‹ Le Baron FrederickChapitre 4 sur 50 · UNE NUIT DUN PREMIER MINISTRE · texte numérisé non relu

UNE NUIT DUN PREMIER MINISTRE

Madame la baronne de Steinfeld était une de ces blondes filles d'Àrminius dont le type a fourni à Gœthe sa poétique création de Marguerite, et que le génie de Shakespeare avait deviné dans Ophélia.

Grande, svelte, cambrée, les ondulations serpentines de sa démarche avaient ce je ne sais quoi de particulier aux Andalouses et qui les rend si irrésistibles.

Son visage, d'un ovale parfait, était encadré par les boucles soyeuses d'une magnique chevelure de ce blond aux reflets cendrés, particulier aux races du nord.

Ses grands yeux bleus, aux reflets alanguis

et rêveurs, étaient bordés de longs cils qui formaient ombre sur ses joues, dont la peau,, d'une finesse et d'une transparence extrêmes, avait des reflets de pêche.

Sonnez droit, un peu" court, aux ailes roses et mobiles, surmontait une bouche aux contours déliés, aux lèvres un peu charnues et d'un rouge sanglant, qui laissaient apercevoir, en s'entr'ouvrant, une double rangée de dent* petites, fines et blanches comme celles d'un jeune chien.

Son menton, un peu carré, était séparé par une fossette, sur laquelle, par un singulier hasard, la nature avait posé un grain, gros comme l'œil d'une mouche et d'un noir brillant.

Ses mains un pou longues, aux doigts effilés, aux ongles roses, étaient d'une blancheur extrême. Ses pieds, cambrés et mignons, coquettement chaussés, étaient d'une peti-.

tesse étonnante, contrairement à ce qui se rencontre généralement en Allemagne.

La baronne avait vingt-sept ans alors; mais, comme toutes les blondes, lorsqu'elles sont réellement belles, c'était à peine si elle, en paraissait vingt-deux.

Son costume, à la fois très-riche et d'une grande simplicité, était celui d'une personne qui vient de faire un long voyage, sans que pour cela il eût perdu de sa fraîcheur.

Lorsque la baronne de Steinfeld pénétra dans le cabinet, le ministre s'avança au-devant d'elle et, après l'avoir respectueusement saluée, il la conduisit à un fauteuil où il la fit asseoir en lui disant :

■— Tout d'abord, madame la baronne, veuillez m'excuser si je vous reçois a une heure aussi avancée de la nuit. Je suis tellement accablé d'affaires de toutes sortes, que, malgré mon vif désir de vous recevoir plus, tôt, j'ai été contraint de vous fi^er cette heure,

— Un grand ministre comme vous . l'êtes^

monsieur le comte, ne doit pas d'excuses au solliciteur qui lui demande une entrevue. Vo-

tre Excellence a daigné accueillir favorablement la supplique queje lui ai adressée, quitter un instant ses travaux pour s'occuper d'une personne qu'il ne connaît pas et qui doit, na-

turellement, lui être indifférente. C'est donc à moi de remercier Votre Excellence,

— Vous vous trompez, madame, en supposant que vous m'êtes inconnue et surtout indifférente. Je vous connais beaucoup, au contraire ; le roi, que j'ai l'honneur de représenter devant vous, s'intéresse vivement, croyez-le, madame, à la veuve du général de Steinfeld.

Eh! quoi, monseigneur, réellement» vous

me connaissez ?

— Jugez-en, madame. Lorsque votre mari mourut, il y a cinq ans, un intendant infidèle disparut en dérobant un testament qui vous nommait légataire universelle de tous les biens du général. Ce testament n'a pas été retrouvé et comme, aux termes de votre contrat de mariage, au cas où votre mari mourrait intestat, il était stipulé que vous n'auriez d'autres droits à sa succession que celui de reprendre votre dot, et que ses biens passeraient à son frère jusqii'à la majorité de votre fils, si vous en a!viez un ; fils auquel il serait alloué une pension alimentaire de trois mille florins par an ; tous les biens et propriétés immenses que possédait votre mari en Silésie sont passés entre les mains du frère puîné du général, le chevalier de Steinfeld, chargé d'affaires de Prusse en Suède. N'est-Ge pas cela, madame?

— Hélas! oui, monseigneur. Votre Excellence n'a pas dit un mot qui ne fût vrai. Vous êtes parfaitement renseigné.

— Plus encore que vous ne le supposez, madame. Cet intendant infidèle qui a disparu à la mort du général, que vous avez vainement cherché et sur lequel il vous a été impossible d'obtenir aucun renseignement...

— Eh bien! monseigneur...

— * Eh bien! moi, madame, j'ai obtenu sur

le compte de ce misérable qui se nommait, je crois, Hans-Steinitz,..

— Hans-Steinitz, en effet, monseigneur.

— J'ai obtenu, dis-je, sur le compte de cet homme, les renseignements les plus détaillés. J'ajouterai même que je sais pertinemment que le général de Steinfeld n'est pas mort intestat ; que le testament qu'il avait fait a parfaitement été volé et que ce testament existe encore.

— - Comment, monseigneur! vous êtes certain qu'il n'a point été détruit?

— D'autant plus certain, madame, que le voilà, dit Je comte en choisissant une liasse de papiers au milieu de toutes celles qui encombraient le bureau, et la présentant à la baronne.

— Oh! mais alors, monseigneur, puisque vous avez ce testament, que je reconnais en effet, et qui est bien tout entier écrit de la main de mon mari, alors je suis sauvée ; ma fortune me sera rendue...

— Hélas, madame, dit le comte, en hochant tristement la tête , cette affaire est malheureusement beaucoup plus difficile à arranger que vous ne le croyez,

— Mais, cependant, monsieur le comte, puisque voilà le testament.

— Oui, je le sais bien, voilà le testament... Il m'en a même coûté assez cher pour réussir à m'en emparer. Et, s'il ne s'agissait que d'une petite bourgeoise ou môme d'une famille de médiocre noblesse, les choses s'arrangeraient toutes seules, et dès demain vous pourriez rentrer en possession de tout ce qui vous appartient. Malheureusement, il ne peut en être ainsi.

— Oh! mon Dieu, que voulez-vous dire, monseigneur?

— Écoutez-moi, madame, reprit-il avec un intérêt parfaitement joué, et tout d'abord soyez convaincue que le roi vous porte le plus vif intérêt et que, moi personnellement, j'ai le plus grand désir de voir vos droits reconnus.

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Oh! monseigneur, je vous crois; mais

pardon, je ne suis qu'une pauvre femme bien ignorante de toutes les choses, je ne comprends pas comment il peut se faire...

— Patience,» madame. Veuillez prêter à ce que je vais avoir l'honneur de vous expliquer la plus sérieuse attention.

— Parlez, je vous écoute, monseigneur.

— Mon Dieu , madame la baronne , la question que nous avons à traiter est tellement délicate, que je ne sais en vérité comment je dois m'y prendre pour vous en faire bien saisir les difficultés. Tous les droits sont de votre côté, cela est évident. Votre fils et vous avez été indignement spoliés d'une fortune qui vous appartient bien légitimement; mais un jugement a été prononcé contre vous et a donné gain de cause à vos adversaires.

Oh ! ajouta-t-il en arrêtant d'un geste la baronne qui voulait l'interrompre, je le sais bien, la justice a été trompée; la preuve qui établissait vos droits n'existait pas ; elle a cru que ces droits étaient faux. Aujourd'hui , le testament est/là, il peut être représenté et vous donner gain de cause; mais, réfléchissez bien à ceci : M. le général de Steinfeld était une des illustrations du royaume. Sa famille est une des plus anciennes de la noblesse. La vôtre, au reste, ne lui cède en rien sous ce rapport; vos parents, comme ceux de votre mari, occupent les plus hautes positions de l'État, dans l'armée, dans la diplomatie, dans le Parlement, dans les cours de justice. Partout on les rencontre. Voila précisément où gît l'impossibilité, ou tout au moins la difficulté pour vous de revendiquer vos droits.

— Mon Dieu , murmura-t-elle, que me dites-vous donc là, monseigneur?

— La vérité, madame, vérité cruelle, mais que vous devez connaître. Ces droits, vous ne pouvez les revendiquer que par un procès, songez-y bien. Ce procès aura un immense retentissement en Europe. Il causera un scandale épouvantable. Car enfin, contre qui

plaiderez-vous ? contre votre beau-frère, un homme qui occupe une des plus hautes posi^ tions de l'État, qui représente le roi auprès d'une puissance alliée. Réfléchissez aux con^ séquences d'un semblable procès, surtout dans les circonstances où se trouve placée la Prusse vis-à-vis des autres nations de l'Europe, Est-ce lorsque notre roi s'est fait le champion du droit et de la justice humaine, en revendiquant hautement, devant tous, la liberté des peuples de race germanique, en travaillant comme il le fait à l'unité de l'Allemagne, qu'il peut ainsi se donner à lui-même un démenti ?

montrer quels désordres peuvent exister dans la noblesse allemande, et combien cette justice de notre pays, qui jusqu'à présenta joui d'une si grande réputation de savoir et d'impartialité, s'est facilement laissé tromper dans une affaire purement civile et que le moindre bourgmestre de village aurait tranchée mieux qu'elle ?

— Hélas ! monseigneur, dit la baronne, dans les yeux de laquelle roulaient des lar-> mes, pourquoi m'avez-vous donc donné tant d'espoir, puisque maintenant vous me prouvez que ma cause est perdue et que la raison d'Etat vous empêche de me faire rendre justice?

— Calmez cette douleur, je vous en supplie, . madame. Séchez ces -larmes qui me navrent.

Je vous ai dit la vérité brutale, implacable; mais toute question a deux faces : celles qui ne peuvent être dénouées, on les tranche.*.

J'ai eu l'honneur de vous annoncer, au commencement de cet entretien, le vif intérêt que vous porte Sa Majesté notre roi, et combien moi-même, j'ai à cœur de faire pour vous tout ce qui sera possible.

— Je ne sais pourquoi, monseigneur, mais à ces paroles bienveillantes qui tombent de votre bouche, je sens l'espérance rentrer dans mon cœur. Et pourtant, moins que jamais, j'entrevois une solution avantageuse pour moi...

— Vous ne l'entrevoyez pas, madame la

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baronne, parce que vous n'envisagez pas la question à son véritable point de vue. Si des raisons touchant aux plus hauts intérêts de l'Etat empêchent le roi de vous faire rendre bonne et prompte justice, Sa Majesté, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, peut, sinon complètement trancher !a question, du moins tourner la difficulté.

— J'attends que Votre Excellence daigne s'expliquer plus clairement, monseigneur.

— Les revenus de votre fortune, madame, si je suis bien informé, se montent à environ huit cent mille florins par an ; fortune colossale et toute princière. Dès aujourd'hui, si vous consentez à me laisser conduire cette affaire à ma guise, c'est-à-dire au mieux de vos intérêts, je puis vous affirmer que, d'ici à cinq ans, c'est-à-dire au commencement de l'année 1871, toute votre fortune vous sera rendue, sans que vous ayez eu besoin, pour obtenir un tel résultat, non-seulement d'entamer un procès, mais encore de tenter la moindre démarche. Jusqu'à cette époque, relativement courte, j'ai obtenu de votre beau-frère un commencement de transaction à l'amiable. Tous les ans, il vous sera payé, à titre de pension, une somme de trois cent mille thalers. Et, pour que vous ne mettiez pas en doute mes paroles, madame la baronne, voici cette transaction parfaitement libellée et signée par M. le chevalier de Steinfeld. Vous voyez, madame, que vos intérêts me sont chers et que je m'en suis occupé activement.

