‹ Le Baron FrederickChapitre 3 sur 50 · COMMENT L'ARAIGNÉE TENDAIT SA TOILE · texte numérisé non relu

COMMENT L'ARAIGNÉE TENDAIT SA TOILE

L'Autriche était vaincue.

Les : résultats imprévus de la bataille de Sadowa l'avaient livrée pantelante aux griffes acérées de l'hyène prussienne.

Impuissant et .humilié, l'empereur d'Autriche avait été contraint de se courber sous l'implacable volonté de son vainqueur et de signer le honteux traité qui le rejetait hors de a Confédération allemande.

.1 Depuis quelques jours, GuillaumelV se trouh** vait à Ems, où il digérait l'immense curée de l'Empire mis à sac.

A cette époque, le roi de Prusse était un homme d'environ soixante-neuf ans, d'une taille bien au-dessus de la moyenne, sec,, nerveux, plutôt laid que beau. Son œîl, brillant arfois de fauves lueurs, disparaissait presque constamment, perdu derrière des cils épais et -sous ses sourcils abondants. Ses favoris en hérisson et ses moustaches ébourifféeslui donnaient au premier aspect une ressemblance frappante avec le jaguar, ce tigre américain/

Boutonné depuis le haut jusqu'en bas,, gourmé et pour ainsi dire ficelé dans une capote

bleue à deux rangs de boutons d'argent, il portaitdes épaulettesdemême métal, à graines d'épinards. Un passe-poil rouge accompagnait le collet et dessinait les manches de cette capote qui,, par une ouverture, pratiquée à cet effet comme dans les tuniques de nos anciens: sergents de ville, t laissait passer la poignée et la dragonne de son épée dont le fourreau tombait droit le long du vêtement.

'Le surplus de son costume se composait d'un pantalon gris de fer, avec le passe-poil d'un rouge sanglant.

Ses manières et ses allures 1 , triviales et presque grossières, étaient celles, d'un vieux soldat.

De plus, il affectait en parlant la prononciation nasillarde du grand Frédéric dont il a faitson modèle.

Chaque jour on le voyait sur Le Cursaal se promener silencieusement, seul, jetant autour de lui des regards sournois, comme un. fauve qui guette, et suivi à dix pas en arrière par deux laquais à face patibulaire, dignes serviteurs de ce monarque cauteleux qui résume en lui la froide cruauté des Teutons, l'orgueil brutal des Germains et l'avarice sordidement judaïque et légendaire des: Hohenzollern. .

Le. jour où commence l'histoire que nous entreprenons de; raconter, après avoir bu

fi

;' ii

son verre (Teau, ainsi qu'il le faisait chaque matin, le roi venait d'apparaître sur le Cursaal, mais cette fois il n'était pas seul.

Il était accompagné d'un homme d'une taille élevée, aux traits heurtés, aux cheveux courts et rares sur le front, aux yeux glauques, dont le regard sans cesse errant ne se fixait jamais. Les poils rudes de sa moustache coupée en brosse ne cachaient qu'à demi la torsion sardonique de sa bouche aux lèvres charnues dont le rire, qu'il essayait vainement de rendre bonhomme, ne parvenait qu'à donner à son visage une indicible expression de fourberie railleuse.

La morgue et la roideur de ce personnage le faisaient, bien qu'il portât un costume civil, reconnaître pour un officier prussien.

Cet homme était le ministre, le confident, Y aller ego du roi, le sombre conseiller dont les perfides insinuations poussaient incessamment son maître dans la voie ténébreuse, où quelques années plus tard celui-ci devait, s'enfoncer dans le sang jusqu'aux genoux. C'était Thomme enfin qui, patriote et démocrate au début de sa carrière, avait renié toutes ses croyances; que ses flatteurs ont eu Y audace de comparer à Richelieu, et qui n'est même pas la caricature deMazarin.

Pendant près d'une demi-heure, le roi et

redressa la lête et fit un geste d'assentiment.

Le ministre, sans insister davantage, recula d'un pas en arrière, salua en s 'inclinant profondément, et laissant son maître continuer seul sa promenade, il se- retira en lui lançant à la dérobée un regard de triomphe.

C'était un noble seigneur que ce ministre, et, bien que sa fortune ne répondît pas encore à ses prétentions, toutes féodales, et surtout à ses vues ambitieuses, il était de vieille race et portait le titre de comte.

