LOTS
portait l’histoire courante parmi les soldats de l'époque et l’on sait que ces sortes de gens ont toujours aimé à médire des femmes et du paysan, en quelque pays qu’ils servent. |
“ Les gens de ce pays sont fort doubles, dit le chevalier de Baugy, tenant du sauvage , grands causeurs qui, pour la plupart, ne savent ce qu'ils disent, la plupart se faisant gentilshommes. Ils:ne sont nullement d’accord ensemble, et il faut les entendre parler les uns des autres, ! C'est à qui se déchirera le mieux. Pour ce qui est des
femmes, elles sont, pour la plupart, d'assez bonne
humeur ; il ne les faut trop prêcher, à ce qui m'a été dit, pour obtenir d'elles quelques faveurs. Tout ce que je sais, c’est que la plupart sont des donselles venues de France pour peupler le pays ; si l’on peut tirer de là quelque conjecture, elle n'est pas à leur avantage. Cependant, ce n’est pas règle générale, dans le grand nombre il doit y en avoir d’honnêtes. Les plus honnêtes sont les officiers venus avec les troupes—pour le reste banqueroutiers ou gens qui ont des aflaires, presque tous gens de sac et de corde qui sont venus s'établir” (pp. EST, 192/Et 153:)
, On conçoit que ces récits de troupièrs, fabriqués dans les soirs d’orgie, eurent le don d’exciter l'imagination de quelques écrivains fantaisistes. Quel plus beau sujet de roman que ces razzias de filles de joie en pleines rues de Paris, leur transbordement sur les navires de l'Etat, leur exil dans les thébaïdes d'Amérique ! L’enlèvement des Sabines n’était que jeu d’enfant à côté de ces mariages forcés, et de ces unions étranges, opérées par ordre du roi, à des milliers de lieues de la patrie, dans un pays
sauvage, entre des filles arrachées à leurs amants et des gens de mer ou des coureurs de bois à demi civilisés.
L'abbé Prévost a tiré de là le sujet d'un des plus \ beaux romans du dix-huitième siècle. Manon Lescaut n'aurait jamais existé s’il n'y eût pas eu de Louisiane.
Lesage, le fameux auteur de G7/ Blas et du Diable boiteux, choisit la Nouvelle-France pour théâtre des aventures du capitaine de‘flibustiers Robert Chevalier dit de Beauchêne.
Prévost borda sur un fond vrai parce qu'il est de fait que le gouvernement français tenta de peupler la Louisiane avec les rebuts de la capitale. Lesage emprunta les principaux épisodes de son récit aux chroniques malicieuses de l’époque, ou il les recueillit de la bouche de quelques-uns de ces nombreux fils de familles que leurs parents envoyaient au Canada afin de dompter leur fougue, et qu’il fallait ensuite repatrier aux frais de l'Etat. Lahontan, en réalité, fut le vrai coupable, parce que, le premier, il osa donner l'autorité de la parole imprimée à ces racontars qui, jusqu'à lui, n'avaient couru que dans les cercles de soldats. C’est dans son œuvre que Lesage puise à large main, lorsqu'il décrit la facon dont se faisait le mariage des nouveaux colons à leur arrivée au Canada.
Avant qu'on distribue les colons nouvellement arrivés dans leurs quartiers, écrit-il, on a grand soin de procurer à chacun sa chacune, le célibat étant un vrai crime d'Etat dans une colonie. Il faut que les nouveaux débarqués se marient en arrivant à Québec. Ce qui se fait de la manière suivante : La dame Bourdon, directrice de la maison où l’on met les femmes qui viennent de Paris,
assortit les époux à sa fantaisie. Heureux l'époux à qui clle donne une compagne saine de corps et d'ésprit. Ce n'est pas que pour faire recevoir sans répugnance au futur la bénédiction nuptiale, elle ne lui fasse un bel éloge de sa future.” Lesage accompagne cette description d’une histoire ridicule, qu’il suppose racontée par un récollet, qui aurait marié un jour we fille borgne et qui ne voyait pas de l'autre œil à un petit tailleur qui ne s’aperçut pas des défauts de la future.
