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les Tahuglauks. Ces Tahuglauks portaient la barbe, étaient coiffés d’un bonnet pointu, se couvraient d’une longue robe qui leur descendait à mi-jambe, et chaussaient une large bottine, dont ils relevaient la jambière jusqu’au genou. Tous ces peuples passaient l’été à la chasse des bœufs sauvages.
Faute d’interprêtes, Lahontan ne put tirer plus de lumières sur ces nations nouvelles, et c'est en vain qu'il essaya de persuader à quelques Mozemileks de le suivre au Canada.
Le dégel étant survenu, Lahontan dut retourner sur ses pas. Le 26 janvier 1680, il quittait le pays des Gnacsitares, après avoir fait planter chez ces derniers,un poteau aux armes de France, que ses soldats appelèrent la borne de Lahontan.
Le 2 mars, l'expédition atteignait le Mississipi, qu’elle descendit jusqu’à la Wabash ou Ohio. Le 9 avril Lahontan était à l'embouchure de la rivière des Illinois. Il revint par le lac Michigan à Michillimakinac, où il abordait le 22 mai 1689. Il y apprit par M. Pierre de Repentigny, qui, de Québec, était monté jusque-là sur les glaces, que le gouverneur Denonville venait de conclure une paix générale avec les Iroquois.
D épart de Lahontan de Michillimakinac (8 juin 1680 )— ÎT se rend à Québec.—Arrivée de M. de Frontenar, qui vient remplacer le marquis de Denonville—La guerre est déclarée. —Le baron obligé de demeurer dans la colonte.— Hiver de 1690.—Siège de Québec par Phipps.—Lahontan est chargé d'aller annoncer à la cour la délivrance de la colonte.—1l est nommé capttaine (1691)—Fait chevallier de Saint-Lasare.— Son retour à Québec.—Protégé par Frontenac.—M. Geneviève Dammours et le baron béarnais,
Le 8 juin 1689, Lahontan quittait Michillimakinac, en compagnie de douze sauvages de la nation des Outaouais, après avoir remonté le cours de la rivière des français, traversé le lac Nipissing et descendu lOutaouais arrivait à Montréal, le 9 juillet En franchis sant les rapides du saut Saint-Louis, son canot chavira, un de ses rameurs fut englouti dans les flots, et lui-même eût trouvé une mort certaine dans cette tragique aventure, si le chevalier de Vaudreuil ne se fût trouvé à point sur le rivage, pour le sauver. Quinze ans auparavant, Jolliet, revenant de son voyage de découverte vers Mississipi, avait failli périr au même endroit. Il y avait perdu toutes les notes prises pendant son expédition. Plus heureux que son dévancier, Lahontan n'eut à déplorer que la perte de quelques ballots de pelleteries.
Le gouverneur Denonville se trouvait alors à Montréal. Le baron profita de cette bonne aubaine, pour aller lui faire le récit de ses aventures. Après s'être
reposé quelques jours de ses fatigues, il prit le chemin
de Québec, où il se trouvait à la fin de septembre. Pendant qu'il était encore aux sources de la rivière des Outaouais, Lahontan avait fait la rencontre d’un officier de la colonie, M. de Sainte-Hélène, qui lui avait appris la chute de Jacques rer, la fuite en France du roi détrôné, et la résolution de Louis XIV de faire la guerre à l’Angleterre. Il avait su aussi que M. de Frontenac était appelé pour la deuxième fois au gouvernement du Canada. Il attendait donc avec anxiété l’arrivée des navires de France. Depuis tantôt un an, il était du reste sans nouvelles de sa famille, et il avait hâte d'aller mettre ordre à ses affaires.
M. de Frontenac arriva à Québec le 15 octobre au soir. Le navire qui l’amenait apportait à Lahontan une lettre de l’un de ses parents, qui lui confirmait la nouvelle que sa baronnie avait été vendue par autorité de justice.
