‹ Le Baron FrederickChapitre 20 sur 50 · IV: s · texte numérisé non relu

IV: s

UNE POI&NEE DE COQUINS

Il remarqua avec surprise, presque avec épouvante, la comtesse de YaLrcul. (l J :»ge H9.)

faire un service actif. Ils se rendront utiles comme infirmiers, brancardiers, au besoin comme éclaireurspour vous avertir des mouvements de l'ennemi, mais c'est tout le concours quils pourront vous donner. Exiger davantage serait folie. Vous restez donc, en état de faire un bon service, environ une centaine.

— Pardonnez-moi, mon capitaine, dit le contre-maître, nous sommes cent trente-trois, tous anciens soldats, vigoureux, alertes et rompus à la fatigue.

— Bien, cent trente-trois. Avez-vous fait des ouvertures aux autres sociétés de tir? Croyez-vous pouvoir réunir un certain nombre d'adhésions?

— Nous comptons, mon capitaine, sur un minimum de cent cinquante gaillards résolus, braconniers et contrebandiers pour la plupart, et qui connaissent les moindres sentiers ut les cachettes les plus ignorées de la montagne.

— Très-bien ; mettons que vous serez trois cents en chiffres ronds. 11 s'agit donc d'armer

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trois cents hommes. Y03 fusils, très-bons pour la chasse et pour vos exercices de tir, ne valent rien pour la guerre que vous allez faire. Ce sont des chassepots qu'il vous faut. Nous avons à quelques lieues d'ici la grande manufacture d'armes de Mutzig. Vous allez aujourd'hui même nommer parmf vous une commission chargée de s'occuper de tous les détails de l'armement et de l'équipement de votre compagnie. Puis demain, vos délégués, accompagnés de mon frère Lucien et suivis de tous les moyens de transports nécessaires, se rendront à Mutzig, où on fera immédiatement l'achat de ce qui vous manque.

C'est bien entendu, n'est-ce pas, mes enfants?

Décrire la joie et l'enthousiasme- des ouvriers serait impossible \ nous j renonçons* Lorsque le calme fut un peurrétabli; Michel se leva. m

— Je me retire, dit-il, pour vous laisser libres de choisir vos députés et d'élire vos chefs. Je ne vous recommande qu'une chose, c'est de mettre de côté tout intérêt particulier, de ne voir que 1" intérêt général, et de ne prendre pour vous commander queles hommes qui vous inspireront le plus de confiance et que vous jugerez les plus capables de vous bien conduire.

— Pardon, capitaine, reprit le contremaître ; mais nous avions l'intention, afin de prouver à votre père combien nous lui sommes attachés et reconnaissants de ce qu'il fait pour nous, de prier M. Lucien d'être notre commandant : nous serions trèsheureux de l'avoir à notre tète.

— Mes amis, dit Michel...

— Pardon, frère, s'écria Lucien en l'interrompant; à ceci, c'est à moi de répondre.

— -C'est juste, ditle capitaine en «'asseyant. Parle, Lucien.

— Mes braves amis, dit alors le jeune homme, je ne sais comment vous exprimer combien je suis fier et heureux de l'honneur

tout spontané que vous voulez me faire ; cela me prouve quel est votre dévouement à ma famille et votre reconnaissance pour le peu de bien que mon père vous a fait.

— Vive M. Lucien ! s'écrièrent les ouvriers ; vive notre nouveau commandant !

— Attendez, je n'ai pas fini, reprit le jeune homme en riant. Ne vous pressez pas de m'acclamer.

— Parlez ! parlez !

— J<e serais, certes, on ne peut plus fier âfêtre votre chef ou de marcher à votre tête, reprit le jeune homme toujours riant, mais laissez-moi vous rappeler les paroles si justes et si sensées, prononcées par mon frère. Il vous a dit : « La campagne sera rude ; mettez

. de côté tout intérêt particulier pour ne son- : ger qu'à l'intérêt général ; choisissez pour chefs les hommes que vous jugerez les plus capables de vous conduire. » Moi, je suis un jeune homme, presqueun enfiint encore, ignorant, des choses de la guerre, et surtout de la guerre de partisans, la plus difficile de toutes. Je n'ai à vous donner que ma bonne volonté, mon courage et mon dévouement.