Voilà comment s'écrit l'histoire. Un troupier, de retour dans ses foyers, raconte ses folles aventures dans l'intimité, un romancier s’en empare. La légende se forme, et la fantaisie dewient, avec les années, une vérité irréfutable.
C’est ici le lieu de refuter la légende propagée par Lahontan,
Il n’y a pas un homme sérieux qui ait étudié notre histoire sans parti pris, qui ne puisse dire que tout au Canada prêche hautement le soin particulier avec lequel on fit le choix des éléments de la colonie.
Le fonds domirant fut une importation de paysans paisibles, laborieux, régulièrement organisés sous leurs seigneurs, dit M. Rameau.
“ Les chefs de famille qui passèrent en Canada n'étaient pas tous des gens de naissance, écrit le récollet Leclercq, maïs étaient en France de bons bourgeois de ville, médiocrement accommodés ou des artisans de différents métiers, des laboureurs peu aisés ou des soldats, mais très honnêtes gens de leurs personnes, ayant de la probité, de la droiture et de la religion ; et, quand bien même la disgrâce de la fortune aurait contribué à leur
éloignement, ils ne laissaient pas d'être gens d'honneur, dans leur état et condition. On y fit souvent passer des personnes suspectes, parmi quantité de gens d'honneur, mais les autorités n’y voulurent jamais rien souffrir d’impie, de libertin ou de mal réglé. L'on examinait et choisissait les habitants, et renvoyait en France les marchandises de contrebande et les personnes vicieuses ou marquées. ”
“ On doit rendre cette justice à la colonie de la Nouvelle-France, écrit Charlevoix, que la source de presque toutes les familles qui y subsistent encore aujourd'hui est pure, et n’a aucune de ces taches que l’opulence | a bien de la peine à effacer ; c’est que les premiers habitants étaient, ou des ouvriers qui y ont toujours été occupés à des travaux utiles, ou des personnes de bonne famille qui s’y transportèrent dans la seule vue d’y vivre plus tranquillement et d'y conserver plus sûrement leur religion. ”
Et combien d’autres ont rendu témoignage à la bonne réputation des habitants du Canada? Lahontan, lui-même, malgré son esprit faussé, hargneux et naturellement médisant, a parfois des échappées de vérité: “La plupart de ces habitants, dit-il, sont des gens libres, qui ont passé de France ici avec quelque peu d'argent pour commencer leurs étabissements. D'autres qui, après avoir quitté le métier de la guerre il y a trente on quarante ans, lorsque le régiment de Carignan fut cassé, embrassèrent celui de l’agriculture.”
Les premiers qui vinrent s'établir sur cette libre terre d'Amérique furent des pauvres, gens de mers, ouvriers ou fils de paysans, mais ils étaient honnêtes. Ils
we A RE
vinrent ici pour améliorer leur sort, alors que leur semblables mangeaient souvent de l’herbe dans le beau pays de France, s’il faut en croire ce qu'a écrit la Bruyère. S'ils eussent été riches, ils n'auraient point quitté leur patrie. Les riches voyagent pour leur plaisir, mais n'émigrent pas. Il n’est pas nécessaire, du reste pour qu'une émigration soit saine et honnête, qu'elle né soit composée que des bourgeois ou des grands d’un royaume.
Tels furent les hommes qui, les premiers, vinrent coloniser ce pays.
Ceux qui exerçaient le pouvoir dans la colonie avaient la main à faire strictement observer l’ordre qui voulait que la race de ces colons fût forte et saine, pure de toute alliage. C'est ainsi que le Conseil. Souverain décrète un jour que tous ceux qui tombent du mal caduc doivent quitter le pays. Une autre fois il renvoie en France toutes les personnes inhabiles au travail. Avant de pouvoir s'établir définitivement dans le pays, tout colon doit faire un stage de trois ans. Ce n’est que lorsqu'il a prouvé son caractère et ses aptitudes qu'il acquiert enfin la qualité d’habitant. Etre reconnu habitant est presque un titre de noblesse dans cette colonie nouvelle.
