
" Demeurant toujours avec bien de respect,
"Monsieur,
" Votre très humble et très obéissant serviteur.
Signé :
" Laskoffky."
Les savants allemands, mettant de côté les démêlés personnels de Lahontan avec la France, ne songèrent qu'à voir et discuter daus ses œuvres le philosophe et le matérialiste. La nature de ce peuple mystique et chercheur s'étonna cependant des idées hardies que le baron rapiKU-tait du nouveau nioiuh'. Jean-Jacques Brucker, un des plus grands érudits du siècle dernier, celui-là même que l'on a appelé le père de l'histoire de la philosophie, cherchait des vestiges philosophiques chez les peuples les plus barbares, et la jeune Amérique, que Lahontan prétendait décrire dans ses Dialogues, n'écVuippa pas à sou regard attentif Voici ce qu'il dit de ces Dialogues dans son Histoire critique de la Philosophie : '
" C'est avec assez de subtilité qu'on y raconte qu'un certain Adario discute avec Lahontan sur les principaux points de la doctrine chrétienne, sur les mœurs, les lois et les institutions des chrétiens et celles de sa nation. Les objections qu'il soulève sont telles, qu'elles
' Tome IV, deuxième partie, p 920... Brucker (1696-1770) HiMona critica philofophiaî a mundi iucunabulU ad nostram unque ntatem dtducta. Leipzig, 1741-1744, cinq volumes in-4o, réimprimés avec un sixième volume en 1767, à Leipzig.
paraissent vraiment plus fortes et plus substantielles ([ue les réponses de Laliontan. C'est ce qui a t'ait soupçonner aux savants que tout ce dialogue a été composé par son auteur dans le seul b»it de confondre la religion chrétienne par des arguments emiiruntés aux sauvages américains. Lahontan, eu ctiet, succombe sur tous les points et Adaiio trionipiie. Ce livre suscita de grandes haines contre Lahontan, (|ui \i\ ait alors ;\ la cour du Hanovre. 11 fut accusé jiartout d'être athée, de mépriser et de trahir la religion chrétienne, l'uis on le soupçonna d'avoir imaginé cette fable dans le but d'imiter Bodin dans son Colhxpie sur les différentes Religmis, et de s'attirer iunn'i un peu de gloin' en ronihattant la religion chrétienne. Jamais, à la vérité, un homme aussi barbare que l'était Adario eût i)U discuter de la sorte." '
Brucker nous ai)prend encore que plusieurs doutèrent non seulement de l'existence du sauvage Adario, mais crurent aussi (pie Lahontan n'était ((u'un personnage tictif, un nom de plume, sous lequel se cachait le immu' fugitif français (TUcutlrxillc. Trllc est l'opinion qu'exprimait Freytag, dans son Analecta litterai in. de lihrls ntriaribiis, et Tr\'nius.-
Jj'illustre Leibnitz dut lui-même intervenir atin de combattre cette étrange assertion. Dans une lettre écrite en 1710, il attirme que le baron de Lahontan est un personnage réel, qu'il a fait véritablement nn voyage dans la partie frani;aise de l'Américpie seiitentrionale, et que, pour avoir voulu défendre sou droit trop opiniâtrement, il di'plut au uKin^nis de Pontchartrain, et dut s'enfuir du nouveau monde et cpiitter le service de la France. Dans cette même lettre, Leibnitz, qui se disait l'ami de Lahontan, regrette (pie ce dernitu- n'ait pas mieux répondu sur les points de doctrine à Adario (personnage huron venu en France, il y a quelques années, et qui préféra ses institutions aux m'itres).'
Le savant Reimanus appelle Lahontan un autre Lucien, aux discours profanes et aux mœurs dissolues, ennemi de sa religion et de toute religion chrétienne. Il n'a écrit ses Dialogues, dit-il, que dans un seul but: détruire la religion chrétienne et la remi^lacer par le naturalisme.*
L'auteur de la Bihliotheea Historiœ liUerariœ selecta^ soupçonne avec raison Lahontan,
' SuUililer satis, ait, Adario quidam cum UonUino de prœcipuis capitibus docirinx Christianse,deque legibus, morihus et institiUis Christianorum suxque genlit diuxernisse dicitur, ejusque objecliones talcs ad/erunlur, ut majores et substanliores fuisse responsi onibus Hnntani non immerito mdeantur : Permonuit id viros dodos passim, ul conjUTerent, totum islum diologum a^ auclore eum in ûnam confictum esse, iU christianam religionem telis Amcricanis confoderel- Semper enim succumbit Honlanus, tTiwm.)ihat Adario. Magnam id conflavil invidiam Lahonlano, tvm in autd Uanorerand vivenli, atheismi enim et contemptx ac negJeclse prodilieque Christianx religionis passim accvsatus est, inque suspicionem adductus, fabvlam tum lotam excogilavisse, ut Bodini colloquiwn hi-ptaplomeres imitaturus, gloriam ex oppugnatâ Christinnd religione caperit : numqwim enim homviem hujus modi barharum cjus generis colloquia instiluissc.
■ Imo eo nomdli dcscenderunt, ut non Adarionem modo, sed La Honlanum qvoque, fiction nomen esse conjicerent. {Inter hos recentissimi sunt Freytagius l- c. ac Trynius in Freydeucker. Lexico p. 295, utroque nrum auctorem credente Gueuderillium quemdam, monachum e Gallis profugum.)
■' Adjerl tum Bruckerus ipsum Leibnitii locum ex Epistol. ad diverses, vol. IV, p. 22, ubi Bicrlingio anvo 1710, respondet Baronem La Hontanum virissimum esse hominem, et iter quoque illius verum. Aliquam diu enim in America; septentrionalis parte Gallicana eumdem egisse, et quum Marchioni Pontis Cartrini, rerum maritimarum apud Galles administra, proptcr jus quoddam suum aorius defensum displicuisset, America primum, deinde et Gallia excessisse. Leibnitz ajoute : Vellem tamen alicubi Adario suo (homini etiam vero ex Huronum génie, et qui in Galliam ante aliquot annos renit,sed sua prœ noslris insiiluta probaril), ciica religionis capita mehiis satisfeeisset.
* Cf. Reimanus in Catal. Bibl. tom. I, p. 10-46, ubi Hontanum allerum Luciamim vocat, sermone profonum, moribus dissolutum, religionis suœ et Christianse totius inimicum, qucm lame ad tinem conscripsisse arbitratur hos dialogos, ut religionem convelleret Christianam, in que locum ejus Naturalismum substitueret. (Voir aussi i6id.,p. 1119.)
