‹ Le baron de LahontanChapitre 20 sur 53 · TS NOR EE PTE · texte numérisé non relu

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de Paris, qu'on employait des pédants pour écrire contre lui, et qu'il lui fallait se préparer à essuyer une grêle d’injures qu’on allait faire pleuvoir sur sa tête. Il résolut de se moquer des injures, de faire face à l'orage qui venait du côté de la capitale, et de continuer la guerre à coups de plume, puisqu'il ne pouvait la faire à coups d'épée.

En.1704 parut donc une nouvelle édition des Voyages, et les Dialogues furent réimprimés par deux fois en cette même année. L'auteur en profita pour répondre dans sa préface aux injures dont on le menaçait.

Lahontan n'était ni un savant, ni un lettré. Passé au Canada à l’âge de dix-sept ans, il n'avait pu continuer au milieu de la vie des camps son instruction commencée au collège. Cependant il avait, comme tous les officiers de ce temps-là, le goût des livres. Il nous raconte quelque part avec quelle joie il apportait avec lui à la chasse, au milieu des bois, “ les honnêtes gens des siècles passés.” Le bonhomme Homère, l’aimable Anacréon ct son cher Lucien, ainsi qu'il les appelle, ne le laissaient jamais. Il aurait bien voulu apporter avec lui le sévère et grave Aristote, mais son canot n'était “ pas assez grand pour le contenir dans son équipage de syllogismes péripatéticiens” Il se défiait du reste de ce philosophe qui n'aurait pas manqué d’effrayer les sauvages par son jargon ridicule et ses termes vides de sens. Il préférait le laisser chez les jésuites qui le savaient entretenir fort généreusement. |

| Lahontan cite encore Pétroné au nombre de 5es auteurs favoris. Ce livre, assez obscène, comme on le

sait, faillit lui causer une mauvaise aventure. Il l’avait

laissé sur la table de sa pension avec d’autres ouvrages, lorsque le curé de Montréal, entrant à l’improviste, le mit en pièces. On conçoit la colère du jeune officier. L'on eut toutes les peines du monde à le maîtriser. Vingt ans après il ne pouvait songer à cette tyrannie sans pester encore contre le zèle indiscret de ce cruel.

La lecture était alors la seule consolation de Lahontan ‘dans ses peines, ses déboires, au milieu de l'ennui noir qui l’enveloppait comme d’un manteau de plomb. Quelle vie délicieuse il menait, quand il pouvait s’échapper aux prosaïques devoirs du soldat et s’enfermer dans la forêt avec ses chers auteurs. À Plaisance, au cours de ses querelles avec Brouillan, les livres étaient aussi son seul refuge. 4

En dépit de toutes ses lectures, Lahontan n'avait pu se dédoubler et devenir homme de lettres. C’est par nécessité, plutôt que par goût, qu’il prit la plume. Aussi dans sa dédicace de 1703, déclare-t-1il raconter ses aventures en voyageur, et non point en auteur qui cherche à plaire. ‘“ J'ai passé les plus beaux jours de ma vie avec les sauvages de l'Amérique, et ce n’est pas là qu’on apprend à écrire et a louer poliment. J'écrivais tout simplement ce qui m'arrivait, à un de mes parents, qui l'avait exigé de moi. Cette manière naturelle plaira peut-être plus que si j'avais écrit avec plus d'étude et d'art.”

Dans l'édition de 1704, l’imprimeur revint à la charge sur ce sujet. “Son style ne paraîtra peut-être pas des plus purs ni des plus châtiés, dit-il mais cela même doit le rendre moins suspect d’affectation, et d’ailleurs que peut-on attendre d’un jeune offi-

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cier de marine ? Ce qui est fort certain, et pas un lecteur judicieux n’en disconviendra, c'est que l’auteur s’est uniquement attaché à exposer simplement les choses ; il ne flatte personne, il ne déguise rien, et l’on paraît justement lui attribuer les qualités nécessaires à tout narrateur, d'écrire comme s’il n’avait ni patrie ni religion, soit dit sans faire aucun tort à ce qu’il doit à son Dieu et à son roi.”

Ces explications du libraire étaient devenues nécessaires, car décidément le bon public avait trouvé le style de Lahontan dur et désagréable, embarrassé et souvent barbare.

Un historien hollandais, Jean-Frédéric Bernard, qui tenait la plume en 1715, donne dans l’un de ses ouvrages la note dominante à l’époque.