Cela ne suffit pas. Si vous me nommiez votre commandant, mon ignorance vous nuirait plus que ma bonne volonté ne vous serait utile. Tout en vous remerciant de l'honneur que vous désirez me faire, je dois donc refuser de l' accepter, Mais, si je ne puis être votre chef, je veux rester votre compagnon, votre camarade. Inutile comme soldat, en qualité de chirurgien, je puis vous rendre de grands services. Les trois amis qui m'entourent et moi, nous sommes résolus à faire partie de votre compagnie et à vous suivre partout, où vous irez jus qu'à la fin de la guerre. Nous organiserons une ambulance, nous soignerons les malades, nous panserons les blessés, et, croyez-le bien, mes amis, cette tâche douloureuse et toute de dévouement que nous nous imposons, je la considère comme plus Iiouotrable encore que celle que., dans d'effusion de votre cœur, vous me destinez. Lorsque nous

UNE POÏGITÉE DE COQUINS

serons dans la montagne, que nous livrerons de rudes combats, que nous touffrirons du froid, de la faim, de ces maux «ans nombre que la guerre entraîne avec elle, vous mere^ mercierez de n'avoir pas youIu accepter d'autre mission que celle que j'avais choisie de moimême et qui est la seule que je me sente capable de remplir.

— Embrasse-moi, frère, s'écria Michel avec effusion ; tu es bien tel que je t'avais jugé. Je te remercie au nom de tous ces braves gens.

— Et nous, monsieur Lucien, s'écria le contre-maître avec émotion, les paroles nous manquent pour vous.remercier. Mais, n'ayez pas peur. Que l'occasion se présente devous pi'ouver notre reconnaissance, «et nous ne la laisserons pas échapper. Soyez béni, ainsi que les messieurs qui vous accompagnent, pour la noble pensée que vous avez eue. Et puis, de toutes les façons, ne serez-vous pas notre chef! Allez, monsieur Lucien, nous ne ferons toujours que ce que vous voudrez.

Il y eut alors des serrements de main, des protestations de dévouement, enfin un échange de ces bonnes paroles qui viennent du cœur et qui, pendant quelques minutes, rendirent heureux tous les membres de cette réunion.

Michel et Yvon se retirèrent, afin de laisser aux ouvriers toute leur liberté d'action pour les élections auxquelles on allait procéder.

A midi, les clairons et les tambours parcoururent le village et annoncèrent par leurs sonneries que le concours allait commencer.

Bientôt , on vit arriver au tir le maire revêtu de son écharpe, accompagné de son adjoint et du conseil municipal. Près de lui marchaient M. Hartmann et plusieurs autres fabricants ayant des usines dans le village, la famille <de M. Hartmann, plusieurs dames et la population entière d'Altenheim et des villages environnants.

Càacun prit place.

Le concours fut très^biillant.

Les prix — ils étaient au nombre de cinq — furent chaudement disputés. T©us ces

braves montagnards étaient des tireurs émérites.

Deux prix, dont le grand prix qui échut à Ludwig, furent gagnés" par les ouvriers de la fabrique Hartmann. Un troisième par les ouvriers d'une autre fabrique du village et les deux autres par des sociétés de francs- tireurs des environs.

La cérémonie terminée, les cabarets se remplirent de nouveau, les chopes recommencèrent à circuler et les danses s'organisèrent. On le sait, il n'y a pas de bonne fête en Alsace si on ne danse pas.

Les ouvriers de M. Hartmann étaient tous revenus à la fabrique, emmenant avec eux un grand nombre a 'amis et de connaissances.

Puis, ils s'étaient enfermés dans un atelier où, pendant près de deux heures, on les avait entendus discuter avec une grande animation.

Vers cinq heures du soir, Luthvig fit demander au capitaine Micbel la permission de l'entretenir un instant.