* Ex Bruckeri tamen sententia li.vc non impcdiunt, qiio minus justa sit suspicio, Hontanum qium salis libère de sacris dogmatibus judicasse constat, vintla Huroni huic adjinxisse. Quœ si in contumeliam sacrx civitatis Chnsliame non excogitalafuere, ad luta cerle co consiiio, ut peregrina patriis jjra-ferrct auctor, seque pertot annos non frustra barharam apud gentem commoratam esse oslenderel. Nihil autem magis prodil malani Hontani caussam, quam infirma; responsiones, quas, objeclionibus Adarionis sui opposuit, admodum subtilibus.
128 J.-EDMOND EOY
juge assez libre des dogmes sacrés, d'avoir beaucoup ajouté à ce qu'a pu dire Adario. " S"il n'a pas fait cela, dit-il, par mépris de la religion chrétienne, il Ta certainement fait dans le but de montrer ses préférences pour les institutions étrangères comparées à celles de sa patrie, et pour montrer aussi que ce n'était pas en vain qu'il avait demeuré pendant tant d'années chez une nation barbare. Rien ne démontre plus la mauvaise foi de Lahontan que les réponses infimes qu'il apporte aux objections subtiles d' Adario."
Il y a près de deux siècles maintenant que parurent pour la première fois les ouvrages de Lahontan, et l'on ne s'occupe guère aujourd'hui de ses idées philosophiques et de ses théories sur la régénération des sociétés. Vouloir changer l'ordre des choses établies, c'est réternel rêve de tous ceux qui ont manqué leur voie dans la vie. Ils passent, d'autres les remplacent, le silence se fait sur tous. Combien connaissent le livre du jeune officier béarnais ?
Ou ne peut nier que Lahontan eût une pensée originale, le jour où il s'imagina de mettre en présence de la civilisation des sociétés organisées, l'homme libre des forêts d'Amérique, de comparer la vie sauvage aux mœui-s et aux coutumes européennes. Mais combien d'autres depuis ont usé de ce truc ingénieux et relégué le nom de Lahontan dans l'ombre ? Que sont les pauvres dialogues du baron à côté des immortelles Lettres persanes de Montesquieu ?
Le mérite de Lahontan, si mérite il \ a, fut d'avoir été un précurseur. H est facile, par exemple, de voir à la simple lecture du Discours sur V Origine et les Fondements de V Inégalité parmi les Sommes, de Jean-Jacques Rousseau, que le célèbre citoyen de Genève s'est inspiré largement des Dialogues de Lahontan. Combien d'autres philosophes du xyiii* siècle y ont puisé sans que cela paraisse ? Ils n'ont pas jugé à propos de raconter à la postérité dans quel fiimier d'Ennius ils cueillaient des perles.
Combien, parmi les admirateurs de Chateaubriand, savent que quelques-unes des belles pages des Natchez, d'Atala et de René ont été. inspirées par Lahontan ? L'illustre écrivain a fait plus, il a donné à un des principaux personnages de ces romans le nom d' Adario, celui-là même que le baron béarnais avait choisi pour le héros des Dialogues. Qu'on lise le dernier chapitre de V Essai historique sur les Révolutions : Une Nuit chez les Sauvages de l'Amérique, et l'on touchera du doigt la source où Chateaubriand a puisé lorsqu'il écrit :
"Ici, plus de chemins à suivre, plus de villes, plus d'étroites maisons, plus de présidents, plus de républiques, de rois, surtout plus de lois et plus d'hommes. Des hommes ? si : quelques bons sauvages qui ne s'embarassent pas de moi, ni moi d'eux ; qui. comme moi encore, vivent libres où la pensée les mène, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur plaît
" Délivré du joug tyrannique de la société, je compris alors les charmes de cette indépendance de la nature, qui surpassent de bien loin tous les plaisirs dont l'homme civil peut avoir .l'idée. Je compris pourquoi pas un sauvage ne s'est fait Européen, et pourquoi plusieurs Européens se sont faits sauvages. ... H est incroyable combien les nations et leurs institutions les plus vautées paraissaient petites et diminuées à mes regards ; il me semblait que je voyais les royaumes de la terre avec une lunette invertie : ou plutôt, moi-même agrandi et exalté, je contemplais d'un œil de géant le reste de ma race dégénérée."
La plus grande partie de cette tirade vient en ligne droite des Dialogues.
C'est ainsi, comme dit le poète Regnard, que
Grandes maisons se font par petite cuisine.
Il faut avouer, cependant, que dans son Génie du Chnslianisme \ Chateaubriand juge le liaion de Lahontan à son mérite : "Lorstjue, dit-il, les jésuites firent paraître la eorrespundance connue sous le nom de Lettres édijhintes, elle fut citée et recherchée par tous les auteurs. On s'appuyait de son autorité, et les faits qu'elle contenait passaient pour indubitables. Mais bientôt la mode vint de décrier ce qu'on avait admiré. Ces lettres étaient écrites par des prêtres chrétiens : pouvaient-elles valoir quelque chose ? On ne rougit pas de préférer ou plutôt de feindre de préférer aux Voyages des Dutertre et des Charlevoix, ceux d'un baron de la Hontan, ignorant et menteur."
Le voyage de la rivière Longue. — Est-ce une Fiction ? — Ce qu'ex pensent les auteurs.
Le baron de Lahontan a-t-il fait le voyage à la rivière Longue ? Cette rivière a-t-elle jamais existé? Voilà deux questions qui ont été beaucoup débattues autrefois. Les uns n'hésitent pas à déclarer que cet épisode des voyages du baron béarnais n'est qu'une simple fiction, et que l'auteur n'est qu'un imposteur. Les autres croient au voyage, maintiennent que le récit en est véridique, et vont même jusqii'à indiquer sur la carte la rivière (jui fut explorée.
Comment démêler le vrai du faux dans ce débat qui eut le don de passionner les géographes et les historiens du siècle dernier ?
La gloire des explorateurs a toujours été fort contestée surtout de leur vivant. Sans jiarler du grand Colcinb. (pie l'Espagne jeta dans les fers quand il venait de lui donner un monde, voyons ce qui se passait dans cette Nouvelle-France, au temps où Jolliet, la Salle, les la Verandrye s'avançaient dans les profondeurs mystérieuses de l'ouest et du sud. Quand on étudie l'histoire ancienne du Canada, il faut toujours se rappeler que la colonie était divisée eu deux factions : celle des jésuites, protégée tantôt par Denonville, tantôt par Duchesneau ; celle des récollets, dont Frontenac était l'inspirateur et l'organe autorisé.
