‹ Le Baron FrederickChapitre 5 sur 50 · V : îf · texte numérisé non relu

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— Qui êtes-vous, monsieur? demanda la jeune femme, vous qui sembler vous intéresser à une femme malheureuse, auprès de laquelle le hasard A r ous a sans doute placé.

— Ce n'est pas le hasard, madame, répondit T inconnu en la saluant respectueusement. Je savais ce qui allait se. passer et je suis venu pour vous offrir mon aide si vous daignez l'accepter.

— Soyez mille fois béni, monsieur, pour ces paroles bienveillantes. Je suis étrangère dans cette ville, je n'y connais personne, et, vous l'avez vu, hélas ! celui qui seul pouvait me protéger vient de m'ètre brutalement ravi.

— Etes-vous bien certaine, madame, que les choses se soient passées ainsi? •

— Que voulez-vous dire, monsieur? sé'criat-elle avec une surprise mêlée d'effroi, seraisje victime d'une odieuse comédie, d'une trahison ?

— Peut-être, madame ; mieux que moi vous êtes à môme d'en juger ; mais je me permettrai de vous faire observer que l'endroit où nous nous trouvons est mal choisi pour une conversation comme celle que sans doute vous désirez avoir avec moi. D'un instant à l'autre, les officiers qui ont enlevé la personne qui vous accompagnait peuvent revenir, et qui sait si vous ne seriez pas en butte à de nouvelles vexations de leur part.

— Vous avez raison, monsieur ; mais que faire? Je ne connais personne. Où irai-je me réfugier?

— Rassurez-vous, madame; ne suis-je pas là? Je ne vous abandonnerai pas. Vous êtes femme ; à ce titre, vous avez droit à la protection de tout homme d'honneur. Avant tout, afin de vous inspirer quelque confiance, permettez-moi de vous dire qui je suis. Je me nomme Pierre-Armand de Moustier. Je suis un des principaux directeurs de la Société des chemins de fer français de l'Est. Certaines affaires m'ont appelé ici ; je compte en repartir dans une heure pour retourner à Paris.

— Je vous remercie, monsieur, des renseignements qu'il vous a plu de me donner sur vous. Je me fie a. vous, guidez -moi, je suis prête à vous suivre.

. — Veuillez accepter mon bras, madame.

Tous deux quittèrent alors la salle d'attente.

Au moment où la porte se refermait sur eux, le colonel von Stadt et les officiers qui l'accompagnaient, entraient dans la salle par une autre porte.

' Ils demeure l'eut fort décontenancés en voyant que la voyageuse qu'ils cherchaient avait disparu.

Ce fut en vain qu'ils se livrèrent aux plus actives recherches : les diverses personnes qu'ils interrogèrent ne purent donner aucun

renseignement.

Anna Sievers demeura introuvable.

. De guerre las, force fut au colonel de renoncer à la chercher davantage.

Cependant M. de Moustier avait, ainsi que nous l'avons dit, quitté la gare en compagnie de la jeune femme.

Un coupé attelé de deux chevaux attendait devant la gare.

M. de Moustier fit monter la jeune femme, se plaça près d'elle, et, se penchant vers un domestique qui se tenait respectueusement, chapeau à la main, à la portière :

— - Jean, dit-il, ordonnez au cocher de toucher à la gare de Ludwigshafen et d'aller bon train ; je suis pressé.

Ces paroles avaient été prononcées en français.

— Pourquoi allons-nous à Ludwigshafen ?

demanda la jeune femme.

— Ah! vous parlez français, madame, lui dit M. de Moustier en souriant. Tant mieux.

— Ma famille est d'origine française, monsieur, répondit-elle. Elle a émigré à la suite de l'Édit de Nantes et s'est établie en Bavière depuis cette époque.

— Oh ! alors, nous sommes presque compatriotes, maçlame ; je me félicite doublement

(Si:

Le grand bat des Souverains de l'Hôtel de Ville (lâi>7).

