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restait plus à l'empereur pour assurer sur le trône sa dynastie, qu'une guerre heureuse contre une grande puissance.
Mis en goût par les effroyables boucheries de la guerre de Crimée et les succès de celle si impolitique d'Italie, le successeur de l'homme de Brumaire sur lequel il se modelait en tout, était fermement résolu d'en appeler aux armes.
Dans cet esprit étroit, dans cette intelligence atrophiée et ramollie, l'entêtement et l'orgueil étaient seuls restés debout. En un mot, l'empereur Napoléon voulait la guerre, il la voulait à tout prix. Il ne lui manquait qu'un prétexte. Ce prétexte, la Prusse se chargea de le lui fournir.
Depuis les guerres du premier empire et l'échec terrible qu'elle avait subi à Iéna, cette nation nourrit contre la France une haine inextinguible et travaille dans le plus grand secret aune vengeance éclatante.
Se sentant trop faible pour attaquer bravement son ennemi en face, elle a toujours soigneusement, avec une patience féline, caché sa haine, sans cesser un instant ses menées souterraines, ses machinations ténébreuses.
Chaque jour elle a travaillé dans l'ombre à accroître sa puissance, englobant un à un les petits Etats ; démembrant le Danemark pour se donner des ports et se créer une marine ; caressant l'Autriche pour mieux l'étrangler, réussissant, grâce à l'impéritie notoire de notre diplomatie; volant le Hanovre; brisant la Confédération germanique, et se créant ainsi, au nom de l'unité allemande dont elle ne se soucie guère, en vérité, la puissance féodale la plus colossale qu'ait vue le xix c siècle. N'attendant plus, avec une anxiété à peine déguisée, qu'une dernière faute de l'im béciie couronné qui tenait en mains les destinées de notre pays, pour attaquer enfin la France corps à corps, détruire son unité, et élever sur ses ruines un empire germanique éphémère que tout rend impossible, et qui ne
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tardera pas a crouler a son tour dans la boue et le sang, aux applaudissements du monde entier, délivré à jamais de cette hoixie d'écorcheurs.
L'Espagne, depuis un an, demandait un souverain à l'Europe, qui faisait la sourde oreille.
La Prusse offrit un Hohenzollern quelconque.
C'est avec intention que nous mettons ce mot, car beaucoup de personnes ignorent encore que le Hohenzollern en question n'ap [' par tient ni de près ni de loin à la famille \ régnante de Prusse et qu'il est au contraire \ très-proche parent de la famille Bonaparte. [
Ces considérations de famille, qui ne sont ; pas sans importance au point de vue dynasti- j que de ceux qui se présentent comme maîtres j souverains des empires, auraient du toucher l'empereur Napoléon ; mais il n'en fut pas \ ainsi, parce que, nous le répétons, il voulait ;
la guerre, et tout prétexte lui était bon pour ■ la faire.
La Prusse qui avait fort adroitement tendu le piège, sut habilement profiter de la sottise du prétendu César.
Elle manœuvra si habilement que , bien qu'ayant poussé à la guerre de toutes ses forces, et cela depuis nombre d'années, elle parvint à contraindre son adversaire à la lui déclarer, et réussit ainsi à rendre toute l'Europe sympathique à sa cause et à isoler complètement la France.
L'Alsace et la Lorraine , les premières exposées aux coups de l'ennemi si, ainsi qu'il était facile de le prévoir, la guerre éclatait entre les deux grandes nations, étaient en proie à une agitation extrême, agitation non exempte d'inquiétude, car la foi en l'empire était complètement éteinte ; le temps était loin déjà où un seul mot tombé des lèvres de l'homme qui tenait entre ses mains les destinées de notre pays, suffisait pour lui rallier toutes les opinions et faire éclater l'enthousiasme.
UNE POiaNÉE DE COQUINS
Soyez les bienvenus, mes enfants, Leur cl ïi M. Hartmann. (Page 5D.)
C'est qu'il y a un abîme entre 1859 et 1870.
La France avait ouvert les yeux : elle jugeait froidement la situation et en était épouvantée ; elle se sentait impuissante, par le fait même de celui qui avait juré de la rendre grande et prospère et qui avait si indignement menti à toutes ses promesses.