Les missionnaires avaient été entraînés dans cet engrenage, et ils ne pouvaient plus s'en dégager, quelques efl:brts qu'ils fissent. Ils avaient beau se défendre, protester de leur neutralité ou de leur bon vouloir, les factions cherchaient à les compromettre malgré eux, et persistaient à se couvrir île leurs manteaux. Chaque école avait ses favoris et ses méthodes. Aussi, tous les faits, toutes les actions du temps sont-ils diversement appréciés, suivant que l'écrivain qui tient la plume relève de l'un ou l'autre camp. Eègle générale, il faut se défier beaucoup de tous les jugements prononcés par les contemporains sur les hommes et les choses. Il y en a peu qui soient sans appel. L'esprit de parti tit commettre alors des injustices inconcevables, et il appartient à la postérité impartiale de les redresser chaque fois qu'elles se rencontrent sur son chemin.
Pour ne citer que le cas des grands explorateurs de l'époque, y en a-t-il qui aient étéplus vilipendés, plus honnis, plus conspués que la Salle, Jolliet, les la Verandrye? Lorsque la Salle s'avance vers les grands lacs et donne à la France un pays plus grand que l'Europe, le gouverneur la Barre affirme à la cour que ses découvertes sont imaginaires ou mensongères, et qu'il songe plutôt à ses affaires personnelles qu'à celles du roi. Les récollets nient la découverte du Mississipi par Jolliet et Marquette, en 1673. " J'avais apporté avec moi.
' Edition de Furne et C'=' à Paris, 1865, p. 473.
Sec !.. 1S94. 17.
130 J.-EDMOXD ROY
dit le P. Douay, le livre, imprimé à Paris en 1681, de cette découverte prétendue, ' et je remarquais dans toute la route qu'il n'y avait pas un mot de véritable. Les Akansas nous assuraient n'avoir jamais vu d'autres Européens avant monsieur de la Salle." -
Pour se venger des récits du récollet Douay, les adversaires de la Salle traitaient ce dernier d'imposteur et de visionnaire. Les partisans de la Salle ripostaient de leur côté que les jésuites poussaient Jolliet, ancien frère donné de leur ordre, à s'attribuer la découverte du Mississipi pour en faire perdre la gloire à leur héros.
Les deux écoles qui se disputaient les lauriers de Jolliet et de la Salle sont encore en présence l'une de l'autre lorsqu'il s'agit d'étudier le voyage de la rivière Longue et la découverte de Lahontan.
L'historien Charlevoix n'hésite pas à dire que le voyage h la rivière Longue n'est qu'une pure fiction aussi fabuleuse que l'île de Barataria dont Sancho Pança était gouverneur, parce qu'il renferme d'assez nombreuses erreurs géographiques, et que l'auteur y mentionne des peuplades sauvages, comme les Essenapés et les Gnacsitares, dont les noms sont entièrement inconnus aux autres voyageurs.
Lahontan, tout en rendant hommage à la pureté des mœurs des jésuites, a porté un jugement sévère sur leur conduite politique au Canada. Il peut se faire que le P. Charlevoix n'ait pu oublier ce jugement. Xous avons vu déjà avec quelle rigueur il s'attaque à sa manière d'écrire, et comment il cherche à le trouver en défaut sur les détails souvent les plus insignifiants. Il y a des auteurs qui pensent que l'on s'est trop souvent reposé sur l'autorité du P. Charlevoix pour porter des jugements sur les hommes et les choses de son temps. "Le plus souvent, disent-ils, les jugements de cet historien ne décèlent pas moins de légèreté que d'ignorance des choses. Quand ou n'appartient pas à son école, on est sûr d'y rencontrer l'injustice de parti pris. C'est un écrivain superficiel que l'on surprend à tout propos commettant des injustices flagrantes."
Ces critiques vont beaucoup trop loin à notre sens. On ne peut nier cependant que Charlevoix ait traité certains grands personnages de notre histoire d'une façon qui n'est pas toujours très juste. L'appréciation qu'il fait de l'œuvre, des motifs et de la conduite de Cavelier de la Salle, par exemple, n'est pas digne d'un historien de sa valeur. Dans le cas particulier de Lahontan, Charlevoix semble avoir voué à cet auteur une haine spéciale, et nous ne voudrions pas nous appuyer sur son seul jugement.
L'avocat Charles le Beau, qui vint au Canada en 1729, prétend que Lahontan ne se rendit jamais plus loin que Montréal.
" Quelle estime, par exemple, écrit-il dans la préface de ses œuvres, une personne peutelle avoir du baron de Lahontan, lorsqu'elle vient à parcourir le récit de ses voyages? De quel œil peut on voir parler des sauvages qui n'ont existé que dans son imagination? Si le baron de Lahontan, qui était garde marine lorsqu'il est tombé malade à Québec, où il a été obligé de demeurer quelque temps jusqu'à sa convalescence, si ce baron, dis-je, se fût contenté de nous faire la description des lieux par lesquels il a passé, depuis le premier port
' Tliévenot avait, en effet, publié la relation da P. Marquette dans son Recueil de Voyage» (1681).
- Cité par Leclercq, dans VElnUùtemenl de la Foij dam la Xouivik- France, II, p 3tiO. Leclercq dit avoir emprunté la plus grande partie de son récit au P. Ana.-tase Douay, qui était avec la Salle. Mais ici encore on 86 lieurte à l'un de ces dénaentis si fréquent.s dans les auteurs de l'époque. Henri Joutel, compajinon de la Salle, qui a écrit une relation détaillée de son voyage, assure à plusieurs reprise,- que le P. Anasiase, an cours de ce voyage, n'a jamais écrit une ligne à sa connaissance, et qu'il n'a pu parler que de mémoire. Joutel se plaint souvent des inexactitudes et des exagérations de ce livre.
LE HAliON 1»K LAIIOXTAX 131
de France jusqu'à Mmitréal, ceux ([ui savent ([u'il n'a guère été plus loin (jne cette ville, eussent pu ajouter foi à ce qu'il débite. Mais son livre est devenu bientôt suspect, surtout loi-squ'on est parvenu à découvrir (pie la plus grande partie de ses relations n'est éci'ite que sur le rapport de quel(pu's coureurs de bois qui lui en ont fait accroire." '
Le Beau vint au Canada, plus de trente-cinq ans après le départ de Lalioutan. Il n'y demeura qu'une année à peine, et, encore, après avoir occupé une position subalterne de commis dans les magasins du roi à Québec, fut-il obligé de s'enfuir comme un déserteur chez les sauvages iroquois, d'où il passa ;\ Boston, puis en Hollande. Fils de famille incontrôlable, (prune lettre de cachet du lui avait fait embanpier pour le Caïuula en compagnie de quelques mauvais sujets de son espèce, le Beau a pu se passer la fantaisie, dans le récit de ses aventures romanesques, d'attaquer la véracité du baron béarnais. Malgré ses assertions, il est bien prouvé cependant par les archives officielles de l'époque, que non seulement Lalioutan se rendit à Montréal, mais encore qu'il commanda au fort Saint-Joseph, à plusieurs centaines de lieues dans l'ouest, sur les bords du lac Erié.
