‹ Le baron de LahontanChapitre 17 sur 53 · TOP · texte numérisé non relu

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se fâcher, tandis que, chez Lahontan, c'est de la malice de parti pris la plupart du temps. On ne peut nier que Lahontan éoit observateur, et qu'il eût fait, dans les temps où nous vivons, un excellent journaliste, dans le dernier sens moderne du mot. Ila toutes les qualités d’un reporter : il est très curieux, peu scrupuleux, cherche avant tout le piquant, l’à propos et la vogue. Il aime à pénétrer tous les secrets d’alcove. Ce qu'il voit, ille voit bien, et il a vu beaucoup ; aussi certaines parties de son œuvre ont une importance réelle. C’est l'opinion de l'historien Parkman, et tout homme impartial et dépouillé de préjugés qui voudra l’étudier, en viendra à la même conclusion. Le récit que Lahontan fait des expédions des gouverneurs la Barre et Denonville est exact et mouvementé. Il a été beaucoup cité, et avec raisons, par les auteurs comtemporains. Le gouverneur la Barre, qui savait tenir la plume, et qui avait raconté la campagne qu'il fit à Cayenne contre les, Anglais, ne jugea pas à propos d'écrire le récit de l’expédition malheureuse qu'il entreprit en 1684 contre les Iroquois. Il n’est pas donné à tous d'écrire, comme Xénophon, sa propre retraite. Ce fut Lahontan qui se chargea, sans y être commandé, de jouer le rôle d'historiographe. |

Il raconta de même l'expédition de Denonville, en 1687, et sa narration est digne de foi On a publié récemment en France le journal que tint alors le chevalier de Baugy, aide de camp et secrétaire de ce gouverneur, et l’on peut juger qu’il ny a pas grand'chose à

| reprendre sur ce que rapporte Lahontan.

Il ne faut pas demander cependant au baron béarnais

les qualités que l’on prête d'ordinaire à l'historien : la! correction, l'élégance, la sobriété. Il ne fait point de tableaux et de descriptions générales. Le sujet ne s’y

-prêtait guère. Quand il écrit tout bonnement ce qu’il a

vu de ses propres yeux, observé de particulier et de précis, c'est un témoin utile. A ces conditions tout

homme est apte à faire des mémoires quand il en a le

loisir.

Lahontan se vante sans cesse de dire les choses comme elles sont, de ne flatter ni épargner personne, d'être impartial, de louer les gens qui ne sont pas en état de lui faire du bien et de condamner la conduite de plu-

sieurs qui pourraient lui faire du mal, Il veut enfin tout

sacriñer à l'amour de la vérité, parler en toute franchise.

Ce livre n’est bon que parce qu’il contient la vérité toute pure, dit-il, dans son épître à Frédéric IV. L'on y voit règner, ajoute-t-il plus loin dans sa préface, partout cette exactitude, et cet air de bonne foi qui s'empare tout d’abord d’un esprit équitable, et qui fait voir efficacement qu'on ne tend rien moins qu’à surprendre.

Nous voudrions pouvoir dire du livre de Lahontan, comme Montaigne, en présentant ses Æssais au public : C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Mais, malgré les promesses si souvent répétées par Lahontan, il n’est pas toujours ce témoin fidèle et probe que l’on voudrait voir, Il a eu des déboires. La perte de ses emplois, la ruine de sa famille, son exil, ont contribué à le rendre injuste et ont vicié son esprit. Partout dans les pages de son livre percent le désappointement et la rancune amère, Maigré ses défauts, Lahontan nous fournit des détails où

