‹ Le baron de LahontanChapitre 19 sur 53 · ANS IEC LE CT CRE FETE SRE · texte numérisé non relu

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“ Considérable par sa piété, dit-il, il prêchait souvent dans l'église des jésuites de Michillimakinac, où les sauvages n'étaient pas moins touchés des vérités du christianisme qu'il leur enseignait. Il était difficile d’avoir plus de pénétration d'esprit qu’il en avait.”

L'historien Ferland pense de même.

Le grand tort de Lahontan dans ces dialovues est d’avoir attribué aux sauvages des idées raffinée, et des sentiments subtils, ct d’avoir énoncé des opinions peu d'accord avec l'ordre de chose établi chez les nations civilisées. Encore une fois, il ne voyait que les injustices qu'il avait éprouvées: son esprit ulcéré enveloppa dès lors dans la même prescription les sociétés et leurs institutions civiles et religieuses.

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter les infamies que ces pages contiennnent. Lahontan n’a fait que répéter des arguments connus que l’on trouve dans la plupart

S des écrits philosophiques du xVIIIe siècle.

La vie sauvage, a dit un écrivain moderne, exerce sa fascination sur toutes créatures vivantes. Celles qui ont grandi dans sa liberté l’aiment d’un amour incurable. Les animaux qu’on lui arrache meurent pour la plupart, l'air stupide et indifférent, un immense ennui dans leur cerveau obscur. L'homme qu’elle a eu pour nourrison languit loin d’elle ; parmi les aises et les douceurs de la vie civilisée, son âme est toute entière à la solitude, on le voit s'y replonger éperdument à la première occasion, sans une hésitation ni un regret. Le civilisé lui-même se trouble parfois à son contact, et il arrive qu’il se donne àelle, On dirait qu’elle l’attire avec la tendre puissance d’une patrie retrouvée ; à l’aspect du désert, il dit avec

certitude : “Ma vie est là ; il faut que j'y aille.”

Cette étrange fascination de la vie sauvage sur les blancs, Lahontan en subit lui aussi, à un moment donné, la terrible influence. Vivre à l’état sauvage, à l'état nature, tel fut le rêve qu'il fit pendant longtemps, et Adario n'eut pas de peine à le persuader. “Ces peuples sont heureux d’être à l'abri des chicanes des ministres qui sont toujours maîtres partout, écrit-il. J'envie le sort d’un pauvre sauvage, qui /eges et sceptra lerrié, et je souhaiterais passer le reste de ma vie dans sa cabane, afin de n'être plus exposé à fléchir le genou devant des gens qui sacrifñient le bien public à leur intérêt particulier, et

qui sont nés pour faire enrager les honnêtes gens. ?

Lahontan croyait au bon sauvage aussi fermement qu’un philosophe du Xv111 siècle. - Avant que les blancs fussent venus parmi les sauvages, assure-t-il, il n'existait pas sur la terre de peuple plus heureux et meilleur.

Hélas ! cette vie libre des bois, que Lahontan aurait voulu embrasser, ainsi que l'avait fait un jour son compatriote béarnais, le baron de Saint-Castin, il ne put la ressaisir. La civilisation qu’il fuyait le rejoignit malgré lui. Son âme s’en aigrit. Il acheva de prendre l’humanité en dégoût, le jour où il vit ses terres vendues par les mains ignobles des gens de loi. Il devint alors un révolté.

Lahontan dit que pendant son séjour à Québec, il soumit le manscrit de ses dialogues au gouverneur de Frontenac et que celui-ci se donna la peine de le retou-: cher. On sait que Frontenac se piquait de littérature. On lui reprochaïit aussi d’avoir.été secrètement janséniste, et de parler fort librement des jésuites et de leurs missions.

On a lieu de croire, dit Charlevoix, qu'il mit la main au livre du récollet Chrestien Leclercq: Ze Premier Etablissement de la foi au Canada:

Quoiqu'il arrive assez souvent que Lahontan, dans ses lettres et ses memoires, reflète les idées personnelles de Frontenac, il est impossible de croire que ce gouverneur ait prêté sa plume à une œuvre aussi impie "t aussi malsaine que celle du baron béarnais. : Fronten'x a pu partager les idées malveillantes et souvent injustifiables du groupe dont il s’entourait, contre les missionnaires jésuites, mais il était un croyant, et il n'aurait certes jamais voulu, malgré tous les déboires que la vie lui fit subir, nier, l’autorité des rois, prêcher l'égalité des hommes, ou patronner le partage des biens.

L'ouvrage de Lahontan à une grande vogue.—Il est tra-

duit en anglais— Nouvelles éditions en 1704 et 1705— Remarques sur le style de cet ouvrage.—Le moine Guedeville a-t-il aidé Lahontan ?

Jusqu'au commencement du XVII siècle, les Européens n'avaient eu guère, pour se renseigner sur les pays d'Amérique, que les ouvrages très sérieux de Champlain, de Lescarbot, de Sagard et de Ducreux, ou les relations

des missionnaires jésuites. Les récollets Hennepin et Leclercq étaient venus à la suite, lorsque, depuis long. temps déjà, les éditions de ces auteurs avaient disparu de la librairie. L'œuvre de Leclercq fut: supprimée presqu’aussitôt après son apparition, de sorte qu'il ne ‘restait plus que les voyages de Hennepin et quelques mé-

moires particuliers en véritable circulation lorsque parut le livre de Lahontan. x

La grande liberté que Lahontan avait donnée à sa plume, et l'intérêt que l’on portait alors aux découvertes dans l'Hinterland américain, contribuèrent à faire lire son livre, et le firent rechercher avec avidité. En 1703, ilen fut tiré successivement trois éditions en langue française. La même année, Lahontan traversait en Angleterre et y fit bonne récolte. Son ouvrage fut traduit en anglais, et il le dédia à William, duc de Devonshire, comme il avait dédié l'édition française à Frédéric, roi de Danemark.

La publication dece livre, où l'administration coloniale était vivement attaquée, où il était parlé en termes fort irrespectueux des ministres Pontchartrain, et où les courtisans et les gens en place étaient assez vertement attaqués, devait attirer des représailles. Quel était donc ce jeune officier de marine, inconnu hier, qui suppliait humblement de rentrer sous le drapeau, et qui se redressait tout à coup, tenant à la main une plume vengeresse, au lieu de l'épée dont on l'avait empêché de se servir ? On écrivait de Paris à Lahontan que les Pontchartrain cherchaient les moyens de se venger de l’outrage qu’il leur avait fait,en publiant dans son ouvrage quelques bagatelles qu'il aurait dû taire. On l’avertissait aussi qu’il avait tout lieu de craindre le ressentiment de plusieurs ecclésiastiques qui prétendaient avoirété insultés. D’autres l'accusaient d’être un sauvage, c'estipourquoi il se croyait obligé parler si librement des Peaux-rouges. Lahontan s'était attendu à la fureur des uns et des autres en faisant imprimer ses voyages. On l’avertissait encore

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