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sous le couteau du laborieux vigneron, se fait un toit épais avec ses larges feuilles et ses grappes pesantes sur la tête de celui qu’elle accole et que souvent elle étouffe pour trop l'embrasser. (C'est sous ces vastes allées, où ‘on voit assembler par centaines le timide cerf bondissant pour y ramasser avec empressement les pommes et les prunes dont la terre est pavée ; c’est là que la dinde soigneuse rappelle et conduit sa nombreuse couvée pour y vendanger le raisin, c’est là que viennent leurs mâles, pour y remplir leur fale large et gloutonne. Les faisans dorés, la caille, la perdrix, la bécasse la tourterelle abondante, fourmillent dans le bois et couvrent les campagnes entrecoupées et rompues par des bouquets de bois de haute futaye, qui font une charmante perpective laquelle seule peut adoucir les tristes ennuis de la solitude. C’est là que la main de l’impitoyable faucheur n’a jamais rasé l'herbe succulente, dont s’engraissent les bœufs lainés d’une grandeur et d’une grosseur cxcessives,
“ Les bois sont de dix sortes : du noyer, du chêne blanc, du rouge, du frêne bâtard, du sapin ou bois blanc et du cotonnier ; mais ces mêmes arbres sont droits comme des flèches, sans nœuds et quasi sans branches que par le haut bout et d’une grosseur prodigieuse ; c’est de là que l'aigle courageux regarde fixement le soleil, voyant à ses pieds de quoi satisfaire sa main fièrement armée.
“ Le poisson y est nourri et baigné par une eau vive et cristalline, et sa grande abondance ne le rend pas moins délicieux. Les cygnes sonten si grand nombre, qu’on prendrait pour les lys les joncs, dans lesquels ils sont
entassés. L'oie babillarde, le canard, la sarcelle et l’ou-
tarde y sont si communs, que je veux, pour en convaincre, que me servir de l'expression d’un sauvage, à qui Je demandai, avant d’y arriver, s’il y avait bien du gibier : “ Il y en a tant, dit-il, qu'ils ne se rangent qne pour “ laisser passer le canot. ” “ Peut-on croire qu’une terre sur laquelle la nature a distribué tout avec tant d'ordre sache refuser à la main du laboureur, curieux de ses fécondes entrailles, le retour qu’il s’en sera proposé ? ” Lamothe-Cadillac attendait son avenir du Canada : il sut prévoir l'importance que prendrait un jour ce poste du détroit, si sauvage et si désert alors. Lahontan ne songeait qu’à une chose : rattraper la fortune qui lui échappait en France. Le nom de Lamothe-Cadillac a grandi avec le temps, mais qui se souvient, qui connaît à Fort-Gratiot, bâti sur les ruines du fort Saint-Joseph, de celui qui y commandait il y a deux siècles. ?
Voyage à la rivière longue (1688-1689)
À part son insouciance et sa mobilité de caractère, il y avait une autre raison qui poussait Lahontan à abandonner son poste de Saint-Joseph. Avant de partir de Niagara, l’année précédente, il avait appris de France que ses affaires pécuniaires allaient de mal en pis. Les créanciers inexorables de son père ne cessaient de réclamer devant les tribunaux les sommes qui leur étaient dues. À son passage à Michillimakinac, en mai une lettre reçue de l’un de ses amis lui annonçait la perte infaillible de tous ses biens. Il prétend que par insensibilité ou par force d'esprit cette nouvelle ne l'avait nul-
lement touché, mais cette fausse philosophie ne l'avait pas empêché d'écrire au ministre de Seignelay une lettre fort pressante lui demandant instamment son retour et Sa protection contre l’armée de créanciers voraces qui le voulait dépouiller quand il était au bout du monde, incapable de se défendre. Il lui rappelait les services que son père avait rendus autrefois au roi dans le pays de Béarn, les grands travaux qu’il avait entrepris pour la navigation du Pau aux dépens de sa fortune.
* À son arrivée à Michillimakinac, après la destruction du fort Saint Joseph, Lahontan y trouva M. de la Duran taye qui venait d’être nommé commandant des coureurs de bois. Celui-ci lui apprit l’heureuse nouvelle que le marquis de Denonville le rappelait à Québec. Mais hélas ! les guides manquaient pour entreprendre un aussi long voyage. Tous les sauvages étaient dispersés dans les bo's à la chasse. Comment se résoudre à franchir une aussi grande distance, par des rivières inconnues, avec des soldats inexpérimentés pour la plupart? Il fallut bien se résigner à attendre à la saison prochaine au printemps, quand descendraient à Montréal les coureurs de bois avec leurs pelleteries. L'ancien commandant ne voulait pas se morfondre à faire la vie de Michillimakinac. Depuis longtemps déjà il nourissait un projet qui souriait à son esprit d'aventurier. Les coureurs de bois lui avaient parlé bien souvent du pays mystérieux de l'ouest. Tonty lui avait décrit les merveilleuses contrées qu’arrosent le Wisconsin et l'Ohio. Perrot et du Luth avaient, eux aussi, raconté plus d’une fois avec quels
délices ils s’enfonçaient chaque hiver dans les solitudes
de l'occident.