Le contre-maître fut introduit dans le salon, et, dans le langage que nous lui connaissons, il anuonça au capitaine que la commission avait été nommée, les chefs élus, et que les ouvriers seraient fort heureux si M.Hartmann et le capitaine Michel voulaient bien se rendre à l'assemblée et ratifier les choix qu'ils avaient faits.

— Nous n'avons aucune ratification à faire, mon brave LudAvi g, dit M. Hartmann.

Mon fils ne vous a-t-il pas dit que vous êtes entièrement libres ? Mais, comme je vous considère "tous comme mes enfants, je vais me rendre auprès de vous avec ma famille, non pas pour sanctionner les choix que vous avez faits, mais pour vous témoigner niasatisfaction et vous remercier de la généreuse initiative que vous avez prise.

Eq effet, quelqaies minutes plus tard»

M. Hartmann, suivi déboute sa famille, entrait dans l'atelier-

A cette vue, un frémissement joyaux par-

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courut les rangs des ouvriers. Ils se découvrirent respectueusement et firent le plus grand silence .

— Monsieur, dit Ludwig en présentant une feuille de papier à M. Hartmann, ainsi que vous le verrez sur ce papier, écrit de la main propre de M. de Pobiesko, la compagnie des francs- tireur s d'Altenheim est formée. Elle se compose de deux cent quatrevingt-dix hommes, sans compter les officiers qui sont au nombre de dix. Tous ont signé.

La troupe est divisée en quatre sections : un capitaine et un lieutenant par section. Pour la compagnie, il y a un commandant et un officier d'administration, chargé de tout ce qui regarde l'armement, les munitions, les vivres et le détail. M. de Pobiesko, pour lequel nous avons tous beaucoup d'estime, avait témoigné le désir de faire partie de notre compagnie de francs-tireurs. Il a même été question un moment de le choisir pour chef; mais, après réflexion faite, et ceci n'a rien qui puisse lui déplaire, nous avons pensé que, dans une guerre comme celle que nous allons faire, et avec des ennemis comme les Prussiens qui ne respectent pas le droit des gens, choisir pour chef un étranger, si digne au reste qu'il soit de nous commander, ce serait condamner cet étranger à mort s'il tombait entre les mains de l'ennemi . M. de Pobiesko a compris les observations que nous lui avons faites, et, de son propre mouvement, il a retiré sa candidature, tout en nous assurant de son concours chaque fois que nous le désirerions.

— Ceci est très-judicieusement raisonné, répondit M. Hartmann.

— Et qui avez-vous nommé commandant?

demanda Michel.

— Mon capitaine, répondit Ludwig, mes camarades ont bien voulu se souvenir que je suis un ancien sous-officier de zouaves et que j 'ai fait partie de votre régiment lors de la formation ; ils m'ont nommé leur commandant.

— Ils ne pouvaient faire un meilleur choix, mon brave, dit le jeune officier en lui serrant la main. Maintenant te voilà mon supérieur, ajouta-t-il en riant.

— Mais toujours votre subordonné, capitaine, et si quelque jour vous reveniez par ici pendant la campagne, je vous céderais tout de suite la place.

— Eh ! fit Michel en hochant la tête d'un air rêveur; nul ne peut prévoir l'avenir.

— Espérons que cela n'arrivera pas, fit M. Hartmann, car ce serait une preuve que nos affaires seraient dans une mauvaise situation. Mais n'insistons pas sur ce sujet, et revenons à la question qui nous occupe ; quels sont vos autres choix ?

— Quant aux autres officiers, vous verrez leurs noms ici, reprit Ludwig, et je suis convaincu que vous reconnaîtrez qu'ainsi que nous l'avait recommandé le capitaine, nous les avons choisis solides. Ce sont tous d'anciens soldats comme moi et qui ont fait leurs preuves il y a déjà longtemps. Ils ont tous été gradés dans l'armée, soit comme caporaux soit comme sergents.

