‹ Le baron de Lahontan [microforme]Chapitre 17 sur 29 · FABLE · texte numérisé non relu

FABLE

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Non, la Nouvelle-France ne fut jamais une colonie pénale : les bords du Saint-Laurent ne virent jamais ni forçats, ni faussaires, ni filles de Tupanars fonder ces beaux et paisibles villages, qui font aujourd'hui la gloire de l'Angleterre,

L'acte d'aceusation du baron de Lahontan se lit comme suit

# Après lwrétorme de ces troupes, lon y envoya de France plusieurs vaisseaux chargés de filles de moyenne vertu, sous la direction de vicilles béguines qui les divisbrent en trois classes, Ces Vestales étaient pour ainsi dire entassées les unes sur les autres, en trois diffé. rentes salles, où les époux ehoisissaient leurs épouses de la manière que le boucher va choisir les moutons an milieu d'un troupeau. IE y'avait de quoi contenter les fantasques dans Ta diversité des filles de ces trois sérails, car on en voyait de grandes, de petites, de blondes, de brunes, de grasses et de maigres: enfin chacun y trouvait chaussure à son pied. [n'en resta pas une an bout de quinze jours On n'a dit que les plus grasses furent plutôt enlevées que les autres, parce qu'on S'inaginaut qu'étant moins actives elles auraient plus de peine à quitter leur ménage, et qu'elles résisteraient mieux au grand froid de l'hiver, mais ce principe a trompé bien des gens. Quoi qu'ilen soit on peut iei faire une remarque assez curieuse, C'est qu'en quelque partie du monde où lon transporte les plus vicieuses curopéenunes, la populace d'outre mer eroit à la bonne foi que leurs péchés sont tellement effacés par le baptême ridicule dont je vous ai parlé? qu'ensuite elles sont censées files de vertu, d'honneur et de conduite irréprochable. Ceux qui voulaient se marier S'adressèrent À ces directrices auxquelles ils étaient obligés de déclarer leurs biens et leurs facultés, avant que de prendre dans une de ces classes celles qu'il trouvaient le plus à leur gré. Le mariage se coneluait sur le champ, par la voie du prêtre et du notaire, et le lendemain le gouverneur. général faisait distribuer aux mariés un bœuf, une vache, nn cochon, une truie, nn coq, ane poule, deux barils de chair salée, onze éens avec certaines armes que les grecs appellent jépré, Les officiers, plus délicats que leurs soldats, S'accommodaient des filles des anciens gentil hommes du pays ou de celles des plus riches habitants

Ce passage est extrait de l'édition de 1703, Le récit est encore plus enjolivé dans les éditions subséquentes de 1703 et de 1741

Lorsque Lahontan brodait cette histoire, il venait justement d'arriver an Canada, C'était pendant l'hiver de 1683, qu'il passa cantonné sur hi côte de Beaupré. [parlait done, sur out-dires, de faits qui se seraient passés vingt ans avant sa vente an pays, lors du licenciement des premières compagnies du régiment de Carignan. ne faisait, du reste, que répéter les médisances de ses compagnons d'armes, gens fort peu svimpathiques aux colons, et que ceux-ci de leur part détestuient cordialement, SA faut en croire les récits de l'époque.

Un des camarades de Pahontan, le chevalier de Baugv, qui servit avec Tai pendant lu campagne de LT687, et qui fut Faide de ump du gouverneur Denonville, nous a laissé des mémoires, On voit bien dans ces mémoires, qui m'ont été publiés que récemment, que Lahontan rapportait l'histoire courante parmi les soldats de l'époque, et lon suit que ces

! L'auteur parle du régiment de Carignan, licencié au Canada.

? L'écrivain fait ici allusion au baptéme des bancs de Terreneuve, cérémonie grotesque que les matelots faisaient subir à ceux qui pour la première fois venaient en Amérique.