Sans nul doute, ses ancêtres devaient faire partie de ces nobles à aire d'épervier qui détroussaient les voyageurs, allaient à la proie, et que Frédéric Barberousse bro} T a dans leurs burgs féodaux sous sa puissante épée.

Probablement aussi le descendant de ces nobles écorcheurs rêvait de ressusciter ces beaux temps du moyen âge, et c'est dans ce but qu'il s'était mis à l'œuvre avec une si furieuse ténacité ; s'essavant d'abord sur le Danemarck, puis sur l'Autriche, puis sur les petits États de la Confédération germanique, afin de procéder plus tard en grand à l'écrasement de la civilisation moderne.

Donc, ainsi que nous l'avons dit, le comte, après avoir quitté son maître, s'éloigna à grands pas, s'enfonça dans les rues les plus désertes de la ville,- puis, arrivé devant une

le ministre s'entretinrent à voix basse, avec ! maison de médiocre apparence, mais con-

ùne animation toujours croissante.

Le roi marchait la tête légèrement penchée sur la poitrine. Du bout de sa botte,, il poussait avec un geste impatient les cailloux qui se rencontraient sur ses pas.

Le ministre, sans hausser la voix, mais avec des mouvements obséquieux, des sourires s er viles, 'semblait insister près de son maître sur une demande qu'il lui adressait sans doute et que celui ci s'obstinait à refuser.

Mais enfin, comme cela arrive toujours, lorsqu'un caractère faible et incertain se trouve aux prises avec un autre plus fort et plus résolu, le roi, de guerre las, s'arrêta,

struite entre cour et jardin, il s'arrêta devant une porte basse pratiquée dans le mur de ce jardin, jeta autour de lui un regard investigateur pour s v assurer que personne n'observait ses mouvements.

11 ouvrit cette porte avec une clef microscopique qu'il retira d'une des poches de son gilet, et referma la porte derrière lui.

lise trouva alors dans un jardin assez vaste, construit à la française, et qui, sans doute abandonné depuis longtemps, ressemblait presque à un bois, tant les arbres et arbustes qui le composaient avaient jeté dans toutes les directions des rejetons parasites.

Le ministre s'engagea dans une sorte d'allée qu'il parcourut d'un pas hâtif dans toute sa

longueur.

Après quelques minutes, il déboucha sur une vaste pelouse qui s'étendait derrière la

maison.

Là, se trouvaient installés comme dans un camp provisoire, une centaine de soldats revêtus de l'uniforme prussien.

En apercevant le comte, il se levèrent l'espectueusement, se placèrent en haie sur son ' passage et lui firent le salut militaire.

Le comte, rendit ce salut d'un geste machinal, monta quelques marches d'un perron en assez mauvais état, posa la main sur le loqueteau d'une porte, mais, au moment de l'ouvrir,, il se retourna.

— Capitaine Schultz, dit-il à un officier qui, le petit doigt de la main gauche sur la couture du pantalon et la main droite au casque, se tenait immobile, au bas du perron, mon secrétaire vous a-t-il communiqué ' mes ordres ?

— Oui, Excellence, réponditle colosse, — le capitaine avait plus de six pieds, — plus semblable à un automate qu'à un homme.

— À dix'heures, ce soir, soyez prêt. Maintenant, allez.

Le capitaine se retourna tout d'une pièce et rejoignit d'autres officiers qui se tenaient roides et immobiles à quelques pas plus loin. Le comte poussa la porte, pénétra dans le corridor et de là dans un vaste cabinet où il s'assit dans un large fauteuil, derrière une table couverte ou plutôt encombrée de papiers et de dossiers soigneusement étiquetés et rangés avec un soin méticuleux.

Ce cabinet était éclairé par deux grandes fenêtres, devant lesquelles tombaient d'épais rideaux, qui ne laissaient pénétrer qu'un jour presque crépusculaire. ^

A une petite table, placée dans un des angles de la pièce, écrivait un homme à la figure de fouine, dont les cheveux du blond le plus fade tombaient en longues mèches graisseuses

sur le collet de son habit étriqué, aux coutures blanches de vétusté et réparé aux coudes. Aussitôt qu'il aperçut le comte, cet homme se leva comme poussé par un ressort, salua en se courbant en deux comme s'il eût voulu faire la culbute, puis il reprit sa place sur sa chaise et se remit à sa tâche, un instant interrompue. • ■

— Quoi de nouveau, herr Muller ? dit le comte.

— Rien, monseigneur, répondit le scribe en se levant et saluant de nouveau, puis il se rassit.