— Oh ! monseigneur, quelle reconnaissance ne vous dois-je pas ?

— Vous ne m'en devez aucune, madame, d'autant plus que je n'ai pu empêcher la clause assez rigoureuse qui a été introduite dans cette transaction par votre beau-frère,

— Et cette clause, monseigneur...

— La voici, madame, telle qu'elle est écrite :

« M me la baronne de Steinfeld, en mettant « sa signature au bas de cet acte,, s'engage à

« quitter immédiatement le territoire alle- « mand, et à se retirer en France d'où elle « ne pourra revenir sans être appelée formelce lement par le roi ; faute d'accepter cette « clause ou d'y manquer, l'acte et les coudiez fions y stipulées seront nuls de plein droit. »

— Est-ce tout, monseigneur?

— Oui, madame la baronne.

Un sourire d'une expression singulière plissa pendant une seconde les lèvres charmantes de la jeune femme.

— Si sévère que soit cette clause, dit-elle, et bien que je n'en comprenne pas toute la portée, j'accepte cet exil, monseigneur, je l'accepte sans me plaindre. Je le fais pour mon fils dont, au prix des plus grandes douleurs, je dois sauvegarder l'avenir.

— Il ne tiendra pas à moi, madame la baronne, que ces quelques années d'exil ne vous soient légères... Vous avez, Je crois, des parents en France.

— ■ Une branche de notre famille est Française, oui, monseigneur.

— Ah ! fit le comte avec un feint étonnement, je l'ignorais. Et cette branche est-elle dans une position convenable?

— Elle occupe un rang élevé en France, elle compte des diplomates et des généraux, monseigneur.

— Je vous engage, quel que soit, madame la baronne, le lieu où vous fixiez votre résidence, à tenir un grand état de maison. Il est bon que les Français sachent que la noblesse allemande n'est pas aussi pauvre qu'ils se T imaginent. J'aurai d'ailleurs, si vous le permettez, l'honneur de vous remettre des lettres qui vous ouvriront toutes grandes les portes des maisons où votre nom lui-même ne vous aurait pas donné accès.

— Je vous suis reconnaissante, monseigneur. Ainsi vous croyez qu'il convient que je tienne un grand état de maison?

— Certes, madame. Ne serez-vous pas recommandée à notre ambassadeur à Paris?

Entre nous, vous n'êtes qu'une exilée volon-

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LJE BAROïï FREDERICK

Ce Uîg-ue hôtelier mettait deux choses au-dessus de tout : sa pipe et sa ehope. (Paye 24.)

taire. Toute la bienveillance du gouvernement vous est acquise.

— Mon Dieu, monseigneur, je suis bien ignorante, et si vous daigniez me donner un dernier renseignement. . .

— Quel renseignement, madame la baronne? Parlez, je suis à vos ordres.

— Monsieur le comte, vous le savez mieux que personne, il y a cent manières différentes de tenir une maison sur un grand pied. Comme

j'ai surtout à cœur de vous prouver ma reconnaissance, peut-être ne serait-il pas mauvais que vous daigniez m'indiquer" de quelle façon vous désirez que ma maison soit

tenue.

— Je me bornerai, madame,, à vous citer pour exemple quatre femmes dont deux étaient inconnues comme vous, madame la baronne, et qui, toutes les quatre, ont laissé de grands souvenirs en France. Je ne vous parle que pour

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mémoire des deux premières : madame de Tencin et madame Récamier.

— Les deux autres, monseigneur?

— Les deux autres, dit le ministre avec intention, réunissaient dans leurs salbîï s, chaque semaine, tout ce que Paris comptait alors de plus remarquable dans les lettres, dans la diplomatie et dans la guerre» La première se nommait la princesse deBagration;la seconde, madame de Lieven...

. — Mais, monseigneur, flfe observer la ba^ ron-ne , madame la princesse de Bagratioii avait pour mari l'ambassadeut'cie Rusai©, et madame de Lieven...

— Vous, madame, interrompit vivement le ministre, en appuyant avec intention sur 1rs mots, vous êtes la veuve* du général baron de Steinfeld.

— C'est juste; je vous comprends, mqnseigiieur. Et si je nepuiaêtre, comme madame de Lieven, i'Égérie <Tun puissant ministre, je tâcherai, comme madame de Bagratjon, que dans mes salons se réunisse l'élite de la société parisienne*

Les deux interlocuteur;* échangeront alors entre eux un sourire d*unu expression incléfl^ nissable.

Ils s'étaient compris.

Le pacte était Gonclu:

Cependant, il y avait encore quelques clauses secondaires à débattre. Madame de Steinfeld se sentait plus forte. Elle voyait qu'elle pouvait désormais traiter de puissance à puissance avec le ministre.

— Monseigueur, dit-elle, Votre Excellence oublie sans doute quej'ai un filsetque les soins de son éducation absorberont une grande partie du temps que je devrai consacrer au monde.

— Je n'oublie rien, madame. Sa Majesté le roi se charge dès aujourd'hui de -l'éducation de votre fils, qui a ;/ onze ans, et entrera à l'Ecole militaire. Donc, ne vous préoccupez pas de l'avenir de cet enfant. Le. roi s'en déclare le tuteur. Sa Majesté fait davantage en-

core. Elle sait combien sont lourdes les dépenses d'un premier établissement en pays j étranger et me charge de vous annoncer | qu'elle a décidé qu'une pension de cent mille thalers par an vous serait offerte sur sa cassette particulière» somme qui vous sera payée par la maison Rothschild à Paris ou ailleurs, quand voua le jugerez convenable. |

^ Je remercie humblement Sa Majesté, < monseigneur, de tant de munificence.

— ^ Ce n'est pas tout, madame. Voici deux ; bons de caisse de cent mille florins que je vous prie de destiner spécialement aux premiers frais que nécessitera votre installation.

^- C'est me combler.

—■ Non, in :i dame. Sa Majesté, n'est que juste. Elle sait combien est inique l'arrêt qui vous frappé} elle essaie de réparer autant que cela est possible le malheur dont vous êtes victime. Veuillez avoir l'obligeance de signer cette convention, madame.

La baronne se leva, prit la plume et signa on souriant,

-^- Voici maintenant les deux bons sur la trésorerie, de cent . mille florins. En arrivant à Paris, la maison Rothschild, vous soldera les trois cent mille thalers de la pension que vous fait votre beau-frère en même temps que les cent mille thalers que vous, accorde le roi.

^- Merci, monseigneur. Quand rne faudrat-il partir pour la France?

— Oh! ne vous pressez pas, madame la baronne, vous avez tout le temps de faire vos préparatifs.

— Je partirai dan s huit jours, monseigneur.

Ce ne sera pas trop tard?

-^ Non , c'est précisément l'époque que j'allais vous fixer. Maintenant, madame, comme vous avez fait un long voyage, que vous êtes venue en poste et que, par conséquent, vous n'avez pas eu le temps de trouver un logement dans cette ville que vous ne connaissez pas, peut-être, permettez-moi de vous offrir l'hospitalité jusqu'à demain.

Se

LE BAKON FREDERICK

— Monseigneur. . .

Votre appartement a été retenu aujourd'hui même au principal hôtel d'Ems.

Votre chaise vous y conduira.

Merci mille fois, monseigneur. Maintenant, permettez-moi de prendre congé de Votre Excellence, que je n'aurai pas l'honneur de revoir avant mon départ.

Le comte lui fil un salut respectueux et l'accompagna jusqu'à la porte du cabinet.

Arrivée là, la baronne s'arrêta, et, se retournant vers le ministre, avec un sourire rempli de finesse" et d'espièglerie mutine :

• — Vous le savez, monseigneur, dit-elle :

la pensée des femmes se trouve toujours dans le post-scriptum de leurs lettres. Mon cœur, en ce moment, est tellement troublé par la joie, le bonheur qui m' arrivent d'une façon si imprévue, qu'il m'est impossible de vous exprimer comme je le voudrais tout ce qu'il renferme pour vous de dévouement et de reconnaissance. Mais une fois installée à Paris, me permettrez- vous de vous écrire?

— Je vous le demande, madame.

— Monseigneur, les femmes sont bavardes. Elles se laissent aller dans leurs lettres à raconter leurs impressions, ce qu'elles voient, ce qu'elles font, ce qu'elles entendent. Vous excuserez, n'est-ce pas, tout ce verbiage qui peut-être vous paraîtra insipide.

— Ce que vous me dites là, madame, est si loin de ma pensée que, pour vous le prouver, je vous prierai, au contraire, de m'écrire le plus souvent possible.

— C'est donc une correspondance en règle que vous me demandez?

— Cela vous chagrine-Wl, madame la baronne ?

— Moi, monsieur le comte, nullement. Je crains de vous ennuyer de mon bavardage, voilà tout.

— Eh ! bien, madame, si cette raison est la seule qui vous arrête, je serai heureux de recevoir de vous au moins deux lettres par mois.

— ■ Ce qui veut dire une tous les quinze jours, dans laquelle je vous raconterai ma vie...

— Tout ce que vous me raconterez, madame , m'intéressera, soyez-=-en bien con^vaincue.

— Soit, monsieur le comte, dit-elle finement* Si c'est un défi, je l'accepte. Nous verrons qui de nous deux se lassera le premier : moi de vous écrire, ou vous de lire mes lettres.

— Je crains que ce ne soit vous, madame.

— Non, monsieur le comte. Vous avez trop fait pour que je refuse de vous accorder une satisfaction si minime.

— Ainsi, c'est convenu, madame la baronne.

— Convenu, oui, monseigneur,

Ils échangèrent un dernier salut, et la baronne de Steinfeld sortit. Le capitaine Schulz, de service dans l'antichambre ministérielle, ne manqua pas de la saluer avec la courtoisie à la fois guindée et respectueuse habituelle à tous les officiers allemands.

Dès que le comte fut seul, .son visage s'épanouit. Il se frotta les mains d'un air satisfait.

— Ah ! sacrement, der teufel ! j voilà une rude nuit, s'écria-t-il, mais j'en suis sorti à mon honneur. J'ai lâché sur notre allié, l'empereur Napoléon, trois personnages qui, je l'espère, lui donneront du fil à retordre. Il y a plaisir en vérité à traiter avec les femmes. La méchanceté et l'astuce forment tellement le fond de leur caractère que, pour les hommes qui savent les utiliser, elles sont en réalité les instruments diplomatiques les plus redoutables. Je m'étonne qu'on ne les emploie pas davantage. J'y songerai.». Gela me manquait à Paris, un salon comme celui qui va être ouvert par la baronne. L'empereur Alexandre avait bien compii«î cela, lui, mais il était passé maître en fait de fourberies . C'était un véritable Grec; il avait conservé toutes les traditions de la cour de Byzance,,. Quelle

iSPJ!

femme que cette baronne ! der teufel ! il m'a fallu toute ma force de volonté pour ne pas en devenir amoureux... Quelle ravissante créature... Allons donc, où mon esprit va-t-il s'égarer? Que m'importent les femmes, à moi ! C'est avec les empires qu'il faut que je joue. Que l'Allemagne soit grande, que la France soit vaincue et démembrée,, oh! alors, alors...

Il n'acheva pas, et se passant la main sur le front comme pour en chasser certaines idées qui l'obsédaient, il s'approcha de la table, frappa sur un timbre qui était à sa portée et attendit.

Au bout d'un instant herr Muller parut, plus obséquieux que jamais.

Le digne homme, sans prononcer une parole, s'assit à sa place et se mit à examiner attentivement le bec de ses plumes et même à en retailler quelques-unes.

