‹ Le Baron FrederickChapitre 16 sur 50 · PS · texte numérisé non relu

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Lucien avait son idée.

Il y a sur la place Kléber une brasserie à l'enseigne de lu Gigogne qui sert de point de réunion à beaucoup de sous-officiers de la garnison, ce qui ne l' empêche pas d'être assidûment fréquentée par la bourgeoisie «

— 'Attention, messieurs ! dit Lucien à ses compagnons, il faut que la fête soit complète.

Et ils pénétrèrent dans la brasserie dans -laquelle se trouvaient en ce moment bon nombre de tambours, de clairons* et aussi des musiciens, composant la fanfare du bataillon de chasseurs à pied alors en garnison à Strasbourg.

Après s* être fait servir de la bière $ Lucien éleva sa chope, et s' adressant aux sous-officiers et soldats présents :

— Messieurs, leur dit-il, la guerre est déclarée à la Prusse. Je bois à vos succès. La population strasbourgeoise a reçu cette nouvelle avec le plus vif enthousiasme, ne vous joindrez-vous pas à elle?

— Pardieu, dit le chef de la fanfare, qui précisément se trouvait là, ce jeune homme parle bien. C'est aujourd'hui lundi,, jour de grande retraite. Prouvons à nos amis les Strasbourgeois que nous ne voulons pas. rester en arrière; que nous sommes animés des mêmes sentiments patriotiques qu'eux, et donnons-leur une aubade,

— Bravo, répondirent les étudiants , la Marseillaise! l'a Marseillaise !

— - La Marseillaise ! répétèrent les bourgeois qui se trouvaient dans la brasserie.

. Messieurs, nous allons essayer de vous satisfaire, reprit le. chef de la fanfare, et si nous ne vous donnons pas la Marseillaise , c'est que cela nous sera impossible.

Sur ces mots, il -sortit de la brasserie, suivi de ses musiciens et de tous les consommateurs qui voulurent lui faire cortège.

Cependant l'aubade se- fit attendre assez longtemps.

, Le nombre des curieux s'était augmenté de

minute en minute j et bientôt avait formé une foule nombreuse.

L'heure de la retraite sonna.

Alors, lorsque les tambours réunis sur la place Kléber eurent battu, les trompettes sonné pendant un certain temps, le chef de * fanfare fit un geste, la retraite s'ébranla aux accents de la Marseillaise , jouée par les musiciens et répétée en chœur par tout le peu- \ pie réuni sûr la place* j

Pendant toute la nuit, ce fut une joie et j un délire qui alla toujours croissant, se pro- ! pagea comme une traînée de poudre, et, ravivé sans cesse par les populations rurales qui accouraient à la ville afin d'avoir des nouvelles, dura pendant plusieurs jours.

Cependant il y avait une ombre à ce tableau. Les hommes froids, les gens sérieux qui av aient attentivement suivi la marche du gouvernement impérial , voj r aient avec une douleur secrète, malgré Tardent patriotisme qui les animait, et surtout à cause de lui, cette déclaration de guerre.

Dans les villes frontières, on est mieux renseigné que dans l'intérieur du pays d<* ce qui se passe à l'étranger.

Le haut commerce de Strasbourg, en relations continuelles avec l'Allemagne, avait vula croissance rapide du pouvoir de laPrusse, les. préparatifs faits par cette puissance au cas probable d'une guerre avec la France* Aussi, lesprincipaux négociants de rAlsacesedèmànd aient-ils si le moment était bien choisi et si la France était réellement prête à entrer en lutte contre l'Allemagne.

Ils savaient combien la Prusse avait réussi à fasciner les petits Etats, en prêchant l'unité allemande et en les trompant sur les conséquences d'une victoire contre la France. La Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, le grandduché de Bade^ dont les intérêts sont cependant si opposés aux intérêts prussiens* trompés et illusionnés par les assurances mensongères de cette puissance, étaient prêts à nous combattre sans comprendre que notre défaite

était pour eux l'asservissement et le vasselage envers la Prusse.

De plus, il faut bien qu'on le sache, Stras. T bourg, ces véritables Thèrmopyles de . la France, cette ville destinée, aussitôt que la guerre éclaterait, à supporter le premier ; choe et le plus terrible effort de l'ennemi, Strasbourg n'était en aucune façon préparé à la lutte.

Ses remparts n'étaient pas en état; ils n'avaient même pas d'embrasures, rien n'avait été fait»

Les quelques canons placés sur les bastions étaient d'un ancien modèle et presque hors de service.

