‹ Le Baron Hippolyte LarreyChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Dès sa première jeunesse, Larrey possédait les qualités maîtresses de l'écrivain. Son carnet de voyage en Angleterre (1826), — il avait alors 18 ans — en fournit la preuve.

On a dit que H. Larrey n'avait pas écrit de longs et de grands ouvrages ; cela est inexact. Son Cours de pathologie externe est un labeur de longue haleine et aussi riche de faits et de déductions que ceux qui on fait la réputation de nombre d'éminents écrivains scientifiques. Son histoire en deux volumes de Madame Mère (Mater Napoleonis), est aussi une œuvre qui aurait suffi à la réputation d'un auteur. Mais ce qui a fait dire que le fils de l'illustre chirurgien de la Grande-Armée n'avait pas beaucoup écrit, c'est qu'il n'a pas à l'exemple de son père, consigné dans six volumes de clinique et cinq volumes de voyages et mémoires, les faits saillants de sa carrière.

Si on énumère les sujets qu'il a traités, on s'aperçoit bien vite que son œuvre est considérable. Il ne

lui a manqué que de réunir, à l'exemple de son père, les divers mémoires qu'il a publiés en un seul corps d'ouvrages pour doter les bibliothèques médico-chirurgicales d'une série de volumes très intéressants.

Son Histoire chirurijicah du siège d'Anvers, fut l'œuvre d'un jeune chirurgien ayant déjà acquis une grande expérience. Ce mémoire a été signalé par Bégin [Bulletin de l'Académie de Médecine, 1848), comme « un modèle » des études de ce genre.

Dans l'ambulance de la tranchée d'Anvers, il établit la différence qui existe entre les plaies par coup de fusil et celles que font les gros projectiles, différence capitale à maints égards et devant être toujours présente à l'esprit du chirurgien sur le -champ de bataille. C'est à lui que la chirurgie doit cette distinction et c'est certes un beau litre de gloire qu'il a peut-être trop négligé d'évoquer dans sa trop grande modestie,

A Anvers aussi, il eut l'idée d'utiliser cette sonde en deux parties que le praticien porte dans sa trousse. Cette sonde lui permettait par son volume, sa forme variablement moins courbe au gré du chirurgien, d'explorer les plaies sinueuses et profondes avec plus de facilité.

C'est de cette idée que s'inspirèrent plus tard les praticiens qui ont utilisé les sondes malléables dites Béniqué, pour se rendre compte des trajets pathologiques allant de dehors en dedans par suite de lésions traumatiques on de dedans en dehors

dans les affections vitales des tissus. Larrey aurait encorie pu réclamer, pour lui-même, l'honneur de ce progrès, réalisé en chirurgie; mais cette fois, comme dans mille cas divers, il a laissé d'autres se parer des succès de sa pratique et de ses applications heureuses de maints et mainte procédés opératoires qu'il avait imaginés.

Le mémoiiede H. Larrey sur les plaies de la vessie par armes à feu a été un de ses plus importants travaux ; en effet, c'est un chef-d'œuvre de méthode. Son mémoire sur le trépan sera toujours consulté avec profit. Sa monographie sur l'adénite cervicale insérée dans les mémoires de l'Académie de médecine est restée jusqu'à nos jours classique et eut un grand retentissement ; elle montra combien le col réglementaire du soldat qui était alors très élevé, très rigide et en tissu de crin était nuisible à la santé.

De bonne heure l'hygiène préoccupa H. Larrey et il a consacré à cette partie importante des sciences médico- chirurgicales de longues heures de méditation qui lui ont fait écrire des mémoires d'une grande valeur. Aujourd'hui nous ne sommes plus placés pour apprécier ce travail. Les études sur la microbiologie, la connaissance de l'importance du rôle des microorganismes pathogènes, l'application des méthodes d'antisepsie et d'asepsie, en un mot l'admirable découverte de Pasteur et la généralisation de ses idées ont fait faire un pas si grand à l'hygiène

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que certaines de ses prescriptions sont appliquées couramment et pour ainsi dire sans qu'on y songe, non seulement par les chirurgiens, les médecins, mais même par la grande masse du public. Il faut se reporter à une cinquantaine d'années en arrière pour apprécier le chemin parcouru et comprendre tout ce qu'il y avait à faire dans ce champ à peu près inexploré j-jsque-là.

