‹ Le Baron FrederickChapitre 7 sur 50 · IJ · texte numérisé non relu

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chiffonnées eurent à peine le temps de se reconnaître.

— Allons, adieu, fou que tu es, et conduistoi bien, lui cria son père,

Michel et Yvon prirent congé de la famille, et les trois jeunes gens s'éloignèrent, bras dessus, bras dessous, laissant la voiture continuer sa promenade à sa guise.

Lorsqu'ils armèrent à l'auberge, ils furent reçus par une triple salve d'applaudissements.

Les convives savaient déjà l'arrivée de la caisse de vins déposée à leur intention par M. Hartmann, lorsque sa voiture avait passé devant le grand roi Cambrinus.

Lucien présenta Yvon Kerdrel à ses amis, qui firent le plus charmant accueil au jeune sous-officier.

Dix minutes plus tard, la glace était rompue et on aurait dit que les deux zouaves se trouvaient au milieu d'amis de dix ans.

Le repas fut ce qu'il devait être, au point de vue culinaire, c'est-à-dire plantureux et bon ; nous ne parlerons que pour mémoire de l'immense friture du Rhin , du civet de lièvre au fumet odorant et des toursc traditionnelles, ces plats fondamentaux de tout bon dîner à la Robertsau, autour desquels d'ailleurs Lucien avait groupé d'autres petites friandises essentiellement parisiennes.

Le tout fut humecté d'un petit vin blanc rosé, sentant la, pierre à fusil. À la fin, l'on vida joyeusement les douze bouteilles, cadeau du père de Lucien.

Nous constaterons même qu'au moment le plus brillant de la fête, la santé de M. Hartmann fut portée par Pétrus Weber d'une voix lugubre. La petite Maria en fut tellement troublée que sans savoir ce qu'elle faisait, après avoir bu son verre de Champagne, elle engloutit celui de Pétrus, qui demeura tout penaud lorsqu'il voulut boire.

11 n'y a pas de bonne fête à la Robertsau sans un peu de danse.

Aux premiers accords de la musique passa-

blement enragée de l'endroit, les jeunes filles se sentirent subitement des fourmis dans les jambes, et commencèrent à s'agiter si bien sur leurs chaises que les étudiants, qui étaient enchantés du reste de faire un peu d'exercice, après être si longtemps restés assis, accédèrent à leurs prières, et tous les convives s'en allèrent bras dessus, bras dessous, à la danse, en riant et en chantant, car le bon vin leur avait donné cette pointe de gaieté sans laquelle toute partie de campagne est triste.

Yvon Kerdrel, malgré tous les efforts qu'il avait faits, n'avait pris qu'une part assez effacée à la joie commune. Parfois lorsqu'il s'oubliait, ou qu'il croyait qu'on ne faisait pas attention à lui, ses sourcils se fronçaient et une expression de malaise, presque de tristesse venait assombrir son visage. Mais il avait près de lui deux vigilants amis : Lucien d'un côté, Michel de l'autre, ne le perdaient pas de vue un instant, et aussitôt qu'ils voyaient ses traits se contracter, ils se hâtaient de réveiller pour ainsi dire leur convive et surtout leur ami. Disons-le tout de suite, les deux frères avaient l'un pour l'autre une amitié sans bornes, un peu filiale peutêtre, du côté de Lucien, un peu paternelle, de celui de Michel, et tous deux aimaient Yvon Kerdrel, comme s'il eût été pour eux un troisième frère.

Lucien avait entraîné en avant la bande joyeuse, laissant avec intention Michel et Yvon en arrière avant que ceux-ci pussent causer pendant quelques instants en toute liberté.

Les jeunes et charmantes grisettes s'étaient aperçues avec déplaisir de l'absence momentanée des deux militaires. Marie, la séduisante espiègle, en avait fait même l'observation, mais Pétrus lui avait répondu d'un ton lamentable qu'il trouvait sa conduite presque inconvenante, et la jeune fille n'avait pas osé insister.