* Vol. I, pp. 11 et 12,

“Vol I, p. 13.

sortes de gens ont toujours aimé à médire des femmes et du paysan, en quelque pays qu'ils

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Les gens de ee pays sont fort doubles, dit le chevalier de Baugy, tenunt du SUV à grands causeurs qui, pour le plupart, ne savent ee qu'ils disent, lt plupart se faisant gentils hommes, Ts ne sont nullement d'accord'ensemble, et tant les entendre parler les uns des autres. C'est qui se déchirera le mieux, Pour ce qui est des femmes, elles sont, pour la plupart, d'assez bonne humeurs ilne les faut pus trop prècher, à ee qui na été dit, pour obtenir d'elles quelques faveurs Tout ce que je suis, c'est que la plupart sont des donselles venues de France pour peupler Le pays: si lon peut tirer de quelque conjecture, elle n'est pas à leur avantage, Cependant, ce m'est pas régle générale, dns Le grand nombre it doit y en avoir d'honnêtes, Les plus honnêtes sont les officiers venus avec les tronpes—pour le reste banqueroutiers OU ŒOTs qui ont des affiires, presque tous wens de ue et de corde qui sont venus s'établir (pp 191,152 et 153.)

On concoit que ces récits de troupiers, fabriqués dans les soirs d'orgie, eurent le don d'exeiter l'imagination de quelques éerivains Bontaisistes, Quel plus bent sujet de roman que ces razzius de filles de joie en pleines rues de Paris leur transbordement sur les navires de FEtat, leur exil dans Ts des d'Amérique L'entèvement des Sabines m'était que jeu d'enfant à côté de ces mariages forcés, et de ces unions étranges, opérées par ordre du roi, à des milliers de Tieues de a patrie, dans un pays sauvage, entre des files arrachées à leurs amants et des ŒCNS de mer ou des coureurs de bois 4 demi civilisés,

L'abbé Prévost a tiré de le sujet d'un des plus beaux romans du dix-huitième siècle, Manon Leseant n'aurait jamais existé Si nv eût pas eu de Louisiane, uute Lesage, le fumeux auteur de GA Blas et du Diable boiteur, choisit la Nouvelle-France hal

pour théâtre des aventures du capitaine de fibustiers Robert Chevalier dit de Beanehène.!

1er Prévost broda sur un fond vrai parce qu'il est de fait que le gouvernement français ne tenta de peupler li Louisiane avec les rebuts de lt capitale. Lesage emprunta les prinei- Paix épisodes de son récit aux chroniques malicienses de l'époque, ou il les recnellit de la Car bouche de quelquesuns de ces nombreux fils de funitles que leurs parents envovaient au su Canada atin de dompter leur fougue, et qu'il fallait ensuite rapatrier aux frais de l'Etat, libr Lahontan, en réalité, fut le vrai coupable, parce que, le premier, ilosa donner Fautorité de bi la parole hnprimée ces racontars qui, jusqu'à lui n'avaient couru que dans les cereles de lot soldats. C'est dans son œuvre que Lesage puise à large main, lorsqu'il décrit la facon dont se faisait le mariage des nouveaux colons à leur arrivée an Canada. gen Avant quon distribue les colons nouvellement arrivés dans leurs quartiers, éeritil, on an a grand soin de procurer à chacun st chacune, le célibat étantoun vrai crime d'État dans une pas colonie. taut que les nouveaux débarqués se marient en arrivant à Québec. Ce qui se + es fait de la manière suivante: La diume Bourdon, directrice de it maison où lon met les pas femmes qui viennent de Paris, assortit les époux à sa fantaisie. Heureux époux à qui elle ne: donne une compagne sine de corps et d'esprit. Ce m'est pus que pour faire recevoir sans [ répugnanee au futur lai bénédiction vuptide, elle ne Tai fasse nn bel éloge de sa future.” Lesage accompagne cette description d'une histoire ridicule, qu'il suppose racontée par un obs récollet, qui aurait marié un jour ve fille barque et quiue voyait pas de Pautre ail un petit Ce

tailleur quine S'aperçut pas des défauts de la future, : Aventures de M. Robert Chevalier dit de Beauchène, capitaine de fliustiors dans lu Nouvelle-France, rédigées par Losage, 1783.