Or, H. Larrey fut un des premiers chirurgiens de notre pays que frappa l'importance de l'hygiène, surtout pour les agglomérations d'hommes dans les hôpitaux, les casernes et les camps.

Dès 1849, il exposait dans une notice, courte, mais riche de faits, l'importance de l'application des principes d'hygiène h la santé des troupes tant en campagne qu'en temps de paix.

Son rapport sur le camp de Ghàlons en 1837 restera comme un modèle de l'application de l'hygiène à la santé des troupes et a servi cà la réfection des diverses parties de ce camp qui avaient été établies dans des conditions défectueuses. Il s'occupa avec non moins de succès de l'hygiène des prisons et des lycées. Ses travaux eurent un tel retentissement, que le ministre de l'instruction publique pria le ministre de la guerre de l'autoriser à donner à II. Larrey la mission d'inspecter les lycées dans les régions où il serait appelé à faire ses inspections militaires.

En 1862, il communiquait à l'Académie de médecine des chilîres établissant l'inlluence de l'hygiène

en comparant les résultats de la campagne de Crimée et de la campagne d'Italie.

A la Société de chirurgie, en 1864, il entraîna l'opinion par l'exposition de ses idées condensées dans un substantiel mémoire.

Outre ses études sur la chirurgie, la médecine et l'hygiène, H. Larrey a publié des études littéraires et biographiques très appréciées sur Bichat, Montagne, Ernest Cloquet, Amussat, Casimir Broussais, Devilliers, Raoul Duval, Fouratier, Gama, Gimelle, Lacournère, Montagne, Ribes, Alphonse Robert, Royer-Collard, Scrive, Willaume, etc., etc.

Mais le livre capital de sa vie d'écrivain, auquel il a consacré de longues années d'un pieux labeur, c'est l'histoire de M™* Mère, la Mater Napoleonis, comme il l'appelait.

Larrey employa les loisirs de sa retraite à s'occuper d'œuvres philanthropiques, il fut membre de la Société de secours aux blessés militaires et marins. Vice-président de la Société centrale de secours aux naufragés, œuvre pour laquelle il avait une grande admiration. Il fonda, on le sait, une station de secours sur un des points les plus dangereux des côtes de Bretagne. Et comme l'a dit si éloquemment M"° Clarisse Bader dans le journal le Monde du 21 octobre 1895 : « Reportant ici, comme partout l'hommage de sa « généreuse action à une chère mémoire, il avait « voulu que le canot fondé par lui portât le nom de « son père. » Celui qui avait

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été appelé la Providence du soldat devenait ainsi, grâce à son fils, une providence pour le naufragé. » Enfin, il n'est pas jusqu'à la Société prolectrice des animaux qui n'émût ce cœur ouvert à toutes les sympathies, et si accessible à la pitié. Il présida cette Société de 1878 à 1881. « Les animaux, disait-il, mais ce sont d'humbles serviteurs qui nous donnent non seulement leur travail et leur dévouement, mais encore leur vie. » — Nobles paroles, touchantes pensées qui complètent tout ce qu'on peut dire de flatteur pour les sentiments de philanthropie et de charité, une des caractéristiques les plus saillantes de cet homme aussi éminent que bon.

Je veux m'arrêter un instant sur le rôle du baron Larrey dans cette œuvre de l'émancipation des officiers de santé de l'armée, oîi il a si puissamment contribué à réaliser un progrès considérable pour le bien des médecins militaires ; mais ce progrès a été plus considérable encore pour celui du service de santé militaire.