Le comte se promenait de long en large dans le salon, sans paraître remarquer la présence de son secrétaire, que cependant luimême avait appelé.

Tout à coup il s'arrêta devant lui et, le regardant avec une expression singulière :

— Que diable faites-vous là? Laissez donc vos papiers. Tout est fini pour cette nuit.

Et il reprit sa promenade.

Au bout d'un instant, il s'approcha de nouveau :

— A propos, herr Muller ?

— Monseigneur?

— Votre mauvais sujet de frère f qu 'est-il donc devenu ? Je n'en entends plus parler depuis quelques jours. Qu'en avez- vous fait?

— Je n'avais rien à en faire, monseigneur.

Il subit en ce moment les quinze années de forteresse auxquelles il a été condamné.

— Ah ! oui, dit le ministre, comme si la mémoire lui revenait, quoiqu'il, sût aussi bien que son secrétaire ce dont il s'agissait. Je sais. Votre frère est un partisan du docteur Jacobyy n'est-ce pas ? Je vous demande un peu

à quoi pensent ces espèces ? Un croquant ! qui n'a ni sou ni maille, nu claque-dents, un-misérable maître d'école de village! se mêler de politique !

Et il éclata d'un gros rire.

— Monseigneur!... murmura le pauvre secrétaire en s 'inclinant -humblement.

Le ministre continua d'une voix incisive, en haussant les épaules avec mépris :

— Des drôles, sans feu ni lieu, qui n'ont ni tenants niaboutissants et qui se permettent de régenter les empires et de juger le pouvoir qui les gouverne ! Cela ferait rire de pitié, si ce n'était tout simplement odieux.

Herr Muller suivait d'un œil atone les mouvements de son redoutable maître dont les gestes saccadés, la parole brève et les éclats de voix le glaçaient de terreur.

Le malheureux se creusait vainementla cervelle pour deviner quel piège cachait pour lui ce débordement subit d'une colère que rien ne motivait en apparence et qui tombait dru comme grêle sur sa chétive personne.

— Ah! monseigneur! murmura-t-il avec un accent désespéré, le malheureux a déshonoré toute notre famille et fait le tourment de ma vie.

— Bon, répondit le ministre en ricanant, -croyez-vous que je sois dupe de Votre feint

désespoir ?

— Comment, monseigneur ne croit pas?

balbutia le pauvre homme en pâlissant. .

— Au contraire, je crois, je suis convaincu que je suis entouré d'ennemis. Tout me le prouve. Je ne puis me fier à personne.

— Monseigneur, depuis quinze ans que j'ai l'honneur d'être attaché au service particulier de Votre Excellence, voici la première fois...

Le ministre se mit à rire; il avait atteint son but.

— Allons donc, sacrement! Herr Muller; vous êtes un idiot, lui dit-il en posant lourdement la main sur l'épaulé du pauvre diable qui fléchit de terreur. Croyez- vous que je songe

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-rrïzr-

à vous rendre responsable dessottises de votre

frère ?

' Le secrétaire redressa la tête et respira à pleins poumons. Le danger n'était pas pour lui. Que lui importait le reste ?

— Monseigneur est la bonté même, répondit-il en grimaçant un sourire.

— Ne l'avez-vous pas vu, il y a quelques jours ?

» — Qui cela, monseigneur?

— Mais votre frère, der teufel ! Est-ce que *3.fe vous dormez ?

— Ah ! mon frère. .. En effet, monseigneur m'avait chargé de le voir.

— Je vous avais chargé, moi...

— Pardon, monseigneur, la langue m'a fourché..., si cela déplaît à Votre Excellas lence...

■■I — Continuez, peu importe. Donc, vous Tam vezvu?

— Oui, monseigneur, bien malheureux, mais moins encore qu'il le mérite pour ses exécrables opinions.

— Eh bien ! que vous a-t-il dit?

— Pas grand'chose, monseigneur. Il s ? est plaint comme toujours; les mots tyrannie,

H5| esclavage, revenaient sur ses. lèvres sans cesse. Je lui ai cependant expliqué ce que vous m'aviez chargé... c'est-à-dire non, monseigneur, ce que je désirais de lui.

— Ah ! eh bien, vous a-t-il écouté ?

— Avec une patience angélique, monseigneur, sans m'interrompre une seule fois.

J'en ai été surpris moi-même ; lui, si fougueux d'ordinaire, si violent , il m'a laissé parler tant que j'ai voulu sans souffler mot.

— Ah! ah!. voilà qui est singu'ier.

- 1 — Oui, monseigneur, très-singulier. Et,

lorsque j'ai eu terminé, il s'est mis à sourire et m'a serré deux ou trois fois la main, ce qui m'a bien davantage étonné,, car habituellement il n'est guère expansif avec moi. Figurez-vous, monseigneur, que nous nous disputons continuellement.

— C'estbien, faites-moi gràcede ces détails.

Ne vous a-t-il rien dit ?

— Pardonnez-moi, monseigneur, il m'a dit au contraire certaines paroles qui m'ont charmé.

— Ah! ah ! voyons, lesquelles?

— Celles-ci, monseigneur : « Mon frère, le ministre est décidément un grand homme, je m'étais trompé sur son compte. Ton éloquence est irrésistible, tu m'as convaincu. Si ton pouvoir va jusque-là, fais-moi donner ce qu'il faut pour écrire, et je m'empresserai d'adresser au ministre une lettre que tu lui remettras toi-même. »

— Oh ! oh ! voilà qui me surprend plus que tout. Et cette lettre, où est-elle?

— La voici, monseigneur.

— Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus

tôt?

— Monseigneur...

— > Voyons, expliquez- vous, sacrement !

— Je vous avoue, monseigneur, que je n'osais pas.

— Vous n'osiez pas...

— Dame ! monseigneur , le changement d'humeur de mon frère a été tellement subit, tellement radical, pour me sei*vir de ses propres expressions, que...

— Allons, vous êtes fou, herr Muller, rémettez-moi cette lettre.

. Le secrétaire, plus courbé que jamais, déposa la redoutable missive entre les mains du comte.

Celui-ci l'ouvrit, la parcourut des yeux et, au bout d'un instant, il partit d'un franc éclat de rire.

— Allons, allons, herr Muller, vous êtes décidément moins bête que je ne le croyais :

vous avez pressenti ce que contenait cette lettre. *

— Eh! quoi, monseigneur, il aurait osé?...

— Parfaitement, il se moque de moi de la meilleure façon.

— Ah ! le misérable !, s'écria le secrétaire,

dont le visage était devenu vert, et qui tremblait de tous ses membres.

— Tenez, lisez vous-même.

— Moi, monseigneur, s'écria-t-il avec cette énergie que donne le désespoir ou la terreur poussée à son dernier degré, moi, lire de telles infamies ! Votre Excellence est toutepuissante. Elle peut faire tomber ma tête, mais elle ne saurait me contraindre à lire ce qu'un misérable que je renie pour être de ma famille a osé écrire.

— Allons, herr Muller, calmez-vous. Votre frère, je le crains bien, mourra dans l'impénitence finale, mais soyez tranquille, aucun soupçon ne saurait vous atteindre, je connais votre fidélité.

— Monseigneur,, tant de bonté. . .

— Allons donc ! fit le comte en haussant

les épaules. Est-ce que le lion se repait de bêtes puantes ? Votre frère me brave du' fond de sa prison, mais il est trop au-dessous de moi pour atteindre même jusqu'à mon mépris.

— Ainsi, monseigneur daigne oublier...

— ■ Je n'oublierien, monsieur, seulement je

dédaigne.

— Mais Votre Excellence ordonnera sans doute qu'il soit soumis aune peine plus grave. L'attentat qu'il commet en ce moment est si impardonnable. . .

. — Vous êtes bien sévère, herr Muller, pour les membres de votre famille, je veux être plus doux que vous, moi.

Il écrivit quelques mots sur une feuille blanche, signa, plia le papier en deux et le remit au secrétaire, qui était devenu de plus en plus tremblant.

.— » Tenez : puisque votre frère est si dévoué au parti- républicain, je lui rends la liberté. Qu ? il aille, si cela lui plaît/ se joindre au docteur Jacoby et à ses adhérents; seulement, qu'il y prenne garde, s ? il se retrouve jamais sur ma route, sa tète tombera cette fois.

— Sur ce dernier mot, le ministre congédia

son secrétaire qui se confondit en actions de grâces et en salutations.

— Ge que je viens de faire là, murmura le comte, une fois qu'il fut seul, est tout sirùr plementun trait de génie. A peine libre, cet homme, auquel il est impossible dès à présent de vivre en Prusse, va partir, répandre ses idées ailleurs... en France ; oui, au besoin, je l'y aiderai. Il e.>t de cette société terrible, et qui commence à devenir menaçante, que l'Qn nomme l'Internationale, Cet homme est intelligent, résolu, peu scrupuleux... Qui sait si quelque jour il ne sera pas, sans le savoir, un de nos plus utiles instruments... Et pourtant, pour les esprits vulgaires, je viens de | faire un acte de clémence, qu'ils considéreront peut-être même comme une sottise.

Après avoir laissé échapper ainsi le fond de sa pensée, le comte quitta son cabinet et rentra dans ses appartements particuliers où il s'enferma.

Chaque nuit, depuis plusieurs années, le tout-puissant ministre de Sa Majesté le roi de Prusse travaillait ainsi à resserrer les mailles de l'immense filet dans lequel il voulait envelopper la France entière.

Les scènes que nous venons de rapporter avec des détails sur lesquels nous avons appuyé avec attention, se renouvelaient chaque jour, à peu de variantes près, dans le cabinet du ministre.

Elles tenaient à un plan froidement conçu, lentement élaboré ; travail incessant et souterrain commencé en 1806, après la bataille.

d'Iéna, et continué sans relâche ni interruption, pendant plus d'un demi-siècle, par tous les gouvernements qui s'étaient succédé en Prusse.

Le but de cette œuvre de taupes était, on l'a compris trop tard en France, une revanche éclatante de la Prusse, la vengeance de ses nombreuses défaites, par Y écrasement et le démembrement de la France,, et surtout la grandeur à venir du peuple prussien, basée sur la ruine complète de la nation qu'il cou-

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sidère comme son ennemie héréditaire et qu'il liait en conséquence.

Plus que tous les autres hommes d'Etat qui l'avaient précédé, le ministre actuel de Guillaume IV était capable de mener à bien* cette étrange machination, , *

Sans foi, sans délicatesse, sans scrupules, dévoré par une ambition que rien ne pouvait assouvir, conspirateur d'instinct, il ne reculait devant rien. Tous les moyens lui étaient bons pour atteindre son but et obtenir un succès, trompeur à la vérité, mais qui, malgré cela, n'en serait pas moins éclatant aux yeux des .gens à- courte vue, habitués à applaudir quand même aux vainqueurs.

ANNA SLH.VERS

Le soleil se levait.

Les habitants du charmant petit village de Marnheim commençaient à ouvrir leurs fenêtres et à présenter à la brise matinale leurs faces curieuses et leurs yeux encore bouffis par le sommeil.

Les coqs chantaient dans les bassescours.

Quelques paysans, plus actifs et plus matineux que leurs voisins , faisaient sortir leurs, boeufs réunis sous le joug ; d'autres conduisaient ieurs troupeaux à la pâture ; Ton entendait résonner sur l'empierrement raboteux de Tunique rue du village les charrettes chargées de provisions qui se dirigeaient vers Mannheim où les cultivateurs de Marnheim ont l'habitude de vendre chaque jour leurs produits au marché.

En ce moment, dés claquements de fouet se firent; entend ré à une courte ,. distance et une légère chaise de poste entra au galop d|ms le village.

