M. DUJARDIN-BEAUMETZ
MÉDECIN-INSPECTEUR OÉNÉRAI.
PRÉSIDENT DU COMITÉ TECn>-l(H:F. DE SAN1K
S'il est honorable de rendre, sur le seuil d'une tombe, un sincère hommage de respect, de gratitude et de regret à ceux sur lesquels elle va se refermer pour toujours, on ne saurait plus justement le faire que pour les hommes qui, ayant consacré leur vie active et leurs talents à l'utilité publique, ont plus considéré l'obligation de faire le bien que le mérite et la satisfaction de l'avoir fait.
A ce double titre, le Corps de Santé militaire et la chirurgie ont également à déplorer la mort de M. le baron Larrey, qu'une maladie cruelle nous a presque soudainement ravi, alors que sa verte et paisible vieillesse semblait promettre de faire durer son existence jusqu'aux extrêmes limites de la vie humaine.
M. le baron Hippolyte Larrey avait suivi par une vocation naturolle la carrière sur laquelle son père a jeté un si vif éclat; il a été, dès son enfance, conquis et formé à notre état par la tradition et les enseignements paternels ; plus favorisé que son illustre père qui, dans le cours rapide de ses études, avait dû saisir par intuition les préceptes de l'art et créer ensuite par la seule force de son génie les secours dont l'expérience lui avait montré l'indispensable nécessité, M. Hippolyte Larrey a dû au calme des années de sa jeunesse de poursuivre régulièrement le cours de ses études classiques et médicales ; il a pu acquérir ainsi, par l'habitude du travail méthodique et réfléchi, cette étendue et celte solidité de connaissances professionnelles qui ont fait de lui l'un des chirurgiens les plus distingués et les plus érudits de notre temps, accumulant ces trésors de faits et de doctrine qu'il mit plus tard si libéralement à la disposition des jeunes chirurgiens de l'armée, dont il encourageait avec tant d'obligeance l'émulation et les talents.
Il entra au service, à l'âge de vingt ans, comme chirurgien- élève à l'hôpital du Val-de-Grâce, puis fut attaché en qualité de sous-aide-major à l'hôpital du Gros-Caillou, sous les ordres de son père; car plus honorablement traité que ne l'avaient été Percy et Des Genettes, le baron Larrey, ayant atteint sa soixantième année, avait été maintenu en activité : on honorait ainsi par une mesure exceptionnelle
les glorieux et incomparables services qu'il avait rendus aux armées pendant toutes les campagnes de guerre, sans en excepter une seule, depuis 1787 jusqu'en 4813.
C'est aussi par la guerre que son fils débuta dès sa nomination au grade d'aide-major : il servit comme tel à l'ambulance de la tranchée au siège d'Anvers ; sa conduite y fut si honorable que, malgré son extrême jeunesse d'âge et de grade, il fut proposé pour la croix de la Légion d'honneur. Cette proposition fut renouvelée la même année 1832, en raison du dévouement dont il fit preuve à l'occasion du choléra qui sévissait sur Paris et sur sa garnison. Mais son père n'eut pas la joie de le recevoir en qualité de membre de l'ordre ; M. Larrey ne fut nommé chevalier de la Légion d'honneur qu'en 184o, alors qu'il était chirurgien-major de première classe : il y avait déjà dix ans qu'il avais conquis au concours la position de professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris. Déjà aussi avait commencé pour lui cette longue carrière du professorat à l'Ecole du Val-de-Grâce, au cours de laquelle, tout en professant la clinique chirurgicale, il a publié un nombre très considérable de mémoires, dont les maladies du soldat et la chirurgie d'armée étaient les principaux sujets.
Par son érudition, son esprit d'exactitude et de méthode, la prudence qui réglait sa pratique, son langage facile et attrayant, il captivait l'attention
des auditeurs, que sa courtoisie et sa bienveillance, bien plus que le strict devoir militaire, attiraient et maintenaient autour de lui. Il puisait les saines traditions de l'art dans le culte de la science, à l'exclusion de tout antre intérêt; ami du progrès plus que de la nouveauté, plus jaloux de guérir que de briller et d'instruire que d'étonner, il n'a jamais eu d'autre mobile, praticien, que son devoir envers les malades, professeur, que son devoir envers les élèves ; s'occupant de ses malades avec une sollicituile qui lui gagnait tous les cœurs, sa pratique étant des plus heureuses, il avait acquis par son caractère et son talent une influence qui demeurait en toutes circonstances respectable et respectée.
