CONNU. J
Entré en 1792, en qualité de chirurgien-major dans l'armée du Rliin ; il y acquit bientôt une célébrité telle, qu'il fut nommé professeur au Val-de- Gràce, lors de la création, en 17H6, de cette école de perfectionnement de médecine militaire.
L'année suivante, 1797; il épousait M'"^ Charlotte- Elisabeth De Laville-Leroux, seconde tîlle du dernier et éphémère ministre des contributions et finances du roi Louis XVI, M' " Larrey avait deux sœurs; l'une d'elles, Emilie, épousa M. Benoist; ce qui allia li famille Larrey aux familles Benoistd'Azy et Gochin.
En 1798,1e général Bonaparte, organisant la campagne d'Egypte, choisit Larrey comme chirurgien en chef de son armée. Quelque temps après son départ, M°" Larrey mit au monde une lille, (jui reçut le nom d'Isaure; et dont il sera souvent question dans cette biographie.
Son second enfant fut un fils, Hippolyte-Félix, né en 1808.
En 1812, Larrey, nommé Chirurgien en chef de la Grande-Armée, lit la fameuse campagne de Russie.
A l'abdication de Najioléon, en. 1814; Larrey voulut le suivre en exil. L'Em[)ereur lui dit : (.(L'armée
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française a besoin de votre science et de vos soins. Restez! »
Les Cent Jours le retrouvèrent à la tête du service de santé de la garde impériale. On sait sa conduite héroïque et les dangers qu'il courut à Waterloo. A la fin de la bataille; comme il était poursuivi dans sa retraite; son cheval, atteint par une balle, s'abattit : au même moment Larrey reçut, à la tête et à l'épaule, deux coups de sabre qui le renversèrent sans connaissance. Revenu de cette syncope, il était parvenu, à la pointe du jour, au bord de la Sambre ; quand il fat enveloppé, de nouveau, par des lanciers prussiens et fait prisonnier. Sa taille, sa redingote grise lui donnaient quelque ressemblance avec l'Empereur. Il fut d'abord pris pour Napoléon et conduit aussitôt au général prussien qui commandait l'avant-garde. Celui-ci le fit conduire près d'un autre officier général qui, certain de la méprise et poussé par un mouvement de fureur, s'était décidé à le faire passer par les armes. Mais, au moment où les soldats allaient exécuter cet ordre atroce, autant qu'inique; le chirurgien-major du régiment prussien qui avait été chargé de lui bander les yeux et qui avait assisté à ses cours de chirurgie à Berlin, le reconnut, le nomma à cet officier général et fut assez heureux pour obtenir, de lui, que l'on suspendît l'exécution et que l'on conduisit le prisonnier au grandprévôt des armées coalisées, le général Bulow. Celui-ci le reconnut, lui fit délier les mains elle fit
conduire au feld-maréchal Blûcher. Ce dernier, en souvenir des soins que Larrey avait donnés à son fils, grièvement blessé et fait prisonnier de guerre dans l'un des combats de la campagne d'Autriche, le traita avec les plus grands égards et le fit conduire «n poste à Louvain par un de ses aides de camp (1). D. Larrey venait de courir les plus terribles dangers ; il éprouvait de cruelles déceptions dans sa carrière à cause de son attachement bien connu à l'Empereur. Ses appointements et sa dotation de 3,000 francs de rente, à titre de récompense nationale, après la campagne de Wagram, avaient été injustement supprimés. N'ayant jamais profité de sa haute situation pour on tirer des bénéfices, il tomba dans la gêne jusqu'au moment oii, par l'effet d'une réparation tardive, le gouvernement de la Restauration lui rendit les fonctions de Chirurgien en chef ■de la garde royale et de l'hôpital du Gros-Caillou.
M""' Larrey, adorant son mari et ses enfants, leur <lonna l'exemple de toutes les vertus, de toutes les distinctions de l'esprit, de l'intelligence et du caractère. Forcée par une malatlie de cœur à une vie
1) Larrey, Mémoires et Campagnes, t. V, p. 11-13.
retirée; elle passait l'hiver à Paris, l'été à Bièvres> dans la petite propriété, achetée par Larrey, à la duchesse d'Abrantès.
C'est dans cette propriété, (]ue la baronne Larrey succomba le 22 juillet i 842 ; trois jours avant la mort de son mari; entourée des soins les plus tendres par sa fille, qui lui cacha, jusqu'à son dernier soupir, lesmauvaises nouvelles qu'elle recevait de son père; tandis que, de son côté, Hipp'olyte Larrey ; qui> ramenait d'Algérie son père mourant qui avait dû s'arrêter à Lyon, tant son état était grave; cachait^ de la même manière à son père, les lettres désespérées de sa sœur, sur la maladie de sa mère. Tousdeux, par celte touchante attention filiale, s'éteignirent ainsi : Larrey, sans savoir que sa chère femme n'était plus de ce monde ; M"" Larrey, sans avoir l'angoisse de savoir que son époux agonisait.
Tant que leurs parents vécurent; Hippolyte et Isaure ne songèrent pas au mariage. En 1844 ; Isaureépousa le docteur Perler, hiédecin militaire, ancien élève affectionné du baron D.-J. Larrey, qui, depuis longtemps, sollicitait sa main. Le ménage fut heureux ; le cœur d'Isaure était partagé entre son affection pour son mari et son culte pour son frère. Après une longue et douloureuse maladie. M'"' Périer mourut au mois de novembre 1855.
M"* Larrey avait le culte de son époux, dont les «langers incessants avaient été, pour elle, un perpcUiel sujet de tristesse et d'effroi. Elle éprouvait en.
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face de lui une sorte de respectueuse réserve. Le singulier incident, que nous allons relater, n'était malheureusement pas de nature à la faire cesser. A force d'économie ; le baron Larrey avait amassé une somme de 30,000 francs. Au moment de son départ pour la campagne de Russie, il les remit à sa femme, la chargeant de trouver un placement avantageux.
Dans son inexpérience des affaires, la baronne fil part à un vieil ami de la maison, M. B..., de son embarras.
— Ne vous inquiétez pas, répondit celui-ci. Je me connais un peu en la matière, confiez-moi votre argent et je lui trouverai un placement sur.
La barbnne remit les 30,000 francs en toute confiance.
Dès le lendemain, ce M. B... se présente. Introduit dans le salon, il se met à parler d.e tout, du succès de la prochaine campagne, de son excellent ami le baron, de la pluie et du beau temps, etc.
— Qu'avez-vous acheté? lui demande enfin la baronne impatientée.
— Acheté? acheté quoi? fait l'aulre.
— Comment, acheté quoi? mais les rentes!
— Quelles rentes? demande M. B..., en jouant la plus complète surprise.
— Voyons, mon cher ami, ne plaisantez pas. Quelle-» sont les valeurs que vous m'avez achetées avec l'argent que je vous ai remis hier?
— Vous m'avez remis de l'argent, chère baronne? répliqua l'ami en continuant de simuler le plus sincère étonnement.
— Cessez cette plaisanterie, reprend M'"° Larrey, que l'inquiétude commençait à gagner. La chose est grave.
— Mais, madame, vous me stupéfiez, et j'ignore, en vérité, ce que vous voulez dire. Vous faites erreur... Vous confondez... je vous assure que vous ne m'avez rien remis.
Ceci fut dit sur un ton si sec, si net, que la baronne comprit qu'elle était victime d'une escroquerie.
Elle porta la main à sa poitrine et tomba sans connaissance. C'est de ce moment, que se déclara la maladie de cœur qui devait lui être fatale.
Quand, au retour de son mari, elle avoua l'abominable abus de confiance dont elle avait été victime; celui-ci entra dans la plus violente colère. Mais que faire? quel recours contre le voleur? Aucune preuve n'existait. Il dut dévorer son chagrin en silence ; mais de ce jour, ni sa femme ni lui ne purent se remettre du coup terrible que cette indigne escroquerie avait porté à leur bonheur.
Il avait ardemment désiré la naissance d'un fils, et ce fut seulement neuf aunées, après la naissance d'isaure, que ses vœux furent exaucés. En partant pour l'Espagne, il laissa sa femme enceinte; et ses lettres, adressées à sa fille, dévoilent une âme sensible, qui se désole d'avance des dangers que va
courir la mère, « sa douce Laville » ainsi qu'il la nomme, des souffrances qu'elle va endurer. Il trouve pourtant une consolation dans la pensée qu'il aura un fils — car ce sera un garçon — et d'avance il veut qu'on le nomme Félix-Hippolyte ; il en fera un médecin.
Il se trouvait à Vittoria lorsque deux lettres d'Isaure, lui apprirent qu'il était père d'un beau garçon. Ces lettres, d'une candeur charmante et aussi naïves de style que d'orthographe, émanant d'une enfant de neuf ans, méritent d'être reproduites textuellement :
A Paris, 18 septembre 1808, à 8 heures du mutin.
0 bonheur! ô bonheur! mon cher papa. Maman vien -d'acouché d'un baux petit {,'arçon. 11 est baux comme un ange. Je ne serais t'apprandre assez vile cette nouvelle. Maman est acouché heureusement. Je l'écrié de chez ma tante, où maman m'avait mie de peur d'acouché. Je sui d'une joie extrême. Je ne peux l'écrire plus Ion;:, car je sui trop troublé. Apprès demins, je l'écrire plus au long.
Adieu mon cher papa. Je sui la fille.
Is.vuRK Larrev.
Maman, mou frère et moi no'is nous portons bien.
Le baron Dominique Larrey répondit à sa fille Isaure la lettre suivante :
J'ai reçu ta polite jo'ie lettre, mon Isaure, qui m'a annoncé ia première l'heureuse délivrance de ma Laville, la bonne maman. Je ne puis l'exprimer, ma chère amie, la vive satisfaction, l'extrême plaisir que cette nouvelle m'a fait. Je l'ai
bien baisée cette petite lettre et mes larmes n'ont pas tardé de l'arroser.
C'était les larmes d'une joie comme je n'en ai jamais resrenti d'aussi vive, si j'en excepte le moment où, à mon retour d'Egypte, je t'ai vue pour la première fois. Souviens-toi de ce moment, ma bonne amie. C'était une chose miraculeuse que de me voir, j'avais été tant de fuis aux portes du tombeau.
Oiii ! quel bonheur pour moi, mon Isaure, comme tu le dis si mignonnement dans ta petite lettre, quel bonheur pour lepauvre infortuné Larrey que d'avoir un petit garçon qui le consolera et le soutiendra dans sa vieillesse, si du moins il est bon et aimant comme toi. C'est ce que j'espère, d'autant plus que tu seras sa petite maman et son maître, avec ta bonne mère. Voilà de grandes occupations que cette maman vient de te donner. Tu ne risques rien, maintenant, de quitter toutes tes poupées. En voilà une qui ne se contentera pas de la dînette, il faudra bien lui donner de bonnes panades et des semouilies, puis des côtelettes et du bon vin. Donne-lui surtout du vin de Bordeaux et du bon Bourgogne. Enfin, ma chère Isaure, c'est à ta tendresse et à ta sollicitude que je le confie mon petit chevalier Larrey. Tu en seras d'ailleurs la marraine et par conséquent la tutrice. Tu me feras plaisir de m'en donner souvent de ses nouvelles. Donne-lui un tendre baiser que je t'adresse ainsi qu'à la maman Dominique.
Huit jours après nouvelle lettre d'Isaure :
Lundi, Paris, ce 26 septembre 1808.
Mon cher papa,
J'ai bien tardé de te donné des nouvelles de maman. Dans ce moment elle a la fièvre milleuse. On m'a défendu de la voir de deux jour et c'et aujourd'hui que les deux jour sont expiré et que je doit la voir. Tu peu être plus que sur de mon zèle à la serviie et à prévenire ses moindre désir. Que n'a-telle fait dansmonjune âge pour me prouvé son amitié et sa tendresse. Et que ne ferai ge pas pour une mère si tendre. Assi soi bien sur
que j'enploiré tout mes soins pour rendre à la senlé une mère si lionne. L'autre fois, quand je t'ai apprie l'accouchement de maman, je navail pas vue le petit poupon ; mais apprésenl je l'ai vue. C'est tout ton porterais : c'est le plus belle enfant que j'ai jamais vue. Il est gras comme un moine. Il à les cheveux noir, la plus jolie bouche du monde ; il a de beaux yeux. J'ai été le conduire en nourrice à Nanterre. Mais quand il à fallu me séparé de ce jolie enfent, je t'avoue que çà m'a fait beaucoup de peine. Mais giré bientôt.
Le jour quille est né, on lui à mie dans le fons de son berceau une peiile croix de la légion d'honeur. Je ne sai pas pausiiivemeul la personne qui la mie ; mais je me doute que c'est Caterine. Elle me charge de le présenté ses respec.
Monsieur Ribés a bien soin de maman et je l'aimeré toute ma vie puisqu'il rand la santé à maman. Je te prie de me pardonné de ne técrire plus au long.
Adieu mon cher petit papa. Je suis ta tille.
ISAURE Larret.
On à déjà balisé mon frère à la municipalité et Prosper ne reviendra qu'au mois d'octobre.
Dominique Larrey, suivant la Grande- Armée dans loutes ses campagnes, ne faisait que de courtes apparitions dans son ménage. Aussi, ce n'est qu'à partir de I8I0, qu'il pût s'occuper de son fils avec une sollicitude éclairée.
Le jeune Ilippolyte reçut donc une éducation sévère,* toute militaire, du côté du père, toute de tendresse et de sollicitude, du côté maternel.
De son père il tenait le type pyrénéen. L'origine parisienne de sa mère, lui avait transmis l'élégance et la distinction personnelles. Celte distinction de
l'enfant frappa un jour l'Empereur, dans une occasion qu'Hippolyte Larrey se plaisait à rappeler.
Pendant les Cent Jours, à une grande revne des troupes; Larrey conduisit sa fille et son jeune fils au Carrousel. L'Empereur, passant devant eux, s'arrêta et dit en souriant à son chirurgien :
— Ce sont vos enfants ?
— Oui, sire.
Napoléon jeta un coup d'œil su'r Isaure qui, âgée alors de dix-sept ans, était d'une beauté remarquable; et fit une de ces inclinaisons de tête qu'il savait rendre si séduisantes; puis regardant, avec plus d'attention, le jeune Hippolyte ; il se pencha et lui pinça l'oreille, disant :
« — C'est un bon petit luron; nous en ferons quelque chose. »
Les désastres de 1815 ramenèrent Larrey à Paris. Il commença alors à s'occuper sérieusement de son fils, pour lequel ; sous le dehors d'une autorité que lui donnaient ses habitudes de commandement; il avait le cœur du plus tendre des pères.
Il était fier de son fils et ne le lui cachait pas. Mais il voilait ordinairement sa tendresse sous des dehors autoritaires et secs; de sorte que l'enfant, courbé sous une rigueur qui n'admettait aucun épanchement, croyait ne pas être aimé de son père et n'eut conscience de l'ardente affection que celuici lui portait, que très tard, au cours d'une fièvre typhoïde, en l'entendant frapper les murs de sa tête
et crier : « Mon Dieu, j'en ai sauvé tant d'autres; sauvez donc celui-ci. »
Le jeune Larrey avait des dispositions naturelles très remarquables pour le dessin et la musique ; son père les lui fit abandonner, dans la crainte qu'elles ne nuisissent à sa carrière médicale. Le chirurgien avait senti si vivement l'importance des langues étrangères, qu'il fit apprendre à son fils, l'italien et l'anglais.
En 1817, à l'âge de 9 ans, Hippolyte entrait au Lycée Louis-le-Grand et y fit toutes ses études. Excellent élève, laborieux, discipliné, loyal, plein de bonne volonté, il occupa constamment, les premières places, ce qui lui valait l'honneur d'être « moniteur hors rangs » pendant les promenades.
En cette qualité ; il recevait au goûter double ration qu'il abandonnait à ses camarades; à ceux: disait-il plus tard, en riant; qui poussent « trop vite, « dont l'habit est toujours trop petit et l'estomac « toujours trop grand. »
Les quelques lettres qui vont suivre feront mieux apprécier la nature aireclueuse, délicate et naïve d'IIippolyte Larrey :
Mardi, le 11 juin 1822.
Mon cher papa.
Ce ne fui que bien longtemps après, qu'André m'eut apporté le paquet qui ronlenait mes efîets pour la première communion, que je me suis aperçu qu'il n'y avait ni habit ni souliers. 11 est vrai que je ne t'avais pas dematidé d'habit, mais comme celui du collège est trop usé, c'est ce oui fait que je te prie de
m'envoyer de suite mon habit neuf à boutons jaunes et mes petits escarpins.
Je te prie aussi, mon cher papa, de m'envoyer encore trois francs, tu as déjà eu la bonté de m'en envoyer six, mais cela ne pourrait suffire parce qu'il faut trois francs pour la première communion, quarante sols pour la confirmation, quarante autres pour l'offrande et 20 sols pour aller en promenade avec M. laumônier.
Adieu, mon bon papa, je l'embrasse de tout mon cœur.
P. -S. — N'oublie pas de m'envoyer de suite par le porteur présent de celte lettre, savoir: mon habit^ mes petits souliers et trois francs.
Le 2 août 1824.
J'ai pensé te faire plus de plaisir, mon cher papa, en t'envoyanl un morceau que j'aurais traduit du latin qu'en t'écrivant une espèce de compliment tel que j'avais l'habitude d'en faire les années précédentes. J'ai choisi dans les leçons de littérature un passage que tu jugeras toi-même assez difficile ; mais comme je crois qu'il le plaira, je n'ai pas voulu en prendre un qui ne t'offrirait nul intérêt. C'est une peinture de la vallée de Campan par M. Ramond qui, je trouve, a un style plein d'élégance et seulement pour avoir lu la description qu'd fait des beaux lieux qui t'ont vu naître, j'ai un vif désir de voyager un jour avec toi dans le midi et de voir cette riche vallée baignée par les eaux de l'Adour. Ce voyage sera pour moi d'autant plus utile et plus agréable que tu me donneras, j'espère, des connaissances sur les différents lieux que nous parcourrons.
Mais il esl une chose que je n'aurai jamais besoin d'apprendre et dont je suis instruit depuis que j'existe, c'est de t'aimer toujours, comme
Ton très respectueux et affectionné fils.
Le 11 juillet 1825.