Marnheim n'est qu'un hameau, mais, un .

hameau coquet, presque inconnu et capricieusement jeté dans un pli de terrain. Ses maisons rouges, aux volets verts ■-, s'étagent sur la pente douce d'une assez haute colline pour aller, quelques-unes du jnoins, baigner leurs pieds danâ la petite rivière de la Pfrim qui, à quelques lieues plus loin, va se perdre dans le Rhin un peu au-dessus d : e. ; Woi^ms. -

Aujourd'hui encore Marnheim est resté tel qu'il était il y a cinquante ans.

L'industrie fiévreuse qui a bouleversé et complètement modifié les conditions de la vie en Allemagne, semble avoir oublié ce coin de terre qui a vu passer au-dessus de sa tête tant d'événements mémorables sans y être jamais mêlé. . \- - -

A Marnheim, la vie patriarcale des anciens jours est encore en honneur. Les habitants, à la fois pêcheurs, bûcherons et cultivateurs, voyagent peu et presque tous meurent sur le sol qui les a vus naître, sans avoir jamais perdu de vue l'humble clocher de leurvillage. Marnheim ne possédait alors et ne possède probablement encore aujourd'hui, qu'une seule auberge située juste au centre du hameau et tenue de père en fils, depuis plus de dix générations, par la même famille.

Cette auberge, en même temps brasserie et relais de poste, se composait d'une seule; pièce, à la fois cuisine et salle commune, où trônait flegmatiquement maître Hans' Puffendorff, maître, après Dieu, de l'auberge de la Croix-de-Fer.

Ainsi se nommait ce vénérable établissement, à la porte, duquel, pendue à une tringle de fer, se balançait en grinçant* une plaque de tôle- dont le vent et la pluie avaient presque totalement écaillé et même effacé la peinture, qui probablement jadis avait dû représenter une couronne quelconque.

Maître Hans Puffendorff était un gros petit homme, à la mine réjouie, au teint apoplectique,, aux; jambes en cerceau, qui frisait la

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soixantaine. On eût dit une futaille, ceinte d'un tablier, coiffée d'un bonnet de coton et montée sur deux petits, mais énormes poteaux.

Ce digne hôtelier mettait deux choses audessus de tout : sa pipe et sa chope.

Dès qu'il se levait, il allumait son énorme pipe de porcelaine qui demeurait dès lors rivée à ses lèvres jusqu'au moment où le sommeil fermait ses paupières.

Il avait installé dans son comptoir, le long du mur, une petite tablette tout exprès pour y mettre son pot à tabac, sa chope et sa cruche de bière. La chope était toujours pleine, car aussitôt que maître Hans l'avait vidée, il avait soin de bien vite la remplir.

Le derrière de la maison était occupé par une écurie, une grange à fourrage, le fumier et la basse-cour. Au premier étage se trouvait la chambre à coucher de maître Hans et de sa digne épouse , dont nous ne parlerons pas, par la raison toute simple qu'elle était alors, depuis une quinzaine de jour.-?, à Worms, chez une de ses parentes.

A côté de cette chambre s'en trouvaient plusieurs autres, destinée'3 aux voyageurs de passage. Les garçons et servantes couchaient au grenier, dans les mansardes.

La chaise de poste s'arrêta devant maître Hans qui, debout sur le seuil de sa porte, les jambes écartées, les bras derrière le dos et la pipe aux lèvres, la regardait arriver avec un sourire de bonne humeur.

Le postillon mit pied à terre, ouvrit la portière et, après avoir salué l'unique voyageur que renfermait l'intérieur de la chaise :..

- — Honorable herr, dit-il, c'est ici que j'ai ordre de vous arrêter.

— Ainsi, nous n'allons pas plus loin ensemble ? répondit le voyageur.

— Non, honorable herr. Ici se termine mon voyage. Quant au vôtre, vous êtes parfaitement libre de le continuer comme il vous plaira.

— Fort bien, mais où sommes-nous, ici ?

— A Marnheim, mein herr, à quatre lieues de Worms, et à autant environ de Ma un h ei m.

— Parfaitement, C'est tout ce que je voulais savoir. Maintenant réglons nos comptes,

— Quels comptes ? honorable herr. Vous ne me devez rien. J'ai été payé d'avance, et grassement.

— De mieux en mieux, fit en souriant l'étranger.

— Oh ! j'ai été payé jusqu'au dernier kreutzer. Aussi, loin deme plaindre, voudraisje avoir tous les jours de pareilles aubaines.

— Je n'en dirai pas autant. Mais cela ne m'empêche pas de vous offrir ces dixthalers pour acheter une robe à votre fiancée.

— Que le bon Dieu vous bénisse ! honorable herr. Gredel va être joliment contente, s'écria joyeusement le postillon. .

Le voyageur prit sa valise et entra dans l'auberge, dont maître Hans, le bonnet de coton à la main, s'apprêtait à lui faire les honneurs.

Le postillon enfourcha son porteur et s'éloigna au grand galop en chantant à tue-tête un lied montagnard.

Maître Hans, après avoir avancé un siège au voyageur que Dieu lui envoyait de si bonne heure, se tint respectueusement devant lui, prêt à exécuter ses ordres.

— Mon brave hôte, dit le voyageur, je désire trois choses.

— Lesquelles, mein herr? demanda l'hôtelier.

— D'abord une chambre, car je tombe de sommeil.

— La chambre est toute prête. Votre seigneurie pourra se coucher dès qu'elle le voudra.

— Parfaitement. Ensuite, un copieux déjeuner pour midi. A propos, à quelle heure passe à Mannheim le train allant à Strasbourg ?

— Honorable herr, fit l'aubergiste en dé-

Kl .l'un geste gracieux An.ua Sievera rejeta sur ses épaules le voile épais. (Page 29.)

crochant une pancarte pendue au mur et la lui présentant, voici les heures des départs.

Le voyageur la parcourut rapidement des yeux,

— Oh! dit-il, il y a deux trains jusqu'au 'soir, j'ai le temps. Avez-vous du bon vin ici?

— Honorable seigneur, oui, et de la bière excellente aussi.

— Je n'en doute pas, mon hôte ; mais remarquez que nous sommes ici en Bavière, le pays à la fois du bon vin et de la bonne bière, et que cette dernière boisson qui convient parfaitement aux estomacs allemands, est tout ce qu'il y a de plus contraire à ma constitution.

— Comment, honorable seigneur, est-ce que vous n'êtes pas Allemand?

— Je n'ai pas cet honneur.

— Cependant vous parlez notre langue avec i Une main mignonne et finement gantée

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une telle perfection...

— Cela n'a rien de surprenant. Mê ÏÏPU?rice était Allemande et même Bavaroise. J§ suis le comte Ladislas StanbqAvitch, gentilhomme polonais, originaire de Pfaga. C'est ainsi que vous pouvez jn§m?jre sur livre mes noms et qualités,. Je ypus avais demandé quels vins y ov|§. aviez et les meilleurs.

— Herr comte, 1g, ^^.y§ 4§ là Qroix-de-Fer est renommée. J'ai $\\ k]inpnfem;g§r, du rudesheim, du roarlçgrQefler, 4i V^Ollleilt affenthaler, ..

— Arrêtez, arrêtez. Qu§J déluge! Les deux premiers me suffiront. Vqu.§ n}§ servirez u,ne bouteille de chacun d'eux. §@ul@#i§Ul> faites attention que je suis CQnna|§§e.yy.

— Oh ! je ne crains pas de ^nppeligg, mPïl* seigneur.

— Nous disons donc : déjeunep cppiëMî ^ midi précis, ayep &$}xx bouteiJlgg ^ kljnpaberger et deru^gjieim. Ce gëlftièiQâ point réglé, passons au troisième. Pouve^YQUâ \m fournir un clipyaj pu une. qaMplfi $mV )W conduire à MauuhêiîB$

— Rien de plus facile, )\m eunite-. J'&i précisément, §0us ] a ji§tm.}§e, une veitupe spécialement destinée. aH£ yûyageursqui desog}]^ dent chez moi.

— Alors, c'est GpnveïM? pOWVU P<> cette voiture soit prête à deux heures de l ! après.= midi; il ne me reste plus, mon cher hôte, qu'à vous prier de m'indiquer ma chambre; sur l'honneur, je dors debout.

-— - Qu'il soit fait selon votre désir, herr comte. Veuillez me suivre.

Et maître Hans, se chargeant de la valise du voyageur, et précédant celui-ci, quitta la grande salle de l'auberge par une porte de dégagement s' ouvrant près de la cheminée.

A peine la porte se fermait-ell©, qu'une seconde voiture, en toutseinblable. à la première, et dont les chevaux paraissaient harassés, de fatigue, s'arrêta devant l'auberge.

passa par la vitre, ouvrit la portière, et une feinine, si bien emmitouflée dans ses coiffes et ses dentelles. qu/jl §|ait impossible non-seuleiftent 49 ypip $% t&iUPï mais encore d' apercevoir spn vigap, §&uta ^stement sur la chaus- §ée t

fcî-ais» à )a légèpgté de ses mouvements, à }$ gjiftge. 4§ §on alluppj H était facile de deviner fjije cetfg mystérieuse inconnue était

jeune §t appartenait 4 m certain monde.

$'àm fVQMWSV une parole, elle mit deux ou, tTPis plèe§§ 4 1 PP te? te Biain du postillon, <\m s§ t§naW ïïftmWfiïBfiUt devant elle, le chapeau &lft g) gin, flt, en portant un doigt à ses îèYPSS, m geste pe te postillon parut compr§n4p@| e|;, JégPi'3 GPmme un oiseau, elle

s'élança, dans l'auberge.

rrr- Attendons? mHPffîm 1 !* l'inconnue en se ^JSgftfît tamh§P plutôt qu'elle ne s'assit sur la

ahaise précédemment seaupée P ar le comte.

Il m p§Ut plu§ m'éfihâpPF l\ présent. Il n'y a

taie pe patience h avons

Api^ès ayqip installé h P.pmte dans une ellftlfllW-G qui? pfiUF êtPe UHS chambre d'au-

top* notait pas papotant dépourvue de ce

fipn fartage que. V W reîipentve. dans les vieilles lîôtfiU^rïes aileniançles, paître Hans salua respeetue.use.nient son voyageur et le laissa en se retirant i Hlipa d'agi? h son gré, c'est-à- Ôire (te Amm\V m Ô§ veiller, si bon lui sem-

Le comte Ladislas Stanbowitch ou plutôt le baron Frederick de Stanbow, car nous ne ferons pas à nos lecteurs rinjure de supposer un instant qu'ils n'ont pas reconnu notre personnage, dès qu 1 il fut seul, jeta d'un geste brusque son chapeau au hasard sur une table et se mit à marcher a grands pas à travers la chambre, soufflant et respirant à pleins poumons, comme un nageur qui, longtemps submergé, remonte du fond de Teau et renaît a lavie, précisément au moment où l'asphyxie commençait son oeuvre..

Depuis cinq jours qu'il avait été extrait de

la forteresse de Spandau et amené à Ems, depuis deux jours qu'il cour ait la poste d'Eriis à Marrihëini, le baron ri'àvàît J>âs ou le temps encore de reprendre possession de lui-niême.