Il avait inauguré son professorat en 1844, dans le grade de chirurgien aide-major; il .l'exerçait encore en 1852, quand il fut nommé au grade de chirurgien principal de première classe; peu après il devint sous-directeur de l'Ecole et médecin chef de l'hôpital du Val-de-Grâce, et fut promu, en 1858, au grade de médecin-inspecteur. Il eut, en cette qualité, l'honneur d'exercer trois fois les fonctions de médecin en chef d'armée, que son père avait remplies avec tant de dévouement et d'autorité que son nom, devenu légendaire, symbolise, avec ceux de Percy et de Des Genettes, ce génie de l'humanité qui, selon la belle expressi ni de Michel Lévy, suit partout le génie de la guerre, et multiplie les secours presque autant que celui-ci multiplie les ravages. La croix
de commandeur de la Légion d'honneur avait récompensé ses services à l'armée d'Italie. Il était depuis six ans membre du Conseil de Santé des Armées, quand la mise à la retraite du vénérable inspecteur Maillot le fit appeler à la présidence de ce Conseil. Au moment de la guerre de 1870, il avait, comme chirurgien ordinaire de l'Empereur, le devoir de ne point s'éloigner de sa personne; et dans l'impossibilité où il se trouva, avec plusieurs autres directeurs des services au grand quartier général, de rejoindre l'armée de Metz, l'ennemi ayant coupé toute communication avec elle, il dut se consacrer aux fonctions de médecin en chef de l'armée de Paris, dont les souffrances, la constance et les héroïques efforts ne pouvaient, hélas! sauver que l'honneur de la patrie. Pendant la campagne contre la Commune, M. le baron Larrey organisa le service de santé de l'armée de Versailles.
M. Thiers, alors président de la République, l'éleva, en octobre 1871, à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur, que des âmes généreuses avaient autrefois vainement réclamée pour son illustre père, et dont, avant lui, Michel Lévy avait seul été honoré dans notre état.
Comme son père, il avait été appelé au très grand honneur de faire partie de l'Institut de France (Académie des sciences) ; membre de l'Académie de médecine depuis 1850, il était devenu le doyen des présidents de cette Société savante; la Société de
chirurgie l'avait appelé à elle par l'unanimité de ses suffrages, en 1849. II était depuis de longues années membre du Conseil d'hygiène et de salubrité du département de la Seine ; craignant de ne pouvoir plus y être aussi assidu qu'autrefois, il avait, dans la scrupuleuse correction de ses habitudes, exprimé le désir que sa démission fût agréée : ce lui fut une bien douce émotion de voir l'unanimité de ses collègues le prier spontanément de revenir sur sa décision, et de ne pas les priver d'une collaboration à laquelle sa grande autorité scientifique et le charme de ses relations leur faisaient attacher tant de prix. A toutes ces distinctions dans l'ordre de la science, il joignait les décorations honorifiques par lesquelles presque tous les souverains lui avaient témoigné l'estime en laquelle ils tenaient ses talents et sa perso-nne : il comptait au nombre des officiers de l'ordre de Léopold, des commandeurs de l'Aigle rouge de Prusse, de l'ordre de François-Joseph d'Autriche, de la Couronne de chêne des Pays-Bas, du Medjidié, des grands-officiers du Lion et du Soleil de Perse^ de l'ordre des Saints-Maurice et Lazare, il était membre de l'ordre de Saint-Stanislas de Russie, etc. Mais rien de tout ce dont les hommes sont si soucieux à cet égard, ne se rapportant qu'à ses propres services, n'avait à ses yeux autant de prix, ne touchait sa raison et son cœur, n'éveillait sa sensibilité comme le souvenir toujours présent de cet homme extraordinaire, dont il était l'unique et
désormais le dernier rejeton, et dont la constante mémoire planait sur toule sa vie, dominant ses pensées les plus intimes, comme l'expression scientifique de ses travaux. — Tel était le culte qu'il professait pour la personnalité de son père, que pouvant se créer par lui-même, en raison de l'élévation de son intelligence, de la culture de son esprit, de la distinction de sa personne, une situation exceptionnelle dans le monde savant et dans la société, il a volontairement maîtrisé ses aspirations les plus légitimes, et délibérément voulu, même au sommet de sa carrière professionnelle et militaire, n'être que le digne fils d'un tel père; mettant son bonheur intime à vivre sous l'égide de la gloire paternelle, lui rapportant le pieux hommage de tout ce dont il était honoré lui-même, plaçant dans ce sentiment de modestie, dont l'amour filial était la source pure, non la consolation, mais l'honneur et le but de sa vie officielle et intime, il s'est fait délibérément et est resté volontairement, jusqu'à son dernier jour, le modeste héritier de ce grand homme, auquel il avait vu élever trois statues par l'admiration et la reconnaissance de ses concitoyens, de ses collègues, de la Patrie.