Ce n'est pas sur le témoignage d'un homme delà qualité de le Jîeau qu'il faut s'appuyer pour critiquer Lahontan. Cela n'a pas empêché les l>iographes et les encycK)[iédistes de dire que le Beau a relevé soigneusement les inexactitudes et même les altérations de la vérité qui se trouvent dans (piel(iues relations, et particulièrement dans celles dn l)aron de Lahontan.
Le Beau ne fut qu'un faiseur, qui essaya de décrire les mœurs des sauvages qu'il ne connaissait pas, en empruntant le plus possible au P. Lafitau, missionnaire jésuite. Ce n'est point l'observateur ni l'auteur digne de foi dont ou [leut invoquer le témoignage.
L'abbé Prévost s'est fait le défenseur d'e Lalioutan.
" A l'égard du fameux baron de Lahontan, dit-il, il est assez naturel qu'un jésuite, ami de la religion et de la décence, n'eu ait pas porté un jugement favorable, mais on ne voit pas si bien sur quels fondements le critique attaque sa bonne foi, surtout dans son voyage de la rivière Longue, qui ne paraît pas moins vérifié par le témoignage de ses soldats que par le sien." -
" En mettant à part toute prévention, dit à son tour le géograidie Eyriès, l'on ne trouve pas de motif plausible pour nier la réalité de ce voyage. Quoiqu'il y ait des erreurs dans les noms des peuplades sauvages, et dans la position des lieux, cependant la fidélité de cette relation est garantie par autant de témoins qu'il y avait de Français à la suite du voyageur ; et jamais celui-ci n'a été accusé d'imposture sur ce point. Si les inexactitudes d'un ancien
' Aventures du S' C. le Beau, avocat en parlement, ou Voyage curieux et nouveau, parmi les Sauvages de l'Amérique septentrionale, etc., etc., à Amsterdam, chez Herman Uytwerf, 1738, ileux volumes. Cet ouvrage est dédié à Mgr E.- J.-G. de Biron, duc de Courlande, de Semigalde, comte du Saint-Empire, clievalier de l'ordre de Saint-André, etc.
Le père de Charles le Beau, né à Morlon, canton de Fribourg, était officier dans la Compagnie des Cent-Suisses. Le Beau perdit sa mère, étant encore enfant Après s'être fait recevoir avocat, il se brouilla avec son père, qui le fit embarquer pour le Canada. Il fit le voyage sur l'EUphanl, en compagnie de l'évêque Dosquet et de l'intendant Hocquart. L'Eléphant fit naufrage près du cap Tourmente. Le Beau arriva à Québec le 18 juin 1729. Employé d'abord au bureau du castor, il fut nommé ensuite premier commis au magasin du roi, grâce à la recommandation des récollets. Au bout d'un an, l'ennui le prit et il s'enfuit par la rivière Chaudière à la Nouvelle-Angleterre, où, après avoir séjourné quelque temps à Naranzouac et dans les villages iroquois, il s'embarqua à Boston pour la Hollande- Il prétend s'être rendu jusqu'au détroit.
- Histoire des Voyages de l'abbé Prévost (vingt et un volumes in-4o, 1745-1770), page v de l'avertissement placé en tête du vol. XIV. Bibliothèque Nationale, à Paris — cote G. 6065.
132 J.-EDMOND EOY
voyageur devaient le faire accuser de fourberie, combien s'en trouveraient-ils qui pussent être justifiés ? " '
Ce qui peut avoir engagé l'abbé Prévost et quelques autres écrivains à défendre la véracité de Lahontan, est sans doute le mémoire que publiait M. de la Grange de Chézieux, dans le Mercure de France du mois de mai 1754, sur les pays et la mer situés à l'ouest du Canada.^ Supposant l'existence d'une mer située à l'ouest du continent américain, M. de la Grange de Chézieux discute les moyens les plus propres pour y parvenir, et il étudie tour à tour les relations des voyageurs qui, jusque-là, avaient exploré l'intérieur de ce pays nouveau. Cette pièce, fort peu connue, et difficile à consulter à cause de sa rareté, nous croj-ons devoir la reproduire en entier. C'est d'abord un excellent résumé qui nous fait connaître à quel degré d'avancement était alors la science géographique au point de vue des' choses américaines. C'est ensuite le plaidoyer le plus sérieux que nous connaissions en faveur de Lahontan, touchant son voyage à la rivière Longue. Il est juste que nous mettions au dossier cet important document de la défense, qui porte poi;r titre :
" Mémoire sur les pays et la mer situés à l'ouest du Canada. Par M. D. L. G. D. C}
" II est vraisemblable, dit M. de Chézieux, qu'il existe à l'Ouest du Canada et au Xord du îfouveau Mexique une mer ou un golfe, qui entre fort avant dans les terres, et qui communique avec le Grand Océan qui sépare l'Amérique de l'Asie, et qu'on nomme communément Mer du Sud. Il y a un mémoire ancien de feu M. G. de l'Isle, de l'Académie des Sciences * fait pour prouver l'existence de cette mer à l'Ouest du Canada, et il l'avait dessinée sur le globe de M. le chancelier Boucherat, en 1698. M. Belin est du même avis dans sa dissertation, à la tête du tome 5 de l'histoire de la Nouvelle France, par le R. P. Charlevoix, édition in-12. L'un et l'autre citent les auteurs qui concourent à établir ce fait. La relation vraie ou supposée de l'amiral Fonte ou Fuente, récemment publiée,'^ mais imprimée en anglais dès 1708, les témoignages de nos voyageurs, de nos missionnaires, des sauvages mêmes, l'accord de nos géographes modernes, tout est favorable à cette opinion.
" L'existence de cette mer que nous nommerons mer de l'Ouest, étant supposée, il se présente naturellement deux réflexions. Cette découverte serait-elle utile à la France? Quels sont les moyens les }ilus propres pour y parvenir ?
' Article signé Eyriès, dans la Biographie universelle, ancienne et moderne de Michand, Paris, 1817, tome XX, page 525, verho Hontan, et éd. de 1857, tome XIX, page 593.
