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pardonnez-moi si je persiste au contraire dans ma première opinion; j'ai écouté avec la plus respectueuse attention les paroles que vous avez prononcées ; me permettez-vous maintenant, mon père, de vous dévoiler ma pensée tout entière?
: — Tu le dois, mon fils, et cela d'autant plus que tu attaques devant moi un homme que j'ai cru jusqu'à présent et que jusqu'à preuve du contraire je croirai digne de mon estime .
. — Malheureusement, mon père, toutes les preuves qu'il m'est possible de vous fournir ne sont que des preuves morales, mais qui pour moi n'en ont pas cependant pour cela moins de valeur.
— Voyons tes preuves morales, fit-il en souriant.
— Les voici, mon père, je procéderai par ordre: d'abord, M. de Poblesko fréquente très-peu la société de ses comp.atriptes. Loin de les rechercher, il s'en éloigne au contraire; dans deux ou trois circonstances, on a parlé devant lui de certains événements de l'insurrection polonaise, et chaque fois que la conversation a été mise sur ce sujet, M, de Poblesko a gardé un silence prudent ne répondant que par des phrases à double sens et essayant toujours de détourner la conversation, même lorsqu'il s'agissait de faits auxquels il assure avoir assisté ; mais ceci ne serait rien. Passons à autre chose : M. de Poblesko parle le polonais avec une grande facilité, mais ce qui étonne tous ses compatriotes, hommes du monde appartenant tous à de grandes familles polonaises, c'est que la langue parlée par lui n'est qu'une espèce de patois, un polonais bâtard employé seulement par la basse classe et les paysans des environs de Varsovie. Vous hochez la tête, mon père; très-bien. Arrivons à des choses plus graves : comment, se fait-il que M. de Poblesko dont la conduite est en apparence si honorable, ait deux logements àStrabourg?
— Deux logements?
: — Oui, mon père ; son logement réel, celui que vous connaissez, que nous connaissons tous, dans la rue Mercière, et un autre, mais caché celui-là et inconnu de tout le monde, au bout du faubourg de Pierres ; notez bien ceci, mon père, à deux pas des remparts.
— Où veux-tu en venir ?
— Vous allez le voir, mon père. Dans ce logement, bien entendu, qui ne se compose que de deux petites pièces et des plus modestes, ce n'est pas M. de Poblesko, directeur de la fabrique Hartmann, qui habite, non, c'est une espèce d'être amphibie, moitié artiste moitié ouvrier, musicien ambulant au besoin, et qui se nomme Félix Papin, un nom essentiellement français, comme vous voyez mon père.
— Tu es bien sûr de ce que tu avances là ?
Fais y bien attention, Lucien, cette accusation est ti'ès-grave.
— En effet mon père, elle est très-grave.
Aussi, j'ai des preuves matérielles pour cellelà. J'ai .vu... Mais tout cela ne serait rien encore ; il me reste à vous rapporter un fait beaucoup plus sérieux que tout ce que vous venez d'entendre. Malheureusement, pour ceci, il faut que vous vous en rapportiez absolument à moi. La personne de qui je tiens ce dernier renseignement a exigé ma parole que je ne révélerais son nom que lorsqu'elle m'autoriserait elle-même à le faire.
— r Et cette personne, quelle est-elle ! Bien entendu, je ne te parle que de sa position dans le monde.
— Elle occupe un des premiers rangs dans la haute société de Strasbourg, mon père ; j'ajouterai même que vous la connaissez et que vous professez pour elle une grande estime.
Oh ! oh ! Et cette personne t'a dit ?
— Cette personne m-a affirmé, mon père, qu'elle avait beaucoup connu M. de Poblesko il y a quelques années, en pays étranger:
que là, iL passait pour Prussien, portait le titre de baron, et avait un nom qui ne ressemblait aucunement à celui qu'il prétend
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UNE POIGNEE DE COQUINS
aujourd'hui être le sien. De plus, il menait grand train et paraissait jouir d'une fortune considérable ,
— Et tu ne peux pas me dire...
— Cela m'est défendu, mon père, pardonnez-moi si je garde le silence.