Ma chère Isaure,
Tu me pardonneras det'avoir écrit l'autre jour si à la légère, mais outre que papa me dictait la lettre, de manière à se figurer
i>ALiii; i.Aiii(i;v (1798-1855)
LE BARON LARMEY 17
que la plume pouvait suivre la parole, je craignais de trop faire attendre le porteur. Si je n'étais déjà sur de son iudulgencp, je pourrais ajouter que j'ai écrit dans le même jour douze autres lettres assez courtes à la vérité, mais pnu amusantes. Cependant j'ai lâché au contraire de prouver à papa que je me trouvais heureux de lui être utile et il m'a grandement tenu compte du peu de peine que j'avais prise en me donnant un fort bel ouvrage grec-latin.
Mais avec tout cela, je m'aperçois que ma lettre prend une tournure peu intéressante, et j'en reviens encore à l'idée qui m'occupe essentieliemeiit. Dans cinq semaines la sortie du Collège, après y avoir été huit ans et huit mois !... Ah ! ma bonne Isaure, comme je vais être heureux de vous voir et d'être auprès de toi et de ma chère maman ! J'espère qu'enfin je pourrai ce qui s'appelle jouir de mes vacances, et passer plus d'un jour à la campagne. Quand nous n'aurons aucune partie à faire (et ce ne serait plus un plaisir d'en faire une habitude) nous jouerons au billard, nous lir ms, je dessinerai sous les yeux de maman pendant que tu feras de la musique, ou bien tu seras ma maîtresse d'anglais. Ce qui m'amuserait bien aussi, ce serait do connaître les plantes et pour cela j'espère encore recevoir tes leçons et celles de maman. Enfin ma bonne Isaure, nous ne manquerons pas d'occupation non moins utiles qu'agréables : ce sera aussi pour toi une douce consolation, et quand tu éprouveras quelque chagrin, agis avec moi comme avec notre bonne maman; ouvre ton cœur à un frère qui t'aime tendrement, et il lâchera d'y ramener la paix et l'espérance ; je ne trouve, ma chère amie, qu'un vrai moyen de consolation dans ces peines, c'est de songer à colles que l'on pourrait avoir et dont on est cependant exempt.
Adieu, ma bonne Isaure, embrasse maman bien tendrement pour moi, et crois-moi toujours
Ton respectueux et afTectiomié frère.
J*-S. — N'Oublie pas que tu m'as promis de m'écrire, je désire beaucoup savoir de vos nouvelles, et dis-moi si tu veux que notre correspondance se fasse en anglais.
Le IUhu.n L*iiiii;v. — 2.
Pendant les vacances de l'année 1826, le baron Larrey fit faire à son fils un voyage en Angleterre.
« Je me proposais, dit-il, d'emmener mon fils Hippolyte, dont l'éducation faisait alors le principal objet de ma soUicilude. Les moyens les plus efficaces et les plus prompts pour inculquer, dans l'esprit des jeunes gens, les connaissances qu'on veut leur donner, sur les arts et les sciences naturels et pour leur inspirer l'amour du travail et de l'étude, sont incontestablement les voyages.
« Dans celui que j'avais projeté, il y avait surtout à recueillir, pour mon fils et pour moi-même plusieurs avantages bien précieux. Ce jeune homme qui, à peine âgé de dix-huit ans, venait d'achever sa réthorique, avait suivi au collège un cours de langue anglaise, allait, dans cette circonstance, trouver à faire l'application des principes qu'on lui avait enseignés. Il allait s'habituer à l'exercice d'une langue qu'on ne peut apprendre facilement que par la pratique; enfin, se préparer par le cours de l'observation et de l'expérience, au cours de philosophie qui devait, à son retour, terminer ses études littéraires. » [Campagnes f'f Voyages, t. V, page 19).
Hippolyte Larrey visita donc sous la direction de son illustre père, les principales villes des îles Britanniques. Ce voyage, dont l'itinéraire avait été étudié d'ailleurs avec un soin particulier, et dont on trouve l'intéressant détail dans le o' volume de ses Campagnes, ne pouvait être que très fruc-
tueux. En effet, dans chaque localité, rien de ce qui pouvait intéresser sous le rapport de l'histoire, des lettres, des arts, et des sciences, surtout l'histoire naturelle, de la médecine, de l'économie politique, ne passa inaperçu. Le nom de Larrey leur ouvrant la porte de toutes les notabilités britanniques, le jeune Ilippolyte vit, de près, tous les hommes éminents d'Outre-Manche. Lawrence, Cullen, Carmichaël, Aslley Cooper, Thompson, Mouro, Everard Home, etc., et servit souvent d'interprète dans les discussions scientifiques. C'est d'après les conseils de son père, qu'Hippolyte commença à prendre note de ses impressions de voyage, habitude qu'il conserva toute sa vie. Ses carnets nous renseignent parfaitement sur sa manière de penser, et nous montrent l'étendue de sa bonté, de son instruction, la sûreté de son jugement, la sagacité de ses impressions sur les hommes et les choses.
A son retour d'Angleterre, Ilippolyte reprit le cours de ses études à Louis-le-Grand et les acheva brillamment, en 1828. Puis à la réouverture des cours universitaires, il se fit inscrire à la Faculté de Médecine de Paris.
A cette époque, le Corps de Santé de l'armée .«se recrutait par l'admission au concours des étudiants de première année. 11. Larrey lut admis au Val- (Ic-Gràce, le i)remier de la promotion, le 22 décembre 1828.
A la fin du semestre d'hiver, le 18 mai 1829, un concours choisit les sous-aides majors parmi les élèves du Val-de-Gràce. Larrey fut encore classé le premier, rang qui lui permit de ne passer que peu de semaines à l'école de Strasbourg, par l'effet, d'une décision qui faisait alors affecter les premiers élèves de chaque promotion aux hôpitaux de Paris; son rang d'admission, le fit attacher à l'hôpital militaire de la garde royale (Gros-Caillou) dont son père était le Gliirurgien en chef.
C'est à cette époque qu'il écrivait à ses parents ce qui suit :
Strasbourg, le 18 octobre 1829.
Mon cher papa,
L'envoi tle ton portrait et des dernières feuilles de toiï ouvrage m'a fait le plus grand plaisir, et je suis allé remercier M. Caillot de son obligeance, il m'a fort bien accueilli et m'a donné sur ta santé des nouvelles bien saiisfaisantes, ilm'a de nouveau exprimé ses regrets de m'avoir vu m'intimider autant au concours de chirurgie, mais il m'a fait d'ailleurs des compliments sur toute la partie de mon sujet que j'avais traitée sans reprendre haleine et sur mon concours du lendemain, en médecine. Knfin il m'a engagé à l'aller voir de temps en temps et à lui donner de les nouvelles.
Ce que lu me dis, cher papa, des démarches que lu fais pour moi, me fait espérer que la volonté ferme du ministre devra l'emporter sur celle du serviable M. C... Toutes ces choses et d'autres encore, m'apprennent de plus en plus à connaître les hommes ; c'est une branche de mon éducation dans laquelle je fais des progrès experii^ntiâ propriâ : mais passons. Quoi qu'il arrive, je me prépare tous les jours à l'examen des science?, je
■coiiiple le subir dans le courant du mois prochain, mais comme il réclame la somme de 60 francs, je te prie de me l'envoyer, parce que mes appointements de 90 francs par mois ne pourraient suffire encore à cette dépense, d'autant plus que je vais prendre un répétiteur pour repasser en masse toutes les parties de l'examen : mathématiques, physique, chimie, botanique et histoire naturelle.
Mon affaire me préoccupe tellement, que j'y reviens encore, quoique je t'aie dit tout à l'heure que je voulais passer outre. Oui, mon cher papa, il faut croire que M. C... n'est mù dans ses actes bureaucratiques que par l'intrigue et la partialité. A Strasbourg, à notre hôpital même, se trouvent deux de ses neveux tous deux jeunes encore, et parvenus par le pouvoir de leur oncle, l'un au grade de sous-adjudant, et l'autre à celui de premier adjudant de l'administration de l'hôpital. Voilà de ses actes. Qu'il se mette ensuite à cheval sur les règlements, cela lui sied hvn\ en vérité !... Quant à notre chef, M. B..., s'il n'a pas cherché à me faire rendre plus de jusiice aux concours, c'est qu'il ne s'avise jamais de contredire la décision d'un confrère, .quelle que soit cette décision, seloii l'expression d'un de nos faiseurs de comédie, c'est un enragé de modéré. Par principe ou par caractère, ou par égoïsme ou par pusillanimité, on peut (choisir l'un ou l'autre de ces motifs, ou bien les adopter tous, car tous sont vrais.
Donne-moi je le prie, cher papa, des nouvelles de l'Institut, aurais-tu à craindre dans l'un de tes concurrents l'intrigue d'un autre D... ? Au moins ce ne sera pas sa réputation. C'est aujourd'hui hindi, jour des séances de l'Institut, il est midi et peut-être on recourt au scrutin en ce moment, peut-être es-tu nommé à présent. Que j'en serais bien aise, mon cher papa, comme je te verrais avec plaisir siéger sur le fauteuil académique. Dans une trentaine d'années, si je suis de ce monde, je tâcherai de mériter aussi cette place. J'ai lu ces jours-ci dans un petit journal spirituel et intéressant par habitude, un article chai niant dont tu os le héros ; il est intitulé : A? papier de saint Jean-d'Arre (le Corsaire du 12 octobre), mais je pense bien que inos jeunes amateurs de journaux, tels que Robert Haxo, etc.,
n'auront pas laissé passer celui là sans le le faire lire.
Si tu as occasion de revoir M. Dupuyfren, dis-lui, je te prie, cher papa, que je suis très flatté de son souvenir et que j'espère bien pouvoir profiler encore de ses leçc s. J'aurai à le communiquer, ainsi qu'à lui, le résultat de robservation de celte tumeur développée dansla fosee temporale et que luavais cru êlre un fongus de la dure-mère ; mais c'était bien commel'avait jugé M. Dupuytren, une tumeur érectile ou hématocèle. Le jeune militaire a été débarrassé heureusement de celte tumeur par M. Villiaume de Meiz. J'en ai l'observation.
Adieu,moncher papa, donne-moi de les nouvelles, elles m'aideront à attendre l'époque si désirée de mon départ, car malgré le temps et l'habitude, je ne puis être content loin de Paris.
Je t'embrasse tendrement.
Ton t'ils très respectueux et affectionné-
Strasbourg, le 30 octobre 1829.
Oui, ma chère mamau, nous allons nous revoir bientôt, je voudrais arriver aussi vite que ta tendresse m'appelle, aussi vite que mon cœur le désire, mais il faut encore que des entraves scolastiques me retiennent au moment où j'allais être heureux. Toute la joie que m'a causée la nouvelle de ma nomination est troublée par l'inquiétude que me donne mon prochain examen et cependani j'ai promis à mon père d'arriver à Paris avec le titre de bachelit r es sciences, s'il n'en était pas ainsi, j'essuyerais sans doute des reproches. C'est quandj'aurai été reçu ici, que je prouverai à mon père qu'il y aplus de difficultés à passer cet examen à Strasbourg qu'à Paris, puisqu'à Paris l'on est sur la sellette que pendant une demi-heure, et qu'ici à cause du petit nombre d'élèves, on subit pendant une heure et demie l'interrogatoire de quatre professeurs. Mais je me suis engagé, je veux absolument sortir de ce pis-là avec honneur, dans dix jours je l'écrirai, je l'espère, que je suis reçu. Aussitôt après je songerai à mon départ. J'arriverai sans doute à Paris du 16 au 18 ; à Paris ! je n'ai jamais tant aimé dire : Paris ! que depuis mon séjour ici ; cinq mois m'ont paru
fjien longs et il faut compter enroie quatre jours ; mais aussi, dans quinze jours à liieure où lu lis ma lettre, ma bonne, mon excellente mère, dans quinze jours je serai auprès de toi, el ensuite il n'y aura plus de Stra>bourg, ni lien qui tienne, je resterai à poste fixe. Nous aurons bien des choses à nous dire, bien d'autres à faire ; si fout pouvait réussir selon nos vœux, nous serions si contents.
Je viens de demander à mon bon Pouget à être le parrain de son petit garçon, ma pioposition a été acceptée avec {jrand plaisir, et j'en éprouve aussi à lui prouver que je me souviens des soins qu'il ma donnés dans ma maladie. J'espère, chère maman, que lu trouveras bien ce que j'ai fait, c'est ce qui m'a déterminé aussitôt.
Le travail qu''exige mon examen jusqu'au dernier monieni, m'empêche d'aller à la recherche du vénérable M. Châtelain, mais je te promets de le voir avant mon retour. Je m'étais informé de lui à mon arrivée, mais à dt s personnes qui ne le connaissaient pas, car je n'en ai pu rien savoir. Ce n'e^t que par hasard que je l'ai entendu nommer et que j'ai su qu'il habitait toujours la campagne.
Dans deux jours j'enverrai ma grande malle par le roulage, afin de n'avoir pas comme en venant 50 francs d'excédent de poids à payer. Mon père m'a envoyé 100 francs, mais je suis obligé de lui en demander encore à peu près autant parce que malgré ces 100 francs-là et mes 90 francs de soldn, je dois payer en tout le logement du mois 20 francs, la table 20 francs, une paire de bottes 15 francs, la blancbi-seuse pour le mois 8 francs, mon répétiteur de mathématiques 20 francs, l'examen que je vais passer GO francs, ma |)lace à la diligence 70 francs, pour la Toute une dizaine de francs el les dépenses du commencement de novembre, saiis parler d'un oîner de rigueur que tout bon camarade doil aux intimes lorsqu'il part. Knfin • luelqups pourboires, ainsi au garçon de la faculté, à celui de l'iiôpital, à la servante, au conduct' ur de diligence : avec cela mon père vnuiail que j'aclietasse encore ù Strasbourg quebjues insiruments de chirurgie, moi je n'y songe pas seulement. Mais comme je viens de le donner tous ces ennuyeux dt'tai's
pécuniers, je te prie, bonne maman, de les soumettre à mon père, afin qu'il veuille bien m'envoyer encore quelque argent. Je vais être bien heureux à Paris quand je n'aurai plus besoin de le tourmenter pour cela.
Adieu, ma chère maman, je n'attends plus avec impatience que le moment de mon arrivée ; le jour de ta fête et de celle de notre Isaure sera un des plus doux de ma vie passée et future. Ce sera moi le gros bouquet, n'est-ce pas bonne mère?
Je t'embrasse tendrement.
Ton fils très respectueux et affectionné,
Hippolyle Larrey.
P. -S. — Mes amitiés tendres aux ami>, j'ai écrit à papa il y a trois jours, je vais attendre maintenant la fin de mon examen.
Mon ami Just Géraliy et sa sœur qui arrivent maintenant à Paris, se sont chargés de ma lettre pour la petite poste. 11 y a aussi quelque chose pour ta fête, bonne maman, c'est quelque chose qui me regarde.
Survint la révolution de juillet 1830; le service de son père se remplit de blessés. Le jeune Larrey eut ainsi une première occasion de voir pratiquer la grande chirurgie dite « de guerre » par un maître habile entre tous; il eut, maintes fois, l'occasion de voir son père déployer une fermeté admirable dans les éventualités les plus délicates qui puissent se présenter pour la chirurgie : il put aussi se rendre compte de sa fermeté et de son courage.
La population victorieuse voulait faire un mauvais
LE BAP.OX LARBEY -. âo
parti aux malheureux soldats de la garde royale lombes devant les barricades. Le baron Larrey sut résister aux fureurs de ceux qui menaçaient la vie ■des malheureux blessés, et, s'exposant, sans hésitation, à la colère des révolutionnaires, il parvint k sauver les malades confiés à ses soins.
Il arriva, dans celte circonstance, un incident qui montre l'affection et l'estime dont était entouré l'illustre chirurgien.
Il lui fallait, pour se rendre de son domicile du quai Gonti à l'hôpital du Gros-Caillou, traverser un quartier que la troupe disputait aux insurgés. Lorsque, franchissant les barricades, il se montrait aux troupes, le commandant criait aussitôt : Cessez le feu! Quand les soins à donner aux blessés l'appelaient du côté des insurgés, on entendait le môme cri : Cesspz Je f'cH ! De chaque côté des barricades sa personne arrêtait la fusillade.
On comprend combien de pareils exemples devaient frapper le cœur et l'esprit de son fils.
Larévolution de juillet 1 830 eut son retentissement «n Belgique; cet événement devait, à son tour, avoir son importance sur la carrière d'IIippolyte. Eu «ffet, en 1831, le roi des Belges voulant organiser le service médical de son armée sur le modèle de l'armée française, obtint du roi I.ouis-lMiilippc que lillustrc Dominique Larrey présiderait à cette organisation.
ilippolyte et sa sœur Isaurc accompagneront leur
père à Bruxelles. On se mit en route le 7 octobre^ pour rentrer à Paris à la fin de novembre.
Dans ce voyage, le jeune médecin de l'armée vit son père formuler, d'une manière claire et autorisée, son opinion sur tout ce qui touche à l'hygiène des troupes. Ils visitèrent les champs de la dernière lutte de Napoléon I". Le jeune Larrey écoutait, avec un pieux recueillement, les détails poignants que lui donnait sur la bataille de Waterloo celui qui s'y était conduit en chirurgien de génie et en vaillant soldat.
Bientôt des événements de guerre survinrent; le gouvernement français forma un corps expéditionnaire qui devait opérer en Belgique et faire le siège mémorable de la citadelle d'Anvers. 11. Larrey obtint d'être attaché au service chirurgical de cette armée, et, arrivé sous les murs de la ville assiégée, il sollicita comme une faveur, l'honneur d'être à l'ambulance de la tranchée pendant le bombardement. Il y soigna un grand nombre de blessés et pratiqua une trentaine d'amputations ; en un mot, fit son devoir d'une manière si brillante, que le maréchal Gérard, commandant en chef, le proposa pour la croix de la Légion d'honneur. Mais le maréchal Soult, ministre de la guerre, le trouva trop jeune pour cette récompense.
Aujourd'hui, que plus d'un demi-siècle s'est écoulé^ que la mort des intéressés est venue calmer les petites passions de tous, arrêtons-nous un moment
LE BARON LARHEY 2T
sur cette question de la décoration refusée à Hippolyte Larrey.
Le maréchal Soult, désireux de décorer le fils d'un ancien aide de camp du roi, officier d'ordonnance d'un prince et gendre d'un général, ne raya le nom de Larrey, quepour le remplacer par celui de ce jeune homme. Quand on fit observer au maréchal qu'il maintenait, sur la promotion, un officier plus jeune que iM. H. Larrey et qu'il serait équitable d'observer entre ces deux officiers le rang d'ancienneté, il répondit : « Ma foi, tant pis pour lui; son père c le protégera plus tard, tandis que l'autre n'aurait « pas de protecteur. » Il est vrai que le maréchal Soult était peut-être le seul ennemi que D. Larrey ait rencontré dans sa longue et brillante carrière.