Est-il possible de croire que les autorités de la métropole, désireuses de perpétuer des familles dans cette colonie si pleine d'avenir, et qui devait être comme un prolongement de la France de ce côté-ci de l'Atlantique, eussent choisi pour compagnes à ces braves gens, les filles des lupanars de Paris ? Est-ce ainsi que le roi de France récompensait des soldats qui, pour la plupart avaient fait les campagnes de Bohême, de Hongrie ou
d'Italie ? A quoi devait servir le soin particulier que l'on
prenait de choisir les colons de cette nouvelle terre, si c'était pour les jeter dans les bras de filles perdues ? Comment ces hommes libres’ pouvaient-ils accepter un semblable hymen ?
C’est à l’année 1659 qu'il faut faire remonter un des premiers convois réguliers de filles qui aient été dirigés de la métropole sur la colonie du Canada, dans le dessein de peupler ce nouveau pays. Le Mercure français raconte dans quelles circonstances fut fait ce premier envoi. Ce récit est de nature à justifier les Canadiens des accusations que l’on a portées contre leur origine. Il suffit de le citer.
“ La piété n’a point de bornes, écrit l’annaliste, elle s'étend au delà des mers, et va jusqu'aux extrémités de la terre. Quantité de religieux étant partis les années passées pour amener les sauvages du Canada à la connaissance de leur créateur, le grand fruit qu'ils y ont fait, a donné envie à plusieurs personnes de contribuer à ce charitable dessein, et pour ce sujet l’on tire tous les ans un assez bon nombre de filles de l'hôpital Saint-Joseph du faubourg Saint-Germain de Paris, pour peupler ces terres désertes. Une si sainte coutume ayant donc fait choisir trente-cinq ou quarante filles dans cet hôpital, pour les envoyer à Dieppe, et les faire embarquer sous la conduite d'un capitaine nommé Bontemps, la fondatrice des ursulines, veuve du sieur de Touvois la Freté, voulut témoigner le zèle qu'elle avait pour la gloire de Dieu ; elle entreprit la conduite de toutes ces filles, leur associa quelques-unes de ses religieuses, avec intention de leur faire bâtir un couvent en ce pays-là, et pour
appuyer ce dessein, alla trouver la reine à Saint-Germain
MATOS | pour recevoir ses commandements. Elle avait espéré un bon accueil de cette sage et grande princesse, elle ne fut pas trompée en son opinion. Sa Majesté approuva son dessein, loua son courage et sa piété, lui promit que sa libéra'ité seconderait l’ardeur qu'elle faisait paraître, et témoigna vouloir que l'Eglise qu’elle bâtirait en ce nouveau monde, fût consacrée à Sainte-Anne, qui est sa sa patronne. La flotte dans laquelle elle était, partit de Dieppe le 15 du mois de mai (1639).
C'est donc de cet hôpital Saint-Joseph que l'on tirait tous les ans quelques filles pour les diriger sur le Canada. Et les personnes que l’on envoyait pour aider aux religieuses à ‘“ amener les sauvages du Canada à la connaissance de leur créateur ” ne devaient pas être de trop mauvaises mœurs après tout.
Anne d'Autriche prenait beaucoup d'intérêt à l’accroissement de la colonie, aussi bien que plusieurs des principales dames de la cour. Elle fit diriger de nouveau en 1634 un certain nombre de filles vers le Canada. “ Ce printemps, écrit le P. le Jeune, la Reine y envoya quelque nombre de filles fort honnêtes, tirées des maisons d'honneur. On n’en reçoit point d’autres dans cette nouvelle peuplade. Je sais d’assurance que dix-huit ans se sont écoulés, sans que le maître des hautes œuvres ait fait aucun acte de son métier, sinon sur deux vilaines, que l’on bannit après avoir été publiquement fustigées. Tant que ceux qui tiennent le timon défendront. aux vaisseaux d'amener de ces marchandises de contrebande, tant qu’ils s’opposeront au vice et qu'ils feront régner a vertu, cette colonie fleurira et sera bénie de la main du
Très-Haut.”