'' Bibliothèque Nationale, Paris, cote L 2; p^ p. 33. M. de la Grange de Chézieux était avocat II a publié en 1756, un ouvrasse ayant pour titre: La Conduite def Français juxtijiêe, im Obstrrations sur un Ecrit anglaifintittJé : Conduite des Français à l'égard de la XouvelU-Ecosse, depuis son premier Etablisseinent jti^qit'à nos Jours, par D. L. G. D. C, Utrecht, et à Paris, le Breton, 1756, in-12,' VIII, 256 pp. Dans cet ouvrage il réfute une lettre de .Tefterys, géographe anglais, et prouve la priorité et les droits incontestables des Français dans la possession du Canada ; il fait aussi l'iiistoticiue de la découverte et des voyages de Verrazano, Cabot, Cartier et Champlain. On trouve aussi parmi les manuscrits de la bibliothèque de Rouen (collection Coquebert de Montbret), plusieurs études inédites du même auteur : 2428 (693) Mémoires sur Us Côtes occidentales et oriaitaJes de l'Afrique, par le Sr Lagrange de Chécieux, secrétaire du Roy, censeur royal. — 195. Mémoires concernant les Limites de la Guyane vu France iqttinoctiale, 1752, fait pour M. Rouillé, alors ministre de la marine. — 261. Essag sur le Commerce de rinde, 273 pp., xviu'' siècle.
' M. de la Grange de Chézieux.
* Ce mémoire vient d'être donné au public par MM. de l'Isle et Buache, de l'Académie des Sciences, l'un frère et l'autre gendre de feu M. Guillaume de l'Isle. Conaid. Géographiijiies, p. 26, nouvelles cartes des découvertes de l'amiral de Fonte, p. 51.
'' Voyez les deux ouvrages de MM. de l'Isle et Buache, ci-devant cités.
LE BARON dp: LAHONTAX 133
" Je ne m'étendrai pas sur la première de ces deux questions : tout le monde est à portée de sentir quelle augmentation de commerce il résulterait pour la France, si nous avions un port dans ces mers occidentales. Sans parler du vaste champ que la mer du Sud ouvrirait pour former des liaisons avec les Espagnols du Mexique, etc., ne pourrait-on pas se procurer, de gré ou de force, des relations directes dans le Kamtchatcka, dans le Japon, à la Chine même, en évitant de faire le tour de l'Afrique, étendre jusqu'aux terres arctiques un commerce qui ne pourrait être que très avantageux, ])uisque nous serions, pour ainsi dire, les premiei-s à y pénétrer. Ces pays ahondeut en pelleteries, et nos vins, nos eaux de vie, nos gros draps, marchandises les plus propres à ces climats, sont celles-là même sur lesquelles le bénéfice serait le plus sûr et le plus considérable.
" Cette découverte contribuerait i\ immortaliser un ministère que le rétablissement de notre marine rend déjà si reeommandable ; elle ferait connaître aux peuples les plus éloignés la puissance du roi et l'industrie de la nation, elle sei-ait le lien de notre commerce sur l'un et l'autre hémisphère.
" Les grands lacs du Canada, le fleuve de S'-Laurent d'un côté, le Mississipi de l'autre, procureraient une communication facile de cette mer avec la France. Cette communication, même en supposant un trajet par terre, serait du moins aussi favorable que celle que les Anglais ont jusqu'ici vainement cherché par le détroit d'Hudson.' On connaît les difficultés et les risques de la navigation dans les mers glaciales ; nous aurions un pays tempéré à traverser, et pendant la guerre nous serions, en le traversant, à l'abri des insultes de nos ennemis.
" Mais quelle route faut-il tenir pour achever cette découverte? Le premier auteur qui indique expressément une voie pour parvenir à la mer Occidentale du Canada, est le père Marquette, dont la relation fait partie du recueil de Thévenot. Ce religieux accompagna M. Joliet dans le voyage qu'il fit en 1673 dans ces contrées, où il fut envoyé par M. le comte de Frontenac. Telle est la route qu'il rapporte."
" En remontant pendant 5 ou 6 jours le Pekitanong (nom que porte le Missouri dans sa " partie supérieure, vers le 43 degré de latitude) on trouve une belle prairie de 20 ou 30 '• lieues de long, qu'il faut traverser allant au îTord-Ouest ; elle se termine à une petite " rivière sur laquelle on peut s'embarquer. Cette seconde rivière a son cours vers le S.O. " pendant 10 ou 15 lieues, après quoi elle entre dans un petit lac, qui est la source d'une " rivière profonde, laquelle va au couchant, où elle se jette dans la mer."
" Je doute fort qu'en suivant ces indications, on put se flatter d'un heureux succès, en supposant fidèle le rapport des Sauvages, sur lequel cette route est fondée. Il y a bien de l'apparence que la grande rivière dont il est ici parlé, n'est auti'e que le Rio-Bravo, autrement dit la Rivière du Xord, dont le cours était alors inconnu, et qui, comme on le sait aujourd'hui, loin de conduire ses eaux à la mer Vermeille ou à la mer Occidentale, se décharge dans le Golfe du Mexique.
" Les anciennes relations de la îfouvelle France, des années 1659, 1660, 1669 et 1670, paraissent indiquer une autre route pour parvenir à la mer de l'Ouest, ainsi que le livi-e du père Saghard Théodat, Recollet, intitulé : Voyage au pai/s des ITnrons.-^ Il résulte des
' Les nouvelles tentatives faites en 1753 dans ce dessein, par les habitants de la Pennsylvanie, ont été inutiles; leur vaisseau est revenu sans avoir pu même entrer dans la baie d'Hudson. ■■' Recueil des Voyages de Thévenot, in-8°, Paris, 1681, p. 30. '' Paris, 1632, p. 109.
134 J. -EDMOND EOY
clifFéreiits rapports des Sauvages qui y sont rapportés, qu'il existe une mer à l'Ouest des peuples que nous appelons présentement les Sioux ; que dans le pays des Assinipoils, voisins de ces peuples, il y a une grande rivière qui mène à cette mer de l'Ouest ; que cette rivière n'est qu'à 8 journées ' de la Mission de Outaouaes, et qu'on ne compte qu'environ 200 lieues de cette même mission à la mer, suivant le père d'Ablon, qui en était supérieur en 1670.
" Ce système parait avoir été adopté par MM. Belin et d'Anville, dans leurs cartes de ces pays septentrionaux : l'un et l'autre marquent une rivière tendant à l'Ouest, située à peu près dans la même latitude ; et le second ajoute^ qu'elle a été découverte depuis peu par le Sauvage Ochagac. Il lui fait traverser, de TE. à l'O., le lac des Bois, qu'il place par 47 degrés de Latitude Xord.
" Je ne puis passer sous silence un trait qui m'a frappé dans la relation de la Nouvelle France de 1669. Les Xadouessis, présentement appelés Sioux, disent qu'ils sont p>resque au bout du monde ; qu'à la vérité il y a encore d'autres peuples vers le Soleil Couchant, appelés Carezi ; mais qu'au delà de ces peuples, la terre est coupée, et qu'il n'y a plus qu'un grand lac dont les eaux sont puantes. C'est ainsi que ces peuples désignent la mer.