Il avait été le jouet de tant d'événeîîièhts extraordinaires; sa délivrance lui Semblait tellement miraculé 1 Use, après la façon dont il était traité dans la forteresse,- et la surveillance qu'on y exerçait sur lui j qu'il avait peine à croire à là réalité de êé qiii lui arrivait. Sa liberté lui semblait uh" rêvé; son entretien avec le ministre un cauchemar' ; aussi avait-il prétexté le sommeil, non pàé pour dormir, il n'y songeait mêiriepas et n'en avait nulle envie, mais afin de rester seul pendant quelques heures en face de lui-mêhlës afin de se donner le teriips de remettre Un peu cV Ordre dans ses idées, complètement bouleversées, de s'assurer que tout ce ijrii se passait était bien réel, enflii pour arrêter la nouvelle ligne de conduite qu'il lui convenait d'adopter pour l'avenir.

Aussi, lorsqu'à midi sorinàtit maître Harts vint frapper discrètement â sa p6rte polir l'avertir quele déjeuner était servi, le digne hôtelier ne put-il retenir tin cri d'ëtorihèirient en remarquant que le lit de son voyageur, qui se prétendait si accablé de somuiëil, n'était même pas froissé.

— Je suis à vous, mon cher hôte, dit* le baron. Je veux seulenieht vb'tis faire une bbservation.

— Laquelle, herr comte?

— J'espère que vous n'avez pas dressé ma table dans lai Salle commune;

— Oh ! iiiohseignëur, je suis un' trop vieil hôtelier pour ne pas savoir comment oh doit traiter les personnes de qualité. Votre couvert est mis dàfis un salon 6ù vôiis serez seul.

. — C'est parfait. Allons*', alors,- je meurs de faim.

— Si vous avez faim domme vous aviez sommeil, hèrr courte,- je crains 1 bien que vous ne fassiez peu d'honneur aux mets que j'ai préparés tout exprès pour vous.

— Rassurez-vous, mon cher hôte, dit en riàritle jeune homme. Le sommeil s'est envolé,mais l'appétit est A r enu. Vous allez me voir à l'œuvre;

Effectivement, dans un salon situé presque en face de la chambre occupée par le baron, un couvert avait été dressé avec un soin et une 1 conscience qui témoignaient en faveur des con naissances gastronomiques de l'hôtelier.

Le jeune homme se mit à table et commença à attaquer vigoureusement les ho rs-d' œuvre.

— J'aurai l'honneur de vous servir moimême, herr comte., dit l'hôtelier, en se retirant et fermant la porte derrière lui.

Quelques minutes plus tard, deux coups légers furent frappés à cette porte.

— Entrez, pardieu, dit le baron, sans même se retourner, et vidant à petits coups un verre de rudesheim- dont il avait déjà apprécié la saveur et la qualité.

— Eli bien ! entrez donc, répéta -t-il au bout d'un instant; que diable faites-vous, irion cher 'lié té ?

— Ce n'est pas l'hôtelier, répondit une voix clbUce avec tin accent légère mërit rail-

— Qiii diâblb est-ce donc alors ? réponditil en se retournant. Der teufei, je cohnâië cette voix.

Tandis que le baron de Stanbbw était censé dormir dans sa chambre, il s'était passé dans la grande salle dé l 'auberge une scène dont nous devons informer le lecteur, car elle se rattache directement à l'histoire que nous avons entrepris de raconter.

Après avoir conduit le baron a sa chambre^ maître Hans, avide comme tout bon. Allemand doit l'être $ et qui prévoyait que son voyageur ferait Une assez grande dépense chez lui, redescendit en se frottant les mains et en calculant mentalement les bénéfices licites qu'il pourrait faire en grossissant sa note le plus possible.

En rentrant dans la grande salle et en aper-

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cevant l'inconnue, la surprise du digne hôtelier fut telle qu'il faillit en laisser tomber sa pipe.

— Allons, bon, s'écria-t-il; celacommence bien. Encore un voyageur. C'est-à-dire non, c'est une voyageuse que j'aurais du dire.

Et il s'avança vers l'étrangère en ôtant son bonnet.

— Vous êtes l'hôtelier? demanda l'inconnue.

— Oui, madame; j'ai l'honneur d'être maître Hans Puffendorff, propriétaire de la Croix-de-Fer et tout à votre service.

— C'est ainsi que je l'entends, maître Puffendorff,. Vous aimez l'argent sans doute?

— Madame, je préfère l'or, répondit l'hôtelier avec cette naïveté caustique qui est un des côtés saillants du caractère allemand.

— Soit. Nous ne discuterons pas à ce sujet.

Ecoutez-moi.

— Madame, mes oreilles sont ouvertes.

— Et comme elles sont grandes ce sera de votre faute si vousnem'entendezpas, etsurtout si vous ne me comprenez pas. 11 y a dix minutes, un quart d'heure à peine, une chaise de poste s!est arrêtée devant votre hôtel venant d'Ems. Cette chaise de poste renfermait un seul voyageur.

— Oui, madame, répondit l'aubergiste avec un geste affirmatif.

— Alors, je crois que nous ne tarderons pas à nous entendre. Ce voyageur, dont je n'ai pas besoin que vous me disiez le nom, est un jeune homme de grandes manières, de façons aristocratiques. Il est en ce moment chez vous.

— Madame, fit l'hôtelier avec embarras...

— Ah! je comprends très-bien! J'avais oublié un détail. Prenez ces dix florins, je vous les donne, comme solde de la conversation que j'ai avec vous, et des renseignements que vous me donnerez. Il est bien entendu que la dépense que je pourrai faire chez vous sera ^comptée à part.

— Parlez, madame, je suis tout à votre service.

— Vous me l'avez dit. Cette fois, j'y compte. Que s'est-il passé entre ce voyageur et vous?

— Rien d'extraordinaire, madame, il m'a demandé trois choses : une chambre, car il tombe de sommeil, son déjeuner à midi et une voiture à deux heures; il compte, m'at-il dit, se rendre à Mannheim.

— C'est tout?

— Absolument tout, madame.

— Vous obéirez aux ordres que vous a donnés cette personne. Seulement, vous aurez soin que son couvert ne soit pas mis dans la salle où nous nous trouvons, mais au contraire dans une chambre particulière, près de celle que je compte habiter moi-même. Quant à la voiture, qu'elle soit prête à l'heure convenue. Maintenant, souvenez-vous bien de ceci- Quelque bruit que vous entendiez dans le salon où je compte avoir une explication avec ce voyageur,- quoi qu'il se passe enfin, vous resterez complètement neutre. Je vous avertis, tout d'abord,, que cette conversation, qui peut être orageuse, ne dépassera pas, dans tous les cas, certaines bornes. Afin d'éviter toute espèce de supposition de la part de vos domestiques, le repas sera servi par vous, et personne autre que vous ne pénétrera dans le salon tant que cet étranger et moi l'occuperons. M'avez-vous bien compris?

— Parfaitement, madame.

— Et vous m'obéirez?

— Exactement, fit-il, en jetant un regard sur le billet de dix florins qu'il tenait encore à la main.

— Alors, voilà qui est entendu. Conduisezmoi à la chambre que vous me destinez, et surtout le secret le plus absolu. Une parole inconsidérée pourrait vous coûter cher.

L'hôtelier s'inclina sans répondre, et conduisit l'inconnue dans une chambre où il la laissa seule.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? que

va-t-il se passer? murmura ThôtelieB en rallumant sa pipe, que pour la première fois peut-être il avait laissée s'éteindre. Après tout, que m'importe? «Tai facilement gagné dix florins, et dix florins c'est une somme qui n'est pas à dédaigner. Feu mon père, le digne homme, me disait toujours qu'il ne fallait pas laisser s'échapper les bonnes aubaines. Quoi qu'il arrive, je serais bien sot de ne pas profiter de celle-ci.

Sur cette réflexion, plus spécieuse peut-être que juste, maître Hans se mit à activer ses servantes et à s'occuper sérieusement du repas commandé par son noble voyageur.

Nous avons laissé le baron, en proie à la plus grande surprise, debout, tenant un verre d'une main, sa serviette de l'autre et ne sachant encore à qui il avait affaire .

— Eh! quoi, Frederick ! reprit l'inconnue d'une voix douce, suis-je donc déjà si loin de votre cœur, que le son même de ma voix vous toit devenu étranger? Regardez-moi bien, c'est moi, Anna Sievers!...

Et d'un geste gracieux elle rejeta sur ses épaules, le voile épais qui jusqu'à ce moment avait recouvert son visage.

Jamais peintre n'a réussi à dessiner des contours plus fins, plus parfaits et à la fois plus nobles et plus gracieux que ceux du visage de la délicieuse créature dont un voile jaloux avait jusqu'à ce moment dérobé les traits aux yeux du baron.

Anna Sievers était une femme, ou plutôt une jeune fille de vingt ans à peine, blonde comme toutes les Allemandes, mais dont, par une particularité singulière, et qui donnait un cachet d'étrangeté à sa physionomie à la fois rêveuse et mutine, les grands yeux, bien ouverts, étaient noirs, pleins de feu, bordés de longs cils de velours et couronnés de sourcils châtains dessinés comme avec un pinceau.

Jamais plus charmante fée n'avait courbé d'un pied plus mignon, des bruyères au clair de lune dans les légendes du Wahallah !

L'impression que devait causer cette femme,

au premier regard que Ton jetait sur elle, devait être irrésistible. Le moral ressemblaitil au physique? C'est ce que nous ne saurions dire encore.

— Allons, mon cher Fritz, dit-elle avec un sourire triste, je vois que, bien décidément, vous ne me reconnaissez pas, et que vous m'avez oubliée, puisque, depuis que je suis là. debout devant vous, vous ne m'avez même pas encore adressé une seule parole de bienvenue.

— Oh ! pardon, pardon, madame, s'écria le jeune homme en laissant tomber son verre et sa serviette et s'élancant vers elle.

Il prit sa main, qu'elle lui abandonna en lui jetant un regard rempli de molle langueur.

Et elle se laissa conduire par lui à un fauteuil, où elle s'assit.

Frederick de Stanbow n'était pas unenature vulgaire. C'était, au contraire, une organisation puissante, un esprit élevé. Deux minutes lui avaient suffi pour se remettre du rude coup qu'il venait de recevoir et prendre une résolution.

— Je ne sais pas, ma chère Anna, dit-il, comment m'excuser auprès de vous d'une conduite qui a le droit de vous sembler plus que singulière ; mais mon existence a tellement changé depuis quelques heures, j'ai été le jouet d'événements si extraordinaires qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que je ne vous aie pas reconnue tout à l'heure, car je suis bien peu sûr de me reconnaître moi-même.

J'étais, de plus, si loin de m'attendre à recevoir votre visite dans cette auberge, où je ne fais que passer, au milieu de ce village perdu dans les montagnes et si éloigné de Berlin, que j'en suis encore à me demander si c'est réellement vous qui êtes, devant moi en ce moment !

— Oh ! quant à cela, mon cher baron, vous

pouvez vous rassurer complètement. Vous n'avez affaire ni à un elfe, ni à un sylphe ; le corps assis à vos côtés est bien celui d'une simple mortelle, et, quant à la visite que vous

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recevez, rien n'est plus facile que de vous en donner en deiix mots l'explication.

— Voilà qui me rassure complètement.

Veuillez donc, sans façon, vous asseoir en face de moi, ma chère Anna, et, tout en partageant mon modeste déjeuner, më raconter comment il se fait que nous nous rencontrons assis à l'improviste en face l'un de l'autre, si loin de la petite maison de Chaflotten-Slrass à Èërlin.

Eh ce moment la porte s'ouvrit,, et maître Hans Puffendqi'ff entra, chargé de plats qu'il déposa symétriquement sur la table.

Sur un geste du baron, il mit un second couvert, puis il se retira en saluant profondément, et sans prononcer une parole.

Les deux interlocuteurs demeurèrent seuls et le déjeuner commença.