— Il n'est venu personne?

— Personne , monseigneur , répondit le scribe, se relevant et resaluant.

Rien n'était plus singulier que les mouve-

: monts automatiques et compassés de ce digne

homme qui, chaque fois que son maître lui

adressait la parole, se croyait obligé de se

lever, de saluer et de se rasseoir.

La conversation eût-elle duré plusieurs heures, jamais il n'eût manqué d'accomplir à chaque interpellation ce qu'il considérait de sa part comme un devoir impérieux.

Plus, d'une fois, le comte lui avait fait des observations à ce sujet, mais jamais le secrétaire n'avait voulu en démordre. Aussi le ministre avait-i). fini par le laisser libre d'agir à sa guise.

— Vous savez, herr Muller, dit le comte avec intention, que je veux être prévenu aussitôt que les personnes que j'attends seront arrivées.

— Je me suis conformé en tout aux ordres de Votre Excellence, monseigneur.

— • N*avais-je pas convoqué pour aujourd'hui certaines personnes qui désirent m'adresser des. demandes?

— J'ignore, monseigneur, quelles sont les personnes qui ont été convoque.es par Votre Excellence, mais l'antichambre est pleine de gens qui semblent, pour la plupart, venir des parties les plus éloignées de la Prusse. Il sont bien une trentaine. Parmi eux se trouvent

rr

tl

plusieurs- femmes. Tous, du reste, sont munis de pressantes lettres de recommandation pour Votre Excellence .

Un sourire de railleuse satisfaction illumina comme un éclair dans la nuit sombre , ; le visage renfrogné du ministre.

— S'il, en est: ainsi, dit-il, ne faisons pas attendre ces personnes plus longtemps. Introduisez-les- immédiatement et faites-les entrer par ordre alphabétique. Je n'ai au reste que quelques mots à dire à chacune d'elles.

Eh! mais, à propos, les bons sur la trésorerie, que je tous ai demandés, sont-ils prêts?

. — Les voici, monseigneur.. IL y en a cinq I cents. Ils sont, ainsi que vous m'en avez donné l'ordre, de cinq mille, dix mille, vingt-cinq mille et cent mille thalers, tous payables au porteur, dans les principales maisons de banque de Paris, Metz, Nancy, Mulhouse, etc....

— Très-bien, herr Muller, dit le comte, en feuilletant les Masses de bons de la trésorerie, qu'il plaça ensuite sur la table et sur lesquels il posa un presse-papier.. Maintenant faites entrer ces solliciteurs.,. N'oubliez pas cependant que si les personnages que j 'attends arrivaient durant ce temps, je tiens à les voir immédiatement.

— Yotre Excellence sera obéie, monseigneur.

Le scribe salua et sortit à reculons.

Le comte se leva et alla s'adosser à la cheminée.

— Tous ces individus me sont fort recommandés, murmura-t-ilen parcourant des yeux un papier écrit en chiffres. On me les représente comme des gens actifs, intelligents, sans scrupules, pauvres,, avides et résolus à ne

.reculer devant rien. pour atteindre la fortune. Le moment arrive où s'engagera la grande partie que je prépare depuis si longtemps. Il est temps enfin que tous les fils de l'immense réseau dont j'ai couvert la France soient reliés entra eux et que je le& tienne dans ma main.. Qui saurait prévoir les événements qui d'ici à quelques mois peuvent surgir ? Il faut

être prêt. Et puis, au besoin, ne puis- je pas aider le^hasard ? «Aide-toi, le ciel t'aidera, » a dit un sage. Et je m'aide autant que je puis, ajouta-t-il en* riant,, car cette fois ce ne sont plus des soldats que je vais envoyer, ce sont des chefs...

Eu ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et la portière fut soulevée. Un homme parut, et les audiences commencèrent,

Elles continuèrent sans interruption pendant toute la journée. Ce ne fut que vers six heures du soir que le dernier solliciteur quitta le cabinet du comte.

Chacun de ces personnages, chargé sans doute par le ministre de quelques missions ténébreuses, emportait avec lui un ou plusieurs des bons de la trésorerie.

Le comte passa alors dans une salle à manger voisine de son cabinet, et se fit servir immédiatement à dîner.

Le ministre du roi de Prusse est grand mangeur, et surtout grand buveur. La station qu'il fit à table fut longue. Lorsqu'il se- leva pour rentrer dans son cabinet,, ses joues légèrement enluminées, témoignaient qu'il s'était arrêté sur la limite précise, non pas de la tempérance, mais de l'ivresse.

