‹ Le baron de LahontanChapitre 10 sur 53 · CITES À · texte numérisé non relu

CITES À

Lahontan propose d'organiser une flotille sur les granas lacs.—Son départ pour la France.— Fait escale à Platsance et s'y distingue en aidant à repousser une attaque des Anglais.—BPeau témoignage que lui rend M. de Brouillan (1692).

Il ne faut pas croire que pendant ces rigoureux hivers du Canada, le temps ne se passait qu’en dîners, en réceptions ou à la comédie: La vieillesse active de Frontenac avait l’art de mener vivement les hommes. Pendant que dans la bourgade de Québec, il faisait oublier à ses officiers les fatigues des camnoaugnes de été, des partis continuels parcouraient les forêts, harcelant sans cesse les frontières ennemies. Dans le vieux château, il interrogeait les coureurs de bois, les trafiquants, les courriers, se tenait toujours en relations constantes avec les avant-postes.

Frontenac voulait reprendre/le détroit des lacs Erié et Huron ;il avait à cœur de realiser le programme ébauché par son prédécesseur Denonville, et d'avancer où celui-ci avait reculé. Les commandants des postes éloignés de l’ouest lui avaient envoyé des relations détaillées ; il avait causé souvent avec Lahontan de ses pays, qu'il avait parcourus, et des moyens qu’il faudrait prendre pour s’y établir. Le baron s’offrit pour défendre cette frontière.

Il demanda cinquante matelots basques, à cause de l'habilité et de l’adresse des marins de cette province. Il exprima ensuite le désir d’avoir deux cents soldats choisis dans les troupes de la colonie. Avec ces moyens,

il se proposait de construire trois fortins en différents endroits : le premier, à la décharge du lac Erié, le second au lieu où il avait commandé en 1687-88, et le troisième à la pointe de l'embouchure de la baie de Toronto. Quatre-vingt-dix hommes devaient suffire, selon lui,pour garder ces trois redoutes. De là, il devait lui être facile de transporter, quand il voudrait, avec ses bâtiments, quatre cents sauvages dans le pays des Iroquois ; il en pouvait convoyer deux mille, et porter autant de sacs de blé d'Inde qu’il en faudrait pour l'entretien de ces forts durant l'hiver et l'été. L’occupation de ces postes permettrait de faire des chasses abondantes dans toutés les îles, d'entreprendre des traversées, où l’on poursuivrait les Iroquois dans leurs canots, que l’on coulerait à fond, parce que ces derniers étaient lourds et que ceux des Français étaient légers.

Comme ce projet était de nature à chagriner les Iroquois en temps de guerre et à les contenir en temps de paix, il sourit à Frontenac. Quoique Lahontan fût jeune, .il le crut capable de soutenir cette entreprise. IL lui permit donc d’alier développer ses plans à la cour. Le 27 juillet 1691, Lahontan s’embarquait à Québec sur 1a frégate /a Sainte-Anne, avec les dépêches de M. de Frontenac. Dans sa route il rencontra, par le travers des monts Notre-Dame, d'Iberville qui, monté sur Île Poli, conduisait à Québec douze vaisseaux marchands, Le 18 août, /a Sainte-Anne faisait escale à Plaisance, dans l'île de Terre-Neuve. Elle y attendit pendant un mois la flotte des pêcheurs basques qu'elle était chargée de convoyer en France.

Le 14 septembre, cinquante vaisseaux pêcheurs se

trouvaient réunis au pied du bastion dé Plaisance,

n’attendant plus qu’un vent favorable pour se mettre à la voile, lorsque, sur les deux heures de l'après-midi,

deux soldats de la garnison, que le gouverneur avait envoyés à la poursuite de quelques déserteurs le long des côtes de la mer arrivèrent au fort apportant la nouvelle

qu'une escadre de cinq vaisseaux anglais était mouil-

lée au cap Sainte-Marie, dans l’anse du Pourchet,

à 5 lieues de Plaisance. Serrés de près par les chalou-.

pes de l'ennemi ces deux soldats s'étaient jetés dans les bois pour venir en toute diligence donner l'éveil. M. de Brouillan, qui commandait alors Plaisance, envoya aussitôt à la découverte. Les éclaireurs aperçurent, en effet, la flotte ennemie, toutes voiles dehors, qui faisait route vers la rade, où elle mouilla le lendemain, 15 septembre.

M. de Brouillan n'avait avec lui qu'une petite

garnison de cinquante hommes que commandaient les .

lieutenants Pastour, Costebelle et Saint-Ovide. Il fit venir les capitaines des navires pêcheurs, et ceux-ci lui promirent main-forte.