— Monsieur, dit alors M. de Pobiesko, je vous avoue que c'est avec un véritable chagrin que je serai forcé de me séparer de ces braves gens avec lesquels je vis depuis plusieurs années déjà, et que j'ai appris à connaître et à apprécier comme ils le méritent. Je comprends ce que ma qualité d'étranger a de délicat, et combien ma position serait fausse si je tombais aux mains de l'ennemi en exerçant un commandement quelconque. Mais n'y. aurait-il pas un moyen de tourner la difficulté? Ne pourrait- on trouver un biais qui me permît de ne pas abandonner eeivx que je considère maintenant presque comme des camarades, et de leur être utile?

— C'est à quoi je songeais, répondit M. Hartmann. Les francs-tireurs d'Àltenheim ont fait choix, et ils ont bien fait, d'un officier d'administration. Cet officier ne s'occupera que des affaires intérieures du corps.

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Mais cela ne suffit pas. IL faut qu'il y ait un lien qui relie à moi ces braves gens et me permette, de près comme de loin, de veiller sans cesse à leurs besoins et à leur bien-être. Ce lien, ce sera vous, monsieur, si vous y consentez. Officier hors cadre, et non combattant, vous suivrez le bataillon, vous ne vous occuperez que des détails de service dont votre collègue ne pourra pas, par sa position, prendre soin. Vous surveillerez les intérêts du corps ; vous me communiquerez ses besoins. Vous serez, en somme, l'intermédiaire indispensable entre les francs-tireurs et moi. Cela vous convient- il ainsi ? Acceptezvous cette position, si modeste qu'elle soit?

— Je l'accepte avec joie, monsieur, et je dirai presque avec reconnaissance, car, en me permettant de veiller au bien-être de ces braves gens, elle me fournira l'occasion de montrer mon dévouement, non-seulement à vous, mais encore à la France, que je considère comme ma seconde patrie.

— Voilà donc qui est entendu, monsieur, et à mon tour je vous remercie. Maintenant, mes enfants, continua- t-ii en s'adressant aux ouvriers, comme vous n'êtes nullement responsables des faits qui se passent et qu'il serait jusqu'à un certain point injuste de vous en faire subir les conséquences, je tiens à vous annoncer que tout en devenant francstireurs, vous demeurez mes ouvriers, c'est-àdire que, quelle que soit la durée de la guerre, vous serez payés comme si nous étions en paix. Tous les quinze jours, ainsi que c'est l'habitude de la fabrique, n'importe en quels lieux vous vous trouviez, votre paye vous sera faite par M. de Poblesko. Je me charge, en outre, de veiller sur les veuves et les orphelins de ceux d'entre vous qui succomberaient. Quant à ceux que leurs blessures rendraient incapables de tout travail, eh bien ! que cela ne les inquiète pas. Nous avons la maison de retraite dans laquelle ils entreront.

— Monsieur, répondit LudVig, avec dételles paroles, vous nous condamnez tous à

mort. Maintenant que nous sommes assurés que nos familles n'auront plus à craindre la misère, nous combattrons le cœur joyeux, et chacun de nous vaudra deux hommes.

M. Hartmann eut. beaucoup de peine à échapper aux remercîments et aux témoignages d'affection que lui donnaient ses ouvriers.

Le soir, il voulut présider le banquet qui devait les réunir.

Il fit asseoir Ludwig à sa droite, et jusqu'à huit heures du soir l'on but à la France, aux succès de notre armée et surtout aux exploits futurs des francs-tireurs d'Altenheim.

A onze heures moins un quart, M. Hartmann et sa famille, excepté Lucien et les trois étudiants, rentraient à Strasbourg en compagnie de M. de Poblesko, que M. Hartmann avait prié de le suivre.

COMMENT MONSIEUR MEYER FIT CONNAISSANCE AVEC MADAME DE VALRÉAL, ET DE CE QTj'lL EN ADVINT.

En pénétrant dans la ville, M. Hartmann remarqua qu'une grande animation régnait dans les rues, d'ordinaire presque désertes à cette heure de la nuit.