'• Je retrouve ces mêmes peuples à l'Est de la Tartarie, dans le voyage d'Isbrand, de la Russie à la Chine,' inséré dans le Recueil des Voyages au Nord. A l'Est, dit cet auteur, " Sont les 2 rivières de Eugur et d'Uda, qui ont leurs lits au Xord du fleuve Amur, coulent " comme lui à l'Est, et vont se décharger de même dans l'Océan Oriental, ou mer d'Amur. " Les rivages de ces deux rivières sont habités par des Tunguses et par des autres peuples " appelés Alemuri et Woreisi. Ces derniers disent être sortis du pays de Cœla, qui n'est " pas éloigné de leurs habitations (vers l'Est), et où, quand le vent est favorable, ils peuvent " se rendre dans jjeu de jours."
" Les Woreisi d'Isbrand, venus de l'Est, seraient-ils les peuples appelés Karesi par les Sioux, et qu'ils disent être les derniers habitants de leur continent, sur les bords de la mer de l'Ouest ? Ce nom pourrait souflFrir un changement plus considérable en faisant, de bouche en bouche, le tour du monde. Si ma conjecture était vraie, le pays des Cœla serait situé à l'Ouest des Sioux et du Canada, et les parties Orientales de l'Asie et les Occidentales de l'Amérique ne seraient séparées que par un bras de mer, que l'on peut franchir en peu de jours avec un veut favorable. Cette remarque n'est point étrangère à mon objet, puisqu'elle ajoute un degré de vraisemblance aux conjectures sur la situation de la mer occidentale : mais revenons aux chemins qui peuvent y conduire.
" Quelques précis et quelque constants que paraissent les rapports qui supposent dans le pays des Sioux, des rivières qui tendent à la mer de l'Ouest, le P. de Charlevoix, dans le journal ' de son voyage à la Xouvelle France, préfère la rivière de Missouri, c'est-à-dire la première route, à peu près indiquée par le P. Marquette. L'historien du Canada prétend que cette rivière tire sa source à l'Orient, d'une chaîne de montagnes pelées, et qu'au revers des mêmes montagnes, il sort une autre rivière qui coule à l'Ouest, et se décharge dans la mer. Le P. Hennepin paraît aussi de ce sentiment dans la préfiiee de son voyage, imprimé à Utrecht en 1698. Je conviens que la découverte de tout le cours du Missouri pourrait être fort avantageuse, il y a beaucoup d'apparence que la chaîne de montagnes dont cette rivière
' Mémoire de feu M. de l'Isle, de r.A.cadénBie des Sciences, déjà cité.
- Aviérique septentrionale, 1746.
' Recueil des Voyages au Xord, Amsterdam, 1727, t. VIII, p. 201.
* Histoire du Canada, in-12, Paris, 1744, t. V, p. 444.
LE BAKOX DK LAIIONTAN 135
tire son origine, est la même qui fournit aux P^spagnols les mines abondantes du nouveau Mexique ; mais je trouve des inconvénients h prendre cette route pour aller à la mer de l'Ouest, lo. Cette chaîne de montagnes peut former un obstacle considérable à la navigation et suppose au moins un long trajet parterre. Dans une description de rAnn'iique ((ui se trouve à la tin des voyages de Lionnel Wasser, ' ou lit i|Uc le Rio-Bravo tire sa source d"une des plus hautes montagnes et dt's plus inaccessibles ; et vraiscnil)lablement en suivant la route indiquée par le Père de Cliarlevoix, on doit rencontrer cette i-haîne de montagnes et le Rio-Bravo. 2o. Ce n'est que par conjectures ([u'on place à TO. de ces montagnes une riviëre dittërente du Rio-Bravo, et (pii coulerait à KO. Si cette prétendue rivière existe, et surtout si elle est navigable, elle est, suivant les apparences, occupée jiar l(>s Espagnols. Le P. de Cliarlevoix en fournit lui-même une preuve ; il rapporte que les Espagnols étaient descendus sur les rivages du Mississipi par le Missouri, et (pi'ils y furent défaits par les peuples sauvages de ces cantons.^
'■ Lo baron de Lahontan nous offre une troisième route par la rivière Longue. Ce cpi'il en dit n'est pas fondé sur des rapports vagues ou sur des conjectures, l'auteur l'a vérifié luimême. On trouve tout le détail de sa découverte dans le premier tome de ses Vot/aqes.
"Lahontan ' partit le 24 septembre de Missiliniakinac, poste situé à la décharge du lac Supérieur dans celui des Ilurons. Il traversa le lac des Illinois, que les dernières cartes nomment Michigan, et par la baie des Puants ; et en remontant la rivière dite présentement des Renards, il }iarviiit, après un court trajet par terre, à la rivière d"Ouisconsiiie, par hicpielle il descendit dans le Mississipi. Toute cette partie de sa route est aujourd/hui comme, et cela seul était une belle découverte en 1688 ; jusque là il avait toujours marché à l'Ouest. Parvenu au Mississipi il remonta ce tleuve vers le Nord, jusqu'à la rivière Longue (^ui vient de l'Ouest et débouche sur la rive occidentale ; il place dans sa carte l'embouchure de cette rivière au 45' degré de latitude.
" Cette position conviendrait assez à la latitude <pie les cartes les plus récentes assignent à l'endroit où le Mississipi venant de l'Ouest, tourne vers le Sud, direction qu'il conserve jusqu'à la mer. On pourrait croire, à l'inspection de ces cartes, que la rivière que Lahontan nomme rivière Longue, est le Mississipi même, qu'il avait pris pour une rivière atHuente, à cause du changement dont on vient de parler ; mais on ne peut guère s'arrêter à cette conjecture. Ce détour du fleuve, de l'Ouest au Sud, est au-dessus du Saut St-Antoine, ce saut barre le Mississipi ; Lahontan n'aurait pu le franchir que par un portage ; aurait-il négligé dans sa relation une circonstance aussi remarquable que celle de cette cataracte ? Il paraîtrait plus vraisemblable que la rivière Longue est celle qui tombe dans le Mississipi, un peu au-dessous du Saut ; elle vient en effet de l'Ouest, et sort du lac des Tintons, suivant M. d'Anville, qui la nomme rivière St-Pierre dans sa carte de l'Amérique septentrionale.
" Lahontan employa huit jours à remonter de l'embouchure de l'Ouisconsine et celle de la rivière Saint-Pierre, dont il ne parait pas que le cours soit bien connu.