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Voilà comment s'écrit l'histoire, Un troupier, de retour dans ses foyers, raconte ses folles aventures dans Pintimité, un romancier s'en empare. La légende se forme, et la fantaisie devient, avec les années, une vérité irréfutable,

C'est ici le lieu de réfuter la légende propagée par Luhontan,

[n'y a pas un homme sérieux qui ait étudié notre histoire sans parti pris, qui ne puisse dire que tout au Canada prêche hautement le soin particulier avec lequel on fit Le choix des éléments de la colonie,

Le fonds dominant fut une importation de paysans puisibles, laborieux, régulièrement organisés sous leurs seigneurs, dit M. Rameau!

“Les chefs de fiunille qui passèrent en Canada n'étaient pus tous des gens de naissance, éerit le récollet Leclereq, mais étaient en France de bons bourgeois de ville, médiocrement accommodés où des artisans de différents métiers, des laboureurs pen aisés où des soldats, mais très honnêtes gens de leurs personnes, avant de he probité, de Ta droiture et de la religion ; et; quand bien même la disgrâce de la fortune aurait contribué à leur éloignement, ils ne laissaient pas d'être gens d'honneur dans leur état et condition, On y fit souvent passer des personnes stispectes, parmi quantité de gens d'honneur, mais les autorités ny voulurent jamais rien souffrir d'impie, de libertin où de mal réglé. L'on eximninait et choisissait Les habitants, et renvoyait en France les marchandises de contrebande et les personnes vicieuses où marquées.”

“On doit rendre cette justice à la colonie de la Nouvelle-France, dent Charlevoix, que la source de presque toutes les funilles qui v subsistent encore aujourd'hui est pure, et n'a aucune de ces taches que l'opulenee à bien de Ta peine À effacer: cest que les premiers habitants étaient, où des ouvriers qui y ont toujours été ocenpés à des travaux utiles, où des personnes de bonne famille qui Sy transportèrent dans la sente vue d'y vivre plus tranquille. ment et d'y conserver plus sûrement leur religion..."

Et combien d'autres ont rendu témoignage à la bonne réputation des habitants du Canada? Laliontan, luianême, malgré Son esprit faussé, hargneux et naturellement médisant, a parfois des échappées de vérité. La plupart de ces habitants, ditl, sont des gens libres, qui ont passé de France ei avec quelque peu d'argent pour connmencer leurs établissements. D'autres qui, après avoir quitté le métier de la guerre lv a trente où quarante ans, lorsque le régiment de Carignan fat cassé, embrassèrent celui de l'agriculture. *

Les premiers qui vinrent s'établir sur cette libre terre d'Amérique furent des pauvres, gens de mers, ouvriers où fils de paysans, mais ils étaient honnêtes. Il vinrent iei pour améliorer leur sort, alors que leurs semblables mangeaient souvent de l'herbe dans le beau

pays de France, Si faut en croire ce qu'a écrit la Bruyère, S'ils eussent été riches, ils n'auraient point quitté leur patrie. Les riches vovagent pour leur plaisir, mais n'émigrent pas. In'est pas nécessaire, du reste, pour qu'une émigration soit saine et honnête, qu'elle ne soit composée que des bourgeois où des grands d'un royaume.

Tels furent les hommes qui, les premiers, vinrent coloniser ee pays,

Ceux qui exerçaient Le pouvoir dans la colonie avaient Ha main à faire strietement observer l'ordre qui voulait que la race de ces colons fût forte et saine, pure de toute alliage, C'est ainsi que le Conseil Souverain décrète nn jour que tous ceux qui tombent du mal

Les Français en Amérique. —Acudiens et Canadiens. # Vol. 1,p. 11, éd. de 1703,

Sec. L., 1894. 20,

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