Les habitants étaient sur le pas de leurs portes entr'ouvertes, causant et s'interrogeant entre eux.

Des groupes stationnaient ça et là, discutant avec une certaine activité et, fait plus significatif, on entendait au loin le bruit des tambours et des clairons sonnant le rappel et l'assemblée.

Les turcos campés avec plusieurs autres régiments d'infanterie au dehors de la porte de Saverne, par laquelle la voiture était ren-

trée en ville, bouclaient leurs sacs en toute hàto et pliaient leurs tentes comme s'ils eussent reçu à l'improviste un ordre de départ.

Était-ce cela, en effet, ou bien tin exercice, une fausse alerte ordonnée par un général dé division ? Voilà ce qu'il importait à Michel et à Yvon de savoir.

Ordre fut donné en conséquence au cocher de se diriger immédiatement vers l'état -major de leur régiment.

A peine la voiture s'étaifcelle engagée sur le quai de la gare qu'elle se croisa avec un groupe de cinq ou six officiers à cheval, au milieu desquels Michel reconnut le colonel et le lieutenant-colonel du 3 e zouaves.

De son côté, le colonel, qui l'avait reconnu également, arrêtait son cheval pour l'attendre.

— Pardon, mon colonel, demanda Michel, je rentre en ville à l'instant et j'ignore ce qui se passe. Ne me ferez-vous pas l'honneur de me dire s'il y a quelque chose de nouveau ?

— C'est vous, capitaine Hartmann ! répondit affectueusement le colonel. Vous êtes avec votre inséparable, le sous-lieutenant Kerdrel. Soyez les bienvenus, messieurs.

Nous avons en effet reçu des ordres urgents.

à quatre heures du matin le régiment doit quitter la ville pour rejoindre sa division.

Accompagnez-moi à la Finckmatt où le régiment est campée afin que nous prenions toutes les dispositions nécessaires, et que nous soyons prêts à marcher aussitôt que nous recevrons l'ordre.

— Mon colonel, m 'accorderez- vous cinq minutes pour faire mes adieux à ma fanai lie qui est là dans cette voiture ?

— Oui, mais pas une seconde de plus,. Vous me rejoindrez.

Et il s'éloigna au petit pas, suivi des autres cavaliers.

Michel et Yvon revinrent près de la voiture.

Tous deux étaient tristes, mais calmes et résolus.

— Vous avez entendu, mon père , dit Michel,

— Oui, mon fils, répondit le vieillard en se raidissant pour ne pas laisser voir sa douleur. L'heure de nous séparer est venue.

Soyons hommes. Pensez à nous, mes enfants. Je ne vous dirai pas : faites votre devoir, car je sais que vous le ferez. Seulement, souvenez- vous que vous êtes Alsaciens ; cette province qui a donné à la France Kléber, Kellermann, Ney et tant d'autres grands hommes de guerre. Suivez leur exemple et mourez s'il le faut pour défendre la patrie française.

Il ouvrit ses bras aux deux jeunes gens et les pressa sur son cœur.

Mme Hartmann embrassa son fils sans prononcer une parole. La douleur et les larmes qu'elle retenait l' étouffaient. Les deux jeunes filles pleuraient.

— Adieu, murmurèrent-elles, et ce fut tout.

Les deux jeunes gens s'enfuirent dans la nuit en étouffant leurs sanglots.

— Monsieur, dit M. Hartmann, en s' adressant à M. de Poblesko, après ce qui vient de se passer, la scène dont vous avez été témoin, vous devez comprendre que la douleur m'accable et qu'il nie serait impossible de m'occuper de quoi que ce soit. Disposez de votre nuit, comme bon vous semblera. Demain, à huit heures du matin, je vous recevrai et nous causerons longuement de nos braves ouvriers dont je veux autant que possible sauvegarder les intérêts.

M. de Poblesko descendit de cheval, remit la bride à un domestique, salua respectueusement la famille Hartmann et s'éloigna lentement, laissant la voiture s'engager au grand trot sur le qiuai Kellermann.

