‹ Le baron de LahontanChapitre 6 sur 53 · MERS · texte numérisé non relu

MERS

Luth vint, dans l'été de 1686, élever à la hâte quelques retranchements auxquels il donna le nom de fort Saint- Joseph. Il y nomma commandant intérimaire Legardeur de Beauvais, officier des troupes, qui s'était acquis quelqne réputation parmi les coureurs de bois.

M. de Denonville tenait beaucoup à ce nouveau poste. Au moment où il préparait sa marche contre les Iroquois, il écrivait :

Il sera très à propos que nos Canadiens maintiennent le poste que le sieur du Luth a retranché au détroit du lac Erié. De cette manière nos coureurs de bois pourraient prendre ce chemin pour venir de Michillimakinac par le lac Erié, à Niagara. (Lettre du 11 novembre 1686).

Le fort de Saint-Joseph,dans la pensée des explorateurs, était destiné à continuer la ligne des postes jetés sur l'Ontario. Tout en commandant les sentiers de guerre de l’Iroquois vers l’ouest, il devait servir de traitd'union entre Michillimakinac, Saint-Louis des Illinois et Montréal. C'est ainsi que l’on reprenait après coup les audacieux projets de la Salle. Et quels hommes commandaient ces postes perdus ? À Saint-Louis, Henri de Tonty et la Forest, les anciens lieutenants du découvreur du Mississipi, chez les Nadouessioux, Nicolas Perrot, du Luth au sault Sainte-Marie, et M. de la Durantaye, commandant pour le roi au pays des Outaouais, Miamis, Pouteouatamis et Sioux.

Le 7 juin 1687, la Durantaye venait sur les bords de la rivière Saint-Denis, à trois lieues des Jacs Erié et Huron, au sud du détroit, et là, au nom. du roi, en présence des chefs du pays, il réitérait la prise de possession de ces terres, et il ordonnait qu'il fût fait plusieurs loge-

ments pour l'établissement des Français et des sauvages, Chouanons et Miamis, depuis longtemps propriétaires du détroit.

Avant d'entrer en campagne contre les [roquois, le marquis de Denonville avait chargé du Luth, Tonty, la Durantaye, Nicolas Perrot, ét les traitants les plus considérés parmi les sauvages de l’ouest, de parcourir les vastes contrées habitées par les Miamis, les Illinois, les Outaouais et lés Pouteouatanis, et de réunir autant de guerriers qu’ils le pourraient pour se joindre à son expédition. À cette armée de confédérés il fallait un point dé ralliement et c'est le nouveau poste du détroit, au fort Saint-Joseph, qui avait été choisi. De là, on s'était rendu à la rencontre de M. de Denonville.

La campagne terminée, il s'était agi de choisir un commandant pour le poste Saint-Joseph, considéré comme l’un des anneaux les plus importants de la chaîne des postes jetés vers l’ouést. Lahontan fut nommé. C'était pour lui un grand honneur et un avancement considérable. Mais on concoit sa surprise lorsqu'il se vit appelé à se rendre au fond des lacs, au bout du monde, au lieu d'aller à Paris, où des affaires pressantes lattendaient. Voilà à quoi lui avait servi d'apprendre les langues sauvages Denonville l’assura qu'il manderaït à la cour les raisons qui l’obligeaient à le retenir au Canada, malgré le congé qu'il avait ordre de lui donner. Un autre aurait ambitionné de servir dans ces circonstances, mais Lahontan ne songeait alors qu’à son chateau sur les bords du gave de Pau, qu'uné meute acharnée de créanciers était en train de dévorer.

Le 2'août 1687, le nouveau lieutenañt partait pour

Sa destination en.compagnie de la Durantaye, du Luth et Tonty, avec les sauvages et les voyageurs de l'ouest. On envoyait au fort Saint-Joseph un homme par compagnie, et Lahontan commandait le détachement.

Le marquis de Denonville, en choisissant Lahontan pour commander à ce poste de confiance, n'eut pas la main heureuse. L'esprit inquiet ettourmentédu Béarnais n'était point fait pour s’assujettir au rôle d’une sentinelle patiente, enfermée derrière une palisade de mauvais pieux, en compagnie de quelques soldats ignorants et besogneux.

Le pays qui s'étend du lac Huron au lac Erié .et que baignent les eaux de la Saint-Claire a toujours été considéré par les écrivains anciens comme le plus bel endroit de la Nouvelle-France. On l'appelle encore aujourd'hui le jardin du Canada. Le fort Saint- Joseph s'élevait dans l’un des sites les plus enchanteurs de cette merveilleuse contrée. Lahontan, qui aimait les beaux spectacles de la nature, en fut d’abord ravi. Il était arrivé à son poste de commandant à la mi-septembre (14 septembre 1687), et, à cette époque de l’année, le climat de cette région est délicieux. C'était la saison des fruits et des vendanges. Les arbres ployaient sous le poids de la moisson. Les prairies étaient couvertes d’une végétation luxuriante. Les eaux du détroit, limpides comme le.cristal de roche, fournissaient le poisson en abondance et il n’y avait pas de parcs plus giboyeux que les îles, semées comme autant de corbeilles de verdure, en face même du fort, Du Luth et Tonty s'étaient reposés pendant quelques jours des fatigues de la campa-