— Tous ces faits, s'ils étaient prouvés, seraient fort graves, mon fils ; tels qu'ils sont en ce moment, je ne dis pas qu'ils établissent de fortes présomptions contré celui que tu accuses ; mais je me demande dans quel intérêt, ou plutôt dans quel but M. de Poblesko, de partis pris et par suite d'un projet arrêté évidemment de longue date, — la lettre de M. Kalbris le prouve, — nous tromperait ainsi tous ? Est-ce dans un intérêt commercial ? pour surprendre nos secrets de fabrication ? Si cela était, depuis longtemps déjà qu'il les connaît tous, il nous aurait quittés. Ce n'est pas non plus pour s'approprier les fonds dont il a le maniement. Il a eu entre les mains des sommes assez considérables pour tenter la cupidité d'un malhonnête homme, et jamais, je n'ai trouvé dans sa caisse une erreur d'un centime. Est-ce une
. manie de misanthrope? je m'y perds. Je t'avoue, cher enfant, que je renonce à deviner cette énigme.
Lucien hocha la tête à plusieurs reprises.
— Non, mon père, dit-il, ce n'est ni pour surprendre nos moyens de fabrication, ni pour s'approprier une partie de notre fortune, ni par suite d'une manie misanthropique, que M. de Poblesko s'est affublé d'un faux nom et d'une nationalité qui éveille tant de sympathie en France. Le but de M. de Poblesko est beaucoup moins honorable .
— Prends garde, mon fils, 'tu vas trop loin. .
— Non, mon père ; ce but, je l'ai pénétré, j'en suis sûr.
— Quel est-il?
— Eh bien, mon père, apprenez-le donc,:
M, de Poblesko est un espion prussien.
— Allons donc ! tu es fou, mon enfant ! Lui
un espion prussien, lui qui passe tout son temps à la fabrique ?
— Non pas, s'il vous plaît, mon père ; il y reste au contraire très-peu de temps. Sous prétexte d'affaires intéressant la maison, M. de Poblesko est toujours en courses dans les montagnes et dans les villes environnantes . De ceja, j'en -suis certain, je me suis renseigné à bonne source.
— Voyons, Lucien, sois raisonnable, m<m enfant ; je ne sais pas quelle frénésie s ? est emparée de vous tous depuis la déclaration de guerre, mais vous ne rêvez plus qu'espions prussiens ; mais vous en voyez partout* Cela est arrivé chez vous à l'état de manie. A vous entendre, Strasbourg en fourmillerait.
— Eh! eh! mon père, je vous avoue que c'est mon avis, et que cet avis est aussi partagépar beaucoup de personnes ici.
— Allons donc, tu es fou, mon enfant !
— Pas autant que vous le supposez, mon père. Ainsi, voici un fait dont je puis vous garantir l'exactitude : dans le logement qu'il habite sous un nom supposé, M. de Poblesko reçoit un nombre considérable de lettres ; ces lettres portent les timbres de Berlin, d'Ems, de Bade, de Paris. Que signifie cette correspondance sous un nom supposé, correspondance étendue et qui doit être fort importante ? Ou il se nomme de Poblesko, ou il se norâme Félix Papin ; il n'y a pas à sortir de là. Je soutiens jusqu'à preuve du contraire que ces deux noms sont faux. Autre chose :
toutes les lettres qui lui arrivent dans son logement caché viennent de l'étranger ou seulement de Paris, et par exception ; mais, à la fabrique, il en reçoit des quantités considérables, qui toutes proviennent de J' Alsace et de la Lorraine. Remarquez-»bien, mon père, que je he vous fais pas ici une dénonciation en règle ; les preuves me manquent pour cela. Je ne fais que vous. communiquer des soupçons, ou, comme vous-même le disiez tout à l'heure, des présomptions. -Contraint de quitter Strasbourg, où vous demeurerez
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seul, j'essaie de vous mettre en garde contre un homme, qui, sans doute, a surpris votre religion, auquel vous avez rendu d'immenses services, et qui, si vous n'étiez pas- -instruit, pourrait à Tin moment donné reconnaître ce qu'il vous doitj non-seulement par la plus noire ingratitude, mais, encore la plus lâche trahison. .
