PYRÉNÉES
C'est toujours avec la même émotion que j'ai visité à plusieurs reprises, les Pyrénées, berceau de ma famille, où mon père a conservé des parents et des amis affectueux.
Le voyage de 1839, comptera particulièrement dans mon existence, à cause des témoignages de vénération qui furent prodigués à mon père, pendant cette visite au pays natal.
Nous quittons Paris, le 1" septembre 1839, à trois heures du malin, dans le modeste coupé de la diligence Laffitte et Gaillard.
Nous laissons Bièvres à notre droite et traversons Bourg-la-Reine, où mourut notre grand Broussais; nous descendons au grand galop à Arpajon, où mon père a perdu autrefois un manuscrit d'Espagne. A quatre heures du matin, le lundi 2 septembre, nous entrons à Orléans, où l'on ne trouve plus ni duc, ni duchesse, ni pucelle du même nom.
Nous continuons notre voyage sur les bords fleuris
de la Loire transformés en plage sablonneuse. A sept heures, Blois; à uîidi, Tours, où nous traversons le nouveau pont de lo arches; voici Ghâtellerault et les petits couteaux; nous soupons à Poitiers. Le mardi, 3, en traversant les campagnes de l'Angoumois, nous voyons des attelages de bœufs, chose qui nous paraît singulière. A neuf heures, nous entrons dans Angoulême par une longue montée, et nous en sortons par une descente qui n'est pas moins rapide. Un peu plus loin, près des ruines imposantes de l'abbaye de la Couronne, nous admirons la forme d'une coiffe grande tenue des paysannes angoumoisines.
A Barbezieux, des femmes en procession me semblent d'une grande beauté. A Cubzac, on traverse la Dordogne en bac; près de là, Saint-André-de- Gubzac est célèbre par un pont suspendu de 28 arches, dont 5 en fer au milieu: œuvre si grandiose, que les ouvriers qui travaillent sur le tablier paraissent à distance presque imperceptibles. Les travaux, commencés il y a trois ans et demi, ont été interrompus pendant longtemps. Le tablier est à 230 pieds audessus de l'eau ; il devait être plus élevé encore, pour livrer passage aux navires à pleines voiles (4 j.
Nous arrivons à Bordeaux, vers huit heures du soir par la longue avenue élyséenne, toute bordée
(1) Ce pont, considéré à l'époque comme nue merveille, fut détruit en partie par un ouragan en 1870, et remplacé par un pont en pierre et en fer.
de grands arbres et de propriétés superbes; le pont, dont sa magnificence atteste encore les grandes œuvres napoléoniennes, le port et sa forêt flottante de mâts marchands, le plus beau après celui de Marseille; la place Royale en façade au pont; la rue principale, le Chapeau-Rouge, les colonnes élevées au commerce et à l'industrie, la promenade des Quinconce.5, le cours de Tourny, etc. ; simulacre de nos boulevards parisiens, le parc et le jardin, la place du théâtre, les rues aux noms illustres des hommes surtout du dix-huitième siècle.
Une partie de la ville est très ancienne; la cathédrale date de la domination anglaise. Les caveaux de Saint-Marcel conservent près de soixante cadavres, dont quelques-uns n'ont pas moins de cinq siècles et dont la peau présente l'aspect de cuir tanné. Une jeune fille, enterrée vive dans un état convulsif, la tète, le corps, les membres contractés, les doigts retournés spasmodiquement, produit une horrible impression.
Parmi les cadavres, on nous montre celui d'un individu mort d'un ulcère cancéreux; un autre, un |)ortefaix, a dû périr par l'étranglement d'une hernie. Voici le général de Lacas-^agnc tué en duel par M. de La Chalotais, qui l'a frappé d'un coup d'épéc à la poitrine. Tous ces corps, alignés debout, tout autour du caveau ont des poses hideuses.
On prétend qu'un cadavre que l'on voit couché par terre, y est depuis huit cents ans et que, sous
le terrain, il n'y a pas moins de dix-sept pieds d'ossements.
Les curieux — surtout les curieuses — ne manquent pas de visiter le caveau de Saint-Marcel, malgré la hideur de cette assemblée de cadavres.
Non loin de là, l'église Sainte-Croix date du temps des Romains ; l'intérieur a été reconstruit sans art et toute la façade est parsemée d'herbes et de mousse.