Il avait aussi, cependant, bien mérité par luimême du Corps de Santé militaire; ce n'est pas seulement par la manière courtoise et gracieuse avec laquelle il accueillait les jeunes médecins qui venaient lui demander de guider leur inexpérience, en faisant appel à son jugement et à son immense
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savoir; il se faisait un bonheur de défendre leurs titres aux récompenses que décernent les Académies et les Sociétés savantes. Bien avant le moment où Tassimilation aux grades de la hiérarchie militaire a été conférée aux officiers du Corps de Santé, il avait eu, en 1857, le courage d'appeler spontanément la bienveillance et la justice de l'Empereur sur la nécessité de reconnaître aux médecins militaires une situation hiérarchique digne des services qu'ils rendent à l'armée : il avait obtenu de l'Empereur à cet égard une promesse formelle ; mais comme il n'arrive que trop souvent pour les droits les plus indiscutables et les plus légitimes, des considérations d'ordre secondaire, très habilement présentées, eurent le fatal pouvoir de faire reculer jusqu'au 18 juin 1860 la reconnaissance légale d'une situation militaire que le Corps de Santé avait de tout temps méritée, puisqu'on tout temps, suivant les combattants sur le champ de bataille, et toujours au milieu d'eux pendant les épidémies les plus meurtrières, il partagea en toutes circonstances leur existence, leurs fatigues et leurs dangers.
M. Larrey n'a pas moins utilement défendu les intérêts du Service de Santé et ceux des malades en apportant à la tribune de la Chambre des députés la déclaration si nette, si ferme des difficultés graves qu'il avait éprouvées à organiser le Service de santé à l'armée d'Italie, à l'armée de Paris et à celle de Versailles; le discours qu'il prononça, le 14 juin
1880, a apporté, dans la discussion de la loi portant autonomie de notre service sous l'autorité du commandement, des éléments précis, des arguments persuasifs qui n'ont point été indifTérents à la décision par laquelle le Parlement nous a donné notre organisation actuelle.
L'Ecole d'application du Val-de-Gràce, à laquelle M. Larrey avait porté, pendant toute sa vie, l'affection la plus vive, s'est enrichie de son vivant d'une grande partie de sa bibliothèque, et va par fa généreuse donation recueillir et conserver le reste de cette collection scientifique et les souvenirs au milieu desquels on aura si souvent, devant les générations successives des médecins militaires, l'occasion d'évoquer le grand nom de Larrey.
En notifiant aux professeurs et aux stagiaires du Val-de-Gràce la promotion de M. Larrey au grade de médecin inspecteur, Michel Lévy, directeur de cette Ecole, disait dans son ordre du jour, en date du 18 janvier I808 :
(( Le Corps de Santé de l'armée tout entier se félicitera de retrouver au sommet de sa hiérarchie un nom que tant de glorieux souvenirs semblent avoir scellé à cette hauteur, et qui, rajeuni par le talent, conserve, après plus d'un demi-siècle, son prestige et sa pureté. »
Depuis lors, un autre demi-siècle a passé, et la gloire du nom de Larrey n'est ni moins éclatante ni moins pure.
En présence de ce monument d'où elle rayonnera sur les générations futures comme elle rayonne sur la nôtre, je rends, au nom du Corps de Santé militaire, un suprême hommage à M. le baron Hippolyte Larrey, qui a si dignement soutenu le nom illustre qui personnifie, dans l'histoire de la chirurgie d'armée, la vertu, la science, le dévouement.
DISCOURS