‹ Le Baron FrederickChapitre 15 sur 50 · XE BARON FREDERICK — UNE POIGNÉE DE COQUINS · texte numérisé non relu

XE BARON FREDERICK — UNE POIGNÉE DE COQUINS

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Les consomma le ui".->, tuui on (.Leyusiam leurs chojics, lïuiiaieiu magislralemoiu Jeius longues pipes. (Page 00.)

toutes les poitrines avec un accent qu'il faut avoir entendu pour bien s'en rendre compte.

Jamais, à aucune époque de notre histoire, la nouvelle d'une déclaration de guerre ne fut reçue avec plus de joie et d'entraînement dans une ville frontière.

C'est que, chez ces valeureuses populations de l'Alsace, depuis si longtemps contraintes de contenir la haine séculaire qu'elles professaient pour leurs voisins d'outre-Rhin, de dévorer en silence les insultes dont ceux-ci les abreuvaient, et de plus, de se souvenir des

hontes de 1814 et 1S15, encore vivantes dans tous les cœurs, tous ces sentiments réunis exaltaient les esprits et rendaient les cœurs joyeux par l'espoir d'une revanche, depuis si longtemps attendue.

On se serrait les mains , on s'embrassait, on échangeait les assurances d'un héroïque dévouement à la patrie. Enfin, c'était une joie, un délire indescriptible qui, loin de diminuer, croissait de seconde en seconde et rappelait les beaux jours d'enthousiasme de

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Du reste, tout se réunissait pour augmenter l'exaltation populaire \ i& »&tm=e 'Elle-même seiùWait s'êtoe faite la complice du sentiment général.

La journée était magnifique; la ehaleur extrême; l'atmosphère d'une pureté toute pr intanière.

C'était le lundi. Les ouvriers avaient ahan^ donné les ateliers et les fabriqxies et circulaient joyeusement a travers les groupes, se tenant bras-dessus, bras-dessous et fredonnant des chants patriotiques.

Riches et pauvres, dames dix grand monde, ouvrières, gens du peuple et riches commerçants, tous étaient nêlermêlé, çonfondu.s, riant, chantant et criant *.

— Vive la France !

Puis tout à coup il se faisait un silence, un

calme subit. Un hurrah terrible s'élevait et quatre-vingt mjlle voix réunies criaient comme un éclat de tonnerre ;

— Mort. aux Prussiens ! Les cafés, les restaurants, les brasseries

surtout, regorgeaient de monde* La bière poulait à flots, tant les gosiers altérés d'avoir crié, chanté, -hurlé i avaient besoin de se rafraîchir.

Mais, plus ils buvaient plus leur soif était grande, et plus leur exaltation prenait âegppoportions grandioses.

Rue des Frères, à l'angle de la rue des Pucelles, se trouvait alors, et se trouve encore aujourd'hui la brasserie de la Ville de Paris, une des plus belles de Strasbourg.

Y ers cinq heures du soir, cette brasserie ordinairement fréquentée surtout par les étudiants, était littéralement bondée de consommateurs.

Les brasseries d'Alsace n'ont qu'un: seul point de ressemblance avec celles de Paris, c'est qu'on y débite de la bière,, et encore cette ressemblance est-elle assez vague, attendu que l'exécrable boisson que l'on vend à Paris sous le nom Ml acieux.de bière de Strasbourg, n'est le plus souvent fabriquée qu'avec de la

racine de buis, et ferait reculer d'horreur le bon roi Gambriuus et sauver tout courant les véritables gourmets alsaciens.

Qu'on m figure, une immense salle, de forme oblongue, dont les murailles sont recouvertes a hauteur d'homme par des boiseries peintes en jaune et couvertes de patères servant à accrocher les couvre-chef de toutes formes et de toutes dimensions des consommateurs. Cette salle est meublée de larges tables, se- \ parées entre elles par des bancs à double 1 siège, assez semblables pour la forme à ceux de nos promenades publiques. r v

A droite de cette salle se trouve un énorme l poêle de fonte, entouré de tables rondes de * médiocre dimension. C'est là que d'habitude se réunissent quelques groupes d'étudiants, \* pour fumer, boire, causer et discuter de tout, r excepté bien entendu de ce qui fait le sujet de [ leurs études. î

Dans le fond, à gauche, s'élève le comp- H toir, adossé à la muraille et entouré d'un ne- [ tit grillage de bois, qui l'isole complètement, j. Autour de ce comptoir, derrière lequel trô- i naît alors nue charmante jeune femme, étaient [ r exposés symétriquement, dans de grands plats f de faïence, des jambons, des, saucisses, delà choucroute i des cervelas, à&s'wursten toutes [, chaudes, toutes fumantes à coté des bretstell f et des fromages de toutes sortes.