On sait que ce n'est guère que depuis Louis XIV que le service de santé des armées a été l'objet de quelques préoccupations de la part du commandement. C'est de cette époque que datent les premiers linéaments de son organisation. Ce service était sur-

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tout assuré par les soins de l'intendance ; les médecins ne fonctionnaient qu'à titre de mercenaires. La chose choque étrangement la logique ; elle se comprend quand on songe à l'organisation des services de la guerre et de la marine. Le commandement et l'administration employaient des mercenaires pour les services secondaires de l'armée et le service de santé était alors considéré comme des plus secondaires.

Avec le temps on constata la si profonde exactitude du proverbe populaire : « Chacun son métier et les vaches sont bien gardées ». En dépit de toutes les dispositions prises par les intendants pour conserver jalousement leur prépondérance, on comprit enfin que le corps médical est mieux à même que les administrateurs de soigner les malades et la conséquence logique c'est que les médecins, ayant toute la responsabilité des résultais du traitement, doivent avoir toute initiative dans l'exercice de leur tâche. Cependant il a fallu plus de deux siècles pour arracher celte prépondérance ! Percy, Larrey, Desgenettes et cent autres médecins ou chirurgiens militaires ont lutté en vain pour obtenir ce qu'ils appelaient l'autonomie du service de santé, ce qu'on peut plus exactement qualifier de libération de l'esclavage des médecins et des malades militaires.

H. Larrey, nourri pendant son enfance et sa jeunesse, dans les idées libérales du corps de santé par son père, qui employa toute son influence auprès de

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Napoléon I" pour empêcher l'intendance de commettre des abus de pouvoir aussi fâcheux qu'absurdes sur le fonctionnement du service médico-chirurgical de l'armée. Aussi, élevé aux grades supérieurs de la hiérarchie, entreprit-il une campagne active. En 18^)7, Larrey continua cette campagne auprès de l'Empereur, dans le but de faire obtenir aux médecins de l'armée une situation hiérarchique digne des services qu'ils rendent. Ses arguments au chef de l'Etat furent si clairs, si précis, si probants,^ qu'il entraîna sa conviction. L'Empereur voulut donc accomplir cette équitable réforme. Mais le corps de l'intendance militaire, qui tenait alors le service de santé sous sa domination absolue, opposa toutes les résistances possibles aux revendications de H. Larrey; il parvint à empêcher jusqu'au 18 juin 1860 la reconnaissance légale d'une situation militaire que le corps de santé avait de tout temps méritée. Là s'arrêta la réforme. Notre malheureuse guerre de 1870-71 montra une fois de plus l'insuffisance de l'organisation sous l'autorité de l'intendance.

L'opinion publique demandait une réforme urgente. Larrey, élu député, voua son activité à l'obtenir. Il délendit avec chaleur les intérêts du corps de santé militaire, et le discours qu'il prononça le 14 juin 1880 à la tribune, touchant la nécessité d'éviter à ses successeurs les graves difficultés auxquelles il s'était heurté pendant la guerre d'Ita'ie et

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€n 1870-71, impressionna tellement le Parlement et l'opinion publique, que la loi du 16 mars 1882 <lonna enfin satisfaction à toutes les réformes qu'il réclamait. Son rôle accompli, le but poursuivi pendant toute sa vie était atteint.

Me voici arrivé à la fin de mon étude. J'ai cherché à tracer le portrait du baron II. Larrey pour le rappeler au souvenir de ceux qui l'ont connu et pour le faire connaître à nos successeurs.

Si je suis parvenu à montrer H. Larrey sous ses véritables couleurs, il restera dans l'esprit du lecteur -cette impression favorable que le fils a été le digne •continuateur du père, et si les péripéties de sa vie n'ont pas été les mêmes, c'est que le cadre des événements a été différent. Mêlé aux événements de la grande Révolution et du Premier Empire, il aurait été ce que fut son père.