Michel et Yvon marchaient donc lentement

UNE POIGNEE DE COQUINS

à une centaine de pas en arrière de leurs joyeux compagnons.

— Ah ça ! dit brusquement Michel, pour entamer l'entretien, qu'as-tu donc, cher ami, toi si gai d'ordinaire ? Tu es devenu tellement sérieux depuis quelques jours, que je ne te reconnais plus.

— C'est vrai, Michel, je suis triste en effet, triste, plus que je ne saurais le dire.

— Mais pourquoi?

— Je ne saisi Je me sens le cœur serré; je m'étais fait une douce habitude de vivre ici, près de toi, dans ta famille si bonne pour moi. Cet ordre de rejoindre le régiment est venu me surprendre à F improviste au moment où j'allais commencer les démarches nécessaires pour obtenir mon congé. ^

— Ton congé, toi, Yvon?

— Oui, pourquoi pas? Ma famille est riche, tu le sais ; mes parents désirent depuis longtemps me revoir près d'eux.

— Mauvaise raison que tout cela, mon ami.

Il y a autre chose que tu ne veux pas me dire. Lorsque, comme toi, on est jeune, riche, considéré par tout le monde, chevalier de la Légion d'honneur et sur le point de passer officier, on ne brise pas sa carrière pour les motifs futiles que tu mets en avant. Je te le répète, il y a autre chose.

— Mais je t'assure, mon ami...

— Il y a autre chose, te dis-je. Tu ne veux pas avoir confiance en moi. Tu t'obstines à ne me rien dire. Soit ! A ton aise ! je n'insisrai pas ; mais ce secret que tu ne veux pas me confier...

— Un secret ?

— Eh oui ! pardieu, un secret ! Me prendstu pour un enfant, Yvon? Ne sais-tu pas combien je t'aime ? Eh bien ! ce secret que tu crois si bien caché au fond de ton cœur, je l'ai deviné, moi ; veux*tu que je te le dise ?

— Oh ! pas un mot, je t'en supplie, s'écria le jeune homme, en serrant avec force le bras de son ami.

— • Tu le vois bien, fou que tu es ! Pardieu !

ce serait à en mourir de rire, si cela ne désespérait pas de la part d'un ami. Ils sont tous les mêmes, ces amoureux !

— Amoureux, moi ?

— Oui, toi. Ne fais donc pas le bon apôtre !

Tu es amoureux et amoureux fou encore ; ose me soutenir le contraire?

— Oh ! mon ami, mon ami.,.

— Tu le vois bien, tu n'oses pas. Tête bretonne, va ! On dit que nous autres Alsaciens, nous sommes entêtés. Ah! pardieu? si nous le sommes, vous autres Bretons, vous l'êtes bien davantage. Comment ! enfant que tu es, tu es aijaé, chéri par mon père et ma mère ; il n'y a pas jusqu'à grand'maman qui ne te fasse bon visage. Les domestiques de la maison te considèrent comme si tu étais de la famille ; Lucien et moi nous t'aimons comme un frère...

— Oui, mais il y a une autre personne, murmura-t-il à voix basse.

— Oui, en effet, il y a une autre personne, et celle-là...

— Elle ne m'aime pas, elle !

— Qu'en sais-tu ? Le lui as-tu demandé, par hasard?

. — Oh ! je serais mort plutôt que d'oser lui adresser une telle question.

— Eh bien ! alors, tu n'en sais rien,

— Mais, au moins, lui suis-je indifférent.

— Qu'en sais-tu encore ? Est-ce à elle à parler?

— Oh ! non.

— C'est donc à toi ; pourquoi ne le fais-tu pas ?

— Mais si elle me répondait non ?

— Ma sœur est trop bien élevée, mon cher Yvon, répondit le jeune homme en riant.

— Allons, voilà que tu te moques de moi, maintenant.