Nous rendons visite au général d'Armagnac, ancien compagnon d'armes de mon père, retiré dans ses propriétés aux environs de Bordeaux. Il était père de ce jeune officier si brave, qui périt du tétanos après l'amputation du bras (par ligature du nerf médian) et, comprenant qu'il allait mourir, s'écria : Au bord du fossé la culbute ! Il écrit un jour à son père une lettre de quatre grandes pages pour lui rendre compte d'une bataille mémorable; les détails stratégiques remplissaient la lettre tout entière avec ce seul post-scriptum: « Quant à moi, j'ai eu aussi mon compte, j'ai été blessé au coude et on m'a coupé le bras. »
Le jeudi 5, au moment oii nous sommes sur notre départ, M. Monlinier présente à mon père M. Montesquieu, petit-fils du grand Montesquieu et possesseur de ses biens, de ses œuvres, comme de son nom.
A Tarbes, nous descendons au Grand-Soleil, qui n'a rien d'éclatant.
Le 7, au matin, à peine levés, nous mettons le nez
à la fenêtre et un accident, fait pour nous, arrive sous nos yeux ; une pauvre femme, renversée de sa carriole, a le bras cassé. Je procède à l'application d'un appareil.
Visite à M. Barère ; Barère, le célèbre orateur de la grande Révolution ; Barère, l'ancien président de la Convention et de l'Assemblée constituante ; Barère, qui contrebalança l'autorité intrigante du Directoire; Barère, qui exerça autant d'influence sur les destinées politiques de la France par son mérite personnel, sa haute capacité, ses talents et surtout ses vertus républicaines ; Barère, enfin, qui pouvait se faire une grande fortune et qui n'est parvenu qu'à une grande pauvreté ; car, l'homme des destinées révolutionnaires, parti jeune et inconnu de son pays natal, la modeste ville de Tarbes, est revenu vieux et oublié au milieu de ses compatriotes, qui ne savent pas se glorifier d'une si haute illustration. M. Barère a quatre-vingt-cinq ans et une santé exempte d'infirmités graves ; sa taille est peu élevée, le corps un peu courbé, mais la tête relevée par l'expression franche et intelligente de sa physionomie. Il témoigne à mon père tout le plaisir qu'il éprouve à le revoir et nous embrasse tous les deux. Il conserve un petit portrait de mon père avec trois lignes écrites de la main du conventionnel : c'est le souvenir testamentaire de l'Empereur; « Larrey est le plus honnête « homme que j'aie connu » nous voyons aussi un médaillon de Barère, par David, qui en fit l'esquisse
192 LE BAROX LARREY
en passant par Tarbes; le lit à dorures qu'avait l'ancien président de l'Assemblée constituante et que le vénérable habitant de Tarbes a conservé au milieu de son modeste ameublement. Voici, tracées à la hâte, quelques-unes des opinions de cet homme célèbre dans sa causerie intime avec nous. Bonaparte, qu'il aimait et qu'il place au plus haut rang des illustrations humaines, était cependant jugé par lui sévèrement :
« Devenu Empereur, il aurait dû déposer la couronne entre les mains de la nation et attendre d'elle que le plus digne fût revêtu des insignes impériaux; la nation alors et les républicains eux-mêmes n'en auraient pas trouvé de plus digne. »
Il avait conçu, rédigé et soumis au général Bertrand un projet pour solliciter Bonaparte d'échanger son titre d'empereur; réponse devait lui être faite dans trois jours. Mais, dans ce court inlervalle, les faiseurs du Conseil d'Etat avaient fabriqué l'acte additionnel qui venait d'être signé, et Napoléon répondit à Barère qu'il n'était plus temps. Une autre fois, Napoléon le charge de lui rendre compte d'une brochure ou libelle venue d'Angleterre et inspirée par Pitt. Il y avait deux parties dans cette brochure : l'une, contre le Directoire, c'était justice ; l'autre, contre Napoléon lui-même. — Les Anglais, nous dit Barère, sont des gens lâches et traîtres envers nous comme envers tous. Les Français de la Restauration sont devenus lâchement les huissiers de la Sainte- Alliance. Napoléon n'aurait pas dû abdiquer au
moment même où il devait rester empereur. S'il eut survécu à l'exil de Sainte-Hélène et à la médecine de l'Italien Antomarchi, 1830 l'aurait rappelé sur le trône de France. Talleyrand, le traître des traîtres, était un lingot de trahison ; les traîtres d'aujourd'hui ne sont que sa petite monnaie. Partout où il y avait un crime politique, il y avait du Talleyrand.