— Oui, oui, fit M. Hartmann > devenu pensif ; il y a du vrai dans ce que tu me dis là, mon fils ; jeté remercie de -m* avoir prévenu. Dieu veuille que tu te trompes ; mais, s'il en était autrement, je serais sans pitié pour le misérable qui s'est assis à mon foyer, que j'ai reçu dans, ma famille, avec lequel j'ai partagé mon pain, et qui m'aurait si indignement trompé; Tout cela est horrible, je ne puis y croire. i. Si cela était vrai, quelle guerre ferions-nous donc alors? À quels monstres* à quels scélérats aurions-nous affaire ? Les sauvages de l'Amérique, les cannibales de l'Océanie qui se font une guerre implacable, conservent cependant Une certaine loyauté dans leurs actes ! L'homme ne serait-il donc en réalité qu'une bête féroce? L'éducation trop étendue et mal comprise aboutirait- elle à n'en faire qu'un monstre qui poserait en principe l'abnégation de tout sentiment humain > qui né saurait plus faire la différence du bien et du mal, du juste et de l'injuste, pour qui la vie n'aurait plus d'autre but que la satisfaction des instincts matériels et brutaux ? Non ! cela est impossible ! Les Prussiens sont nos voisins. Gomme-tels, nous les haïssons, ils nous haïssent; ce sentiment est naturel, mais c'est un peuple éclairé, instruit, qui â produit les plus grands philosophes de notre siècle. Ce peuple à l'instinct inné de la famille. Il chérit ses enfants * son'ges-y donc, mon fils ; pour faire la guerre d'espionnage que tu supposes, il faudrait que tout sentiment d'honneur et de dignité, tout - respect humain fût mort chez ce peuple.
L'espionnage est le plus vil et le plus abject degx'é auquel un homme puisse descendre ! Et
ces Prussiens, si entichés de leur noblesse, si à cheval sur leurs droits féodaux et leurs privilèges, consentiraient à se ravaler et à se déshonorer ainsi! De sang-froid, de parti pris, ils s'imprimeraient au front ce stigmate d'infamie ! Mais, quelques victoires qu'ils obtiennent sur nous par ce moyen honteux, ils seraient à jamais déshonorés à la face du monde entier ! Eh quoi ! à la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, ce siècle le plus éclairé et le plus magnifique de toUs* un tel peuple existerait* sans que l'Europe l'eût soupçonné ! Ce serait nous rejeter en plein treizième siècle, remonter aux temps des Barbares ; ce ne seraient plus des soldats que nous aurions à combattre. Non, je te. le répète, je ne veux pas le croire.
— Vous avez raison, toujours raison, mon père. Et pourtant, permettez-moi de vous le répéter; moi aussi, je n'ai pas tort. Vous, si loyal, si grand en toutes choses, vous ne pouvez soupçonner un tel abaissement du niveau moral et 'un© pareille abjection. Cela doit être ainsi ; comment le comprendrionsnous, nous autres Français? nous passons pour être vains, légers, mais nous avons tous au fond du cœur un sentiment qui nous remet tout de suite dans la bonne voie, si, par hasard, nous nous en écartons. C'est le sentiment de l'honneur privé et de l'honneur national. Nés braves, nous ne croyons pas à la lâcheté. Loyaux, nous n'admettons pas la délovauté chez nos adversaires* et cela est tin grand malheur pour nous, mon père, car nous sommes toujours les dupes de notre sentiment et de notre cœur. Comme aux anciens jours, la France, encore aujourd'hui disonsnous,' est assez riche pour payer sa gloire.