Quelques mois plus lard s'ouvrait l'Exposition îmivevsollo rie Paris. (Page A'i.)

d'avoir été assez heureux pour me trouver là si à propos et rie vous offrir mon appui.

— Vous êtes trop bon, monsieur. Mais vous n'avez pas répondu à ma question.

— En effet, madame. J'ai donné ordre à mon cocher d'aller à Ludwigshafen, parce que là, soit que vous désiriez aller en France, soit que vous préfériez rentrer dans votre famille, cela vous sera plus facile sans attirer les soupçons.

— Mille grâces, monsieur. Et maintenant que vous m'avez dit qui vous êtes ; que vous

êtes si généreusement intervenu pour me rendre un peu de courage, laissez-moi, en deux mots, vous dire qui je suis.

— Madame, je me suis senti attiré vers vous par un élan de sympathie irrésistible.

Chercher à vous connaître, ce serait vouloir me faire payer le léger service que je serai peut-être assez heureux de vous rendre. Conservez donc, si vous le désirez, cet incognito qui vous protège contre ma curiosité, et soyez convaincue que je ne m'en plaindrai nullement.

— C'est trop de délicatesse, monsieur ; mais je tiens à être connue de vous. Je veux que vous sachiez que, si je suis malheureuse, du moins votre générosité ne s'est pas égarée et que je suis digne de la gracieuse protection que vous avez daigné m* accorder.

— Oh ! madatne, vous allez trop loin.

Croyez bien que jamais la pensée ne me serait venue de vous juger aussi sévèrement que vous semblez le craindre. Il suffit de vous voir une minute ppur comprendre que vqus avez droit au respect de tous.

— Je n'abuserai pas de votre patience, monsieur. Mou histoire sera courte. Plie ressemble à celle $P M^n des femme§ ej; peut se résumer en quelques mots.

J'ai aimé de tQitfes les forcss de niqn |ine un homme qui, jg Je er&ins aujourd'hui, était indigne d'un ainpur mm vrai, aussi pup. Je me nomme Annj|SiêVj9rs. Je suis fil}e Uilifjue d'un pasteur prgtegt&nt de Munich. Pn jour un jeune hominç feje^s.é fut amené dans j}Qpe maison par mçn ne?e qui l'avait rencontré lui-même moup^ajt non loin de la ville.

Ce jeune ho^fl^, vous l'ayez vu aujourd'hui. Il se noqifitë Frederick de Stanbpw et appartient à une <ie.s premières familles $e lanoblesse prussienne, J'ignorais tout ce}# .alors. Son nom mêin© m*êifflt inconnu. Pendant deux mois il resta, anfeve la -yi&Gb ïa mort. Je le soignai avec le dévouement et l'abnégation d'unesœur.Quandilrevintàla vie, ilme remercia d'une si douce voix, avec de si tendres paroles ; il protesta si énergiquement de son amour, son regard me disait si bien ce que sa voix ne faisait que murmurer, que j e me laissai séduire. Habituée à vivre entre mon père et ma mère, ignorante de toutes les choses delà vie, je devais fatalement .céder sans résistance à ce premier amour qui venait, comme un rayon de soleil, réchauffer mon âme, faire vibrer en moi toutes les fibres de mon cœur, et me révéler l'existence d'un sentiment divin qui, jusqu'alors, m'avait été complètement inconnu. Oh!' pourtant, dans ma faiblesse,

j'étais forte encore. Je luttai contre moi-même avec cette énergie que 1$ pudeur donne aux ames naïves. Je sentais instinctivement que je commettais une faute en cédant aux prières de mon bien-aimé et, si je consentis à lui appartenir, ce ne fui; que lorsqu'il m'eut promis solennellement que je serais -sa femnae. Hélas ! la suite, vqus la prévoyez, monsieur. Une nuit j'abandonnai la maison paternelle, et je suivis mon séducteur, laissant mon père et ma mère en proie à la plus grande douleur. ï^e châtiment de cette faute ne devait pas tarder. Il fut terrible.

L'homme pour lequel j'avais tout quitté me négligea, et peut-être allait-il m' abandonner, quand une catastrophe terrible l'en empêcha.