les autres voyageurs ne sont pas entrées, et ses récits sont

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toujours assaisonnés de piquantes réflexions. Il a dessiné des portraits qui resteront. Ce chirurgien qui, au milieu de l’épidémie qui frappe les soldats de la petite armée de la Barre, discute sur le protoplasme et les vibrions générateurs de tous les maux qui frappent la pauvre humanité, est digne des Purgeon et des Diafoirus dont Molière s'est si agréablement moqué. La troisième lettre, qui contient une description de Québec, est à lire en entier. Dans le palais de l’intendant: siège le conseil souverain, qui s’assemble quatre fois par semaine. Frontenac traite les membres de ce parlement comme Cromwell ceux d'Angleterre. Chacun y plaide sa cause, car on ne voit ni procureurs ni avocats, ainsi les procès sont bientôt finis, sans qu'il en coûte ni frais ni épices aux parties. Les juges, qui ne reçoivent que 400 livres de pension par an, sont dispensés de porter la robe et le bonnet. Ces graves conseillers, négociants gourmés et infatués de leur charge, dont le revenu le plus clair sont des pêches d'anguilles, le baron, né malin, ne manque pas de leur donner en passant un coup de boutoir.

I] trouve la ville de Trois-Rivières petite à cause de son peu d'habitants, mais ceux-ci sont fort riches et logés magnifiquement. Il faut être de la nature du chien pour y habiter, ou du moïns se plaire à se gratter la peau, car les puces y sont en plus grand nombre que les grains de sable. Les meilleurs soldats du pays sont originaires de ce lieu-là.

La neuvième lettre est consacrée au commerce de Montréal, dont presque tous les marchands n'étaient alors que des commissionnaires de ceux de Québec. il faut lire encore les pages où il est traité des coureurs de

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bois et des canots d’écorce.

Malgré ses préjugés contre les colons, Lahontan ne peut s'empêcher de faire leur éloge. qu’il entremêle, il est vrai, de dures vérités.

‘“ Les Canadiens ou créoles, dit-il, sont bien faits, robustes, grands, forts, visoureux, entreprenants, braves et infatigables, il ne leur manque que la connaissance des belles lettres. Ils sont présomptueux et remplis d'eux-mêmes, s’estimeit au-dessus de toutes les nations de la terre, et par malheur ils n’ont pas toute la vénération qu'ils devraient avoir pour leurs parents...” es femmes aiment la parure, et il n’y a point de distinction, de ce côté-là, entre la femme d'un petit bourgeois et celle d’un gentilhomme et d’un officier.”

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Ceci était écrit en 1684.

Que l’on place à côté de ce portrait celui que dessinait l'intendant Hocquart en 1737 :“ Les Canadiens, écrit-il, sont naturellement grands, bien faits, d’un tempéramment vigoureux, sont industrieux et adroits. Ils aiment la distinction, sont extrêmement sensibles au mépris et aux moindres punitions. Ils sont intéressés, vindicatifs, sont sujets à l’ivrognerie, font un grand usage d’eau de vie, passent pour n'être pas véridiques. Ils sont volages, ajoute-t-il, naturellement indociles, ont trop bonne opinion d'eux-mêmes, ce qui les empêche de réussir comme ils pourraient le faire dans les arts, l’agriculture et le commerce. La longueur et la rigueur des hivers les entrainent à l’oisiveté. ” MR

Un autre caractère que Lahontan a crayonné de main de maître, c'est celui de Brouillan, gouverneur de Plaisance. C’est bien là le type du fonctionnaire con-

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cussionnaire de l’époque, qui, étant fort peu ou mal payé, veut se racheter sur les déchets. Comme on voit bien en présence encore, dans ces lettres du baron, les deux écoles qui dès lors se partageaient la colonie, celle qui rayonnait autour de Frontenac et le groupe conduit par le Ber et les autres négociants.

