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Cette tactique féminine est vieille comme le monde, mais elle réussit toujours.
— Mon Dieu ! dit Lania, que je serais heureuse si le régiment de mon frère passait à Strasbourg.
— Cela me semble bien difficile, répondit Charlotte. N'est-il pas en Afrique?
— IL y était, mais mon père a reçu ce matin une lettre de lui, datée de Marseille.
— Bien vrai ?
— Mais certainement.
— Et que dit-il, <Jans cette lettre?
— Il annonce à mon père que son régiment est parti d'Afrique, qu'il vient de débarquer àMarseille, mais qu'il ne sait encore à quel corps d'armée il va être attaché.
— Il ne dit rien de plus ?
— Il fait des compliments atout le monde.
Il y a même, je crois, dans la lettre, quelques mots spécialement adressés à ta mère.
— Ah ! fît Charlotte d'un air boudeur, il ne nous a donc pas complètement oubliées, ce beau lieutenant?
— Capitaine, s'il te plaît, chère amie.
— Comment! capitaine?
— Oui, il nous a annoncé qu'il a été promu à ce grade en débarquant à Marseille.
— Oh! je serais bien heureuse de le voir.
Comme il doit être gentil sous son nouvel uniforme! ■ ___
— Mais il n'est pas changé, je suppose :
de lieutenant à capitaine, il n'y a que la différence d'un galon, je crois.
— Eh! ma chère, comme tu es savante sur les questions de costume militaire !
— Méchante, fit-elle en L'embrassant.
— Pourquoi me rlis-tu cela?
— Pour riea; pour parler, voilà tout.
— Dis-moi, Charlotte, ne serais-tu pa< contente de revoir Michel ?
Et son ami? fit la jeune fille en répondant à la question qui lui était adressée par une autre question, ce beau sergent-major, ce sauvagèvBreto^ que ton frère" aime tant.
— De qui veux-tu parler? dit la jeune fille en rougissant légèrement.
— Fais donc l'ignorante ! Tu le connais beaucoup mieux que moi puisqu'il logeait ici avec ton frère.
— Ah! Y von. C est-à-dire, dit-elle en se reprenant, M. Kerdrel. C'est à lui que tu fais allusion, sans doute?
— Bon ! pourquoi te reprens-tu ? fit-elle finement. Est-ce que je ne sais pas que vous êtes très-bien ensemble?
— Que veux-tu dire?
— Rien autre que ce que toi-même m'as répété cent fois ; qu'il était reçu ici comme s'il faisait partie de la famille et que tu le traites presque comme ton frère.
— Oh ! avec une certaine différence cependant.
— Oui, fit en riant Charlotte, avec la différence qui existe entre un beau jeune homme qui ne vous est pas parent et un frère, si fort que nous l'aimions.
— Je ne sais pas ce que tu as aujourd'hui, Charlotte, fit Lania d'un air boudeur ; mais je te trouve vraiment insupportable avec tes insinuations malveillantes.
— Voyons, ne te fâche pas,, ma chérie. Au
lieu de jouer ainsi à cache-cache, comme deux petites filles, et de nous tenir sur la défensive l'une vis-à-vis de l'autre, ne vaudrait-il pas mieux nous parler à cœur ouvert? Quand tu éprouverais une certaine bienveillance pour ce M. Kerdrel, ainsi que tu le nommes, où serait le mal ?
— Certes, il n'y en aurait pas. M. Kerdrel a sauvé la vie à mon frère. Nous l'aimons tous sincèrement. C'est un noble cœur, une nature d'élite. D'ailleurs il appartient à une excellente famille et aujourd'hui il est officier, lui aussi.
• — Lui aussi?.
— Mais certainement; pourquoi pas?
s'écria-t-elle vivement,
— Ne te fâche pas, mignonne ; je n'y vois ' aucun mal ; cela me plaît fort, au contraire.
UNE POiaNÉE DE COQTJIKS
Comment, vrai ! il est officier ? Ah ! tant mieux !
— Du moins, c'est ce que Michel nous écrit. Il paraît qu'il a été nommé sous-lieutenant le même jour que Michel passait capitaine.
— Tiens, tiens, tiens, voilà qui simplifie beaucoup les choses.
— Hein ! que veux-tu dire ?
— Rien; je m'entends. Tu sais aussi bien que moi qu'il est assez ennuyeux, quand on appartient à un certain monde, de donner le bras à un sous-officier, si charmant qu'il soit du reste. Mais quand ce sous-officier devient sous-lieutenant, ce .n'est pas du tout la même chose. On est fière alora de le sentir près de soi, de s'appuyer sur son bras.
— Et Ton est bien plus fière quand au lieu d'un sous-lieutenant c'est à un capitaine qu'on accorde cette faveur. N'est-ce pas, ma chérie? dit finement Lania en lui lançant un regard railleur.
Malgré toute sa puissance de dissimulation féminine, Charlotte fut interdite pendant une seconde par cette attaque directe. Mais se remettant presque aussitôt :
— Eh bien ! après ? répondit-elle. Tu as voulu me piquer, méchante guêpe ; mais ton aiguillon ne m'a pas atteinte et je veux me montrer plus franche que toi. Au fait, pourquoi ne te dirais-je pas la vérité ? N'es-tu pas mon amie la plus chère? Dois-je avoir des secrets pour toi ? Tu es libre de garder les tiens, si cela te plaît. Quant à moi, je te dirai toute la vérité. D'ailleurs, je n'aurai pas grand mérite. Tu l*$s devinée déjà. Oui, votre frère me plaît, mademoiselle ; je l'aime sans le lui avoir dit jamais ; je l'aime d'une affection profonde, sincère, parce que, élevée près de lui, j'ai pu l'étudier, reconnaître ce qu'il y avait de grand, de généreux dans son caractère. Et puis, c'est votre frère à vous que j'aime, toute méchante que vous êtes. Je sais que vous serez heureuse de cet amour, et que loin de me blâmer, vous me remercierez...