Un autre convoi de trente-deux filles arriva en 1659.
: Voilà ce qui fut fait sous le régime des compagnies, et la colonie n’eut pas à se plaindre de la qualité des
émigrants qui lui arrivèrent alors.
À partir de 1662 jusqu'à 1670, on peut retracer d'année en année le nombre des filles qui vinrent au Canada, leurs noms, leurs qualités, leur pays d’origine, leur état de fortune, à quelle famille elles appartenaient. Et que l’on remarque que ce fut pendant ces huit années que se forma le gros de la population canadienne. Les PP. jésuites, dans leur journal de chaque jour, la mère Marie de l’Incarnation, dans ses lettres, le gouverneur et l’intendant, dans leurs correspondances avec le ministre, notent soigneusement l’arrivée de chaque convoi. La surveillance la plus sévère est exercée dans le choix des personnes au point de vue physique et moral. Jamais émigration. ne fut plus intelligemment organisée. Jamais
peuplement d’un pays ne s'exerça avec un soin, plus
minutieux. Colbert, le grand ministre, présidait de la métropole à la formation de ce peuple nouveau qui devait continuer les traditions de la France de ce côté-ci de
l'Océan. Laval et Talon complétaient son œuvre dans la colonie.
Suivons 4e date en date l'arrivée de ces nouveaux colons.
1662.—10 août. On attend de jour en jour de
| . . « France deux vaisseaux du roi, où il y a deux cents hom-
mes d’armes, le reste sont des familles et des gens de travail que le roi fait passer gratis afin que le pays en soit soulagé. (Lettre de Marie de l'Incarnation, 156me).
6 novembre. — Arrivée de M. de Monts et de M.
à ES rx
Boucher avec près de quatre cents personnes.
1663.—Arrivée de M. de Mésy et de l’évêque de Laval, avec cent familles composées de cinq cents personnes, avec des avances pour un an pour défrayer les dépenses de leurs terres. (Lettres de Marie de l'Incarnazion, II, 269). 17 1664.—18 août. Le roi, voulant continuer de peu-
pler le pays, envoye trois cents hommes, tous défrayés
pour le passage, à condition qu'ils servent les habitants
qui leur paieront gages. Après trois ans de service ils seront en droit de ge faire habitants. (/4id., IT, 274).
1665.—2 octobre. Le vaisseau de Normandie arrive avec quatre-vingt-deux, tant filles que femmes, entre autres cinquante d’une maison de charité de Paris, où elles ont ésté très bien instruites. /#7% cent trente hommes de travail tous en bonne santé. (/ournal des Jésuites pn235; éd de 1871).
— Le roi a envoyé cent filles. Elles sont quasi toutes pourvues. Il en enverra encore deux cents l'an prochain. Ilenvoie aussi des hommes pour fournir aux mariages. Cette année il en est bien venu cinq cents, sans parler de ceux qui composent l’armée. (Leftres de Marie de L'Incarnation, W, 313).
1667.—25 septembre. Quatre-vingts filles arrivées par le Saënt-Louis. (Journal des Jésuites).
— Il est venu cette année quatre-vingt-douze filles de France qui sont déjà mariées pour la plupart à des soldats et à des gens de travail, à qui l’on donne une habitation et des vivres pour huit mois, afin qu'ils puissent défricher des terres pour s’entretenir. Il est aussi venu un grand nombre d'hommes aux dépens du roi. Le
roi a envoyé des chevaux, cavalés, chèvres et moutons, afin de pouvoir peupler le paysde troupeaux et d'animaux domestiques. Il est probable que les soldats resteront ici. Ils y trouveront des terres qu'ils n'auraient peut être pas dans leur pays. (Zettres de Marie de l'Incarnation, 18 octobre.)
