EN AFRIQUE AVEC MON PÈRE
^DU .j MAI AU lo JUILLET 1842)
Le souvenir de l'expédition d'Egypte poursuivait mon père comme une éblouissante et rapide vision. Il me parlait souvent de ce beau soleil d'Afrique et de ses impressions sur les populations musulmanes.
Il suivait avec intérêt les progrès de nos troupes dans l'Algérie, dont la conquête entière, décidée et vigoureusement poursuivie par l'infatigable général Bugeaud, n'était plus qu'une question de temps, d'argent et de soldats.
Lorsque, sur sa demande, il reçut, en 1842, la mission de visiter les hôpitaux de notre nouvelle conquête, ce fut pour lui comme un rajeunissement qui le reportait à près d'un demi-siècle en arrière.
Il fut décidé que je l'accompagnerais, et nous quittâmes Paris, le 15 mai, à six heures du matin, par la malle-poste, qui nous emporta rapidement à Fontainebleau, Nogent, Moulins, la Charité, Nevers, Varennes-sur-l'AMier et Roanne.
De cette ville à Saint-Etienne, on a partout l'image de l'industrie minière et des merveilles produites par l'usage de la vapeur :
Houille, coke, charbon ou bien charbon, coke et houille, voilà toute l'affaire de cette grande activité routière. On ne voit qu'usines, hauts-fourneaux^ chemins de fer. A six heures, le 17, arrivée à Saint- Etienne, ville de formation nouvelle, dont les maisons simples, peu élevées, de couleur briquetée, ont une apparence houillère mais non charbonnée ; jolie place carrée ornée d'arbres et de tourlourous. Les tourlourous sont là, sans doute, comme moyen préservatif de l'émeute ouvrière ; car, l'ouvrier donne beaucoup à Saint-Etienne, il en est le maître et le serviteur, la puissance et la résistance (style de Levier). Il y a, en effet, à Saint-Etienne, des ateliers, des usines, des fabriques, des manufactures de toute espèce et surtout la grande manufacture d'armes sans parler de celle de rubans, etc. La ville se développe en plusieurs rues assez belles entrecoupées de places, le tout éclairé par le gaz jusqu'à l'entrée de la grande route.
A sept heures, départ avec une autre malle-poste à deux places et sept chevaux. Nous ne tardons pas à entrer dans la montagne où une magnifique route vient d'être terminée; c'est, sans contredit, la plus pittoresque de France : coteaux, bois, verdures, sources d'eau ; c*est un jardin anglais, de grandes proportions naturelles. A midi, traversée du chemin
de fer suspendu sur le Rhône ; première émotion très élevée au-dessus du niveau de l'eau. A Sainl- Vallier, autre pont suspendu comme celui que nous venons de traverser, mais l'émotion diminue en proportion du carré de la distance, en termes géométriques.
Chaque relai se fait en une minute avec autant de célérité que les diligences anglaises, et je m'en souviens. Montélimart, ne pas confondre, comme on l'a fait, avec Montbelliard, patrie de Georges Guvier. Nous ne sommes que poussière et nous rentrerons en poussière depuis le commencement jusqu'à la fin et au delà.
Nous sommes à Avignon, vers minuit; le lendemain, 18 mai, vers cinq heures, à Aix, pays de 1 hiers, de Mignet et de la meilleure huile de Provence.
Au dernier relai, avant Marseille, le jeune maître de poste s'annonce à mon père comme une de ses belles cures, il avait une maladie des vertèbres ; voilà une de ces rencontres comme nous en ferons bien d'autres. Arrivée à Marseille à sept heures du matin.
Nous' passons la journée à visiter la ville et partons le soir même pour Toulon, à huit heures, dans une affreuse voiture qui nous secoue à nous briser les os, si même elle ne se brise pas avec nous.
Au milieu de la nuit, nous traversons les gorges d'Ollioules et nous arrivons à Toulon le 19, à quatre
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heures du matin, au moment de l'ouverture militaire des portes.
Notre première visite est pour l'amiral Baudin, préfet maritime, qui joint, à une physionomie anglaise, une franchise et l'allure distinguée d'un Français. Son bras droit a été emporté par un boulet, et il porte à la tête une glorieuse cicatrice que lui a imprimée un coup de sabre. Cet amiral est la célébrité contemporaine la plus honorée dans notre marine.
Nous sommes à l'arsenal au moment de la rentrée au travail. Des centaines d'ouvriers sont mêlés aux forçats, et ce déplorable mélange produit les plus mauvais résultats.
Une permission spéciale et deux tours de rames nous introduisent dans le bagne, vaste bazar de tous les crimes, oià la livrée commune se compose d'une veste jaune et d'un pantalon rouge. Le pantalon, ayant une jambe rouge et une jambe verte, distingue les récidivistes ; le bonnet vert fait reconnaître les condamnés à perpétuité : assassins, incendiaires, etc. Les uns traînent la chaîne, d'autres sont accouplés.
Les physionomies des forçats déjà indiquées dans mes notes d'un autre voyage, ont été bien et longuement décrites par M. Lauvergue dans son livre sur ces condamnés. Je ne crois pas avoir vu, entre mille, une seule figure qui eût un véritable caractère d'élévation; tout cela est bas, abject ou dégradé; si
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l'intelligence apparaît quelquefois, c'est l'intelligence du mal avec l'expression de la bête fauve. Nous n'avons pas aperçu l'ex-notaire de Marseille, Arnaud de Fabre, malgré les lunettes d'argent qui le signalent. Sortons ; j'en aurais trop long à noter sur le bagne.
Le 20 mai, à huit heures, nous embarquons à bord du Tartare, qui ne tarde pas à se mettre en marche par un temps superbe et une mer bonne quoique un peu forte.
Nous dépassons le petit Gibraltar, le fort Napoléon, le rocher de Notre-Dame, avec un couvent au sommet ; c'est ici qu'a eu lieu dernièrement l'enlèvement d'une religieuse parle vent, elle a été brisée contre les rochers ; nous longeons le fort Lamalgue à une demi-lieue du port à gauche.
Nous sommes en plein vent de mer et ressentons les premiers effets du tangage et du roulis. Le docteur Valette est le premier malade et après lui, chacun de nous successivement; les dames se retirent dans leurs cabines ; un brave commandant de zouaves veut tenir bon comme s'il s'agissait de faire feu aux Arabes et il tient mal ; le voilà parti comme les autres. Le ciel est clair cependant, le soleil éclatant ; mais la mer est houleuse ; et le bâtiment, soulevé par secousses de bâbord à tribord, nous procure ainsi un balancement un peu rude; en même temps, des flaques d'eau s'élancent par-dessus le bord et nous inondent plus ou moins. Les passagers
Le Baron Lvuury. — \\.
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de l'avant sont ceux qui souffrent le plus de ces aspersions successives ; or, ceux-là sont les soldats en détachement, les ouvriers pour la colonisation et surtout leurs pauvres femmes, leurs petits enfants, car nous avons à bord des familles tout entières. L'une de ces femmes a cinq petits avec elle et des petits tout petits; elle en nourrit deux qui semblent dépérir comme les autres, autant par les privations que par le mal de mer. Nous nous apitoyons sur la position misérable de tous ces passagers, dits les colons du bord. Le gouvernement autorise leur passage gratuit et voilà tout; il ne s'inquiète ni de les nourrir, ni de les abriter, ni de les vêtir s'ils sont nus, ni enfin de les préserver des maladies qui se développent au débarquement et deviennent si souvent funestes à ces pauvres êtres. Bien plus, c'est qu'à peine arrivés en Afrique, ils devraient trouver un asile et du travail et ils ne trouvent rien sans attendre longtemps; c'est en attendant ainsi que des familles entières périssent ; la mortalité des enfants en bas âge devient effrayante, elle est presque des 5/8. Je n'ai qu'à louer l'humanité de nos officiers de bord et surtout de l'excellent capitaine Levêque, pour toute cette colonie ambulante et souffreteuse, qui vient se réfugier auprès de nous à l'arrière pour y passer la nuit. Aussi obligeant pour ceux qui ne souffrent pas au moins de la misère, le commandant s'occupe de chacun de nous ; à mon père il donne sa chambre; aux sœurs, à l'abbé, au consul et à
moi, les meilleures cabines ; à mon ami, une couchette qui ne lui était pas destinée.
Les deux sœurs de charité qui vont à Oran, sœur Françoise et sœur Marie, sont jeunes, jolies, d'une expression douce de physionomie encadrée dans l'humble coiffe. L'abbé est intitulé le vicaire général de l'Algérie; il n'a pas, lui, de physionomie. Le consul américain à Mahon n'a rien non plus de significatif dans sa personne, sauf un regard assez diplomatique effacé par des lunettes d'argent. Puis, une série d'officiers à barbe africaine. Conversation militaire, conversation plus civile avec les officiers de marine, gens d'intelligence et d'aussi bonne façon que les mieux appris du monde parisien.
Notre bâtiment est un grand bateau à vapeur et à voiles de la marine militaire ; il est armé de dix canons, soixante hommes d'équipage, un capitaine, cinq lieutenants, un chirurgien, un commissaire et les contre-maîtres, matelots et mousses.
Ledit bateau, appelé le Tartare, a été commandé jusqu'à ce jour par le capitaine Marceau, qui vient de passer au commandement du yacht royal le Vélocc. M. Marceau est neveu de l'illustre Marceau, mort général à vingt-quatre ans.
Le 21, après une nuit de cabine un peu à la dure, avec rouhs et sommeil de tangage, avec entourage de patients du mal de mer et sans plus de détails, le réveil est assez satisfaisant vers quatre heures; la mer est bonne, levons-nous; appel, contre-appel
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de l'équipage, arrivée successive des passagers en tenue de mal de mer ; bonjour à chacun de la façon la plus courtoise et la main au bonnet ; refoulement ou émigration des femmes et des enfants à leur place de l'avant. De Gardirons de Boisse, le commandant, me fait voir ses blessures à l'épaule et à l'aine. C'est lui que Baudun voulait amputer contre l'avis de Sédillot ; c'est lui qui, étant à l'hôpital, en Afrique, fit une assez drôle de réponse à une sœur qui l'exhortait à souffrir sans se plaindre et surtout sans jurer.
La sœur lui disait que Notre Seigneur avait bien plus souffert.
— Qui donc êtes-vous?
— Je suis la fille de Notre Seigneur.
— Ah î dit le blessé en la regardant et la trouvant jolie, ah! s... n... de D..., vous êtes sa fille ; je voudrais bien alors être son gendre.
Un petit oiseau tricolore apparaît sur le bâtiment et voltige de cordage en cordage ; il est égaré ou il nous a suivis de bien loin. Les matelots se mettent à sa poursuite ; l'un d'eux l'attrape au risque de tomber dans l'eau et l'apporte à mon père ; je demande sa conservation. Nous apercevons une pointe de terre à l'horizon en face de nous ; ce sont les côtes de Mahon.
A six heures, nous touchons le cap de Mahon, terre d'Espagne ; nous entrons en doublant le cap et en laissant le fort Saint-Philippe à gauche. Le
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drapeau espagnol porte une double raie jaune et blanche au milieu. Le cimetière des étrangers est à gauche, le lazaret est à droite, près des débris de l'appareil de sauvetage pour le bateau à vapeur français le Brandon , échoué dans le port il y a quelques mois; le petit lazaret pour quarantaine provisoire est dans un îlot et construite neuf; plus loin encore, à droite, nous apercevons un grand bâtiment et le petit clocher de l'hôpital ; à gauche, la villa Carlos; une corvette française, la Victorieuse, de 28, est en rade. Ordre est donné de mouiller pour porter dans un canot les bagages et les dépêches destinés à Mahon et à la Victorieuse ; la corvette est là aussi pour la recherche des débris du Brandon. Il y a encore près d'une lieue de distance avant d'atteindre la terre de Mahon.
Le capitaine vient offrir à mon père de le conduire dans un canot pour aller saluer la corvette et descendre ensuite à Mahon ; il m'invite à accompagner mon père.
Nous descendons au canot, laissant quelques regrets aux autres passagers ; quelques coups de rames nous conduisent à portée de la Victorieuse.
L'étendue et le développement de cette rade de Mahon sont admirables; il n'y a, malheureusement, point de navires ; quelques bâtiments américains s'y trouvaient; ils venaient de partir pour Gibraltar à propos d'une insulte faite à leur pavillon. Le port Mahon, dont la célébrité est perdue depuis l'cxpédi-
tion de Richelieu, est peut-être le plus beau de la Méditerranée. C'est un immense bassin qui s'ouvre par un passage étroit d'abord et s'élargit de plus en plus en une vaste plaine d'eau arrondie dans l'étendue d'une lieue à peu près, avec une ceinture de rochers.
Vers le milieu s'élève un petit monticule dont la base est cependant assez étroite pour permettre aux plus forts bâtiments de passer à côté de lui sans risque de le heurter. Les frégates, les plus grands vaisseaux peuvent même pénétrer jusqu'à l'extrémité de la rade, tout près des habitations. Mahon nou& apparaît à gauche comme un beau village un peu escarpé, bien blanc, bien propre ; mais bien triste. Il n'y a pas encore de figure humaine ; mais passe un petit canot avec une femme du pays à laquelle le capitaine dit :
— Bonjour, Nigritta.
Cette Nigritta est l'amie intime des marins français, auxquels elle a montré un grand dévouement dans plusieurs occasions. Nous abordons à la santé; après le cérémonial burlesque de l'arrivée, nous nous plaçons dans l'entrée parquée, espacée, séparée; lo .gros homme de la santé fait son allocution sacramentelle ; réponse idem de notre capitaine, qui donne sa parole d'honneur que nous n'avons apporté, touché, approché, aspiré rien de pestilentiel, de contagieux, d'infect, etc., etc.
La seconde partie du cérémonial consiste dans la
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lecture de notre patente de santé; le docteur du bord la présente à l'iiomme, qui se contente de lire à distance sans toucher à ladite patente. Bien sur enfin que nous ne lui apportons ni la peste, ni le choléra, ni la fièvre jaune, ni aucune espèce d'infection, le garde de Santé fait ouvrir les barrières et nous déclare libres d'entrer dans la ville. Nous rencontrons le consul dit français à Mahon, M. Walss, qui doit signer notre patente, et nous invite ainsi que son collègue, M. Riche, à passer quelques instants chez lui. Entrée ou plutôt ascension en ville par un long chemin trop montant pour mon ])ère. Quelques facr tionnaires paraissent garder un pays abandonné. Ces soldats d'Espagne, à la solde de la ville, sont des vauriens capables d'assassiner un passant au milieu de la nuit pour le dévaliser ensuite.
Des femmes badigeonnent en blanc les murs de leurs maisons et cette cérémonie se renouvelle, diton, tous les samedis. La ville, montueuse, se compose d'un assez grand nombre de rues d'une propreté champêtre, car l'herbe pousse partout entre des pavés pointus. Point de monuments sérieux, ni de ruines, sauf une muraille mauresque. Les prêtres sont affublés du chapeau de don Basile. L'église de Mahon possède un orgue des plus remarquables, et les tombeaux de deux officiers supérieurs français (époque Uichelieu), le commandant de Lannion elle marquis de Fianeur, gentilshommes bretons.