Là, j'ai fait ma confidence dans toutes les règles ; êtes-vous satisfaite, maintenant ?
La jeune fille ne lui répondit qu'en lui faisant autour du cou un collier de ses. bras et en l'embrassant avec effusion.
— Tu es donc heureuse que j'aime ton frère?
— Oh ! oui, bien heureuse, ma Charlotte chérie, j'avais deviné ton amour.
— Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt?
— Je pourrais bien te répondre quelque chose, maisjeneveux pas. Tu croirais encore que jeté dis une méchanceté, fit- elle en riant. J'aime mieux t'adresser une question.
— Laquelle ma chérie ?
— Oh ! une question bien simple.
— Mais parle donc ? tu me fais mourir.
— Eh bien! je voudrais savoir si, maintenant, quand nous causerons entre nous deux toutes seules, tu diras toujours M. Kerdrel, en parlant du beau sous-lieutenant.
— Pauvre Yvon! murmura-t-elle.
— Ah ! tu y viens enfin. Tu l'aimes donc ?
— Oui, murmura-t-elle d'une voix faible comme un souffle ; mais moi, je ne suis pas si heureuse que tu l'es !
— Comment ! est-ce qu'il ne t'aime pas ?
— Je ne te dis pas cela, s*écria-t-elle vivement,
— Eh bien ! alors ? Voyons, puisque tu as commencé, dis-moi tout. À qui te confieras^ tu, si ce n'est à moi. D'ailleurs ne t'ai-je pas donné l'exemple de la franchise ?
— C'est vrai : aussi je ne me défendrai pas plus longtemps contre toi. J'aime Yvon comme tu aimes Michel; seulement nous nous trouvons vis-à-vis l'un de l'autre dans une situation singulière dont ni l'un ni l'autre, nous ne savons comment sortir,
— Explique-toi: c'est presque un roman, ce que tu me racontes là.
— tFn roman ! Est-ce que tu as lu des romans, toi, Charlotte? dit naïvement la jeune fille,
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— Mais, otii, quelques-uns : maman en raffole. Elle en a toujours sur sa table de nuit : ceux d'Alexandre Dumas surtout.
— Est-ce bien amusant des romans ?
— Oh ! tu ne peux t'en faire une idée ; il y a là-dedans des histoires déjeunes gens qui s'aiment malgré leur famille.
— Comment, malgré leur famille?
— Mais oui, tu comprends bien , l'amour est un sentiment que l'on éprouve malgré soi pour tel ou tel individu. Souvent il arrive que celui que l'on aime déplaît à La famille. Mais, qu'est-ce que je dis donc là? Revenons à notre conversation qui est beaucoup plus intéressante que tous les romans du monde.
Ton amour pour Y von est bien réel ?
— Oui, mais il faut que tu saches qu'Yvon est tellement timide...
- — Comment, lui? un si brave soldat !
— C'est incroyable, n'est-ce pas ? pourtant cela est. Il est si timide qu'il préférerait attaquer seul dix ennemis que m' avouer son amour. Tu comprends que moi, de mon côté, je ne puis pas...
— 11 ne manquerait plus que cela, que tu sois obligée de lui parler la première, fitelle en riant. Ainsi vous en êtes là!
— Pas toiit à fait, reprit-elle en baissant les yeux. La nuit de son départ, mon frère a vouhTcauser avec moi : il est venu clans ma chambre, ici, où nous sommes, nous avons eu un long entretien... je ne sais pas comment Michel s'y est pris...
— Eh bien ?
— Il à réussi à me faire avouer malgré moi mon amour pour Yvoh.
— Ah ! je reconnais bien là Michel. Toujours bon, toujours dévoué ; il ayait deviné ce que ta situation avait de difficile, et il est venu généreusement à ton secours.
— C'est cela. Eu effet, tu as raison. Mais, maintenant, je crains. . .
— Tu crains, quoi donc?
— Eh! nion Dieu, tu sais comment sont les hommes entre eux, surtout quand ils sont liés
comme le sont Michel et Yvon; je crains que mon frère n'ait raconté à Yvon tout ce qui s'est passé entre nous. .
— Quant à cela, ma chérie, tu peux en être certaine. 11 est évident pour moi, comme il doit l'être pour toi, du reste, que, si Michel t'a arraché ton secret, c'était avec T arrièrepensée de le révéler immédiatement à son ami.
— Oh ! tu le crois véritablement ? ,
— Non-seulement je le crois, mais j'en suis sûre. D'ailleurs, de quoi te plains-tu? Ton frère t'a rendu un immense service en te sauvant d'une situation excessivement difficile dont tu avoues toi-même que tu ne savais comment sortir.
— Mais que va penser de moi ce jeune homme ?
— Ce qu'il va penser ? que tu es un ange, ma chérie, et il t'adorera à deux genoux, commme une sainte, comme une madone. Oh !
si quelqu'un pouvait me rendre auprès de Michel le même service que ton frère t'a rendu auprès d'Yvon, je ne me plaindrais pas, moi, je te le jure; je lui serais reconnaissante au contraire pendant toute ma vie.
— Tu l'aimes donc bien, Michel?
— Autant que tu aimes Yvon.
— Oh! c'est impossible, fit-elle avec élan.
En ce moment la porte s'ouvrit avec fracas, et Lucien parut sur le seuil en criant i
— Victoire!
Les deux jeunes filles demeurèrent interdites, pâles, l'ougissantes, les yeux pleins de larmes.
Lucien démasqua la porte.
Derrière lui apparurent Michel et Yvon en tenue de campagne.
— Remercie Charlotte pour moi, maLania chérie, dit Michel avec émotion en pressant sa sœur sur sa large poitrine. Dis-lui bien qae ma vie, tout entière employée à la rendre heureuse, ne suffira pas pour m'acquitter envers elle.
