PREMIERE PARTIE
UNE POIGNÉE DE COQUINS
UJS GASTMAHL D ETUDIANTS A LA UOBERTSAU
Le dimanche 3 juillet 1870, jour de saint Anatole, la longue et belle avenue de platanes et de charmes qui, de la porte des Pécheurs, à Strasbourg, conduit au charmant village de Robertsau, était depuis le matin littéralement encombrée de voitures, de cavaliers et de piétons qui allaient au village ou revenaient vers la ville en riant, chantant , et généralement composés de groupes de jeunes gens des deux sexes dont les visages épanouis respiraient la joje et le plaisir*
A l'époque dont nous parlons, Strasbourg possédait, dans un réseau de trois lieues autour de son enceinte, une foule de villages charmants, coquettement disséminés dans la plaine, enfouis dans les massifs de verdure et qui, chaque dimanche, servaient de refuge à la jeunesse de la ville qui allait là boire de la bière, dîner sous les tonnelles, danser dans les guinguettes ; et de but de promenade à la partie plus sérieuse de la population qui, parfois, se laissant elle aussi entraîner par
l'exemple et l'attrait du plaisir, dinait en plein air et assistait en souriant aux ébats de la jeunesse.
En est-il encore ainsi aujourd'hui? Nous l'ignorons.
Au nombre de ces villages, il en est un dont le nom est cher à tout bon Strasbourgeois. Nous voulons parler de la Robertsau, véritable nid d'amoureux, bâti dans une île formée par 1*111 et le Rhin.
Rien ne saurait exprimer l'aspect enchan^ teur et la fraîcheur printanière de cette délicieuse oasis dont, pendant les beaux jours, les échos ne répètent que de gais éclats do
rire et de joyeux refrains.
Le jour dont nous parlons, plusieurs jeunes gens des deux sexes, assis sous une tonnelle devant une auberge située non loin de l'obélisque élevé par le patriotisme des Strasbourgeois à leur compatriote Kléber, discutaient vivement entre eux le menu d'un dîner qu'ils étaient convenus depuis le matin de prendre en commun.
Les hommes étaient au nombre de quatre.
C'étaient des jeunes gens dont l'âge variait entité dix-huit et vingt-deux ans.
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Au débraillé sans façon de leurs costumes et à leur tournure il était facile de les reconnaître pour des étudiants.
Les femmes, en nombre égal à celui. des cavaliers, étaient de charmantes grisettes blondes et rieuses, dont la plus jeune avait dix-huit à peine et l'aînée n'atteignait pas vingt ans.
Celui des jeunes gens qui, en ce moment, tenait le dé de la conversation avait tout au plus vingt-deux ans. Sa taillé était haute, bien prise ; ses manières élégantes ; ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son front large, son nez légèrement recourbé, aux narines mobiles ; sa bouche un peu grande, aux lèvres charnues, laissant en s' en tr' ouvrant apercevoir une denture magnifique ; son menton un peu carré lui formaient une physionomie des plus sympathiques, respirant à la fois la franchise, la fermeté et la bonne humeur.
Ses mains et. ses pieds, d'une petitesse extrême, décelaient la race.
Il semblait jouir d'une certaine influence sur ses compagnons qui Pécoutaient nonseulement avec attention mais avec déférence.
— Messieurs, disait-il au moment où nous le mettons en scène, il ne s'agit pas aujourd'hui pour nous de faire un de ces repas d'étudiants comme nous en faisons tous les
. dimanches. Je compte sur la présence de deux^ convives, dont l'un vous est connu déjà, et dont l'autre, j'en suis sûr, sera cordialement accepté par vous.'
— Voyons, Lucien, dit un de ses compagnons en l'interrompant avec un léger accent de terroir, tu n'es ici ni au tribunal, ni à la tribune, mon cher. N'enfile donc pas les unes au bout des autres des phrases à perte de vue.
— A P ordre ! à l'ordre! s'éciièrent en chœur les autres jeunes gens, en frappant joyeusement sur la table.
— Messieurs, dit une des jeunes filles d'une voix flùtée, je trouve pour ma part que
l'orateur parlait très-bien et qu'il disait des choses fort sensées ; je demande en conséquence que son interrupteur, Pétrus Weber, soit condamné à deux moos de bière à boire séance tenante,
— Appuyé! appuyé !
— Je proteste.
— Mon cher Pétrus, répondit celui auquel on avait donné le nom de Lucien, proteste, c'est ton droit, mais tu es condamné à deux moos, et nous allons les boire.
— C'est cela ! c'est cela! les deux moos.