Près de ce comptoir, et lui faisant pendant, se trouvait un cabinet réservé presque tou- ; joints occupé par d'anciens officiers en retraite ' qui venaient ià se raconter mutuellement leurs campagnes en choquant leurs verres.

Les consommateurs, tout en dégustant leurs chopes, fumaient magistralement leurs énormes pipes, et la fumée, montant vers le plafond, formait au-dessus de leurs têtes des nuages épais qui, chaque fois qu'une porte s'ouvrait, roulaient d'un bout à l'autre de la salle avec toutes les apparences d'une mer houleuse.

Au milieu de cette atmosphère qui aurait étouffé un éléphant, et ou les individus

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n'apparaissaient plus qu'à l'état de fantômes > circulaient* lentes et impassibles, les grosses Hébés chargées de distribuer le blond nectar aux adeptes dévoués du roi CambrinuSi

Ce jour-là j la maîtresse de la brasserie de la Ville de Paris aurait eu besoin d'un portevoix- pour se faire entendre de ses servantes, tant la conversation des consommateurs était montée à un diapason élevé.

Il est à remarquer, du reste, que les buveurs de bière, au rebours de leurs confrères j les buveurs de vin, lorsqu'ils ont absorbé une certaine quantité de chopes de leur nectar favori, s'absorbent en eux-mêmes, s'isolent au milieu de la foule qui les entoure et ne causent plus que pour leur satisfaction personnelle, sans se soucier qu'on leur réponde et sans écouter ceux à qui ils parlent; ce quiproduit ce résultat agréable que, non-seulement ce procédé simplifie singulièrement les conversations, mais qu'il les empêche bien souvent de s'envenimer. C'est donc tout profit. Nous devons constater que, dans les brasseries de la haute et basse-Alsace, tous les rangs sont confondus. Les consommateurs, quelle que soit leur condition sociale, sont égaux devant la chope.

Lorsqu'une place devient libre à une table, n'importe qui a le droit de s'y asseoir, qu'il connaisse ou non les autres occupants ; et cela sans blesser en rien les convenances.

Une vingtaine de buveurs qui n'avaient pu réussir à se caser se tenaient debout autour du grand poêle de fonte et vidaient les chopes qu'ils s'étaient fait servir tout en s' envoyant à la figure de formidables bouffées de fumée. Un boiteux, un bossu, un manchot et un aveugle, armés : le premier d'un violon, le deuxième d'une clarinette, le troisième d'un cornet à pistons et le quatrième d'une contrebasse j qui avaient sans doute flairé une bonne aubaine, s'étaient introduits dans la brasserie ou ils avaient improvisé un concert. et jouaient avec une ardeur vraiment regrettable pour

les oreilles des écoutants le fameux Frekmersberg que tous les Strasbourgeois connaissent; Cet atroce charivari, m-êlédubruit incessant des conversations de plus en plus bruyantes* avait augmenté le tapage dans des proportions telles qu'on n'aurait pas entendu tirer le

canon sur la place Saint-Etienne.

Vers cinq heures et demie, "au moment où le vacarme était arrivé à son apogée, la porte s'ouvrit et quatre jeunes gens entrèrent, se tenant par le bras.

Ces quatre jeunes gens qui paraissaient de fort bonne humeur, et que le lecteur connaît déjà, causaient entre eux avec une certaine animation.

Soudain l'un d'eux s'arrêta et se frappant le. -front d'un air désespéré, il se tourna vers la porte en s'écriant d'une voix sombre :

— Mon Dieu ! que sont devenues nos tendres compagnes? Ces féroces Prussiens les auraient-ils déjà enlevées?