Pendant ce temps, Yvon Kêrdrel, après
T7NE POIGNEE DE COQUINS
avoir baisé la main de Charlotte éperdue et frémissante, lui disait de sa voix la plus
douce :
— Oh ! mademoiselle, vous si bonne et si belle, daignez être mon intermédiaire auprès de votre amie ; répétez-lui, ce que je n'oserai lui dire, que je l'aime à lui sacrifier ma vie, sur un mot, sur un signe, et que, fort do son amour, si peu que je sois, aujourd'hui, je saurai me rendre digne d'elle.
— Voilà qui est noblement et loyalement parlé, messieurs, dit M. Hartmann en péné^ trant a son tour dans la chambre; venez, venez, mesdames, ajouta-t-U en se tournant vers le corridor, venez jouir du bonheur de vos enfants. Y von, mon cher fils, vous comblez tous mes vœux, je suis fier de vous avoir pour gendre. Maintenant, continua-t-il en baisant Charlotte au front, je serai un bienheureux père, car j'aurai deux filles.
Charlotte et Lama, éperdues de surprise et incapables de prononcerune parole, se jetèrent en sanglotant dans les bras de leurs mères ; mais toute erreur était impossible , c'était bien des larmes de joie qu'elles versaient.
Lorsque la première émotion fut un peu calmée, que les acteurs de cette scène eurent à peu près recouvré leur sang-froid, Lucien jugea que le moment était venu d'entrer en scène.
— Tout cela est charmant, dit-il. Seulement, si vous ne le save# pas, je vous annonce qu'il est minuit. J'ai fait dresser le souper, et si vous y consentez, ce sera le repas des fiançailles.
— Tu as raison, mauvais sujet, répondit son père en souriant, soyons heureux puisque nous le pouvons encore. Ne songeons pas aux soucis que nous réserve l'avenir. Passons dans la salle à manger et célébrons, à la vieille mode alsacienne, le verre en main* cet.événement qui nous rend tous si heureux.
— Allons, galants chevaliers, dit en riant Lucien., offrez le bras à vos fiancées et rendons-nous à là salle à manger.
Les cœurs étaient trop pleins pour que l'appétit fut bien vif. Les dames surtout ne touchèrent que du bout de leurs doigts roses les mets placés devant, elles et ne firent que picorer.
— Maintenant, dit M. Hartmann en repoussant son assiette, racontez-nous, messieurs, comment vous nous avez fait, si à l'improviste, une aussi agréable surprise.
— Pardon, père, dit Lucien, je demande la parole.
— Pourquoi faire?
— Pour vous raconter la surprise en question. C'est moi qui en suis l'auteur.
— C'est vrai, dit Michel, en frappant gaiement sur l'épaule de son frère, c'est à lui, père, que nous devons de vous avoir vu quelques heures plus tôt.
— Oui, dit Lucien finement, et d'avoir appris des choses qui vous ont été passablement agréables, je suppose, et auxquelles vous étiez loin de vous attendre.
— Voyons, parle, bavard, et racontenous ton histoire, dit M. Hartmann en voyant la rougeur subite des deux jeunes filles.
— Oh ! ce ne sera pas long ; figurez-vous père, qu'à mon entrée à la brasserie de la Ville de Paris, Pétrus est accouru vers moi tout joyeux. Vous connaissez Pétrus, n'estce pas, père?
— Oui, oui, va toujours.
— Eh bien ! comme il a toujours une mine fantastique, je fus tellement épouvanté de :
cette joie insolite qu'un instant je le crus fou. Mais il me rassura bien vite en m'annoncant que le 3° régiment de zouaves devait arriver à dix heures à la gare de Kœnigshoffen. Je savais combien vous seriez heureux de voir mon frère, et Yvon, bien entendu; je n'avais pas un instant à perdre. Je vins tout courant à la maison, je donnai à Jean l'ordre d'atteler, et Jean, dès qu'il sut pourquoi je voulais la voiture, m'obéit avec un empressement que vous comprenez. Je partis pour la gare. A peine y étais-je depuis dix minutes, que j'en-
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tendis le sifflet de la locomotive et que le train arriva. Je m'élançai sur le quai ; bientôt je reconnus Michel qui me prit dans ses bras et m'embrassa à m'étouffer, tant il était content de me voir. Je voulais remmener tout de suite, mais il avait des ordres à donner ; il ne pouvait abandonner ainsi sa compagnie dont il confia le commandement à son lieutenant, et ce n'est que lorsqu'il eut donné tous ses ordres, obtenu l'autorisation de son colonel pour lui et pour Yvon, que ces messieurs consentirent à monter dans la voiture avec moi. Quand je rentrai en ville, il était temps : on allait former les portes. Mais tout devait nous favoriser aujourd'hui. Vous étiez à la mairie, père; manière et ma cousine AValter causaient cuisine, dans le salon ; je ne voulus pas déranger une si intéressante conversation.
A cette boutade, tous les convives se mirent à rire.
•> — D'ailleurs , je suis ami des coups de théâtre, reprit-il. Un certain pressentiment semblait m'avertir que mademoiselle ma sœur et ma charmante petite cousine Charlotte ne m'en voudraient pas considérablement de leur ménager une surprise, n'est-ce pas, Lania?
— Tais-toi, tu n'es qu'un méchant. Je t'en veux beaucoup, au contraire, fit-elle avec une moue ravissante.
— Oh! tu peux dire cela! Et vous, ma mie Charlotte, m'en voulez-vous aussi?
— Je le devrais peut-être, répondit-elle avec un sourire rempli de séduction; mais je ne m'en sens pas la force, je suis trop heureuse.
— Ah! bravo; voilà de la franchise ; c'est bien fait pour toi Lania, s'écria-t-il en riant.
— Mais comment se fait-il mon cher Michel, demanda M. Hartmann, que je n'aie pas été prévenu de ton arrivée ici?
— Par une raison toute simple, cher père :
l'ordre nous est arrivé à l'improviste départir de Marseille, et ce n'est que pendant la route
que l'on nous a annoncé que notre régiment faisait partie du corps du maréchal Mac- Mahon et que nous devions nous rendre provisoirement à Strasbourg. Il était inutile de vous écrire, je serais arrivé avant ma lettre.