gne dans cet oasis. Chaque soir, après les longues jour

nées passées à la chasse ou à la pêche, ils avaient raconté à la lueur du bivouac leurs excursions aventureuses au milieu des lointaines peuplades, à travers des pays inconnus, puis, un jour, ils étaient partis, amenant avec eux la troupe légère des chasseurs et des coureurs de bois L'hiver était venu avec ses pluies maussades. La solitude s'était faite dans ce campement naguère si animé. Plus de chasse ni pêche. La rivière charroyait des glacons énormes poussés par les vagues engourdies du lac Huron. L'’ennui, le lourd ennui descendit alors sur la petite garnison de Saint-Joseph, la couvrant comme d'un linceul. Les jours se succédèrent monotones et tristes. Seules, parfois, quelques troupes nomades de sauvages affamés faisaient leur apparition aux portes du fort. Mais ces visiteurs de passage, hélas ! ne venaient que pour mendier une misérable pitance’à une garnison déjà réduite à la ration la plus rigoureuse. Lahontan, avec son imprévoyance ordinaire,avait employé tout l’automne dans des excursions fantaisistes sans songer au long hivernement qu'il avait à passer dans ce poste.

Du Luth avant son départ, lui avait laissé la récolte du blé d’inde que ses coureurs de bois avaient semé le printemps précèdent aux alentours du fort. Sans cela, il serait mort de faim avec ses soldats, Un Jésuite, le P. Aveneau était venu au commencement de l’hivers s'enfermer avec la petite garnison. Il n’eut pas de peine à lui prêcher l’abstinence des viandes pendant le carême.

Sa douceur inaltérable et son invincible patience faisaient contrepoids à l’ardeur et au sang bouillant du commandant.

Quand vinrent les premiers soleils d'avril, .Lahon-

FIN UTA NS NE i

tan, n'y tenant plus, partit en canot pour se rendre à Michillimakinac. Il avait prétexté, pour faire ce voyage, le grand danger où sa garnison était de périr par la famine, ce qui ne l’empêcha pas d'être trois mois à son voyage. De Michillimakinac, il poussa une pointe jusqu’au saut Sainte-Marie, et le premier juillet il revenait enfin à son poste. Quarante guerriers du saut Sainte-Marie étaient partis en même temps que lui pour faire la maraude du côté des Iroquois. Sans s'inquiéter plus de ses soldats auxquels il jeta quelques sacs de farine au passage, il continua à suivre ses maraudeurs dans une excursion qui se termina sans gloire comme sans succès.

C’est au retour de cette expédition qu'il apprit que le poste de Niagara, où commandait M. de Troyes, était abandonné, que la plus grande partie de la garnison y était morte du scorbut. Aussi, sans attendre d’être relevé, et croyant avoir déjà les Iroquois à ses trousses, il brûlait son fort (27 août 1688) et gagnaït précipitamment Michillimakinac avec toute sa garnison. Voilà à quel piètre soldat Denonville avait confié le soin de garder le poste si important du détroit.

On comprend le désenchantement et la mélancolie que doit éprouver un homme de bonne famille, habitué à bien vivre, ruiné après avoir goûté la fortune, lorsqu'il se voit banni aux confins de la terre, parmi des tribus sauvages, au milieu des grands bois, obligé d'échanger les splendeurs du château des ancêtres pour une misérable hutte d’écorce, et de vivre au milieu des traiteurs et des soldats. Mais Lahontan, qui se trouvait dans cette position, aimait la vie des bois. S'il eût secoué sa tor-

peur, si, au lieu de perdre son temps en vains regrets, il

se fût mis à l’œuvre avec toute la vigueur de la jeunesse, quel. bel avenir il eût pu se créer. À son fort du détroit, il aurait pu ramener les Outaouas, .les Sakis, les Hurons, sur ces terres d’où les Iroquois les avaient chassés, il y avait plus de cinquante ans, vers les extrémités du lac Supérieur, à 500 lieues au nord, dans un pays stérile et affreux. Au lieu de Michillimakinac, il aurait pu leur offrir les terres fertiles du détroit. Ils seraient rentrés au foyer de leurs pères, et lui se serait fait leur Moïse.

Douze ou treize ans après (1701), Lamothe-Cadillac, reprenant la pensée de la Salle, fondait sur ces mêmes rivages le fort Pontchartrain, qui est devenu la grande ville de Détroit. On se plait, dit M. Margry, à rechercher l’origine des grandes cités comme à remonter à la source des grands fleuves. Là, où aujourd'hui se sont installés des milliers d'habitants qui en attendent d’autres, ces pionniers venaient confisquer pour la Krance ces immensités. Ils -annonçaient l'approche de la nation comme des vapeurs mobiles précèdent l’arrivée du jour.

Avec quel enthousiasme Lamothe-Cadillac décrit ces lieux où il est venu planter sa tente d’explorateur !

“ Ses rives, dit-il, sont autant de vastes prairies, dont la fraicheur de ces belles eaux tient l'herbe toujours verdoyante. Ces mêmes prairies sont bordées par de longues et larges allées de fruitiers, qui n’ont jamais senti la main soigneuse du jardinier vigilant, et ces jeunes et anciens fruitiers, sous le poids de la quantité de leurs fruits mollissent et courbent leurs branches vers la -terre féconde qui les a produits. C'est dans cette terre si fertile que la vigne ambitieuse, .qui.n’a.pas.encore pleuré

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