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que le nom de Lahontan se rencontre sous sa plume. Il ne lui pardonne rien, s'attaque à son style, à sa véracité, à sa conduite. “La plupart des faits y sont défigurés, dit-il... Le Dictionnaire de la langue du pays, comme sil n’y avait qu'une langue en Canada, n'est qu’un assez méchant vocabulaire de la langue algonquine ; et les Conversations avec le sauvage Adario ne sont que des suppositions de l’auteur, qui a voulu nous
apprendre ce qu’il pensait de la religion... Dans son Voyage de Portugal et de Danemark, il se fait voir aussi mauvais Français que mauvais chrétien Dans tous
ses écrits le vrai est confondu avec le faux.”
Charlevoix relève les plus petites erreurs de détail, qu’elles soient de commission ou d'omission. Lahontan, décrivant l'autel de l’église des jésuites à Québec, avait parlé de “ quatre grandes colonnes cylindriques et massives, d’un seul bloc et d’un certain porphyre noir comme du geai, sans taches et sans fils.” Charlevoix prend la peine de noter que ces colonnes superbes, dont Lahontan a voulu enrichir l’autel des jésuites, sont creuses et grossièrement marbrées. Il se plaint encore que presque tous les noms propres sont estropiés dans les écrits de Lahontan. Le savant auteur oublie que, de son temps même, on écrivait les plus jolies choses, ou les plus raftinées, dans une orthographe abominable. Combien de très beaux esprits du grand siècle, même parmi les habitués de Rambouillet, avaient une orthographe de ‘cuisinière ? Aujourd’hui l'orthographe est le commence- -mernt de la littérature, mais alors, au temps où vivait
Lahontan, on la considérait un peu comme du superflu. Nous ne parlons pas, bien entendu, des grands classiques.
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Quant à l'orthographe des noms de lieux et de personnes, on sait qu’elle n'avait aucune fixité sous l’ancien régime. ‘“ Autrefois, dit M. Lorédan Larchey, on ne se piquait pas de régularité sur ce point. Ainsi M. Redet, archiviste de la Vienne, a relevé jusqu’à quarante et une
manières d'écrire le nom de Pouillé dans les actes anciens qui concernaient cette commune de son départe-
ment. En ce qui concerne les individus, l’insouciance n'était pas moins grande, et rien n'est plus fréquent que de voir non seulement le nom du même personnage écrit de deux manières dans le même acte, mais ce personnage lui-même, signer de plusieurs façons. Des lettrés teis que
Peiresc, la Boëtie, Montaigne ont écrit chacun leur nom.
de quatre manières...”
La règle commune est que les noms de lieux et de personnes sont le plus souvent écrits d’après la prononciation de l’époque. Et comment juger, et quelle règle à suivre, lorsqu'il s’agit d'écrire les noms de cent tribus sauvages à peine connues ?
Lorsque parut la nouvelle édition des Voyages de Lahontan, les malins voulurent savoir quel avait été le reviseur des écrits du baron. La rumeur publique ne tarda pas à désigner un écrivain du nom de Gueudeville.
Nicolas Gueudeville était un bénédictin français qui avait jeté le froc aux orties. Réfugié en Hollande, il avait embrassé le protestantisme et s'était marié. Il essaya d’abord d'ouvrir des cours de philosophie et de belleslettres ; mais le succès n’ayant pas répondu à ses espérances, il fonda à la Haye un journal politique, /’Esprit
des Cours d'Europe, feuille satirique, où le gouvernement français, surtout, était violemment attaqué. L’ambassa-
F Ë INR DE PE TRE AE EE CRE ENT PEL en
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deur de France en obtint la suppression. Mais Gueudeville éluda cette interdiction en transformant son titre en celui de Wouvelles des Cours d'Europe. Ce journal eut une vogue considérable. Il parut de 1698 à 1710, et forme une collection curieuse et recherchée.
C'est ce moine défroqué, impie et libertin, qui passa alors pour avoir prêté la main au baron.
L'historien Bernard, que nous avons déjà cité, et qui vivait au temps de Lahontan, n'hésite pas à dire qu'il “ a emprunté la plume ‘d’un homme dont le caractère est suspect à tous égards, et qui, même, ne s’en cache pas, puisqu'il affecte de semer le libertinage dans ses ouvrages, ce qui, sans doute fait tort au crédit du baron.” Et il cite en note le nom de Gueudeville, auteur de l’AYas historique.
Charlevoix pense que c’ést peut-être la conformité de syle qu’on y remarque avec celui de l’Af/as de Gueudeville, qui a fait juger que c'était par les mains de ce moine apostat que l’ouvrage de Lahontan avait passé.
On alla plus loin encore. La paternité pleine et à entière des dialogues du baron de Lahontan avec le sauvage Adario fut attribuée à Gueudeville lui-même.
“ Il est bon d'apprendre au public, dit encore Jean- Frédéric Bernard, que le sauvage Adario est un moine défroqué et libertin, auteur de quelques ouvrages dans lesquels on ne trouve qu’un grossier burlesque et beaucoup d'’irréligion.
C'est sans doute sur le témoignage du libraire hollandais que se sont basés la plupart des bibliophiles et des encyclopédistes modernes pour faire de Gueudeville le véritable auteur des Dialogues.