Le cabaretier, qui, sans doute, se tenait aux
aguets, apparut presque aussitôt et posa -triomphalement sur la table, sur laquelle s'en trouvaient déjà bon nombre d'autres entièrement vides, deux moos couronnés d'une mousse blanche des plus appétissantes.
— Eh bien, soit, dit Pétrus, puisque la bière est tirée, il faut la boire. Allons, tendez vos chopes, et surtout ne laisse/ pas s'évaporer ce glorieux faux-col qui est, à mon avis, la crème de la bière.
— A la santé de Pétrus ! s'écrièrent d'une seule voix tous les convives, en choquant gaiement leurs chopes les unes contre les autres.
— Messieurs, dit Lucien, je reprends mon discours au point où vous m'avez interrompu.
Mais, tout d'abord, laissez-moi remercier notre ami Pétrus, que je soupçonne violemment de s'être fait condamner exprès afin de trouver ainsi un moyen détourné d'humecter nos gosiers qui, vous en conviendi^ez, commençaient à être diablement secs.
Pétrus retira de sa bouche l'énorme pipe qui semblait vissée à ses lèvres, et salua l'assemblée avec une gravité comique.
— Allons, continue, bavard, dit-il.
— Je te ferai observer, cher ami, qu'en ce moment tu pilles indignement un célèbre acteur que j'ai vu jouer à Paris, à je ne sais plus quel théâtre. Tu m'interromps pour me dire de continuer.
— A la question ! à la question ! s'écrièrent
UNE POIGNEE DE CQQT3INS
brusquement, les jeunes gens et les jeunes filles.
— M'y voici, mesdames et messieurs. Je propose donc que pour cette fois, par extraordinaire, notre gastmahl, au lieu d'être comme de coutume de trois francs par tète, atteigne aujourd'hui les proportions colossales de six francs.
Une rumeur de mauvais augure interrompit l'orateur.
— C'est de la folie !
— Le comble de l'aberration mentale !
— Un tel Balthazar dépasse toutes proportions.
— Un instant, messieurs, de grâce, laissezmoi terminer, vous serez libres ensuite d'accepter ou de refuser ma proposition.
— Silence ! glapit Pétrus d'une voix nasillarde et avec un sang-froid imperturbable.
Le calme se rétablit.
— Je vous ai annoncé que nous aurions deux convives de plus ; comme il ne serait pas juste que, moi, les invitant, vous payiez pour eux, je m'engage à donner pour ma part la somme exorbitante de vingt francs qui serviront à solder les vins généreux dont nous abreuverons ce repas délectable.
— Messieurs, je demande la parole, dit un jeune homme de dix-neuf ans environ, à lamine éveillée, au sourire railleur, et qui avait, ainsi qu'on le dit vulgairement, le nez tourné à la friandise.
— Parle, Adolphe, et surtout sois bref, s'é crièrent ses compagnons.
— Eh bien, messieurs, dit le nouvel orateur, il est évident pour moi que l'on nous trompe. La proposition insensée faite par l'honorable orateur qui me précède à cette tribune, cache évidemment un piège. On ne gaspille pas aussi facilement une pièce d'or semblable à celle que notre ami se colle en ce moment sur V œil, si l'on n'est pas animé de projets subversifs.
— La cause est entendue, s'écrièrent les
jeunes gens. Voilà les vingt francs. Nous les avons vus.
— Cet homme est riche 1 cet homme A T eut noiis acheter ! Laissons -nous vendre.
— Quoi ! reprit violemment celui qu'on appelait Adolphe, quoi ! pour une misérable pièce de ce vil métal? S'il -en avait deux encore !
— Qu'à cela ne tienne, messeigneurs, dit majestueusement Lucien en s'intercalant une seconde pièce semblable à la première .dans l'orbite de l'œil gauche.
— Bravo! bravo ! s'écrièrent-ils tous.
— Messieurs, je suis vaincu, reprit Adolphe, Cet homme n'est pas un homme, c'est un galion. Nous succombons sous la force de l'or. Il est évident, pour moi, que nous allons dîner avec des diplomates étrangers.
— Des banquiers israélites, dit un autre.
— Des ambassadeurs cochin chinois, fit un troisième.
— A moins que ce ne soit avec des ministres, ponctua Pétrus d'une voix caverneuse.
— Mesdames et messieurs, vous vous trompez t0US;
— Voyons, Lucien, dit Pétrus, sois bon enfant. Dis-moi si je pourrai conserver ma pipe.
— Parbleu ! on fumera, je l'espère bien.