Plaisance se trouve situé à l'extrémité d’un petit détroit de cinquante toises de large ; on barra celui-ci au moyen de quatre cables solidement attachés de chaque côté par de grosses‘ancres enfoncées dans le sable. Après avoir donné à chaque canonnier son poste de combat, le gouverneur s’occupa de défendre les approches de la place. Il détacha Lahontan avec soixante matelots basques à un endroit appelé la Fontaine, éloigné du fort d'environ un quart de lieue. Il était à craindre que

l'ennemi n’y tentât une descente, et il aurait pu gagner

Sn —

de là une montagne qui commandait le fort, et empêcher par sa mousqueterie le service des batteries. Le jour même où ces dispositions étaient prises, les vaisseaux anglais entraient en rade. Le premier jour, l'ennemi se contenta de faire des sondages et d'examiner le fort de loin avec des télescopes. Le 17, on vit sept à huit cents soldats s'embarquer dans des chaloupes et s'approcher de l’anse où Lahontan était embusqué avec ses soixante Basques.

Ceux-ci, couchés dans les broussailles, ne purent attendre dans leur ardeur que les premières chaloupes eussent abordé le rivage. Ils se démasquèrent trop tôt, et, l'ennemi en les apercevant vira de bord, pour se porter à une demi-lieue de là,vers une pointe de terre, où il se contenta de mettre le feu et de se rembarquer ensuite précipitamment.

M. de Brouillan profita de ce premier insuccès de l'ennemi pour se mieux fortifier encore. Il fitélever une redoute de pierre sur le haut de la montagne, d'où l’on pouvait éteindre le feu de ses batteries. Les navires pêcheurs se rangèrent en ligne pour défendre l'entrée du détroit, où l’on plaça quatre nouveaux canons du côté opposé au fort.

Le 18, à midi, une chaloupe portant pavillon blanc, partit du bord de l’amiral pour gagner le fort Le gouverneur envoya un sergent à sa rencontre. On banda les yeux au parlementaire et on le conduisit au commandant. C'était M. Williams, général de la flotte assiégeante, qui faisait savoir qu'il avait avec lui plusieurs prisonniers français qu’il pourrait peut-être échanger.

Dans le but de connaître les forces de l'ennemi, M.

à LH We

de Brouillan choisit Lahontan et Costebelle pour aller entamer les négociations. L'amiral reçut ces deux officiers avec la plus grande courtoisie, les fit entrer au carré, leur donna toutes les nouvelles d'Europe, leur offrit des mets et les meilleures liqueurs, puis leur fit visiter son bâtiment. Au moment de les quitter, l'amiral

les embrassa, puis fit crier par trois fois à ses matelots :

Vève Le ror.

Pendant que ces pourparlers avaient lieu, M. de Brouillan régalait de son mieux le parlementaire qu'il avait gardé comme ôtage.

Quand les deux officiers français furent de retour au fort, l’euvoyé ennemi prit congé du gouverneur et lui apprit que son général l'avait chargé de le sommer de se rendre. À quoi M. de Brouillan répondit qu'il était trop bon sujet du roi pour faire une lâcheté pareille ; qu'on n'aurait qu'à l’attaquer vigoureusement, qu'il se défendrait de même.

Le lendemain, vendredi, 19 septembre, les vaisseaux anglais se firent remorquer par leurs chaloupes jusqu’à une demi-portée de canon et se mirent en ligne d’attaque. Pendant cette manœuvre, l'amiral envoya dire à M. de Brouillan, que s’il voulait parlementer pendant le combat, il eût à hisser pavillon rouge. M.de Brouillan, que toutes ces hésitations avaient singulièrement ranimé, jugeant que l'ennemi faiblissait dans ses desseins, et qu'il pouvait bien penser que la flotte de vaisseaux marchands embossée derrière le fort, et dont on n’apercevait que les mâts du côté de la rade était puissamment armée en guerre, fit feu tout à coup de toutes ses batteries au cri répété de Vive le roi. Les Anglais

répondirent sur le champ. Pendant six heures, ce fut des deux côtésun feu très vif. Puis M. de Brouillan, voulant ménager sa poudre, laissa l'Anglais continuer dans l'espérance de l’épuiser. Les coups partis des redoutes françaises avaient si bien porté que l'amiral fut bientôt obligé d’éloigner sa ligne de combat. Plusieurs de ses vaisseaux avaient eu toutes leurs manœuvres hachées, d’autres avaient souffert dans leurs œuvres vives.

Cette retraite inespérée sauvait Brouillan, qui en était réduit à sa dernière gargousse de poudre, et qui ne se servait plus que des boulets ennemis que l’on ramassait dans les habitations qui en étaient presque toutes criblées. Deux mille coups de canon avaient été tirés contre la place.

Il était impossible qu’une flotte aussi bien armée que l'était celle des Anglais, se retirât après avoir fait si peu. M. de Brouillan, qui craignait une deuxième attaque, fit travailler sans relâche à réparer les brèches. Pendant six heures de la lutte la plus chaude, il. n'avait eu que cinq hommes de mis hors de combat.

Le 20, un Français, prisonnier à bord de l'amiral, se jeta à la mer pendant la nuit, et vint aborder à la nage à l'endroit où Lahontan était en embuscade. Conduit chez le gouverneur, il lui apprit que les Anglais étaient découragés, ct qu’ils n'avaient pas cru Plaisance si bien fortifié. En effet, ils s’éloignèrent bientôt, puis allèrent brûler les habitations de la pointe Verte, où un détachement envoyé par le commandant de Plaisance, ne put arriver à temps, à cause d’un orage violent qui avait brisé les chemins. L’incendie de quelques cabanes, tel

fut tout le fruit que les Anglais rapportèrent de leur expédition.