1668.— Le vaisseau arrivé cette année était chargé comme d’une marchandise mêlée. Il y avait des Portugais, des Allemands, des Hollandais, et d’autres-de jene sais quelles nations. Il y avait aussi des femmes maures, portugaises, françaises et d’autres pays. Il est venu un grand nombre de filles et on en attend encore. La première mariée a été la mauresque qui a épousé un Français. Quant aux hommes, ce sont les gens qui ont été cassés du service du roi et qu'il a envoyés en ce pays. On les a tous mis au bourg Talon, à deux lieues de Québec pour y habiter et le peupler. Le roi leur donne une barrique de farine et de lard. L'on ne veut plus demander que des filles de village, propres au travail comme les hommes ; l'expérience fait voir que celles qui n'y ont pas été élevés, ne sont presque pas propres pour ici, étant dans une misère d’où elles ne peuvent se tirer. tLettres de Marie de l’Incarnation, 196me.)
1669.—15 mai, Sa Majesté envoie cent cinquante filles pour y être mariées. (Lettres de Colbert.)
—Octobre. Mme Bourdon a été chargée, en France, de cent cinquante filles que le roi envoye en ce pays par le vaisseau normand. Elles ne lui ont pas donné d'ennuis durant un si long trajet—car comme il y en a de toutes conditions—il s’en est trouvé de très grossières et de très difficiles à conduire. Il y en a d’autres de
naissance, qui sont plus honnêtes et lui ont donné plus de satisfaction. Un peu auparavant arriva un vaisseau rochelais chargé d'hommes et de filles, et de familles fournies. Les vaisseaux ne sont pas plus tôt arrivés que les jeunes hommes y vont chercher des femmes, et dans le grand nombre des uns et des autres on les marie par trentaine. Les plus avisés commencent à se faire une habitation un an avant que de s2 marier, parce que ceux qui ont une habitation trouvent un meilleur parti.
C’est la première chose dont les filles s’informent, et elles:
font sagement, parce que ceux qui ne sont point établis souffrent beaucoup avant d’être à leur aise. Outre ces mariages ceux qui sont établis depuis longtemps ont tant d'enfants que cela est merveilleux. (Zefire de Marie de l'Incarnation.
1670.—27 août. Arrivée de l’intendant Talon avec cent cinquante filles et un grand nombre d'officiers et de soldats. Il emmène des chevaux, des moutons, des chèvres, (764)
—10 novembre. Il est arrivé, cette année, cent soixante et cinq filles, trente seulement restent à marier. Je les ai réparties dans des familles recommandables, jusqu’à ce que les soldats qui les demandent en mariage soient prêts à s'établir ; on leur fait présent en les mariant de 50 livres en provisions de toute nature et en effets ; il faudrait encore que Sa Majesté en envoyât cent cinquante à deux cent pour l'an prochain ; trois ou quatre jeunes filles de naissance trouveraient à épouser ici des officiers qui se sont établis dans le pays.
Madame Etienne, chargée par la directrice de
l'Hôpital-Général de la direction des jeunes filles qu'il
envoie, retourne en France pouren ramener celles que l’on enverra cette année. ..Il faudrait fortement recommander que l’on choisit des filles qui n'aient aucune difformité naturelle ni un extérieur repoussant, mais qui fussent fortes,-afin de pouvoir travailler dans ce pays, et enfin, qu’elles eussent de l’aptitude à quelque ouvrage manuel, J'ai écrit dans ce sens à M. le directeur de l'hôpital. (Lettre de Talon.)