Lorsque le bruit des roues se fut perdu dans le lointain, M. dé Poblesko jeta un regard circulaire autour de Lui comme pour

UNE POIGNEES DE COQUINS

s'orienter, puis il prit, mais d'un pas rapide cette fois, la rue du Noyer, qu'il suivit jusqu'à la rue de.d Petites-Boucheries, dans laquelle il tourna. 11 continua dans la rue de la Mésange et déboucha sur la place du Bro-

glie.

Ce long trajet ne lui avait pas demandé plus de dix minutes.

Le quart après onze heures sonnait à la cathédrale au moment où il arrivait devant la maison de M. Jeyer,

M. de Poblesko remarqua avec surprise que toutes les fenêtres du premier étage étaient éclairées et que de nombreuses ombres se dessinaient derrière les rideaux.

Il y avait grande réception chez le banquier. Le jeune homme en avait été prévenu, mais il l'avait oublié.

Il jeta un regard inquiet sur son costume. Heureusement que, pour recevoir M. Hartmann, il s'était mis en frais de toilette. Il se trouvait en habit, pantalon noir et bottes vernies, gilet piqué blanc et cravate blanche. Il n'y avait donc rien à redire à son costume. Sortant une paire de gants de sa poche, et se faufilant au milieu des voitures stationnant devant la maison, il pénétra sous le porche et fit son entrée dans les- salons sans être remarqué.

En ce moment deux artistes de l'Opéra, récemment arrivés à Strasbourg, chantaient le fameux duo de Eaoul et de Valentine du quatrième acte des Huguenots* ce qui fit que M. de Poblesko put se glisser dans les salons sans être annoncé.

D'un coup d'œil rapide, il s'assura que M. Jeyer n'était pas présent ; mais il remarqua avec surprise., presque avec épouvante, M me la comtesse de Valréaï, assise parmi d'autres dames, et dont le regard, comme attiré par un courant magnétique, croisa la sien d'un air de menace et de défi et l'obligea à baisser les yeux..

Avec cette science du monde qu'il possédait h, un si haut degré, M. de Poblesko,

sans déranger personne, sans faire le moindre bruit, réussit à faire le tour du salon, à atteindre une portière derrière laquelle il se glissa et à ouvrir une porte qu'il referma doucement derrière lui.

Il se trouva alors dans un charmant salonbôudoir, à peine éclairé par un seul lustre à verres dépolis.

Mais M. de Poblesko connaissaitles êtres de la maison du banquier. Il s'approcha de la cheminée, poussa un ressort caché dans les délicates moulures du cadre de la glace.

Aussitôt une porte dérobée s'ouvrit, démasquant un escalier dans lequel il s'engagea à la hâte.

Derrière lui, Ja porte se referma sans produire le moindre bruit.

Le jeune homme, guidé par une lampe qui éclairait faiblement l'escalier, monta une quinzaine de marches et s'arrêta devant une porte contre laquelle il frappa cinq coups :

deux coups très-rapprochés et les trois derniers à des intervalles égaux ; puis il gratta légèrement contre la porte avec le manche d'un canif qu'il avait retiré de son gilet.

La porte s'ouvrit aussitôt et M, Jeyer parut,

— Pardieu! cher monsieur, s'écria le banquier, vous ne pouviez arriver plus à propos. Soyez le bienvenu ; je vous attendais.

— Vous m'attendiez? demanda le jeune homme en pénétrant dans la chambre, où se trouvaient déjà cinq ou six personnes.

— Eh! oui, fit le banquier en souriant.

Les circonstances sont assez graves, il me semble, pour que nous ayons besoin de nous voir.

— C'est juste, fit-il en acceptant!» fauteuil que lui offrait le banquier.

Cette chambre avait toutes les apparences d'un cabinet de travail ; mais elle était matelassée de telle sorte que si haut que l'on parlât,, il était impossâbLe d'entendre du .dehors ce qui s'y disait*

ML de Poblesko connaissait ce cabinet où

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déjà plusieurs fois, il avait été reçu par Jeyer.