Chez cet homme, dans les veines duquel

coulait du fiel au lieu de sang, la digestion

était laborieuse, l'âme au lieu de s'égayer

s'attristait. Le visage devenait plus sombre.

IL s'assit.

Une pendule de style Louis XIV, posée sur un piédouche, sonna lentement dix heures.

. Au même instant, un bruit semblable au roulement d'un tonnerre lointain et qui se rapproche rapidement, se fit entendre au dehors. Le bruit cessa devant la maison, puis des pas pesants résonnèrent dans l'antichambre.' On entendit plusieurs crosses de fusil se reposer sur les dalles.

La porte s'ouvrit, et herr Muller montra sa longue personne par l'entrebâillement.

— Monseigneur est-il disposé à recevoir le

LE BÀROîï FREDERICK

baron de Stanbowî dit-il '.d'une voix obséquieuse.

Qu'il entre, répondit 1$ comte, mais qœ j

l'escoi^te ne s'éloigne pas.

La personne annoncée sons le titre de baron de Stanbow, et qui avait pu entendre cette recommandation, pénétra alors dans le cabinet, salua respectueusement le comte., puis elle se redressa et demeura immobile et .roide comme un soldat sous les armes.

Le baron était un homme de vingt-trois ans environ.

Superbe cavalier dans toute l'acception du mot, il résumait en sa personne toutes les beautés de la race germanique pure. Toutefois, ses traits pâles, fatigués, défaits, ses yeux alanguis, montraient chez ce jeune homme, soit une grande douleur morale non encore étouffée, soit les lassitudes d'une 'dépravation précoce.

Peut-être v avait-il en lui de l'un et.de l'autre.

IiC comte l'examina un instant à la dérobée, puis fixant sur lui son regard glauque, il lui dit d'une voix douce et avec un indicible accent de bonhomie :

— Vous êtes le baron Frédéric de Stanbow, monsieur?

— Oui, monseigneur.

— Veuillez approcher.

Le baron "fit quatre pas en avant et .s'arrêta en fnce du ministre dont la table seule le séparait.

— Monsieur le baron, -reprit le comte, dont la voix devenait de plus en plus douce et les manières se faisaient plus' affables,, il y a quelques jours seulement que j'ai été informé par hasard de la dure réclusion à laquelle vous êtes «condamné. La ipersonne qui m'apaiié de vous semble vous porter un si vif intérêt que je n'ai pu résister au désir que me témoignait celte personne, et j'ai pris sur vous et sur les émises qui ont amené votre détention les renseignements les plus précisât les plus minu- Iu-ux.

— Monseigneur !... murmura le baron avec embarras.

— Oui, je sais. Vous avez eu une jeunesse, .. comment .dirai-je ?...<. orageuse, si orageuse même que votre faamille, épouvantée de vos désordres, a porté au roi une plainte foudroyante contre vous.

— Monseigneur ! . . .

— Oh! .permettez, monsieur le baron. Je ne me pose pas devant wus en pédagogue.

Eh;! mon Dieu! moi aussi., j'ai eu mne jeunesse orageuse. Moi aussi, j'ai jeté l'argent par toutes les fenêtres; j'ai eu des intrigues, et pourtant, vous le voyez, auj-oiUîrd'hui.^,... Seulement, entre nous soit dit, ^ous avez été im peu trop -vite. Mis il y a. deux ans à peine en possession de votre fortune, vous vous êtes -ruiné, sans même -savoir ^comment. Et alors, à bout de. ressources, ayant pendu tout . crédit — ce n'est pas moi qui dis -cela, remarquez-le bien, c'est la plainte ^adressée ,au roi, — vous n'auriez pas hésité pour continuer quelque temps encore cette iolle existence, à contrefaire d'honorables signatures.

— ,Oh ! monseigneur ! en effet... .

— Ceci est grave, monsieur le baron, d'autant plus grave que votre père,, dit-on, en est mort de chagrin. Aussi, SaMajesté le roi, grâce à la bienveillance qu'il conserve pour votre famille, et afin de ne pas vous laisser publiquement déshonorer le nom de vos ancêtres, vous a-t-il condamné à terminer vos jours dans une forteresse. Mon embarras est extrême., je ne vous le cache pas, mon cher baron : je voudrais vous être utile et, je vous l'avoue, je ne sais que faire. Voyons. Tout cela est-il vrai ? Qu'avez-vous à objecter?;

— Uicn monseigneur, murmura le jeune homme d'une voix tremblante. Le châtiment est juste et mérité. Cependant, puisque. Votre Excellence daigne m'interroger, j'oserai, si elle me le permet, implorer d'elle une grâce.

