‹ Le Baron Hippolyte LarreyChapitre 10 sur 40 · CHIRURGIEN EN CHEF DES ARMÉES IMPÉRIALES · texte numérisé non relu

CHIRURGIEN EN CHEF DES ARMÉES IMPÉRIALES

« c'est l'homme le plus VERTUEUX

QUE j'aie jamais CONNU »

TESTAMENT DE NaPOLÉON

Au retour de Baudéan, nous rencontrons M. Delille, le célèbre botaniste, ancien compagnon démon père ; trois jeunes gens recherchent avec lui, des plantes pyrénéennes.

Le mardi, 10 septembre, à dix heures, nous quittons Bagnères. Une calèche nous porte assez rapidement à Lourdes, village sans importance.

Nous y sommes accueillis par un bon gendarme qui demande à mon père son passeport et ne sait pas le lire.

Nous faisons une excursion précipitée au château de Lourdes, forteresse qui date de quinze siècles et qui fut, dit-on, édifié primitivement par César; et fut conservé par Napoléon, malgré les récriminations républicaines.

Le cicérone qui nous le fait visiter est un vétéran de la compagnie de trente hommes détachée à Lourdes; car Lourdes est considéré comme place forte; il y a des canons, en cas d'attaque, une cloche d'horloge et une cloche d'alarme. La tour d'observation est percée de meurtrières pour lancer des grenades.

Nous traversons le pont du Diable ou pont d'Enfer, bien solide et qui n'a d'effrayant que la profondeur du ravin dans le fond duquel le Gave mugit resserré.

Nous revenons par la vallée de Campan et rentrons à Baudéan, où nous sommes heureux, après une tournée fatigante, de retrouver nos lits sous le toit de la cabane paternelle, où nous sommes reçus par la bonne vieille sœur Geneviève.

Le lendemain, vendredi 13, bien reposés, nous revenons à Bagnères, où de nombreuses visites nous retiennent jusqu'au lundi suivant. Ce jour-là, dès le malin, nous faisons nos adieux, pour toujours sans doute à la pauvre tante et au vénérable curé, que j'embrasse non sans verser des larmes abondantes. Le soir nous sommes à Tarbes, où ce qu'il y a de plus remarquable, c'est le 5' régiment de housards, le plus dandy, le plus cavalcadour, recruté de barons, de marquis et de vicomtes comme sous l'ancien régime.

Entre autres visites, je dois noter celle que nous faisons à Barère. Nous causons avec lui de la méde-

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cine et des médecins, dont il s'est toujours abstenu, tout en estimant leurs œuvres. Son état asthmatique lui a fait consulter beaucoup de médecins, sans faire pour cela plus de médecine. Homme de science universelle, il lit ou écrit toujours et retient par cœur, pour le dire par tête, tout ce qu'il sait. Sa manière habituelle de travailler est de prendre des notes sur des papiers séparés qu'il collectionne et dispose ensuite dans l'ordre qui lui est nécessaire.

Nous prenons la diligence qui m'emboîte dans le fond de l'intérieur en compagnie d'une vieille femme, d'un gros curé, de trois ou quatre menus manants; mon père est dans le coupé avec un couple anglais.

Nous reprenons en sens inverse, la route que nous avons déjà faite. La longue chaîne des Pyrénées reste longlemjts derrière nous avec sa cime, toute blanche de neige. Nous passons la nuit dans le déparlement des Landes. La grande nouvelle du relai, c'est que la veille même, Don Carlos, fugitif de toutes ses Espagnes, a franchi la frontière pyrénéenne, s'est arrêté vingt-quatre heures à Bayonne et vient de passer avec trois voitures par Mont-de- Marsan (où nous arrivons nous-mêmes) pour se rendre, dit-on, à Angers et s'y fixer.

Le mercredi, 18 septembre, après une nuit accablante de fatigue, nous recueillons sur le marchepied de notre diligence un jeune Espagnol échappé sans pain et sans habits de la bande de Don Carlos.