Il promena' un regard autour de lui , salua de la main M. Meyer qui était assis près de la table, et ne fut pas peu surpris de voir qu'au nombre des personnes présentes, il se trouvait une dame .d'une" grande beauté, âgée de vingt-cinq à. vingt-six ans à peine, n'en paraissant pas davantage, du moins, et en grande toilette de bal. Cette dame lui fut présentée par M. Jeyer comme étant la babonne de Steinfeld.-

— Nous reprendrons, si vous le voulez bien, dit le banquier en se rasseyant, la conversation au point où elle a été interrompue par l'arrivée de M/ le comte de Poblesko; d'ailleurs rien ne nous presse. Nous pouvons causer tout à notre aise. Les artistes que j'ai engagés doivent chanter encore plusieurs morceaux ; ce qui nous donne environ une heure et demie ou deux heures de tranquillité. Puis, Ton dansera et, alors, belle dame, lit-il en s'inclinant vers la baronne, je me ferai un devoir de vous rendre à yos nombreux admirateurs ; mais auparavant, veuille/, je vous prie, continuer de nous instruire.

— Je vous -disais donc, messieurs, dit M mc de Stciiifeld, que de graves événements se préparent à Paris. Comme vous le savez, la France subit la guerre que l'empereur lui impose. Le gouvernement qui s'est aperçu trop tard qu'une guerre avec la Prusse est autrement sérieuse qu'une guerre avec l'Autriche où il a obtenu de si faciles triomphes, regrette de s'être engagé si avant. Malheureusement, il est trop tard. Il fait les plus grands efforts pour reconstituer son armée sur des bases solides ; mais ce n'est pas chose facile et surtout dans la situation où se trouve aujourd'hui l'armée française. J'ai été contrainte de quitter Paris, comme beaucoup de mes compatriotes: mais je ne l'ai pas fait avant que toutes mes précautions aient été prises. Notre système d'espionnage est parfaitement organisé à Paris et fonctionne

dans de telles conditions que quand même le gouvernement réussirait à s'emparer de quelques-uns de nos agents, il ne pourrait découvrir rien d'important. Nos espions les plus adroits se sont distribués les quartiers. Des hommes placés sous leurs ordres leur rendent compte chaque soir de ce qu'ils ont vu ou entendu. Certaines maisons ont été louées sur les points culminants de la ville aux environs des remparts et, sans sortir de Paris, au moyen d'un système d'éclairage fort simple, ils communiqueront avec des agents placés au dehors qui, eux-mêmes correspondront par le même moyen avec d'autres postés en arrière. En un mot, messieurs, il a été installé une espèce de télégraphie qui trompera toutes les prévisions et toute l'astuce de la police française si rusée cependant, au cas peu probable où nos troupes s'avanceraient jusqu'à Paris et en ferait le siège. Des armes nombreuses ont été mises en dépôt, ainsi qu'une grande quantité de munitions clans diflerents endroits de la ville, et l'armée prussienne aurait, le cas échéant d'une attaque a l'improviste, vingt ou vingt-cinq mille individus, prêts à lui ouvrir une porte.

— Mais, fit observer M. Jeyer, n'avezvous pas dit que tous les Prussiens avaient été chassés de Paris ? Depuis quelques jours du reste nous en avons vus passer ici a Strasbourg une certaine quantité. Il me semble que cela rend assez difficile et presque intenable la position de nos agents à Paris.

— Erreur, monsieur: vous allez me comprendre. D'abord je vous dirai que l'expulsion des Allemands ne peut tarder à avoir lieu, mais qu'elle n'est pas encore exécutée de fait. Il n'y a que les hommes appartenant à la landwehr qui ont quitté Paris pour rejoindre . les drapeaux. Los autres ne tarderont pas à les suivre. Quant à moi, on m'a fait l'honneur de me soupçonner et j'ai reçu l'ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures et la France dans les huit jours. Voici pourquoi je suis ici. Venons maintenant à la situa-

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