On visite la maison habitée par Louis-Philippe en
1800, lors de l'émigration ; des boutiques de fleurs en coquillages, etc. Mais la plus jolie curiosité, c'est le minois espagnol des Mahonnaises, celles surtout qui portent le voile ou la mantille. Ne caressons pas trop cette impression de voyage. Une grande partie de la population a émigré en Algérie.
Nous nous rembarquons dans la soirée et voguons vers Alger, dont nous avons, le 23, un aperçu lointain, mais un aperçu bien nébuleux à six heures ; vers dix heures, la terre se dessine : fort de la pointe Pescade en bas ; Sidi Ferruch est à la pointe droite éloignée, presque imperceptible, c'est le lieu de débarquement de l'armée française.
En nous approchant, nous avons un aspect tout nouveau pour nous de cette ville bâtie autrefois et circonscrite au sommet d'une montagne, étendue ensuite et prolongée aujourd'hui en s'évasanl jusqu'à
a mer ; aussi les constructions anciennes ont-elles toutes le caractère mauresque et les nouvelles, quelque chose des bâtiments européens à toiture. Mais i'ensemble des maisons tassées les unes contre les autres avec des rues pour la plupart excessivement étroites, une couleur blanche uniforme, une sorte de régularité dans la forme et une surface nivelée, décroissante de haut en bas par les étages, tout cela donne à Alger l'apparence d'un immense carrière de
pierres taillées sur place, élevées les unes sur les autres. On bâtit toujours, on bâtit même trop et sur"
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tout trop à la française, si bien ou si mal que dans cinquante ans Alger sera méconnaissable, en supposant qu'il nous appartienne encore. Il y a unemasse <le bâtiments dans la rade, et il faut prendre des précautions pour arriver ; un pilote, représentant le commandement supérieur^ est venu à notre bord et surveille l'entrée, car elle est souvent difficile, dangereuse et plus d'un bâtiment a échoué ou fait naufrage en pleine rade d'Alger. Une petite pyramide funéraire a été élevée à la mémoire d'un capitaine d'artillerie qui s'était dévoué, il y a quelques années, pour sauver plusieurs passagers d'un navire naufragé, etc. Nous sommes arrivés enfin à onze heures. Le bâtiment se pla^e assez près pour nous faire descendre à tribord. Le commandant et le directeur emmènent mon père pour aller à la santé. Une multitude de canots sont montés par des Maures qui viennent solliciter de porter nos bagages. Je suis indigné de la cruauté d'un jeune colon envers un de ces malheureux ; il lui assène sur la tête un coup de canne qui me met en fureur. C'est un souvenir à tout jamais du système de certaines gens en Algérie. Nous avons le temps d'étudier là le type de la race maure aux différents âges. Adieux à l'équipage du Tarfareei à ses charmants officiers que nous voulons revoir. Trois jeunes Maures nous conduisent à terre ; trois autres voiturent nos effets sur un chariot. II faut subir la formalité de visite à la douane qui laisse passer les effets de l'Inspecteur général. Les rues
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sont encombrées de bestiaux, de bœufs, de mou tons, etc., sans autres chiens guides que les Mauresqui les pourchassent avec le bâton. La foule est mauresque, juive, arabe, française ; rue aux arcades avec boutiques parisiennes. Nous nous arrêtons devant un barbier en plein air; il nous sourit pour nous inviter à nous faire raser (et nous en avons besoin) ; il a un cuir d'une longueur extraordinaire suspendu à sa ceinture et tombant entre ses jambes. Les rues sont pleines de marchands et de crieurs de toute espèce ; tout le monde, du reste, crie à ne pas s'entendre. Nous avons un aspect plus distinct de l'extérieur des^ maisons mauresques ; elles sont de forme carrée, avec des portes étroites et basses, des fenêtres petites et rares, des plate-formes ou terrasses au sommet sans toiture. La Place du Gouvernement est vaste, bien éclairée, en vue de la mer, avec un parapet,, entourée d'hôtels et de maisons à la française, garnie d'une promenade et plantée d'orangers en pleine terre.
L'hôtel de la Régence ou de la Tour Dupin, le plu& vaste et le meilleur d'Alger, a été construit, il y a. quelques années par un des heureux spéculateurs qui se sont abattus sur l'Afrique pour la transformer, la détruire, la mutiler dans ses formes, dansson caractère, tout en la perfectionnant.
Lors de noire installation dans des chambres provisoires, mon père est assez mal partagé.
Il n'y a point de papier aux murs, afin sans doute
de diminuer les chances d'insectes, de moustiques,, de punaises et autres.
Dès notre première promenade, nos regards sont émerveillés, à la vue de cette belle Méditerranée, des vaisseaux en rade et surtout des nouveaux types de figures et de costumes, toujours bi#n drapés, quoique souvent misérables et en loques; les femmes, voilées en blanc, portent des coifl'ures pointues en fil de métal recouvertes du voile pour les femmes mariées. Dans un groupe de négresses marchandes, jeunes et vieilles, nous constatons qu'elles sont assez généralement laides et d'une laideur épatée selon leur type. Les hommes paraissent mieux. Les Maures et les nègres sont employés aux travaux de construction ; leur force prodigieuse est unie à la souplesse des mouvements.
Le jardin du Dey est le plus beau des environs d'Alger, surtout par la richesse et la multiplicité de ses fleurs.
Au déjeuner, on nous annonce une nouvelle qui doit être sérieuse. Abd-el-Kader, pour déjouer les mouvements de l'armée expéditionnaire qui est à côté de l'Atlas à sa poursuite, vient d'apparaître dans la plaine aux environs même d'Alger; mais, il n'en veut qu'aux moissons pour les brûler, et ne paraît pas vouloir ni pouvoir tenter une invasion dans la ville. Abd-el-Kader a déjà fait cette manœuvre dan& des circonstances à peu près semblables.
Une excursion vers l'ouest de la ville, au hasard,.
nous mène à travers les ruelles les plus sinueuses et les plus étroites. L'une d'elles est encombrée et si ■étroite, que je m'appuie de chaque main aux murailles. Les cours mauresques sont en pierre et en marbre, avec recouvrement de faïence et des sculptures en bois aux portes. Nous assistons à une séance de Cour d'assises, tribunal français, installé dans une maison mauresque. On juge une affaire sérieuse et scandaleuse, deux agents comptables de l'armée, les sieurs Assoline et Chamorin, sont accusés d'avoir fait des faux sur les bons et les relevés des dépenses des fourrages pour des sommes considérables.
Au café maure, la musique du tambourin, du violon à l'envers, le chant rauque et monotone sur une mesure invariable avec reprise, en hurlant, produisent un effet soporifique sur tous les assistants y compris les musiciens.
Des marchands de fleurs naturelles et dorées en offrent aux femmes qui les aiment à la folie; elles s'en parent, s'en coiffent tant et tant qu'elles s'en •déparent et s'en décoiffent; bouquet de ci, bouquet de là, touffe sur l'oreille, touffe sur l'œil, elles en fourrent partout. Nous avons aussi fait notre offre galante, mais c'est à peine si nous avons reçu un regard. Oh! la belle femme que c'était! La musique s. fini par nous envoyer coucher.
26. — Inspection de l'hôpital de la Salpêtrière; mon père s'y rend à cheval ; la Salpêtrière est située
au-dessous de la ville sur le bord de la mer qui vient jusqu'à la route et par les gros temps même jusque dans l'enceinte de l'hôpital. La salle immense est voûtée comme des caveaux et la température y est aussi la même; trois cent vingt-cinq lits divisés par travers y trouvent leur place, quelques dispositions seraient à modifier. Il y a également d'autres salles et des baraques. Nous faisons quelques observations au capitaine du génie et à l'adjoint du sous-intendant, un M. Dubois, ci-devant caporal, qui s'intitule aujourd'hiui du Boys et fait le personnage comme la plupart de ses semblables; les officiers de santé se plaignent tous de ses allures impertinentes à leur égard.
Nous revenons à pied, par une route garnie d'aloès, de cactus d'un développement superbe. La campagne du Dey est couverte d'oliviers, de bananiers, de palmiers. A l'angle des anciennes fortifications d'Alger, sur un rocher, on a un point de vue pittoresque, malgré la mauvaise odeur de l'endroit : c'est l'un des égouts de la ville. Nous sommes toujours en observation des types physionomiques si divers qui passent devant nous : le Maure, l'Arabe de la plaine,, le nègre pur sang, le mulâtre, l'Espagnol, le Maltais, le Mahonais, etc.
Le 31, à neuf heures, nous reprenons la mer à bord du bâtiment princier le Tartare, qui quitte Alger à la nuit tombante et traverse, pendant la nuit, le golfe de Sidi-Ferruch.
Au soleil levant, le 1" juin, nous sommés en face ■de Cherchel, l'ancienne Césarée, conservant d'importantes ruines, des anciens aqueducs romains qui y apportaient les eaux. Nous longeons la maison des tombeaux où l'on a trouvé beaucoup d'antiquités romaines; l'ancienne muraille d'enceinte en débris épars; les limites étendues de l'ancienne Césarée depuis la plage jusqu'au sommet des coteaux; des cultures : oliviers, orangers, citronniers en pleine terre; le prolongement infini de la côte ; une tourelle au sommet, avec un poste, construite depuis qu'un capitaine du génie fut tué par les Arabes, qui arrivaient facilement jusque là. On aperçoit souvent des bestiaux, et il serait très dangereux de tenter une promenade sur la côte toute occupée sur le revers par les Kabyles. Nous débarquons et stationnons à Cherchel.
Ce n'est qu'un village sans grandes ressources, sans société, sans plaisir ; le mouvement militaire y est très variable, la garnison étant de mille à quinze cents hommes.
En visitant l'hôpital, je constate l'usage de la triple saignée chez les Arabes, à la veine jugulaire, à la ranine et au bras successivement dans une même journée; c'est la saignée coup sur coup.
Nous retournons à bord et, pendant la navigation, devisons de la guerre d'Afrique et de la tactique des Arabes, qui attaquent presque toujours nos arrièregardes. Leur tactique est de faire invasion sur les
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camps à peine levés, de harceler sans cesse plutôt que de combattre, excepté contre le petit nombre, et alors de tuer et de couper les têtes; ils paraissent cependant y regarder de plus près depuis que les nôtres agissent de représailles et coupent aussi les têtes. Ce système d'impitoyable guerre, adopté par quelques chefs français tels que le général Négrier, n'est pas préféré par tous. Le général Bedeau est le plus complet de l'armée d'après la presque unanimité militaire. Le général Lamoricière et le général Changarnier, considérés chacun comme le type de la bravoure, mais voilà tout. Le colonel Cavaignac, aussi sérieux et sévère que plein de vaillance, avance et avancera encore tout seul contre le gré de toutes les autorités gouvernantes. Le général Bugeaud, enfin, si compromis par son traité de la Tafna, se réhabilite chaque jour par son activité, son courage et son influence, mais il est mauvais administrateur et
entêté. Un officier de cavalerie, M. V (encore un
ex-camarade de collège), me donne sur l'armée une foule de renseignements. Il est lieutenant au corps appelé des Zéphyrs, sorte de flanquiers intrépides prêts cà toutes les fatigues, à tous les dangers de la guerre, mais aussi très durement imitateurs des Arabes pour les razzias, les décapitations, le viol et le gaspillage. M. V.... connaît bien son Afrique militaire depuis huit ans qu'il exerce. Le soldat, selon lui, est malade bien plus par les fatigues et les privations de toute espèce que par l'inlluence du
climat et l'intempérie des saisons, et une preuve, c'est que l'officier ne souffre pas, à beaucoup près, dans la même proportion ; l'officier de cavalerie surtout qui a sa tente, ses chevaux, ses provisions et jusqu'à son cuisinier. On se trompe en France et on nous trompe souvent sur l'origine et la conséquence de nos conquêtes et victoires en Afrique. Abd-el- Kader, par exemple, aurait plus de goût et d'intérêt à faire la guerre dans le Maroc que dans l'Algérie; nous aurions pu nous en faire un allié au lieu d'un ennemi, en s'y prenant autrement qu'on ne l'a fait. Abd-el-Kader est le plus civilisé des arabes connus, le plus brave et le plus habile; le plus civilisé, parce que lui ne fait pas couper les têtes de Français et tient plus à ses serments que nos chefs qui violent les leurs; le plus brave, parce qu'il marche au feu et charge intrépidement comme le plus alerte de ses Arabes; mais, comme eux aussi, dans le danger ou la déroute, il est fuyard par prudence plus que par crainte; le plus habile, enfin, parce que sa tactique militaire déjoue le plus souvent les plans de nos généraux; lui, enfin, combat et soutient la guerre pour les droits de son pays et des siens; eux tous, ou presque tous, pour leur plus grande gloire personnelle, afin de compter chacun de leurs exploits par autant de grades, d'épaulettes, de décorations. L'Algérie est une vaste terre d'exploitation pour les fermiers militaires, avec fournitures du budget et, pour engrais, le sang de nos soldats, quand ils ne
périssent pas de la fièvre, du typhus, de la dysenterie surtout et de la nostalgie. Si on assurait le transport immédiat en France de tous les hommes atteints de la dysenterie, sans attendre les tardives et interminables autorisations officielles, on en aurait sauvé déjà plusieurs milliers.
2 juin, arrivée à Mostaganem, après avoir ralenti exprès noire marche pendant la nuit. Le débarquement est d'ordinaire l'un des plus difficiles de nos possessions sur le littoral pour peu que la mer soit mauvaise, parce qu'il n'y a ni rade, ni port. Mais le ciel et la mer semblent nous protéger ; les officiers de bord prétendent que l'étoile de Napoléon veille sur son ancien serviteur. De loin, l'aspect de Mostaganem est assez triste. Cette ville est située au sommet d'un monticule assez aride, battu par la mer pendant les mauvais temps. On a du sable jusqu'aux chevilles pour monter durant une demi-lieue.
Le colonel X..., commandant de Mostaganem, vient à bord pour saluer mon père. Ascension en cavalcade de la montée de Mostaganem, village plus que ville, assemblage de baraques en bois plus que constructions de pierre, avec peu ou point de vestiges d'habitations anciennes; une tour en ruines tonte peuplée de cigognes, d'où le nom de Tour des Cigognes qui lui a été donné; un vaste emplacement plus loin est tout composé de baraques, c'est ce qu'on appelle Matamore ou Mélamone (est-ce parce qu'autrefois cet emplacement servait aux exécutions
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capitales? On dit que oui); l'usage de certains supplices a été conservé à Mostaganem. On coupe le poignet, par exemple; dernièrement encore un homme fut condamné à cette peine, qu'il supporta sans se plaindre, et il emporta dans l'autre main celle qui venait de lui être séparée du poignet. Le Matamore, c'est aujourd'hui l'hôpital, et l'hôpital de Mostaganem est d'une grande importance à cause des mouvements militaires de la province d'Oran.
Nous assistons à une séance curieuse donnée par une espèce de cadi, qui rend la justice en plein air et donne sa main à baiser aux Arabes passants. Du reste, le baisement de mains est un signe d'affection autant que de respect entre les Arabes; nous avons vu des hommes de même âge et de même position se baiser ainsi les mains et le creux de la main.
A Mazagran, Le Lièvre et ses lapins se sont illustrés; mais comme chaque médaille a son revers, on prétend que le capitaine est aussi célèbre par ces irrégularités de sa conduite que par son courage. — Retour à bord, le temps est aussi favorable qu'hier. Le lieutenant de zéphyrs a fait embarquer pour son usage une Andalouse que le mal de mer nous empêche de voir longtemps.