— Ces nobles étrangers supportent la fumée
du tabac ! Alors ce ne sont ni des ambassa-
deurs, ni des diplomates.
. — Prends garde, Lucien, ajouta gravement Pétrus ; j'espère pour toi et pour nous, que ces convives mystérieux ne sont-pas Prussiens.
— Vous êtes fous, messieurs ! Pour vous mettre d'accord, sachez que le premier n'est lien moins que mon frère. . .
— Ce lieutenant de zouaves ? s* écrièrent-ils tou's.
— Oui, vous le connaissez déjà.
— Bravo ! bravo ! Ah! la bonne surprise. .
— Lucien, tu as mon estime, fit Pétrus,
— Ah ! voilà une pensée charmante, Ljice,
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dît la fillette qui avait déjà parlé, en montrant par un charmant sourire les trente-deux perles qui lui servaient de, dents.
— Oui, mais, reprit Pétrus d'une voix grave, in coda vcnenmn, comme on dit à l'école.
— Ce qui veut dire? demandèrent curieusement les jeunes filles.
— Que, reprit Pétrus déplus en plus lugubre, que Lucien nous a jeté en pâture le nom de son frère pour nous tromper et nous amener subrepticement un second convive que je déclare devoir être un millionnaire.
— Eh ! fit une des jeunes filles avec une moue charmante, ce ne serait pas si désagréable. Qu'en penses-tu, Maria?
— Ce Pétrus est sinistre, ma chère, ditelle; il a des idées de l'autre monde qui vous donnent froid dans le dos.
— Pauvre petite chatte ! fit Pétrus d'une voix caverneuse.
— Messieurs, fit Lucien, le second convive que j'aurai l'honneur de vous présenter est»
non-seulement le meilleur ami de mon frère, mais encore celui de toute ma famille et le mien en particulier. Michel lui doit la vie.
C'est un brave soldat, sergent-major dans la même compagnie que mon frère et, comme lui, décoré de la Légion d'honneur. Vous le recevrez donc parmi vous, je me plais à le croire, avec cette cordialité qui vous distingue quand vous voulez vous en donner la peine,
— Messieurs, dit le quatrième des jeunes gens qui, jusqu'alors, s'était contenté de fumer silencieusement sa pipe en vidant chope sur chope, je vote des remercîments a notre ami Lucien pour la confiance qu'il a en nous, et, comme toute bonne action porte avec elle sa récompense, je propose d'accepter : nonseulement que le gastmahl soit porté à six francs par tète, mais encore les deux louis qu'il a si magistralement posés sur ses yeux,, et qui serviront à solder les vins généreux destinés à embellir cette petite fête de famille.
— Mon cher Georges, je n'avais parlé que d'un louis.
— Mais tu en as montré deux.
— Et, l'intention étant réputée pour le fait, appuya Pétrus de plus en plus sombre, si ces deux louis ne sont pas faux...
— Oh ! s'écria Lucien, jamais !
— Alors, ils nous appartiennent, conclut Pétrus , Passe-moi le tabac, Adolphe, ma pipe s'est éteinte,
— Déjà ! fit celui-ci en riant, il n'y a pourtant qu'une heure que tu l'as allumée.
— C'est vrai ; mais la vive émotion que j'ai ressentie durant cette discussion m'a entraîné à fumer plus vite que je ne l'aurais voulu .
Et il se mit à lancer dans l'air de formidables bouffées de fumée.
— J'ai encore une demande à. vous adresser, messieurs, reprit Lucien.
— Cet homme est insatiable, grommela Pétrus en hochant la tète, il veut donc nous dépouiller ?
— Je suis loin d'avoir ces prétentions. Je demande seulement que vous me laissiez le soin de commander le menu du dîner.
— Oh ! oui, oui ! fit Maria en battant des mains. Luce a été à Paris; il connaît les bonnes eboses, laissons-le faire.
- — ■ Maria, mon enfant, dit sentencieusement Pétrus entre deux bouffées de fumée, la gourmandise a perdu votre grand'mère Eve, et vous me faites l'effet de furieusement marcher sur ses traces.
— Laissez-moi tranquille, vilain hibou ! Il ne sait dire que des choses désagréables.
— Je constate un fait, ma fille, voilà tout.
Cela vous déplaît. Soit, n'en parlons plus.
Chers amis, ajouta-t-il en élevant la voix, j'appuie la motion de Lucien. Il a la gueule fine, comme dit si élégamment Rabelais, et s'il se charge du menu, nous allons faire cei 1 tainement un excellent dîner. Mais, en attendant, ne trouvez-vous pas comme moi, continua-t-il sur un ton lamentable, que
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— UNE FOIG-NÊE DE COQUINS
Je m'uiigii^u à donner pour ma pail lu suimmi exoi-l/ilante do vingt francs... (fa^e 'ii.)
cette table a un faux air du radeau de la Méduse?