" Notre voyageur entra dans la rivière Longue le 23 octobre, il la remonta jusqu'au 19 décembre, et il mit environ 35 jours à la descendre et revenir au Mississipi. Il rapporte les principales circonstances de sa découverte, ses aventures, les noms et les mœurs des peuples, il décrit leurs habitations, leurs habillements, etc., il donne une carte de la partie de la rivière
' Paris, 1706, p. 338.
^ Histoire du Cnnada, t. V, p. 433.
' Voyages de Lahontan, à la Haye, 1704, t. I, p. 136.
qu'il parcourut, et (^u'il dL-clare avoir levé lui-même; il en ji>iut une autre, dont l'origiiial lui fut, dit-il, tracé sur des peaux par les sauvages, et sur laquelle il se trouve une rivière tendant à l'Ouest, peu éloignée des sources de la rivière Longue ; il entre dans le détail des peuples qui haliitent à l'embouchure de cette seconde rivière. Il a dessiné la forme de leurs maisons, de leurs bateaux ou navires, et il avoue que ce n'est que des sauvages qu'il tient ces connaissances; il va jusqu'à nous représenter l'empreinte et citer la couleur d'une espèce de médaille fabriquée par les Tahuglaux, peuple situé aux environs du Grand lac oii se jette cette rivière de l'Oliest, et qui lui fut donnée par les sauvages.
" Enfin toutes les parties de sa relation paraissent naturelles ; elles se soutiennent réciproquement, et il semble assez difficile de se persuader qu'elles ne sont que le fruit de l'imagination de l'auteur.
" Cette relation fit grand bruit dans le temps, et elle ne fut ni contredite ni révoquée en doute, et l'on conçut dès lors de grandes espérances sur la découverte de la mer occidentale du Canada; c'est peut-être parce qu'on s'était flatté qu'il ne restait plus d'obstacles à vaincre, ou parce qu'on a longtemps perdu cette objet de vue (|n"nn a commencé à douter de la relation de Labontan, et que peu à peu on s'est réuni à traiter sa découverte de chimère. Ce qu'il y a même de plus étonnant, c'est qu'on l'a fait sans en savoir, au moins sans en produire aucune preuve.
" M. de L'Isle, dans sa carte du Canada, avait placé la rivière Longue, il l'a supprimée dans sa carte du Mississipi, sans en dire la raison. Le R. P. de Charlevoix regarde la découverte du Baron de Lahontan comme aussi fabuleuse que l'ile de Baratavia ; ' mais cet auteur ne le prouve pas, et ce n'est que sur des preuves claires qu'on devrait se déterminer à traiter avec tant de mépris la relation d'un voyageur célèbre.
" Le baron de Lahontan était officier, il était gentilhomme ; le P. de Charlevoix en convient. Quelle récompense aurait-il pu espérer en faisant des suppositions aussi grossières ? Il n'était point seul quand il fit cette découverte. X' était-ce pas se déshonorer gratuitement ? — plusieurs français l'accompagnaient, et lorsque sa relation parut, elle aurait pu être démentie par des témoins vivants ; ceux (pii ont pris à cœur de le décrier, n'aui'aient pas eu de peine à en citer quelques-uns. Il se pourrait faire que la disgrâce du baron eut influé sur son ouvrage ; sa découverte ne pouvait guère faire fortune, l'auteur ayant eu le malheur de déplaire au Ministre. Ajoutez que des sentiments trop libres lui a^-ant attiré à juste titre l'indignation de plusieurs personnes pieuses, on aura peut-être enveloppé dans le même mépris, et sa découverte, et plusieurs traits peu religieux qu'il semble avoir défendus avec aftectation dans son ouvrage.
" Je ne puis donc me déterminer à regarder comme absolument apocryphe ce que cet auteur rapporte de la rivière Longue ; les espérances qu'il nous donne sont trop flatteuses, pour les abandoiiner sans les vérifier. Je vais plus loin : outre qu'il serait injuste de donner légèrement et sans preuves la ((ualification d'imposteur à un militaire :\ qui sa naissance devait inspirer des sentiments, je trouve dans sa relation des apparences de vérité (pii frappent. Si ces traits ne suffisent pas pour démontrer sa sincérité, ils doivent au moins suspendre le jugement précipité qu'on en a porté jusqu'à présent.
" Le P. Henncpin - qui remonta le Mississipi depuis la rivière des Illinois jusqu'au Saut S'-Antoine, et qui revint par l'Ouisconsine, place à 7 ou 8 lieues au Sud de ce Saut une
' Hist. de la Nourelle-France. Voyez la liste et le jugement des auteurs, à la fin du t VI. ' Nouvelle Découverte par le P. Hennepin, Kécollet, Utrecht, lti97, p. 313.
J;K BARON HK LAllONTAN 137
rivibri' nni vient île TOiiest se jeter diiiis le Mississipi ; cette riviëre duiit il ne dif }i;is U^ nom poiirnùt être la rivière Lonçrue de Laliotitaii, ([ni aiiruit pris depuis le num de 8t-Pierre. Elle iloit être eonsidérahle, puis(pie Lahoiitun fut 5tJ jours ù la reiiKjiiter et J55 à la descendre. D'ailleurs le P. Henneinn ne cite (pie cette rivière, depuis la rivière des Oteutas, dite présentement Moiiigona, et il passe sous silence les 5 ou H autres rivières (pie M. M. de risle, lîerm et d'An\-ille placent sur la nu^me côte. Une de ces rivières est nomnu'e par ces G(îograplies, la rivière cachée, elle est située ;\ i)eu près dans la môme latitude où Lahontan place rend)ouchure de la rivière longue ; je dis à peu près, car on n"a rien d'exact sur la latitude de ces cantons. Lahontan observe cpie l'emliduchure de la rivi(''re longue forme une espèce de lac rempli de joncs, qui embarrassent fort la navigation, et (pril ne reste qu'un petit canal. Ces circonstances pourraient faire sou[M;onner (pielque rapport entre cette rivière, dite cachée, et ht rivière longue de Lahontan. 11 est vrai (pie la rivière cachée et les autres qui entrent dans le Mississipi, sont représentées commes très petites dans les nouvelles cartes ; mais leur cours est-il l)ien connu 'i iilusieurs d'entre elles ne pourraient-elles pas être les l)ouehes d'uiu! même rivière? Le temps seul peut nous instruire là-dessus.
" Vers l'Est du nouveau \[exi(pie, dit Benavides, cité [<-a\- ' Lai^t, sont les Ajiaches Va(pieros, nom (pie leur ont do.iiK' les Espagnols, à cause de ces vaches l)ossues ou bufles dont ces peuples ont une grande (luantité. De là, selon cet auteur, il va 112 lieues vers r?]st jusipi'aux Xanumas, Tajiios Xabotoas, proche les(piels sont vers l'Est les Aixa-'i's et la province de Guivira, dont il nomme les habitants Aixaoros. Cette route conduit dans la contrée où Lahontan place les Eokoros ; ce nom est presque le même que celui des Aixaoros de Bemivides.