Un petit-fils de La Fayette, portant son nom, est monté à notre bord pour rejoindre son régiment; il est sous-officier de spahis et s'est déjà bien montré au feu. — Arrivée dans le golfe d'Arzeu (à six lieues environ de Mostaganem) ou plutôt dans la baie
d'Arzeu. Plus loin, en arrière, la Macta où des blessés français ont été tués par les nôtres au milieu des Arabes en grand nombre qui les environnaient et leur tranchaient la tête. La baie d'Arzeu forme un large demi-cercle heureusement disposé pour une petite rade, si Arzeu avait plus d'importance; mais ce n'est qu'un petit bourg composé de quelques bâtiments de mesquine apparence avec un détachement de troupe, un blockhaus au-dessus et un brick en station. Toute la côte, depuis Mostaganem jusqu'à Arzeu, est occupée par des tribus alliées qui payent régulièrement leurs impôts; n'est-ce pas d'une soumission exemplaire!
Arrivée à Oran vers sept heures du soir, après qu'un officier eut été chercher l'entrée à Mers-el- Kébir où tous les autres passagers doivent descendre, excepté nous. Débarquement et traversée du canot, depuis le bâtiment, à un quart de lieue, jusqu'à la terre d'Oran. Le bâtiment signalé ; tous les officiers de santé sont en attente, plusieurs revenant de Mers-el-Kébir. Escorte à cheval, mon père dans une petite voiture avec moi; nous traversons la ville, et arrivons au logement réservé chez le chirurgien en chef. A Oran, il faut toujours monter ; c'est pourquoi peut-être les officiers montent à cheval même pour descendre au café. L'aspect d'Oran est tout à fait pittoresque, mais sous une autre forme qu'Alger. Les rochers escarpés dominent et protègent la ville qui, allongée à leur base, se prolonge sur différents
points jusque sur leur sommet et présente ainsi plusieurs coupes distinctes. Oran est même divisé en trois parties; sa principale séparation est ce qu'on appelle le Ravin. Les constructions irrégulières, sont si bien blanchies (comme à Mahon) qu'elles semblent toutes récentes; la plupart sont espagnoles, mais un grand nombre déjà sont françaises, très peu sont mauresques; quelques minarets élégants s'élèvent de distance en distance. De beaux arbres croissent en pleine ville, dans les rues, dans le ravin, sur le versant des coteaux; les platanes, les oliviers, les bananiers, les orangers, les grenadiers remplacent ici nos arbres vulgaires de France; mais les coteaux sont desséchés à leur sommet par le soleil.
Le 3 juin, la température atteint 20 degrés; la chaleur est plus supportable qu'on ne le croit en France, plus pénible du reste à la longue qu'au début, mais salutaire. On ne dit pas en Egypte : Comment vous portez-vous ; mais comment suezvous ? Les Arabes se couvrent beaucoup la tête et le corps; ils portent quelquefois plusieurs burnous les uns sur les autres et toujours avec la précaution de protéger la nuque sans la comprimer (leur coiffure simple est commode à cet effet). Ils portent aussi des pantalons très amples pour que l'air y pénètre aisément, sans s'assujetir à nos liens de boucles, de jarretières, de bretelles, etc. Aussi le costume musulman, en général, est-il sans contredit le mieux adapté aux conditions de l'hygiène et de la physio-
logie. Nos zouaves et nos spahis l'ont adopté presque entièrement, ainsi que les gendarmes maures. Dernière excursion dansOran. Elle consiste à monter et descendre, ou descendre et monter à peu près indéfiniment; les boutiques sont sans intérêt local, rien d'indigène à trouver, aucune emplette à faire; plus de Kaoua comme à Alger, plus de bal maure, plus d'autre curiosité; il y a des marchandes de tabac sur tous les chemins, qui mènent à autre chose qu'à acheter du tabac.
Visite au médecin en chef et à sa famille. Mademoiselle est une jolie personne qui sourit bien, cause i)ien, s'amuse bien même à Oran et semble avoirdes dispositions pour tout faire bien. Oran possède un petit fonds de dames qui galope le jour et danse le soir presque tous les jours et tous les soirs avec toutes sortes de fantasias. Nous serions allés àTlemcen et à Mascara s'il y avait eu utilité pour l'inspec- (ion et agrément réel pour le voyage. Le général Lamoricière vient de pourchasser une tribu ennemie dans ces parages, pendant qu'Abd-el-Kader était repoussé sur un point peu éloigné par une tribu alliée, dite des Borgia. Nouvelles les plus divergentes sur les résultats de nos expéditions, c'est à n'en croire aucune, ce qui n'empêchera pas les journaux de les publier toutes. Adieux à Oran par la route de terre jusqu'à Mers-el-Kébir, où nous devons nous embarquer.
Le Fulto/i, qui doit nous reconduire à Alger, est
commandé par le comte d'Harcourt, de nom et de réputation tout aristocratiques ; il nous accueille avec une politesse de grand seigneur, et donne à mon père la chambre d'honneur. Je reçois une couchette dans le même genre et au même endroit que sur le Tartare.
Je sais des gens qui se plaignent de l'allure hautaine des officiers de marine ; mais ce sont des gens qui prennent un bateau à vapeur pour une malleposte et le commandant pour un conducteur, il faut donc les éconduire. Arrivée à Mostaganem en vue de Mazagran.
Nous partons le 4 juin, vers minuit, après avoir embarqué dès huit heures du soir. La nuit est quelque peu agitée par l'insomnie, les souvenirs, le tangage, la cloche des heures, le sifflet du contremaître, les chanteurs de l'office de quart, le ronflement de mes voisins, la chaleur de l'endroit, les agaceries des puces et surtout l'aboiement sauvage et inquiet de mon chacal. Lever d'aurore, contemplation de la belle mer et de la vilaine côte toute nue ou beaucoup trop déshabillée.
Visite à bord du commandant de Mostaganem qui nous apporte une caisse bien hermétiquement fermée, clouée, que nous pouvons, dit-il, ne pas ouvrir avant notre arrivée à Paris, par conséquent lorsque nous aurons voyagé pendant près de deux mois encore ; c'est une caisse de tortues qui peuvent apparemment se suffire à elles-mêmes pendant tout ce
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temps-là sans manger, sans boire et sans respirer ; la boîte en contient seize. Le temps est clair, la mer calme et le vent arrière ; en carguant les voiles, nous filons plus de sept nœuds.
6 juin. — Réveil à Cherchel, où nous avions fait halte déjà en venant. Un triste événement s'y est passé depuis : sept cavaliers des zéphyrs étaient allés aux fourrages à quelque distance de Cherchel, se sont endormis sans se réveiller, un groupe d'Arabes les a surpris et leur a tranché la tête.
Rentrée à Alger. Installation à V Hôtel de Périgord, moins vanté, mais meilleur que celui de la Régence. Rien de positif encore sur la marche de l'armée expéditionnaire. Le général Bugeaud est dans une activité permanente qui n'empêche pas cependant les généraux sous ses ordres d'agir le plus qu'ils peuvent pour leur compte.
Affaire assez grave du général Négrier, accusé jusque devant la Chambre des députés d'avoir fait décapiter lant d'hommes sans autre forme de procès que sa volonté absolue. Il vient de soumettre une tribu importante dans la province de Constanline. Les uns disent que la guerre doit finir bientôt et que les Arabes ne tarderont pas à être soumis; les autres, au contraire, pensent que lorsqu'on se croira bien en sécurité, une invasion formidable pourra bien avoir lieu : la province d'Oran y serait plus exposée que tout autre point de nos possessions. Quinze cents Arabes armés sont entrés dernièrement
dans Oran, sous prétexte de se rallier ; ils n'ont fait aucun mal, mais ils pouvaient en faire. Pourquoi l'autorité militaire, si absolue, ne fait-elle pas désarmer les Arabes soumis, plutôt que de les écraser d'impôts? etc., etc. Il y en a long à dire encore.
Mardi, 7 juin, — Demi-journée de journaux pour respirer un peu l'air intellectuel de Paris. Je lis les interpellations au ministre de la guerre sur le système de mort expéditive adoptée par le général Négrier dans sa division de Constantine. Qu'il ait fait couper les têtes par nécessité d'intimidation au début, soit, puisqu'il a efîeclivement intimidé les Arabes ; mais en continuant ainsi sans vouloir adopter d'autre forme administrative que le régime du sabre, le général Négrier a exaspéré ses ennemis et Abd-el- Kader lui-même, le moins cruel de tous. Que les Arabes se sentent plus hardis qu'ils ne le sont en général etilspeuvent tenter une invasion formidable. Ils viennent de faire une brèche, pendant la nuit, au mur d'enceinte de Philippeville et par cette brèche ils ont enlevé tout un troupeau de moutons ; à petite distance de là, un voiturier a été assassiné, puis un factionnaire tué à bout portant par un Arabe qui s'élait glissé jusqu'à lui ventre à terre. Philippeville n'a, dans ce moment enfin, presque aucune autre défense que la garde nationale ; bonne chance pour notre prochaine arrivée.
11 y a deux jours qu'à Alger même un assassinat a été commis tout près d'un corps de garde, mais
c'était une vengeance espagnole d'homme à homme. La mère du malheureux ainsi égorgé vient se jeter à genoux en poussant des cris déchirants sur la place du crime et au moment où mon père passait par là. 11 lui a donné quelques secours.
Mercredi, 8 juin, matinée des sacrifices. — Un jeune confrère vient me chercher pour aller voir l'une des cérémonies les plus curieuses, les plus bizarres du culte religieux. Le mercredi étant le jour consacré à cette cérémonie, depuis sept heures jusqu'à neuf, nous arrivons en nous promenant sur le lieu général du rendez-vous des croyants ; c'est un peu au delà de la Salpètrière, tout près du marabout, sur le bord de la mer, où de petites grottes naturelles semblent creusées tout exprès pour la chose. Un réservoir d'eau, quelques pierres amoncelées et le rivage, il n'en faut pas davantage pour la localité qui se retrouve de distance en distance ainsi faite et favorable. Quant au cérémonial, voyons comment cela se joue. Des nègres et des négresses surtout sont préposés aux sacrifices avec un attirail, matériel de fioles, de parfums, de boîtes à cailloux, de petites bougies et de poulets pour victimes. Le but de la cérémonie est d'obtenir la purification de lame, la guérison des maladies en chassant les esprits malins qui causent tous les maux. Plusieurs malades se présentent : le premier est un jeune Maure qui peut à peine se soutenir debout ; il a toute l'apparence phtisique, mais la foi semble lui donner des forces
et les nég^resses lui font des ablutions froides sur les jambes, sur les bras, sur la tête, le visage et le cou. Après lui se présente une jeune femme mauresque dont nous ne voyons d'abord que les yeux; elle vient se faire guérir de sa stérilité ; les mêmes ablutions lui sont faites aux bras, aux jambes et à la figure, que nous entrevoyons indiscrètement ; mais ce n'est pas tout, et comment dire le reste? La jeune affligée, se rapprochant davantage, écarte et relève une espèce de petit tablier que l'on appelle le fouta ; puis elle entr'ouvre la robe de dessous et reçoit sur le basventre la vapeur d'un parfum antistérile. Je n'en puis dire davantage par pudeur! La cérémonie est accompagnée de petites bougies qui brûlent sur le bord du réservoir, de petits cailloux jetés dans l'eau, etc., et enfin du sacrifice des poulets par une négresse.
Jeudi, 9 juin. — Le général Bugeaud est arrivé à Blidah avec son corps d'armée expéditionnaire superbe de fatigue, de désordre et d'allure guerroyante. Il ne vient que pour se ravitailler et dire adieu à sa femme, qui doit retourner en France.
Exposition d'un criminel sur la place ; quatre gendarmes se tiennent aux coins de l'estrade; en arrière est le bourreau arabe, qui a dernièrement si horriblement mutilé un chrétien avant de parvenir à lui couper la tête.
Pendant notre modeste dîner de table d'hôte, mon père est pris d'un spasme violent à la gorge avec suffocation et perte instantanée de connaissance;
j'éprouve une de ces émotions qui ne se décrivent pas. Le bien-être revient enfin après cet accident, qui pouvait être si grave. Je veille aux suites le soir et la nuit, qui se passe assez bien.
Vendredi 10. — Apprêts de départ pour la province de l'est; avis de l'amiral pour ne pas partir à cause de l'arrivée du général Bugeaud.
Je reçois la visite d'un vieil Arabe, qui me dit qu'il est malade et m'apprend qu'autrefois il faisait partie des mameluks de Napoléon à l'armée d'Egypte (comme le brave Serra de la Maison Carrée), et il ajoutait, en élevant les mains : « Napoléon grand, oui, grand Napoléon ! »
Visite au bazar, où je reviendrai. Type commun et bas de marchands juifs, à côté de cette belle race maure aux nobles proportions de la figure, du corps et de l'expression; rencontre du plus magnifique de tous, le fils du bey Mustapha, dépossédé (selon la coutume ou l'indifférence) des biens considérables de son père. Il a cependant encore en propriété une jolie maison à colonnettes de marbre, tout près d'une petite boutique d'épicerie. L'épicier, c'est lui, lui, le beau Mustapha à la noble tête, au front intelhgent, aux yeux pleins d'expression iière ou caressante (selon ceux ou celles qui passent), lui qui a de si beaux fîras, des mains si blanches, des formes si élégantes, un costume si bien porté, oui, celui-là est épicier; c'est à ne pas y croire. Le vendredi était jour de culte à la mosquée; nous regrettons de ne
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pouvoir y retoui'ner . — Une nouvelle lettre de l'amiral nous donne avis contraire; le départ pour l'est n'est plus différé, il aura lieu aujourd'hui, tout à l'heure ; vite, plions bagage. Le temps s'annonce assez mal, du moins à terre ; le vent souffle et siffle avec violence et nous annonce le simoun ou sirocco, ce vent si fantastique du désert, puisqu'il semble comprimer, étouffer la respiration ; mais, heureusement, la mer ne s'en émeut pas, elle reste parfaitement tranquille.
Départ d'Alger à quatre heures pour Bône, à bord du Vautour, commandant M. Duvergier; accueil, comme partout, empressé, obligeant; je suis installé près du père, dans le salon du commandant.
Nous retrouvons là le mélange social déjà observé sur tous les bâtiments à vapeur de l'Etat. Le militaire et le civil, la femme à tous les degrés de son échelle, les abbés en prière au premier mouvement de roulis, un détachement de zouaves chantant des gaudrioles, des enfants qui pleurent, des figures de bois, des tournures de paquets complètent le bagage vivant du bord. Le bon pilote, si connu à Alger par sa bravoure et son dévouement, nous fait sortir du port.
Nous dînons avec le commandant et avec un officier supérieur (en grade, mais point supérieur pour le reste); sa femme, jeune, gentille, est enceinte et malade. A côté de nous, une petite table d'enfants qui font dans leurs assiettes... dodo. Soirée à moi seul sur le pont avec la lune, les étoiles et des souvenirs.
Le samedi 1 1 , au lever du soleil, nous avons devant nous des rochers nus, escarpés du côté de l'est, habités de l'autre côté par les Arabes et par les Kabyles. Le fortin l'Ouraga a été défortifié ; au sommet, des nids d'aigles se voient dans tout ce parage ; des maisonnettes sont au bas du coteau ; la verdure se développe.