Il fut arrêté, conduit à Spahdau et renfermé dans la forteresse. Je devins mère. J'aimais toujours l'homme qui m'avait si indignement trompée. Je vendis tout ce que je possédais et le suivis dans cette ville. Pendant les quatre longs mois que dura sa détention, je vécus, comme une folle, les yeux riyés sans cesse sur son cachot, et priant Dieu de lui rendre la liberté. Cette liberté lui a été rendue, il y a deux jours, àEms, où on l'av { ait conduit, et où je le suivis. Ce niatin, pour la première fois, depuis son arrestation, je l'ai revu. Il in'a dit que sia peine avait été commuée en j@xil; qu ? il devait se rendre en Amérique. Je n'hésitai pas, je résolus de le suivre, pour le consoler et prendre la moitié de ses -ennuis. Je lui annonçai aussi qu'il était père. Cette nouvelle, en apparence, le combla de joie.

— C'était un lien nouveau, me dit-il et

vous le voyez, je suis plus triste et plus désolée que jamais. Il m'a été enlevé encore une fois, et me voilà de' nouveau seule, avec mon enfant, déshonorée aux yeux du monde et maudite par mon père.

— Pauvre enfant! lui dit doucement M. de Moustier, en lui pressant affectueusement la main ; vous êtes plus malheureuse encore que •vous, ne le supposez. Pourquoi donc faut-il .que j'ajoute à votre douleur déjà si grande?

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^— Que voulez-vous dire, monsieur ? Déjà, au moment où se passait l'affreuse scène dont vous avez été témoin, un horrible pressentiment m'a serré le cœur. Mon Dieu ! si ce que je crains est vrai, il ne me reste plus qu'à mourir.

— Non, vous ne pouvez mourir. Vous devez vivre, au contraire, vivre pour votre enfant.

— Oui, vous avez raison, je n'ai plus le droit de mourir. Il faut que je vive pour cette chère créature qui, elle, est innocente et ne doit pas être responsable des fautes de sa mère. Parlez, monsieur, dites-moi tout ; j'ai besoin de tout savoir. Oh! ne craignez rien, je suis forte.

— Puisque vous le désirez, madamejje vous obéirai, d'autant plus que je considère comme un devoir de vous instruire de ce qui s'est passé. L'action que cet homme a commise est infâme. Il vous a abandonnée lâchement, froidement, de parti pris.

— Je le savais, murmura-t-elle en fondant en larmes. Je le savais, mon cœur me l'avait dit, et je ne voulais pas y croire.

— J'écrivais dans un cabinet séparé seulement par une portière de celui du chef de gare, quand deux hommes entrèrent. L'un était un officier prussien. L'autre, vous le connaissez, était le baron de Stanbow. Dans le premier moment, je voulus me lever pour avertir ces personnes de ma pi'ésence et ne pas commettre l'indiscrétion d'écouter ce qu'ils disaient ; mais, aux premiers mots que ces deux hommes prononcèrent, je ne sais pourquoi, je changeai immédiatement d'idée, et je prêtai attentivement l'oreille. Voici, en deux mots, le résumé de leur conversation : le baron de Stanbow n'est pas exilé ; il ne se rend pas en Amérique, il va simplement en France, chargé par le gouvernement prussien d'une mission que j'ai tout lieu de supposer ténébreuse et peu honorable, car le baron de Stanbow est porteur d'un passe-port où il est inscrit sous le titre

de comte Ladislas Stanbowitch. Il doit prendre en France la qualité de réfugié polonais. C'est même afin de s'assurer, à-t-il dit, un strict incogito, qu'il a le plus grand intérêt à conserver, qu'il a insisté auprès du colonel afin que vous ne puissiez l'accompagner, que l'on vous en empêchât, même en vous arrêtant, si c'était nécessaire.

— Oh ! cela est infâme !

— Oui, bien infâme, madame. Vous avez été dupe de la plus affreuse comédie , et l'homme auquel vous avez tout sacrifié, vous a, je vous le répète, abandonnée lâchement et de parti pris.