Que faire ? Ne pouvait-il pas prouver qu’il était au service aux extrémités du monde lorsqu'on le dépouillait de son bien ? En remboursant l’acquéreur de la somme qu'il avait versée, ne pourrait-il pas reprendre possession du château de ses pères ? Mais, hélas ! les finances du baron étaient dans un état déplorable, et quand il se serait donné le mal de vivre un siècle encore, ses maigres appointements n'auraient jamais pu suffir à satisfaire ses créanciers insatiables. Le baron demanda tout-de même la permission de s’embarquer pour essayer d’aller sauver quelques débris du naufrage. Depuis deux ans ses parents lui avaient obtenu un congé, M. de Denonville l'avait gardé malgré lui, il était bien juste qu'on lui donnât aujourd’hui quelque repos. Frontenac ne pensa pas de même. Il avait besoin de tout son monde, dans la
période critique que la colonie allait traverser, et Lahontan dût se résivner à continuer le métier des armes. Touché de ses malheurs, le gouverneur lui offrit sa bourse et sa table, et afin de ne paint le laisser périr d'ennui dans la vie monotone de Québec, il l'amena avec lui dans un voyage qu'il ft à Montréal presqu’aussitôt après son arrivée dans la colonie. Lahontan passa l'hiver malade à Québec. Au printemps de 1690, Frontenac voulut l'envoyer négocier la paix avec les tribus iroquoises, mais le baron, préférant conserver la doûce oisiveté que lui donnait sa convalescence, demanda qu'un autre fût chargé de cette périlleuse mission. Bien lui en prit. Le chevalier d’Aux fut choisi. Les sauvages des Cinq- Cantons le reçurent à coups de bâton, puis l’amenèrent prisonnier, pieds et poings liés, à Boston. Pendant que le pauvre ambassadeur méditait à son aise dans les donjons anglais, sur la faveur que lui avait value l'amitié du soldat béarnais, celui-ci voyageait en joyeuse compagnie avec le gouverneur. Il se rendit à Montréal au mois de juin sur le brigantin du gouvernement, et commanda pendant quelque temps diverses escouades de soldats destinées à soutenir les moissonneurs au fort Roland et à la prairie de la Madeleine. L'été s'était passé assez tranquillement à surveiller les frontières de l’ouest, lorsqu’au commencement d'octobre, un courrier de Québec vint en toute hâte annoncer au gouverneur qu’une flotte anglaise remontait le fleuve Saint-Laurent. Lahontan suivit Frontenac dans la capitale, et assista à l'attaque
infructueuse que fit alors l'amiral Phipps. Frontenac repoussa l'ennemi, ct se conduisit en héros avec une
poignée d'hommes résolus, mal protégés, dans une ville
ouverte. Bien que la saison fût déjà très avancée, le général victorieux voulut annoncer aussitôt à la cour les résultats de cette glorieuse journée. Il choisit Lahontan pour être le porteur de cette bonne nourelle.
Parti de Québec le 16 novembre 1699, sur /a Feurde-Mai, Lahontan arrivait à la Rochelle le 12 janvier 1691, après une traversée des plus dangereuses, sur un fleuve qui charroyait des glaçons énormes, à travers un océan couvert des flottes ennemies. Lahontan connaissait ses classiques ; il n’ignorait pas que le séaat romain couronnait de lauriers les guerriers qui venaient lui annoncer une victoire. Pour mettre le comble à sa joie, Frontenac lui avait donné, pour M. de Seignelay, une lettre particulière, qui contenait les choses les plus avantageuses pour lui. Il ne doutait donc plus de sa bonne fortune en mettant le pied sur ce sol de France, qu'il avait quitté depuis tantôt sept ans, simple garde de marine, à moitié ruiné et sans avenir. Hélas! en entrant au port, on lui apprit la mort de M. de Scignelay, celui auquel il était particulièrement recommandé. “ Cest assurément, écrivait-il alors, le plus grand malheur qui pouvait arriver à la marine de France, aux colonies des deux Amériques, et à moi en particulier, puisque la lettre que M. de Frontenac lui écrivait en ma faveur, m'est inutile par sa mort. ”
Le malheureux officier se rendit cependant a Versailles, pour y délivrer ses dépêches à M. de Pontchartrain, et lui faire un bout de cour. Le ministre écouta sa triste odyssée. Mais que lui faisait à lui le sort de ce petit baron de Béarn, dont les biens étaient saisis et qui avait mille procès à vider ? “ Vous voulez
aisser le service, lui dit-il assez froidement, sur un ton ennuyé, cela est impossible. Vous aurez tout le temps de vaquér à vos affaires, jusqu'aux derniers vaisseaux en destination de Québec, où il vous faut absolument retourner.” Le découragement dans l'âme, Lahontan prit le chemin de Paris pour y rencontrer ses parents, qui le plongèrent aussitôt dans mille consultations d'avocat.
Le 28 juillet 1691r, le baron s'embarquait de nouveau à la Rochelle pour le Canada, en compagnie du chevalier de Maupeou, neveu de Mme de Pontchartrain, qui voulait voir du pays.
Pendant son séjour dans la capitale, Lahontan avait sollicité en vain les faveurs et la protection de la cour. On lui avait répondu que M. de Frontenac serait chargé de pourvoir à son avancement. En attendant, le roi lui donna, dès le mois de mai, une commission de capitaine de compagnie dans les troupes de la marine, et on lui fit l'honneur de le recevoir dans l’ordre de Saint-Lazare, dans la chambre même de M. de Louvois.
