LE BARON FKÉ6ÊÏIICK — UNE POIGNÉE DE COQUINS
Les ckux jeunes filles «lemeuroi-enl iulerdiles, pâles, rougissantes, (l D ;"ge 102.)
et M m * Hartmann pour faire une promonade au polygone,
M me Walter, parente éloignée de la famille Hartmann, et veuve depuis quelques années, était mère d'une jeune fille charmante, brune, vive et gracieuse comme une Andalouse, nommée Charlotte, à peu près du même âge que M ,u Hartmann avec qui elle avait été élevée.
Les deux jeunes filles s'aimaient beaucoup.
Elles étaient presque inséparables.
| En conséquence, une partie de plaisir ne pouvait être organisée par M" 10 Hartmann, et elle n'aurait pas été complète," si Charlotte et sa mère n'y avaient été invitées.
Il fut donc convenu que le 23 juillet les quatre dames se rendraient en voiture au polygone, en emmenant avec elles Lucien qui leur servirait de cicérone ; puis, la visite au camp, la promenade terminée, on reviendrait tous ensemble dîner chez M. Hartmann.
Le mari de M m8 Walter avait été de son vi-
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vaut un des premiers ban qui ers de Strasbourg. Il avait laissé, en mourant, près de quarante mille livres de rente à sa veuve, une belle maison sur la place du Broglie à Strasbourg et une charmante villa à la Robertsau.
M ,n0 Walter passait généralement l'été à la Robertsau et l'hiver à Strasbourg. Mais cette année, à la grande joie des deux jeunes filles, M me Walter avait été retenue dans cette ville par des réparations importantes
qu'elle avait été obligée de faire exécuter à sa maison de campagne.
Donc, le 23 juillet, tout se- passa ainsi que cela avait été convenu. Après un excellent déjeuner, les quatre dames s'installèrent dans la calèche, Lucien se plaça gaillardement, le cigare aux lèvres, à côté du cocher, et la voiture partit au grand trot pour le polygone.
Le chemin qui conduit de Strasbourg au polygone est un des plus pittoresques des environs de la ville.
Après être sorti par la porte d'Austerlitz, on suit pendant. quelque temps, en longeant à une courte distance les remparts, la magnifique route ombragée de grands arbres qui mène à Kehl.
A environ cinq cents mètres de la ville, la route bifurque. Le chemin de Kehl continue à gauche, et à droite commence celle du polygone. Cette bifurcation est indiquée par une haute colonne en marbre blanc.
De distance en distance, le chemin du polygone est accidenté par de joyeuses guinguettes dont les fenêtres, toujours oxwertes, semblent regarder curieusement les passants en laissant échapper les chants des buveurs et leurs gais éclats de rire.
Presqu'à l'entrée du polygone, on traverse sur un joli pont, un ruisseau assez large, frais et ombragé, dont les bords sont envahis par des lavandières, qui mêlent incessamment leurs chants de fauvettes au bruit des battoirs.
Rien de plus agréable et de plus gai que cette promenade continuellement sillonnée par
des cavaliers, des voitures et des piétons allant au polygone ou en revenant.
A leur entrée dans le camp, les dames descendirent de voiture. Les deux jeunes filles se prirent parle bras, allègres et joyeuses, suivies à courte distance par leurs mères et précédées de Lucien, qui se donnait toute l'importance possible et dont le visage rayonnait.
Bien qu'habitant une ville forte, les dames étaient fort peu initiées à l'existence militaire. Jamais elles n'avaient vu de camp, \
L'aspect tout pittoresque des tentes, cette ville de toile subitement improvisée, la vue des soldats faisant leur cuisine en plein air, tous ces mille détails de la vie des camps étaient une révélation pour elles et les frappaient de surprise, tout en les intéressant vivement.
Les soldats étaient gais, insouciants; ils vaquaient avec une désinvolture et une acti- i vite extrêmes à leurs devoirs accoutumés.
Les uns, en tenue d'ordonnance, montaient la garde; d'autres, en habits de toile, transportaient du bois, de l'eau, épluchaient les légumes* attisaient le feu, éeumaient la marmite; d'autres s'occupaient avec un soin minutieux de la propreté du camp. Les jeunes recrues faisaient l'exercice, mais la plus grande partie des soldats, couchés sous leurs tentes, dormaient ou jouaient en fumant leur pipe.