Un charmant marabout, que nous irons voir, est occupé par le commandant militaire du port. Une maison crénelée a été détruite, il y a une vingtaine de jours, par notre vaisseau le Vmitour et le brick de la station pour en chasser les Arabes, qui tiraillaient sur les faucheurs de la plaine. Il y a, quelquefois, de petites expéditions de ce genre.
L'aspect de Bougie est agréable ; les maisons sont éparses en façon d'un joli village français sur les coteaux, de la base au sommet, avec une jolie route jusqu'au mur d'enceinte, en bas.
Le coup d'oeil de la rade est magnifique, et celleci est la plus favorable de la côte d'Afrique ; le dey y réunissait sa flotte pour hiverner. La mer y est aussi calme, aussi limpide que l'eau d'un beau lac. Tout autour, dans une vaste étendue, des coteaux verdoyants sont bien cultivés; mais cultivés par des Arabes Kabyles les plus redoutables non seulement de la province, mais de toute l'Algérie. Ils ne laissent pas un seul Français s'aventurer à vingt pas des murs de la ville sans lui tirer des coups de fusil, ce qui fait que l'on ne peut pas bouger de Bougie ;
mais la simple muraille d'enceinte est un obstacle suffisant à la vaillantise arabe, ainsi que le seul bataillon, que compte toute la garnison de Bougie.
Retour à bord. Rencontre en canot d'un ancien marin qui a eu l'honneur de conduire Napoléon de Porto-Ferrajo à la côte de France. 11 n'était que sous-officier de la marine, mais l'Empereur lui ayant dit : « Je vous ferai lieutenant de vaisseau '», le brave marin se l'est tenu pour dit, il a vécu et vieilli avec cette idée-là, si bien que son idée s'est transformée en une paire d'épaulettes, sans autre brevet que celui de son invention.
Déjeuner délicieux avec le commandant du port, M. Bonfils, invité par son collègue. Lui et M. Duveyrier ont fait, il y a trois semaines, une petite expédition aquatico - terrestre contre des Arabes, avec grande réussite, moins un matelot blessé. Il exprime un grand mépris pour les tribus arabes qui se soumettent à la domination française au lieu de rester fidèles à la cause si juste de leur pays. 11 blâme, avec autant de raison, le système d'encouragement à la trahison par des présents, des grades français et même des dignités arabes (cadi, calife, etc.), par la décoration de la Légion d'honneur, non pas seulement par cette humble croix que gagnent si souvent et que n'obtiennent pas toujours les braves officiers de notre armée, croix honorifique autant qu'elle est alors honorable, mais encore par la croix d'or avec la pension qui ne
semble plus exister que pour des Arabes, tel que ce sauteur Y... et compagnie. Si Abd-el-Kader se soumettait à l'ordre des choses, il serait fait probablement maréchal de France, pair de France, grand connétable peut-être, ou bien grand visir du roi des Français. Je voudrais que cette idée tombât dans la cervelle d'un vaudevilliste de France à moins qu'il n'y en ait un parmi les Arabes, ce qui n'est pas probable. Il est encore question du général Négrier, très blâmable de loin, plus excusable de près, un chef d'escadron , notre copassager, fait naturellement et militairement l'éloge de son général ; il en a le droit. C'est, selon lui, un homme à part parce qu'il ne fait point de razzia pour son compte personnel; voilà qui est peu à la louange des autres chefs de corps. Nous longeons de nouveau la côte, tantôt aride, tantôt cultivée, selon la bonne vue du terrain et le bon vouloir des indigènes. Larges sillons et plateaux de neige au sommet des montagnes dont quelques-unes dominent les nuages. Le temps est au beau fixe, superbe ; la mer n'offre qu'une surface lisse, et contre la chaleur du soleil il y a une brise fraîche. On file presque à huit nœuds, le sillage est parfait, sans embarder, l'officier de quart et le timonier sont attentifs à leur affaire. Le commandant, qui saurait surveiller tout, n'en a pas besoin et s'endort comme un simple passager. Il est aimable à son réveil et fait preuve d'esprit; c'est chez lui une qualité de famille, il est cousin
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très germain de Mélerville, qui s'appelle Duveyrier, et ce Duveyrier propre frère de Mélerville.
Arrivée en vue de Djigelli, un grand bâtiment carré se dessine entièrement à l'extrémité d'un promontoire au milieu de quelques baraques qui nous représentent la quasi ville de Djigelli dont l'hôpital est le château, le palais. Plusieurs blockhaus en protègent les abords. Ils ont été cependant attaqués, il y a une quinzaine de jours, par plusieurs tribus à la fois (Kabyles à pied) ; les nôtres les ont repoussés énergiquement, c'est-à-dire la légion étrangère formant la garnison de Djigelli. Elle est signalée comme fournissant plus de malades que les Français parce qu'il y a plus de prédispositions morbides, plus d'intempérance et surtout plus d'excès de boissons. Une cause de localité se joint à celles-là; c'est un entourage de marais difficiles à assainir, d'où la fréquence des fièvres intermittentes endémiques, entretenues ou aggravées quelquefois par les eaux stagnantes de la ville (ou du village); celles-ci pourront être détournées, assainies ; l'hôpital est un palais dans un village.
Retour à bord ; notre descente à terre avait failli être compromise par un heurt contre le bas-fonds de l'eau, et, à plus grande distance, il serait dangereux de vouloir aborber la nuit à cause des rochers qui surgissent de l'eau et pourraient faire échouer un bâtiment. Un brick autrichien, échoué dernièrement, a été anéanti, pillé en quelques instants par
les Arabes. Conversation très innocente avec M"' Houdaille sur les us et coutumes des femmes mauresques qu'elle connaît depuis onze ans de séjour en Afrique. La réclusion des femmes excite leurs mauvais instincts : elles sont curieuses, indiscrètes, intéressées, cupides même et jalouses surtout des Européennes. Si elles reçoivent leur visite, c'est pour les palper dans leurs formes et sous toutes les formes, les déshabiller presque et les dépouiller en s'appropriant tout ce qu'elles peuvent obtenir, un bijou, une étoffe, un ruban, etc. Elles sont entièrement propres dans la classe un peu élevée et ont un certain usage que j'ai appris d'autre part. M. X... a vu un mariage mauresque et suivi la cérémonie jusqu'à l'entrée de la chambre nuptiale; je n'ai pas osé en demander davantage.
Dimanche, 12. — Arrivée à Philippeville, à sept heures du malin; aucun point intermédiaire à noter depuis Djigelli. Stora, en avant de Philippeville, conserve des ruines à voir en retournant. — Russi-Cada, ancienne ville romaine (c'est Philippeville), était devenue une simple bourgade arabe lorsqu'elle fut prise ; elle n'offrait alors que des baraques. Elle ressemble aujourd'hui à une ville de province sur la côte d'xVfrique ; elle a été construite depuis moins de deux ans. Un large mur d'enceinte permettra, en disparaissant, d'agrandir beaucoup la ville et lui donnera plus tard à peu près l'étendue en largeur et en surface qu'occupe Alger, avec un aspect
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différent, quoique sur un emplacement analogue.
Le colonel Brive, commandant de la place, vient à mon père qu'il n'attendait pas sitôt. L'hôpital, magnifique comme édifice, s'élève sur une hauteur à gauche et en avant de la ville. On nous annonce un événement qui exige une sérieuse enquête : il s'agit d'une punition que l'on a infligée à un soldat pour un délit fort insignifiant. On lui a attaché les poignets aux talons derrière le dos et on l'a laissé dans cette pénible posture sur la terre, en plein soleil, pendant plusieurs heures. La constriction fut si forte, que l'un des poignets fut presque divisé; la main est devenue complètement insensible et sans mouvement, elle est enfin tombée en gangrène et il a fallu amputer le bras de ce malheureux, La cruelle torture qu'il a subie, s'appelle la crapaudine, parmi les soldats du corps des zéphyrs, auxquels ce genre de punition est exclusivement réservé, sous prétexte que ces hommes-là étant sortis des prisons, méritent plus de sévérité que d'autres. Une autre torture inventée encore contre ces malheureux pour des fautes un peu plus graves telles que le vol, la vente de leurs armes, est ce que l'on appelle le silos. Le coupable est plongé tout nu dans une espèce de puits profond, très étroit surtout à son ouverture ; il n'a qu'un quart de ration de pain et de viande avec de l'eau pour vingt-quatre heures, et il reçoit ses vivres par une corde.
Pour le reste, il souffre lout ce que l'on peut
imaginer et il subit la durée de ce supplice pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois même, jusqu'à ce qu'il vienne succomber d épuisement à l'hôpital. N'est-ce pas atroce ? et n'y aurait-il pas plus d'humanité à fusiller un soldat qu'à le martyriser de la sorte ? Nous avons vu un de ces malheureux qui nous a raconté, lui-même, tout ce qu'il avait souffert du silos pour avoir abandonné son fusil. J'ai enfin, sur ce triste sujet, d'autres renseignements qui commandent la plus sévère réprobation.
Arrivée en vue de Bône après une heureuse traversée de quelques heures, sous un vent d'arrière qui nous a fait filer jusqu'à huit nœuds passés. Le Vautour passe, du reste, pour l'un des bons marcheurs de l'Etat. Doublons d'abord le cap, le plus avancé en mer, des rochers de la côte ressemble singulièrement à un lion couché, d'où lui vient le nom de rocher du Lion. Sur la hauteur, se voit la casbah ou citadelle, qui fut détruite presque entièrement en 183G par l'explosion de la poudrière, due à l'imprudence d'un garde C'était en pleine nuit, une grande partie des hommes de la garnison y périt et encore, par un heureux hasard, la plupart des officiers se trouvaient-ils à un bal donné dans la ville. On raconte, sous garantie, un fait bien peu croyable cependant: le commandant de la casbah était malade et couché auprès de sa femme; lorsque, dans le moment de l'explosion, tout fut bouleversé
autour d'eux, ils étaient déjà morts. Le cadavre d'un artilleur fut lancé sur le lit, celui du commandant tomba dessous et lorsqu'on vint plus tard constater le désastre, on dit que la dame, d'une conduite des plus messalines, était représentée après sa mort telle qu'elle avait figuré pendant sa vie. Pendant cette histoire, entrons en rade. Le capitaine commande le mouillage ; déjà quelques visites à bord. La plus intéressante est celle de M. Lombard, fils du chirurgien en chef des armées de la République. Il est depuis une trentaine d'années médecin-conseiller des beys de Tunis, qui lui accordent tous la plus intime confiance, tous, car il en a déjà vu six se succéder sur le trône : l'un mort en combattant, l'autre assassiné; celui-ci de consomption, celui-là de gangrène sénile, etc. ; tous, après une vie très déréglée par l'abus des femmes et du vin. M. Lombard, comme chirurgien, a fait, avec le plus heureux résultat, l'opération si grave du trépan à la jeune favorite du bey actuel qui avait eu le crâne enfoncé par la lourde porte d'une salle de bains. Elle a donc parfaitement guéri et est devenue plus favorite que jamais. Une autre cure, non moins favorable pour un cas délicat chez l'intendant du premier ministre, a valu au docteur les sequins, les cachemires, une armure superbe et deux chevaux arabes.
M. Lombard est aussi le médecin du harem, que nous autres. Européens, nous confondons toujours avec le sérail. Il me communiquera enfin des obser-
valions de sa pratique intéressante en Afrique, qu'il a explorée dans toute son étendue. Mon père voudrait bien aller jusqu'à Tunis; mais une trop longue quarantaine à faire nous en empêche, à notre grand regret. En entrant à Bône, il avait été salué par tous les militaires alignés sur son passage et suivi par la foule avec une escouade de moutards, qui le prenaient tous pour l'évoque d'Alger ; plusieurs femmes déjà s'inclinaient devant lui et les hommes se découvraient sur son passage ; M. Antonini représentait sans doute le grand vicaire et moi le petit. Quelques instants après, Mousrigneur s'emportait et jurait de toutes ses forces contre le mauvais service de notre hôtel [du Lyon d'Or).
Je vais courir les rues de Bône à la nuit tombante. Le dimanche a réuni toute la population dans les cabarets. Bastringues des matelots qui dansent, comme à bord, sans aucune espèce de femmes.
Lundi 13. — Inspection à Bône: l'hôpital, bien situé, est une ancienne mosquée d'une belle construction ; les salles, à grandes colonnes granitiques avec des chapiteaux à rosaces élégantes, provenant de l'ancienne ville d'IIippone. Dans la rade se jettent deux rivières, la Seybouse et la Boudjima.
Les terres sont bien plus cultivées, bien plus riches de leur nature que dans la province d'Oran ; je dirais que l'une est l'Arabie heureuse et l'autre l'Arabie Pétrée de l'Algérie. La plaine, verdoyante en été, mais inondée en hiver, est alors couverte
d'eaux stagnantes auxquelles on rapporte la fréquence et la gravité des fièvres intermittentes de cette contrée (fièvres de Bône). On pourrait cependant assainir la plaine par quelques canaux qui aboutiraient à la rivière ; on pourrait même porter le cours de celle-ci au pied de la montagne. Cette montagne (Lydon) rappelle assez, par sa verdure, quelques sites des Pyrénées.
Nouvelle causerie intéressante de M. Lombard sur Tunis. Il a vu un prince héréditaire, que la jalousie et l'ambition des siens, avaient fait emprisonner dès le bas âge jusqu'à une vieillesse si avancée, que ce malheureux n'avait jamais vu la grande lumière du soleil, si ce n'est par la lucarne d'un cachot.
Il tombe malade et le docteur, dans une de ses visites, lui apporte une rose : « Dieu ! que c'est joli! s'écrie-t-il; est-ce un ouvrage de la main des hommes? »
M. Lombard ne s'est séparé de la famille du bey et surtout de ses femmes qu'en leur donnant sa parole qu'il reviendrait à Tunis. Visite à la mosquée, où nous entrons sans nous déchausser; mais je m'arrête sur le seuil pour ne pas choquer le recueillement des fidèles. L'un d'eux s'était levé pour nous offrir les deux seules chaises du temple. Tout auprès se trouve une de ces maisons sans nom, le lupanar des Romains : filles et garçons s'y trouvent selon les mœurs ou les turpitudes des Orientaux. Deux de ces créatures ont le nez à la fenêtre et les yeux sur
nous; qu'elles y restent. Bône est une ville métis, amphibie, bâtarde, barbare et civilisée, sans caractère aujourd'hui et qui tendrait à devenir française plutôt que de rester arabe, si elle n'était encombrée, enlaidie, presque déshonorée par la population toujours croissante de ces faux Espagnols que l'on appelle des Maltais.
Mardi 14. — M.Séguin vient nous prendre, avec des chevaux, pour aller faire une petite excursion aux ruines d'Hippone. Le commandant de la place, colonel Magnié, ancien brave de la Vieille, bien heureux de revoir son général Larrey, devait venir avec nous ; mais l'annonce d'une victoire sur les Arabes (tribu rebelle des Caractas) l'oblige à faire tirer le canon, à donner des ordres dans la place et à attendre l'arrivée de la colonne expéditionnaire, commandée par le général Raudoy. Ne pouvant venir, il m'envoie l'un de ses chevaux qu'il m'avait offert, jeune cheval arabe pur sang, à belle tête et bonnes jambes; mais à si laide croupe qu'il semble galeux sur le train de derrière.