La cause de la haine redoutable que le maréchal, devenu tout puissant sous le règne de Louis-Philippe, avait vouée à l'illustre chirurgien est si honorable pour celui-ci, que nous ne pouvons nous dispenser (Je la faire connaître.
A chacune de ses campagnes. Napoléon I' se voyait obligé de faire de nouvelles levées d'hommes. A force d'appels anticipés on finit par avoir, dans l'armée d'Allemagne, en 1813, une foule de conscrits âgés de moins de vingt ans. Ces jeunes gens n'avaient aucune notion du maniement des armes et on les envoyait au combat sans avoir eu le temps de leur donner l'instruction nécessaire; aussi, la plupart d'entre eux se blessaient à l'index en maniant le
fusil et l'on était ensuite forcé d'en réformer un certain nombre.
Après la bataille de Baulzen, on constata, sur près de trois mille recrues, des blessures aux doigts ou aux mains.
Pour diminuer, aux yeux de l'Empereur, le nombre considérable de blessés qu'avaient donné les batailles de Lutzen, Baûtzen et Wûrtchen; quelques personnes, habituées à voiler les vérités, lui firent entendre que beaucoup de ces blessés s'étaient mutilés volontairement pour se soustraire au service, et l'on rangeait dans cette classe tous ceux qui avaient les doigts tronqués ou les mains traversées par des balles. Le maréchal Soult fut l'un des principaux accusateurs ; le fait paraissait plausible ; l'Empereur, indigné d'une telle lâcheté et inquiet de sa généralisation, ■donna, pour faire un exemple éclatant et salutaire, l'ordre de décimer les jeunes soldats atteints de ces blessures.
Larrey, le protecteur du soldat, est averti à temps, il accourt près de l'Empereur, les mains tendues, le visage bouleversé :
— Sire, sire, ces enfants sont innocents ; sire, on vous trompe !
Napoléon, pâle de colère, lui crie :
— Je vous trouve bien osé, bien arrogant, de prendre la défense de pareils misérables.
— Sire, ces malheureux ne demandent qu'à servir la patrie et Votre Majesté.
— Monsieur, je vous donne vingt-quatre heures pour me faire un rapport me démontrant leur innocence. Allez.
Ce rapport fut fait par une Commission composée des chirurgiens principaux Eve et Charme, des chirurgiens-majors Thébaut et Bécœur, sous la présidence du baron Larrey : elle siégea, sans interruption, du 13 au 19 juin 1813, examina 2,G32 militaires de toutes armes blessés aux mains et aux doigts. Ses conclusions ont été résumées ainsi dans le Rapport officiel : « Le Jury proteste qu'il est physiquement (( impossible d'établir la moindre preuve qu'aucun « des militaires visités par lui se soit mutilé volon- <( tairement, et il pense que la lecture des états cir- <( constanciés qu'il a fait dresser de tous les blessés (( soumis à la visite, en indiquant les motifs du (( nombre si grand en apparence des mutilations, '( contribuera à dissiper l'opinion défavorable ré- '( pandue sur le compte de ceux qui les ont éprou- K vées. »
Larrey présenta son rapport à l'Empereur. Celuici, bourru, prit brusquement le rapport et le parcourut rapidement. Peu à peu ses traits se détendent, ses yeux s'adoucissent et se voilent de larmes ; puis, ouvrant les bras, il embrasse son chirurgien en lui disant :
— L/( sinirci'din i-sf hirn liciivcux (Viirixi' un servi- Ifur Irl que nms. Vous ni iircz cni/)i'rlt(; tic CDnnnrfti'c une nniiiriiisr tic/nni.
•La mauvaise humeur de Napoléon retomba sur ceux qui l'avaient exposé à commettre une si cruelle injustice. A partir de ce momenl le maréchal Soult, blessé dans son orgueil, conçut, pour Larrey, une inimitié dont souffrit plus tard le fils de l'illustre <:hirurgien.
Mais la courageuse intervention de Larrey, dictée par l'amour de la vérité, l'intérêt du soldat, et la pitié qu'il éprouvait pour ces victimes infortunées d'une guerre à outrance, a eu dans la tactique militaire une influence dont le Maréchal Gouvion Saint- C}'r nous fait comprendre toute l'importance. Dans ses Pf'ii^ées sur la Guerre, après avoir rappelé l'incident dont on vient de faire connaître les détails, il constate; qu'après l'intervention des chirurgiens, la pensée de Napoléon de faire fusiller quelques-uns de ces blessés n'eut aucune suite. Le maréchal ajoute: (( Mais l'éveil étant donné, beaucoup de militaires cherchèrent à expliquer commentil pouvait se trouver autant d'hommes blessés aux doigts et à la main ; bientôt on ne douta plus qu'ils l'étaient par les soldats des derniers rangs, pendant qu'ils élevaient la main pour placer la baguette dans le canon du fusil ou qu'ils l'en retiraient pour la remettre en place.
Durant la campagne de Leipzig, ce vice, dans la formation de l'infanterie sur trois rangs, se faisait d'autant plus sentir, que nos soldats étaient plus jeunes et dépourvus d'expérience. Aussi Napoléon
m'assura à Dohna qu'à la paix il était bien décidé à ne placer l'infanterie que sur deux rangs.
Il faut remarquer que le préjugé, qui existe dans toutes les armées d'Europe pour la méthode sur trois rangs, est si enraciné surtout en France, qu'il n'y avait qu'une autorité comme celle de l'Empereur qui aurait pu le détruire. Jusqu'à présent nous n'avons vu que l'armée anglaise qui ait osé s'en affranchir. Napoléon n'attendit pas la paix. Déjà à la bataille de Leipzig il avait placé son infanterie sur deux rangs et elle ne fut enfoncée nulle part. »
N'est-il pas intéressant de penser que, sans les judicieuses conclusions du baron Larrey et sans l'intrépide fermeté avec laquelle il a défendu la ' cause des victimes infortunées d'une erreur que la passion allait faire commettre, on eut mis sans doute bien des années à modifier un ordre tactique dont les inconvénients ont été si pleinement mis en lumière à l'occasion des blessures sur lesquelles Larrey a eu si spontanément le courage d'éclairer l'Empereur?
Le siège d'Anvers fut pour IL Larrey l'occasion d'un mémoire de chirurgie qui lit à l'époque une grande sensation.
Très intéressantes aussi sont les lettres qu'il écrivait au sujet de cette campagne, non seulement à <:ause de détails inédits, mais aussi {>ar l'affection profonde pour les siens :
Valencienne?, 29 septembre 1832.
A mon père d'abord les premiers détails de mes entrées en campagne, ça lui revient de droit.
Je ne pouvais manquer de faire route agréablement en compagnie de camarades intimes, j'ai fait route aussi, sans le plus petit accident (soit dit pour rassurer les inquiétudes de mère et de sœur).
La diligence a pris la même roule qu'à notre retour de Belgique. Arrivé à Compiègne dans la soirée et un peu endormi, j'ai la bonne foi de me croire à Péronne, je demande à droite et à gauche, la demeure de M™^ de Campagne; inconnue tout à fait incoimue. Je m'avise enfin lorsque mes yeux s'éclaircissent un peu de chercher les vieilles murailles; non plus de vieilles murailles que de madame et l'on m'apprend que nous sommes à Compiègne, désappointement.
Nous passons à Harn au milieu de la nuit et du sommeil, ainsi aucune visite, aucun épisode, on prépare, dit-on, aux exministres un véritable pa'ais (de réclusion) près de Bordeaux. Le déjeuner nous attend à Saint-Quentin, si riche de son canal et de son activité commerciale (]ui remue en tout sens, malheureusement nous n'avons pas le temps de faire les observations, il faut partir et nous hàler de revenir à Cambrai. Cette ville, assez triste quand elle est livré à elle-même, devait s'égayer au bruit des tambours et au pas militaire, nous arrivons, mais où sont les tambours oij sont les soldats? tous sont partis la veille au soir, le quartier général a été transféré à Valenciennes et Cambrai a repris ses habitudes paisildes avec son air maussade; je ne rencontr<i même pas mon ami Robert. En dédommagement, irons-nous de suite au quartier général? assurément, mais il n'est pas tout entier à Valenciennes, l'état-major s'est fixé à une demi-lieue en avant, à Anzin, pays célèbre par l'exploitation de ses mines de houille. Va pour Anzin, sauf à n'y point rester, une difficulté se présente, c'est qu'il n'y a plus de place dans les diligences, mais nous improvisons la nôtre avec un fiacre, un officier du génie nous accompagne en sixième et nous sommes après huit heures à
Anzin, il paraît au raoïns jusqu'à présent que la destinée de notre campagne est la promenade, car on nous annonce à Anzin que le grand quartier général étant à Valenciennes, nos billets de logement doivent s'y trouver. Nouvelle dernière émigration, nous nous séparons enfin, munis chacun de notre bagage et de notre billet de logement. Moi j'ai destination pour rue Royale, 46. Peu accoutumé à me loger par ordre, je sonne presque en hésitant et me présente à la maîtresse de maison, femme d'air et d'âge infiniment respectables, elle ne peut dissimuler un soupir de mécontentement en comprenant le but de ma visite, aussi je m'empresse d'exprimer à mon hôtesse, combien je regrette de lui causer du dérangement. Je décline mes noms et qualités, dès lors, je me sens moins gêné, mon hôtesse ne soupire jilus de mécontentement, elle me prie de me reposer dans son salon, en attendant que l'on ait préparé ma chambre et me présente à sa famille qui fait au nom de Larrey, un accueil très aimable; j'ignore jusqu'à présent le nom de mes hôtes, mais je m'en informerai. Ils paraissent dans l'aisance, il y a un mari assez affable, un fils de mon âge à peu près, 1res curieux des nouvelles de Paris et une jeune demoiselle assez jolie et fort bien élevée. Connaissance faile, je salue mes hôtes et vais à la recherche de M. Zink, il m'accueille avec toute sa franchise amicale et me charge de remercier mon père de l'envoi de son nouveau volume, puis il me donne les instructions nécessaiies sur le poste que je dois occuper, les voici : Je suis attaché comme aide-major à l'ambulance principale du quartier général, aujourd'hui à Valenciennes, demain peut-être ailleurs, car on ne sait pas plus ici l'avenir des événements qu'on ne le sait à l'aris ou tout autre pari. Je n'aurai aucun service à faire si on n'entre pas en campagne. Un très sérieux au contraire si les protocoles ne viennent pas à bout de la pacification. J'ai déjà retrouvé quelques o.oniiaissatici,'s parmi les officiers de l'armée ou du service desanlé Je me suis présenté chez l'intendant principal, qui était absent ; j'y retournerai avec M. Zink et lui remettrai la lettre de mon père. Je ferai successivement les autres visites si elles sont obligées; somme toute, mon sé,our à Valenciennes, s'il se pro- I.K lUiKiN Laurkv. — 3.
longe, ne sera pas très ennuyeux, je me suis abonné dpjà à un cabinet de leclure où se trouvent beaucoup d'ouvrages et tousles journaux de la veille et puis j'ai plaisir à mettre au net les notes de notre voyage en Belgique. Je me propose aussi de suivre la visile de l'hôpital et d'y recherclier quelques faits intéressants pour le métier. Tel sera d'ailleurs mon plan quelque part que je doive aller, j'ai trop en dégoût les passe-lemps de café ou de place publique, enfin quand je serai un peu plus avancé dans ma nouvelle condition militaire, j'aurai peut-être quelques détails plus intéressants à noter.
En attendant, je n'oublie aucune de mes bien obères affections, elles sont pour moi le plus ferme soutien contre l'ennui et le plus grand désir du retour.
p.-S. — Voici mon adresse invariable : Le Z)"" H. Larrey^ chirurgien aide-major du quartier général de l'armée du Nord.
Je demande à ma bonne sœur de lire ma lettre en famille.
Boorgherout (près d'Anvers), 23 novembre 1832, Mon cher el 1res honoré père,
Je croyais que le 22 ne se passerait point sans quelque grande nouvelle, mais rien encore. Nous attendons toujours que le maréchal adresse les sommations au général Chassé ; mai& aussitôt que tout notre matériel d'allaqun sera préparé on n'attendra plus; et d'ici à deux ou trois jours probablement tout sera prêt. Le général hollandais, retranché dans sa toute-puissante citadelle, parait bi^n décidé à se défen Ire avec vigueur. Mais il est encore tout à fait impossible de rien prévoir, les plus hauts placés n'en savent pas plus que les plus humbles subalternes, car l'incident le moins prévu peut boul -verser tous les plans des nouvelles listes. A'mA nous devons attendre encore, je commence presque à m'y accoutumer.
Puisque nous ne marchons plus en avant, je vais rebrousser chemin dans ma lettre pour retrouver quelques souvenirs. A Mons d'abord, j'ai revu M. de Courtray, qui m'a fnil en ton honneur le plus aimable accueil. J'ai passé avec lui une demijournée bien employée en conversation chirurgicale. Je lui-ai"
communiqué plusieurs de les idées qui ont modifié les sienne?. Enfin M. de Courtray m'a fait voir en détail l'hôpital de Mons. J'y ai recueilli quelques nouvelles observations sur l'ophtalmie, etc.
Mais c'est à Bruxelles que m'altendait l'heureux hasard d'une nouvelle et illustre reconnaissance. J'avais déjà revu M. Adair, M. de Brouckère et tout notre monde de l'année dernière; déjà depuis vingt quatre heures, j'étais presque devenu un habitué de Bruxelles et partout on s'élait empressé de me demander de tes nouvelles avec le plus vif inlérèl. J'avais été invité à diner chez M. Talma, j'arrive donc et l'on se meta table. M. Talma me dit alors qu'il a eu occasion de voir dans la journée une nièce de Napoléon, la comtesse de Survilliers (fille de Joseph Bonaparte) et m'assure que je ferais bien de me présenter chez elle. Après bien de l'hésitation, je me décide enfin et j'arrive un peu inquiet à l'hôtel de Bellevue. Je ne te dirai pas combien je me trouvais embarrassé de ma présentation parce que tu me blâiuerais peut-être, mais je serais encore plus embarrassé de le dire avec quelle bonté, quel intérêt cette dame m'a reçu. Le souvenir de ton nom et l'estime qu'elle a vouée à ta réputation la ramenaient sans cesse à des questions sur ton existence actuelle et sur la position de toute notre famille. Elle a compris bien vite que nous pouvions sympathiser avec ell°, car je me sentais moi-même trop ému des grands souvenirs qui s'attachent aujourd'hui au nom illustre et si malheureux de Bonaparte. J'éiais trop ému pour ne pas lui parler comme interprète des sentiments de ma mère, de ma sœur et dea liens. — Deux fois j'ai cru à propos de me retirer, et deux fois cette dame m'a retenu avec une bonne grâce et un bienvedlanl intérêt que je ne saurais décrire. Il a bien fallu enfin après plus d'une heure prendre confié d'elle, mais avec une nouvelle émilion. Alors en me disant adieu avec de nouvelles expressions de souvenir pour ma famille et pour toi particulièrement, elle m'a donné une jolie bague en me disant : •' Portez-làen s 'uvenir de moi, mais promettez-moi de m'écrire quand vous serez à Paris. Je serai exacte à vous répondre; n'est-ce pas, vous n'oublierez point celte promesse? Adieu, je
VOUS souhaite tout le bonheur que vous méritez. » l£t moi je suis encore tout ému de ma visite, que je n'oublierai jamais. M""= la comtesse de Survilliers est partie le lendemain malin pour Londres, elle compte s'y fixer et c'est là qu'elle m'a dit de lui écrire.
Je ne nommerais pas à présent d'autres détails, mais je l'adresserai une nouvelle lettre dès que nous aurons des nouvelles.
Adieu, mon cher et très honoré père, je te prie de redire à maman et à ma sœur l'expression de ma tendresse.
Ton fils (rès respectueux et affectionné.
Au grand quartier général.
Biirkem, 10 décembre 1832.
Mon cher et très honoré père,
Je viens de monter ma troisième garde à la tranchée tout aussi heureusement que les deux premières. Notre ambulance, établie dans la sacrislie même de l'église Saint-Laurent, est en parfaite sûreté maintenant. Le service de cette ambulance n'est autre que d'appliquer des appareils provisoires à toutes les blessures, quelque graves qu'elles soient, de là le transport des blfssés se fait immédiatement sur Beikem, où nous pratiquons toutes les opérations. Jusqu'à présent, nous avons eu près de deux cents blessés et pourtant les véritables travaux du ïiège commencent à peine, les plus graves blessés évacués sur Anvers s nt sous la direction chirurgicale aussi bien qu'administrative des Belges. Je n'ajoute aucune réflexion sur cette mesure au moins fort inconvenante. Ainsi toutes les opérations consécutives doivent être pratiquées par eux ! Je regrette de n'avoir pas un peu de temps pour les détails. J ait fait aujourd'hui une troisième amputati m de jambe : c'était à un brave canonnier qui n'avait cependant con^^enti à se laisser opérer que par moi. Le nombre de nos amputés s'élève à quinze déjà; plusieurs membres ont été arrachés par le boulet ; beaucoup de blessures sont fort graves surtout les plaies de tête, presque toutes les plaies de l'abdomen ont été moi telles ; j'ai vu plu
sieurs cas alTienx déventrniion. Le courage de nos Français excite l'admiralion, les artilleurs et mineurs ont au'ant de sang-froid en présence de leurs blessures que sous le feu meurtrier d>^s Hollandais. L'exc-llenl M. Zinck (1) est venu s'installer à Berkem, il s'abstient jusqu à présent de faire des opérations pour nous laisser agir et nous dii-ig^r par ses conseils pleins de bienveillance ou plutôt il nous aide, il se fait presque élève et liouve encore moyen de nous égayer à intervalle par sa bonne humeur. M. Forget opère 1res bien, mais quelquefoi-; avec trop de précipitation; il a aus«i une activité très essfntielle en chirurgie", mais qui effarouche presque tous nos sous-aides. Que de dé'ails encore je voudrais l'indiquer seulement, mais le temps m'apparîient si pou main'enant qu'en vérité je dois ajourner mes longues causeries. Je désire un avis sur ce qui peut l'intéresser davantage, afin d'y consacrer spécialement les pages que je pouirai t'écrire.
Je te remercie bien de ta dernière petite lettre sur les intrigues scientifiques que tu as sous les yeu^, mais jereu'rette bien de ne pa> voir Clôt Bey.
Adieu, mon cher et honoré père, je te prie de redire à ma bonne mère et à ma sœur l'expre.'sion de ma tendresse.
Ton fils 1res re«pec'ueux et affectionné.