— Une grâce ! fit le comte avec un feint intérêt.

îi

— Monseigneur, je suis bien jeune. Ma punition durera peut-être bien longtemps encore. Les souffrances que j'endure sont intolérables. Daigne le roi mettre le comble à ses bontés en ordonnant immédiatement mon exécution. Ma mort aura racheté ma vie.

Il y eut un assez long silence entre les deux interlocuteurs.

Le jeune homme suivait d'un regard anxieux le tout-puissant ministre qui, les bras derrière le dos, la tête penchée sur la poitrine, marchait à grands pas dans le cabinet, plongé en apparence dans les plus profondes réflexions.

Enfin le comte s'arrêta devant le jeune homme, et fixant sur celui-ci un regard qui lui fit baisser les yeux.

— Ainsi, c'est la mort que vous implorez, lui dit-il d'une voix douce.

— Oui, la mort, la mort par grâce, monseigneur, répondit- il avec des larmes dans la voix.

Le comte sourit; son visage s'éclaira; ses traits s'adoucirent encore.

— Vous souffrez donc bien? lui dit-il.

— Un martyre de toutes les heures, de toutes les secondes, monseigneur ; un martyre si effroyable qu'il me faut toute la force de ma volonté pour m'empêcher de me briser le crâne contre les murs de ma prison.

— Et si je vous les ouvrais, les portes de cette prison? reprit le comte en pesant sur chaque mot* Si je vous rendais à la vie? Si je faisais renaître l'avenir qui s'est si brutalement fermé devant vous ? En un mot, si je vous faisais libre et riche ?

— Oh! monseigneur, murmura le jeune homme, dont tout le corps était agité par un mouvement convulsif et dont le front s'humectait de larges gouttes de sueur. Tant de bonheur me serait-il réservé? Oh î non, c'est impossible !

— Rien n'est impossible à qui veut fermement, répliqua sentencieusement le sinistre tentateur.

— Monseigneur, pardonnez-moi ces paroles qui s'échappent malgré moi de mon cœur chargé d'amertume. Je n'ose croire à cet avenir dont vous me parlez... Moi retranché du nombre des vivants ! Vous raillez, monseigneur... Si je pouvais un instant supposer que ce que vous daignez me dire fut vrai... Mais non. Cela n'est pas : cela ne saurait être.

— Pauvre nature .humaine, fit le comte, comme s'il se parlait à lui-même; le doute sera-t-il* donc toujours au fond de tous les sentiments? Voyons, répondez nettement, monsieur le baron de Stanbow, répondez comme je vous interroge : je vous le répète, il ne tient qu'à vous d'être libre et riche.

— Oh ! alors,, monseigneur, tout de suite., reprit-il d'une voix étouffée.

— Tout de suite ? Soit ! reprit le comte redevenant subitement froid : je ne vous ai pas dit : vous êtes libre; mais il ne tient qu'à vous d'être libre, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Cela suppose... une convention... une condition... enfin, une sorte de pacte entre nous.

— Condition, convention ou pacte, j'accepte tout, monseigneur, tout, pour être libre ; respirer enfin l'air pur, voir d'autres hommes que mes geôliers; errer à ma guise, au milieu de la foule indifférente, mais dont chaque individu sera pour moi un ami inconnu... Oh! monseigneur, ne rétractez pas vos paroles ! Rendez-moi cette liberté que vous m'avez laissé^ entrevoir, lorsque l'espérance même m'avait abandonné; demandez- moi en retour ce que vous voudrez. Je suis prêt à tout pour être libre, quoi que vous m'ordonniez, quoi que vous exigiez de moi... Je le ferai, sans hésitation, sans crainte, sans remords.

— Allons, dit le comte, avec un accent d'imperceptible raillerie, je vois que je ne me suis pas trompé sur vous et que nous pouvons nous entendre. Ecoutez-moi, baron de Stanbovv ; aussitôt que vous aurez quitté ce cabinet, vous serez libre et vous emporterez dans votre portefeuille deux bons de la trésorerie,

Le capitaine Sohulz ne manqua, pus de la saluer avec la courtoisie à la fois guindée et respectueuse hiiVKuelle

au* officiers allemands. (Paire '19.)

chacun de cent raille tlialers. Chaque année vous recevrez une pension de vingt-cinq mille thalers, et, lorsque votre mission sera accomplie, je me charge de rétablir votre fortune complètement, soit par un mariage, soit autrement.