Mais en France, disait Barère, on ne craint pas d'honorer de tels hommes ; il y a à Paris un hôtel Talleyrand; pourquoi ne lui a-t-on pas élevé un temple? Ney, type vulgaire comme homme, avec un petit nez au milieu et une physionomie fausse. Barère n'a jamais éprouvé la moindre attraction vers lui, malgré ce que lui disait Lannes. Ney a trahi l'Empereur au profit des Bourbons par l'intrigue de Talleyrand et par l'entremise de l'empereur de Russie. Barère a rencontré, par hasard, dans une auberge de Limoges, M"'° la maréchale Ney sous le sauf-conduit d'un général russe. Ney et tant d'autres, enrichis par Napoléon, l'ont trahi ou abandonné. Maret, duc de Bassano, homme vulgaire, se mêlait de conseiller toujours la guerre à Napoléon afin d'occuper les Français au dehors. Il aurait dû, ce conseiller, rester ce qu'il savait être le mieux, homme exécutif et plumitif. Les députés d'aujourd'hui sont vendus ou à vendre pour la plupart, s'ils représentent l'opinion du pouvoir.
La théorie des septénaires de Buffon, a été vérifiée par l'observation. Barère nous demande avec doute
Le Baron Lahkey. — 13.
194 LE BARON LARIŒY
s'il accomplira son douzième septénaire. Il écrit toujours, rédige ou dicte des observations d'hygiène on d'utilité publique pour Tarbes ou le département. Je retourne seul chez M. Barère, qui me demande quelques conseils sur sa santé et me donne un petit livre sur les Pyrénées. — Départ de Tarbes le 7 septembre à quatre heures.
Arrivée à Bagnères, samedi soir, 7 septembre. Nous descendons à l'hôtel ou café des Américains, à l'entrée de la promenade. La vue y est plus belle qu'à la maison de l'abbé de Gras, qui voulait nous loger chez lui. Nous allons le voir dès notre arrivée. Il faut renoncer à peindre l'émotion de ce vénérable patriarche, qui vient d'atteindre sa quatre-vingtseizième année; inquiet, en attendant mon père depuis longtemps, chaque soir il lui faisait préparer à souper.
La respectable sœur de mon père vient le voir et l'embrasser; il y a quelques instants d'émotion de famille comme à notre premier voyage.
Bagnères est la patrie des Larrey et l'on y trouve des Larrey en grand nombre : abbé Henri Larrey ; Larrey, aubergiste, etc.
Pendant une promenade à Sainte avec mon père et le parent Lacanal, nous admirons les hautes montagnes qui s'élèvent au-dessus de nos têtes.
Nous visitons le général d'O..., ex-candidat député, dont la réputation n'est pas sans reproche si elle est sans peur; c'est un brave militaire qui a
LE B, RJ.\ LARREY 195
vaillamment dilapidé en Afrique son temps et son argent.
Excursion à Baudéan, avec mon père, ?.ur les petits ctievaux montagnards; la vénérable Genevièvenous précède en voiture avec son gendre Lacanal.
En arrivant à Baudéan, nous retrouvons les pampres et les guirlandes semblables à celles que nous avons aperçues un peu partout dans la contrée pour le passage du prince; mais les salutations qui nous accueillent sont plus cordiales et moins officielles que celles dont les habitants ont salué le fils du roi. La maisonnette de mon père est encadrée de deux arceaux de guirlandes, autant pour lui qu'en l'honneur de Monseigneur.
Un drapeau tricolore élégant flotte à la fenêtre du milieu, où il a été placé par les soins du respectable abbé Grasset avec une double inscription. D'un côté : Cabane du baron Larrejj\ de l'autre : Berceau ilu baron Larreij. Nous entrons avec une nouvelle émotion dans cet asile si humble et si respecté de de tous les habitants. La vénérable Geneviève nous a devancés; elle nous attend et nous reçoit sur le seuil, parée de ses plus beaux atours; pauvre et noble femme, pauvre par la naissance, par la forlune; noble par le cœur, par l'àme, par sa tendresse pour mon père jusqu'à la vénération.
Après un repas aux crêpes et aux beignets, nous visitons le curé de Baudéan, contemporain de mon père, et nous recevons des parents, grands et petits,
tous simples, pauvres, mais honnêtes et fiers de l'illustration de leur Larrey.
Une grande plaque de marbre blanc, votée par les habitants de Baudéan, a été modestement refusée par mon père; elle était destinée à la façade ■de sa cabane.