Sortie de Bône par la porte Gonstantine, après des rues Napoléon, Héliopolis, Gonstantine.
Un camp arabe est sous les oliviers ; c'est celui d'une tribu peu nombreuse ou douar, dont chaque cahute constitue les gourbis ; halle, et, sans descendre de cheval, nous prenons le café, le vrai café maure à un sou la tasse. Salutations arabes sur toute notre route.* Arrivée enfin aux ruines d'Hippone, en trà-
versant des taillis, des broussailles et sans qu'aucun indice annonce ces grands débris de la puissance ou plutôt de la décadence romaine. De vastes arceaux de briques et de granit sontséparés par des carrés de cour surmontés de petites galeries. Plusieurs éboulements ont eu lieu à diverses époques et les masses de constructions détruites témoignent ces grandes catastrophes (c'est l'une d'elles qui, il y a une quarantaine d'années, imprima une secousse de tremblement de terre qui ne dura pas moins de quinze secondes à Bône). L'herbe ou les herbes, les fleurs sauvages, le figuier de Barbarie, tout cela pousse sur les murailles antiques comme en pleine terre ; rien n'apprend au voyageur à quel monument il a afTaire ; il cherche au moins quelque inscription et ne trouve pas même un mot, un nom de quelque valeur, comme si saint Augustin lui-même n'avait jamais passé par là. Les ruines d'Hippone seraient à vendre si on voulait devenir propriétaire d'une grande antiquité; mais il faudrait en donner à peu près mille écus et il n'y a pas un acquéreur. L'évêque d'Alger a pourtant désigné un emplacement où une petite chapelle sera élevée en mémoire de l'évêque d'Hippone ; d'évêque à évêque, c'est bien le moins qu'il fasse. Demi-retour sur notre route pour aller chez le général d'Uzer, en traversant la Seybouse et le ruisseau d'Or, ainsi nommé parce qu'il entraîne dans son eau des parcelles d'or détachées de la montagne, c'est-à-dire détachées d'une mine
que l'on ne songe même pas à exploiter. On ne s'inquiète pas davantage de faire des fouilles qui, non seulement fourniraient sans doute des métaux utiles ou précieux, mais encore des débris intéressants de l'antiquité romaine, des statues, des fragments d'édifices, des objets d'art, des médailles ainsi qu'on en a déjà trouvé un grand nombre. Arrêtonsnous chez le général d'Uzer, compatriote pur sang de mon père (quoi qu'il ait fait une plus grande fortune), ex-commandant de la province de Bône pendant plusieurs années et aujourd'hui colon propriétaire en Afrique, entouré de serviteurs qu'il a ramenés de son pays. L'un de ces braves gens de la montagne pyrénéenne, reconnaissant mon père, le salue en patois par son nom et lui cause ainsi une surprise d'émotion comme s'il se retrouvait dans sa vallée de Campan.
Le général, vivant ainsi au milieu de sa petite colonie, croit être encore aux environs de Bagnères. Il vit là tout à fait paisible, sans que jamais les Arabes soient venus l'inquiéter un seul instant. Tous les environs de Bône semblent jouir, du reste, d'une sécurité parfaite jusqu'à Ghelma et même jusqu'à Constantine (trente-huit lieues de là). Rencontre d'une caravane qui va partir de la plaine, près du pont de la Seybouse : hommes, femmes, enfants et bestiaux présentent l'image d'une véritable tribu de Bédoins nomades. Sur plusieurs mulets sont disposés des tapis enroulés en siège arrondi; chacun
d'eux sert à deux femmes, assises l'une à droite, l'autre à gauche et dévoilées, comme elles sont, du reste, hors des villes. Leur visage et leurs mains, tenus avec charme, annoncent une toilette fraîche ainsi que leurs bracelets et leurs colliers.
Retour de la colonne expéditionnaire commandés par le général Randon ; elle était partie, il y a un mois, pour combattre la tribu des Acastas dans la province de Gonstantine. Elle s'est nécessairement couverte de gloire, comme disent les bulletins officiels, et a fait, sans doute, une razzia de quelques milliers de têtes de bétail, c'est-à-dire, de deux ou trois cents. Je vais en curieux à la rencontre de cette petite colonne de douze à quinze cents hommes tous couverts d'une belle poussière et à moitié découverts de leurs uniformes, avec chapeau provençal pour coiffure, habits déboutonnés, pantalons -de bivouac et chaussures de marais, fusil en bandoulière, comme les Arabes, et le sac sur le dos avec le reste du pain de munition et une carapace de tortue pour boire. La colonne est composée d'un bataillon de la ligne, d'une compagnie de zouaves, d'une autre de spahis, d'une de Turcs, d'une autre de la légion étrangère, avec détachement de cavalerie, d'artillerie, du génie, du train d'équipages'
De tous les animaux sauvages que l'on rencontre dans la province de Bône, la hyène est un des plus communs ; mais sa réputation vulgaire de férocité est exagérée. — Départ de Bône à sept heures du soir.
Mercredi, lo. — Arrivée ou retour à Philippeville, sept heures du matin. M. C..., interprète qui nous visite, est le fils naturel de Napoléon en Egypte. Dîner chez le colonel Brive, commandant supérieur de Philippeville. Sa probité militaire le fait estimer de tous; il a eu plusieurs altercations avec le maréchal Soult, dont la cause secrète remonte à l'affaire de Strasbourg; de là, point d'avancement, point de récompense pour lui, mais des manifestations mauvaises. Son influence morale sur les Arabes est telle, qu'ils viennent à lui avec toutes les marques de respect; il réunit, une fois par semaine, les cheiks alliés et juge leurs différends, etc. Mais le colonel Brive réprouve le système de décapitation adopté par le général Négrier ; il réprouve les tortures du silos, de la crapaudine, etc. ; voilà pourquoi il est réprouvé lui-même et demande sa rentrée en France, ainsi que M. Saint-Hilaire, le sous-intendant.
Jeudi, 16. — Départ à cheval à six heures sous l'escorte de 25 hommes du 3° chasseurs et de quelques spahis, plusieurs officiers, soixante bœufs. Nous marchons au pas et atteignons le camp d'El-Arouch par un chemin de montagnes.
Vendredi, 17. — A quatre heures du matin, départ d'El-Arouch, après une nuit assez agitée par les puces qui fourmillent au camp, et encore en avonsnous été plus préservés que d'autres dans le modeste logement du général. Mais, avec les puces, une
chaleur excessive nous tourmente et les hurlements des chacals nous empêchent de dormir (on a entendu dernièrement rugir un lion qui est venu jusqu'à l'entrée du camp). Un détachement de la ligne nous précède pour éclairer la route, et hier soir des spahis sont partis en courrier extraordinaire, par ordre da général Levasseur, pour annoncer à Constantine l'arrivée de l'inspecteur. M. de Camas, capitaine de spahis commandant le camp de Smendou, vient à la rencontre de mon père avec quelques-uns de ses spahis; il est fils du général d'artillerie de Camas, auquel mon père a sauvé la jambe pour une blessure très grave du genou à la bataille de Leipsick. M. Dossard, chirurgien du camp. M, de Camas a organisé, au camp de Smendou, un marché auquel deux ou trois cents Arabes viennent tous les lundis. Avant d'entrer au camp, il fait faire à ses spahis, tous Arabes de type et de costume, une charge au grand galop dans la plaine. Le camp a été récemment attaqué par les Arabes. Nous devions y coucher, mais alors il aurait fallu un jour de plus pour arriver à Constantine, et surtout une nuit au pouvoir, non pas des Arabes, mais des insectes de toutes sortes. Adieu au camp de Smendou après une heure de station pour doubler l'étape, c'est-à-dire, faire encore huit lieues par dessus les six de la matinée, total quatorze lieues. A cheval encore pour le reste de la route avec une escorte de spahis irréguliers (très irréguliers) qui ne savent avancer que par sauts et
par bonds de leurs chevaux pour les lancer exprès en avant de toute leur vitesse en tenant leur fusil en l'air et s'arrêtant tout court. Rencontre fréquente d'Arabes sans offensive parce que nous sommes en nombre, en force. La plupart, du reste, sont à leurs moissons, et ordinairement à cette époque ils se tiennent assez tranquilles afin de récolter, sauf à reprendre le yatagan après la faucille. Un autre indice favorable pour la sécurité de la route, c'est la rencontre des bestiaux. Tout le pays que nous parcourons dans l'étendue de plusieurs lieues, depuis le camp de Smendou, est une série de coteaux ou de montagnes sans culture et cependant riches de moissons naturelles, d'une terre excellente, et qui ne semble attendre que la main de l'homme. Mais ici, l'homme c'est l'Arabe, et malgré la richesse de produit qu'il pourrait en recueillir, l'Arabe ne cultive et ne récolte que ce qui suffit rigoureusement à ses besoins, à ceux de sa famille ; sa sobriété est extrême.
Samedi, 18. — Après une nuit triste pour mon père, qui m'a inquiété, nous prenons un premier aperçu de Gonstantine, ville toute musulmane comme constructions et comme habitants; bien plus complète qu'Alger, plus originale qu'Oran, située sur le large plateau du Hocher que contourne et arrose le lloummel, entourée presquepartout par un fossé profond et étroit, c'est le ravin, sans autre communication au delà que la route dite de Philippeville abou-
tissant à la porte Valée et l'autre route (deBône ou Ghelma) par le pont d'El-Kantara. La disposition si escarpée de Constanline lui sert de fortification naturelle la plus formidable et la plus inaccessible à d'autres qu'à des Français. N'ont-ils pas échoué eux-mêmes à leur première tentative? Mais ce n'est pas à dire pour cela que nous pourrions soutenir un siège trop prolongé si nous étions pris en même temps par la famine. Je ne comprends pas comment on a pu trouver arides les abords de Gonstantine. La plus rapprochée des oasis que nous apercevons appartenait à un Fabius, non pas de l'ancienne Rome, mais de la nouvelle France, non à Fabius l'intègre, mais à Fabius le déprédateur. Toute la plaine jusqu'à Gonstantine, oasis et moissons, appartient à une immense tribu, notre alliée, quand même. Gette tribu avait pour chef le célèbre Gaïd Ben-Aïssa, premier ministre du bey de Gonstantine, qui tut très honoré, très glorifié après sa soumission.
De ce côté, on a une impression d'étonnement et de tristesse, sans mélange d'admiration, à la première vue de Gonstantine ou du rocher de Gonstantine qui ne laisse apercevoir au loin qu'un seul bâtiment, c'est l'hôpital, et une seule muraille avec quelques lignes de maisons sans forme, sans relief, sans caractère encore. Le point de vue est si éloigné, la position si élevée, que l'œil est insuffisant à bien voir ce qui lui révèle ainsi sur la gauche l'an-
tique ville de Gyrta ; je me figurais même la situation plus haute encore, plus conique, plus détachée de la base du rocher.
Nous passons à un endroit de la route très rapproché de la ville où, il y a quinze jours, le 3 juin à huit heures du soir, un officier, qui se promenait seul, a été assassiné cruellement par les Arabes qui lui ont donné plusieurs coups de yatagan et un coup de fusil, lui ont coupé les parties génitales et écrasé la tête. Le sang de ce malheureux laisse encore sur notre passage une large plaque desséchée. Depuis ce jour, un ordre de la place défend expressément aux Français de sortir seuls et sans armes à la moindre distance des murs de Constantine.Nous, nous allions y entrer. Un grand oiseau s'élève majestueusement au-dessus de nos têtes, c'est un aigle ; et puis des gypaètes, des vautours, des cigognes, des hérons.
Un petit minaret arabe, en avant de la porte, présente cette inscription : « Aux braves morts sous les murs de Gonstantine. »
Au moment où nous pénétrons dans la ville, elle est en grand émoi, par suite du retour, le jour même, du général Négrier, après une expédition de quarante-cinq jours. Il a atteint Tébessa, ville toute romaine, sur la frontière de Tunis.
Le général Négrier est logé dans l'ancien palais du dey, avec un grand appareil militaire. Dès les abords du palais, il y a des factionnaires ; on en trouve aussi au dedans, partout; un cliaouch toujours armé
de son redoutable cimeterre, toujours prêt à obéir et à exécuter, précède le général Négrier partout, en campagne et en station, dans les camps et dans la ville, jusque dans les maisons où va son chef et chez lui il est encore là. Sa charge, son emploi, c'est de couper la tête d'un Arabe ennemi, rebelle ou coupable même des plus simples délits, dès que le maître l'ordonne, sans qu'un jugement, une condamnation, un conseil de guerre soient nécessaires. Le général le veut, l'ordonne, et ne fait qu'un signe de lamain, cela suffit ; quarante-quatre têtes sont tombées à ce geste. Abdellal fils, officier d'ordonnance du général, nous fait entrer. 11 a le costume de mameluk et la croix; c'est un officier du nombre des Arabes alliés que le général Négrier protège, encourage et flatte plus qu'il ne le fait pour les officiers français. Son favori parmi eux, celui qu'il a comblé de faveur et dans lequel il a une confiance qui choque avec raison la dignité morale des nôtres, c'est le caïd Ali, sournois arabe qui exploite à son profit une position que tout le monde réprouve ; il est devenu le personnage indigène le plus influent de Constantine ; il a une autorité civile presque égale à l'autorité militaire dont il relève; il a la surveillance de la police secrète, la responsabilité des actes intérieurs, la sympathie enfin du général et l'anlipathie du public ; il est enfin décoré de la Légion d'honneur tout comme cela se voit en France. Son émule malheureux, ou son pendant qui
n'a pas été pendu, était bien officier de la Légion d'honneur avant d'être faussaire et galérien : son nom, c'est Ben-Aïssa.
Le général Négrier a le tort grave, pour l'avenir peut-être plus encore que pour le présent, de sacrifier tous les raisonnements de notre influence française, toutes les exigences de notre position en Afrique à l'idée fixe, exclusive qu'il faut agir avec une autorité militaire absolue, despotique, débarrassée de toutes les formes constitutionnelles, entourée au contraire de tout l'appareil delà puissance musulmane. Il est pacha de Gonstantine et non pas lieutenant-général au service de la France ; aussi attaquet-on sérieusement son mode de commandement et de gouvernement. Le général Négrier est, au reste, un excellent et très brave militaire, tout dévoué à la consigne de l'honneur et du dévouement ; c'est, par dessus tout, un honnête homme, plein de désintéressement et de probité. Il reçoit mon père très dignement et il échange avec lui quelques souvenirs de l'Empire. Il me rappelle, à moi, notre séjour à Lille en 1839.