— C'est vrai , du reste, il vaut mieux que les choses se soient passées ainsi. Maintenant au moins nous savons à quoi nous en tenir sur nos positions réciproques. 11 n'y a plus de malentendu possible entre nous. Mes enfants, vous êtes fiancés; mais vous comprenez comme moi, n'est-ce pas, que dans les circonstances graves où nous nous trouvons, toute union immédiate est impossible.
— Ce n'est malheureusement que trop vrai.
père, nous ne devons pas y songer en ce moment.
— Oh! fit Yvon, maintenant que je suis certain d'être aimé, l'attente de mon bonheur, loin de m' attrister; me donnera du courage.
— Il nous en faut, mes enfants, il nous en faut beaucoup pour accomplir nos devoirs de citoyens et de soldats. La gloire et le bonheur de la patrie doivent passer avant les sentiments particuliers. Soyons hommes ; envisageons bien en face ce devoir qui nous incombe, afin de le remplir avec toute l'énergie et tout le dévouement dont nous sommes capables. Lorsque la guerre sera terminée, que le calme sera rétabli, que la France enfin n'aura plus besoin de nous, nous aurons le temps d'être heureux. Maintenant nous devons être animés d'un amour qui prime tous les autres : le saint amour de la patrie.
Enfants, ajouta-t-il en remplissant son verre et en le levant, je bois à vos fiançailles, je bois à votre union prochaine, mais je bois avant tout, à la gloire et au succès de la France.
— Ces paroles furent répétées avec émotion par tous les convives.
Il y eut un instant de silence, triste et inquiet.
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LE BARON FHÉiDEÏtlCK — UNE POIGNÉE DE COQUINS
Portant le lïisil sur rénaule et marchant clairons en (ète, d'un pas réellement militaire. (Page 108.)
Les mères, et les jeunes filles, avaient les yeux pleins de larmes.
— Ne nous laissons pas abattre, reprit M. Hartmann, avec énergie, la guerre qui se prépare est grosse de tempêtes. Mais bien des ouragans se sont abattus sur la France depuis qu'elle existe; bien des tourmentes l'ont torturée en menaçant de l'engloutir, et souvenez-vous que chaque fois elle est sortie plus grande, plus puissante et plus belle de ces cataclysmes terribles qui semblaient vouloir 1 anéantir et qui, au contraire, la rajeunis-
saient. La France, c'est le progrès, c'est la liberté ; si elle disparaissait de l'Europe, l'Europe tout entière s'écroulerait avec elle.
— Vive la France! s'écrièrent les jeunes gens.
— Nous saurons mourir pour elle, dit Michel. Tout notre sang lui appartient. C'est notre mère. Notre amour trempé dans les batailles s'accroîtra, s'il est possible, des dangers que nous aurons courus ; quand nous retrouverons nos fiancées, nous serons fiers d'avoir combattu pour les défendre.
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— Si nous succombons, ajouta T^on/ nous serons pleures. Que pouYons^nous, que devons-nous demander dft plus?
— Y von, dit Lanja, dès aujourd'hui je me considère comme si j'étais votre épouse, Partez sans crainte, sj vous succombez, je vous resterai fidèle jusque dans le tombeau.
— Pourquoi nous atti'ister ainsi, s'écria vivement Charlotte, et nous couronner de cyprès et de verveine ? J'ai le pres.3entiine.11t que l'adieu que vous npus dire? ne saurait être éternel. Dieu qui nous protège, ne permettra pas que notre amour soit bpisé. Après les jours de terreur et d'angoisses reviendront les jours de calme et de bonheur. Faites votre devoir, messieurs, nous aurons encore nos jours de soleil, -
Ces dernières paroles ramenèrent la joie sur le visage des convive^ et cette réunion, un instant attristée, reprit dans ses derniers moments toute sa gaieté.
Il était tard ; la nuit presque tout entière s'était écoulée.
Quatre heures du matin venaient de soiir 11er ; le jour commençait à poindre. On se leva de table et il fut convenu que toute la famille accompagnerait en se promenant madame "Walter et sa fille jusque chez elles.
On se mit en marche, et bien qu'il n'y eût que cinq à six minutes de chemin pour aller de la rue de la Nuée-Bleue à la place duBroglie, le trajet cependant dura près d une demiheure.
. Cela se comprend, Michel dpnnait le bras à Charlotte ; Y von Kerdrel avait sous le sien celui de Lani&.
Les quatre jeunes gens avaient tant de choses à se dire, tant de confidences à se faire; dl leur restait si peu,de temps pour ee la qu'ils profitaient avec empressement des -quelques minutes qaii leur étaient accordées. Le père et les ;deux mères souriaient entre eux et ne semblaient pas s'en apercevoir.
Cependant il fallut se quitter.
§i lentement qu'on marchât, on arriva enfin devant la porte?
Les adjqyx rpront langs, tristes, comme si Ton ne devait pas se revoir, et cependant rendez^you» ^tâit pris pour le jour même, dans quelques heures. Mais les amoureux sont tous les mêmes; pour eux, le présent seul existe et !" avenir semble ne devoir jamais arriver.
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COMMENT FUT FOUIfâ EN /Ç^^SjV G ÏC LE PREMIER CORPS »B PARTISANS.
Strasbourg est- construit au centre d'une immense plaine ; maU, lorsqu'on s'éloigne de la ville dans la direction ftô Saverne, on sent le. terraj \\ s'élever insensiblement sous ses pas. Peu a peu, il ^'accidente, se convulsionne, et, à moins de cinq lieues de la ville, on atteint le» premiers contre-forts des Vosges. Les Vosgeç, en }atin Vogesus Mous, en allemand Wvy#8im ou Wang fin, sont des chaînes de montagnes qui s'étendent dans le nordest de la France, et traversent, en montant, le sud-est do la Belgique, la Prusse" Rhénane et la Bavière Rhénane.