" Lorsque les Espagnols, sous la conduite d'Antoine de Espcjo, tirent la (h'couverte du Nouveau-Mexique, les Sauvages leur montrèrent par signes, qu'à 15 journées de chemin,^ il y avait un grand lac environné de bourgades Sauvages, qui usaient d'habits, abondaient en vivres et demeuraient dans de grandes maisons ; (pielques Espagnols qu'ils trouvèrent dans la Province de Cibola, leur parlèrent aussi d'un grand lac dont les rives étaient peuplées de plusieurs grandes bourgades. Les habitants de Zagato, bourgade située à 20 lieues de Cibola vers rO. confirmèrent ce qu'on avait dit du grand lac.
" Ces notions paraissent s'accorder avec les idées que Lahontan donne du lac des Tahuglaux, dont la situation ne s'éloigne pas de celle du Grand Lac dont parle Antoine de Espejo. Suivant Lahontan, les rives du lac des Tahuglaux sont peuplées de plusieurs bourgades ; les Tahuglaux sont vêtus, lial)itent de grandes maisons, ainsi que les habitants voisins du Grand Lac de Espéjo. On peut ajouter que les Espagnols placent au nord et au-delà des montagnes du ' nouveau Mexique, un grand pays qu'ils appellent Teguajo, d'où ils prétendent que sortit le premier Montézuma, lorsqu'il entreprit la coïKpiête du Mexi(pie. Le nom de Teguajo, prononcé à l'Espagnol, a quelque afiinité avec celui de Tahuglaux. On pourrait supposer avec assez de vraisemblance, que c'est le même nom qui s'est altéré par la différente prononciation des Espagnols et des différents Sauvages, qui successivement servaient d'interprètes à Lahontan, et peut-être depuis par des fautes de copistes.
" Le détroit que Martin d'Agnilar trouva à 30 lieues au Nord du Cap Meudocin, sur la côte Occidentale de la Californie, pourrait être l'embouchure du lac des Tahuglaux. Les Sauvages dirent à Lahontan que cette embouchure était bien loin au Sud, et la position qu'ils
' Inde.t occidentales, de Laët, Leytie, 1640, pp. 222, 234. ' Ilfid, pp. 229, 230 et 231.
■' Voyage (Je Lionel Waser, page 337- Cartes du Nouveau-Mexique du père Coronelli et de J- de l'Isle.
Sec. 1,1894. 18.
138 J. -EDMOND EOY
lui donnèrent, parait assez s'accorder avec la situation du détroit d'Aguilar, ce détroit serait l'entrée d'un golfe au Nord du nouveau Mexique, qui est précisément notre mer de l'Ouest.
" Ces réflexions m'empêcheront toujours de traiter de romanesque la découverte de Lahontan, sans avoir des preuves claires et précises do la fausseté qu'on veut lui attribuer jusque là gratuitement. Je pourrais citer ici plusieurs exemples de positions géograpliiijues assez exactement déterminées, qu'on a proscrites légèrement, et auxquelles on a été forcé de revenir. Les auteurs des anciennes cartes les ont souvent dressées sur des mémoires originaux, sur des relations manuscrites qui leur ont été coninniniquées. Soit qu'ils n'aient pas voulu indiquer les sources oîi ils avaient puisé, soit par pure négligence, ces sources sont demeurées inconnues, et les réformateurs de la géographie ont commencé par proscrire les positions qu'ils n'ont trouvé garanties par aucun ouvrage imprimé ou du moins connu : ils les ont tenues pour f:il)ukMiscs jns^pi'à ce que longtemps après leur réalité s'est quelquefois trouvé coufirmée par des témoignages authentiques. Telle est la communication de l'Orinoque avec le fleuve des Amazones par Rio-Negro, marquée dans les cartes de Sanson, de Duval et d'autres plus anciennes. Un missionnaire des bords de l'Orinoque, imprimait à Madrid, en 1748,' (jue cette communication était une fable, tandis que les Portugais du Para remontaient dans ce fleuve par la route dont on niait l'existence. La Californie, que tous les anciens géographes s'accordaient à représenter comme une presqu'île, était devenue ile par une espèce de conjuration des modernes. M. Guillaume de l'Isle a le premier rétabli en 1701, la vraie configuration conforme aux anciennes cartes. Enfin, quoi qu'il en soit de la vérité de la relation de Lahontan, il est certain qu'il existe une mer à TO. de l'Amérique Septentrionale et au nord de la Californie, puisque les Russes ont reconiui la côte à 57 degrés de latitude. Le plus ou moins de distance peut facilement augmenter ou diminuer la difficulté de la route ; mais les avantages que cette découverte pourrait nous procurer, méritent bien qu on fasse des tentatives pour savoir à quoi s'en tenir.
" Jusqu'ici j'ai parlé de trois routes diftéreutes : Tune par le Missouri, en suivant les indications du P. Marquette, ou celles du P. Charlevoix ; Tautre plus au Nord par le pays des Sioux ; la troisième celle du baron de Lahontan. Encore une fois, la voie du Missoui'i me parait peu praticable ; elle est exposée à l'inconvénient de traverser les pays occupés par les Espagnols.
" Les nouveaux mémoires de la Louisiane ' qui rapportent le détail de l'entreprise de cette nation contre les peuples dits Missouris, ne laissent aucun lieu d'en douter; de plus cette route ne présente rien que de vague et d'incertain. Il n'est pas douteux ipu' le Missouri ipii coule de VO. à l'E., ne tire son origine de cette longue chaîne de montagnes dirigée du S. au N., qui sépare le Nouveau Mexique de la Louisiane ; et il est évident qu'à l'O. de ces montagnes les eaux peiulent à l'O., mais on peut faire le même raisonnement de toutes les autres rivières affluentes à la côte occidentale du Mississijii. Ce ([u'il s'agit d'examiner, c'est par laquelle de ces rivières on peut remonter le plus aisénu'ut et se piorter le plus à portée de quelqu'autre rivière navigable qui prenne son cours à l'O., le tout sans traverser les pays déjà occupés ou prétendus par les Espagnols. C'est l'avantage ([ue nous présentent, et la route du pays des Sioux, et celle (pie nous inditpie le baron de Lahontan. La première, celle du pays des Sioux, est au N. des sources du Mississipi, vers le 4(! ou 47 degrés de latitude septentrionale ; elle c<mimunique au lac Supérieur par une suite de lacs et de rivières, dont
' Orhioco illuntrado, pnr le P. (luinilla.
'' Mémoires Jiùlonques de la Lnuimme. Paris, 175o, t. II, p. 284.