La garnison était faible, les arsenaux manquaient d'approvisionnements de toutes sortes; la garde nationale n'existait pas; quant à la garde mobile, ses cadres seuls étaient formés, et encore sur le papier seulement!

La situation était donc des plus critiques.

De plus, le plébiscite du mois de mai, ce dernier coup d'Etat de l'impérialisme aux abois, cette suprême folie de l'idiot couronné, avait donné à nos ennemis le chiffre exact des soldats composant notre armée, et ce chiffre ne s'élevait qu'à deux cent cinquante mille hommes contre quinze cent mille que la Prusse pouvait jeter sur nous.

Comment réussirait-on, en quelques jours à peine, à réunir une armée imposante, bien exercée, bien disciplinée et commandée par des chefs capables?

Là était le problème! problème dont la solution était impossible à trouver.

Et pourtant, la France a une foi si naïve en l'avenir, elle a la conviction si profonde qu'elle est nécessaire au progrès et à. la liberté, que, malgré tous ces points noirs et bien d'autres encore que nous passons sous silence, les hommes les moins convaincus du succès se surprenaient encore malgré eux à espérer.

Hélas ! l'avenir devait leur donner un cruel

démenti, et leur prouver que tout espoir était folie!

Mais, au 18 juillet, l'enthousiasme était tellement général sur nos frontières de l'Est et du Nord, les plus voisines de l'ennemi, que quiconque se serait hasardé à prévoir, non pas une défaite mais seulement un insuccès partiel, aurait été traite do mauvais citoyen. Disons la vérité tout entière puisque nous sommes en train de l'écrire. Aussi bien fautil, pour que la leçon soit complète, que tout le monde soit bien instruit, afin que plus tard la revanche soit plus éclatante; oui l'enthousiasme était grand, était général, mais en grande partie il était factice.

Nous avons vu à Paris comment les agents de la police de Piétri et autres criaient : A Berlin ! à Berlin !

Nous avons vu à là Chambre avec quel acharnement la «droite impériale répondait par des sophismes et des insultes à ceux de nos députés qui osaient dire que la France n'était pas prête et que ' le résultat de la guerre serait une catastrophe.

Mais la fatalité était sur nous.

Nous devions payer les vingt ans du régime impérial, régime monstrueux dont nous avions subi toutes les conséquences sans nous plaindre, et nous devions nous retenir à grand' peine sur la pente du gouffre dans lequel ce régime odieux devait disparaître.

Ce n'était plus cet enthousiasme de la guerre de Crimée, de la guerre d'Italie. Nous avions encore alors nos vieilles bandes, nos rudes soldats d'Afrique; un souffle de liberté nous animait; nous allions délivrer un peuple esclave et lui rendre sa nationalité.

Au 18 juillet, la France ne combattait que pour assurer la dynastie du despote qui l'écrasait depuis vingt- ans, pour justifier toutes les exactions, tous les vols, toutes les iniquités, et toutes les inepties du régime impérial.

Les soldats marchaient sans conviction et sans élan.

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Les généraux, gorgés d'or, ne prévoyaient La lutte qu'avec dépit.

Arrivés sur le champ de bataille, nos soldats devaient combattre comme des géants, tomber héroïquement à leur poste, mais en victimes expiatoires.

C'est le cœur navré qu'on revient à ces mauvais jours, que l'on creuse le sanglant sillon dans lequel se sojit ensevelies en moins de quelques mois toutes les gloires de la France.

Mais Dieu est juste. ..

On a rogné les griffes du. lion ; : elles repousseront ; on le croit mort, il n'est qu'endormi.

Son réveil sera terrible.

C'est assez nous appesantir sur ces souvenirs déchirants.

Grâce au ciel, nous ne sommes pas histo,rien, nous ne sommes que'rûmancier, - *':

Notre tache est toute tracée, et, au milieu de toutes ces épaves douloureuses, nous 'ferons surgir, nous l'espérons du moins, quelques faits glorieux, oubliés par la dédaigneuse histoire, et nous montrerons toutes les plaies vives et saignantes de notre chère et malheureuse Alsace, afin d'augmenter encore, s'il est possible, rameur ardent que nous avons tous au fond du cœur pour ces frères héroïques qui, au mépris de tout droit national, ont été séparés de nous.

Que le lecteur nous pardonne donc d'avoir laissé ainsi déborder notre cœur.

Nous reprendrons maintenant notre récit . pour ne plus l'interrompre .

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