— En effet, appuya Adolphe, il fait trèssoif.
— Desmoos! des moos ■! crièrent-ils tous en chœur.
En un clin d'œil tous les moos vides disparurent pour être i^emplacés par d'autres pleins.
— À la bonne heure ! dit Pétrus, voici un coup d'œil qui ragaillardit V âme.
On trinqua et on but.
La conversation lit un crochet ; les jeunes filles commencèrent a chanter, et bientôt ce fut un brouhaha qui représentait assez bien en petit ce que devait être la tour de Babel au moment de la confusion des langues.
Lucien, profitant de ce que l'attention s'était détournée de lui, se leva, et après avoir été conférer quelques instants avec l'aubergiste, il s'éloigna inaperçu et disparut bientôt au milieu des arbres.
Lucien appartenait à Tune des plus riches et des plus anciennes familles bourgeoises de
Strasbourg. Son père, Philippe Hartmann, était à la tête d'une des plus importantes fabriques d'orfèvrerie du département du Bas- Rhin, et, comme la plupart des négociants, ses confrères, il avait ses magasins à Stras- : bourg.
Dans sa fabrique, située à Altenheim, à deux lieues au plus de la ville, il occupait environ deux cent cinquante ouvriers, qu'il logeait avec leurs familles dans des maisons construites spécialement à cet effet autour de la fabrique. Ses ouvriers, la plupart depuis fort longtemps chez lui, l'aimaient comme un père.
Philippe Hartmann avait trois enfants :
deux fils et une fille. L'aîné de ses fils, Michel, était âgé d'environ vingt-huit ans. Sa ressemblance avec Lucien, son puîné, était frappante, avec cette différence toutefois qui existe entre l'homme fait et le jeune homme.
Il était grand, bien découplé, portant toute sa barbe qui tombait en éventail sur sa large poitrine, sur laquelle était attachée la croix de la Légion d'honneur. Ses traits brunis, son regard ferme et perçant, ses gestes un peu brusques, l'auraient fait au premier coup d' œil reconnaître pour un soldat, quand même il n'aurait pas été revêtu de l'uniforme de lieutenant de zouaves, costume qu'il portait avec une désinvolture pleine d'élégance.
Le troisième enfant de M. Hartmann, était, ainsi que nous l'avons dit, une fille, charmante enfant âgée de dix-huit ans à peine, blonde comme les Alsaciens de pure race et dont nous aurons fait le portrait en deux mots en constatant qu'elle était ravissante et que jamais plus douce et plus suave expression ne s'était rencontrée dans un regard de femme. Elle se nommait Mélanie, mais par diminutif, dans sa famille, on l'appelait Lania.
Le jour dont nous parlons, M. Hartmann avait projeté une promenade à la Robertsau avec sa famille.
A cet effet, la calèche avait été sortie de
sa remise, attelée de deux chevaux et vers trois heures, M. Hartmann, dont les cheveux blancs donnaient à sa physionomie quelque chose de doux et de respectable à la fois, avait pris place dans la voiture où déjà s'étaient assises madame Hartmann, sa fille et la grand'mère de celle-ci, vénérable et digne femme de près de quatre-vingts ans, mais verte encore et dont les traits reposés conservaient toute la régularité de leurs grandes lignes et avaient une rigidité presque marmoréenne.
Madame Hartmann, la mère, vivait avec ses enfants dont elle ne s'était jamais séparée.
La voiture quitta Strasbourg au grand trot, par la porte des* Juifs, contourna la belle promenade de Contades pour de là gagner l'allée des sapins qui conduit à la Robertsau, escortée par deux cavaliers montés sur des chevaux fringants qu'ils maniaient avec une dextérité extrême et dont l'un, Michel Hartmann, nous est déjà connu.
Quant à l'autre, appelé à jouer un rôle assez important dans cette histoire, nous allons en quelques lignes tracer son portrait.
C'était un jeune homme de vingt- sept ans, au plus, que Ton reconnaissait an premier coup d'œil pour être un Breton bretonnant des plus caractérisés. \ï Tétait en effet, et se nommait Yvon Kerdrel.
Il était né à Quimper, où sa famille tenait, comme richesse et ancienneté, l'un des premiers rangs dans la haute bourgeoisie.