P. -S. — Pasqui-'r et Fririon vont toujours bien. C'est en dînant à huit heures que j'ai griffonné cette lettre.
Ma bonne mère,
Mes pénibles occupations me laissent heureusement quelques intervalles de repos dont jp profil^ pour te donner encore de mes nouvelles. Si je pouvais parvenir à calmer tout à fait tes inquiétudes, je ne compterais plus pour rien la fatij^ue. Nous avons eu aujourd'hui nions de blessés, et moi ainsi plus de temps pour penser à loi. Sois sûre que je connais assez non seulement le danger, mais la prudence pour ne pas m'y exposer tant que mon devoir ne me le commande pas. Mon poste
(I) Chirurgien en chef du corps espéditiounairo.
est aux ambulances du quarlier général ou de la tranchée, et nulle pari ailleurs tant que je n'en aurai pas l'ordre. Et d aileurs je suis bien loin d'avoir le temps d'être curieux ; j'ai soin de suivre tjs tendres conseils pour ma nourriture, mes vêtements, etc., etc. J'ai fait provisim de chocolat pour m'aider à attendre les heures souvent bien tardives des repas.
J'ai encore reçu la bonne lollre, nia bien tendre mère, dans le moment de mes pénibles travaux ; elle est venue comme une étoile favorite, m'apporler un peu de bonheur et soutenir mes forces. Rassure-loi, je t'en prie, sur ma position ; je suis à l'abri du danger; j'ai bon courage, bonne santé et bon espoir de revenir bientôt. Les batteries de brèche ont commencé leur eftet aujourd'hui, et si le temps est favorable, on pourra effectuer dans trois jouis le passage du fossé, à moins que le général Chassé ne se rende alors, comme beanroup de monde s'y attend ; le nombre de nos pauvres blessés réclame toujours presque tous mes instants, aussi ai-je adopté l'habitude d'écrire pendant que le dîner se prépare ou s'achève ; de celte manière, je parviens, bonne mère, à le donner exactement de mes nou velles et à calmer les inquiétudes que je comprends si bien. Ce que tu me dis, ma Mm chère maman, de l'elTet de ma lettre sur mon père au sujet de mon petit logement, me chagrine et me préoccupe, parce que je prévuis bien qu'il ne me tiendra pas quitte de son idée fixe, mais je saurai peut-être lui démontrer que je d us plus encore tenir à ma nouvelle position. Je te remercie bien, ma bonne mère, d'avoir soutenu ma défense avec notre Isaure, qui me donne encore dans celle circonstance une preuve de sa tendresse. Aussi je lui prouverai toute la mienne quand l'occasion s'en présentera. La question que tu me fais au sujet de B... est bien délicate pour que je puisse y répondre avec certitude. J'espère discerner le vrai à mon retour. Je joins mes Vœux aux liens pour que ce soit bientôt.
Adieu, ma bien tendre mère, je ne sépare pas ma bonne sœur dans mes embrassements et dans mon souvenir.
Ton fils bien respectueux et affectionné.
P.-S. — Tu connais tous ceux qui m'aiment ; rappelle-m li, bonne mère, à leur souvenir. J'ai écrit plusieurs lettres à
mon pftre, qui ne me répond pas; il devrait être content de mes efTots à bien faire mon devoir et à mériter son nom. Berc.kem, 21 décembre 1832.
Anvers, 26 décembre 1832.
Ma bien bonne mère,
Nous approchons de plus en plus du jour du départ, mais il n'est pas encore fixé définitivement, parce qu'on n'aura que ce soir la réponse du roi de Hollande au sujet de la reddition des deux forts. Demain donc, je pourrai peut-être savoir le jour de mon arrivée à Paris ; je ne pourrai cependant pas faire la route sans m'airêterun jour à Bruxelles et un jour à Valenciennes.
Je viens de passer vingt-quatre heures à Anvers, en plus grande partie à l'hôpilal auprès de nos blessés. Ils ont eu la visite des princes, qui leur ont témoigné le plus vif intérêt, et à nnuSjCliirur^iens, beaucoup de compliments sur notre zèle et sur les heureux résultats que nous avons obtenus. Ainsi, bonne mère, t- s inquiétudes ont cessé et bientôt tu retrouveras ton Polyit* qui t'aime toujours et qui pendant sa longue absence n'a pas été (àstrait de ton souvenir, même par le bruit du canon.
Adieu, mabiet: b'inne mère, ce n'est pas encore ma dernière lettre à toi. Mille tendresses à notre Isaure.
Ton fils bien respectueux et affectionné,
H. Larrky.
» Bruxelles, 30 décembre 1832,
Ma bonne mère,
Ce n'est pas encore moi qui reviens, c'est seulement une lettre de faire-part que je l'envoie. Je suis à Bruxelles depuis vin{;;t-quatre heures pour y diriger une évacuation de blessés, ains. que ji; l'ai écrit à mon père. Je ne crois pas rester dans ce;te ville plus de trois ou qiialre jours, parce que h; quartier générai Vil rentrer en Fr.ince, demain ou après, et doit attendre à Lille ou à Valenciennes l'arrivée du roi. Il faudra bien que je
m'y rende aussi, car on nous a recommandé expressément d& ne pas retourner à Paris avant cette époque, qui paraît fixée au 8 janvier. Il est question d'une grande revue pour la distribution des croix ; aussi, ma bonne mère, me voilà privé du bonheur de te revoir aussitôt que je l'espérais ; j'avais même arrangé dans mes espérances, le revoir du premier de l'an, mais il sera passé, mallieureusemenl Ce sera la première foisque je ne serai pas en famille ce jour-là; j'en aurai du regret, mais tant d'autres jours solennels se sont passés pour nous et entre nous dans la tristesse, qu'il me reste un vœu de plus à faire pour celui-ci, c'est qu'il se passe gaiement et heureusement loin de moi. Et si ma lettre arrive à point, elle sera encore rangée, j'en suis sur, à côté des bonnes étrennes ; par exemple, entre les pralines et les marrons glacés. Pendant ce temps-là, on parlera bien de Polyte, et il sera content; mais lui que fait-il ?
Le 23 septembre 1832, H. Larrey était nommé aide-major de 2° classe, pour être attaché au service des blessés de l'hôpital du Gros-Caillou. Cette même année, il se trouva en présence d'une épidémie cholérique, la première qui ait assailli notre pays d'une manière assez grave, pour laisser de tristes souvenirs dans un grand nombre de localités. Son père, qui voulait le mettre en présence de toutes les éventualités que peut rencontrer le médecin mihtaire, le fit désigner pour les salles de cholériques ; puis quand on forma une ambulance pour les victimes de l'épidémie, il lui donna ce poste périlleux, ce qui permit au jeune homme de montrer que le courage et le dévouement étaient autant que la science héréditaires dans sa famille.
H. Larrey fut proposé, une seconde fois, pour la
iKMX-mi'i'di.vTi: i.\iti!i;v (1808-1895)
LE BARON LARREY 4t
Légion d'honneur ; si le maréchal Soult cette foi& encore le trouva trop jeune, il restait, au vaillant chirurgien, la légitime satisfaction d'avoir accompli tout son devoir.
Dans le courant de cette année, H. Larrey fut reçu docteur en médecine par la Faculté de Paris, après avoir brillamment soutenu sa Thèse sur l'appareil inamovible elles pansements rares dans les fracture» compliquées.
Il faut se rendre compte de l'état de la chirurgie d'alors, pour comprendre non seulement l'opportunité, mais encore l'importance de cette thèse inaugurale. En 1832, le traitement des fractures des membres était encore très imparfait et lorsque ces fractures étaient compliquées de plaie, l'imperfection des moyens de traitement leur donnait une gravité très grande. Avec cela, les théories médicales, en faveur depuis le milieu du siècle précédent, avaient, dans la crainte de la production de l'inflammation, fait adopter les modes de pansement dans lesquels les émollients et le cérat de Galien prédominaient, de sorte que les mouvements, imprimés incessamment aux fragments osseux joints aux topiques qui favorisaient la suppuration des plaies, ouvraient, à cha jue instant, la porte à des accidents plus ou moins graves, souvent funestes soit pour la conservation du membre blessé, soit pour la vie du malade lui-même. Avec son intuition admirable des indications à remplir cliniquemcnl pour éviter ces compli-
cations redoutables des fractures, D. Larrey n'hcsila pas, lors de la campagne d'Egypte, à adopter, après l'avoir régularisé, le mode de contention des fractures qu'il vit employer par les Arabes et il imagina son éloupade qui fut le point de départ des bandages inamovibles, c'est-à-dire qui produisit une véritable révolution dans le traitement des fractures.
Outre yéfoupade, il employa volontiers les pansements des plaies avec des cérats résineux ou mieux encore des imbibitions vineuses et proclama enfin l'influence des pansements très espacés, ce qui fut une autre révolution non moins heureuse, car sa pratique devint le point de départ des méthodes d'occlusion des plaies, des pansements à l'alcool.
Sans doute aujourd'hui que nous avons présent à l'esprit le fameux pansement ouaté d'Alphonse Guérin et surtout que les admirables découvertes de Pasteur ont ouvert à la chirurgie de merveilleux horizons, nous sommes portés à considérer les procédés de D. Larrey comme très imparfaifs. Mais, si on élève son esprit plus haut que le terre-à-terre de l'énumération des diverses méthodes, si on examine la question au point de vue philosophique, si on recherche, en un mot, la filiation des idées et les raisonnements qui ont abouti aux vastes connaissances que la chirurgie actuelle possède, Dominique et llippolyte Larrey nous apparaissent aussitôt comme tenant une belle place parmi les précurseurs de Guérin et de Pasteur. Ils ont largement
concouru à leur préparer les voies et, à ce titre, nous devons, à leur mémoire, une part du tribut de profonde reconnaissance que méritent leurs célèbres contemporains. Comme eux, ils sont des bienfaiteurs de l'humanité.
En 1834, D. Larrey, continuant à donner à son fils de ces grandes leçons de philosophie et de morale qu'il n'avait cessé de lui prodiguer, lui fit faire un voyage qui laissa, dans son âme, les plus touchants et les plus précieux souvenirs. Ils visitèrent le midi de la France et les grandes villes de l'Italie, De niônie qu'en France, son objectif était surtout de lui montrer en détail le pays de Bigorre d'oîi les Larrey sont orig naires ; de même, en Italie, cet objectif était Rome pour y rendre visite à la mère de l'Empereur, pour laquelle le chirurgien de la Grande Armée avait toujours eu la plus grande affection, et le jeune IIif>polyteun véritable culte (I).
On trouve dans ses carnets le récit de ce voyage.
Terminons ce chapitre par deux intéressantes lettres à sa sœur.
(1) Un jour, un do ses collègues de l'Institut, Chacornac, qui venait de d(''couvrir une petite planète ifiiiorée jusque-là s'entretenait avfc le harou Larrey de cette trouvaille astronomique.
— Comment la nommez-vous ? lui demanda celui-ci.
— Mais je ne ?ais pas encore.
— Alors, je vous en prie, appelez-là Letizia.
— Eli bien! soit, mon cher collègue, c'est pour vous faire plaisir.
El voilà comment dans la carte du ciel, figure aujourd'liui, soU'» le nnnuVo 3'.*, une modeste planète qui porte le nom de la mère <lu grand Napol/'on.
Lille, 25 février 183<).
.\e sois plus fâchée contre moi, ma bonne Isaure, ni jalouse de mes amis, je viens à toi cette fois-ci, à toi seule et presque sans papa ni maman, mais je l'avoue qu'en leur écrivant je cr.iya's bien ne pas te séparer dans mon souvenir, ni dans mes premières lettres, quoique leur adresse ne fût pas à loi. Quant à mes amis, c'était par cela même fort différent, il n'y avait plus pour eux les alfeciions de la famille, malgré notre intimité, mais à cause aussi de cette intimité, et j'attendais d'eux des détails de causerie à l'aide et au large, comme on s'écrit entre garçons.
Je voudrais trouver dans mon existence lilloise, une varialion dont je serais bien heureux pour te li traduire ensuite sous forme d'épitre. Mais chaque jour ici se ressemble pour moi à peu de choses près, les nouveautés sont rares en tout, la politique même incertitude malgré les débats de la chanibre belge. Il est probable cependant que la paix s'en suivra, c'est ici comme à Paris l'opinion générale, et les prochaines élections décideront de cette grave affaire. En littérature, sciences, beaux-arts, néant; la gent lilloise est totalement étrangère à ces richesses de l'esprit ou du talent, parce qu'elles n'ont pas cours dans le commerce et ne valent pas des bons sur le trésor, mais en fait de nouvelles intimes il en est une que j'ai à te donner, chère Isaure, et que tu avais pressentie par la renommée sans doute. Oui, j'ai fait connaissance la plus amicale avec les admirables élèves de M. Adrien f>éonard qui est bien elTectivement le très propre frère de mon excellent hôte. Tu sais peut-être déjà beaucoup sur les talents de société de ces deux jeunes chasseurs, mais si je te disais tout ce que j'en ai vu moi-même, de mes yeux vu, ce qui s'appelle vu, j'ab-orberais pour eux une heure de narration épistolaire. J'ai été d ms l'admiration la plus ébahie, la plus hébétée, la plus humiliante, pour l'homme en général, et pour moi en partiticulier qui ne sais pas aussi bien qu'eux faire des calculs d'arithmétique, jouer aux cartes et au domino et encore moins
faire des tours dignes du talent de M. Comte, sans parler des tours de vollige et des exercices qui exigent absolument une locomotion quadrupède, au service d'une intelligence humaine, c'est sans contredit pour moi, la chose la plus curieuse que j'aurai observée à l'armée d'observation, et sérieusement je n'ai rien vu de plus intéressant depuis la merveille du daguerréotype.
Mais à propos de réception, je l'ai dit, chère Isaure, pourquoi je n'avais pas encore profilé des lettres que M"^ B... avait bien voulu me procurer. J'en ai cependant hasardé une, ainsi que je te lavais dit encore, je me suis présenté, lettre en main chez M. Bonte-Pollei, le plus considérable de mes trois négociants à connaître; il a bien voulu m'offrir de... m'asseoir et de me donner... lous les n:nseignemf:nls qui seraient en son pouvoir ou dont j'aurais besoin. Je lui ai otiert en remerciement mes salutions et mes adieux. Quant aux deux autres lettres, tu penses bien que je ne les hasarderai pas, même pas chez M. Dubus, Huzards qui ne m'auiont seivi qu'à ce mauvais jeu de mots. Je n'en rtmercie pas nioms de rechef M"' B..., mais je te prie, mon amie, de ne lui parler que de mes remerciements. Voilà un exemple du type commerçant du bienheureux pays que j'ai le bonheur d'habiter. Si j'étais marchand épicier en gros ou approchant, j'aurais ici une existence toute de délices et de haute considération auprès de ces genslà. L'un d'eux (un notable de son espèce) demandait un jour : Combien gagne un colonel du génie . Mais, de huit à dix mille francs, lui répondit-on. Bah! ce n'est que cela, alors un colonel du génie, ne vaut pas tant que mon premier commis auquel je donne douze mille francs... Ouf! qu'en dis-tu, chère Isaure? N'est-ce pas abrutissant à devenir tout à coup baril d'huile ou pain de sucre ? et une âme aussi naïve que bien intentionnée, osait me conseiller dernièrement de chercher une épouse, une compagne au sein de l'une de ces familles bien pensantes. 0 stujiidité! on a raison de dire que l'on s'instruit toujours en voyageant. Ce qui fait que je voudrais en venir à revenir. Mais jusque-là, chère sœur, je suivrai les conseils de patience, parce que, Dieu merci, je ne suis pas
au dépourvu de passe-temps utile. Je penserai bien, comme toujours, à ma bonne mère que nous aimons lant^ ainsi qu'à mon père et à toi, sœur amie, pour vous retrouver bienlôt j'espère dans nos causeries de famille en compagnie quelquefois d'un ou deux amis, de ma petite Lucie et de la Gerboise.
Adieu, bonne santé à tous, et surtout à notre mère chérie que j'embrasse tendrement.
Ton frère et meilleur ami.
Paris, 10 août 1830.
Ma chère Isaure,
J'ai vu hier M. Cochin, qui se propose d'aller demain dimanche vous faire la visite quil désire depuis longtemps, ses deux fils l'accompagneront sans doute, mais il y a quelque crainte de vous déranger, malgié mes assurances envers lui du contraire. Mon père ajourne à l'autre dimanche notre visite d'adieu, à moins que vous ne veniez à Paris vous-mêmes, bonne mère et bonne sœur, mardi ou mercredi, pour la saint Napoléon ; il a presque promis à son abbé Chatel voire présence à la messe annuelle et il m'a bien recommandé de t'en écrire particulièrement afin de t'engager à venir. Un mot donc, chère Isaure, pour réponse. Nous avons vu pendant quelques instants seulement M. Martin, qui n'a pu nous donner des nouvelles de G. B., mais un aulre, le saint Bulard, que tu connais bien, a publié sur la peste un ouvrage dans lequel il qualifie G. B. d'une qianière outrageanle, on dirait que cet homme-là s'est inoculé la peste au moral et que la peste a pris racine en lui. Je n'en finirais pas si à ce titre j'ajoutais tous ceux dont il se qualifie lui-même en tète de son titre. Un seul du reste les résume tous, c'est que le dit Bulard est décoré du... Nichan Ifitikar enrichi de brillants. 0 Nichan Ifitikar, j'ai bieu écrit l'orthographe decetle d'coration-là pour m'en souvenir (i).
Mais j'aime mieux finir par une pensée du cœur le plus reconnaissant qui soit sur cette terre d'ingrats. M. de Gam-
(1) Le baron H. Larrey compta plus tard parmi les nombreuses décorations dont il fut honoré par les souverains étrangers la plaque de grand Officier de cet ordre.
pagne vient d'envoyer à mon père et à moi un service de linge tout imprimé des citations des plus honorables de la vie de mon père, avec son portrait au milieu de chaque pièce. C'est un hommage si bien compris qu'il en a été profondément ému et moi aussi, je t'assure.
Je (inis à regret ma petite lettre, chère Isaure.pour la porter moi-même à la voiture et je t'embrasse pour adieu ainsi que notre bonne mère, qui a dû recevoir il y a deux jours ma première missive par le retour du jeune malade, ton protégé.
Bien à loi, sœur et amie.
Le baron Larrey père avait eu la passion de l'enseignement : à peine rentré de ses campagnes, il reprenait au Val-de-Grâce ses leçons de chirurgie et de médecine opératoire ; au début de chaque campagne, il ouvrait des cours d'instruction pratique pour les jeunes chirurgiens de la garde et de l'armée; professait ensuite dans les hôpitaux où les blessés étaient soignés, et jusque sur le champ de bataille ; son fils avait ainsi la tradition de l'enseignement et la suivit pendant plus de vingt-cinq ans avec autant de goût que de distinction,, par l'étendue et la solidité de son savoir jointes à une élocution élégante et facile.