Dans les quartiers réservés à la cavalerie et à l'artillerie, l'aspect changeait et devenait plus pittoresque et plus saisissant encore.
Ces longues lignes de chevaux attachés sur deux rangs, à la corde, les caissons et les pièces d'artillerie rangés symétriquement, tout excitait la curiosité des visiteurs.
Lucien ne leur fit grâce d'aucun détail. Il les conduisit partout, leur fit tout voir ; aussi la visite fut-elle longue, et il était près de cinq heures et demie lorsque les dames remontèrent en voiture pour rentrer à Strasbourg.
A six heures et demie on se mit à table. Le
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UNE POIGNÉE DE COQUINS
repas fut gai. On était alors à l'époque des illusions ; on comptait sur un succès, sinon facile, du moins certain.
D'ailleurs, comment douter de ce succès lorsqu'on voyait nos soldats si gais, si insouciants, si résolus et si remplis d'entrain? *
Quelquefois M. Hartmann hochait la tête d'un air pensif; mais, presque aussitôt, le nuage qui avait obscurci son visage s'effaçait, , et il se mêlait, sans arrière- pensée, en apparence du moins, à la joie de ses convives.
Les repas durent longtemps en Alsace.
Celui-ci ne se termina pas avant huit heures et demie du soir.
M. Hartmann et son fils sortirent; le fabricant se rendait à la mairie, où le conseil municipal était convoqué en séance extraordinaire pour neuf heures. Quant à Lucien, il allait tout droit à la brasserie de ta Ville de Paris, où il était certain de rencontrer ses fidèles compagnons avec lesquels il se préparait à vider un nombre plus ou moins considérable de chopes à la plus grande gloire de Tannée française et à ses succès futurs.
Madame Hartmann et madame Walter restèrent au salon, où elles entamèrent une grande discussion culinaire, fort intéressante pour elles, et qui devait tenir toute la soirée* Quant à Lania, elle emmena Charlotte dans sa chambre, et les deux amies commencèrent à caqueter gaiement comme deux oiseaux chanteurs.
Rien n'est charmant à entendre comme les conversations de jeunes filles. Rien de plus frais, de plus naïf, et en même temps de plus délicieux pour un penseur que ces confidences dé deux enfants de dix-sept à dix-huit ans, doiit les yeux n'ont encore reflété que l'azur du ciel et qui ne connaissent la vie que
par le cœur de leur mère.
Les confidences allaient grand train ce soirla entre Charlotte et Lania. Elles avaient une foule de choses à se dire, à se raconter»
Et, cependant, il est à remarquer que la Jeune fille la plus pure, la plus candide est
déjà femme sur un point; qu'à son amie la plus intime, la plus dévouée, la plus] chère, il y a certaines choses qu'elle ne dit pas, certaines sensations de son cœur ingénu qu'elle n'ose révéler, tant il est vrai qu'à tous les âges de la vie la femme conserve toujours une arrière-pensée, souvent sans s'en douter, ou plutôt sans oser en convenir avec ellemême.
Bien que, par leur organisation essentiellement nerveuse, les femmes sacrifient presque tout à l'imprévu e.t se laissent souvent entraîner par le premier mouvement, elles ne s'abandonnent cependant jamais complètement, et, dans les circonstances les plus graves et les plus critiques, là où l'homme qui se prétend fort, perd tout son sang-froid et toute mesure, la femme réfléchit ; je dirai plus : elle calcule.
C'est, du reste, ci qui la rend redoutable et lui donne sur l'homme cette puissance irrésistible dont elle abuse toujours, qu'il serait puéril de contester et qui a été dans le passé, est dans le présent, et sera dans l'avenir la cause de si grandes perturbations et de si grands malheurs.
Donc les deux jeunes filles causaient.
Lorsque deux jeunes filles de dix-huis ans causent, elles ne s'occupent guère de politique. Leur politique, à elles, c'est l'amour.
Lania parlait de son frère Michel, parce que peut-être elle n'osait pas parler d'une autre personne, dont le nom voltigeait sans cesse sur ses lèvres.
Charlotte répondait avec complaisance, en souriant, en rougissant parfois.
Sur une.dernière observation de son amie, elle éclata d'un rire cristallin.
Il est à remarquer que c'est lorsque les femmes sont le plus embarrassées, qu'elles rient avec le plus d'abandon.
Le rire est un masque qu'elles appliquent sur leur charmant visage pour dérouter la curiosité de leur interlocuteur ou lui donner le change.
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