Un autre que le baron de Lahontan eût été fier de ce rapide avancement ; mais le gentil-homme béarnais avait alors d’autres pensées en tête. On raconte qu'Henri IV, voulant se moquer de la modestie gasconne, disait que s’il n'était roi de France il eût voulu être conseiller au parlement de Bordeaux. Lahontan eût préféré cent fois mieux la charge de conseiller au parlement, que son père avait tenue, et les tourelles qui se miraient dans le gave de Pau, que les plus beaux emplois dans l’armée d'Amérique. Du reste, il savait bien qu'un gouverneur de colonie ne pouvait pas lui donner de grade plus élévé
que celui qu’il avait déjà, et il enrageait de demeurer éternellement capitaine à l'exemple de tant de vieux officiers blanchis sous les armes dans les forêts américaïnes.
Quand à sa nomination de chevalier de Saint-Lazare, il s'en moquait le premier. Elle lui coûtait 100 louis, qu'il avait reçus en cadeau de son oncle, l’abbé de Couttes, et la cérémonie de réception avait duré moins de temps que celle de compter la somme au trésor.
Le 18 septembre 1691, Lahontan était de retour à Québec. Compatissant aux épreuves du pauvre gentilhomme, que ballottaient depuis plusieurs années la mer et la fortune le comte de Frotenac l’invita à sa table et le logea dans son château.
Le gouverneur que possédait alors la Nouvelle- France, était un homme de beaucoup d'esprit, doué d'une £loquence naturelle, cultivée par l'étude et entretenue par l'habitude de ce qu'il y avait de plus grand à la cour. Venu au Canada alors qu'il était parfaitement ruiné, et protégé contre ses créanciers par des lettres d'Etat, Frontenac prenait plaisir à sympathiser avec ceux qui se trouvaient aussi bien que lui dans leurs affaires. Ilne manquait pas alors dans la colonie, de cadets de qualité de Gascogne , qui ne faisait pas souvent venir des lettres de change de leur pays:
‘* Afin de faire pièce aux bourgeois prétentieux qu’il détestait souverainement, Frontenac s’entourait de ces caractères aventuriers et audacieux. Ilaimait du reste leur franc parler et ne dédaignait pas leur esprit satirique et mordant.
Parmi ces irréguliers, que le gouverneur façonna de
sa main énergique, jusqu’au point d'en faire quelquefois des héros, citons. Cavelier de la Salle, du Luth, la Forest, Bizard, Barois, Herbin, Lamothe-Cadillac, Mareuil. Il ne fut pas longtemps à reconnaître qu'il ne fallait point laisser confondre dans la foule, un gentihomme du caractère de Lahontan, qui savait plaire, et qui pouvait se rendre utile au besoin. Lahontan, comme Frontenac, du reste, touchait par quelques côtés à la Gascogne, et les sympathies du grand seigneur exilé sur le rocher de Québec, devaient naturellement se porter sur ce compatriote, que les malheurs de sa famille avaient forcé de se réfugier au millieu des forêts du nouveau monde.
La colonie était alors partagée en deux factions. L'une avait Frontenac pour chef. L'autre était commandée par j'intendant Duchesneau, que l’on a appelé wn jésuite en habit court. Cette dernière se composait de Lemoyne, Jolliet, Leber, Boucher, Varennes, la Chenaye, Soumande. Elle ne voulait voir en Frontenac qu'#n vieux renard qui . ne sarait que protéger le vice.
Que de fois les officiers qui faisaient partie de la faction du gouverneur, en butte aux persécutions de l’intendant et des siens, levaient les yeux au ciel et s'écriaient dans la faiblesse de leur foi : Sante Frontenac, ora pT0 11e.
Frontenac aimait les plaisirs de la table et les bonnes causeries d’après diner. Les gais convives se réünissaient au château Saint-Louis et l’on y passait les longues soirées à parler un peu librement de tout. Lamothe- Cadillac racontait ses projets d'établissements sur le bord des grand lacs, du Luth décrivait les plaines sauvages de l'Ouest mystérieux, Barois et Bizard discutaient de com-
merce. Parfois la robe brune d’un franciscain apparaisrait au milieu des brillants uniformes de ces officiers. C'était le P. Chrestien Leclercq, qui venait lire au gouverneur, les bonnes pages du livre qu’il préparait sur l’histoire de la Nouvelle-France. Un des neveux de Frontenac, Haber de Montmor, était évêque de Perpignan, mais cela n'empêchait pas le bouillant chevalier de pousser des pointes sur le domaine ecclésiastique. Il ne dédaignait pas même de corriger de sa main le manuscrit du moine historien, et d'y accentuer par quelques notes piquantes, les traits que le récollet décochait aux missions de la compagnie de Jésus.