Au printemps de 1688, Lahontan se trouvait à Michillimakinac, quand les malheureux compagnons de la Salle, l’illustre explorateur, y étaient arrivés, après avoir parcouru à pied l'immense distance qui sépare le golfe du Mexique des grandes lacs. Ces voyageurs y avaient raconté que la Salle, resté à l'embouchure du Mississipi, leur avait commandé de prendre cette route pour porter des dépêches au roi. Malgré leurs reticences, on soupçonnait déjà que le grand découvreur était tombé victime de son courage. Que dire ? Que penser ? Il n’en fallait pas plus pour enflammer l'imagination méridionale de Lahontan. Voir des pays nouveaux, descendre le cours du grand fleuve, rencontrer peut-être la Salle. Que d'aventures à la fois ? Acquérir la gloire d’un découvreur, frapper un grand coup, rentrer en France avec ces lauriers. Toutes les portes ñe s'ouvriraient-elles pas devant lui.
Lahontan, qui était sans ressource, venait heureusement de recevoir sa solde et celle de ses soldats, en marchandises. Au lieu de retourner aussitôt au Canada et de vendre à perte pour réaliser, il aurait peut-être le temps de refaire sa fortune par un simple voyage. Tant d’autres s’enrichissaient en un tour de main. S'il ne faisait pas fortune, il pourrait sans doute s’attirer une gloire qui le mènerait sûrement en bonne voie. Telles furent les réflexions que dut se faire Lahontan lorsqu'il se vit condamné à passer un nouvel hiver dans les postes de l’ouest.
Il n'eut pas de peine à persuader à ses soldats qu'il était de leur avantage de l'accompagner, Il fallait quelqu'un qui connût la langue du pays qu'il allait traverser.
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Il mit dans ses intérêts cinq sauvages de la tribu des Outaouais, et fit ses préparatifs de départ.
Jusqu’à présent, ainsi que le lecteur a pu en juger nous avons constamment appuyé notre récit sur des pièces et des documents complètement. étrangers aux relations même que Lahontan a laissées de sa vie et de ses voyages. Ici commence, dans la carrière du baron béarnais, un épisode dont la vérité a été vivement contestée par la plupart des historiens : c'est le voyage à la rivière Longue. Afin de ne point briser l’enchaînement des faits, nous allons suivre de point en point le journal qué Lahontan a fait de cette expédition, nous réservant de l’étudier quand nous parlerons du livre de l’auteur.
Le 24 septembre 1688, six canots, pesamment chargés, laissaient la grève silencieuse de Michillimakinac. Seuls, les pêcheurs de poissons blancs, levés avant l'aube pour raccommoder leurs filets, les virent s’avancer lentement à la file indienne sur les eaux tranquilles de la baie, puis disparaître derrière la langue de terre qui sépare le lac Huron de celui des Illinois. Ni les officiers de la petite garnison, ni les missionnaires n'étaient descendus au rivage pour saluer au départ, ainsi que cela se fai ait d'habitude. C'était la flotille organisée par Lahontan. Le vent qui soufflait du nord la mena heureusement en quatre jours à l'entrée de la baie des Pouteouamis.
Le 29, les voyageurs atteignaient le fond de la baie, et se reposaient trois ou quatre jours à la mission florissante que les pères jésuites y avaient établis. Reçus en grande cérémonie par les Sakis, sauvages de ces contrées, ils se remirent en route le 4 octobre par la rivière aux Renards dont ils franchirent les rapides, puis arrêtèrent
de nouveau pour prendre langue au village des Kikapous. Après avoir traversé le territoire habité par les Malomines, Lahontan et ses compagnons plantaient leur tentes le 13 au matin en face du fort des Outagamis. Il s’agissait d'obtenir du chef de cette tribu des guides pour continuer l’expédition, les cinq sauvages Outaouais qui l'avaient accompagné jusque-là ignorant la route qui restait à parcourir. C'était du reste la loi commune parmi les tribus indiennes, que pour franchir une rivière, il fallait payer tribu et demander un laissez-passer au chef de la nation principale qui vivait sur ses bords. Après d’assez longs pourparlers et une distribution de présents faite à propos, le chef des Outagamis donnait au voyageur dix guerriers bien versés dans la langue des Eokoros, peuplade de la rivière longue, alliée des Outagamis depuis tantôt vingt ans. Le 19 octobre, l’expédition atteignait la tête du Wisconsin, fleuve sauvage et désert, roulant ses eaux bourbeuses et sales sur un lit de limon, entre une chaîne de coteaux escarpés. Se laissant aller au courant, la petite flottille apercevait enfin, le 23 octobre au soir, près d’un mois après son départ, les rives du Mississipi, bordées de prairies et de bois de haute futaie. On se cabana dans l’une des îles du grand fleuve, qui se trouve vis-à-vis l'embouchure du Wisconsin. Le lendemain, refoulant les courants, les canots remontaient le Mississipi, et se trouvaient, le 2 novembre, à l'entrée de la rivière Longue, celle qui devait à jamais rendre le nom de Lahontan fameux. Ici, nos
voyageurs allaient vers l'inconnu. L’embouchure de la rivière Longue est remplie de jonc, et ses eaux y sont si calmes que l’on dirait d’un lac, rapporte Lahontan. C’est
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