Le baron, tout en mangeant de bon appétit, et tout en étant aux petits soins pour sa charmante partenaire, réfléchissait profondément.

Il n'était pas fâché de laisser la jeûne femme tenir pendant un certain temps le clé de la conversation, parce que cela lui donnait le loisir de mûrir le projet qu'il avait conçu, et de bien prendre ses mesures pour ne pas commettre une maladresse et agir selon les circonstances. Il lui fallait aussi surtout éviter de se mettre dans l'embarras ; car il y avait une chose qu'il redoutait plus que tout, c'était 'de retomber dans les griffes de là police prussienne dont il* était depuis si peu de temps délivré.

— Je vous écoute, ma chère Anna, dit-il d'une voix insinuante, je a^ous écoute avec la plus grande attention. Vous savez combien tout ce qui vous touche m'intéresse ; je vous assure que non-seulement j'étais très-inquiet de vous/ mais encore je souffrais plus que je ne saurais T ex primer de notre séparation.

— Je suis si convaincue de là vérité dé vos paroles, répondit la jeune femme avec une voix râilïè usé, que je vais m'êmprêsser dé vous satisfaire. Je ne vous rappellerai pas

comment vous avez été arrêté au milieu de la nuit,' au plus fort de votre soînmeil, et enlevé malgré mes larmes et mes prières, de là petite maison que je devais à vos bontés et que depuis quelques mois déjà iious habitions ensemble. Mais, ce que vous ne pouvez savoir, c'est la douleur que j'éprouvai, l'isolement dans lequel me laissa votre départ. Pendant quelques jours je fus comme folié, et si Hélène, ma servante, ne m'avait pas soignée avec un dévouement véritablement maternel, je crois bien que je serais morte.

— Pauvre Anna, dit le baron eh viciant un verre de rudesheim, avec une satisfaction évidente, vous avez bien dû souffrir !

— Oui, -je souffrais de vôtre abandon d'abord, ensuite de l'inquiétude que j'avais du sort qui vous était réservé. Plus d'un mois s'écoula ainsi, sans qu'il me fût possible de sortir du lit où me clouait la maladie, et de tenter la moindre démarche pour savoir ce que vous étiez devenu. Mais, enfin, la jeunesse, la force de ma constitution triomphèrent, et j'entrai eh convalescence. Vous dire ce que je fis alors, et comment je parvins à apprendre que vous aviez été condamné à une réclusion perpétuelle et que vous étiez enfermé dans la citadelle de Spandau, nous prendrait trop dé temps et serait, je lé crois, fort peu intéressant pour vous. Il vous suffira de savoir que mes recherchés durèrent deux mois entiers et qu'au bout de ces deux mois, j'avais obtenu tous les renseignements nécessaires. Ma résolution fut prise immédiatement. Je fis argent de tout ce. que je possédais, de tout ce que vous m'aviez donné, Frederick ; maison, meubles, bijoux, je vendis tout, et lorsque j'eus ainsi réuni une sommé assez considérable, saris avertir personne, sans même prendre éông*é dé ma famille, je partis pour Spândâù, accompagnée d'Hélène qui n'avait pas voulu se séparer de moi.

— Pauvre éhfànt ! que pouviez vous faire à Spandâù, seule, isolée, et sans protection ?

— Rien pour vous, Frédéric, je le savais à

l'avance, mais j'étais près de yous, je respirais l'air que tous respiriez, reprit-elle avec tristesse; j'ayais. l'espoir de v° us v&\ v peutêtre ou c[e vpus deviner derrière les grilles 4e votre prison. J'avais loué, dans une maison située en face de la forteresse, un modeste appartement, et, tous les jours, dès cinq heures du matin, je m'installais à une fenêtre et, tout en travaillant, mes regards demeuraient fixés sur les sombres murailles derrière lesquelles vous souffriez.

Je me trouvais presque heureuse de ce rapprochement; je me forgeais des chimères.

L'espoir est le dernier sentiment qui reste au fond du cœur ! Je me disais que peut-être je réussirais un jour, non pas à vous délivrer, cela m'était impossible, non pas à pénétrer jusqu'à vous, mais à vous faire savoir que j'étais là, t°ut près de vous, à quelques pas à peine, partageant vos douleurs et yous aimant toujours.

Je pensais que, lorsque vous sauriez que vous n étiez pas abandonné de tous, et qu'il y avait encore un cœur qui vous était resté fidèle, cette pensée raviverait votre courage et ferait luire un rayon de soleil dans l'ombre de* votre cachot.

— Anna, dit le baron avec émotion en lui tendant par-dessus la table sa main qu'elle serra, vous êtes une nob}e et courageuse créature. Je ne yous connaissais pas encore.

Le sacrifice que vous m'avez fait me touche profondément. Grâce vous soit rendue, je ne l'oublierai point,

— Je retiens cette parole, Frederick ; c'est la seule venant réellement du cœur que vous m'ayez dite depuis que je suis ici. Je. continue. Toutes mes journées s'écoulaient donc ainsi dans l'attente d'un événement que je n'osais préyoir, d'un hasard que j'appelais de tous mes vœux. Pour être prête à tout ce qui pourrait arriver, et pensant que si vous réussissiez à sortir d'une façon quelconque de la redoutable forteresse, soit par la fuite, soit autrement, yous auriez, besoin d'argent, j'é-

tais parvenue, toujours grâce à Bélèue, à me faire confier d'importants travaux àe lingerie par une des premières maisons de Spandau.

Ma vie matérielle était ainsi assurée. Nonseulement je n'entamais pas mes ressources pécuniaires, mais encore, grâce à de petites économies, je réussissais a les augmenter.

Hélène avait fait connaissance ayep la femme du concierge de la prison et avait rencontré chez celle-ci quelques-uns de vos, gar- . diens. Elle a réussi, comment ? je l'ignore, à intéresser à vous l'un de ces hommes. J'avais donc indirectement de vos nouvelles ; je savais 1^ vie qui vpus était faite, les dures privations que yous éprouviez, enfin, je pouvais presque compter une à une toutes vos souffrances. Une nuit, un grand bruit se fit entendre aux abords de la forteresse. Je veillais encore. Un pressentiment me disait que ce mouvement, ces allées et venues, se rapportaient a vous. J'envoyai Hélène aux renseignements. Je ne m'étais pas trompée. Un détachement de cavaliers sortit pje la forteresse, escortant une chaise de poste, On vous transférait, disait-on, dans une autre résidence. Une heure plus tard, emportant tout ce que je possédais de précieux, je courais £, votre suite dans une voiture louée à la hâte par Hélène. Je fis si grande diligence, je semai si bien l'pp sur ma route que je rejoignis la chaise de poste qui vous emportait. J'arrivais à chaque relais un quart d'heure après vous.

Ce fut ainsi que je traversai la Prusse. J'entrai à Ems quelques instants seulement après votre voiture, Je changeai de chevaux, je donnai a u postillon l'ordre de m'attendre à un endroit que je lui désignai -, et j'allai m/enibusquer non loin de la maison où je vous avais vu entrer, ainsi que l'escorte qui vous accompagnait. Mon attente fut longue ; bien des heures s'écoulèrent sans que je vous visse reparaître. Mon inquiétude et mon anxiété augmentaient d'instant en instant. J'étais en proie à une terreur indicible, car je savais chez qui vous étiez, en présence de qui l'on

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vous avait amené, et je redoutais tout de la part de cet homme sinistre qui a^ous avait fait venir. Enfin, un peu après minuit, la chaise de poste ressortit seule, cette fois, et sans l'escorte qui l'avait entourée si longtemps.

Mon cœur battait à briser ma poitrine.

Je tremblais qu'il vous fût arrivé malheur, je m'élançai, et, à la lueur des lanternes, je vous reconnus. Je poussai un cri étouffé : la commotion que je reçus fut tellement forte que je reculai en chancelant, et si la muraille ne se fût trouvée derrière moi, je crois que je serais tombée. Mais bientôt la réaction se fit; mes forces revinrent. Je rejoignis ma voiture je m'élançai dedans, et quelques minutes plus tard, j'entendis résonner sur l'empierrement de la route les fers des chevaux qui vous emportaient devant moi. Que vous dirai-je de plus, mon cher Frederick? pendant deux jours je courus ainsi derrière vous, n'osant vous approcher de crainte de A'ous compromettre. Ce matin, sachant que vous deviez relayer dans ce village, je fis arrêter ma voiture à quelques pas des premières maisons. Bientôt je vis revenir votre chaise de poste, elle était vide. Je compris que vous vous étiez arrêté à Marnheim, que vous étiez libre, que vous ne couriez aucun danger, qu'il m'était donc permis de venir, de me présenter à vous et de vous dire, comme je vous le dis :

Frederick, me voici. Je vous aime toujours, et je suis prête à partager votre bonne comme v o tr e m auvai se. for tu n e .

Il y eut un assez longsilence. La jeu ne femme fixait un regard ardent sur le baron qui, depuis quelques minutes, demeurait immobile, le front pâle, les traits contractés la tête basse.

— Eh bien ! reprit-elle avec une légère teinte de tristesse dans sa voix douce, vous ne me répondez pas, Frederick? Seriez-vous donc fâché de m* avoir revue ? Ai-je eu tort de faire ce que j'ai fait pour vous rejoindre ?

Le baron releva brusquement la tète, passa la main sur son front moite de sueur, et, se

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penchant sur la jeune femme en essayant de ^j sourire : 4

— Oh! vous ne le croyez pas, Anna! dit- ;| il. Mais les grandes joies comme les grandes t douleurs causent des émotions telles que | l'on sent son cœur déborder, et que souvent malgré soi, les expressions manquent pour exprimer ce que Ton éprouve... Ah! je suis heureux ! bien heureux de vous, revoir, Anna ! L'exil auquel je suis condamné me paraîtra moins cruel, dès lors qu'il me s^era permis t. de le partager avec vous. I

— Vous êtes donc exilé, Frederick? Je \.

m'en doutais. Le bourreau ne saurait jamais \ faire grâce entière. C'est en France que vous i vous rendez? \

— Hélas! non, Anna ; la France est trop j près. Le ministre veut mettre une plus grande distance entre la Prusse et moi. C'est en Amérique que j'ai Tordre de me retirer, aux Etats-Unis du Nord. Je suis attaché comme secrétaire à la légation prussienne de Washington.

— Ali ! fit-elle avec une intonation étrange ; mais cet exil est honorable.

— Il le serait, si je n'étais pas condamné à voir s'écouler ma vie entière dans ce pays. Le ministre du roi a changé ma détention en transportation, voilà tout.

— Qu'importe? dit la jeune femme, ne serons-nous pas ensemble ? et puis nous ne serons pas seuls, là-bas. Il y aura entre nous un lien qui nous rattachera l'un à l'autre et qui, s'il n'augmente pas notre amour, cimentera notre bonheur ; un lien bien cher...

— Que voulez- vous dire, Anna ? je ne vous comprends pas, de quoi parlez-vous ?

— C'est un secret que j'avais précieusement conservé dans nmn cœur, une surprise que je vous ménageais,, un rayon de soleil que je voulais faire luire au milieu de notre ciel sombre.

— Expliquez-vous, Anna, je vous en supplie.

— Eh bien, sachez-le donc, mon ami, cette

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maladie dont je vous ai parlé, cette maladie, . . vous vous rappelez clans quel état vous m'avez quittée, n'est-ce pas ? J'étais enceinte ; la douleur avança le terme de l'enfantement, et... vous avez un fils.

— Un fils, moi ! Et ce fils où est-il \ Parlez, mais parlez donc, Anna...