Elles se dirigent du sud-ouest au nord-est, depuis la source de la Moselle jusqu'à la Lauter, formant a gauche du Rhin, une ligne parallèle à celle au Sc.hw.art-Wald (Forêt- Noire) sur la droite, et séparent les bassins de la Moselle et du Rhin ; Les départements des Vosges et ,du Haut-Rhin, de laMeurthe et
du BasrRhin,
Ces montagnes n'atteignent jamais une grande hauteur.
Leurs cimes sont généralement arrondies, ce qui leur a fait donner le nom de ballons.
Le ballon de .GivebAviller, le point le plus
UNE POIGNEE DE COQUINS
élevé des Voèges en France* n'a que quatorze cent soixante-six mètres (4i398 pieds)*
Les Vosges sont couvertes d'immenses forêts de sapins noirsj dont lés arbfeci gigân^ tesques, vieux comme le montiez ont vti passer sous leurs ombres toutes les hordes bar^bares du moyen âge.
Ça et là» de distance en distancé, on trouve des ruines de vieux châteaux, situées dans les positions les plus pittoresques; anciens repaires de ces redoutables barons des Vosges qui ne le cédaient en rieii comme férocité aux sombres burgraves des bords du Rhin.
Une foule de rivières prennent leur source dans ces montagnes. Nous ne citerons que la Moselle, la Sarre, la Meurthe et la Meuse, sur le versant de l'ouest; la Saône sur le versant du sud; l'Ill, la Bruche * la Zorn et la Lau-ter sur le versant de Test.
Vers le nord, les Vosges se lient au Hundsruck ; au sud-est, elles sont jointes au Jura par les collines, de .BelforL Enfin » au sudouest, on regarde comme étant des ramifications des Vosges : les monts Faucilles, qui les rattachent aux Àrdennes* le plateau, de Lângres et la Côte-d'Or.
C'est au ballon d'Alsace, dans la direction de l'est à l'ouest, que les monts Faucilles se séparent de la chaîne des Vosges pour joindre le plateau de LangresJls forment une espèce d'arc de cercleront la concavité est tournée vers le sud et séparent les bassins delà Meuse et de la Moselle de celui de la Saône. Leur point culminant se nomme. les Fourches et n'a que quatre cent quatre-vingt-douze mètres d'élévation. (1 *476 pieds).
Nous prldnâ le lecteur de nous pardonfter cette géographie; mais elle était indispensable pour l'intelligence complète des faits les plus importants de cette histoire.
Le village d'Àltenhëim, dont aucune carte ne fait mention, n'était qu'un pauvre et misérable hameau, dont la populations composée d'une centaine d'individus à .peine, croupis-
sait dans l'a plus affreuse ignorance et mbtï* rait littéralement de faim, lorsque le père dé ' M. Hartmann résolut d'y fonder une fabrique;
Gèttè généreuse pehséd du grand industriel alsacien décida du sort du village et le fit pour ainsi dire surgir à la vie civilisée.
L'exemple de M. Hartmann, le père, fut suivi par d'àûires grands commerçants, et plusieurs fabriques s'élevèrent en quelques années auprès de la sienne, ainsi qu'Une scierie de bois, une forge, etc.
En sorte qu'Àltenheim, complètement transfiguré aujourd'hui, compte près de deux mille cinq cents habitants et est devenu le centre d'un grand mouvement industriel.
La position de ce village est au reste charmante.
Il est situé à environ un kilomètre et demi sur la gauche delà ligne du chemin de 1er qui va de Strasbourg à Saverne, à trois kilomètres de cette ville et environ vingt- cinq de Strasbourg.
Il est bâti dans la vallée» au pied même d'une montagne dont ses maisons rouges* coquettes et aux toits immenses» escaladent les premières pentes» tandis que les dernières: vont presque mouiller leurs fondations dans la jolie rivière la Zorn, affluent ,du Rhin qui borde le village et commence, à cet endroit» à devenir navigable.
On ne saurait rien imaginer de plus pittoresque que ce hameau perdu et presque ignoré dans les montagnes.
De totites parts f il est dominé par des forêts de sapins, vieilles comme le monde* percées, d'espaces en espaces par des roches gigantesques, bizarrement déchiquetées yt d'uti rouge sombre^
Sur là pointe extrême de ces rochers, âdës hauteurs gigantesques, sont perchées des chèvres qui semblent regarder d'un air effaré et curieux les nombreux bateaux et les flottés de bois qui sillonnent la Zorn et descendent'
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vers le Rhin , en animant et égayant le paysage.
Le jour où nous reprenons notre récit, c'est-à-dire le dimanche 31 juillet, une grande animation régnait parmi la population d'Altênheim.
Dès le matin, les habitants, revêtus de leurs plus beaux habits, encombraient déjà les cabarets, trinquant et discutant avec la plus grande vivacité.
C'est que ce jour-là était un jour de grande fête pour Altenheim,
Les sociétés de tir de tous les villages voisins, à quatre ou cinq lieues à la ronde, devaient s'y réunir pour le concours annuel qui avait lieu à Altenheim le dernier dimanche de juillet de chaque année.
Cette année, ce concours prenait une importance presque politique, à cause de la déclaration de guerre et des événements qui se préparaient.
Depuis le lever du soleil, déjà par tous les chemins, on voyait arriver de nombreuses troupes de montagnards, revêtus de ces blouses de coutil gris, que nous avons vues à Paris en 1867, aux francs-tireurs des Vosges, portant le fusil sur l'épaule et marchant clairons en tète, d'un pas réellement militaire.
Ils étaient accompagnés de femmes, de jeunes filles, surtout d'enfants, revêtus de leur charmant et pittoresque costume alsacien.
A son arrivée dans le village, chaque troupe était accueillie par les bruyants vivats de la population ; les fusils étaient mis en faisceaux sur la grande place et la bière coulait à flots pour fêter leur bienvenue.