— Il s'agît donc pour moi d'une mission, monseigneur?

— Écoutez-moi sansm'infcerrompre. Quelle qu'ait été votre existence passée, vous n'avez

pas oublié sans doute l'antagonisme, tranchons le mot, la haine héréditaire qui existe entre la Prusse et la France. Vous n'avez pas oublié, sans que je veuille ici faire un cours d'histoire et remonter trop haut, les humiliations dont nous ont abreuvés les Français sous le règne du premier Napoléon, la ruine de notre pays, son démembrement, la dévastation de nos campagnes et la terrible défaite enfin qu'ils nous ont fait subira Iéna.

— Je ne serais ni gentilhomme, ni Prus-.

sien y monseigneur, si j'avais oublié cette haine .

— Eh bien ! un autre Napoléon occupe en ce moment le trône de France, Cet homme tient à la fois de Caligula, de Claude et de Néron. On ne sait qui prime en lui de l'orgueil, de la lâcheté, de la férocité ou de la sottise. Jamais plus belle occasion ne peut être offerte à la Prusse deprendre sa revanche. La France, si forte, si puissante il y a dix ans, est aujourd'hui complètement démoralisée. Toutes les vertus qui font la force d'un peuple ont été systématiquement mises à néant par un gouvernement imbécile. Les talents son tenus à l'écart, les hommes de cœur jetés en prison ou envoyés en exil. Les vices les plus honteux se prélassent au grand jour. Le désordre est partout, dans les finances, dans l'armée. Les mœurs se sont corrompues. Enfin, les choses en sont arrivées à ce point, qu'au premier choc, la France devra s'écrouler comme un colosse miné par sa base. Le mal est sans remède. L'occasion de cette revanche, que la Prusse guette depuis si longtemps, s'offre enfin à elle. Depuis plusjeurs années, j'ai éparpillé sur le territoire français des milliers d'agents, intelligents, dévoués, qui, placés à tous les degrés de l'échelle sociale, tout en fomentant la discorde, en activant la dépravation * me tiennent au courant de tout ce qui se fait, comme de tout ce qui se dit, de tout ce qu'on veut faire. A 'ces agents, le temps est venu de donner des chefs, afin que, lorsque l'heure sonnera, chacun soit prêt à agir de concert et à bâter le succès de cette revanche qui ne sera complète que par la ruine totale de ce pays exécré dont l'Europe entière désire la perte et % dont nous nous partagerons les lambeaux.

Vous le voyez, baron, je vous parle franchement et sans mots couverts, car je suis sur de vous. Il faut, dès à présent, que vous soyez à moi, et cela, comme disent les jésuites, Perindeaccadaver.

'Du reste, ajouta-kil, en s ? approchant d'une

fenêtre et soulevant un rideau, voyez ce piquet. Au cas d'un refus, dit-il, il m'assurera de votre personne, et je vous aurai ainsi, fit-il d'une voix railleuse, accordé la grâce que vous me demandiez d'abord. Si vous acceptez, au contraire, toutes les promesses que je vous ai faites seront rigoureusement tenues. Répondez-moi donc en deux mots. Consentez-vous à être l'un de ces chefs que je destine à nous assurer la victoire?

— J'accepte, monseigneur, j'accepte, parce que la mission que vous daignez me confier est sainte et que, dans une cause comme celle que vous me chargez de défendre, la fin justifie les moyens... Elle ennoblit tout, même le rôle d'espion, car c'est à mes yeux le rôle du dévouement.

Un sourire machiavélique plissa les lèvres du comte.

— Ne vous y trompez pas, monsieur le baron, dit-il ; de près ou de loin je ne vous perdrai pas de vue. D'ailleurs vous correspondrez avec moi, directement, chaque mois.

— Où dois<-je me rendre, et quand dois-je partir, monseigneur?

— Vous partirez tout de suite. Vous vous rendrez directement en Alsace que vous ne

quitterez que d'après mes ordres Vous

parlez plusieurs langues, je crois?

— Oui, monseigneur, le français, l'italien, le russe et le polonais. Ma nourrice était des environs de Varsovie. Les premiers mots que j'ai balbutiés l'ont été en polonais. Cette langue est pour moi presque la langue maternelle.