A peine sorti du Val-de-Grâce, il se prépara à l'agrégation ; au premier concours (1835), il fut nommé professeur agrégé.
La chaire de pathologie chirurgicale à l'école du
Val-de-Grâce, étant devenue vacante dans les derniers mois de 1840, un concours futouvert en janvier 1841. Larrey fut nommé professeur le 21 janvier, à l'unanimité des suffrages, à la chaire de clinique.
Ce fut à cette occasion que le maréchal Soult, ministre de la guerre, voulut bien adresser au baron Larrey la lettre suivante, qui associe si honorablement le succès du fils à la gloire du père :
Monsieur le baron,
J'ai voulu vous féliciter du succès qu'a obtenu monsieur votre fils dans le brillant concours public à la suite duquel je l'ai nommé dans son grade de chirurgien aide-major, professeur de pathologie chirurgicale à 1 hôpital de perfectionnement.
Heureux de sanctionner une désignation faite par le jury à l'unanimité des suffrages, je m'associe avec une vive satisfaction aux sentiments que doit vous inspirer le succès d'un fils qui promet, en marchant survos traces, de soutenir dignement rillustralion d'un nom cher à la science ainsi qu'à la chirurgie militaire.
Recevez, etc., etc.
Maréchal, duc de Dalmatie.
Ce cours de pathologie externe eut, dès le premier jour, un grand succès. Préparé avec une méthode parfaite, exposé avec une pureté de style irréprochable, il fut recueilli par quelques élèves qui l'ont conservé comme un vade mecum inséparable de leur pratique pendant leur carrière militaire.
La publicité par l'impression a manqué seule à ce Cours, pour qu'il devint classique comme ceux de Velpeau, de Vidal de Cassis et de Nélaton ; car avec
sa méthode sûre et large, son style sobre et élégant, son érudition non moins intéressante que judicieuse, il eût réuni toutes les chances de succès.
La clinique chirurgicale était plus encore que l'exposé didactique de la pathologie externe dans les aptitudes de l'esprit de H. Larrey. Aussi, c'est dans cette chaire, soit à l'hôpital de la Faculté, soit à l'école d'application du service de santé militaire, qu'il a brillé pendant de longues années. Clinicien, il avait Famour du diagnostic précis et rigoureux. Avant de prendre une détermination et « pénétré de l'influence pernicieuse que peut exercer sur les élèves une autorité scientifique non contestée, doublée d'une haute autorité hiérarchique, il s'attachait à bien montrer, à ceux qui écoutaient ses leçons, comment il faut procéder avec ordre, méthode, patience, lenteur même au besoin; comment il faut préférer, dans les cas ordinaires, les règles consacrées par l'expérience aux procédés douteux des téméraires, et, lorsqu'il jugeait nécessaire, pour le bien de son malade, de recourir à des moyens aléatoires, il faisait remarquer à son auditoire les raisons impérieuses qui l'avaient décidé et le luxe des mesures de précaution dont il s'entourait pour répondre avant tout et par dessus tout au précepte si sage et si humain de : jirimo non nocere » (1),
Ses leçons, toujours soigneusement préparées,
(I) Discours (lu rnéiJecin pr'ucipal Delorme, professeur à l'Ecole d'application du Vul-de-Gràce.
Le Uako.n Lahiuiy. — 4.
restaient gravées dans l'esprit des élèves, parce que, remplies d'enseignements, d'aperçus originaux, elles ne rappelaient en rien les vaines dissertations de remplissage et soutenaient toujours l'atlention des auditeurs.
Le professeur présentait les faits dans un langage châtié; sa parole, mesurée, trouvait naturellement des expressions parfois imagées, toujours heureuses et topiques : s'exprimant sans ostentation et sans prétendre à l'élonnement des auditeurs, il leur laissait la notion précise de ce qu'il avait voulu leur faire saisir sans avoir embarrassé son exposition de longueurs inutiles.
Le 16 novembre 1841, Larrey fut nommé aidemajor de 1" classe. Il continua à être affecté au service de l'hôpital du Gros-Caillou, oîi on lui avait confié depuis longtemps déjà une salle de chirurgie dans laquelle il faisait preuve de la sûreté de diagnostic et de l'habileté opératoire dont son père avait donné de si remarquables exemples.
Le 16 février 1842, il fut nommé chirurgienmajor de 2" classe. A priori on est assez volontiers porté à penser que portant un nom illustre et appuyé par la grande influence de son père, Larrey devait avoir une carrière militaire facile et brillante et l'emporter sans peine sur ses camarades ; rien pourtant n'est moins exact. Nous avons vu déjà que, loin de lui servir, le nom de son père ne fut pas étranger à l'insuccès de ses propositions pour la
Légion d'honneur. En octobre 1832, la place de rédacteur des mémoires de médecine militaire étant devenue vacante, il fut proposé pour cet emploi en première ligne, par le Conseil de Santé des armées au ministre de la guerre. Ce fut encore un officier de santé plus jeune d'âge et de grade qui l'obtint.
Au cours de cette même année 1842, Tlippolyte Larrey accompagna son père dans une inspection médicale du midi de la France et en Algérie ; c'est au retour qu'il éprouva les deux plus grandes douleurs de sa vie : la mort de son père et de sa mère (1).
Il ramena à Paris le corps de son père, à qui l'on fit des funérailles dignes de sa vie glorieuse.
Il aurait voulu que son corps fut inhumé aux Invalides, au milieu de ses compagnons d'armes, de ces hommes de guerre auxquels le baron Larrey avait prodigué ses soins sur tous les champs de bataille de 1792 à 1815, et près desquels il avait, en qualité de chirurgien en chef de l'IIùlel des Invalides, passé les dernières années de celte activité chirurgicale qui avait rendu son nom si universelle-
(4) Non» trouverons plus loin le récit de ce triste événement; ainsi que quelques lettres à sa sœur qui uionlreut toute l'étendue de son afilicliuo.
ment célèbre et respecté ; mais le maréchal Soult était encore minisire de la guerre, et sa demande fut repoussée.
La ville de Paris lui accorda une concession à perpétuité au cimetièFC du Père-Lachaise. C'est dans ce tombeau que son fils est allé le rejoindre le 18 octobre 1895.
H. Larrey alla pleurer sur la tombe de sa mère dans le petit cimetière de Bièvres, aussitôt qu'il eut rendu les derniers devoirs à son père ; et, pendant de longs mois, il s'abîma dans sa douleur, cherchant dans le travail ce soulagement que l'étude seule peut donner aux grandes peines de l'àme.
Le 13 mars 1845, il fut nommé chirurgien-major de 1*^' classe, conservant son posle de chirurgien traitant au Gros-Caillou, et celui de professeur de pathologie chirurgicale à l'Ecole du Val-de-Grâce.
Celte même année, il fut enfin fait chevalier de la Légion d'honneur. Il comptait à cette époque dixsept ans de services militaires.
La plupart de ses camarades de promotion avaient été décorés depuis longtemps ainsi que nombre d'officiers de santé militaire, plus jeunes et comptant moins de titres que lui : son père, qui avait été fait par l'Empereur Commandant de l'ordre de la Légion d'honneur sur le champ de bataille d'Eylau, n'a pas eu la joie de lui voir conférer celle Etoile des Braves à laquelle il attachait personnellement une si haute valeur!
Le mauvais vouloir du maréchal Soult persistait, •et il n'avait fallu rien moins que la double proposition simultanée de ses chefs hiérarchiques et du doyen de la Faculté de médecine pour triompher de cette malveillance.
Si le ministre de la guerre avait fermé obstinément les yeux sur les mérites de H. Larrey, le monde savant, au contraire, savait les apprécier. Aussi, en 1849, à la création de la Société de chirurgie, fut-il un de ses membres fondateurs.
Ici se place, au point de vue chronologique, une petite anecdote, grande par ses conséquences, dont nous ne parlerions pas s'il ne s'était agi de l'existence d'un homme qui, vingt et quelques années plus tard, mérita le nom de « Libérateur du territoire ».
C'était au commencement de décembre 1849. L'auteur de V Histoire du Consulat et de l'Empire, se trouvant à la buvette de l'Assemblée, avala une arête d'alose qui lui resta dans la gorge, produisant une suffocation dangereuse et s'enfonçant dans les chairs. Le célèbre orateur présentait les signes de la strangulation, lorsque l'on courut chercher le baron Larrey qui, fort heureusement, habitait le voisinage. En quelques secondes, l'habile opérateur débarrassa M. Thiers du corps étranger qui avait failli lui coûter la vie.
Nous n'insistons pas autrement sur les consé- 4juences qu'aurait pu avoir la mort du futur j)rési-
dent de la troisième république ; ajoutons seulement que M. Thiers, dans sa reconnaissance, fit hommage à son sauveur de la collection de ses œuvres.
En 1850, l'Académie élut Larrey dans sa section de pathologie chirurgicale à une majorité très flatteuse.
Il venait, quelques mois auparavant (25 novembre 1849), d'être nommé médecin principal de 2° classe.
H. Larrey avait conçu le projet de faire élever une statue à la mémoire de son père. Le ministère de la guerre consentit à en prendre l'initiative ; une souscription nationale couvrit les frais du monument confié au sculpteur David d'Angers, et, le 8 août 1850, il eut enfin la grande joie de voir élever cette statue dans la cour d'honneur du Valde-Grâce.
La cérémonie fut des plus imposantes. En présence des autorités militaires et civiles et des députations de tous les corps savants, le général Petit,, au nom de l'armée, Bégin, au nom du Conseil de Santé des armées. Roux, au nom de l'Académie des sciences, Dubois d'Amiens, au nom de l'Académie de médecine, Jomard, au nom de l'Institut d'Egypte, Depaul, au nom de la Société médicale d'émulation et Baudens, au nom du Val-de-Grâce, adressèrent leur hommage à la mémoire de l'illustre chirurgien.
Lorsque, après le coup d'État, Louis-Napoléon,, président de la République, organisa sa maison
militaire, il nomma le baron H. Larrey son chirurgien ordinaire. C'est à celte date que David d'Angers hostile aux idées napoléoniennes fut arrêté et enfermé dans le donjon de Vincennes, Larrey obtint qu'on le transférât à la Conciergerie où le régime des prisonniers était moins sévère. Louis- Napoléon lui offrit sa liberté s'il voulait faire acte d'adhésion au nouvel ordre de choses : David refusa; cependant le Président de la République, cédant aux instances du baron Larrey, fit conduire David à la frontière de Belgique : ce fut encore à la même intervention que David dût aussitôt que l'apaisement des passions politiques le permit, la cessation de son exil.
Le 7 avril 1832, IL Larrey, promu médecin principal de 1'" classe, grade correspondant à celui de colonel, continua à professer la palhologie chirurgicale à l'école d'application du Val-de-Gràce. Nommé en môme temps sous-directeur de celte école et médecin en chef du premier hôpital militaire de France, il remplit ces diverses fonctions jusqu'au 1.3 janvier 1858, date de sa promotion, au grade de Médecin-Inspecteur.
Dans cette année 18.52, élu j)résident de la Société de chirurgie, il dirigea les travaux de cette brillante assemblée avec un tact et une autorité qui laissèrent les meilleurs souvenirs dans l'esprit de ses collègues.
En IHiJOy IL Larrey éprouva la dernière grande
douleur que les malheurs de la vie de famille lui réservaient; sa sœur Isaure s'éteignit après une longue et douloureusd maladie. Celte morl, prévue depuis longtemps fut néanmoins un grand déchirement pour son cœur, car depuis son enfance Isaure l'avait entouré de tant de soins et d'affection qu'il s'était habitué à la regarder comme une seconde mère. M"' Perier fut inhumée à Bièvres, dans le tombeau où reposait sa mère.
En 1857, H. Larrey fut envoyé au camp de Châlons comme chef du service de santé de la garde impériale. Il traita, avec une incontestable autorité dans un rapport remarquable, la question de l'hygiène des camps.
Au camp de Chàlons, il profita de ses fréquents contacts avec l'Empereur pour lui parler de la situation faite par les règlements aux médecins de l'armée. D'une voix autorisée par son nom, son grade et son passé, il exposa au chef de l'Etat ses vues sur l'organisation sanitaire. Sur l'ordre de l'Empereur, des études furent commencées, des commissions se réunirent ; mais l'Intendance militaire ne voulant pas consentir à laisser amoindrir ses attributions, parvint à stériliser les efforts, et les choses restèrent dans le statu quo.
Le 13 janvier 1858, le baron Larrey fut promu médecin-inspecteur, grade correspondant à celui de général de brigade. Cette promotion l'obligeait à cesser ses fonctions de médecin en chef du Val-
de-Grâce, pour faire partie du Conseil de Santé des armées.
Toujours désireux d'être utile à ceux qui recouraient à son inépuisable bonté, Larrey s'occupa, dès le début de cette année, de l'érection d'une statue au, général Daumesnil, l'héroïque défenseur du donjon de Vincennes. Employant son crédit à la réussite de cette généreuse pensée, multipliant ses démarches, écrivant même à l'Empereur pour tâcher de l'y intéresser, il ne devait aboutir que plus tard, alors que l'Empereur et la plupart des personnages, sollicités au début, avaient non seulement disparu de la scène politique, mais de ce monde.
Le baron Larrey succéda en 1868 au vénérable Inspecteur Maillot dans la Présidence du Conseil de Santé des armées, qui connaît de toutes les questions intéressant l'hygiène des troupes, le traitement des maladies ou des blessures, l'organisation du service, des pensions de retraite, des gratifications renouvelables , magistrature scientifique qui impose à ses membres l'obligation de juger avec une entière indépendance, en tenant dans une juste balance les intérêts des personnes, ceux du Trésor, et en restant étrangers à toute considération autre que le sentiment de leurs devoirs et la dignité de leur profession. On sent combien dans dé telles fonctions l'équité, la science, la bienveillance et la droiture du baron Larrey ont su se rendre utiles.
Le 14 juin 1838, H. Larrey fut nommé membre lUi Conseil d'hygiène et de salubrité de la Seine, comme délégué du ministre de la guerre, en remplacement de Bégin. Au commencement de l'année 1895, le baron Larrey ayant déjà éprouvé les atteintes de la cruelle maladie qui l'a emporté ne voulut point, dans sa délicatesse, continuer à occuper des fonctions auxquelles il ne pouvait donner l'activité dont il avait toujours fait preuve : il écrivit donc au Président du Conseil d'hygiène pour se démettre de ses fonctions : à la lecture de cette lettre, le Conseil protesta par acclamation contre le départ volontaire du Doyen vénéré dont la présence était pour lui si honorable après lui avoir été si longtemps utile ; il fallut toute l'insistance empressée et affectueuse de son Président et de la délégation qui l'accompagnait pour vaincre le sentiment qui avait porté le baron Larrey à se séparer bien à regret de ses éminents collègues.
La même année, 1858, chargé de l'inspection médicale de l'Algérie et de la garnison française à Rome, ayant fait déjà ce voyage deux fois avec son père, en 1834 et 1842, il revit avec la plus poignante émotion les lieux où il avait été admis en présence de M""' Mère et oii il avait donné les derniers soins à l'illustre chirurgien de la Grande-Armée agonisant. Il attacha dans ce premier rapport d'inspection une grande importance, à l'amélioration de l'hygiène des hôpitaux et des corps de troupe. Ce rapport fit une
vive impression sur l'esprit du ministre de la guerre et plusieurs modifications avantageuses furent immédiatement adoptées.
En t8o9, Larrey fonda un asile-école dans la maison de Baudéan, berceau de sa famille. Un mot à ce sujet.
Dans son testament à Sainte-Hélène, Napoléon légua une somme de cent mille francs à Dominique Larrey en l'appelant Yhonune h plus vertueux de son siècle. Ce legs, témoignage de l'affection, de l'admiration que l'Empereur professait pour l'illustre chirurgien et le vaillant compagnon de toutes ses campagnes, ne put alors être délivré en entier. La fortune personnelle de l'Empereur avait été tellement amoindrie, qu'on ne put donner à D. Larrey que quarante cinq mille francs. Napoléon III eut à cœur d'acquitter le legs de son Oncle, et préleva sur sa cassette les cinquante-cinq mille francs nécessaires à ce complet eiïet.
Dans son désintéressement et sa constante préoccupation d'honorer la mémoire de son père, le baron H. Larrey résolut d'employer cet argent à une bonne œuvre qui perpétuât son souvenir.
La petite maison de Baudéan dans laquelle son père était né avait été vendue au décès de sa grandmère; le Baron la racheta pour en faire un asileécole, donnant à la commune de Baudéan, le mobilier nécessaire au fonctionnement de l'établissement,, que dirigèrent trois religieuses. Il alloua en plus
une rente perpétuelle de cinq cents francs pour couvrir les frais d'entretien.
Citons à ce sujet, un des nombreux cas de sa généreuse bonté :
Étant député de Bagnères, le baron y passait chaque année un court séjour, et ne manquait jamais de pousser jusqu'à Beaudéan pour visiter l'école qu'il y avait fondée. A cette occasion, il apportait toujours des sacs de dragées qu'il se plaisait à distribuer aux élèves.
C'était sa grande joie de voir ces mains enfantines tendues vers lui et d'entendre ces jeunes voix lui crier : « A moi, monsieur le baron, à moi ! » Et ces mains, il les remplissait toutes.
A l'une de ces visites, il remarqua qu'une fillette •de sept ans ne lui tendait qu'une seule main.
— Et l'autre? lui dit-il. Je veux remplir les deux.
Alors tristement elle éleva le poignet qu'elle tenait caché et lui montra sa main mutilée par une affreuse brûlure.
Vivement ému par la situation de cette petite infortunée, le baron s'intéressa à l'enfant disgraciée, la recommanda chaudement à l'attention et à labienveillance des religieuses, lui fit faire une main articulée et deux fois par an ne manqua pas, jusqu'à la fin de sa vie, de lui envoyer des secours. A son lit de mort, il se souvint de sa protégée, et sa filleule, M"" Juliette Dodu fut chargée de donner à la pauvre infirme, une pièce de terre, le champ de Campan,
LE BABON LARBEY Qf
vraie fortune pour la jeune paysanne, qui devra au baron Larrey la subsistance de ses derniers jours.
Lorsqu'éclata la guerre d'Italie, en 18o9, Larrey fut nommé médecin en chef de l'armée. Il partit de Paris avec l'état-major du grand quartier général, ayant à sa tète l'Empereur Napoléon III.