Il nous semble voir le fier châtelain se promenant au milieu des groupes animés dans la vaste salle du palais. Sa grande taille, son air noble, mêlé de douceur, imposaient. Ilse dégageait de toute sa personne un cachet d'originalité frappant. Il avait Île verbe haut et aimait à discourir. Lorsqu'il s’échauffait au milieu de la discussion, son bras droit, dont il ne se servait plus, depuis qu'il avait été cassé à Ortibello, en 1646, restait appuyé au manteau de la vaste cheminée, mais de l’autre il développait ses arguments comme s’il eût manié une épée.
Quand arrivait le carnaval, le comte faisait jouer la comédie. Les acteurs se recrutaient parmi les officiers de la garnison, et Corneille, Racine et Molière y trouvaient de dignes interprètes. Les hommes distingnés de la colonie étaient invités avec leurs femmes à assister à ces représentations. Tout cela ne plaisait guère, comme on le pense, à la coterie de Duchesneau, l’intendant, qui
posait pour l’homme rangé et sévère.
L'hiver de 1691-1692, que Lahontan passa à Québec, fut encore plus brillant que d'habitude. Les Français avaient fait prisonnier de guerre un riche négociant de la Nouvelle-Angleterre, M. Nelson, qui faisait commerce sur la rivière Kénébec. C'était un fort galant homme, très généreux, et qui aimait les plaisirs de la société.
Frontenac lui avait donné l'hospitalité, et le traitait avec toute sorte d’honnêtetés. Il y avait encore au château M. de Maupeou, neveu de Mme de Pontchartrain, puis une pleïade de jeunes et brillants officiers, qui s'étaient distingués pendant la dernière guerre. Dans ces réunions intimes, on essayait de faire épouser ACeS militaires les filles des colons, anciens gentilhommes ou riches habitants, afin de les attacher au pays. Parmiles jeunes filles qu’attiraient les soirées du château, se trouvait Mile Geneviève Damours, dont le Père, Mathieu
. Damours, riche armateur, était conseiller au conseil souverain. M. Damours et ses fils étaient fort aimés de M. Nelson, qu'ils avaient souvent rencontré à leur établissement de Jemsek, sur la rivière Saint-Jean, où ils faisaient avec lui un grand commerce de castor. Geneviève Damours était filleule de Frontenac, et au dire de Lahontan, assurément une des personnes les plus accomplies de son siècle. Elle avait alors dix-huit ans et était belle et charmante. Lahontan, lui, avait vingt-sept ans. Il avait su résister jusque-là aux charmes et aux séductions des beautés de la capitale de la colonie. Il se vantait de son célibat et posait pour un endurci. Il médisait de toutes les femmes, et disait ne pas croire à l’amour.
Mais, enfin, tout homme à peu près a senti, ne fût-ce
qu'un jour, un instant, cette étrange ivresse. Il y a eu
un visage dont l'éclat illuminait ses insomnies ; il y a æu des yeux dont il a cherché le regard, comme la plante cherche l'air et le soleil ; une voix entre toutes a fait tressaillir les cordes intimes de son âme ; et il a cru que ce visage, ce regard, cette voix étaient nécessaires à son
bonheur, à sa vie méme.
Les charmes de la belle Geneviève Damours réussirent donc à amollir le cœur du baron. Il lui fit quel- 4ues visites, puis s’aperçut qu'il n'éprouvait pas de plus grand plaisir que de la conduire à l’église. Il fallut bientôt Ææxpliquer son empressement et ses assiduités. Frontemac, comme parrain de la jeune fille, fit tout ce qu'il put pour engager Lahontan à l’épouser. Celui-ci demanda du temps pour y penser. Il lui fut donné deux mois, puis quatre. M. Nelson, dans l'intervalle, offrit un grand dîner aux futurs époux, au gouverneur, à l’intendant, à l'évêque. Afin de presser le mariage, il promit 1,000 £cus le jour des noces, et l’évêque en fit autant. Comme Mille Damours avait elle-même 1,000 écus de dot, et que Frontenac en offrait 7,000 ou 8,000 en congés, sans comp ter un avancement infaillible, le baron se trouvait à faire Æn réalité un mariage fort avantageux. Mais, au moment de signer le contrat, il renonça à tout pour garder sa liberté. Le gouverneur fut très mécontent de ce dénouement inattendu, et pendant plusieurs jours Lahontan dut garder la chambre afin d'éviter son courroux.
PALURREES.