Nous atteignons Bordeaux à sept heures du soir.

Visite au château de la Brède, propriété Montesquieu; au village, au bois, où l'illustre écrivain venait penser ses livres. Son héritier pense surtout à l'argent : cent mille écus d'arbres, cent mille journaux de prairies, cent mille francs (le journal représentant trois hectares). M. de Montesquieu demande et trouvera huit à neuf cent mille francs du magnifique domaine de son aïeul. Le château manque cependant, d'apparence, il est entouré d'eau ; c'est une ancienne construction anglaise à fortification, avec de l'eau, des saules pleureurs, de la verdure et toute la poésie des fleurs. En dessus de la porte, on lit l'inscription suivante, mal effacée et plâtrée :

Berceau de Montesquieu, séjour digne d'envie, Où d'un talent sublime il disposa les fruits; Lieux si beaux par le temps vous serez tous détruits, Mais le temps ne peut rien sur ce digne génie.

(Lospital).

De la Brède, revenus à Bordeaux, nous nous embarquons aussitôt pour descendre la Garonne et la Gironde jusqu'à Blaye.

Le côté de Blaye, est un fort avancé en presqu'île; il a contribué avec la citadelle, en 1815, à tenir en échec la flotille anglaise.

A Blaye, nous visitons la citadelle, formée d'un ensemble de fortifications sur un plan horizontal.

mais qui dominent toute l'étendue du pays maritime. Le commandant nous reçoit avec affabilité. Il occupe le logement qui avait été celui de la duchesse de Berry pour ses couches de triste mémoire. Antichambre, salon, chambre à coucher, tout est simple et modeste pour une grande princesse de France^ même dépossédée, même déchue.

Bientôt la diligence nous emporte et nous entrons dans les campagnes de la Saintonge.

Nous traversons la petite ville de Pons, formée d'une grande rue très étroite et très escarpée ^ puis Saintes, au clair de la lune, par une belle avenue.

Le dimanche, 22, nous sommes à Rochefort, ei noire première visite est pour le bagne, particulièrement la division des forçats malades, traités sans distinction, sauf le traitement local de la chaîne pour les suspects. A Rochefort seulement les forçats sont traités à l'hôpital général.

Nous considérons comme un devoir de visiter le pavillon de la préfecture maritime où logea l'Empereur, la fenêtre d'où il saluait le peuple accouru de vingt lieues à la ronde. Le nom de Napoléon est toujours vénéré à Rochefort et dans les campagnes voisines.

Revenons au bagne. Les gardes-chiourmes sont souvent plus dépravés que les forçats, qui les ont corrompus par leur contact. Nous pénétrons dans la salle Saint-Antoine où 400 forçats sont sur leurs-

lits de camp. Un coup de sifflet et tout le monde est silencieux et debout; chacun met coifl"e basse. A notre entrée dans la salle Saint-Gilles, 400 autres prisonniers font de même.

Dans les cuisines, ce sont des forçats enchaînés .qui préparent la nourriture de leurs compagnons. Nous demandons quelques renseignements sur le régime des prisonniers, et nous apprenons qu'ils reçoivent de la viande le dimanche ; les travailleursont droit à une ration de vin.

Tous ces hommes dégradés ont le faciès particulier de prisonniers; les arcades orbitaires saillantes, l'expression hébétée ou féroce. On nous montre le fameux Colette, escroc pris, récidive, repris; c'est celui qui a fait tous les métiers jusqu'à celui de générai et d'évêque, distribuant des croix et des épaulettes, des aumônes et des bénédictions. M. Lessuc m'a donné un petit volume des mémoires du dit Collette que j'ai vu au bagne tout occupé encore d'écrire. Un autre, nommé Roubignac, est cet infâme prêtre qui a tué et mutilé sa maîtresse d'une si atroce manière. Un autre encore, Boullay, élève de G. Delaroche, a aussi tué sa maîtresse. Il est gardé à vue et à chaque pas par les factionnaires dont la consigne est de tirer sur les évadés. Il faut voir ces hommes pour condamner les théories inapplicables^ des philanthropes à distance sur l'amélioration du sort des galériens qui sont incapables du bien, du repentir, de la honte et même du suicide.