— Je ne pouvais emmener avec moi cette frêle créature, Frederick. Votre fils est à Spandau avec Hélène. Lorsque nous aurons atteint le port où nous nous embarquerons, nous écrirons à Hélène de nous rejoindre, et alors vous verrez, vous embrasserez votre fils...

— Oui, c'est cela ; vous avez raison, tou-

jours, Anna, Oh ! comme il me tarde do voir ce cher enfant , de le serrer dans mes bras, de le couvrir de baisers! Il vous ressemble, n'est-il pas vrai, Anna?

— ■ Non, Fritz, à vous seul.

— Flatteuse, dit-il en souriant.

— Ainsi, cette nouvelle vous fait plaisir?

— Elle me comble de joie. Comme vous l'avez dit, un lien bien cher nous rattache l'un à l'autre, pour toujours maintenant.

— Vous le voyez, mon cher Fritz, malgré l'éloignement, malgré la distance, quoique relégués sur une terre étrangère, nous serons heureux.

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— Oh ! oui, bien heureux, iuurmura-t-il en soupirant, et en épongeant d'une main fébrile son front inondé de sueur.

COMMENT UN NOBLE: 1MIÏJSS1BN: SE DEBARRASSE D'UNE MAITRESSE QUI LE GENE

La glace était défia&tivem&ftt rompue. Tous les nuages s'étaient dissipés,, en* apparence du moins, entre les deuxcoaytyes,.ette déjieuner continua dans les condâtLoiîjs lies plu» cordiales. Chacun d'eux faisait a^samt de douces paroles et de charmants sQuriises,,

Sur la pinère de sa séduisante maîtresse,. Le baron avait raconta, avec une verve et un entrain qui avaient tenjiiUttéralenieafcl^ jeune femme suspendue à; s#s lèvres, tes, péripéties émouvantes de §oifc entrevue aye.c* le toutpuissant ministre du roi. Hâtons-nous de constater que ce récit, f&i?t enjolivé,, grâce â Timagination du baron, n'était peut-être pas d'une exactitude irréprochable.

Le jeune homme, le lecteur le comprendra, s'était bien gardé de mentionner les conditions mises par le ministre à sa liberté. Il avait glissé avec une rapidité extrême sur cette partie assex scabreuse de son récit, et avait fait à celui-ci l'honneur d'une générosité et d'une grandeur d'âme qui n'avaient jamais été dans sa pensée.

Ces points laissés obscurs dans le récit du baron n'avaient point échappé à la perspicacité de la jeune femme, mais elle était trop fine pour en rien faire paraître ; peut- être avait-elle -des motifs que nous ne sommes pas encore: à: même d'apprécier, complètement, pour sembler ajouter la foi la plus entière à ce ■ récit.'

Du riâste, quelle que fut la pensée secrète

des deux interlocuteurs, cette pensée ne fut pas une seconde reflétée par leur visage, et pour un indifférent, ils auraient semblé deux amoureux se retrouvant après une longue séparation, plus épris que jamais et rien de plus.

Yers la fin du déjeuner, lorsque l'appétit calmé des jeunes gens leur permit de se livrer à une causerie intime, ils firent, comme cela arrive toujours en pareille circonstance, des projets; d'avenir.

D ? aberd ; ,. ils; devaient le jour même quitter l'auberge cfet la Croix-de-Fer, se rendre en compagnie à Mannlieim, prendre leurs places pour la France qu'ils traverseraient dans toute; sa largeur, puis aliter ensemble s'embarquer au lEDavre.

Ce projet souriait doublement à la jeune femme. Elle avait hâte de quitter rAllemagnç; elle croyait, à tort au à raison, que, tant que le baron demeucerait en Prusse, il n'y jouirait que d!une liberté: précaire, et qu'à tout instant, il suffirait; df un caprice du ministre pour la lut rarfir;; qfii'il fallait donc se ' hâter de franchir 1& frontière et d'entrer en France, ce sol classique de la liberté, ce refuge des proscrits du monde entier.

Anna Sievers n'avait pas congédié sa chaise de poste, ainsi que le lecteur s'en souvient. * Le postillon, obéissant sans doute à des ordres précédemment donnés, avait été remiser sa voiture à l'extrémité du village et se tenait prêt à partir aux premiers ordres de la jeune femme. C'est pourquoi elle insista auprès du baron pour qu'il prît place dans sa voiture et partît avec elle.

Mais M-.- de Stanbow lui fit remarquer qu'il était arrivé seul à Marnheim, que leur rencontre fortuite à l'auberge, qui pouvait jusqu'à un point se justifier aux yeux de l'hôtelier par des relations antérieures, plus ou moins intimes, prendrait les proportions d'un scandale, s'ils quittaient le village en compagnie. On pourrait croire à un rendez- vous pris d'a^vance, à un enlèvement prémédité, faire enfin

des suppositions, qui, dans la situation difficile où se trouvait le jeune homme, surveillé bien certainement par des agents occultes du ministre, pourraient lui nuire auprès de ce dernier, qu'il était de toute nécessité de ménager, et peut-être motiver son arrestation immédiate. En somme, il fallait tout prévoir, et ne pas compromettre par une imprudence, l'avenir de bonheur dont Je séduisant tableau ravissait leurs pensées.

Ces raisons assez plausibles, déduites avec éloquence pai: le baron , convainquirent la jeune femme , et il fut convenu que rien ne serait changé aux dispositions prises par le baron à son arrivée dans 1* auberge. Le baron partirait de son côté dans la carriole préparée pour lui; la jeune femme le suivrait, un quart d'heure plus tard, dans sa chaise de poste.

Dès qu'ils seraient arrivés à Mannheim, ils retiendraient leurs places pour Strasbourg, et, à compter de ce moment, voyageraient sous un nom collectif, comme mari et femme.

Toutes ces conversations et explications avaient pris un temps considérable; aussi lebaronfut-iltrès-étonné lorsque maître Hans pénétra dans le cabinet, et, son bonnet de coton à la main, lui annonça que. la carriole était prête et que le conducteur attendait ses ordres.

Le baron se leva, paya toute la dépense, prit congé de la jeune femme comme d'une personne que l'on ne compte pas revoir, et cinq minutes plus tard, il était parti.

Dès qu'elle fut seule, Anna posa son coude sur la table, appuya satête sur la paume de sa main, et pendant quelques instants, elle sembla s'abîmer dans de profondes et sérieuses inflexions. Soudain elle se leya, et murmura à de mi-voix :

— Nous verrons !

Puis, à son tour, elle sortit de là chambre.

Mannheim est une ville toute moderne, fort

monotone, et qui n'offre rien de remarquable

aux yeux des voyagenrs et des touristes. Elle

est bâtie en forme d'échiquier, se divise en grands carrés, et ses rues, qui ne portent au^ cun nom, sont désignées ainsi ; carré À s carré B, etc.... Fondée en 1606, par l'électeur palatin Frédéric IV, elle servit longtemps de résidence à l'électeur Charles-Philippe. Le château, détruit à plusieurs reprises et plus particulièrement en 1795, renferme quelques monuments romains. Grâce aux chemins de fer, et à sa situation sur le Rhin qui lui fournit quelques relations.commerciales, Mannheim voit son importance et sa population s'accroître tous les jours. Elle est appelée, dans un temps prochain, à devenir un des centres industriels les plus importants du grand-duché de Bade.

Voilà tout ce que nous dirons de cette ville, où les personnages de cette histoire ne font que passer durant quelques instants.

La chaise de poste de la jeune femme n'avait pas tardé à rejoindre la carriole du baron. Les deux voitures pénétrèrent ensemble dans la ville, et ensemble elles s'arrêtèrent devant la gare.

Cette gare, fort peu remarquable, était en ce moment assez encombrée. Un train venant de Coblentz s'y était arrêté, et y avait débarqué une grande quantité de voyageurs.

Tandis que la jeune femme, qui n'avait pas songé à le faire plus tôt, réglait le compte de son postillon, le baron avait pénétré, sa valise sous le bras, dans une vaste salle d'attente, où se trouvaient alors différents groupes, parmi lesquels plusieurs officiers prussiens en tenue.

Dès que le baron parut à la. porte de cette salle, un officier, portant les insignes d'un grade élevé, se détacha de l'un de ces groupes au milieu duquel il était confondu, marcha droit au jeune homme, le salua courtoisement et lui dit du ton de la cordialité la plus franche ; f .

— Le baron Frederick de Stanbow, je crois ?

— En effet, monsieur, répondit aussi- cour*.

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toisement le baron, mais je cherche vainement à me rappeler vos traits.

— Nevous fatiguez pas davantage, répondit l'officier en souriant, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous. Je suis le colonel von Stadt, de la garde royale.

— Alors, je crois comprendre, fit le baron en s'inclinant.

— Que je remplis une mission. En effet, baron; mais que cela ne vous inquiète pas. Je ne suis ici que pour m'assurer de votre départ et vous offrir mon aide, si par hasard vous veniez à en avoir besoin.

Le jeune homme tressaillit. Il jeta autour de lui un regard anxieux, et s* étant bien assuré que M me Sievers ne se trouvait pas encore dans la salle, il se pencha vivement vei*s T officier, auquel il dit précipitamment et à voix basse :

: — S'il en est ainsi, herr colonel, vous me pouvez rendre un énorme service.

— Parlez. De quoi s'agit-il ? Je suis tout à votre disposition.

— Excusez-moi, herr colonel , mais je crains ici les regards et surtout les oreilles indiscrètes.

— Qu'à cela ne tienne, baron, suivez-moi.

Je vais vous conduire dans un endroit où nous pourrons causer tout à notre aise. D'ailleurs, rien ne presse ; il vous reste encore plus de vingt-cinq minutes avant le départ du train.

Le colonel passa alors avec le baron dans une salle particulière et qui dépendait de l'appartement du chef de gare.

— Mon cher baron, dit-il en lui désignant du geste un fauteuil, veuillez vous asseoir.

Ici, nous pouvons causer tout à notre aise et sans. crainte d'être dérangés. Qu'avez-vous à me dire ? Je suis tout oreilles,, et prêt, je vous le répète, à vous être agréable si cela m'est possible. D'abord j'ai l'ordre exprès de le faire, et, n'aurais-je pas reçu cet ordre, la vive sympathie que j'éprouve pour vous m'y porterait- naturellement.

— J'ai à vous entretenir, herr colonel, d'un sujet fort délicat.

— Que cela ne vous embarrasse pas. Je suis homme à tout entendre et à tout comprendre.

— Vous savez sans doute, colonel, dit le baron, qui sembla tout à coup prendre son parti, quel motif me conduit en France?

— Oui, à peu près, répondit l'officier avec un fin sourire.

— Or, il est important pour ce que je veux faire que je sois enveloppé du plus stinct incognito ; en un mot, que personne ne puisse supposer...

— Que le baron de Stanbow est caché sous le comte Ladislas Stanbowitch, n'est-ce pas cela, baron?

— C'est cela même ; oui, colonel.

— Eh bien? qu'y a-t-il?

— Il y a que cet incognito, qui m'est indis-

pensable, menace d'être dévoilé à la première station que j'atteindrai.

— Oh! oh! voilà qui est grave.

— N'est-ce pas ? Eh bien ! c'est pour éviter qu'il en soit ainsi que je vous demande en ce moment votre appui.

— Je vous répète que vous pouvez y compter. Expliquez-moi la chose,

— Mon Dieu! c'est bien simple, colonel.

Puisque vous me connaissez si bien, vous sa- \ez sans doute que je menais la vie à grandes guides, à si grandes guides même, que je fus arrêté...