— Calme-toi, mon bon Pétrus, répondit un de ses compagnons, il est peu probable que les Prussiens sachent déjà que nous leur avons déclaré la guerre. Np3 tendres compagnes, ainsi que tu veux bien les nommer, ne courent, quant à présent du moin s -, aucun danger.

— Merci, ami, répondit Pétrus en faisant le geste de tirer son mouchoir, mais en ne .

retirant de sa poche qu'une immense pipe :

merci, j'avais besoin de cette bonne parole*

— Eh ! tiens., les voici, reprit le jeune homme qui n'était autre que Lucien, en apercevant les charmantes grisettes dont les minois chiffonnés apparaissaient dans l'entrebâillement de la: porte.

— Arrivez donc, mesdemoiselles» cria Georges, le troisième des nouveaux venus.

Votre absence prolongée a failli causer un immense malheur : Pétrus avait dés idéçs de suicide.

Les jeunes filles éclatèrent de -rire et i a bande joyeuse pénétra décidément dans la brasserie.

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Les quatre jeunes gens, suivis bien entendu des jeunes filles, pénétrèrent à grand'peine jusqu'à une immense table qui occupait à elle seule tout le bout de la salle et qui, était complètement occupée par des consommateurs.

. Arrivé là, Lucien posa doucement la main sur l'épaule d'un paysan qui fumait magistralementet silencieusement dans une magnifique pipe en porcelaine.

— Pai*don, monsieur, lui dit-il avec la plus exquise politesse.

— Que désirez-vous, monsieur? répondit le paysan en tournant la tête.

— Une chose bien simple monsieur.

— Laquelle?

— Que vous me fassiez un peu de place»

— Comment ! un peu déplace ! Vous plaisantez, reprit le paysan, nous sommes déjà si pressés les uns contre les autres, qu'une épingle ne tomberait pas à terre.

— Vous croyez? reprit Lucien d'un air naïf.

— Dame ! regardez.

Le jeune homme jeta un regard circulaire autour delà table.

— Eh bien ! monsieur, dit le paysan d'un air goguenard, êtes-vous convaincu qu'il n'y a pas de place ?

— . Autour de latable c'est vrai mais dessus?

— Comment dessus !

— Oui, je désire monter sur la table pour quelques minutes.

— Voilà une singulière idée, par exemple.

Et pourquoi faire ?

— Vous le saurez bientôt, monsieur, si vous consentez à me laisser passer.

— Ma foi, vous me faites l'effet d'un jeune homme qui aime à rire. Cela peut devenir drôle. Faites comme vous voudrez.

Et grâce à un vigoureux effort, le paysan laissa entre lui et son voisin un espace libre de quelques centimètres.

Il n'en- fallait pas davantage à Lucien.

Celui-ci posa le pied sur le banc et en une seconde il se trouva debout sur la table, au

milieu des chopes et des moos. Il va sans dire que son apparition fut saluée par des cris et des grognements à faire crouler la salle.

— : Silence !- s'écria Lucien en frappant si rudement du pied sur la table que toutes les chopes se livrèrent à une gigue insensée.

— Silence ! répéta Pétrus de sa voix caverneuse.

Fut-ce l'effet du coup de pied de Lucien, fut-ce la voix tonitruante de Pétrus, toujours est-il qu'un silence complet s'établit subitement dans la salle. Les musiciens eux-mêmes arrêtèrent leur chavari.

Seul, l'aveugle, sous prétexte sans doute .

qu'il ne voyait pas, continua pendant quelques ) instants à racler sa contre-basse.

— Messieurs, j'ai une grande et glorieuse nouvelle à vous annoncer, cria Lucien en enflant sa voix et lui donnant l'ampleur dont elle était susceptible.

— Qu'est-ce?

— Qu'y a-t-il?

— Parlez ! parlez ! s'écria-t-on de toutes parts.

Le calme se rétablit comme par enchantement.

— Bons habitants de Strasbourg, vous tous, Français qui m'écoutez, reprit Lucien, le télégraphe a parlé ;la nouvelle est officielle ; la guerre est déclarée à la Prusse ♦

— Vive la France ! s'écrièrent tous les consommateurs en se levant d'un bond et en élevant leurs chopes.