Le jour de sa mort, un de ses admirateurs le fit revivre un instant à la pensée de ses amis, comme dans une vision fugitive, en ces termes émus :

(( Nulle gloire plus pure que celle de ces Larrey. Il y a de l'atavisme chez eux. Le grand Larrey était quelque peu élève de son oncle, chirurgien en chef ■de l'hôpital général de Toulouse, Alexis Larrey. 'H. Larrey héritait de cette renommée ; il la porta

dignement et modestement à la fois, incliné devant la mémoire le son père.

« Et il semblait qu'un reflet de cette gloire passée illuminât le charmant homme que nous voyons encore le visage rasé de frais, la lèvre spirituelle et fine, les cheveux blancs comme poudrés à frimas ; bien sanglé dans sa redingote boutonnée avec quelque chose du militaire et du mondain, causeur aimable, fidèle à des mémoires vénérées et vivant comme en un musée héroïque parmi les portraits d'histoire, les reliques, les autographes, les sabres d'honneur de la campagne d'Egypte ou d'Italie.

Ce vieillard de quatre-vingt-six ans si vert, si actif encore, semblait appartenir à ce passé dont il évoquait volontiers les légendes. On eût été tenté de lui demander si ce n'était pas lui qui avait, après la prise de Mayence, plein de pitié pour les blessés, inventé les admirables et fameuses ambulances volantes approuvées par Custine et qui furent, en pleine guerre, une des créations du génie de l'humanité ! Volontiers on lui eût posé la question de savoir si le tableau de Gros était bien e.xact : la peste de Jaffa, où Larrey apparaît à côté de Desgenettes dans cet hôpital qui, en deux mois, dévora quatorze chirurgiens, trois médecins, onze pharmaciens, tous les employés et sous-employés, morls pestiférés. Oui, le baron Larrey évoquait, par son nom seul, tous ces souvenirs. On le voyait, à Saint- Jean-d'Acre, souvent emporter les blessés sous les

boulels ; à Lobeau, nourrir ses malades avec de la viande de cheval assaisonnée de poudre à canon, le sel étant introuvable.

« C'est à Wagram que Larrey avait ramassé, parmi les balles, son titre de baron; le fils aurait pu le gagner à Solférino. »

Comme l'a si bien dit le Président du Comité technique de Santé, M. le Médecin inspecteur général Dujardin-Beaumetz, aux funérailles de Larrey : « Par son érudition, son esprit d'exactitude et de méthode, la prudence qui réglait sa pratique, son langage facile et attrayant, il captivait l'attention de ses auditeurs, que sa courtoisie et sa bienveillance, bien plus que le strict devoir militaire, attiraient et maintenaient autour de lui. Il puisait les saines traditions de l'art dans le culte de la science à l'exclusion de tout autre intérêt. Ami du progrès plus que de la nouveauté, plus jaloux de guérir que de briller et d'instruire, que d'étonner, il n'a jamais eu d'autres mobiles, praticien, que son devoir envers les élèves ; s'occupant de ses malades avec une sollicitude qui lui gagnait tous les cœurs; sa pratique étant des plus heureuses, il avait acquis par son caractère et son talent une influence qui demeurait, en toutes circonstances, respectable et respectée. »

H. Larrey fut un de ces hommes qui, ayant consacré leur vie active et leurs talents à l'utilité publique, ont plus considéré l'obligation de faire le bien

que le mérite et la satisfaction de l'avoir fait. Et, paraphrasant cette pensée qui peint très exactement i'hnmme, j'ajouterai, en terminant mon livre :

L'histoire a déjà donné au père le titre de vertueux; elle doit dire du fils : Il était digne de son père.

Telle est, d'ailleurs, l'inscription gravée sur le tombeau où ils dorment tous deux du sommeil éternel.