— Et conduit à Spandau, où vous seriez encore, si le premier ministre ne vous avait pas accordé généreusement votre liberté au moment où vous vous y attendiez le moins.

— C'est cela même, oui, colonel, fît-il avec amertume. Or, au moment où l'on m'arrêta, je puis vous avouer cela entre nous, j'étais fort épris d'une charmante grisette que j'avais rencontrée un soir Under den Linden(l). Cette jeune fille, qui ne devait

(t) « Sous lès Tilleuls,» grande promenade de Berlin.

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LE BARON FREDEEICK

être pour moi qu'un de ces amours de passage, qui durent un mois, et ne sont même pas une date dans la vie d'un jeune homme, prit, paraît-il, dans l'esprit de ma sentimentale grisette des proportions colossales.

— Diable! mais c'est un roman que vous me contez là, baron.

— Oui, colonel, et des plus corsés, vous allez voir. Lorsque je fus arrêté, la pauvre enfant, toute à son affection pour moi, vendit ce qu'elle possédait, abandonna Berlin, sut, je ne sais comment, que j'étais détenu à Spandau, et vint s'installer dans une chambre tout

' en face de la prison que j'habitais bien à contre-cœur, ma foi.

— Mais c'est charmant, savez-vous : le diable m'emporte, c'est presque la Marguerite de Goethe,

— Oui, reprit le baron avec un sourire sardonique. Il y a même plusieurs points de ressemblance entre elles.

— Ensuite, qu*arriva-t-il?

— Il arriva ce qui devait arriver, mon cher colonel. Mon Ariane demeura des journées entières les regards fixés sur la forteresse, où elle espérait me voir apparaître à quelque fenêtre grillée. Une nuit, on vint me prendre pour me conduire à Ems devant le ministre, aA r ec qui j'eus l'entrevue que vous savez. La chaise de poste qui m'avait débarqué à Ems, me déposa ce matin à cinq heures dans un petit village de Bavière. Jugez de ma surprise lorsqu'au moment de me mettre à table pour déjeuner, je vis apparaître Anna Sievers.

— Elle* se nomme Anna Sievers? Un joli nom. Je vous en fais compliment.

— N'est-ce pas? Alors, des explications commencèrent. Elle nl'avait suivi, ne m'avait pas perdu de vue un instant. Enfin, sans que j'aie besoin de vous le dire, vous voyez la conclusion.

— Oui, oui, je comprends parfaitement:

Vous avez conjugué le verbe, aimer dans tous ses temps et ses modes, vous vous êtes juré

un amour éternel, vous vous êtes juré de ne plus vous quitter/Mais, maintenant que vous êtes de sang-froid et que vous avez eu le temps deréfléchir, vous envisagez la question sous son point de vue véritable; c'est-à-dire que toute liaison avec cette femme vous est interdite, à cause de la position où vous vous trouvez et des intérêts graves qui vous appellent en France. Enfin, vous avez été très-heureux de me rencontrer à la gare, pour me dire : Colonel von Stadt, il y a là près de moi une jeune femme charmante, que j'aime beaucoup, mais dont je vous serais obligé de me débarrasser le plus tôt possible. Est-ce cela?

— Textuellement, mon colonel.

— Eh bien! rassurez-vous, baron, c'est la chose la plus simple et surtout la plus facile du monde. Sortez par cette porte de dégagement, rejoignez votre maîtresse, ne laissez rien paraître; surtout feignez de ne pas me connaître et rapportez-vous-en à moi du soin de vous délivrer du délicieux démon qui vous obsède. Eh! que diable! on se doit aide et protection entre hommes. Quel grand ministre que le nôtre! Comme* il songe à tout! Voyez, cependant, ce qui aurait pu arriver, si, par son ordre, je ne m'étais pas trouvé ici?

— En effet..... Ainsi donc?....

— Tout est convenu, mais hfitons-nous, le temps presse.

Sur ces derniers mots, les deux hommes se séparèrent.

Pendant que ceci se passait entre le colonel von Stadt et le baron do Stanbow, la jeune femme qui avait enfin réglé ses comptes avec son postillon à la grande satisfaction de celui-ci qu'elle avait généreusement payé, avait pénétré à son tour dans la salle d'attente dont elle avait d'un regard anxieux exploré tous les angles sans découvrir celui qu'elle cherchait.

Un soupçon avait, comme un éclair, traversé sa pensée, mais presque aussitôt, non pas l'injustice, mais l'impossibilité d'une trahison, en ce moment du moins, l'avait rassu-

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rée, et elle avait été toute radieuse et souriante s'asseoir dans un angle retiré de la salle,

A peine venait-elle de s'asseoir que la porte s'ouvrit et le baron parut.

L'anxiété peinte sur ses traits, son inquiétude visible avaient achevé de rassurer la jeune femme, qui ne put s'empêcher de sourire de ses soupçons.

— Où étiez-vous donc, ma chère Anna? lui dit le baron dès qu ? il aperçut la jeune femme. Yoilà un temps infini que je vous cherche, sans pouvoir vous rencontrer.

— Excusez-moi, Fritz. Ce postillon m T a retenue beaucoup plus longtemps que je ne le croyais; mais maintenant tout est fini, grâce à Dieu! et comme vous, je suis libre.

— Dieu veuille que nous le soyons longtemps, Anna ! murmura-t-il avec un soupir.

r— Que voulez-vous dire, Frederick? vous m'inquiétez.

— Rien, ma chère Anna; mais j'ai cru voir rôder par là certaines figures d'officiers prussiens, et je vous avoue que, tant que je ne serai pas en- wagon, je ne me croirai pas en sûreté.

— Mais nous n'avons rien à craindre, maintenant.

— Dieu le veuille ! ma chère amie, mais, je vous le répète,, je ne sais pourquoi, je ne suis pas tranquille.

Au moment où le baron prononçait ce dernier mot, la porte de la salle d'attente s'ouvrit brusquement et plusieurs officiers prussiens entrèrent.

Ces officiers jetèrent un regard investigateur dans la salle ; puis, après avoir échange entre eux quelques mots à vpix basse, ils s'avancèrent vers l'endroit où se trouvaient - assis à F écart, le baron et la jeune femme.

— Qu'est-ce que cela signifie? murmura Anna Siever s, toute tremblante.

Lç baron, était devenu pâle. Le sentiment de la mauvaise action qu'il allait commettre, quelle que fût sa perversité naturelle, l'op-

pressait douloureusement et lui serrait le cœur.

Il comprenait enfin toute l'infamie de sa conduite et de quelle noire ingratitude il payait le dévouement si pur et si complet de la jeune femme. Mais il était trop tard maintenant pour ces réflexions. Le sort en était jeté. Il était entré dans une voie où tout regard en arrière lui devenait impossible. Il fit un effort sur lui-même et attendit impassible ce qui allait se passer.

Cependant les officiers s'étaient arrêtés devant les deux jeunes gens, et l'un d'eux, après avoir salué le baron avec cette roideur et cette morgue qu'ont tous les officiers allemands quel que soit leur grade, lui avait demandé d'une voix sèche, s'il était bien le baron Frederick de Stanbow.

— Que vous importe, monsieur, répondit avec hauteur le jeune homme, que je sois ou non la personne dont vous parlez?

— Il m'importe plus que vous ne pouvez le supposer, monsieur, répondit l'officier. J'ai l'honneur d'être colonel dans la garde royale' et je suis porteur d'un ordre du roi qui m'autorise à vous faire la question que je vous ai adressée,

— Prétendez-vous m'arrêter, monsieur ?

— Peut-être ; cela dépendra de vous, Veuillez donc me répondre : Êtes-vous, oui ou non,, le baron Frederick de Stanbow ?

— Eh bien soit ! monsieur. Oui, je suis le baron Frederick de Stanbow.

— Alors j'ai l'ordre de vous conduire dans un compartiment réservé exprès pour vous, et dans lequel se trouvent deux officiers de police chargés de vous accompagner jusqu'à la frontière.

— ■ D'où vient cette rigueur à mon égard, monsieur?

— Je n'ai rien à vous répondre, monsieur.

Un. officier ne discute pas les ordres qu'il reçoit, il les exécute.

— C'est jxiste, monsieur, que faut-il faire?

— Me suivre.

— Je suis prêt.

Anna Sievers, pâle, tremblante, se leva

alors, et, sans prononcer une parole, se précipita dans les bras du baron.

— Qui est cette femme? demanda T officier.

— Cette dame m'accompagne.

— C'est impossible, monsieur.

— Impossible! s'écrièrent les deux jeunes gens.

— L'ordre est précis, madame est trop jeune pour être votre mère, elle n'est pas votre sœur, puisque vous êtes fils unique.

Elle n'est pas votre femme, vous n'êtes pas marié. Elle ne peut donc être que votre maîtresse.

— Monsieur!

— Ne discutons pas sur les mots, monsieur.

Peu m'importe ce qu'elle est; je n'ai rien à y voir : la seule chose que je puisse vous dire, c'est que n'étant ni votre mère, ni votre sœur, ni votre épouse, il lui est interdit de vous accompagner.

— Monsieur, au nom du ciel!... s'écria la jeune femme les yeux pleins de larmes et les mains jointes.

— Madame, interrompit l'officier, en adoucissant le timbre de sa voix, ne me rendez pas, je vous en supplie, plus pénible la mission dont je suis chargé» Je vous répète, à mon grand regret, que Tordre dont je suis porteur est précis, quel que soit d'ailleurs, mon sentiment personnel, cet ordre doit être exécuté et il le sera.

— Monsieur, dit le baron en intervenant, laissez-moi au moins quelques minutes pour faire mes adieux à madame.

— Je le voudrais, monsieur ; mais le train va. partir et c'est par ce train qu'il m'est, ordonné de vous faire quitter l'Allemagne.

— Puisqu'il en, est. ainsi, dit le jeune homme,, je n'insiste pas.

Et se penchant vers la jeune femme sur le front de laquelle il déposa un baiser: :

— Nous nous reverronst, Anna, lui dit-il

à voix basse. Je ne vous dis donc pas adieu, mais au revoir.

— Au revoir ! balbutia-t-elle en tombant à demi évanouie sur le siège qu'elle venait de quitter un instant auparavant.

— Marchons, messieurs, dit alors le baron en se retournant vers les officiers prussiens.

Ceux-ci l'entourèrent aussitôt et sortirent avec lui de la salle d'attente.

Cette scène s'était passée pour ainsi dire inaperçue des voyageurs qui, tous assez occupés de leurs préparatifs de départ ou engagés dans des conversations particulières n'avaient fait aucune attention à ce qui se passait à l'extrémité de la salle.

La jeune femme, avons-nous dit, était demeurée froide, immobile et presque privée de mouvement.

Tout à coup un tressaillement nerveux agita tout son corps. Elle fit un mouvement brusque pour se lever.

Le sifflet de la locomotive s'était fait entendre.

Le train était parti.

Une main se posa sur le bras de la jeune femme et une personne placée derrière elle lui dit d'une voix douce t

— Restez, madame, il est trop tard !

— C'est vrai ! murmura-trelle, mon Dieu I il est trop tard !

— Prenez courage, reprit la voix qui déjà s'était fait entendre. Rappelez vos forces ; ne vous laissez pas abattre par la doulemv

Anna Sievers tourna lentement la tête, vers la personne qui parlait ainsi.

Un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu avec une certaine élégance, et dont les traits réguliers avaient un grand cachet de distinction, se tenait debout: derrière elle et la considérait avec une expression d"esym>" pathie. ' , . .

Cet inconnu, dont la tenue et les manières décelaient une personne appartenant à une classe élevée, portait à la boutonnière la rosette d'officier de la Légion d'honneur.

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