Vues de Gonstantine à prendre, des différents points de l'hôpital. Le ravin est un fossé profond, encaissé dans les rochers (nord-est de la ville), au fond duquel passe le Roummel. Sur l'un des côtés du Ravin, près de l'une des ailes de l'hôpital, existe une petite balustrade en pierres de taille juxtaposées ; il y en avait trois, et on désignait cet endroit sous le
Lk IJAriON I.AltltKV. — 17.
simple nom des trois pierres. En regardant par-dessus res pierres, et il faut se pencher avec précaution, on ne voit qu'un précipice d'une profondeur effrayante (325 mètres), et le roclier coupé à pic sans entaille, sans saillie, sans assise; l'œil ne peut suivre une pierre lancée du haut de celte terrible muraille, car depuis le bas du rocher jusqu'au fond du ravin, il y a encore une profondeur à peu près égale. C'est à l'endroit dit (telati adjerati), des trois pierres qu'autrefois on conduisait les femmes adultères; on les asseyait d'abord sur l'une de ces pierres en les retenant par les jambes et, à un signal donné, on les lançait dans l'immensité du ravin où elles disparaissaient sans laisser même le plus souvent le moindre débris de leur cadavre. L'une de ces malheureuses avait dû son salut à un coup de vent qui la soutint longtemps en l'air, en soulevant sa robe comme un parachute, et elle fut ainsi transportée sur un coteau sans un autre mal que l'évanouissement; mais la cruauté arabe du mari ordonna de nouveau le supplice et la femme y périt. Il est à propos de noter que, parmi les Arabes, l'époux a droit de vie et de mort sur la femme, et il en use quelquefois cruellement comme de lui infliger l'odieuse punition de la bastonnade. Les cadis sont souvent arbitres et juges de ces graves délits d'intérieur et prononcent la séparation des époux plutôt que la condamnation du mari.
J'entre, comme médecin, au dispensaire des pros-
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tituées mauresques, dirigé par une bien intéressante femme, sœur Caliste, jeune religieuse, née à Toulouse, élevée avec soin par une honorable famille et arrivée en Afrique, il y a déjà plusieurs années, pour s'y dévouer au soulagement des infirmités humaines. Elle est d'abord restée longtemps à Alger, où elle a appris l'arabe, et, plus tard, elle a été appelée à Constantine où elle a créé et organisé l'hôpital civil. Mais la jalouse influence de la supérieure générale, \[mc Vialar, «l la coterie religieuse ont dépossédé sœur Caliste de sa direction. C'est alors que, dégagée de ses vœux, elle pouvait rentrer en France et vivre selon ses goûts de famille, mais elle s'est dévouée encore. Quant au dispensaire, il est organisé dans de petites proportions, mais si bien organisé, que son influence d'utilité sanitaire est désormais incontestable. Les maladies vénériennes, qui sont si communes, si compliquées, si graves enfin en Afrique, ont perdu beaucoup de leur intensité à Constanline. Les femmes avaient d'abord une extrême répugnance à se laisser examiner et traiter ; elles sont les premières à présent à réclamer les soins dont <'lles ont besoin. Quelques-unes de ces femmes se rendent parfois coupables de quelques méfaits et on leur inflige la bastonnade sur la piaule des pieds ou sur les fcsses. L'une de ces malheureuses venait d'en passer par là au moment de notre visite; elle avait été très belle, très séduisante et très recherchée surtout parce qu'elle élait très grasse. 11 y a une distinction
à faire sur le vice et la vertu des femmes en Afrique et notamment à Gonstantine, selon qu'elles sont arabes pur sang, mauresques ou juives ; les femmes arabes ne peuvent ou ne veulent, les mauresques veulent presque toujours et ne peuvent presque jamais, les juives peuvent et ne veulent pas, mais elles permettent beaucoup ; c'est un simple renseignement sans autre vérification. Nous visitons le quartier des juifs, tous occupés à ne rien faire, parce que c'est le jour du sabbat; toutes les femmes sont groupées sur le devant des maisons : les plus riches en grandes parures et les plus belles aussi. Nous en avions demandé une, blanchisseuse de son état, pour notre linge, et, toute juive qu'elle était, elle ne voulut jamais se laisser payer parce que les juifs ne prennent pas d'argent le samedi.
L'intérieur d'une maison juive n'a pas grand intérêt et manque de caractère ainsi que de propreté. Toute l'élégance, tout le luxe, toute la richesse de l'intérieur ou de la famille s'appliquent à la toilette des femmes qui portent de grandes résilles ornées de mousseline à franges d'or, des loquets cousus de sequins, des voiles tout brodés et des bijoux de la tête aux pieds.
Dimanche, 19. — Nouvelle inspection de Gonstantine ; grand déjeuner médical sous la galerie mauresque du docteur Vital. Dessert interrompu par la brillante et bruyante visite du général Négrier, accompagné de ses aides de camp, avec sa suite
obligée, c'est-à-dire Braham-Chaouch (l'exécuteur des hautes œuvres) et des gobjirs (sur veilleurs de nuit), qui représentent, eux, les Watchmen de Londres, et les Sergents de ville de Paris. Toute cette troupe-là, bien entendu, reste à la porte pendant la visite du général qui se fait accompagner par elle toutes les fois qu'il veut rendre ou recevoir un honneur. J'avoue, qu'au premier aperçu, j'ai éprouvé une sensation peu agréable en voyant Monsieur le bourreau arabe stationner à notre porte comme un simple mortel, mais on m'a si bien expliqué que c'était l'usage des pachas, des caïds et des cheiks, qu'il m'a fallu calmer cette fugitive impression de voyage. C'est, du reste, avec le même cortège que le général Négrier se rend à l'église le dimanche, et il sortait précisément de la messe lorsqu'il est venu faire visite à mon père.
Rendez-vous est pris avec sœur Caliste : Honni soit qui mal y pense; elle veut bien me conduire dans quelques maisons mauresques, et c'est moi qui ait l'air de l'accompagner tout à travers de la ville, elle, dans son costume de religieuse, moi, avec mon uniforme de médecin militaire.
C'est l'habit le plus estimé, le plus révéré même par les Arabes; il suffit quelquefois, pour nous sauver, parmi eux, des pas les plus difficiles, pour nous préserver de la mort dans une défaite ou dans une razzia, ou bien pour nous donner accès dans les douars, dans les tribus hostiles. Les Kabyles même,
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connaissent et respectent le médecin, qu'ils appellent tebib, d'après le simple collet brodé de son habit ; ils l'envoient quelquefois chercher dans les camps, à grande distance, avec un bon cheval et une escorte pour obtenir de lui des conseils ou des secours et on ne cite aucun exemple de guet-apens ou de trahison envers le tebib, quoique plusieurs de nos camarades aient été tués selon les chances ordinaires de la guerre.
Un capitaine d'artillerie, grand amateur de botanique, était allé, sans uniforme, herboriser sur une montagne où il fut surpris par les Kabyles, qui le tenaient déjà pour lui couper la tête, lorsqu'il s'écria qu'il était un tebib ; le yatagan fut rengainé et le capitaine tebib en fut quitte pour donner une consultation bien méritée aux malades de la tribu. Les Arabes ne sont, ni difficiles ni exigeants sur les ressources de la médecine ; les moyens les plus simples leur suffisent et les moyens les plus bizarres les enchantent ; c'est ainsi qu'ils ont la plus grande confiance dans un talisman, dans une amulette, dans un brimborion de bois ou de métal porté au cou, à la ceinture. L'un des remèdes les plus estimés, c'est un petit morceau de papier sur lequel se trouvent écrits quelques mots du Coran ; ledit papier est plié ou roulé dans un boîte, dans un étui qu'il faut porter sur soi et le mal est bien malin s'il ne cède pas à la puissance du remède. — Pérégrination dans l'intérieur de Constantine, toujours avec sœurCaliste.
Elle me fait entrer dans plusieurs maisons où elle a accès ; mais ici, malheureusement, le (ehib n'a pas autant de privilège qu'en expédition et il ne pénètre dans le sanctuaire profane de mesdames les mauresques que s'il est rigoureusement appelé à leur donner des soins, et encore, n'est-ce que devant témoins, soit le mari, les autres femmes ou les négresses, qui ne sont pas des femmes. Et ce n'est pas tout : la malade reste voilée pour le tebib luimême, qui se passe ainsi des signes du visage, de la langue, etc.; mais il peut voir et toucher tout le reste.
La médecine ordinaire des femmes est faite par des espèces de matrones à gages, blanches ou noires, et assez complaisantes pour prescrire des bains aux pauvres recluses qui en ont fantaisie. La première précaution prise, quand on entre dans une maison où il y a des femmes, c'est de les rassembler toutes et de les cacher dans une salle où elles ne puissent être vues pendant ce temps-là; les visiteurs attendent à la porte extérieure ou font antichambre dans la rue. L'attente dure quelquefois un bon quart d'heure parce que les femmes ne se pressent pas assez de fuir la vue des étrangers et surtout des Français. Une vieille négresse, sorte de duègne, pleine de laideur, est ordinairement chargée de ce genre de police intérieure et on entend sa voix rauque et criarde commander le rassemblement et la retraite. Quand c'est fait, comme à cache-cache, elle vient
VOUS ouvrir la porte et vous montre la maison, à moins que le maître lui-même ne s'y trouve et ne vous en fasse, les honneurs.
C'est un honneur que nous avons eu avec accompagnement de gâteaux, de confitures et de café ; grande politesse qui en veut une autre, ne refuser ni les gâteaux, ni les confitures, ni le café, de sorte qu'en faisant ainsi plusieurs visites, il faut passer par les mêmes politesses. Il semble, du reste, que l'on passe aussi parles mêmes portes et parles mêmes maisons, tant il y a de ressemblance; beaucoup de simplicité, assez de propreté ; de grands bahuts en bois peint pour commodes ; quelques petits coffres ornés de nacre, de perles, pour nécessaires ou boîtes à bijoux ; deux ou trois sièges en bois de la forme des pliants; des nattes partout (des tapis en hiver), des coussins ; les ustensiles nécessaires au ménage ou à la cuisine, dans une pièce à part, quelquefois un vaste plateau rond en cuivre comme un dessus de table qui sert aux repas, telle est à peu près toute la garniture, tout l'ameublement des maisons mauresques, simples comme toutes celles que j'ai pu visiter avec sœur Caliste. Elle était priée, chaque fois, avant de sortir, de passer chez les femmes sous prétexte d'en voir une malade ; mais pour répondre à leurs questions de curiosité. Il paraît que j'avais été vu par des ouvertures de portes, de fenêtres ou de murailles, si bien que l'une de ces clairvoyantes et invisibles femmes m'envoya, pour souvenir, une façon de
petit mouchoir qu'elle avait brodé ; cela s'appelle sekifa et se porte autour de la tête.
Une autre étoffe d'un tissu plus lin, le teltimaabrouka, voile brodé par une autre Mauresque, m'a été donné par sœur Galiste. Ma conductrice me fait entrer ensuite dans une école arabe au moment de la leçon; quinze ou vingt moutards moricauds sont accroupis à la turque autour d'un vieux pédagogue de mamamouchi orné ou enlaidi à la française d'une paire de lunettes d'argent.
Lundi 20. — Départ de Gonstantine à cinq heures du matin. Traversée descendante et à pied de la ville par le chemin le plus long et en la contournant même dans une assez grande étendue pour arriver au pont d'El-Kantara. L'imagination la plus fantastique ne saurait imaginer une œuvre de cette nature et le souvenir est embarrassé pour la décrire ; que l'on bc figure un précipice taillé dans le roc à une profondeur effrayante, séparé du sol par une grande distance, au fond duquel se précipilel'eau du Roummel et puis à sa base une série de pilastres et d'arceaux élevés et du sommet de cette rangée d'arches ou d'arcades une autre plus petite et moins élevée qui, à son tour, sert d'assises au soubassement même du j)onl, tout cela construit primitivement avec ces énormes pierres romaines qui forment des assises si solides que presque toutes celles delà base ont résisté à la destruction du temps; les pierres de la rangée supérieure ont été plus endommagées et se trouvent
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remplacées par d'autres de construction espagnole et arabe. La balustrade ou la rampe du pont est abaissée dans un endroit d'où l'œil plonge au fond de cette immensité avec plus d'effroi que, d'admiration. C'est plus loin seulement au delà de ce pont qui semble jeté par les démons sur un gouffre de l'enfer, c'est enfin sur la terre ferme des rochers que la pensée se rassure et envisage avec plus de calme la magnificence de cette construction gigantesque. La vue découvre alors à droite la montée de Coudiat- Aly, le plateau de Mansourali sur la gauche et l'aqueduc romain plus au loin en avant.
Nous contournons ainsi la ville jusqu'à la porte Valée ; près de la brèche, on voit l'embrasure du canon qui a lancé le boulet mortel au général Danrémont. Une petite pyramide funéraire lui a été érigée sur le point même où il a été tué.
Quelques minarets s'élèvent au-dessus des maisonset constituent les seuls monuments entiers de Gonstantine ; ils sont blanchis à la façon arabe, si mal imitée en France et si sottement appliquée aux consiructions anciennes qui devraient noircir avec le temps. Toutes les maisons de Gonstantine sont généralement mal édifiées, peu solides, surtout celles qui avoisinent le ravin, et ont déjà subi plus d'une destruction par les tremblements de terre. Trêve à mes contemplations artistiques pour monter à cheval ; nous partons avec une bonne escorte de deux compagnies d'infanterie. Plusieurs de ces messieurs
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nous accompagnent jusqu'à la traversée du Roumnicl et nous voilà en route, faisant ainsi les premiers pas de notre retour, et j'y pense bien avec souvenir plutôt qu'avec inquiétude.
Mon père m'avoue, lui, qu'il n'est pas très rassuré; on nous a parlé d'attaque, de surprise par les Kabyles qui cherchent à faire quelque bonne capture dès qu'ils savent qu'un officier général traverse leur pays ; et les Arabes savent presque tous nos mouvements, ils ont des agents, des espions dans les villes, dans les camps, dans les douars et les tribus que nous croyons alliés, jusque dans les convois mêmes et les escortes. On dit enfin que la route de Constantiiie à El-Arrouch et à Philippeville est sérieusement menacée; on regrette même de n'avoir pas pu nous donner plus de deux cents hommes. Donc, tenons-nous bien. J'ai, en cas de malheur, un exécrable cheval du train qui se laisserait tuer à bout portant plutôt que de prendre le galop ; mais j'en trouverai un meilleur à la première halte. Ces haltes, nécessaires pour l'infanterie, sont si fréquentes à cause de la chaleur et de la fatigue de la marche qu'elles font regretter l'escorle de cavalerie. Nous avons donc traversé le Roummel et doublement traversé, car il contourne la ville en double sens et non en deux bras ; vient ensuite la vallée de ce nom occupée par la tribu des Ben-Aïssa et puis toute la ligne des montagnes et des ravins que nous avons déjà parcourue en venant. Déjeuner de bivouacavec
les officiers; la cantine assez bien pourvue, la vaisselle d'étain, le morceau sur le pouce, du vin piquant €t de l'eau très claire avec de l'appétit, de la gaieté à la française et la chance ou l'expectative des Arabes ; voilà, certes, un des plus agréables déjeuners que j'aie jamais faits. Mais les Arabes ne viendront pas <lu tout. Rencontre d'un gentil jeune homme, lieutenant d'état-major, M. Doubs, parent de M. Geoffroy- Saint-Hilaire et notre voisin de campagne près de Bièvres. Le souvenir de nos mères établit un trait d'union entre nous deux. L'impatience d'arriver au €amp nous fait devancer la colonne, imprudemment, peut-être. Le jeune docteur Bonnard vient à grande distance au-devant de nous ; sa longue barbe, autant que son habit de tébib, le met au mieux avec les Arabes, qui ont grande considération pour la virilité bien velue. Le commandant Camas arrive ensuite à la course de son cheval malgré le plein midi. Rencontre d'une fournée d'Arabes uniformes, ceux-là ne nous veulent pas de mal. Arrivée au camp de Imesidou que nous connaissons déjà.