Quoiqu'il n'ait jamais été marié et qu'il ne lui restât, dans les dernières années de sa vie, que des parents assez éloignés, H. Larrey n'a pas eu l'amertume de vieillir isolé, de mourir entre les mains intéressées de domestiques. En effet, il eut l'inappréciable bonheur de voir sa vieillesse et son lit de mort entourés des soins affectueux que lui prodigua pieusement sa filleule, l'héroïque M"" Juliette Dodu,

Comme le dit justement M" Candelier, dans la biographie de iM"" Juliette Dodu, les mentions honorables données par Gambetta, en novembre et décembre 1870, furent, par décret du gouvernement, converties en médailles militaires. Celle de M"" Dodu fut l'objet d'un enthousiasme général et tous les journaux, sans distinction de parti, demandèrent la croix des braves pour l'intrépide créole.

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Le baron Larrey fut chargé de présenter son dossier au Conseil de l'Ordre ; ce devoir lui revenait de droit, le père de M"' Dodu ayant été chirurgien.

La première fois que le baron Larrey vit, accompagnée de sa mère, la jeune fille, dont la médaille militaire ornait le corsage, il fut ému et, spontanément, ses mains s'avancèrent et saisirent les mains de la vaillante mère et de la jeune héroïne.

Il prit très au sérieux son rôle de parrain et fut un père pour Juliette, qui lui témoigna sa reconnaissance par un dévouement filial.

Dans les soirées qu'il se plaisait à passer près de ses nouvelles amies le baron Larrey aimait à rappeler ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, parlait à cœur ouvert de sa famille et des divers incidents de sa vie en racontant maintes anecdotes avec autant d'esprit que d'abandon. La suivante en donnera bien l'idée :

Invité à un grand dîner, chez le docteur Longet, son ami, celui-ci, au dessert, demanda à sa fille, âgée de sept ans : « Marguerite, de tous mes amis ici présents, lequel préféres-tu ? » « Oh ! c'est le baron Larrey, je l'aime, je l'aime comme si je l'avais vu naître », dit-elle en mettant sa petite main sur son cœur. Elle prononça cette phrase avec un tel accent de passion, que ce cette déclaration enfantine mit toute l'assistance dans la plus franche gaîté.

« — Ne riez pas de la petite Marguerite, disait Juliette Dodu, à son cher parrain. Moi, je vous aime tant, qu'il me semble vous avoir aimé de toute éternité. »

La propriété de Bièvres revint après la mort du docteur Périer, qui en avait la jouissance depuis la mort de sa femme, à son beau-frère, le baron Larrey.

Larrey fit donation de cette campagne à sa filleule, à la condition toutefois qu'il y recevrait l'hospitalité pendant la saison d'été. Celte propriété, longtemps abandonnée, avait perdu son gracieux aspect d'antan; mais M"° Dodu la fit redevenir ce qu'elle avait été, charmante comme autrefois.

Le baron Larrey y passait presque toutes les semaines du samedi matin au lundi, il retrouvait là les souvenirs de ses parents et pouvait se croire encore en famille. C'est à Bièvres qu'il écrivit son bel ouvrage sur Madame Mère. Que de fois sa filleule venait l'arracher à ses travaux pour l'obliger à se promener, à respirer l'air pur de la campagne. Après chaque repas, il se plaisait à porter du pain à deux chèvres et s'amusait à les voir courir et bondir dans l'enclos qui leur était réservé.

Sa santé se soutenait, et le bonheur de vivre heureux, aimé et tranquille lui assuraitde longs jours.

La mort subite de M"' Dodu, en avril 1885, vint jeter un voile de deuil sur le calme heureux de ces existences.

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Juliette, qui ne s'était jamais séparée de sa mère^ éprouva un profond désespoir; l'horrible mort venait lui apprendre qu'ici bas tout a une fin, qu'il faut courber la tête devant la commune loi. Elle se crut perdue! Vivre sans mère? Était-ce possible? « Ne suis-je pas là, ma pauvre enfant? » lui répondit son parrain ; ses affectueuses paroles pouvaient seules atténuer une aussi vive douleur.