— Mort aux Prussiens ! hurla Pétrus d'une voix de Stentor.

— Mort aux Prussiens !

— Vive la France ! répétèrent en chœur tous les assistants.

— Monsieur Lucien Hartmann, dit en saluant le jeune homme un personnage à la moustache blanche, et qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un ancien militaire, cette nouvelle est-elle certaine ? Avezvous des preuves de ce que vous annoncez ?

— Je tiens cette nouvelle de mon père,

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monsieur. Il se trouvait à l'hôtel de ville où le télégramme a été apporté par une estafette venant de l'état-major.

— S'il en est ainsi, messieurs, dit l'ancien officier en se découvrant, Dieu veuille que^ nous soyons vainqueurs, et que nous vengions nos vieilles injures !

— Vive la France !

— Mort aux Prussiens !

Ces paroles furent accueillies par un hurrah

frénétique, et pendant quelques minutes le désordre et le bruit devinrent si grands dans la brasserie qu'il fut impossible de s'entendre.

L'effet produit par Lucien avait tellement dépassé son espérance que le jeune homme ne savait plus à quel saint se vouer pour se faire entendre.

Tout à coup, Pétrus surgit à ses côtés, armé du cornet à pistons qu'il avait pris au musicien manchot.

Le long, maigre et pâle étudiant, voyant l'embarras de son ami, avait résolu de lui venir en aide. Il porta le cornet à pistons à ses lèvres, et, avec un talent qu'on était* loin de soupçonner en lui, il commença à attaquer vigoureusement les premières mesures de la Marseillaise.

Ce fut une révélation !

Deux cents voix entonnèrent en chœur

Thymne héroïque de Rouget de l'Isle. Cette

belle Marseillaise, composée à Strasbourg

même, soixante et dix-huit ans auparavant.

La Marseillaise fut donc le premier chant

qui jaillit de toutes les poitrines à l'annonce

de la guerre nouvelle contre les ennemis

séculaires de la vieille Alsace.

Alors le désordre s'organisa; des groupes se formèrent; Lucien et Pétrus, toujours armé de son piston, furent saisis par des bras- vigoureux, juchés sur les épaules de leurs plus proches voisins, mis à la tête du principal groupe, et tous les assistants, se formant à leur suite, abandonnèrent la brasserie de la Ville de Paris,firent irruption dans

la rue des Frères et se dirigèrent vers la mairie, chantant de plus belle te Marseillaise avec l'accompagnement du piston de Pétrus, de la clarinette et des autres instruments enlevés aux musiciens par les étudiants, non sans avoir généreusement indemnisé les premiers propriétaires.

Presque aussitôt, sans que Ton sut d'où il sortait, un nouveau groupe, en avant duquel flottait un immense drapeau tricolore se joignit au premier.

Un quart d'heure plus tard, dix mille individus étaient réunis sur la place du Broglie, riant, chantant à qui mieux mieux, manifestation d'autant plus grande et plus belle qu'il n'y avait en elle aucune pensée de désordre.

Cette population, essentiellement patriote, qui depuis si longtemps n'avait pas entendu la Marseillaise, semblait avoir été subitement galvanisée par les accents généreux du chant national qui, pour la première fois, s'était élancé de Strasbourg, avait fait le tour de la France, volant pour ainsi dire de clocher en clocher, et pendant vingt-cinq ans avait conduit nos soldats à la victoire et signalé leur entrée dans toutes les capitales de l'Europe.

Strasbourg est fier d'avoir donné naissance à la Marseillaise, le chant de l'armée du Rhin, comme on la nommait alors. C'est un de ses plus précieux souvenirs.

Qu'on se figure donc l'irrésistible enthousiasme qui électrisa la cité tout entière lors qu'après de si longs jours d'oppression et de deuil, l'hymne saint delà liberté fit de nouveau vibrer tous les cœurs.

Cependant, profitant de ce que la foule devenait de plus en plus compacte et que l'attention se détournait d'eux, Lucien et ses compagnons, heureux du résultat qu'ils avaient obtenu et certains maintenant de l'effet qu'ils avaient produit et que rien ne devait plus arrêter, s'étaient adroitement esquivés se dirigeant vers la place Kléber.

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