Cependant cette généreuse Alsace, cette gardienne fidèle des Thermopyles de laFrance, comme si elle eut pressenti déjà l'indigne trahison qui devait la livrer bientôt à 1* ennemi, sentait un frémissement d'héroïque pa-
triotisme courir dans les fibres de sa vaillante population, Si, du moins, elle tombait, elle voulait tomber comme les victimes antiques le sourire sur les lèvres et après avoir -fait son devoir jusqu'au bout.
Dans les brasseries, sur les places, dans les maisons, partout, on discutait et on commentait les nouvelles politiques. Partout on se serrait les mains et Ton se disait :
— Si la guerre est déclarée, nous mourrons à notre poste. Ne sommes-nous pas les sentinelles avancées de la patrie française ?
Mais à cette fièvre générale se joignaient déjà bien des douleurs particulières.
Bon nombre de familles venaient d'être frappées dans plusieurs de leurs membres.
Tous les soldats tn^intenus jusqu'alors dans leurs foyers, soit par congé temporaire, soit comme faisant partie de 1$ réserve, avaient été brusquement rappelés au service et dirirgés vers les corps ^u^quels ils appartenaient. Dans les villes, dans les bourgs, dans les villages, jusque d&ua l@s plus petits Jiameaux, le bruit courait que les garder mobiles allaient être appelés et enrégimentés comme Tétaient déjà, disait=on, ceux du départe= ment de la Seine.
Aussi la douleur était-elle partout.
Fait singulier et qui ne s'est présenté que cette fois en Fraqoe, la guerre, ce mot ina= gique qui, d'ordinaire, et UU si grand retentis-? sèment dans le cœur de 1$ population belliqueuse de notre pays, ce mot qui excite toujours l'enthousiasme, cette fois glaçait d'épouvante les citoyens et les soldats. Les plus braves répugnaient à cette guerre, dont ils ne comprenaient ni la nécessité ni le bénéfice, dans la situation actuelle du pays qui n'avait rien à y gagner, mais tout à y perdre.
La famille Hartïïiann était douloureuse^ ment affectée.
Le frère de M. Philippe Hartmann commandait une brigade de la garde impériale.
Les deux fils cle ce général servaient sous ses . ordres, en qualité d'officiers d'ordonnance.
Le fils aîné de M. Hartmann, Michel, venait de recevoir l'ordre, ainsi que nous l'avons dit, de rejoindre son corps au plus vite.
Il ne restait que Lucien, mais Lucien, par son âge, faisait partie de la garde mobile, et lui aussi peut-être serait bientôt contraint de prendre un fusil.
Le calme, la tranquillité, le bonheur qui, . jusqu'à ce moment, avaient été les hôtes assidus de cette famille si patriarcalementunie, l'avaient abandonnée pour faire place au découragement et à une douleur cuisante aug-
mentée encore par de sombres et sinistres pressentiinents.
Les deux ou trois jours qui précédèrent le départ de Michel furent des journées de larmes.
M. Hartmann, malgré son courage et sa patriotique résignation, sentait à chaque minute son coeur trop plein prêt à déborder, et, pour ne pas s'attendrir devant la douleur si grande de ceux qui lui étaient chers , il essayait, mais vaine tuent, de se donner le change à luumême, en passant ses journées presque entières. à la niairie où le corps municipal s'était réuni en permanence, afin de tout préparer pour que la cité ne fut pas prise à l'improviste et qu'au moment de la déclaration de guerre, les citoyens fussent prêts à opposer une vigoureuse résistance.
Lucien ne quittait plus son frère. L'indifférence habituelle du jeune homme avait fait place à une vive anxiété.
Ce n'était phis l'insouciant garçon que nous avons présenté à nos lecteurs, tout au plaisir, à la joie et ne voyant rien au-dessus des parties fines de llobertsau. Le chagrin remplissait ce jeune cœur. La tristesse de la famille se reflétait en lui, Il se surprenait, lui, jusqu'alors gai et paisible étudiant, à rêver de combats et de batailles.
C'est que, sur cette noble terre d'Alsace, aiiGim cœur ne reste indifférent à l'appel de la patrie, et déjà les étudiants s'agitaient sourdement et discutaient entre eux comment, . dans, la crise menaçante qui se préparait, ils pourraient prendre leur part de dangers ou plutôt de gloire.