L'attachement de M"' Dodu n'en devint que plus profond pour cet excellent homme qui, désormais, était toute sa famille. Elle s'occupa de son parrain, comme Isaure s'était occupée de son père, veilla à son bien-être, devint sa copiste, sa lectrice, sa garde-malade, l'élément de sa vie. Lorsque les amies de M"' Dodu lui disaient que ce devait être pénible et ennuyeux pour elle de vivre près d'un vieillard, elle répondait simplement ; « Je ne trouve de bonheur et de quiétude qu'auprès de lui, et près de lui je n'ai jamais ressenti l'ennui que j'éprouve dans le monde. »

Ses derniers mois furent un vrai martyre ; mais avec quel courage, quelle philosophie, qu'elle résignation il le supporta! Sa filleule le lui rendit moins pénible.

Il fut soigné par le célèbre chirurgien Félix , Guyon, qui n'épargna ni ses soins ni ses visites à Bièvres. Parmi les nombreuses personnes qui vinrent lui témoigner leur sympathie, durant sa maladie, citons d'abord l'inspecteur général du service de

santé militaire, M, Dujardin-Beaumetz, les docteurs Bergeron, Dionis du Séjour, Potain, Mathieu, Directeur du Val-de-Gràce, etc., etc.

Dans les derniers temps de sa vie, il faisait approcher sa filleule de son lit et, posant sa main amaigrie sur sa tête, il lui répétait : « Soyez bénie, mn chère enfant, pour tout le bonheur que vous m'avez donné, pour tous les soins dont vous avez entouré ma vieillesse. »

Nous avons vu quel culte religieux le baron Larrey avait gardé toute sa vie pour son père.

Au prêtre venu pour l'assister dans ses derniers moments, il répondit :

« J'ai toujours suivi la ligne droite en essayant de marcher sur les traces de mon père ; son image m'a guidé à travers la vie. »

Et ses yeux se portèrent sur le portrait du chirurgien de la Grande-Armée, placé au fond de l'alcôve.

Il rendit le dernier soupir, à Bièvnvs, le 8 octobre 1895, à huit heures du matin, dans la chambre même où était morte sa mère le 2o juillet 1842.

Lorsque la mort eut achevé son œuvre, M"' Dodu, qui avait soigné Larrey avec \\\\ dévouement filial jusqu'à sa dernière heure, eut la pieuse pensée de faire, à son bien-aimé parrain, des funérailles dignes de lui.

Le corps embaumé fut déposé dans une chapelle ardente à la villa de Bièvres, où ses nombreux amis

vinrent dire un dernier adieu à sa dépouille mortelle.

Le surlendemain de la mort, c'est-à-dire, le 10 octobre, le corps de Larrey fut transporté dans la chapelle du Val-de-Grâce, en attendant le moment des obsèques qui eurent lieu le vendredi 18 octobre à onze heures du matin.

Les lettres de faire part furent envoyées au nom du Médecin Inspecteur Général, Président du Comité technique de santé, des Membres du Comité technique de santé, des Officiers du Service de Santé militaire, et de la famille.

La cliapelle à droite du maître-autel fut tendue d'une draperie noire à franges d'argent, dans le fond de laquelle se détachait une grande croix blanche.

Des deux côtés de l'autel étaient placés deux trophées de drapeaux avec des cartouches à l'initiale du défunt, et au-dessus de l'entrée était un grand écusson aux armes de Larrey.

Le cercueil fut placé au milieu de la chapelle, recouvert d'un drap mortuaire de velours noir sur lequel étaient placés : le chapeau de membre de l'Institut, la tunique et l'épée de médecin inspecteur de l'armée, un christ en argent et un énorme bouquet de roses.

Sur deux coussins de velours noir étaient posées les décorations de Larrey et, par un souvenir touchant du sentiment de la piété filiale, se trouvait parmi ces décorations la croix de Commandeur de

la Légion d'honneur que Napoléon I", à la bataille d'Eylaii, avait donnée de sa main à l'illustre chirurgien en chef de la Grande-Armée, et portée par le fils jusqu'à sa promotion au grade de grand officier.