— Pardieu, voilà qui est parfait. N'oubliez pas ceci : Vous êtes un Polonais, recherché par la politique russe. Vous avez, à grand'peine, échappé aux poursuites exercées contre vous. Toute votre famille a été massacrée dans la dernière insurrection. Vous êtes dénué de tout et vous venez chercher en France un refuge. Les Français ont la sottise d'accueillir les î^éfugiés de tous les pays, de leur accorder des secours et de les regarder comme

LE BAROW FREDERICK

des frères. Vous vous nommerez Ladislas Stanbowitch. A vous, maintenant, de broder sur ce canevas et de vous rendre le plus intéressant possible. Voici deux traités de chacune cent mille thalers; voici, de plus, les chiflres dont vous vous servirez pour correspondre avec moi. Je ne vous fais aucune recommandation de prudence et dé fidélité, car, au premier mot qui vous échapperait, touchant la mission dont vous êtes chargé, fussiez-vous dans les entrailles de la terre, au milieu d'une armée de cent mille hommes, que vous n'échapperiez pas à ma vengeance.

Maintenant, pas un mot de reconnaissance.

Des actes. Partez. La chaise de poste qui vpus a amené ici vous conduira à un point rapproché de la frontière de France. Adieu,

Le jeune homme sortit en chancelant, comme un homme ivre, se heurtant contre tous les meubles et froissant entre ses doigts les papiers qu'il venait de recevoir.

Le comte le suivit des yeux avec une expression indéfinissable, et lorsque le jeune homme eut disparu, il murmura avec un accent empreint à la fois d'amertume et de raillerie.

— Je crois que cette fois j'ai trouvé l'homme qu'il me faut.

Puis il posa le doigt sur un timbre.

Herr Muller parut.

— Dites au capitaine Schulz de venir me parler.

Herr Muller salua et sortit.

Au bout d'un instant la porte s'ouvrit, et le capitaine Schulz parut sur le seuil, roide, le haut du corps en arrière, la main droite à son casque et la gauche collée à la couture du pantalon.

— Approchez, capitaine, dit le comte.

L'officier fit automatiquement' trois pas en

avant et s'arrêta brusquement en face du comte.

.— C'est vous, capitaine, qui commandez le détachement qui se trouve dans ce jardin ?

— Oui, monseigneur.

— Suivant les ordres que j'ai donnés, vos hommes ne sont pas sortis par la ville? Per- . sonne ne les a vus ?

— Non, monseigneur. Ils sont arrivés ici de nuit. Leur présence à Ems est complètement ignorée.

— Fort bien. Il faut que dans une heure vous ayez quitté la ville. Je ne veux pas "que l'uniforme de la garde royale soit vu à Êms.

Cela donnerait lieu à des conjectures et à ; des suppositions qui ne doivent pas être faites. Une locomotive chauffe en gare. Un train est préparé pour vous conduire directement à Berlin. Emmenez avec vous les hommes du piquet qui ont escorté la chaise de poste amenant ici un prisonnier. Dans dix

. minutes vous devez avoir quitté cette maison ; dans une heure la ville. Est-ce compris?

— Oui, monseigneur..

— En ce cas, allez;

Le capitaine tourna tout d'une pièce sur ses talons .et se retira du même pas automatique qu'il avait pris en pénétrant dans le cabinet. '

Dix minutes plus tard, herr Muller vint avertir le ministre qu'il ne restait plus un soldat dans la maison.

Puis il annonça en s'inclinant profondément, selon son habitude :

— Son Excellence Monseigneur le comte de Brisgaw.

Ce personnage fit immédiatement son entrée.

Figurez-vous un petit homme rondelet, grassouillet, à la face rubiconde, épanouie par un éternel sourire ; aux petits yeux gris, vifs et pétillants de malice; à la bouche nârquoise; toujours fringant, sautillant et flottant entre quarante et quarante-cinq ans; Vous aurez le portrait du comte;

— Eh ! arrivez dbnc, mon cher comte, fui dit le ministre dès qu'il l'aperçut. Sacrement ! j'étais impatient de vous voir.

— Ah! pardieu! Excellence, il ne tenait : qu'à vous de me Voir plus tôt. L'envie ne

■ J I M» ^-=1 ift jjg - m - -^ ^

me manquait pas de vous faire visite, mais.., les affaires...

— Ah! oui, les affaires! Parlons-en un peu, mon cher Brisgaw, et surtout des vôtres, qui me paraissent un peu brouillées.