Vers huit heures du matin, les portes de la fabrique Hartmann, située au centre du village, s'ouvrirent avec fracas, et un grand nombre d'ouvriers, ayant à leur tête M. de Poblesko, et marchant sur quatre de front, la carabine sûr l'épaule, sortirent en une longue ligne, se dirigeant vers rentrée du village.
Après avoir^dépassé les dernières maisons, ils s'engagèrent sur la route, suivis d'une grande partie de la population désœuvrée d' Altenheim qui les accompagnait en chantant la Marseillaise, et en poussant de joyeux vivats.
Cette troupe, composée d'individus dans la force de l'âge et presque tous anciens soldats, avait dans son allure quelque chose de décidé et de martial qui faisait réellement plaisir à voir.
Tous marchaient au pas accéléré, se réglant sur leurs trois clairons, qui sonnaient les plus belliqueuses fanfares.
A environ deux kilomètres du village, M. de Poblesko cria :
— Halte! front!
Et la troupe se forma en bataille sur un des côtés du chemin, les armes reposées.
On voyait au loin un épais nuage de poussière qui s'avançait rapidement, et qui bientôt, en s* écartant, laissa apercevoir une voiture lancée à fond de train et escortée ou plutôt entourée par plusieurs cavaliers.
— Aux armes ! cria d'une voix retentissante Ludwig,le contre-maître delà fabrique ; voilà la famille !
Les rangs, un instant disjoints, se reformèrent aussitôt, et, lorsque la voiture s'arrêta devant le front de la petite colonne, elle fut saluée par un hurrah formidable.
Dans cette voiture, se trouvaient Madame Hartmann, M. Philippe Hartmann, Lania, Charlotte et Madame Walter.
Michel, Yvon, Lucien, Pétrus Weber, Adolphe Oswald et Georges Zimmermann galopaient gaiement aux portières.
M. Hartmann, après avoir salué M. de Poblesko, adresse quelques chaleureuses paroles au contre-maître et aux ouvriers de la fabrique; puis, faisant un signe d'intelligence à un des domestiques assis derrière la voiture :
— Mes enfants, ajouta-t-il, avant que de rentrer à Altenheim, je veux boire avec vous le coup du matin. L'air des montagnes est vif,
UNE POIGNEE DE COQUINS
et de plus, vous et moi, nous sommes altérés par la course que nous avons faite.
Cette proposition fut accueillie comme elle devait l'être, c'est-à-dire par d'unanimes cris de joie.
Michel et tous les autres cavaliers avaient mis pied à terre et s'étaient mêlés aux ouvriers dont les fusils avaient été formés en faisceaux.
Les braves ouvriers, qui avaient vu Michel tout enfant, l'avaient porté dans leurs bras, ne se sentaient pas d'aise de le revoir. C'étaient des serrements de main et des compliments à n'en plus finir ; compliments et serrements de main auxquels le jeune capitaine répondait gaiement, le sourire sur les lèvres et trouvant toujours un mot gracieux ou une parole flatteuse à adresser à ces gens si dévoués à lui et à sa famille.
— Ah çà ! dit-il aux ouvriers, c'est le grand concours aujourd'hui. Quoique je m'attende à toute seconde à recevoir l'ordre de départ, je n'ai pas voulu manquer au rendezyous que vous m'aviez donné. Je savais que sans moi la fête ne serait pas complète, et puis nous sommes tous delà même famille ici.
J'espère que nous allons nous distinguer, garçons ! et que les hommes de la fabrique Hartmann montreront qu'avant d'avoir été ouvriers, ils ont été soldats et qu'ils n'ont pas oublié comment on se sert d'un fusil.
— Soyez tranquille, monsieur Michel, répondit Ludwig, il ne manquerait plus que cela, que devant vous nous fassions quelque sottise. Les autres n'ont qu'à bien se tenir.
Et les rires et les plaisanteries allaient leur train.
La voiture se trouvait comme ensevelie au milieu de tous ces braves gens qui se prèssaient à qui mieux mieux autour d'elle pour saluer les. dames et répondre aux questions que celles-cileuradressaientsur leurs familles et leurs enfants.
— Capitaine, dit M. de Poblesko, est-ce que vous ne. nous ferez pas l'honneur de vous
mettre à notre tête ainsi que M. Yvon pour rentrer à Altenheim ? Nous serions tous heureux de marcher à votre suite, ne serait-ce' que pendant quelques instants.
Tous les ouvriers se joignirent au directeur de la fabrique pour prier Michel de leur accorder la faveur qu'ils ambitionnaient de lui.
Le jeune officier qui se sentait tout heureux de la façon dont ces braves gens l'avaient reçu, n'eut pas le courage de résister à leur demande et il la leur accorda en souriant, ce qui redoubla encore la joie générale.
Lorsque les verres eurent circulé dans tous les rangs, que chacun eut bu le coup du matin offert si gracieusement par M. Hartmann, les cavaliers se remirent en selle.
Michel et Yvon firent reformer les rangs, se placèrent en tête de la troupe, derrière les clairons, et la colonne, marchant à droite et à gauche de la voiture, reprit au pas gymnastique le chemin du village.
Tous ces braves gens semblaient revenus à leurs jeunes années. Leur vigueur paraissait doublée, et ces vieux soldats d'Afrique marchaient aussi gaiement et avec autant d'entrain qu'aux temps où ils escaladaient les pentes de l'Atlas à la poursuite des Arabes et des Kabvles.
Le petit corps de francs-tireurs fit une entrée réellement triomphale à Altenheim,
Toute la population : hommes, femmes et francs-tireurs des villages voisins, s'était portée à leur rencontre, les accueillant avec des bravos et des cris de joie.
Michel, mieux que personne, en sa qualité de militaire, savait comment il fallait mener des hommes comme ceux qu'il commandait accidentellement.