De nombreuses couronnes, parmi lesquelles se distinguaient celles de sa filleule, du personnel enseignant et des élèves du Val-de-Gràce, de la Société centrale de sauvetage, de M""' Furtado Heine, des misses Lawrence, de l'Association des Femmes de France, de l'Assistance aux Mutilés pauvres, de la Société des Ingénieurs et Architectes sanitaires, de la Société protectrice des animaux, de divers amis et obligés venus de Paris, de la province et de l'étranger.

Dès dix heures, les troupes désignées pour rendre les honneurs militaires : un peloton du 28' régiment de dragons avec la lance; une batterie du 13' régiment d'artillerie; un bataillon du 39' régiment de ligne avec musique et drapeau, vinrent prendre place dans la cour extérieure du Val-de-Grâce, autour de la statue de Dominique Larrey.

A onze heures la cérémonie commença.

M"' Dodu était à droite de l'aulel, le général Saussier, gouverneur militaire de Paris, et les officiers, à gauche. L'abbé Sibassier, aumônier du Val-Je- Gràce, dit la messe et donna l'absoute. Pendant la cérémonie religieuse, la maîtrise, dirigée par M. Victor Sauraly, maître de chapelle et organiste, exécuta le Pu; Jésus, de Slradella; YAgnus Dei, de

Webbe; le Mispremini, de Slinmann. Les soli furent chantés par MM. Mat, de l'Opéra, Lobère, Fontaine et Tierce.

La chapelle était remplie par ce que Paris compte de personnalités éminentes dans l'armée, la marine, la magistrature, l'administration, les sciences, les lettres. Citons au courant de la plume : le lieutenantcolonel Courbebaisse, de la maison du Président de la République;

Le commandant Bourotte, représentant le ministre de la guerre;

Le général Saussier, gouverneur de Paris ;

Le commandant Eslève, de l'étal-major du gouvernement militaire de Paris;

Le commandant Bizard, représentant le grand chancelier de la Légion d'honneur;

Les sœurs de charité de l'hôpital du Val-de- Grâce ;

Les généraux de Boisdeffre, chef d'état-major général de la guerre; Garo, commandant l'artillerie à Vincennes; de France, Coste, Billot, de Brincourt, Derrecagaix, de Négrier, Renouard, Gonse, André, Libermann, Farny, Delloge, Delambre, Davout d'Auerstadt;

Les amiraux Humann, chef d'état-major général de la marine; baron Duperré, ancien Président du conseil d'amirauté ; Lafont, président de la Société centrale des naufragés; Galiber, ancien ministre de a marine; Gh. Duperré, Président du conseil des

travaux de la marine ; de La Bédollière, Touchard, Vignes, Rouslan ;

Les médecins militaires Dujardin-Beaumetz, inspecteur général du service de santé de l'armée; Colin, inspecteur général du service de santé de l'armée, en retraite; Dieu, Médecin Inspecteur, Directeur du service de santé au ministère de la guerre; Vallin, Baudouin, Mathieu, Aron, Médecins Inspecteurs ; Marty, pharmacien inspecteur.

Les membres du comité technique de santé du ministère de la guerre et du conseil supérieur de santé de la marine ;

Tout le personnel enseignant et les stagiaires du Val-de-Grâce;

Tous les Officiers de santé de l'armée, présents à Paris, et un grand nombre de médecin militaires en retraite :

Joseph Bertrand, de l'Académie française et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences;

Henri Becquerel, François Goppée, Marey, Daubrée, Damours, Moissan, Fizeau, Tisserand, Schlesing, Janssen, Merson, Hautefeuille, Guignard, Ilaton de la Goupillière, Bouquet de la Grye, Félix (iuyon, Potain, Troost et un grand nombre d'autres membres de l'Institut.

Mazeau, [»remier président de la Cour de Cassation ;

Jacques et Denis Cochin, députés de Paris;

Lefèvre Puntalis, Ferry d'Escland , Hector France, etc., etc.