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Qu'y a-t-il de vrai dans ces suppositions ? Il n’y a pas de doute que l’ édition de 1705 fut reviséc ct corrigée par une main étrangère. Il suffit de lire la préface pour s'en convaincre. Qui tint la plume ? Le témoignage de Bernard, qui passe pour un écrivain consciencieux, ne peut être mis en doute. C'est bien Gucudeville qui fut le reviseur de l’œuvre du baron, béarnais. On pourrait, comme l'a fait Charlevoix, comparer le style de l'Arlas et celui des Voyages, tels que retouchés, mais il vaut mieux encore lire les deux textes des éditions de 1703 et de 1705.
Suivant l'habitude des écrivains du temps, Lahontan avait fourni abondamment son récit de citations classiques. Ainsi, lorsqu'il voit sur l'océan les flots s'élever jusqu'aux nues, il recommande son âme à Dieu d'aussi bon cœur que le bon Idomenée se recommandait à Neptune lorsqu'il pensait périr, au retour de la guerre de Troie. Il compare les femmes envoyées de France au Canada aux “nonnes de Paphos ou de Cythere.” Parle-t-il des Esquimaux du Canada, il emprunte à Homère la description qu’il fait des cyclopes au neuvième livre de l'Odyssée. S'il s’agit des crocodiles du Mississipi, il traduit et met en vers burlesques la poésie de l’Arioste :
Il vit sur le rivage et dedans la rivière, Il écrase les gens d’une dent meurtrière,
Il se nourrit des corps des pauvres voyageurs, Des malheureux passants et des navigateurs. |
Dans les éditions subséquentes, les classiques disputent la palme aux pères de l'Eglise. Lahontan pouvait connaître ses auteurs, mais il n'était pas si fort théolo-
gien. Il n’y a qu'un ancien moine comme Gueudeville, qui puisse citer Origène avec tant d’abondance et de sûreté. Lui seul, en apercevant la terre, a pu songer au cri fameux de Saint-Paul, à l’approche de Malte. Quant Lahontan raconte que Mgr de Saint-Vallier a refusé de bons évêchés en France pour prendre celui de la Nouvelle-France, c’est un esprit versé dans l’histoire de l’église qui ajoute après coup que saint Athanase reprocha au moine Diaconce de n'avoir pas accepté l'évêché qu'on lui présentait. Jamais le jeune officier béarnais, partant pour la chasse aux tourtes, aurait songé à inscrire sur son calepin le poétique #ec gemere æria cessadit tartua ab ulmo.
Quant aux Dialogues, si l'on veut faire la part de Lahontan, n'est-il pas vraisemblable qu'il a fourni l’idée, le décors et tous les détails de coulisse ? Gueudeville prit les acteurs qu'on lui présentait et leur distribua des rôles à sa fantaisie. Lui seul pouvait faire parler théologie, philosophie, morale et politique au sauvage Adario comme un précurseur des encyclopédistes.
Nouvelles éditions des Voyages.—Mort de Lahontan.— Son livre est beaucoup cité.
La dernière lettre qui soit connue de Lahontan, est celle qu'il écrivait de Saragosse, le 8 octobre 1695. De cette date à venir à 1703, il est difficile de dire quelle fut son histoire. Alla-t-il voyager en Italie et en Suède, comme il avait projeté dans une de ses lettres de 1694 ? Nous l'ignorons. Les historiens s'accordent à dire qu'il
se réfugia alors pour une deuxième fois dans le Hanovre.
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C'est la publication de son livre, en 1703, qui nous ramène le baron plus directement sous les yeux. Il nous y apprend qu'il avait erré du Danemark au Hanovre, puis de là en Angleterre, ce pays où il déclare avoir trouvé la vraie liberté. Dans ses préfaces, il nous donne quelques détails sur son existence, ses difficultés, sa façon de vivre. Ce sont les ennuis que lui cause toujours son fameux procès, les nouvelles qu'il reçoit de Paris que l’on a mis des écrivains à gage à sa poursuite.
En 1710, une lettre de Leibnitz vient tout à coup jeter quelques éclaircissements sur cette vie tourmentée- Lahontan était alors à la cour de l'électeur du Hanovre, où il avait fini par se retirer. Leibnitz nous le montre occupé à chasser dans la grande forêt de Gœhrde, principauté de Luxembourg, en ce temps-là la propriété des ducs de Lunebourg-Zelle. ‘ Le grand philosophe .le connaissait et en avait fait son ami. Il est bien en cour, ajoutait-il, son esprit y plaît, et il a su se créer de solides amitiés. La santé de Lahontan laissait alors à désirer, et cet état maladif l’empêchait de livrer à l'impression
plusieurs ouvrages qu'il avait en portefeuille. En 1705, comme nous l'avons dit, une édition revisée des ouvrages de Lahontan avait paru. Cette édition fut réimprimée en 1706, 1707 et 1709.
En 1700, un écrivain du nom de Vischer en donna une traduction allemande qui fut rééditée en 1711. En 1715,parut encore une édition en langue française. D'après tous les encyclopédistes, ce fut cette année-la même que Lahontan mourut, mais nous n'avons pu contrôler ce renseignement.
Depuis vingt-deux ans, le malheureux officier traf-