Sa taille, au-dessus de la moyenne, ne manquait pas d'une certaine élégance native.
Sa tête ronde, un peu petite, posée d'aplomb sur un cou court, mais mus culeux, ses épaules larges, sa poitrine développée, ses membres aux attaches solides, dénotaient une vigueur peu commune. Ses cheveux bruns, coupés ras, son front un peu bas, ses yeux petits, mais vifs et aux regards magnétiques, son nez droit, sa bouche aux lèvres charnues, ombragée par une moustache soyeuse, et le bas de son vi-
sage recouvert d'une "barbe noire épaisse, lui complétaient une physionomie essentiellement martiale.
En un mot, c'était un de ces hommes qui, sans être doués de cette beauté de convention qui plaît à certaines natures aux goûts dépravés, charment, attachent et intéressent au premier abord. Il portait l'uniforme de sergent-major dans le même i^égiment que Michel Hartmann, et, comme celui-ci, il avait sur la poitrine la croix de la Légion d'honneur.
Malgré leur qualité de fantassins, les deux jeunes gens, ainsi que nous l'avons* dit, maniaient leurs chevaux avec une connaissance si approfondie de réquitation,jque c'était plaisir de les voir caracoler autour de la voiture. À la tête du pont de fil de fer qui relie l'île de la Robertsau à la chaussée, la voiture fit halte devant un jeune homme qui s'approcha de la portière, son chapeau à la main.
Ce jeune homme était Lucien, qui, après avoir réglé le menu du dîner avec l'aubergiste, s'était éloigné dans l'intention d'aller au de~ vant de ses convives.
— Bonjour père, dit en souriant le jeune homme. — Bonjour grand'maman, bonjour mère, bonjour petite Lania, et en même temps, il échangeait une poignée de main avec Michel et Yvon.
— Ah! ah! te voilà mauvais sujet, dit M.
Hartmann en souriant à son fils ; j'étais sûr de te rencontrer par ici.
— Il aurait été extraordinaire que je ne m'y trouvasse pas, père. Vous savez que notre ami Yvon part demain matin à cinq heures, pour rejoindre son régiment où il est rappelé et que, devant vous, je l'ai invité à dîner ainsi que Michel, avec quelques étudiants de mes amis qui nous attendent ici tout près.
— Bon ! je me souviens. Pas de folie surtout, Lucien.
— Oh ! père, comment pouvez- vous craindre cela, vous qui connaissez ma sagesse?...
— Eh ! c'est précisément parce que je la connais ta sagesse, que je parle ainsi. Mais
aujourd'hui, je ferai trêve en faveur des motifs qui te guident, à des observations qui sans doute seraient mal reçues. Amusez -vous, mes enfants, c'est de votre âge. Je ne veux pas, par de tristes prévisions, attrister le plaisir que vous vous promettez : allez, messieurs, je ne vous retiens plus, vous êtes libres. Donnez vos chevaux à tenir à Frantz et divertis- : sez-vous bien. Approche ici, Lucien, ajoutat-il en faisant un signe à son fils, tandis que les deux cavaliers mettaient pied à terre. :
Tiens, prends ce qu'il y a dans ce porte-monnaie; quand on invite quelqu'une dîner, il faut bien faire les choses, et ta bourse d'étudiant ne doit pas être lourde.
— Mon père, vous êtes toujours bon comme d'habitude ; je ne sais comment vous remercier. Il me reste deux ou trois louis qui dorment dans mon gousset. Je crois qu'ils me suffiront.
— Prends toujours, -garçon, on ne sait pas ce qui peut arriver, et je ne veux point que, le cas échéant, tu te trouves dans l'embarras. Mais surtout, sois sage. À quelle auberge comptez- vous dîner?
— Au grand roi Cambrinus, père.
— Je m'en étais douté ; c'est le rendez-vous ordinaire des étudiants. J'ai fait mettre dans la caisse de la voiture une douzaine de bouteilles choisies dans ma cave : Château-Margaux, Corton et Champagne, qui vous feront, je le crois, avantageusement, oublier le petit vin blanc qui composera votre ordinaire, et les breuvages plus ou moins authentiques qui vous seront servis par votre aubergiste, sous des noms. pompeux mais peu justifiés.
— Ah! père, voilà une délicieuse surprise.
Il faut que je vous embrasse.
Et avant que M. Hartmann eût pu l'en empêcher, le jeune homme escalada la voiture> se jeta dans ses bras et du même coup l'embrassa, ainsi que sa mère, sa grand'mère et sa sœur.
Puis il sauta sur la route, et tout cela si rapidement que les quatre personnes toutes
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