L'Académie de Médecine était représentée par une délégation dans laquelle étaient : MM. Magnan, Ledentu, Tillaux, Nicaise, Roux, Lannelongue, Reclus, Lereboullet, Bergeron, secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine, Brouardel, de l'Institut, de l'Académie de médecine, doyen de la Faculté ;

Un grand nombre d'autres membres de l'Académie de médecine étaient présents;

Le D' Bertillon, chef du service anthropométrique, Hyacinthe Loyson ;

Le D"^ Philbert, représentant de la Société des médecins de France, avait été chargé par le bureau d'assister à ces obsèques;

Les Société^ de chirurgie, d'anatomie, d'émulation, le Conseil de salubrité de la Seine avaient envoyé de nombreuses délégations ;

La présidente et les membres du conseil des Femmes de France; le bureau delà Société centrale des naufragés avec le commandant Glavaud, capitaine de frégate, en retraite, et plusieurs membres de cette Société;

Le baron et la baronne Gorvisart;

Les intendants généraux Baratier, Simon, François, Martinie;

L'abbé Lanusse, aumônier de Saint-Cyr;

Le prince Roland Bonaparte ;

Poubelle, préfet de la Seine ;

Lépine, préfet de police et Laurent, secrétaire général ;

Durangel, ancien conseiller d'Etat, représentant M"" la princesse Mathilde.

Les troupes, musique et drapeau en tête, défilèrent au son de la marche funèbre de Chopin, exécutée par la musique du 30' régiment, devant le cercueil et rendirent les honneurs militaires à celui qui avait été le médecin en chef des armées d'Italie et du Rhin et qui, pendant plusieurs années, avait été à la tête de la hiérarchie de la médecine militaire.

A l'issue de la cérémonie religieuse, le cortège, précédé par un peloton de gardes républicains à cheval, le deuil conduit par les cousins du défunt MM. le commandant d'Ennery, le vicomte Henri de Mameville et l'abbé de Bessonis, suivit le corps, qui fut porté au bas des degrés du porche de l'église et en face de la statue de l'illustre chirurgien en chef de la Grande- Armée, devant un auditoire nombreux et recueilli. Plusieurs discours furent prononcés par :

MM. Dujardin-Beaumetz, au nom du Comité technique de santé ;

Félix Guyon, au nom de l'Institut; Nicaise, au nom de l'Académie de médecine ; Anger, au nom de la Société de chirurgie; Delorme, au nom du Val-de-Gràce ; Ulrich, au nom de la Société prolectrice de& animaux.

Après ces discours le cortège se met en marche

dans l'ordre suivant, les cordons du poêle étant tenus par le professeur Félix Guyon, de l'Institut, le général Caro, Empis, président de l'Académie de médecine, le préfet de police, Delorme, professeur au Val-de-Grâce et M. Durangel, ancien conseiller d'Etat, représentant M"' la princesse MathiMe. Derrière le corbillard, couvert de couronnes, un appariteur portait la masse de la Faculté de médecine; deux officiers des pompes funèbres, en manteau, suivaient, portant sur deux coussins les décorations du défunt. Puis, venait une délégation des officiers généraux et supérieurs du gouvernement militaire <ie Paris, les médecins militaires, les membres de l'Institut, de l'Académie de médecine, de la Société de chirurgie et les nombreux amis qui accompagnaient le baron Larrey à sa dernière demeure. A droite et à gauche la haie était formée par le personnel de l'asile des Incurables de M""* la princesse Mathilde.

Le convoi, suivant les boulevards Saint-Michel, Saint-Germain, Henri IV, la place de la Bastille et la rue de la Roquette, arriva au père Lachaise où le corps fut descendu dans le caveau donné, en 1842, par la ville de Paris à l'illustre chirurgien de la Grande-Armée.

(I) Ces discours sont reproduits in extenso à la fin de ce volume.

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