C'est pendant cette campagne qu'il remit la première croix donnée par l'Empereur à un blessé nommé Breilhac. Voici dans quelles circonstances :
Au combat de Montebello, le 20 mai 18S9, le 74« de ligne aborda à la baïonnette un régiment autrichien. Un général, cherchant à rallier ses soldats, fondit l'épée à la main sur Breilhac, qu'il blessa. Breilhac riposta d'un coup de baïonnette en pleine poitrine qui tua le général. Il lui enleva son chapeau à plumes, et son épée, qu'il emporta comme trophée. Evacué sur l'ambulance de Voghera, Breilhac plaça ces dépouilles au pied de son Ht. Le lendemain, Napoléon III entendant relater cet incident par son chirurgien, le chargea de porter la croix à ce brave. A la vue de l'étoile de l'honneur que Larrey attachait sur sa chemise, les yeux du blessé se remplirent de larmes.
— Eh bien, (it Larrey, vous-êtes content? Que faut-il dire à l'Empereur?
— Dites-y bien, balbutia le soldat, dites-y bien des ■choses de ma part.
Au dîner du quartier impérial, le chirurgien ne manqua pas de répéter cette naïve réponse à l'Empereur, qui fut vivement touché, et maintes fois, par la suite, se plut à le faire raconter au baron Larrey. Le jour de la bataille de Magenta, au moment où l'Empereur arrivait avec son état-major dans les environs du chemin de fer, le nombre des blessés et des morts qui jonchaient le terrain était considérable. Larrey sollicita de l'Empereur la permission de se porter vers les ambulances de première ligne pour s'assurer de leur bon fonctionnement. L'Empereur ne le laissa s'éloigner qu'après lui avoir recommandé de revenir le plus tôt possible. Le médecin en chef de l'armée s'avança donc et arriva ainsi jusqu'à un pont gardé par un corps de troupe ; mais le commandant ne put lui laisser continuer son chemin, parce que ce pont miné pouvait sauter d'un moment à l'autre. Forcé d'obéir à cette consigne, Larrey des- <:endit de cheval et continua à pied son inspection des ambulances volantes dans un endroit où la lutte 4tait engagée et où pleuvaient les projectiles.
Relatons un autre incident de cette campagne, <\\ii donne un détail inédit d'une promenade faite avec l'Empereur. Je transcris littéralement la note ■de son carnet de voyage :
« Peu de jours après la bataille de Magenta, l'Empereur étant un peu souffrant, son grand-écuyer lui
proposa une promenade à cheval. La proposition fui acceptée et l'ordre donné de seller les chevaux de deux aides de camp, de deux officiers d'ordonnance et le mien. L'Empereur s'engage tranquillement au petit trot dans un chemin assez pittoresque. Mais à un tournant qui dominait la campagne, on découvrit à quelque distance un avant-poste de l'armée autrichienne. L'Empereur, avec son calme habituel, commanda halte et volte-face, et l'on regagna au petit trot le point du départ. »
Le jour do la bataille de Solférino, Larrey, fait commandeur de la Légion d'honneur sur le champ de bataille, recevait quelque temps après de Victor- Emmanuel la plaque de grand-officier des Saints- Maurice et Lazare.
.J'emprunte encore à ses notes :
« Il était environ quatre heures du soir, nous étions auprès de l'Empereur, qui, placé sur une petite éminence, regardait avec sa lunette les mouvements de l'attaque d'un mamelon surmonté d'une petite tour, lorsque mon cheval, éprouvant une commotion, fit un écart dont je ne me rendis pas un compte exact. Tout le monde tourna les yeux vers moi et l'Empereur me dit tout à coup : • Larrey, « descendez, descendez vite, votre cheval est blessé « à mort. » Je sautai sans tarder à terre, mon pauvre cheval venait, en elîet, de recevoir un projectile en plein poitrail. »
Peu d'instants après, l'Empereur, arrivant près
d'une ambulance, mit pied à terre et s'approcha des blessés. Un chirurgien militaire s'apprêtait à faire une amputation, et, les préoccupations de la journée doublées de l'émotion d'avoir inopinément pour spectateurs l'Empereur et ses aides de camp, firent quelque peu trembler sa main. Larrey, d'un coup d'œil, s'en rendit compte et lui dit :
« Mon cher camarade, laissez-moi faire. »
L'opérateur lui céda la place avec empressement, et l'éminent chirurgien fit cette opération avec une rapidité et un calmé qui frappèrent tout le monde d'admiration.
Pendant la campagne de 1859, la question de l'encombrement des hôpitaux et de l'évacuation des blessés furent sa continuelle préoccupation et l'objet de plusieurs de ses rapports ; mais cette fois encore ses efforts furent vains. Il ne put obtenir l'autonomie du service de santé.
Le 8 janvier 1860, Larrey fut élu à l'unanimité, sans l'avoir sollicité, conseiller général du canton de Gampan (Hautes-Pyrénées).
Il crut de son devoir d'accepter pour répondre à la confiance de ses concitoyens qui l'avaient nommé à son insu.
En 1863, Larrey était nommé président annuel de l'Académie en remplacement de Bouillaud. Il dirigea les travaux habituels avec un tact qui redoubla l'estime et l'affection de ses collègues.
Au moment de la malheureuse expédition du
Mexique, qui devait avoir de si funestes conséquences, le gouvernement créa une commission chargée de tracer un programme d'études pour l'avancement des sciences. Larrey, nommé membre de cette commission, rédigea, à cette occasion, des instructions qui devinrent le vade mecum des officiers de santé de l'expédition.
Ici doit se placer un fait qui montrera combien la sûreté de diagnostic de Larrey était remarquable. Vers le lo août 1865, Napoléon III, alors au camp de GhâlonSjSe trouva une nuit très souffrant, fit appeler Larrey dès le matin.
Celui-ci, après avoir minutieusement questionné son malade, lui déclara la nécessité de soins immédiats réclamant un repos prolongé.
Pressé par l'Empereur, il lui révéla, avec tous les ménagements possibles, qu'il souffrait d'un calcul vésical et que la lithotritie était le seul moyen de le guérir.
L'Empereur, brave jusqu'à la témérité sur le champ de bataille, était le plus sensible des malades: il se refusa à toute opération et pria Larrey de n'en parler à qui que ce fût, pas môme à l'Impératrice.
Depuis la mort de Napoléon III, on a beaucoup parlé et écrit au sujet de cette maladie : les uns affirmaient que le diagnostic avait été établi d'une manière précise ; d'autres, assuraient le contraire. Dans ces discussions et ces polémiques, Larrey aurait pu d'un mot fournir un renseignement pré-
Le Baiio.n Laiuiby. — 5.
cieiix ; mais il se considérait comme lié par le secret professionnel. Ce n'est qu'en 1884 qu'il fit connaître à M. E. Ollivier toute la vérité par la réponse suivante :
Lorsqu'en 1865, l'Empereur était au camp de Châlons, où j'avais le devoir de l'accompagner, depuis 1857, comme l'un de ses chirurgiens ordinaires, il me fil appeler un matin, à six heures, et me dit avec ea bonté habituelle : « Je n'ai pas voulu, mon cher Larrey, vous faire venir cette nuit, quoique j'aie hien soulTert. » Il prescrivit à son valet de chambre de nous laisser seuls, et m'exposi, d'une manière précise les sentiments qu'il avait éprouvés. Sa description complète me représentait un tableau exact du symptôme de la pierre dans la vessie. Il n'y manquait, en vérité, que la constatation matérielle par l'algalie ou le cathéter, de la présence d'un calcul.
Jexpliquai ainsi à S. M. la cause propable, selon moi, des accidents et lui démontrai l'opportunité d'une exploration, d'ailleurs simple et facile, pour établir un diagnostic certain. Ja|oiitai qu'eu égard aux probabilités d'une pierre encore petite et friable, on pourrait en obtenir le broiement rapide ; j'engageai enfin, avec instance, l'auguste malade à rentrer le plus promptement possible à Paris et à réunir une consultation de chirurgiens qui apprécieraient sa situation. L'Empereur voulut bien leconnaître l'utililé de ce conseil, mais il déclara ne pouvoir le suivre, a'ors, pour de sérieuses raisons, en se réservant d'aviser plus tard, et il me recommanda même de n'en parler, jusqu'à nouvel ordre, à personne sans exception. Je dus obéir et me borner à la prescription des soins palliatifs, en laissant l'Empereur maître de prolonger son séjour au camp, sauf les ménagements nécessairss pour assister aux grandes manœuvres.
Ce fui seulement fdusieurs mois après son retour à Paris, que de nouveaux accidents survinrent. M. Jobert de Lamballe fut appelé ; mais pa^? plus que moi, pas plus que M. Nélaton, n'obtinrent du malade le consentement de se soumettre à une opérati'm, si elle n'était pas d'une nécessité immédiate.
L'Emplereur était à Viphy, en 186G, lorsque vers la fin de
juillet, éprouvant de grandes difficultés pour uriner, il dut être sondé jusqu'à trois fois, en peu de jours, par un spé ialiste habile, M. Guillon père.
Mais une exploration plus complète de la vessie ne put être faite, cette fois encore, d'autant que la fièvre du calhétérisme avait exigé l'emploi du sulfate de quinine.
La maladie des voies urinaires, pour ne pas dire rafîeclion calculeuse, puisqu'elle reslait à constaler, se compliqua d'intlammalion des reins (néphrile) de douleurs vives, de rhumatisme et d'hémorrhoïdes turgescentes, cause aggravante et progressive de cet état morbide.
L'Empereur avait eu la bonté de me désigner, en 1869, pour accompaiiner S. M. l'Impératrice dans son voyage en Corse et en Egypte; mais au retour de Corse, je me rendis à Saint- , Cloud pour savoir des nouvelles de l'auguste malade. Il me parut, au point de vue médical, assez gravement atteint pour me faire craindre un dénouement funeste dans un avenir peu éloigné. J'en fus fort inquiet ; c'est pourquoi, afin de ne pas alarmer de m^s crainles S. M. l'Impératrice, je me fis excuser auprès d'elle par M. le Ministre de la guerre, comme ne pouvant avoir l'honneur de l'accompagner en Egypte.
La fatale guerre de 1870 entraîna enfin l'Empereur à Melz, où je trouvai ses forces épuisées malgré son courage, et le suivis à Châloiis, où je dus lui faire mes adieux pour rejoindre mon posie de médecin en chef de l'armée.
Tels sont, monsieur et très éminent confrère, les renseignements que je puis confier aujourd'hui à votre sage appiéciation avec toute la réserve nécessaire, en vous priant d agréer, etc.
Baron Larrey, de i'Iuslitut.
* En sa qualité de chirurgien de l'Empereur, h; baron Larrey suivait chaque année Napoléon III au camp de Chàlons. On sait que, tout enfant, le Prince Impérial accompagnait toujours son père. Mais Jl
était alors confié aux soins des femmes et habitait leur baraquement.
Une nuit le feu s'y déclare. L'Empereur, averti, se lève en toute hâte et sans prendre le soin de se vêtir, arrive au lit de l'enfant, le prend et l'emporte dans le sien. Mais le petit prince semble avoir perdu connaissance, ses yeux ne se sont pas ouverts, il ne fait aucun mouvement. Napoléon III s'alarme. Que peut avoir son fils? Justement le chirurgien, également averti de l'accident, arrive prendre des nouvelles :
— Larrey, crie l'Empereur, venez vite. Loulou ne donne plus si^ne de vie.
Larrey examine l'enfant et sourit :
— Sire, dit-il, rassurez-vous. Le Prince dort d'un bon sommeil. Il sera bien surpris demain matin de se réveiller dans le lit de Votre Majesté.
L'Empereur, ravi, lui prit les mains :
— Ah ! mon cher ami ! mon cher ami ! s'exclamat-il, quel bien vous me faites !
Larrey se plaisait à raconter des épisodes de la vie enfantine du jeune prince, disant souvent :
« Cet enfant eut été un modèle de souverain, juste, bon, intelligent, inaccessible aux flatteries... aimant le bon et le beau ; il était plein de sensibilité, et, plus tard, sur la terre d'exil, ne pensait qu'à la France. »
Tous ceux qui l'ont connu ont exprimé la même opinion, et, durant son séjour à Woolwich, il n'a
laissé à rAcadémie militaire comme dans la ville que les plus excellents souvenirs : la statue de bronze, flanquée de quatre aigles que ses camarades et les officiers de l'armée anglaise lui ont élevée, dans le parc de l'Ecole, est le durable et sincère témoignage •de leur affection et de leurs regrets.
En 1867, Larrey fut élu membre libre de l'Académie des Sciences en remplacement de Civiale, et, jusqu'à sa mort, il fut assurément l'un des plus assidus, des plus zélés parmi les membres de l'Institut. Là, comme à l'Académie de Médecine, il donna des preuves de son profond savoir, de son indiscutable autorité scientifique et de son remarquable bon sens ; aussi conquit-il auprès de ses collègues une autorité qui l'a rendu, dans un grand nombre de circonstances, l'arbitre de situations délicates et le conseiller écouté dans les discussions les plus difficiles. Il n'était jamais plus heureux que quand cette situation lui permettait de protéger les médecins militaires, en mettant en lumière la valeur de leurs travaux.
Larrey succéda au vénérable Maillot comme président du Conseil de Santé des armées, en 1862.
En 1870, au début de la guerre néfaste qui devait nous coûter si cher, Larrey fut nommé médecin en chef de l'armée dite du Rhin. Trouvant encore une fois l'occasion de prodiguer sa science et son dévouement, il part quoique gravement malade et freuse de garder le repos que lui conseillaient plu-
sieurs de ses collègues. Pénétré de l'extrême importance qui incombe au service médico-légal, il se rend au quartier général et se met de suite au travail, pour organiser ce service. Il inspecte les campements, demande et obtient la création, dans l'île Ghambière, des grands baraquements d'ambulance qui rendirent tant de services pendant le siège de Metz.
Il s'impatiente de la lenteur des préparatifs, comme s'il avait le pressentiment de ce qui devait arriver :
« On ne bouge pas encore, écrit-il de Metz, le 2 août, de notre côté du moins, et il semble que les préparatifs de cette guerre soient interminables, tant ils se compliquent de jour en jour. » Cependant, l'armée française, opère le jour même l'inutile manifestation de Sarrebruck, que beaucoup prirent pour le présage de brillants succès à venir : Il écrit de Metz, le 3 août :
« Ma lettre d'hier ne pressentait pas le premier événement de la campagne, événement d'une importance minime, mais qui n'en fera pas moins d'effet sur l'opinion publique. L'Empereur, parti le matin avec le major-général (maréchal Lebœuf), et des officiers de service seulement, s'était porté en chemin de fer dans la direction de Sarrebruck, dont le général Frossard a aussitôt fait l'investissement. La défense a été à peu près nulle, mais en s'éloignant,. l'ennemi a tout détruit, et laissé ensuite un assez bon nombre de prisonniers ; on parle de 600, sauf
LE BARON LAHREY 71
exagération. Nos pertes ont été insignifiantes: un seul homme tué et quelques blessés. Le jeune prince, (lit-on, a fait bonne contenance.
« L Empereur m'a dit le soir: — Larre}^ je vous avais fait demander ce matin par Corvisart, pour m'accompagner.
« Or, Corvisart ne m'avait nullement fait appeler et s'était môme substitué à moi. Je l'ai interpellé devant l'Empereur lui-même, et il a répondu avec embarras n'avoir pas compris l'ordre de Sa Majesté.
« J'ai assisté hier à une conférence à laquelle avait été convoqué aussi mon confrère Nélaton, qui y est venu avec Corvisart, sur l'intervention de la Société internationale de secours aux blessés. J'ai fait maintenir, avec les autorités militaires, la nécessité de ne mêler à nous, dans aucun cas, l'élément civil et de réserver à l'œuvre dite internationale un rôle tout à fait auxiliaire, subordonné d'ailleurs à l'autorité du commandement. Il a bien fallu en passer par là. Nos alliés pourront, à celte condition, nous être d'un grand secours ».
On sait la suite, hélas ! Celte affaire insignifiante, simple diversion au repos apparent de nos troupes, est suivie de désastres sans précédent. C'est la défaite de Wissembourg, le 4 août; ce sont celles de Ueichsboiïen et de Forbacl),le 6; toute l'armée franç lise est en retraite. Le corps de Mac-Mahon se retire sur Chàlons; celui de Bazainc entoure Metz, où lEm-
7a LE BARON LARREY
pereur et sa suite ne se trouvent plus en sécurité.
La première défaite a été considérée comme un échec sans importance par le baron Larrey, qui écrit le 5 août :
« La 2° division *du l""^ corps, commandée par le général Douay, a été surprise seule par trois corps réunis de l'armie prussienne et forcée de céder au nombre ; elle a dû se replier sur Wissembourg et Bitche; mais non sans une défense des plus vigoureuses qui a fait le plus grand mal à l'ennemi, terrifié, dit-on, d'une pareille résistance. Nous avons malheureusement perdu beaucoup de monde aussi, et, à la tête de ses troupes, le brave général Douay jeune, atteint d'une blessure des plus graves à laquelle il vient de succomber aujourd'hui. C'est, en définitive, un échec, mais un échec des plus glorieux. »
Après Reischoffen et Forbach, on a encore l'espoir d'une revanche :
« Nos généraux, écrit le baron à la date du 10 août, se sont laissés surprendre en détail par des masses qui les ont écrasés ; mais nos vaillants soldats ont fait la plus héroïque résistance, et, malgré leur infériorité de 1 contre 8 ou 10 Prussiens, ils leur ont fait trois fois plus de mal qu'ils ne nous en ont fait eux-mêmes. »
« On s'attend à une éclatante revanche d'un jour à l'autre et dans des conditions de forces plus considérables qu'elles ne l'étaient, sous le commandement unique du maréchal Bazaine qui a conquis, par
son sang-froid et sa bravoure, la confiance de l'armée (1).
« On ne sera plus exposé à de fausses nouvelles et aux odieuses spéculations des infâmes gens de la Bourse ! »
Mais les jours se suivent et la revanche ne vient pas ; on la prépare pourtant ; on la veut pour le 15 août, jour de la fête impériale.