“ Peu de voyageurs, dit-il, sont capables de bien faire l’histoire des hommes, parce qu'il faut beaucoup de jugement et de raison pour. s’en acquitter dignement, et qu’il est difficile de discerner ce qui est l’effet de la pré« vention d’avec la pure vérité. Les défauts dans le style et dans la justesse sont les premiers que je rencontre, Le style d’un voyage étant le même que celui de l’histoire, on doit éviter de le guinder vers un faux sublime ; au contraire il doit être simple, grave, naturel, enjoué quelques fois, si l’on veut, mais sans affecter de l'être, et sans chercher un badinage, qui, souvent, est plus burlesque qu'ingénieux et délicat.

“ En quelque narration que ce puisse être, il est aisé de donner le change au lecteur, et de déguiser les idées des choses, lorsqu'on se sert d’un style pompeux et élevé qui ne représente rien que d’une manière exces«

sive, ou d’un style burlesque dans lequel l’auteur ne cherche qu’à être plaisant ou badin. Il ne faut pas non plus qu’un voyageur montre à chaque page sa mauvaise humeur et revienne toujours à la charge sur les injustices qu’on lui fait: De ces retours continuels, de plaintes, et de mauvaise humeur, le lecteur ne peut tirer que des conséquences contre la sincérité du voyageur. Je laisse à penser si dans les voyages que la Hontan nous a donnés, il n’aurait pas mieux fait de parler modestement des chagrins qu'on lui a faits au Canada, et s’il n'aurait pas dû préferer un style simple et naturel, au style plaisant qu’il affecte, et qui lui plait si fort, que pour mieux réussir à être agéable..…… Les libraires que patronnait Lahontan comprirent la nécessité de se conformer au goût du public, et en 1705 parut une édition entièrement revue et corrigée. Oa lit dans la préface de cette édition de 1705 :

‘“ Quelques personnes d'esprit ayant représenté que l’autre édition péchaïit dans le style, qu'on y trouvait des phrases basses, des expressions vulgaires, des railleries froides et de l'embarras dans la narration : l’on a tâché de remédier à tout cela. On a presque refondu toutes les lettres, et l’on croit que le style en paraîtra plus pur, plus net, plus dégagé, et avec un peu plus de finesse dans

l'enjouement. On a conservé le sens de l’auteur, mais on a donné un nouveau tous à la meilleure partie de son ouvrage ; comme il était rempli de transpositions qui gâtaient absolument le bon ordre du récit et qui, par conséquent, devaient blesser le discernement du lecteur, on a eu soin de les ôter et de donner à chaque chose

mer LOIRE

l'étendue et la liaison naturelle qu’elle devait avoir dans un narré.”

On mit, en effet, à sa place ce qui devait l’être, et de la vraisemblance partout où elle manquait. Les Voyages parurent “ habillés proprement de neuf,” pour nous servir d'une expression d: l'éditeur.

Les Dialogues avaient été trouvés pauvres et remplis d’un long et ennuyeux galimatias : on en tira le meilleur et on l’ajusta au nouveau style des Voyages.

Il ne fut pas jugé à propos de rééditer les Voyages de Portugal et de Danemark. “ Le baron de Lahontan, ajoute cruellement l’imprimeur, n’est pas assez néces= saire pour fatiguer les hommes de ce qui le concerne personnellement dans ces deux relations, et quant à ce qu'elles contiennent de plus, il n’y a rien de mieux connu. Qui ne sait ce que l’auteur dit de ces deux royaumes, de leurs capitales, de leurs ports, de leur commerce ? Il est juste d’avoir plus d’égard pour le public, et c'est le ménager trop peu, c’est lui manquer de respect que d: proposer à sa curiosité une lecture ou qui ne lui est d'aucune importance, ou qui ne lui apprend rien de nouveau.”

Ainsi retouchée, l'édition de 1705 passe, parmi les collectionneurs, pour la bonne édition. Il est vrai de dire que le style y est plus coulant, 1e dialogue mieux coupé, Cependant, il faudra toujours préférer l'é édition de 1703, telle qu’elle est sortie de la plume de l’auteur, si l’on veut le bien étudier.

Charlevoix trouve que, malgré les retouches de style qui furent faites en 1705, il s'en faut pourtant que ce soit un ouvrage bien écrit. Il faut avouer que | le savant historien se montre d'une sévérité extrême chaque fois

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