Repos sous la charmille de lauriers à l'entrée de la plaine ; il serait bien agréable d'y passer la nuit sans l'appréhension des Arabes, des chacals et des hyènes, mais on éviterait au moins les puces. Le commandant nous régale d'une revue de sa petite troupe d'infanterie, la cavalerie n'étant composée que d'une trentaine de spahis non pas réguliers, «omme on le dit, mais des plus irréguliers. Tout
leur talent c'est de galoper à merveille ; leur courage, galoper; leur dévouement, galoper; leurs services, enfin, galoper; ils sont cependant bien payéscomme s'ils faisaient la guerre pour notre compte, mais ils ne font que la fantasia. Le commandant Camas est encore un brave officier qui me va tout à fait, et plus, il est breton ; il a une cantinière bretonne qui nous donne le spectacle amusant d'un marcassin allaité par une chienne. Un groupe d'Arabes «e forme autour de mon père qui établit avec eux, par interprète, une longue conversation en manière de propagande civilisatrice mêlée, comme toujours, de ses réminiscences d'Egypte.
Après le dîner du camp, une soirée divertissante : c'est d'abord la danse mauresque par un spahi déguisé en femme au grand complet, avec musique improvisée de tambourin sur une casserole et le chant connu. Un autre spahi nous donne ensuite une scène de bateleur, avec culbutes en tous sens; et, pour troisième partie, un de nos zéphyrs contrefait le mayeux à ravir. Bravo ! et allons nous coucher pour le final.
Mardi, 21. — JNous sommes à El-Arrouch pour déjeuner de bon appétit chez le général Levasseur. Alerte pendant que nous sommes à table ; un officier,^ tout effaré, vient annoncer au général qu'un soldatde chasseurs, qui s'était écarté à une portée de fusil au plus, a été enlevé à l'instant même par trois ou quatre Arabes sans que les factionnaires aient eu le
temps de s'en apercevoir. Ordre est donné aussitôt à un piquet de cavalerie de se diriger vers le point indiqué ; on parcourt au galop, et la carabine armée, les lieux environnants, mais tout a disparu, et le soir à l'appel le soldat n'avait pas encore répondu, ni le lendemain non plus, ni plus lard peut-être. Est-ce imprudence, est-ce volonté qui a entraîné ce malheureux loin du camp? Il y a, honteusement déj à trop d'exemples de désertion.
Journée accablante de chaleur à ce camp d'El- Arrouch où le sirocco souffle l'asphyxie; il n'y a pas de sieste possible pour les plus dormeurs ou les plus fatigués ; presque tout le camp est en chemise, depuis le général jusqu'au soldat qui souffre bien plus que nous encore sous la tente. Je n'ai que la force d'écrire quelques notes. Causerie avec le général en grand déshabillé ; il se prépare, pour le soir même, à une petite expédition de razzia dans laquelle il va incendier les moissons de quelques tribus ennemies. Je retrouve là l'inlerprèle Ganapa, si intéressant par son origine et sa ressemblance napoléonienne; je lui promets quelques cheveux de l'Empereur et les larmes lui viennent aux yeux. Vers la fin du repas, deux cheiks arabes, alliés à nous, prennent place au-dessus et sont déjà prêts à se mettre en campagne. L'un d'eux est un savant qui comprend les questions de mon père en arabe-égyptien; l'autre est un intrépide combattant au milieu d'une mêlée. Visite à quelques prisonniers renfermés au camp
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ce ne sont, hélas ! que des enfants et des femmes qui nous rappellent la triste inspection de la Maison Carrée. L'une de ces malheureuses est accouchée presque au moment où elle a été faite prisonnière. Départ de la colonne à neuf heures, sans qu'un seul homme ne sache ni le but, ni le plan, ni la durée de l'expédition. Le général ne s'en est même pas expliqué avec ses officiers, dans la crainte de voir déjouer ses projets par la vigilance des Arabes qui ont tant de moyens de voir et de savoir tout. Chaque division se forme en silence dans l'enceinte même du camp; infanterie, cavalerie, artillerie aux petites proportions ; une première marche ordonnée reçoit contre-ordre pour tromper l'ennemi, et cependant les feux apparaissent déjà sur les sommets des montagnes, c'est-à-dire, les signaux de ralliement chez les kabyles. Le général nous fait enfin ses adieux et je serre la main de mes camarades ; la colonne se met en mouvement, elle défile, elle avance, elle est partie et déjà loin. Il faut que j'aime bien tout ce que j'aime pour être resté là. Grand tapage nocturne dans notre auberge pour l'arrivée de l'infanterie qui vient renforcer le camp; il faut renoncer au sommeil.
Mercredi, 22. — Nouvelle alerte à deux heures du matin, tout le camp s'agite, le tambour bat aux champs ; on croit à une attaque et ce n'est (juc le réveil de notre escorte composée de cent hommes. Le brave capitaine qui la commande se sent animé
d'un généreux dévouement pour celui qu'il doit protéger. Il rassemble sa troupe :
(( Mes camarades, leur dit-il, sachez que nous escortons aujourd'hui celui que Napoléon appelait le plus honnête homme de son temps; le baron Larrey a été l'ami du soldat pendant les guerres de la République et de l'Empire; c'est à nous, soldats, de nous en souvenir, et si nous avons une rencontre avec les Arabes, que chacun de nous défende notre général et se fasse tuer pour lui, s'il le faut. »
Après deux ou trois heures de marche au pas et en silence, lavant-garde de l'escorte signale au loin, sur la gauche, une épaisse fumée qui s'élève du milieu des montagnes. C'est le feu mis parla colonne du général Levasseur, aux moissons des Kabyles, coupables de l'attaque du camp d'El-Arrouch. Ils se croyaient en sécurité jusqu'à la fin de leur récolte pour recommencer, sans doute, ensuite leurs hostilités selon la coutume ; mais il faut s'attendre à toute leur vengeance en détail sur les escortes, sur les convois, sur les traînards ou les imprudents. C'est perpétuer ainsi la guerre au lieu d'en arrêter les conséquences ou bien il faudrait en finir par un grand coup. Mais, nous autres, marchons toujours... Voilà le bois des oliviers, c'est un passage facile pour la marche, mais scabreux pour la sécurité. Halte et quasi déjeuner au camp d'Eldix. On m'offre au dessert la tête d'un jeune cheik arabe, décapité dans une razzia par le capitaine Gauthier
de Rougemont ; mais je laisse la tête dans la main qui me la présentait. Du haut du retranchement, nous voyons mieux encore l'incendie des moissons; c'est un spectacle assez triste, et un pauvre moyen de guerre. Attention ici, nous touchons à un défilé de montagnes, dans lequel toute une légion d'Arabes se place quelquefois en embuscade pour se précipiter à l'improviste sur l'arrière-garde d'une colonne.
Notre excellent capitaine envoie au large et en avant plusieurs hommes en flanqueurs, sous la conduite d'un petit sous-lieutenant enragé de l'envie de faire le coup de fusil. Il aurait eu beau jeu s'il n'avait eu qu'une douzaine d'hommes, car voici une vingtaine d'Arabes qui se présentent à un tournant, mais ne manifestent aucune intention hostile en présence de notre petite colonne. A quelques pas de là, nous rencontrons un groupe de Maltais armés, d'assez mauvaise mine, dont l'intention n'est jamais de rendre hommage aux passants, et qui, bien plus que les Arabes, se livrent à la pratique des brigandages de grand chemin. Arrivons donc, après tout cela, dans la riche vallée de Philippeville. Rencontre du courrier de France; c'est un mulet chargé de dépêches qui va tout seul, au trop ou au galop, sans cavalier, mais pourchassé par deux ou trois spahis qui arrivent ainsi à Constantine en moins, d'une journée.
Nous voilà enlin rentrés à Philippeville, à midi.
Le Baro.> Lakuey. — 18.
Jeudi, 23. — Lecture des journaux. Les nouvelles d'Afrique nous viennent de France, car il y a une consigne absolue à Alger, une interdiction de toute publicité ; le général Bugeaud, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, est l'ennemi personnel le plus déclaré de l'opinion écrite sur son compte et sur le reste.
Vendredi, 24. — Après une visite à l'hôpital, nous descendons chez le colonel Brice, qui donne ordre au commandant de place de nous faire voir le silos, car ledit commandant n'y semblait pas disposé et voulait nous persuader qu'aucun silos n'était occupé pour le moment. Allons toujours, nous verrons bien. Il y a effectivement un silos occupé, mais où est-il? Nous sommes déjà dessus. Que l'on ?e figure une sorte de trappe en bois, au niveau du sol, d'un mètre carré environ, percée de trous étroits et solidement fermée par un cadenas ; on ouvre celte trappe, une odeur infecte s'en dégage el à dix pieds de profondeur environ, dans une fosse creusée ainsi dans la terre, apparaissent des êtres humains, des corps nus étendus les uns à côté des autres presque sans mouvement et sans espace du reste pour se mouvoir ; il y en a dix, oui dix, et on ose nous dire que quinze hommes pourraient tenir dans ce silos, bouge fétide et funeste, au milieu duquel se trouve un grand baquet rempli des excréments de ces malheureux. Gomment peuvent-ils vivre, respirer dans ce lieu horrible? On ouvre la trappe deux fois par jour, une fois le matin et une fois le soir ; cela s'ap-
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pelle leuj; donner de l'air. Gomment peuvent-ils subsister? On leur donne du pain et de l'eau ; cela s'appelle les nourrir. Et puis, on les laisse ainsi, selon la gravité de leurs fautes, pendant plusieurs jours, plusieurs semaines et même plusieurs mois. l's sortent alors de là, épuisés par la privation ou l'insuffisance des éléments de la vie, corrompus par le contact manuel des Uirpiludes physiques et morales,' abrutis enfin par un supplice odieux et sauvage que l'on ose déclarer cependant nécessaire comme punition exceptionnelle puisqu'elle s'applique à des soldats de rebut, à des hommes condamnés déjà à des peines graves et mômes infamantes. Mais alors, pourquoi leur faire l'honneur de les enrôler dans l'armée française? C'est cette question-là'qu'il faudrait développer avec une sévérité sans réserve. Je n'ai pas besoin d'autres notes pour conserver longtemps le triste souvenir du silos. Mon père a voulu descendre par l'échelle de cet odieux repaire et moi après lui ; mais nous n'avons pu arriver jusqu'au dernier échelon, tant l'odeur fétide nous suffoquait. Ces misérables êtres, com|)renant tout l'intérêt que nous paraissions prendre à leur affreuse position, élevaient tous vers nous des regards de souffrance hébétée, en cherchant à cacher leur sale nudité. C'est là, je crois, une des impressions les plus pénibles que j'ai éprouvées depuis longtemps. Grande discussion avec messieurs les officiers de toutes sortes d'épaulettes qui prétendent ne [>ouvoir obtenir la discipline, dans
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les bataillons d'Afrique, sans cette peine-là et d'autres.
Visite au cirque romain, tout en ruines et caché par les herbes hautes. Débris de colonnes, de chapiteaux, de bas-reliefs, de pierres tumulaires; statue entière de femme, la figure assez informe ; mais la tunique entière plissée admirablement, un buste, etc., etc. Tout cela reste en plein air, exposé aux mutilations des malfaiteurs de l'art, aux rognures et aux larcins des filous amateurs et des Anglais. Il y a, auprès des ruines, une lionne et une panthère de jeune espèce; mais qui n'ont aucune allure de gardiens ou de surveillants ; ce sont deux petites bêtes féroces apprivoisées qui ne se fâcheraient certainement pas si on volait sous leurs yeux les antiquités romaines.
J'essaye inutilement de rechercher un caractère de localité, un type quelconque de physionomie dans cette Philippeville qui n'ofîre qu'un ensemble de natures les plus diverses, les plus mêlées, la tournure enfin la plus équivoque, la plus bâtarde et très propre du reste au nom de juste milieu qu'elle a pris. Les marchands sont nos boutiquiers de province. Vous demandez, je suppose, un burnous ou un caban et on vous offre un carrick ou un paletot; si vous cherchez des babouches, on vous offre des chaussons de lisière et vous croyez alors vous trouver à Carpentras. C'est assez.
Samedi, 25. — Excursion à cheval à Stora, par la
jolie route qui longe le bord de la mer, en suivant les contours des coteaux. Quelques ruines avoir chemin faisant ou chemin montant, et nos petits chevaux grimpent au galop. Ce sont, comme presque tous les chevaux de l'Algérie, des chevaux demi-arabes seulement, ou chevaux barbes ; ils ont assez d'allure, le pas très assuré, le trot dur et le galop rapide jusque dans les montées; ils cèdent facilement à la main et sont très rarement vicieux ; mais ils sont fort jaloux des chevaux français qu'ils supportent impatiemment.
Un cheik de Kabyles, l'un des plus riches et des plus braves, devenu notre allié, descend de la montagne, où il surveille l'immense récolte de ses figues; il vient nous dire bonjour et prendre le café avec nous.
Sa belle figure, un peu fière, est cependant avenante par la franchise et représente assez bien un type de ces Arabes de la montagne, si superbe dans sa tenue, si l.iborieux dans la paix, si redoutable dans la guerre. Celui-là ne manque pas d'intelligence et possède quelques notions de notre histoire actuelle ; sa mise est fort simple, mais rehaussée par le burnous rouge que portent tous les cheiks alliés.
Il me donne sa tabatière rustique en bout de corne de bélier et une cartouche arabe (dans un morceau de roseau) et il reçoit," en échange, un paquet de poudre qui semble lui faire un infini plaisir. Quel-
qu'un lui disait d'apporter de la montagne des provisions qui lui seraient bien payées ; il s'en offensa en déclarant qu'il ne vendait pas ce qu'il pouvait donner. On lui demandait aussi quel Dieu il croyait le plus puissant ; il répondit : le Dieu de Mahomet pour nous et le Dieu de Jésus-Chrit pour vous; mais, en montrant le ciel, le Dieu de là haut pour tous; c'est un barbare qui a dit cela.
Départ de Philippeville pour Alger à une heure. Nous sommes à bord d'un nouveau bateau, le Crocodile.
Lundi 27. — Rentre e à Alger. Visites officielles d'ar-rivée : au général Bugeaud d'abord. Il fait attendre mon père et le reçoit avec cette demi-politesse froide et curieuse des parvenus d'aujourd'hui, gens de la cour basse qui ne frayent pas avec les hauts paivenus d'autrefois. Le gouverneur actuel de l'Algérie est pourtant apprécié à son avantage pour les actes de son gouvernement mihtaire ; il a une prodigieuse activité, un zèle infatigable, un vrai courage personnel et un système de guerre incessante plus utile que la guerre timide et que la guerre impitoyable, voilà pour le bien à dire ; soldat général qui n'admet que l'intérêt militaire, l'influence militaire, la pensée et l'expression militaires, c'est-à-dire la chaîne, l'entrave à tout ce qui émane de la liberté individuelle. Les journaux sont pour lui une peste dont il a horreur et les journalistes, les grands orateurs de l'opposition, des hommes à pendre, à fusil-
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1er ou à pistoliser. M. Bugeaud va plus loin et comme il cultive avec succès la betterave, en sa qualité (l'agronome, il prétend exercer avec le même droit et le même succès la médecine hygiénique et pour cela il a, de son chef médico-militaire, imaginé, non pas de purger toute l'armée, mais de lui faire prendre un fébrifuge préventif, le sulfate de quinine par anticipation, sauf l'avis des médecins qui n'ont pas dit non, parce que cela ne pouvait pas faire de mal à l'armée, bien au conlraire.