Le 11, Larrey écrit :
« L'esprit de nos troupes est excellent, d'un entrain et d'une énergie admirables. Nous touchons enfin à une grande bataille qui sera, nous l'espérons tous, une grande victoire. « L'ennemi, malgré ses forces triples des nôtres, s'affaiblit par des défections et par les maladies. Les déserteurs, vers la Belgique et ailleurs, deviennent chaque jour plus nombreux et la dysenterie commence à sévir chez les Prussiens. « On prend, à chaque instant, des espions, et le chef de leur bande, un beau monsieur, dit-on, a été saisi ce malin et dépouillé de ses pièces de conviction. »
Il y a encore de l'espoir; mais l'état-major de l'armée française n'en possède plus guère. L'Empereur, suivi de ses immenses impedimenta^ quitte Metz le 14 août, à la faveur d'une grande bataille indécise engagée pour protéger sa retraite. Cette affaire, dite de Borny, retient Bazainc à Metz, mais permet à Napoléon de s'éloigner du côté de Verdun, ce qui est
(1) Le barou ne faisait qu'exprimer lopinion géuéraie tic l'ariuée.
considéré comme une victoire. C'est pourquoi le baron écrit de Longueville, le 15 août :
« Grand succès, l'ennemi repoussé sur toute la ligne avec vigueur et assez loin. Bonne fête et bonne nouvelle. »
Le baron croyait certainement à l'exactitude de cette nouvelle envoyée si laconiquement en style de télégramme.
Le 17, arrivé au camp de Châlons avec le cortège impérial, il reçoit l'ordre de revenir en arrière pour rejoindre le maréchal Bazaine, que l'on croit à Verdun, mais qui est resté à Metz. Il raconte les péripéties de la retraite, en peu de mots, dans une lettre datée du camp de Ghàlons :
« L'Empereur, dit-il, a prudemment quitté Metz, dont la place sera, sans doute, investie, pour laisser au maréchal Bazaine toute la liberté de ses mouvements.
(( Notre première halte à Longueville n'a pas été sans quelques risques, ainsi que notre marche de Longueville à Gravelotte, oià il a fallu coucher et. presque bivouaquer. Mon meilleur somme a été sur une botte de paille. La route de là à Étain n'étant, pas sûre, a été gardée par une escorte de cavalerie. 11 en a été de même pour parvenir à Verdun. L'Empereur a pris là le chemin de fer qui nous a, hier soir, amenés à Ghàlons. Il n'y avait, pour former le train, que quelques wagons de 3° classe et nous y sommes tous montés, moins nos domestiques. Nous-
LE BAHON LARREY 75-
les attendons ce matin, avec les chevaux et les bagages.
« Je suppose que l'intention, en s'arrêtant à Châlons, est d'activer le rassemblement des troupes pour repousser l'ennemi avec des forces plus considérables ou pour reprendre une attaque offensive sur une plus grande étendue. Je ne doute pas d'ailleurs que le maréchal Bazaine, après son succès de dimanche soir, n'obtienne une plus éclatante réparation de nos premières revers. »
On croyait à ce moment que Bazaine allait tenter de grands efforts pour sortir de Metz et rejoindre l'armée de Mac-Mahon ; c'est pourquoi l'armée de Ghâlons, après s'être dirigée vers Reims pour protéger la capitale, fit brusquement volte-face dans le but de passer au nord de l'Argonne et s'établir entre Mézières et Montmédy pour être à même de secourir Bazaine; marche désastreuse qui aboutit à Sedan.
Avant de quitter le camp de Ghàlons, le baron adressa, le 17 août, au médecin en chef du camp, une dépêche lui rappelant les mesures d'hygiène nécssaires pour prévenir les dangers de l'agglomération trop grande des troupes et les conséquences redoutables de l'encombrement.
Ce soir-là, le dîner de l'Empereur avait été assez animé; on espéraitquc la fortune tournerait en notre faveur. Après le repas, le docteur Conneau, le baron Larrey et moi nous nous réjouissions de ces bonnes nouvelles, lorsque le Prince Impérial, en uniforme
-de sous-lieutenant de ligne, vint près de nous et nous confia, avec une explosion de joie bruyante, que Bazaine répondait de la victoire.
Son père, s'approchant à son tour, l'écoutait avec «on calme habituel, et le Prince se tourna vers lui comme pour lui demander la confirmation de ce qu'il nous annonçait; mais l'empereur, lui mettant les mains sur les épaules, l'embrassa silencieusement sur le front, deux grosses larmes s'échappèrent furtivement de ses paupières, et il s'éloigna lentement.
Péniblement impressionnés par ce spectacle, nous nous séparâmes, exprimant dans un serrement de main ce que notre bouche n'osait dire.
Parti du camp le 18 août, à huit heures du matin, avec l'abbé Métairie, aumônier en chef de l'armée, le baron fait une station prolongée à Mourmelon, où il attend l'intendant général Wolff et le commandant Magnan, aide de camp de Bazaine. A une heure de l'après-midi, un contre-ordre change sa direction. On a reçu des nouvelles de Bazaine et l'on sait qu'il est resté à Metz. On ne se dirige donc plus sur Verdun ; mais on cherche à atteindre Metz par Reims, Sedan •et les Ardennes.
En approchant de Thionville, Larrey et ses compagnons apprennent que l'ennemi occupe la voie au delà de cette ville ; force leur est de rétrograder jusqu'à Gharleville, après seize heures de marches et <le contre-marches, en chemin de fer, sans aucun résultat.
Ils s'arrêtent peu d'instants à Gharleville, le 19. Le lendemain, ils sont à Montmédy ; mais pendant la nuit suivante, une alerte, annonçant le passage des troupes prussiennes, force le baron à partir précipitamment avec le général du génie, V. Dejean et l'intendant militaire de Préval.
Il font une halte de quelques heures à Carignan, dans la journée du 21, et partent dans la soirée pour Sedan, où ils arrivent le lendemain matin et où ils attendent des ordres pendant deux jours.
Le baron Larrey visite l'hôpital et les maison» de secours; il se met en relation avec les médecins de la ville, en prévision d'une grande bataille.
Il part pour Montmédy dans la soirée du 23, et aussitôt arrivé dans cette ville, se trouve dans l'impossibilité de continuer sa route vers Metz, toutes les voies étant occupées par les Prussiens. Bientôt même il n'y a plus moyen de rétrograder vers Sedan, les uhlans ayant brûlé plusieurs gares et semblant garder les approches de Montmédy. Le commandant Magnan et le commandant Vasseur, appartenant l'un et l'autre à l'état-major de Bazaine, se décident à quitter la ville sous des déguisements, pour essayer de parvenir à Metz par la Belgique. Le baron Larrey et l'intendant général se résignent à attendre les événements ; et l'ennemi devenant de plus en plus menaçant, ils quittent la ville basse le 1" septembre et s'établissent dans la ville haute, protégée par la citadelle. C'est là qu'il»
78 LE BARNO LARREY
apprennent, le 4, la sinistre nouvelle de la capitulation de Sedan ; pour comble de malheur, la ville est cernée ; l'investissement est complet.
Aux sommations réitérées des Allemands, le commandant de place, M. Rebour, répond par un énergique refus de se rendre, et, dès le lendemain matin, 5 septembre, le bombardement annoncé, commence avec fureur. En quelques heures, une partie de la haute ville est détruite. La maison du sous-préfet, M. d'Aubanel, chez qui le baron Larrey a reçu l'hospitalité, surmontant les autres par sa toiture, est anéantie la première de fond en comble.
Pendant ce temps, le baron se multiplie pour secourir les blessés, sous une grêle de projectiles, qui mettent plusieurs fois sa vie en danger. Presque seul dans la ville pour le service des blessés, il passe la nuit au milieu d'eux dans la poudrière blindée où il les a réunis, après avoir obtenu que les munitions fussent transportées dans les casemates.
Le bombardement cesse le 6, et l'ennemi s'éloigne, non sans annoncer son prochain retour en forces plus considérables qui lui permettront de s'emparer de la ville.
Le désastre est complet ; la haute ville présente l'aspect affreux d'un amas de décombres.
L'intendant général décide le baron Larrey à partir avec lui pour la Belgique, en prenant des passe-ports que leur délivre le sous-préfet.
Avant de s'éloigner des blessés, le baron assura les soins consécutifs k leur donner, en les confiant aux médecins de la basse ville et à ceux de l'aide-major de la garde mobile. Décidé à tous les sacrifices plutôt que de tomber entre les mains ■des Allemands, Larrey abandonne tous ses bagages, ses uniformes, l'un de ses chevaux est même confié au sous-préfet, le portefeuille, contenant ses papiers, perte douloureuse, irréparab'e, qui sera pour lui, jusqu'à la fin de ses jours, un sujet de tristesse. 11 parvient, le 7 septembre, à passer la frontière et, le lendemain, ses compagnons, se séparant les uns des autres, traversent la Belgique. Le baron, sans s'arrêter, accourt à Paris, où il se met aux ordres du ministre de la guerre, qui le nomme Médecin en chef de l'armée de Paris.
C'est là que je le retrouvai le d8 septembre, quand j'y arrivai après la bataille de Sedan, et, pendant toute la durée du siège, j'eus l'occasion d'être témoin de son infatigable activité.
Il m'avait confié le service de la clinique chirurgicale et les fonctions de chirurgien résidant au Valde-Grâce. Dans ces salles, où Bandons, Sédillot, Legouest avaient pratiqué la chirurgie avec autorité et une habileté du premier ordre, j'évoquais dans mon esprit, le souvenir de ces maîtres éminents pendant les cinq longs mois que dura le siège de Paris, quand les blessés y arrivaient en grand nombre.
L'hôpital du Val-de-Grâce, bombardé d'une manière intermittente par les Prussiens reçut plus de 300 obus qui tombèrent dans ses cours, ses jardins ou ses bâtiments. Dans ces circonstances, manquant de tout ce qui est nécessaire au bien des malades, n'ayant presque pas de pain à donner à nos infirmiers, nous fûmes maintes fois interrompus par l'obligation d'éteindre un foyer allumé par un obus et nous eûmes à constater la mort d'un blessé, tué dans son lit par un projectile qui avait pénétré dans le bâtiment A.
Dans ces cruelles heures, que de fois, s'écartant du champ de la chirurgie, notre conversation s'est égarée dans celui de l'actualité, de l'histoire, de la philosophie. Là encore, le baron H. Larrey m'apparaissait dans toute sa supériorité. Combien il déplorait douloureusement les tergiversations du général incapable, qui ne sut pas opposer aux assiégeants les immenses ressources et les inépuisables forces vives de Paris. Avec quelle lucidité d'esprit il voyait les faits et leurs conséquences, tant pour ce qui était du passé que pour ce qui regardait l'avenir.
Pendant la campagne contre la Commune, Larrey fut Médecin en chef de l'armée de Versailles. Il fallut là encore organiser le service dans les circonstances les plus difficiles que traversait notre malheureuse patrie foulée aux pieds par un ennemi sans merci, et déchirée intérieurement par des partis aveuglés.
Le 15 octobre 1871, Larrey fut élevé à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur. Il avait, depuis la fin de la campagne, repris les fonctions de président du Conseil de Santé des armées, et c'est dans cette position qu'il atteignit sa retraite, le 25 décembre 1872, après quarante-quatre années de service militaire.
Hippolyte Larrey rentra dans la vie civile sans cesser de s'occuper du corps de santé de l'armée, objet de ses constantes préoccupations. Il eut la satisfaction de lui être utile, non seulement dans les académies où il continua à faire récompenser les travaux de ses anciens collègues toutes les fois que l'occasion s'en présenta, mais encore, comme nous le verrons plus loin, à la Chambre des députés, continuant avec plus d'ardeur encore que par le passé à mener à bonne fin la réalisation des généreuses pensées qui avaient germé depuis longtemps dans son esprit. C'est ainsi qu'il réussit à faire ériger une statue au général Daumesnil, l'ami de son père. Je veux m'arrêter un instant sur ce dernier détail pour montrer la constance et l'obstination qu'il apportait dans ses entreprises.
Depuis un grand nombre d'années, la baronne Daumesnil, veuve de l'illustre général qui avait si
Le Bako.n Lahuky. — 6,
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vaillamment défendu le donjon de Vincennes en 1815, désirait voir élever une statue à son mari ; ses instances s'étaient heurtées à des résistances d'ordres divers et surtout à l'indifférence ou au mauvais vouloir.
En désespoir de cause, elle s'adressa, en 1859, au baron Larrey, qui prit la chose à cœur et écrivit la lettre suivante à l'Empereur :
Paris, 20 janvier 1859.
Sire, l'ancien gouverneur de la citadelle de Vincennes, celui qui ne voulut ni se rendre, ni se vendre et fut surnommé la Jambe de bois, le général Dauraesnil, avait, été amputé par mon père à la bataille de Wagram et lui avait voué une amitié qui datait déjà de la campagne d'Egypte. Cet atlachetnent a subsisté après eux entre nos deux familles; mais l'homrable veuve du général et ses enfants n'osent exprimer à Votre iMajeslé leur vœu le plus cher : ce serait de voir se réaliser le projet conçu depuis longtemps, d'un monument à la mémoire du vaillant défenseur de Vincennes.
M"' la baronne Daumesnil, surintendante de la maison impériale Napoléon, qui a pour moi une afîpction maternelle, me demande. Sire, d'être auprès de Votre Majesté, l'humble interprète de sa pensée, dans l'espoir qu'elle sera peut-être favorablement accueillie.
Cette lettre n'eut pas le succès qu'il en attendait. Il dut se contenter de bonnes paroles, et pendant quatorze ans ses efforts restèrent sans effet. Néanmoins, à force d'énergie, de persistance, de sacrifices pécuniaires même, il eut enfin gain de cause et la statue du général Daumesnil fut érigée le 2i mai
LE BAROX LARREY 83
Aux élections de 1876, le baron Larrey, qui avait toujours eu une véritable répulsion pour la politique, parce que sa droiture sévère et inflexible ne lui permettait pas ces compromissions trop souvent nécessaires dans la vie parlementaire, céda aux instances réitérées de ses amis qui lui représentèrent sa candidature comme une œuvre de dévouement patriotique. Il accepta et adressa aux électeurs de Bagnères une profession de foi dans laquelle il affirma de nouveau ses principes, son opinion sur le passé, sur le présent et sur l'avenir de notre pays, en même temps qu'il traçait sa ligne de conduite à la Chambre. A une première élection il échoua, mais l'année suivante il fut élu à une grande majorité. Il siégea dans les rangs dits de V Appel au peuple; mais au lieu de passer stérilement son temps à faire de l'obstruction ou à s'occuper d'intérêts particuliers, il chercha à se rendre utile. En effet, le 29 mai 187Î), il déposa un projet de loi sur l'unification des pensions de retraite en vue de corriger les oublis d'une loi très libérale, il est vrai, mais imparfaite.
Il s'occupa avec sollicitude des intérêts des retraités pour blessures ou maladies, des veuves et de
orphelins des militaires et marins morts au service de l'État.
Les chefs ouvriers de l'armée furent aussi l'objet de toute son attention et il obtint pour eux une amélioration de position.
Enfin, les intérêts du corps de santé occupèrent son activité pendant sa vie parlementaire comme ils l'avaient occupé pendant toute sa carrière militaire. Dans son discours du 14 juin 1880, il démontra la nécessité de donner au service de santé militaire son autonomie, et cette fois encore réussit dans ses généreux efforts. Il eut ainsi le bonheur de contribuer puissamment à faire conquérir à ce corps qu'il aima avec une si constante sollicitude, cette autonomie que tout son dévouement et les services de ses plus grands hommes, la raison et l'intérêt même des malades et des blessés n'avaient pu lui obtenir depuis 90 ans de luttes, de déceptions et de malheurs !
Aux nouvelles élections législatives, le baron Larrey refusa de se représenter et envoya à ses électeurs une lettre de désistement.
En mai 4877, Larrey fut nommé membre du Conseil de l'ordre de la Légion d'honneur.
En juillet 1879, lorsque les restes du Prince Impérial, tué dans une embuscade au Zoulouland, furent rapportées en Angleterre, Larrey partit pour Chislehurst et fit, avec le baron Gorvisart, l'autopsie du corps de ce malheureux prince. Il constata dix-
sept blessures, dont plusieurs étaient mortelles. Voici la copie du procès-verbal que les deux illustres médecins ont dressé de cette autopsie :
« Le onze juillet mil huit cent soixante-dix-neuf, à cinq heures après midi, dans l'un des bàliments dépendant de l'arsenal de Wooiwich, nous soussignés, docteur baron Corvisart et docteur baron Larrey, membre de l'Institut, étant présents à l'ouverture du cercueil de Son Altesse Impériale, Monseigneur le Prince Impérial, déclarons avoir trouvé le corps dans le décubitus dorsal, les mains croisées sur l'abdomen.
La taille, la conformation générale du corps, celle de la tête et des membres, dit le procès-verbal, la couleur des cheveux et de la barbe, ainsi que la physionomie de la face, malgré le dessèchement commençant des parties superficielles, faisaient reconnaître, à ne pas s'y méprendre, la personne de Son Altesse Impériale.
Gomme signe particulier, nous avons rapidement retrouvé une cicatrice étroite et arrondie, située à quelques centimètres de la hanche gauche, en avint et au niveau du grand Irochanter. Celte cicatrice, connue spécialement du docteur baron Corvisart et du fidèle serviteur du prince (Lhlman) résulte d'une opération faite autrefois par le docteur Nélaton, à la suite d'un accident, avait été reconnue déjà à Fictersmaritzburg par L'himan au moment où le corps du défunt prince avait été enfermé dans le cercueil après l'embaumement.
Les bandelettes qui entouraient la tête et soutenaient le njenton ont été alors coupées à la région frontale, et le crâne ne présentait aucune blessure.
A l'œil droit existait une plaie pénétrante ayant déchiré la paupière verticalement sur une étendue d'environ deux centimètres, blessure produite par un instrument tranchant e^ piquant, et qui a pu pénétrer |)rofondément dans l'orbite avec destruction complète du i^lobede l'œil.
A la poitrine, nous avons constaté:
1° A la partie supérieure, au côté droit et en dedans, près de
l'arliculation sterno-claviculaire, une plaie pénétrante ovalaire ;
2» Entre les quatrième et cinquième côtes, près du sternum, tant à droite qu'à gauche, deux plaies de 2 à 3 centimètres chacune, béantes et pouvant avoir suffi à déterminer la mort;
3" A droite, une autre plaie de même naluie et de même aspect que les précédentes, quoique de moindre dimension, au niveau du rebord des fausses côtes.
A l'abdomen, nous signalons à la partie supérieure et à gauche, une autre blessure constituée par une ouverture d'entrée d'environ 3 centimètres de iarpe et par une plaie de sortie très étroite, située en avant de la région lombaire correspondante, telle qu'en aurait pu faire un instrument tranchant traversant de part en part
11 nous reste à ajouter qu'il n'existait sur toute la surface du corps aucune blessure reçue autrement que par devant.