En arrivant sur la place du village, au lieu de faire simplement rompre les rangs à sa colonne, il dégaina son sabre, se porta vers le centre de sa compagnie improvisée, lui fit face, et de cette voix brève et nette que donne l'habitude du commandement < il fit
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exécuter à sa petite troupe le maniement complet des armes et une série de mouvements militaires.
Ces vieux soldats avaient subitement dressé 1* oreille. Leurs visages s'étaient épanouis;, ils s'étaient redressés sous les armes, et, électrisés par la voix sonore de leur jeune chef, redevenus troupiers pour un instant, ils avaient exécuté tous ces mouvements avec une précision et un ensemble vraiment admirables et qui portèrent au comble l'enthousiasme de" la population.
Puis, les manœuvres terminées, M. Hartmann, sa famille et ses amis entrèrent dans l'a fabrique, laissant leurs ouvriers libres de disposer de leur temps comme il leur conviendrait* mais en leur promettant d'assister au concours du tir.
M. Philippe Hartmann et lés dames surtout avaient besoin de prendre quelques instants de repos, après une aussi chaude réception et un voyage de plus de six lieues.
Du reste, par les soins de M. de Poblesko, tout avait été préparé pour que rien ne manquât aux hôtes si impatiemment attendus.
Dans le salon de la fabrique, M. Hartmann trouva le maire d'Àltenheim et son adjoint qui étaient venus lui adresser leurs compliments de bienvenue et le remercier d'honorer par sa présence le concours de tir.
Il serra la main des deux dignes fonctionnaires et les invita à déjeuner; invitation sur laquelle ceux-ci comptaient sans doute, car ils acceptèrent avec empressement et sans se faire prier* D'ailleurs, il en était ainsi chaque année depuis que la fabrique avait été fondée dans le village dont la famille Hartmann était à juste titre regardée comme la bienfaitrice.
Pendant que M. Hartmann , les dames, Te maire et l'adjoint d'Altenheim se mettaient à table, Michel, Yvon* Lucien et les trois étudiants s'asseyaient à la même table que les
ouvriers de la fabriquai auprès de Mi de Poblesko.
Chaque an née * le jour de la fête et du concours, un membre de la famille avait l'habitude de présider le repas que le chef de Téta* blissement offrait à ses ouvriers.
Cette fois, l'importance des événements qui se préparaient imprimait à cette fête de famille un cachet de gravité exceptionnelle.
M. de Poblesko, au nom des ouvriers, faisait , de la façon la plus gracieuse, les honneurs de la table à ses convives d'élite .
Le commencement du repas fut assez sérieux. Cependant* peu à peu, le bon vin aidant, les convives s'animèrent, les conversations devinrent plus vives, et, au dessert, la joie épanouissait tous les visages.
— Monsieur, dit M. de Poblesko, en s'adressant à Michel, les ouvriers de M. votre père désirent lui adresser une requête. Ils espèrent que vous ne refuserez pas de leur servir d'intermédiaire auprès de lui.
— Non, certes, cher monsieur de Poblesko* répondit Michel en souriant, je connais trop les hommes au milieu desquels je me trouve; j.e suis trop certain de leur dévouement à ma famille pour refuser d'accueillir la requête qu'ils m'adresseront, convaincu, comme je le suis, que cette requête ne saurait être qu'honorable et ne peut en aucune façon dépasser l'influence que je puis avoir auprès de mon père. Qu'ils parlent donc. Je suis prêt à les entendre. .
—- LiuVwig, dit alors M. de Poblesko au contre-maître* j'ai fait la commission dont vous m'aviez chargé ; c'est à vous maintenant I de vous expliquer* car pour moi j'ignore complètement ce dont il s'agit.
— Je vous remercie* monsieur* reprit le contre^maîtrei Nous savons que vous êtes toujours prêt à nous être utile* et croyez que nous vous sommes reconnaissants de votre bonne volonté pour nous*
Après avoir dit ces^ quelques mots au di-
UNE BOietW.ÈE ©E COQUINS
recteur de la fabrique, le contre- maître se leva et, après avoir salué Michel, il continua :
— Mon capitaine, yous êtes un enfant de j* Alsace et vous comprendrez l'importance de la demande que nous désirons adresser à M. votre père, et dont nous vous prions d'être l'interprète. Et d'abord je vous dirai que, dans tout ce que je dois vous dégoiser, je ne prends rien sous mon bonnet. Je ne parle qu'au nom de mes camarades. Je ne suis pour ainsi dire que leur écho : pas vrai, vous autres ?
— Oui, oui, répondaient les ouvriers : as pas peur, Ludwig.
— Vas- y carrément.
— Monsieur Michel est notre ami; il n'y a pas de crainte a avoir avec lui.-
— C'est bon, c'est bon, reprit le contremaître d'un air goguenard ; la moitié de ça suffit. Taisez vos becs , mes enfants. Et, puisque vous m'avez chargé de . conter la chose, mettez le nez dans vos verres- et laissez-moi parler.
Les ouvriers éclatèrent de rire et le silence, un instant troublé, se fit plus profond qu'auparavant,
— Pour lors, reprit le contrermaître, je dirai donc, monsieur Michel, que nous somine.s tous Français ici, excepté M. de Poblesko
qui est Polonais, mais c'est tout cpmme. Les Polonais sont les français du Nord, fit-il en saluant le directeur qui baissa la tête ei\ souriant.
— Vous savez donc que nous autres Alsaciens, continua }& contre-maître, et les gens de la montagne surtout, nous sommes tous des chasseurs finis. No s. sociétés de tir sont en grande partie composées d'anciens soldais et à peu près organisées militairement.