— C'est-à-dire, fit le bonhomme en riant, que le diable lui-même ne les débrouillerait pas. Ces damnés de Français viennent encore

de me refaire de cent mille thalers sur la dernière vente de chevaux que je leur ai livrés.

— Vous courez donc toujours le pays? — . Dame ! il le faut bien. Depuis longtemps

ma légitime s'en est allée à tous les diables. Il m'a fallu profiter de mes connaissances en hippïatrique pour tâcher de refaire dans mon âge mur ma fortune si fortement compromise par une jeunesse un peu orageuse. Mais, décidément, les Français sont plus forts que moi, et si le diable ne me vient en aide, je serai forcé de chercher une autre planche de salut.

— Eh bien ! mais, si je vous venais en aide, moi?

— $h ! eh ! vous êtes un peu cousin du diable, mon cher comte, je tous avoue que cela m'arrangerait beaucoup, fit-il en éclatant d'un gros rire.

— Cousin ou non du diable, mon cher Brisgaw, vous savez que depuis longtemps je

* vous suis acquis et prêt à. vous servir en toute circonstance. Déjà plusieurs fois je n'ai eu qu'à me louer de votre fidélité dans les missions que je vous ai confiées sur les frontières françaises.

-T- Est-ce d'une mission, semblable que vous voulez. me charger? Parbleu, je suis merveilleusement disposé pour cela et vous me prenez dans un bon moment. Je veux absolument me venger de ces coquins de français contre lesquels, depuis dix ans, je lutte vainement de finesse.

— Eh bien ! voilà qui ^arrange, à mer- - veille. 11 s'agit tout sïmpliaa&eflst de faire pour

moi en grand ce que, jusqu'à présent, vous n'avez fait qu'en petit.

— Je saisis parfaitement votre pensée. A compter d'aujourd'hui, je deviens maquignon ; je vends des chevaux du Mecklembourg et du Luxembourg, je cours les foires et les villages d'Alsace et de Lorraine. Je vois tout, j'entends tout, je brouille tout et vous raconte tout. Est-ce cela?

— Parfaitement. Il n'y a que vous pour savoir deviner ainsi et comprendre à demi-mot.

— Oui, oui, fit-il ; toujours à demi-mot !

Ah ! dame ! Je comprends vite, mais je me fais payer cher. Ecoutez donc; c'est qu'aussi, je ne suis pas un croquant...

— Soyez tranquille, mon cher BrisgaAV, je vous traiterai en gentilhomme. En attendant, avant que vous vous remboursiez sur les Français, faites-moi le plaisir d'accepter de moi les cent mille thalers qu'ils vous ont fait perdre.

— Ai-je dit thalers? répliqua finement le gros homme.

— Thalers ou doubles thalers, peu importe entre nous, mon cher comte.

— Allons, ceci arrive comme la manne dans le désert, répondit-il en serrant précieusement dans son portefeuille les bons que lui avait remis le ministre. Quand dois-jeme' mettre à l'œuvre ?

— Ma foi, quand vous voudrez. Le plus tôt sera le mieux.

— Bon. C'est entendu. Dès demain j'entre en campagne. Rapportez- vous-en à moi pour leur en faire voir de toutes les couleurs cette fois, à vos Français; Je baragouine le jargon alsacien comme un pur Strasbourgeois ; si par hasard vous me rencontriez ainsi, vous ne me reconnaîtriez plus et vous me prendriez pour un welche authentique.

— Je compte sur vous, mon cher Brisgaw.

Quant à votre fortune, elle est entre bonnes mains. .

— Ah çà! cher ami, c'est moi qui ne vous reconnais plus en ce moment. Vous devenez

diablement généreux. Ce n'est pas cependant votre habitude.

Bast! fit le ministre avec un mauvais

sourire, c'est que, moi aussi, j'espère me faire rembourser par les Français... Avezvous toujours notre ancien chiffre?

— Pardieu !

— C'est toujours. le même. Tous les mois, au moins, vous m'enverrez une lettre.

— C'est entendu. Et maintenant...

— Maintenant, mon cher Brisgaw, adieu et bonne chance.

— Rapportez-vous-en à moi, fit le gros homme, en se frottant joyeusement les mains... Ah! messieurs les Français, nous allons voir...

Et il sortit du. cabinet.

— Mme la baronne de Steinfeld, annonça herr Muller, avec la salutation obligée

— Faites entrer madame la baronne de Steinfeld, dit le comte, puis il ajouta à voix basse : Réussirai-je aussi facilement avec cette femme?

Page 1