L'ennemi vaincu, noua lui tendons la main et il devient notre ami le plus cher. Si, ce que, je l'espère, Dieu ne permettra pas, nous étions menacés d'une seconde bataille dePaviè,nous resterions grands dans'la défaite h et si nous succombions dans la lutte qui s'engage* nous pourrions perdre tout, mais toujours nous
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TJHE POIGNEE DE COQUINS
conserverions l'honneur. Alors 'vous verriez ces Prussiens obséquieux et rampants jeter "brusquement leurs masques d'honnêtes gens pour revenir ce qu'ils n'ont jamais cessé d J ètre, les Teutons et les Borussës- des époques barbares, et organiser chez nous m éthodiquement le pillage des palais,- des chauTmières et des cités. Donnant.un libre cours à leurs instincts rapaces, ils essaieraient de nous ruiner, et, lorsqu'ils nous quitteraient, c'est qu'il ne resterait plus chez nous seulement une petite cuillère d'argent à. voler J.
— Nous n'en sommes pas encore là, mon fils.
— Et j'espère que nous n'y arriverons jamais ; mais enfin, mon père, il faut tout prévoir. Laissez-moi vous quitter avec cette joie au cœur que ce que je vous ai dit vous a assez touché pour que vous vous mettiez en garde contre rhomme qui, j'en ai la conviction intime, vous a joué jusqu'à ce jour et n'est qu'un misérable et un fourbe.
— Soit, mon fils, rien n'est à négliger en ce moment. La prudence est la première vertu que nous devons avoir. Pars . tranquille, je serai prudent.
— Vous me le promettez, mon père.
— Je t'en donne ma parole ; sois convaincu que, si fin que puisse être cet homme, je le forcerai bien, s'il m'a trompé, à ôter son masque.
— Merci, oli ! merci, mon père ! Cette promesse me rend tout mon courage ; malgré la douleur que j'éprouve à me séparer de vous, je me sens presque heureux maintenant.
La porte s'ouvrit.
Mme Hartmann: parut, accompagnée de sa fille.
Elle s'approcha de son mari, et, s'appuyant sur le dossier de son fauteuil :
— Je vous demande pardon, messieurs, ditelle, de troubler votre grave entretien ; mais il est près -de dix heures et demie et il est temps de se livrer au -repos.
— En effet, répondit M. Hartmann, je me
sens un peu fatigué et je eroia que cette, nuit
je dormirai. r. . -.-
— Quant à moi, dit Lucien, en échangeant un regard d'intelligence avec son père, je vous demande la permission de me sauver:
— Comment, te sauver ? s'écria Mme Hartmann. Ne vas -tu pas te mettre au lit, mon fils? . .. -. ,
— Non, ma mère, pas à présent j du moins.
Il faut que je sois à Altënheim à minuit ; mon père m'a chargé d'une commission important© que je dois remplir. " .:.
— Oui, et je compte sur toi pour -qu'elle soit bien. faite.
. — - Mais tu reviendras demain? demanda Mme Hartmann.
^— Je n'ose pas- vous le promettre, ma mère. Il est possible qi^e je sois forcé de res* ter quelques jours à Altënheim. N'est-ce pas, mon père ?
— Effectivement, nos ouvriers s'organisent en ce moment. Tu comprends, chère amie, qu'il faut que Lucien soit là pour tout surveiller; sans cela, nos braves ouvriers commettraient bévue sur bévue, mais sois tranquille, il reviendra le plus tôt qu'il le pourra,
— Oh ! quant à cela, jç vous le promets ; aussitôt que je serai libre, j'accourrai ici.
— Tu nous trompes, Lucien, lui dit sa sœur en se penchant' à son oreille ; toi aussi tu pars, tu nous abandonnes.
— Chut ! curieuse, tu voudrais bien savoir pourquoi je vais à Altënheim, mais je ne te dirai rien, ce sera ta punition. Surtout ne communique pas tes soupçons à notre mère, tu lui ferais trop de peine.
— Pour qui me prends-tu ? Suis-je une enfant? Seulement, je veux connaître la vérité.
— Eh bien, oui, je pars,, il le faut, mais pas un mot, je t'en supplie, petite sœur.
— Bon, bon, vous verrez, monsieur, comme une femme sait garder un secret.
— Oui, fit-il en riant, quand cela lui convient ou qu'elle a intérêt à le faire.
La jeune fille le menaça gentiment du doigt.
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