Il y a même une de nos sociétés qui est allée a Pavis s'exppsfir en 1867 où il parait qu'elle a .obtenu un eliouelle succès, soit dit sans nous vanter. Pour lors, voilà la guerre qui est déclarée. Pas vrai ? Personne ne peut pré-
voir de quoi qu'il- retournera. Je sais bien que le Français est naturellement vainqueur et que finalement, à la fin des fins, c- est les Prussiens qui boiront le bouillon; le gouvernement qui est très-malin, à ce qu'on dit du moins, car moi je ne le connais pas, doit avoir pris ses précautions pour ça; et, une supposition que le gouvernement aurait oublié de se préeautionner, ou qu'il n'aurait pas le temps de surveiller assez soigneusement notre pays, il ne serait peut-être pas mauvais que nous le surveillions un peu nous-mêmes et que nous gardions nos montagnes. Qu'est-ce que vous pensez de ça, monsieur Michel ?
— Je pense, mon brave camarade, répondit le jeune officier, que tout ce que vous me dites là est parfaitement juste. Vous êtes des hommes braves, dévoués, anciens soldats, excellents patriotes, et vous pouvez, je n'en doute pas, rendre comme partisans de trèsgrauds services.
— Bon ! je savais bien que vous seriez de notre avis. Pour lors, nous nous sommes dit comme ça : Voilà ce que nous allons faire:
nous autres, les Hartmann, nous allons fonder une compagnie. S'il y a des camarades qui veulent se joindre à nous, eh bien! ils seront les bienvenus. Nous nous choisirons des chefs, des officiers et des sous-officiers ; nous prendrons des gaillards à poil, de vieux Africains qui auront pas plus peur de tirer sur un Prussien que sur un Bédouin ; d'ailleurs c'est la même chose, ils sont aussi mauvais les uns conime les autres. Et puis, nous défendrons notre village, la fabrique où depuis si longtemps nous trouvons du pain pour nos fa-r milles. Si les choses tournent mal, nous déménageons le matériel, les meubles, les machines, les outils et tout pour que ces gueux, de Prussiens, qui sont encore plus. voleurs que les Arabes, n'en profitent pas.
Nous transportons tout dans la montagne, et puis, qu'ils viennent nous y chercher : nous les recevrons bien. On se verra le blanc des yeux, Jlein! qu'est-ce que vous dites
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de ça, monsieur Michel? C'est-y une bonne idée?
— Je dis, mon brave Lmvwig, répondit le capitaine avec émotion, que c'est une pensée généreuse et belle, telle que je l'attendais de vous et de vos camarades. Vous suivez l'instinct de votre cœur en faisant preuve d'un tel dévouement. Vous comprenez qu'en sauvant la fabrique, et ce qu'elle contient, c'est non-seulement pour nous que vous travaillez, mais pour vous, pour vos femmes, pour vos enfants, car ce qui nous appartient vous appartient à vous-mêmes. Mais, mon. cher ami, ce que vous m'avez dit, ne saurait être qu'une sorte de préliminaire à la demande que vous voulez m'adresser, car vous n'avez besoin d'aucune autorisation pour vous organiser.
Vous l'êtes déjà presque. Ceci est une affaire qui vous regarde spécialement et dans laquelle ni moi ni ma famille nous n'avons rien à voir.
— C'est vrai, monsieur Michel, vous avez mis le doigt juste sur l'endroit où ça nous démange. Voilà en deux mots de quoi il retourne : nous avons des fusils, c'est vrai, mais nous n'en avons pas assez. Il nous en faudrait d'autres encore avec de bons sabresbaïonnettes, des cartouchières , une bonne paire de souliers bien ferrés et puis, dame, la grande machine, vous comprenez bien, de la poudre et des balles. Nous ne pouvons pas envoyer aux Prussiens des coquilles de noix, et, vous le savez, monsieur Michel, nous ferons bien tous nos efforts , nous réunirons bien toutes nos petites économies pour nous procurer ce qui nous manque, mais...
— Je vous comprends, Ludwig ; il est inutile de m'en dire davantage. îse vous inquiétez pas pour si peu; je n'ai pas besoin de parler à mon père afin de vous donner une réponse, je suis sûr d'avance de son consentement. Ce n'est pas la perte de sa fabrique ni de ce qu'elle contient qui pourra l'inquiéter. Cette perte, si grande qu'elle soit, ne serait pas irréparable pour lui, et sa fortune n'en souf-
frirait pas trop ; mais ce qu'il s'agit avant tout de sauvegarder et de sauver de toute in- ; : suite et de toute agression, ce sont vos femmes, vos mères et vos enfants, et surtout, et plus que tout l'honneur de notre pays que nous aimons tant et dont l'étranger ne doit pas impunément fi mler ni souiller le sol de sa présence. Ce qui vous manque, mon père vous le donnera.
Vous aurez des munitions, des armes de guerre, des provisions de bouche, des médicaments. Enfin on vous fournira tout ce que le gouvernement donne aux troupes entrant en campagne. De plus, comme il faut tout prévoir, et que vous avez des êtres qui vous sont chers et qu'il vous faudra peut-être emmener et cacher au fond des montagnes, mon père vous donnera des vêtements chauds, des couvertures et vous pourrez disposer pour votre usage de tous les lits, matelas*, etc., qui se trouvent à la fabrique, ai même que pour les transports, vous vous servirez des voitures qui y sont. Est-ce bien tout ce dont vous avez besoin?
Tous les ouvriers répondirent par des acclamations joyeuses.
— Maintenant écoutez-moi, reprit le capitaine : vous êtes, si je ne me trompe, deux cent vingt et un ouvriers employés à la fabrique; est-ce bien le chiffre exact des hommes?
— Oui, monsieur, réponditM. de Poblesko; mais nous avons en sus les femmes et les filles des ouvriers qui, ainsi que vous le savez, sont employées aux travaux les plus délicats.
— Je ne parlais que des hommes. Or, sur ce nombre de deux cent vingt et un, il y en a une certaine quantité qui sont âgés, fort capables encore de travailler en remplissant parfaitement bien leurs devoirs, mais qui ne pourraient pas supporter les fatigues d'une aussi rude campagne que celle qui se prépare. 11 y a de plus beaucoup d'enfants n'ayant pas atteint seize ans; ni ces vieillards, ni ces enfants ne sont en état, par conséquent, de