— Mon Dieu ! mon Dieu !. fit-elle.

— Maintenant , madame , voyez ce qu'il vous convient de faire et disposez de moi.

— Monsieur, ma conduite est toute tracée.

Cet homme va en France, c'est en France que je dois me rendre. Il me faut l'y retrouver, le contraindre à reconnaître son fils et à lui restituer dans la société la place à laquelle il a droit. Quant à moi, personnellement, que m'importe ce que le sort me réserve? Depuis longtemps, déjà, je suis habituée à lutter contre la douleur. J'en ai l'espoir, elle ne me terrassera pas.

— - Permettez-moi une simple question , madame. Je ne veux en rien désapprouver le projet que vous formez. Il ne m'appartient pas de vous tracer la conduite que vous devez tenir. Seule, vous êtes juge de ce qu'il vous convient de faire dans la situation terrible où vous vous trouvez ; seulement, laissez-moi vous demander si vous avez bien réfléchi à la résolution que vous prenez. La France, il est vrai, est hospitalière; mais en France, comme partout, pour vivre, il faut avoir les moyens d'assurer son existence matérielle. Ces moyens, les avez-vous ?

— Le hasard, ou plutôt le projet bien arrêté de M. de Stanbow dé se séparer de moi, m'a fourni aujourd'hui même ces moyens dont vous parlez. Quelques minutes avant de quitter l'auberge de M&rnhehn, il m'a forcée

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d'accepter une traite de cent mille thalers sur la maison Rothschild, de Paris. Je ne comprenais rien d'abord à l'insistance que cet homme mettait à me faire accepter cette somme. Maintenant, tout m'est expliqué. En outre, il me restait, de la vente de ma maison, mon mobilier, mes bijoux, etc., quarante mille thalers, je les «i sur moi, en billets... Vous le voyez, monsieur, ajouta-t-elle avec un sourire triste, je suis riche !

— En effet, madame; aussi n'insisterai -je pas. Mais il est deux choses que je puis vous offrir et que, je l'espère, vous ne refuserez point : d'abord ma compagnie jusqu'à Strasbourg, compagnie qui vous sera une sauvegarde ; ensuite, pour vous éviter le voyage de Paris, le payement intégral de votre traite aussitôt que nous serons arrivés en France.

11 faut que dans quarante-huit heures, au plus tard, je sois rendu à Paris ; mais cependant, si vous y consentez, je ne me séparerai pas de vous à Strasbourg sans vous avoir ouvert les portes d'une maison où, grâce à moi, vous serez reçue comme si vous faisiez partie de la famille. Mais; nous voici arrivés devant la gare, et avant quelques minutes, vous serez en route pour la France. Veuillez prendre cette carte, madame, et, si quelque jour d vous avez besoin de moi, écrivez-moi à cette adresse : 227, rue de Rivoli, et peut-être pourrai-je vous prouver que je suis un de vos amis les plus dévoués.

— Pas de remercîments, ajouta-t-il avec un doux sourire. Je ne fais que ce que je dois faire. C'est à vous à me prouver par votre conduite que je ne me suis pas trompé..

Le soir même, Anna Sievers arrivait à Strasbourg et était présentée dans une maison où, ainsi que l'avait prévu M. de Moustier, elle était reçue à bras ouverts.

Deux heures plus tard, son protecteur prenait congé d'elle, comme un père l'aurait fait de sa fille, après lui avoir compté en monnaie française, le montant de sa traite sur la maison Rothschild.

Quelques mois plus tard, s'ouvrait l'Exposition universelle de Paris.

L'empereur Napoléon III, alors au sommet de son incroyable fortune, devenait l'hôte de tous les souverains de la vieille Europe et échangeait avec le roi de Prusse et son toutpuissant ministre les témoignages d'une inaltérable amitié, d'une alliance que rien ne devait rompre. En un mot la paix du monde était à jamais assurée.

L'avenir devait donner à cette prophétie un douloureux démenti, avant même que fussent fanées les fleurs qui avaient servi à embellir de si brillantes fei.es.

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