Ces simples notes, que l'on pourrait appeler les nouvelles à la main de l’époque, nous donnent la date d’ar-
rivée des convois de filles à marier. A l’aide des archives
des paroisses de Québec et de Montréal, et des greffes des notaires, on peut retracer l’origine, la généalogie, l'état de fortune de chacune de ces émigrées.… On y peut lire, comme dans un livre ouvert, sous quels auspices et dans quelles circonstances elles furent amenées à se fixer dans dans ce pays. Ce travail, qui dépasserait les bornes que nous nous sommes tracées dans cette étude, nous nous réservons de le présenter un jour à la Société royale. Nos origines sont si pures et si bien dégagées de toutes scories, que nous ne craignons pas d'indiquer les sources où il est possible de les saisir sur le vif et dans toute leur intimité. Ce qui nous a surtout étonné en parcourant cesdossiers poudreux, c'était de voir quel degré d’instruction possédaient ces filles, quel empressement les plus hauts dignitaires mettaient à assister à leurs unions et à apposer leur signature à leur contrat de mariage, de quels soins on les entourait, avec quelle délicatesse on
cherchait à leur éviter les ennuis d’un voyage aussi long que celui de France au Canada. Le gouvernement
français traitait vraiment d’une façon bien extraordinaire
ve — 179 —
<es pauvres filles perdues de mœurs et de réputation. —
Après avoir trié sur le volet les femmes et filles destinées au Canada, on les mettait sous la garde d’une Personne vertueuse pour les envoyer au pays. La sœur Bourgeois fut souvent chargée de conduire plusieurs de ces recrues. Rendues à Montréal, elle les logeait chez elle. C’est ainsi que dans le recensement de 1667, on voit qu'il y a à la congrégation quatre filles à marier, et dans un grand nombre de contrats il est dit que /a future demeurait chez la sœur Bourgeois, où simplement à la <ongrégation ; dans d’autres on marque expressément que C'est à la congrégation même que le contrat de mariage à été fait et passé.
Le convoi spécialement destiné à Québec était tantôt sous la garde de Mme Bourdon, la femme de l’ancien procureur général de la colonie, tantôt sous celle d'une dire:trice des hôpitaux de Paris Mme Bourdon logeait ar-bsi ces filles chez elle, comme le faisait la sœur Bourges.
I ahontan et Lesage se moquent de ces vieilles duèg'ies prudes qu'ils comparent aux conductrices d’un trowdeau de chair humaine. Mais n'est-ce pas le système des 72atrones adopté par les gouvernements modernes d'Amérique dans des circonstances analogues? Les méthodes se succèdent, mais se ressemblent toujours par quelque côté.
Les rois très chrétiens encourageaient de la façon la plus généreuse les mariages de ces filles. Chaque contrat comporte la dot du roi, qui consistait en une somme d'argent fixe, des bestiaux, des instruments de culture. Le mari fournissait le 4omestead acquis dans les condi-
Li CRE ar ES Sans «
ec i
tions les plus avantageuses et bien souvent à simple titre gratuit. On favorisait, du reste, avec une égale libéralité les mariages des fils de colons nés dans le pays. En 1668, le roi écrit à l’évêque de Laval d’user de son influence pour que les garçons se marient à dix-huit ans et les filles à seize, et l’année suivante il assigne annuellement 3,000 livres, afin d'accélérer ces unions. Il mande à ses officiers de donner de ce fonds 20 livres de gratification à tous les garçons qui se marieront à vingt ans et au-dessous, et 20 livres à chaque fille qui s'établira au plus tard à l'âge de seize ans. C'était ce qu'on appelait le présent du roi. En 1670, une peine pécuniaire était édictée contre les parents qui négligeaient de faire marier leurs enfants quand ils étaient parvenus à cet âge. De six mois en six mois, ils étaient tenus de se présenter au greffe afin de déclarer pourquoi leurs enfants n'étaient point encore mariés. En 1700, le roi accorde encore 3,000 livres pour doter soixante filles, à raison de 50 livres chacune.
Y a-t-il quelque chose dans ce système qui puisse choquer les mœurs ou les sentiments des plus délicats ? Que l’on compare les méthodes de cette époque avec celles qui furent employées pour coloniser l'Ontario et les provinces de l’ouest. Les plus malveillants ne pourront s'empêcher d'admirer la sage prévoyance et la largeur de vues qui présidaient à ces unions.
En 1670, il fut constaté que les filles tirées des villes n'étaient point aptes à supporter les rudesses de notre climat et les misères des commencements d’une vie de colon, Colbert écrivit à ce propos une lettre à l’évêque
de Laval, et l’on se mit à choisir les nouvelles recrues