— Pas le moins du monde. Seulement, je voudrais te faire comprendre qu'une femme est une citadelle qu'il faut savoir attaquer. Est-ce la crainte de me déplaire qui te retient? Tu aurais tort. Je puis t'assurer à

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l'avance que, Lucien et moi, verrions cette union avec le plus grand plaisir, elle comblerait tous nos vœux.

— Oh! merci, merci, Michel, mais il y a ton père et ta mère.

— Sont-ils donc si sévères ? Les crois-tu si redoutables ? Ecoute, franchement, la main sur le cœur, réponds à la question que je vais t'adresser.

— Tu le veux ?

— J'exige ta parole de soldat.

— Eh ! parle, jeté répondrai.

— Aimes-tu ma sœur ?

— Oui, répondit-il faiblement, en laissant retomber sa tète sur sa poitrine.

— T'engages-tu à lui demander sa main avant ton départ ?

' - — Oh ! quant à cela, non, mille fois non; dussé-je en mourir de désespoir.

— Eh bien ! soit, ce que tu n'oseras pas faire, je le ferai, moi. Je demanderai pour toi la main de ma sœur.

— Ah! mon ami, s*écria-t-il en se jetant son cou, tu me sauves la vie.

* — Tu espères donc une bonne réponse, hypocrite que tu es ?

Le jeune homme baissa la tête sans répondre.

— Allons, reprends ta gaieté. Tu as ma parole et, qui sait, si les bruits de guerre se confirment, peut-être irai-je moi-même te porter la réponse que tu attends. Espère, ami ; pars tranquille; quoi qu'il arrive, je ne te laisserai pas languir. Mais on nous appelle, je crois, rejoignons nos compagnons et ne songeons plus qu'à nous divertir avec eux.

— Merci, Michel ; si tu réussis, je te devrai plus que la vie, je te devrai le bonheur.

— Ne parlons plus de cela, Yvon.

La fête était à son apogée. Etudiants, étudiantes valsaient et sautaient avec un entraînement vraiment diabolique. La bière coulait à flots. On n'entendait que cris, chants et rires se mêlant aux accords de plus en plus aigres de l'orchestre.

Michel et Yvon se mêlèrent gaiement à la

danse et bientôt ils se trouvèrent montés au diapason général,

Michel avait exigé de son ami ce dernier sacrifice.

Celui-ci, dont le cœur débordait d'espoir, n'avait résisté que faiblement à ses instances.

Vers onze heures du soir, les joyeux hôtes de la Robertsau reprenaient allègrement et pédestrement le chemin de Strasbourg.

Le lendemain, à cinq heures du matin, Lucien et Michel accompagnaient Yvon Kerdrel à la gare.

— Je compte sur ta parole, dit Yvon, en embrassant Michel.

— Sois tranquille, répondit celui-ci.

Il fallut se séparer. Le sifflet de la locomotive se fit entendre, le train s'ébx^anla et bientôt il disparut aux regards des deux frères qui, le visage attristé par cette séparation, regagnèrent lentement leur demeure.

Lorsque Michel atteignit la maison de son père, iltrouva, l'attendant à la porte, un planton du général commandant la division.

Le jeune homme prit la lettre que lui présentait le soldat, et la lut rapidement des yeux. Puis il la passa à son frère sans dire un mot.

Cette lettre, émanée du ministère de la guerre, ordonnait à Michel, alors en congé de convalescence, de rejoindre son régiment.

Il devait être rendu à son corps le 20 juillet.

On était au 4. C'étaient donc trois jours au plus qu'il lui était encore permis de rester dans sa famille.

— Allons, murmura-t-il en repliant la lettre que Lucien lui avait rendue, je porterai à Yvon, plus tôt que je ne le pensais moi-même, la réponse que je lui ai promise.

— Quelle réponse? demanda Lucien:

— Tu le sauras bientôt, frère .

Et ils entrèrent dans la maison.

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