Mardi, 28. — Passons la fin de la journée d'hier assez insignifiante, puisque c'était une demi-journée officiellement perdue en visites aux autorités militaires ou intendantes, d'autant que l'humeur paternelle s'en était ressentie d'une façon assez désagréable. Passons aussi le commencement, le milieu et la fin de la journée d'aujourd'hui qui n'a pas non plus grand intérêt de localité; je l'emploie presque tout entière en lecture de journaux de Paris, et en écriture de lettres à Paris pour revivre un peu de cette vie que j'aime, de ces souvenirs qui me sont si chers.
Le 29, départ pour Rlidah.
Vendredi 1" juillet. — Blidah. Tournée matinale dans les boutiques, c'est-à-dire devant les boutiques, car elles sont toutes à trois ou quatre pieds au-dessus du sol, sans portes ni fenêtres ; il n'y a qu'une ouverture sans marches ni degrés par laquelle le marchand pénètre en s'accrochant à une corde et ne re
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soulevant que par la force du poignet jusque dans l'intérieur de son établissement qui n'a jamais plus que quatre ou cinq pieds carrés. C'est un dépôt, un réceptable, un magasin de toutes sortes de denrées ou marchandises entassées, empilées les unes sur les autres sans ordre, sans distinction, sans étiquettes ; ainsi des burnous, des shalls de Tunis, des étoffes richement brodées, des bijoux, des fantaisies mauresques de toutes sortes, de toutes formes au milieu ou autour et au-dessus des paniers de Fiz, de conserves ou des fruits, des légumes, des pipes et des paquets de chandelles.
La santé de mon père devient de plus en plus inquiétante, et il faut se décider à revenir en France. Nous quittons Blidah et rentrons à Alger, oii nous nous rembarquons aussitôt sur le Tartare.
Le début du voyage est assez agréable, mais dans la nuit du mercredi au jeudi, 7 juillet, mon père se trouve bien fatigué et prend froid dans sa cabine. Il souffre d'une affreuse migraine.
Nous ne faisons pas une lieue à l'heure et il nous reste 70 lieues à faire encore.
La journée du jeudi est un peu meilleure, bien que la mer soit agitée.
Le vendredi, la mer se calme enfin et nous avons vent arrière ; mais à cinq heures du matin, cinquante-deux minutes et quelques secondes, le soleil s'obscurcit : c'est une éclipse ; mon père souffre horriblement. Je relève son courage, en lui annon-
LA BAKONNt: JtAN-DOMI.MOl K I.AUHEV, NEE KLISAHKTII DK LAVII.LK-LEKOl
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çant que nous apercevons la terre de France. A cinq heures du soir, nous entrons dans la rade de Toulon et nous débarquons aussitôt.
Mon cher malade passe une nuit d'insomnie, puis le samedi, une journée d'anxiété.
Hélas! pour me consoler, je reçois de Paris des lettres désolantes : ma pauvre mère ne va pas bien! Comment peindre mes angoisses ? Je cherche pourtant à les cacher et je fais consentir mon père à subir une saignée ; cette opération ne le soulage pas, il passe une nuit affreuse.
Le dimanche, 10 juillet, je reçois une lettre alarmante de ma sœur; elle aussi est plongée dans la désolation ; pauvre sœur ! elle souffre autant que moi. Et mon père ne va pas mieux, une nouvelle saignée ne produit pas de résultats appréciables.
Le lundi, une lueur d'espoir me ranime; les forces de mon père semblent revenir. Il parle de retourner à Paris sans inspecter la Corse, ni Perpignan, ni Toulouse. Nous attendrons quelques jours encore à Toulon et nous prendrons la route de Lyon.
L'amiral Baudin, m'offre, avec la plus grande obligeance, de télégraphier à Paris pour annoncer au ministre de la guerre, que mon père, retenu à Toulon, ne pourra continuer son inspection et se rendra, par la voie la plus directe, à Paris.
Dans la journée, je constate une amélioration sensible ; mais, le soir, il commet une imprudence de
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régime et se trouve moins bien ; il passe une nuit affreuse.
Mardi, 12. — Nouvelles inquiétudes. Tapage ultramatinal et ultra-musical par les trompettes et la grosse caisse d'un charlatan, que nous envoyons ailleurs.
Un mieux sensible pendant la journée est suivi d'une nuit cruellement inquiétante.
A deux heures du matin, il faut opérer une quatrième saignée. Le somneil revint dans la matinée du mercredi à la suite d'une cinquième saignée et de l'administration de plusieurs grains d'oxyde blanc d'antimoine. Malheureusement, la chaleur du corps ne me paraît pas suffisante.
La nuit n'est pas bonne; mais la journée du jeudi, 14 juillet, est meilleure, et le mieux s'accentue le vendredi. Je renais à l'espérance. Vaine espérance! La nuit est affreuse sans un instnnt de calme.
Le samedi, sans écouter ni raison ni prière, il décide qu'il faut quitter Toulon de suite. Il fait venir une petite calèche et le voilà parti, vers midi. Force m'est de le suivre. Triste voyage ! Dès Géménos, à peu de distance de Toulon, il descend de sa calèche -et s'évanouit presque dans mes bras.
A Aix, où nous arrivons à onze heures du soir, une nouvelle faiblesse augmente mon inquiétude!
La nuit est passable; le malade s'endort vers le matin, mais il a de l'oppression, de la fièvre même. Se trouvant un peu mieux, dans l'après-midi, il
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veut partir absolument. Impossible de lui résister. Nous nous mettons en route à huit heures du soir. Quelle pénible nuit que celle du dimanche au lundi! Enfin, nous atteignons Avignon, de grand malin. Inutile de dire que la fatigue de mon père est extrême. Il est forcé de s'arrêter à VHôfel de l'Europe, où il passe une journée et u:.c nuit affreuses. Quelles souffrances!
Le mardi, on lui fait entendre raison. Il consent à se laisser poser un vésicatoire. L'efficacité de ce remède se manifeste de suite et dissipe un peu mes inquiétudes. Mais la nuit est moins bonne, il a des mouvements de colère et d'impatience qui me désolent.
Le mercredi ressemble au mardi; mais le jeudi, le mieux est sensible. Une vieille paysanne d'Avignon, qui veille mon père avec moi, nous distrait un instant, en nous racontant l'assassinat du maréchal Brune, auquel elle a assisté.
Cela ne suffit pas, néanmoins, pour apaiser la mauvaise humeur de mon père, qui s'impatiente de plus en plus, il m'annonce que sa résolution de partir demain matin pour Lyon est absolue, malgré mon avis et celui du médecin. Il repose un peu la nuit; mais, moi, je ne dors pas. .
Le vendredi, 22 juillet, nous nous levons dès l'aube pour parlir à bord de YAigh'^ bateau à vapeur de remonte, de Beaucaire à Lyon. Mais ce bateau est en retard. Nous l'attendons indéfiniment. Mon
père bout d'impatience ; la fièvre le gagne et le fatigue, lorsque nous apprenons que V Aigle ne viendra pas : il ne marche plus.
Un autre bateau, qui le remplace, est annoncé, à deux heures de l'après-midi. Vite, mon père se fait transporter dans une vieille chaise à porteurs, d'une forme si antique que je suppose qu'elle doit dater du temps des papes d'Avignon.
Nous embarquons donc à bord de VAigle N"^ 3, pauvre bateau à vapeur tout plein de marchandises et assez vide de passagers. Deux dames obligeantes cèdent leur salon, pour servir de chambre à mon père. Ce sont les filles d'un soldat de l'armée d'Egypte, auquel il a sauvé la vie en le guérissant d'une effroyable blessure du crâne.
Quelle triste nuit! quelles indicibles inquiétudes! cela ne peut se décrire. Enfin, dans la matinée du samedi, le malade éprouve un peu de calme.
Nous remontons toujours le Rhône; mais je ne suis pas en état d'admirer la multitude de ruines, de châteaux, de tourelles qui frappent les regards sur l'une et l'autre rive. Je n'ai plus l'esprit aux impressions de voyage.
Mes pensées sont toutes à mon père, à ma mère, à ma sœur, dont je relis les lettres attristées.
La nuit, quoique meilleure pour mon père, est tout aussi pénible que les autres pour moi.
Le dimanche, 24; je crois observer un peu d'amélioration dans l'état du malade; mais il est aussi
plus exigeant que jamais; nous traversons Vienne sans nous y arrêter; le soir nous sommes à Lyon. Hélas! mon père n'est plus qu'un moribond.
Le lundi 23 juillet, jour de douleur et de deuil. A neuf heures, je reçois une lettre de ma sœur, elle m'annonce que mère a épuisé la coupe des souffrances; je cache soigneusement à mon père la terrible douleur qui m'angoisse...
A cinq heures, tout est fini... Notre père est allé rejoindre au ciel notre bonne mère...
Lyon, 25 juillet 184-2.
Ma pauvre sœur, que puis je te dire après laffreuse nouvelle de ta lettre? Toutes mes idées se bouleversent, je voudrais être près de toi pour pleurer ensemble notre adorée mère que je n'aurai pas revue et je suis bien loin de toi encore sans espoir même de quitter Lyon avant quelque temps. Mon père y est arrivé bien malade sans avoir voulu se reposer à Avignon le temps nécessaire. Son état m'inquiète sérieusement et notre destinée, ma pauvre sœur, m'épouvante. Tu n'aurais pas dû ajouter à un chagrin aussi cruel pour nous deux, des regrets ou des vœux sinisires pour loi. essayons, je t'en conjure de nous fortifier lun par l'autre, au lieu de nous désespérer, j'en ai besoin aussi, car je suis sans force et lout seul ici. Ecrismoi je t'en prie et prends autant de repos que la douleur t'en accord-^ra. Tu as dû tant souffrir, toi seule pourrais comprendre lout ce que j'éprouve d'angoisses si je te les disais en détails. Que nns amis viennent vers loi, ma pauvre sœur, je les en prie et les en remercie au nom de notre bien-aimée mère. Je te demande quand tu en auras la force, de me raconter sa dernière et si dou'oureuse existence, afin que je puisse y assister au moins par le souvenir, mais il n'est pas possible d'annoncer encore à mon père la cruelle vériié, il est trop
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malade lui-même. Dis-moi si tu as fait conserver quelque image dernière de la figure ou de la main de celte mère que nous aimions tant, que n'ai-je au moins ici, son petit portrait pour me consoler de noire éternelle séparation.
Puissions-nous ma sœur aimée, nous revoir bientôt et confondre nos douleurs dans noire tendresse fraterne'le.
Chère Isaure, je ne sais comment j'ai pu t'écrire ces quelques lignes interrompues vingt fois par les pla'ntes de mon père et je m'inquiète davantage.
Mon Dieu ! Prenez pitié de nous !
Lyon, 26 juillet 1842.
C'en est fait, ma pauvre sœur, et plus tôt que je n'osais le redouter, notre si digne père a cessé aussi sa longue et belle vie. C'était hier, 25 juillet, à trois heures et demie, mais la force me manque pour le don ler les détails affreux de son agonie. Le matin mêm ; j'avais reçu ta lettre q li m'annonçait la première des deux morts à déplorer^ pen lant le reste de nos jours. Je vais à mon tour assister à de bien iristes apprêts et deux jours après la cérémonie funèbre pour noire pauvre père j'essayerai de ramener, moi-même, son corps à Paris, afin d'accomplir jusqu'à la fin ma mission si mallieureuse, et puis après nous pleurerons ensem'de.
Ton malheureux frère et ami le plus dévoué.
Il ne me ser lit pas possible d'écrire à un seul de nos amis.
A Remoulio, près de Vienne (Isère).
Chère et pauvre sœur.
Tout est fini à Lyo i pour nio', c'est hi>r qu'i; m'a fallu subir la cruelle cérémonie funèbre de notre second ; mort, et j'étais si b isé par la dou'eu'', que je il'ai pas eu la force de t'écrire. Mais, grâce à Dieu, j'ai tiouvé des êtres qui ont été pour moi, d'une bonté de père et d; sœur, c'est un respectible médecin de Vienne, M. Brissot et sa fille, M'"" de Chabord, qui s'était
déjà trouvée avec nous dans la traversée funeste d'Alger à Toulon et qui avait été parfaite de soins et d'attentions pour mon pauvre père. Ce sont eux qui ni'oni soutenu dans mes cruelles épreuves, sans me quitter un seul instant, et ils viennent de m'emmener à la campagne, à quelques lieues de Lyon, pour m'y reconduire après un peu de repos et dès que je pourrai en'reprendre de ramener le cercueil paternel à Paris. 11 repose en allenJant dans la chapelle de Ihôpital militiire, sous la garde de l'aumôniei-, M. Rives, qui a été d'un dévouement aimirable jusqu'au dernier moment et au de'à. Nous allons attendre maint'^nant uni décision que j'ai provoquée auprès du maréchal Soult, en le priant d'accorder à la tombe de notre digne père, une petite place dans un coin de l'infirmerie des Invalid^^s. L-^s autorités militaires et civiles de Lyon, ont bien voulu s'associer à ce vœu que lu partages bien, j'en suis s'ir, et adressent eux-mêmes une demande ofiicielle au ministre. 11 répondra sans doute par le télégrapiie, et nous agirons alors en conséquence, ce sera sous d'ici à. quatre ou cinq jours au plus tard, eu supposant même toutes les diflicullés du pouvo'r ou du mauvais vouloir. Je reprendrai aussi les forces d'espril et de corps nécessaires pour accomplir ce pénible retour de voyag ■. On a écrit pour moi, à notre ami Gau'tron qui viendra peut-être demain ou après, me chercher et mai 1er da is ce dernier devoir. Et toi, clière bonne Isaure, ma pauvre sœur, lu pourras petidant ce temps-là, préparer notre arrivée à Paris, et p^endie les dispositions nécessaires, pour tout ce qui nous restera à l'aire. Je te recommande sur toutes choses, le soin de la santé, la force morale dont j'ai aussi tant besoin moi-même et la confiance duns toute mon aff ction de frère.
Unis-moi, enfin, à toutes les pensées pour notre pauvre mère, comme je t'unis aux mi-^nnes da is son souvenir qui ne me quitte pas.
Il m'a fallu chère sœur, attendre l'anivée de mon ami Gaultron pour rég'er avec lui et le bon D^ Brissot, les tristes comples de la m irt, j'avais aussi besoin, par ordonnance, de prendre quelques jours de repos, hors des murs de cette ville de Lyon.
si lugubre pour moi. J'espérais, enfin, une réponse du maréchal Souit à la demande que je lui avais adressée pour un coin de sépulture aux Invalides, voilà loul ce qui m'a empêché de partir quelques jours plus tôt, et de plus que ces raisons là, encore, l'incerlilude de savoir oîi nous pouvions déposer en arrivant à Paris, le cercueil de notre digne père. Ta lettre est venue enfin me rassurer, puisque lu me dis qu'un caveau de Saint-Germain-l'Auxerrois doit le recevoir, je vais donc partir et accompagner ce précieux dépôt, afin d'arriver à Paris, sameli, dans la matinée peut-être.
Bun courage jusqu'à bientôt ma pauvre sœur, et plus tard encore pour bien longtemps et toujours en mémoire de lui et notre adorée mère.
Je t'embrasse et t'aime en vrai frère.
30 août 1842.
DISCOURS