Ainsi finit ce siège que l’on peut appeler glorieux, quand on considère le nombre des assaillants et le peu de ressources que Brouillan avait à sa disposition. Tout le monde y avait fait son devoir. Les capitaines des navires marchands avaient pointé eux-mêmes les canons des batteries, et leurs équipages avaient merveilleusement aidé à fortifier la place.

M. de Brouillan, faisant au ministre le récit de cette attaque, rendit justice à tous. Après avoir fait l'éloge de ses officiers, Costebelle, Pastour et Saint-Ovide, il voulut faire une mention spéciale de Lahontan.

“ Le baron de Lahontan, écrit-il a voulu comme nous avoir part à la gloire de bien servir le roi, et il n’est pas juste que je lui ôte celle qu'il a eue, d’avoir donné beaucoup de marques de sa vigilance dans les détachements que je lui ai donnés, pour empêcher les ennemis de faire descente dans un lieu où il était à craindre qu'ils ne la fissent, qui est derrière la montagne, où j'ai eu l'honneur de vous marquer qu'il était basoin de faire bâtir une bonne redoute. Il pourra vous dire de quelle conséquence cela est. J'espère que l’ayant chargé de mes lettres pour vous les présenter, vous aurez la bonté de l'écouter, afin qu’il vous rende compte de toutes choses.”

C’est ainsi qu’à deux ans d'intervalle, Lahontan se trouvait chargé d'aller annoncer à la cour de France une deuxième victoire : après la levée du sière de Québec

en 1699, celle de Plaisance en 1692.

Lahontan nomm£ lieutenant de roi à Plaisance.—Ses démélés avec M. de Brouillan.—1l est proposé Comme commandènt des Îles Saint-Pierre et Miquelon. —Sa J'utte de Terreneuve (14 décem 1693).

Embarqué de nouveau pour la France le 6 octobre 1692, Lahontan‘abordait le 23 du même mois à Saint- Nazaire, après une traversée de dix-sept jours. Il partait aussitôt pour Versailles. La cour n’écouta guère le projet qu'il avait formé de défendre les grands lacs au moyen d’une flotille de canots montés par des Basques ; mais sa belle conduite en aidant à délivrer Plaisance des Anglais, lui ft donner la lieutenance de roi de cette place et la survivance d’une compagnie de cent hommes. C'est ainsi qu'après avoir rêvé la gloire d’explorateur et de commandant naval surles mers. de l'ouest, le pauvre baron se voyait éconduit, et réduit à aller servir au milieu des brumes de Terreneuve dans une bicoque, auprès d'un gouverneur qui était loin d’être celui qu'il venait de laisser sur le rocher de Québec. Quoi qu'il en fût, c'était un avancement et une compensation jusqu'à un certain point.

Lahontan, pour expliquer l’insuccès de ses démarches, dit que les bureaux de marine répondirent que son projet porterait les sauvages alliés des Français à faire la guerre aux Iroquois, plutôt qu’à chasser le castor.

Il est difficile de démêler le vrai du faux dans ce projet d'armement des lacs dont Lahontan prétend avoir été l’auteur. Chose certaine, c’est que Frontenac, comme nous l'avons dit déjà, ne mentionne pas dans sa correspondance de 1691-92 le nom du baron. Sous la date du

A novembre 1693, on trouve, par exemple, une lettre de Frontenac et de Champigny au ministre, où il est dit que Lamothe-Cadillac propose de garder avec des G4#me nts légers les rivières, les detroits et les places qui se trouvent sur la route ordinaire des sauvages et des Anglais venant d'Orange.

Ce projet ressemble beaucoup à celui de Lahontan.

Antoine Lamothe-Cadillac qui était entré dans l’histoire de la colonie dans des circonstances aussi singulières que Lahontan, était, comme ce dernier, fils d'un conseiller au parlement. Il avait, lui aussi, servi d’abord dans un régiment, puis tourmenté du désir de voir, il était passé au Canada, vers 1683, pensant y trouver la toison d'or. Homme de grand mérite, Cadillac reprit le projet de Lahontan, fut mieux écouté et obtint enfin la protection qui avait été refusée au Béarnais. Mais, pour en arriver là, il lui fallut supporter bien des déboires, On le traita de visionnaire, on le menaca de la Bastille, on lui fit toutes espèces d’avanies. Habile, souple et spirituel, il surmonta des obstacles que Lahontan n'aurait pu franchir avec son caractère entier, boudeur ct atrabilaire. Il n'est pas donné à tous de savoir éprouver la contrariété. Lahontan fit sauter le fort Saint- Joseph. Presque sur ses ruines, on a vu que quelques années après Lamothe-Cadillac fondait la ville maintenant fameuse de Détroit.

La construction du Griffon, par Cavelier de la Salle, le projet de flotille de Lahontan et les propositions de Cadillac, marquent dans l’histoire de l'Amérique du Nord, les débuts de cette marine intérieure, qui, dans les guerres de 1776 et de 1813, devait engager de brillants

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