La lettre qu’il écrit à la suite du siège de Québec, en 1690, est étincelante, enflammée. Un jeune écrivain, qui aétudié dix-huit relations décrivant cette infructueuse attaque, trouve que dans celle de Lahontan lesprit pétille comme les fusillades entendues à la Canardière. Le style en est vif, alerte, rapide comme la jeunesse et le feu des vaillantes milices canadiennes engagées sur les grèves de Beauport. |

Lahontan est jeune, il est gentilhomme, il a eu des malheurs, il les raconte au millieu de tout cela, et trouve moyen d’amuser les esprits légers de son temps, et d’intéresser à son sort. Cavalier d’esprit et d’assez bonnes études, il a tenu registre de tout ce qui était à sa portée, et il en tire parti le mieux qu’il peut. 4 __ L'auteur ne pouvait tout dire dans ces lettres destinées à un vieux parent, mais comme nous le savons, il avait eu le soin de faire un journal très minutieux dans le cours de ses aventures. Ce sont les extraits de ce

journal qui forment le sujet du second volume et qu'il

nous donne sous le titre de mémoires.

C'est la partie la plus sérieuse des ouvrages de Lahontan, celle qui, dans le temps où elle parut, put être consultée avec plus de profit. En France et ailleurs, on regarda ces mémoires comme le fruit des travaux d’un homme qui ne savait pas écrire, mais qui décrivait

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assez sincèrement ce qu’il avait vu.

et de Plaisance, où il a habité.

* arbres, les fruits.

La conséquence fut que beaucoup, surtout parmi les compilateurs, les cite-

rent de préférence à des écrits plus fidèles, qu'ils ne pri-

rent pas la peine de consulter.

Dans ces mémoires, Lahontan'sort du particulier pour entrer dans le général. Sa personnalité est moins en cause. L'auteur donne d’abord une description abrégée du Canada. Il s'attache surtout à la région des lacs, et mentionne en passant les mines de cuivre du lac Supérieur. Il vante les charmes du climat de ces régions et la fertilité de la terre. Pour lui, l'avenir du pays est autour des lacs Erié et Ontario. Sila navigation était libre de Québec jusqu'au lac Erié, dit-il, il y aurait de quoi faire le plus beau, le plus riche et lé plus fertile royaume du monde. Ceci dénote un coup d'œil juste.

Lahontan vante aussi beaucoup l’Acadie, mais il

prévoit qu’elle passera un jour aux Anglais. Il est impi-

toyable pour les gouverneurs Perrot et Menneval, qu'il accuse de faire la traite et de maltraiter les colons. Le baron de Saint-Castin, ce gentilhomme d’Oloron en Béarn, qui était presque son compatriote, trouve dans Lahontan un vif admirateur.

A Ja suite de l’Acadie, l’auteur parle de'Terreneuve C’est une des meilleures descriptions que nous ayons de ces lointains parages.

Après avoir ainsi parcouru tout le pays à vol d'oi-

seau, fourni sur chaque chose d'assez bonnes notions,

parlé fort sensément de la mauvaise gestion des affaires du pays, Lahontan donne une table des notions sauvages, décrit les animaux, les oiseaux, les poissons, les On peut trouver là des choses instruc-

tives. Les détails de toutes sortes y abondent, surtout ces détails intimes que l’on aime à retrouver deux cents ans après, parce qu'il nous font vivre pour ainsi die de la vie des ancêtres.

Le chapitre du commerce du Canada est très important à notre sens ; malheureusement l'écrivain le rédigea dans un moment de colère, afin de favoriser les négociants anglais. ?

La dernière partie des mémoires est spécialement réservée à la description des mœurs des sauvages. L’auteur y traite des habits, des logements, de la complexion du tempérament, des manières des sauvages. Il étudie leur croyance, les obstacles à leur conversion ; il nous dit ce qu'ils adorent, ce que sont leurs amours et leurs mariages, de quelles maladies ils souffrent et les remèdes dont ils se servent, leurs chasses, leur façon de faire la guerre. Le tout se termine par un petit dictionnaire de la langue des sauvages, et une table explicative des termes de marine et des néologismes que l’auteur a dû employer au cours de ses écrits.