Nous avons encore à signaler à l'avant-bras gauche une double plaie profonde, étendue et oblique, ayant traversé cette région de part en part à la partie moyenne du rebord cubital, avec dénudation ; el en outre une deuxième plaie étroite au niveau de l'articulation du même bras, celle-ci paraissant être la plaie de sortie d'un coup de zagaie, reçu le bras gauche étant en situation de parade.
Parmi les blessures de moindre giavité, qu'il serait superflu de décrire, il en était une apparente à la lèvre supérieure, du côté droit, qui était fendue. Cette blessure intéressait une des dents, qui avait éclaté, et il fut procédé à l'examen du système dentaire, ainsi qu'il sera établi dans un autre document.
En foi de quoi nous avons signé :
Baron Corvisart ; baron Larrey. »
Le lendemain de cette pénible reconnaissance, les restes de celui qui avait été l'héritier présomptif d'un puissant empire, étaient déposés, à côté de ceux de son père, sur la terre d'exil, dans la chapelle catholique de Woolwich, et à cette occasion, le
baron Larrey prononça avec une émotion bien compréhensible, un Dernier adieu au Prince Impérial :
II revint le cœur brisé de tant de malheurs qui frappaient la famille à laquelle il avait voué un véritable culte.
Aussi, retrouvant à son retour, parmi ses armes, l'épée que Napoléon I" avait donnée à son père, dans une circonstance bien mémorable, il noua autour de sa poignée un crêpe qu'elle porte encore et qu'elle portera toujours. Celte épée figure, aujount'hui, dans la salle d'honneur du Musée historique du Corps de Santé militaire, installé à l'Ecole d'application du Val-de-Grâce; voici dans quelles circonstances le baron Larrey la lui a léguée.
Le médecin-inspecteur Diijardin-Beaumetz, Directeur du Service de santé au ministère de la guerre avait tenu a honneur de remettre en personne au baron Larrey, une lettre par laquelle M. de Freycinet, ministre de la guerre, le remerciait des dons de livres qu'il ne cessait de faire à la Bibliothèque du Val-de-Grâce. A cette occasion et au cours de la conversation qui suivit la lecture de cette lettre, le baron Larrey parla au Directeur de son intention de léguer au Val-de-Grâce, toute sa bibliothèque médicale et le buste en marbre de son père, qui dans son cabinet occupait la place d'honneur : son visiteur reçut celte confidence avec la respectueuse gratitude dont elle était si digne, et ces souvenirs rayant amené à [)!ul('r de l'époque chirurgicale
du Premier Empire, le baron H. Larrey lui fit connaître qu'il possédait un souvenir de Napoléon Ps que bien des gens seraient heureux de recueillir après sa mort, c'est lui dit-il l'épée que l'Empereur Napoléon a donnée à mon père au soir d'une bataille dans laquelle son ambulance ayant été attaquée et envahie par l'ennemi, tous les bagages des officiers de santé, les siens et même ses propres armes avaient été pillés : un mouvement offensif de l'armée française avait ensuite dégagé l'ambulance, mais l'ennemi en fuyant avait emporté son butin.
— Larrey ne manqua de rendre compte à l'Empereur de ces dangers et de la détresse de ses collaborateurs, comme de la sienne : il le fit en termes si saisissants que l'Empereur par un mouvement tout spontané porta la main à sa propre épée, la tira de son baudrier, et la tendit à Larrey en lui disant : « On vous a pris votre épée, prenez la mienne, et « gardez-la. » — Larrey rentra heureusement à Paris et fit graver sur la lame de cette épée, les mots suivants qui consacraient à jamais le souvenir de cette donation si exceptionnelle : « L'Empereur Napoléon « au baron Larrey. »
Le baron Larrey après avoir fait connaître ces particularités au Directeur du service de santé, ajouta qu'après la mort du prince Impérial, dont il ne pouvait se consoler, il avait entouré la poignée de cette épée d'un crêpe, pour lui faire porter le deuil de la dynastie. Vous savez, dit-il, combien je
suis attaché aux idées napoléoniennes, et j'avais rintention de léguer cette épée après ma mort à l'un de ses représentants les plus autorisés... mais je ne l'ai pas encore choisi... — Ah! Monsieur le Baron, lui dit alors M. Dujardin-Beaumetz, léguez cette épée à la salle d'honneur de la médecine militaire, comme vous lui léguez le buste de votre illustre père : le souvenir des circonstances que vous voulez^ bien me faire connaître, est si grand pour notre chirurgie militaire que Larrey a pratiquée partout dans les circonstances les plus périlleuses, que léguer l'épée du plus grand homme de guerre, donnée sur le champ de bataille au grand chirurgien de guerre qu'était Larrey, c'est donner à la chirurgie militaire un des plus précieux témoignages d'estime quelle ait jamais pu recevoir. Ce sera pour toutes nos générations de stagiaires, que le Val-de-Grâce forme à leurs devoirs envers l'armée comme à la pratique professionnelle, une bien précieuse preuve de l'estime en laquelle l'Empereur tenait Larrey et le Service de santé : c'est par de tels exemples que l'on forme la jeunesse aux vertus dont Larrey a toujours été un parfait modèle. — Oui, vous avez, raison, répondit le baron Ilyppolyte Larrey, je la donnerai au Val-dc-Grace. — A son lit de mort, il a formellement confirmé cette volonté à M"' Juliette Dodu qui exécutant fidèlement les intentions de son parrain a fait remettre cette épée au Musée historique du Corps de Santé militaire. L'école du
Val-de-Grâce, gardienne de ce musée, est fière de la conserver parmi ses plus précieux souvenirs.
Revenons au savant aussi convaincu dans l'amour de son art que sincère dans ses convictions politiques.
Larrey ne fit jamais rien en chirurgie sans y avoir mûrement réfléchi. Instinctivement, il était éloigné des décisions brutalement rapides et prises prématurément. // faut savoir attendre sans Jamais s'endormir, répétait-il fréquemment à ses élèves en parlant des grandes résolutions que doit prendre le chirurgien en présence des cas difficiles, « et si on a peu de temps pour se décider, il faut trouver le moyen de peser toutes les considérations pendant ce court espace de temps; mais, il faut les peser toutes et les examiner avec le même soin que si on avait grande marge devant soi. »
La chirurgie conservatrice avait toutes ses sympathies. Pendant sa longue carrière il en a été l'apôtre éloquent et convaincu et ce sera la grande gloire de sa vie scientifique, car il a été un des promoteurs des progrès réalisés pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle.
L'importance de ce détail de la pratique d'H. Larrey est telle, que je dois m'y arrêter un instant, car il est extrêmement remarquable qu'à une époque où les chirurgiens ne paraissent s'ingénier qu'à trouver un procédé opératoire nouveau, à découvrir une méthode d'amputation inédite, à proposer une
manière compliquée de retrancher telle ou telle partie des membres malades, un homme comme H. Larrey, qui avait la main admirablement sûre et habile, qui avait un grand sang-froid et une pleine possession de lui-même, c'est-à-dire, qui aurait pu luUer avantageusement avec les meilleurs opérateurs, se soit attaché à la méthode dite : la CInrurijie conservatrice, avec tant de soin et de persistance; c'est, il faut le dire, il faisait la chirurgie pour le bien de ses malades et non pour la vaine gloriole de sa réputation. C'est aussi parce qu'il pressentait qu'il fallait chercher dans les modes de pansements, plutôt que dans les vastes et téméraires retranchements opératoires, le moyen d'éviter les complications redoutables qui font courir tant de dangers aux blessés.
Aussi, dès t8il,il chercha à faire bien connaître les conditions où le cliirurgien devait placer le blessé pour conserver son membre dans la plupart des grandes lésions traumaliijues qui paraissaient, à tant d'autres, des cas d'amputation.
Précurseur de la méthode appelée plus tard antiseptique, il préconisa de bonne heure ce qu'il appelait les pansamfnts allcninfifs, pour les blessures multiples, les plaies considérables, les brûlures étendues, montrant qu'en campagne et dans les hôpitaux, en temps de guerre, un chirurgien peut de cette manière soigner un plus grand nombre de blessés.
H. Larrey fut un des premiers chirurgiens du milieu du dix-neuvième siècle qui se préoccupa de l'hygiène des blessés et des malades. A une époque où beaucoup cherchaient plutôt la guérison dans les brillantes interventions que dans des soins et des dispositions considérées comme secondaires, il s'attacha à montrer la plus grande influence que le milieu, l'hygiène, en un mot, ces dispositions dites^ secondaires avaient dans la question.
Aussi, dès le début, il s'attacha à pénétrer ses élèves de cette idée et pendant toute sa carrière il s'en est occupé avec autant de soin que de distinction.
En 1857, il adressa au ministre de la guerre, sur l'état sanitaire du camp de Chàlons et des camps en général, un rapport qui fut publié dans les mémoires de médecine militaire, resté un modèle du genre.
En 1861 (18 octobre), nouveau rapport au ministre de la guerre sur les conditions d'insalubrité du pénitencier militaire du fort de Vanves où il soulignait de la manière la plus précise, les moyens hygiéniques à mettre en œuvre pour l'assainissement de cette prison et des prisons militaires en général.
En 1862, il lisait à l'Académie de Médecine (11 et 23 février) une notice sur l'hygiène des hôpitaux militaires, dans laquelle il faisait ressortir l'importance de la dissémination des malades et des blessés, par l'observation des faits pendant les campagnes de Grimée et d'Italie pour montrer la supériorité de cette hygiène.
En 1863, 1864 et 1865, il visita au cours de ses inspections la plupart des lycées de la France et adressa au ministre de l'instruction publique des rapports qui eurent pour efîet d'améliorer notablement les conditions hygiéniques de ces établissements.
En 1864 (mars), il rédigea, au nom de la commission scientifique, instituée par décret impérial, des instructions sommaires sur la médecine et l'hygiène au Mexique, qui rendirent de nombreux services aux officiers et aux médecins de l'expédition.
En 1864 (23 novembre), à l'occasion du projet de reconstruction de l'Hôtel Dieu de Paris, il prononçait à la Société de chirurgie un discours sur l'hygiène hospitalière, qui fit une profonde sensation.
En 1865 (15 avril), il adressait encore au ministre de la guerre, au nom du conseil de santé des armées, un rapport sur les conditions hygiéniques que doit remplir un hôpital militaire de cinq cents lits.
Le baron Larrey a été un des premiers chirurgiens militaires qui ait eu l'idée de faire servir les chemins de fer au transport des blessés pour débarrasser le champ de bataille et les ambulances de l'encombrement.
En 1857, au camp de Chàlons, il fit des expériences et pendant la campagne d'Italie en J859, il appliqua cette mesure sur une vaste échelle avec succès.
Ce principe fut accepté par le service de santé de toutes les armées du monde.
Le baron Larrey avait pour ses malades une bienveillance et une sollicitude qui mettaient en relief ses sentiments de grande philanthropie ; sans embarras, sans vaines paroles, d'une manière simple, douce, discrète même, il savait gagner leur confiance et leur sympathie, puissants auxiliaires pour l'obtention de la guérison.
Cette bonté pour les infortunés qu'il avait à soigner porta un jour ses fruits de façon à le récompenser largement d'une façon très inattendue.
En effet, voici l'aventure qu'on me permettra de raconter :
Pendant les derniers jours de la Commune, en mai 1871, il fut décidé par le Comité central de l'Hôtel de ville qu'on incendierait un certain nombre d'établissements, et, pour mieux réussir dans cette infâme besogne, les hommes qui étaient chargés de l'accomplir reçurent l'ordre de mettre le feu aux maisons particulières qui les avoisinaient. Or, le palais de la Légion d'honneur avait été compris dans le nombre. La maison portant rue de Lille le numéro 91, se trouvant dans le voisinage, devait être brûlée. Le malheureux concierge, violemment jeté hors de sa loge, essayait de détourner les énergumènes de leur projet; mais c'était en vain quand, par hasard, il prononça le nom du propriétaire de l'immeuble.
— Comment ! s'écria un des fédérés incendiaires, c'est la maison du baron Larrey?
— Oui, répondit le concierge.
— Ah! mes amis, ne la brûlons pas, le docteur est un brave homme. J'en sais quelque chose, moi ; il m'a soigné au Val-de-Gràce quand j'étais soldat.
El il se met à parler de Larrey dans des termes tels que ses compagnons dirent :
— Vous avez raison, et ce n'est pas la maison d'un pareil homme que la Commune peut avoir intérêt à détruire.
Et cette partie du quartier fut épargnée.
« Aussi dédaigneux d'une vaine popularité
qu'éloigné des manières impérieuses, il avait sur ses élèves l'ascendant que donne la persuasion, la préoccupation constante d'un devoir à accomplir, la rectitude du jugement et la variété des connaissances », a dit le professeur Delorme, du Val-de-Grâce, lors de ses obsèques, et il a, en ces quelques mots, peint parfaitement ce qu'était le baron Larrey pour ses élèves.
Les jeunes gens, habitués trop souvent aux allures de ces maîtres qui cherchent et quêtent la popularité par des moyens souvent peu dignes de leur valeur scientilique et de la considération de leur personne, étaient d'abord quelque peu étonnés de voir son aspect rigoureusement correct, cette dignité,^ cette dislinctioM qui ne cherchaient pas à se mettre en relief. xMais bientôt, quand ils avaient suivi quelques-unes de ses cliniques, ou servi quelque temps sous ses ordres, il se faisait chez les auditeurs
une sélection. Ceux qui aimaient plus le bruit que la saine étude, ou préféraient la mise en scène à la réelle utilité de l'enseignement, allaient chercher des maîtres selon leur esprit. Mais en revanche, ceux qui avaient le goût du travail, trouvaient si vite un grand attrait dans sa pratique, dans le développement de ses idées et l'exposition si correcte et si bien présentée des principes de la chirurgie, qu'ils arrivaient sans effort, d'une manière simple et toute naturelle, à l'écouter avec une attention de plus en plus croissante, à remplir leur office d'aide avec un empressement, un soin, un désir de réussir qui en faisait promptement d'excellents sujets; la justesse de ses appréciations, la culture de son esprit, l'élendue de son instruction médicale, scientifique, littéraire, exerçaient un charme puissant sur ses auditeurs.
J'ai été au nombre de ceux qui ont fait appel à ses lumières et à ses conseils. Le souvenir de mes relations avec cet homme éminent sera toujours si profondement gravé dans mon esprit, que de tous les maîtres auxquels je dois mon instruction médicale, le baron Larrey est certainement celui pour lequel j'aurai perpétuellement la plus vive reconnaissance.
XIÏ
Le baron H. Larrey ressemblait physiquement beaucoup à son père : même taille moyenne et bien prise, même grosse tête, même figure sympathique, régulière, imposante, même regard exprimant le calme autant que la fermeté. Mais la beauté, la douceurj la distinction de sa mère avaient sensiblement affiné ses traits et donné plus d'élégance à sa personne; de sorte que, tout en rappelant l'illustre chirurgien de la Grande-Armée, il avait quelque chose de plus doux et de plus distingué.
Sa belle prestance s'accrut surtout dans l'âge mûr, la dignité de toute sa personne lui assurait tout d'abord la déférence et le respect de tous.
L'aspect de ce beau vieillard, aux magnifiques cheveux blancs, souples et bouclés, d'une tenue toujours irréprochable dans sa sobre élégance, à la voix ferme et sympathique, à l'expression bienveillante, d'une urbanité charmante, frappait tous ceux qui l'approchaient et faisait qu'on pensait toujours avec plaisir au moment d'entrer de nouveau en relations avec lui.
Sous le rapport des opinions religieuses qui agitent la société actuelle, Larrey professait pour les convictions d'autrui, la doctrine de l'entière liberté de conscience ; il était resté calme au milieu des
Lb Bahom Lahuev. — 1.
passions souvent si exaltées que nous voyons se déchaîner de nos jours sous l'étiquette de la fausse dévotion ou de l'athéisme. Son esprit sage désapprouvait les exagérations tant dans un sens que dans l'autre. Il trouvait, avec grande raison, que l'opinion religieuse de chacun tient de si près à la conscience, qu'on ne peut séparer ces deux sentiments. « Or, disait-il, la conscience est quelque chose de si intime, qu'il est vraiment inconvenant d'en faire montre ; par conséquent, de même que l'on est libre de croire ce que l'on veut sous le rapport religieux , de même il est souverainement déplacé de se parer de sa croyance pour prétendre que celui qui ne pense pas de même façon a tort. »
Dans un autre ordre d'idées, je citerai le fait suivant, pour montrer sa droiture et la générosité de ses sentiments :
Il eut un jour l'occasion de rencontrer un jeune médecin militaire qui lui parut mériter sa bienveillance. Il apprit que ce médecin n'avait néanmoins pas été porté par un jury de classement dans le rang qu'il eût dû occuper pour l'avancement. Toujours extrêmement prudent dans ses actions et réfléchi avant de se décider à agir, il prit connaissance des notes confidentielles de ce jeune homme; excellentes en tous points : beaux états de services, titres scientifiques, bien établis, aucunenote défavorable, appréciations avantageuses à tous égards. Non content de cette source d'informations, II. Larrey, voulant
avoir deux chances pour une d'arriver à la notion exacte de la vérité, demanda confidentiellement aux divers membres du jury pourquoi ce médecin n'avait pas obtenu leurs suffrages.
« A-t-il moins de valeur, est-il moins recommandable à un titre quelconque que tel et tel de ceux que vous lui avez préférés? leur dit-il. »
« Non, lui répondit chacun en particulier. Il leur était même supérieur à quelques égards — que voulez-vous? nous l'avons bien porté sur nos listes, mais nous avons dû y porter aussi tels et tels qui nous étaient vivement recommandés et qui ont obtenu ainsi plus de suffrages. »
L'honnêteté de H. Larrey fut révoltée par cet aveu.
« Eh! bien, répondit-il, ce jeune homme sera désormais mon protégé, puisque c'est la protection qui décide maintenant de l'avancement. » Et il tint parole. En effet, avec une ardeur, une persistance, un entêtement des plus louables, il employa tout son crédit et toute son autorité en faveur du jeune médecin. Son protégé, grâce à lui est arrivé aux premiers, rings de la hiérarchie, comme de la science et II. Larrey se plaisait toutes les fois qu'il pouvait faire ressortir ses mérites à citer cet exeniple pour montrer combien il faut chercher à être rigoureusement équitable quand on tient entre ses maips l'avenir d'un homme qui n'a d'autre protecteur, que, son mérite personnel.
Sous les dehors (Id la [)his douce et (je ,l;i pl^s,
aimable courtoisie, il ne transigea jamais avec, non seulement ce qu'il considérait comme justice, mais même avec ce qui lui parut tenir au savoir-vivre. Jamais il ne laissa prononcer devant lui une parole haineuse ou même malveillante sans la désapprouver ouvertement.