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Le mardi 24, nous quittons Rochefort à deux heures, et suivons une route assez plate longeant, en partie-, la mer, par Fourras, port sur la rive droite de la Charente, où l'Empereur s'embarqua le 8 juillet 18ir> sur le canot de la Saaie.

Arrivés à La Rochelle le 24, vers cinq heures du soir, nous déposons nos bagages au mauvais Hôtel de la Poste et parcourons la ville et le port à la course, poursuivis partout par l'odeur de la marée.

Le lendemain, un peu à l'improviste, nous arrivons à l'hôpital militaire d'Auffrédy, qui aurait besoin d'être reconstruit et qui est, d'ailleurs, mal entretenu.

Aulîrédy, fondateur de l'hôpital militaire (il y a sept siècles environ), était un négociant qui perdit d'abord toute sa fortune et se fit portefaix, puis la recouvra tout entière et centuplée. Il congédia ses amis ingrats les négociants et fit bon accueil à ses amis les portefaix.

En quittant La Rochelle, nous passons près de la petite ville de Marans et des vastes propriétés du marquis d'Aligre, avant d'entrer dans le département de la Vendée.

Plus loin, c'est le Bocage, partie verdoyante de la Vendée. Depuis Mareuil jusqu'à Nantes, ce ne sont que vergers, taillis, prés, etc.

Le vendredi 27, nous arrivons à Nantes à trois heures du malin.

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Dans la vieille ville, on visite la place du Pilori (place Bourbon en 1814). C'est là en effet qu'on piloriait autrefois ; près de là, se trouve la petite maison où s'était réfugiée la duchesse de Berri.

Dans une petite rue, une fabrique d'huile porte cette inscription sur marbre : « Ici existait un ancien jeu de paume dans lequel Molière a joué la comédie en 16i8. »

Pendant le dîner à la grande table d'hôte de V Hôtel ili' France., un colonel de lanciers rend hommage à* mon père; c'est le colonel Young, neveu du général Walther, ancien colonel des grenadiers à cheval (avant le général Lepic). C'est ce général-là qui a eu lafatale mission de s'emparer de la personne du duc d'Enghien.

Le Riverain nous attend. C'est un assez chélif bateau à vapeur, peu propre, trop étroit et trop percé à jour ; force à nous de prendre place à côté de la provision de charbon déterre. La foule accourt, on se pousse, on se presse, la cloche sonne, on va partir, on part, on est parti.

Presque aussitôt débarqués à Angers, le mardi 1" octobre, nous visitons la cathédrale.

Par un verdoyant chemin de prairies, nous nous rendons chez M"' de July, au château de Chateaubriant d'une magnificence antique et solennelle, mais d'une conservation sénile et infirme comme sa maîtresse; le parc est superbe avec ses hautes futaies, ses larges allées, ses bosquets de roses, ses quin-

<îonces, ses kiosques, etc., etc. ; ce château devrait s'appeler ou plutôt s'écrire Gliâteaubrillant.

Nous quittons Angers le samedi à cinq heures du matin, par les grandes Messageries. A une heure et demie nous sommes au Mans, où nous rencontrons des mendiants et des prêtres en foule.

Pendant la nuit suivante, nous traversons Chartres, dont nous ne distinguons dans l'obscurité que les deux flèches de la cathédrale. Ici se place un souvenir de mon père, qui fit, dans sa jeunesse, le voyage de Paris à Chartres pour y être présenté comme prétendu à la fille du chirurgien en chef; la nuit lui porta conseil et le lendemain il était reparti pour entreprendre une autre destinée. — Maintenon, Rambouillet. Nous longeons les murs du splendide parc royal qui a plusieurs lieues de circonférence. — Epernay; dernière nourriture de voyage. — Versailles et Paris, Paris!...

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