Pour quelqu'un qui n'aurait pas une connaissance approfondie de l’histoire du Canada, nous avouons que la lecture de ces pages serait difficile, tant la vérité se mêle souvent à la fiction. C’est pourquoi ces mémoires ont cessé depuis longtemps d’avoir l'autorité qu'ils ont eue un jour, Cependant, quels qu’ils soient, le chercheur impartial et prudent y peut faire encore une bonne moisson et en tirer un grand avantage.

-Le troisième volume de Lahontan contient ses voyages en Portugal:et en Danemark. C'est une suite de six lettres dont la première est datée de Lisbonne, le 10

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avril 1694, et la dernière de Saragosse, le 8 octobre 1695. L'auteur y raconte ses pérégrinations à travers le Portugal, le Danemark, ie Hanovre, son séjour en France, ses tentatives infructueuses pour rentrer en grâce, sa fuite de Lahontan. C’est une sèche description de villes connues. Lahontan s’y montre médiocre observateur, contre son habitude. C'est la partie la plus faible de son œuvre. Le biographe y tirera cependant quelque avantage à raison des détails que le baron y donne sur ses malheurs personnels.

Ce troisième volume contient encore les Dialogues de Lahontan avec un sauvage. Ce sont ces dialogues, que le baron laissait prévoir dans ses mémoires, au chapitre de la croyance des sauvages et des obstacles à leur conversion, qui ont rendu son nom fameux parmi les philosophes du XVIIIe siècle, et qui l’ont fait exécrer par tous les écrivains honnêtes et conciencieux. Disons tout de suite que c’est une critique très amère des pratiques de l’église romaine, une fiction simplement destinée à répandre les idées anti-chrétiennes.

Lahontan se met en scène avec un sauvage Ras il donne le nom d’Adario.

Cet Adario ne serait ni plus ni moins que Kondiaronk, le fameux chef huron surnommé le Rat par les Français. Tous ceux qui ont étudié l’histoire de notre pays connaissent Kondiaronk. Ce fut le sauvage le plus intrépide, le plus ferme et le plus éclairé qu’on ait jamais trouvé dans l'Amérique septentrionale. “ Jamais, dit Garneau, sauvage ne montra plus de génie, plus de valeur, plus de prudence, plus de connaissance du cœur humain.” Son esprit avait des ressources inépuisables. Kondia-

ronk brillait autant dans les conversations que dans les assemblées publiques par ses reparties vives, pleines de sel et ordinairement sans réplique. Il était en cela le seul homme au Canada qui pût tenir tête au comte de Frontenac, qui l’invitait souvent à sa table, pour procurer à ses officiers la satisfaction de l'entendre ; et il disait qu’il ne connaissait parmi les Français que deux hommes d'esprit, le gouverneur et le père jésuite Carheil. Personne n’eut peut-être plus d'esprit que lui, dit, l’historien Charlevoix, qui l'avait connu. Raynal a écrit que c'était un Machiavel né dans les forêts. M. Margry l'appelle une espèce d'Ulysse indien, mélange de bravoure et d’astuce. Les Français le nommaient Z Rat : emblême de misère, de meurtre et de rapine.

Bien avant Pontiac, Kondiaronk avait songé à former une grande confédération de toutes les tribus sauvages, en y comprenant même les Cinqg-Nations. C’est ce rêve que le grand chef outaouais reprit en seconde main plus d’un demi-siècle après.

Lahontan était à Michillimakinac, lorsque Kondiaronk y vint en 1688, à la suite du piège qu'il avait tendu aux Iroquois à l’anse de la Famine. Il y fut témoin de la mort du sauvage iroquois, que M. de la Durantaye, commandant du poste, reçut de Kondiaronk, et qu'il fit passer par les armes. Aïnsi se trouvèrent rompues les préliminaires de paix que M. le gouverneur Denonville avaient commencées avec ces barbares.

Le baron béarnais put alors.causer à son aise avec ce fameux guerrier, et il prétend que ses dialogues ne sont qu'un résumé des conversations qu'il eut dans le temps.

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