Car il y avait deux courants bien distincts et bien prononcés à Strasbourg ; celui des hommes sensés, qui jugeaient froidement la situation et prévoyaient la défaite, et celui des jeunes gens, qui, ne sachant rien, croyaient à la victoire, et répondaient aux cris de douleur des vieillards par des cris d'enthousiasme et des chants d'allégresse. Ce parti, composé de toute la jeunesse strasbour-
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UNE POIGKNÉE DE COQUINS
geoise, appelait de tous ses vœux le commencement d'une lutte dont le résultat, à son avis, ne pouvait être que glorieux pour nous. Lucien était triste, parce qu'il voyait souffrir autour de lui ceux qu'il aimait, sa mère, sa sœur, son père, sa grand'mêre ; mais à peine mettait-il le pied hors de la maison, que mêlé à ses camarades des Ecoles de droit et de médecine, il formait avec eux des plans de campagne et s'associait joyeusement aux hurras et aux malédictions que ses amis poussaient à pleins poumons contre l'ambition de ia Prusse et ses prétentions envahissantes. Michel souriait à l'enthousiasme juvénile de son frère. Il savait à quoi s'en tenir, lui, sur la situation, mais il ne disait rien, pour ne pas augmenter encore- la tristesse toujours croissante de son père, et celle, plus poignante parce qu'elle était muette et concentrée, de sa mère et de sa sœur.
En somme, et pQur nous résumer, l'Alsace, sans se faire complètement illusion sur les résultats probables de la guerre, l'acceptait, non pas avec enthousiasme, mais avec cette froide résolution d'hommes qui, depuis longtemps fatigués des hâbleries impudentes et de la morgue dédaigneuse et blessante d'un peuple avec lequel ils étaient continuellement en contact à cause des intérêts communs créés par un si proche voisinage, voyaient enfin, avec un secret sentiment de plaisir, approcher l'heure où il serait permis de châtier les fanfarons et hargneux voisins, dont depuis trop longtemps ils supportaient l'insolence.
Le moment du départ approchait. Michel clevait quitter Strasbourg le lendemain par le train de cinq heures du matin»
M. Hartmann avait réuni pour le dîner d'adieu ses parents et ses amis les plus intimes, ainsi que quelques camarades de Lucien et de Michel.
Vingt-huit personnes étaient assises autour d'une table chargée de ces mets copieux et à l'ordonnance pantagruélique, dont l'Alsace seule semble avoir conservé le secret.
Les Alsaciens sont grands mangeurs* grands buveurs, comme toutes les natures fortes et primes-sautières et, nous devons constater à leur louange que, s'ils boivent beaucoup, ils vont rarement jusqu'à l'ivresse.
M. Hartmann faisait les honneurs du festin avec cette grâce touchante et réellement hospitalière dont il avait gardé la tradition; mais ses efforts n'obtenaient que de médiocres résultats. Les convives ne faisaient que peu d'honneur aux mets disposés devant eux. La situation était trop grave, le motif de la réunion trop sérieux pour que chacun ne fut pas tristement affecté.
Les serviteurs eux-mêmes n'accomplissaient leurs devoirs qu'avec cette obéissance passive et machinale que rien ne pouvait leur faire oublier, mais qui laissait deviner combien ils s'associaient intérieurement au sentiment général.
Le dessert venait d'être placé sur la table; lorsque la plus âgée des servantes* celle qui avait été la nourrice de M* Hartmann*, luimême» que son âge dispensait des travaux les plus pénibles, et qui n'exerçait qu'une espèce de surintendance sur les autres domestiques, s'approcha de M. Hartmann, et lui dit quelques mots à voix basse.
— Qu'ils entrent, répondit tout haut M. Hartmann, avec un sourire qu'il essaya
de rendre gai.
La porte de la salle à manger s'ouvrit et cinq hommes parurent.
Ces cinq hommes, revêtus de costumés simples, mais d'une propreté rigoureuse y étaient âgés- de trente-cinq à quarante-cinq ans. Ils avaient les 'traits durs,, énergiques. C'étaient des ouvriers de la fabrique.
— Soyez les bienvenus, mes enfants, leur dit le maître de la maison en leur tendant la main ; Dorothée, donnez des sièges à ces braves gens. Asseyez-vous là près de moi. Vous' ne refuserez pas de boire avec nous un verre de vieux vin de France*
— Ce sera de bon cœur, monsieur, répon-
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