SIÈGE D'ANVERS
Arrivé à Bruxelles le 18 octobre 1832, à six heures du malin, je n'y restai qu'une journée, le temps de j)Oser devant le peintre Pérignon, chez qui je déjeunai et qui voulut absolument faire mon portrait (1).
Le surlendemain, 20 novembre, entrée dans la ville d'Anvers, alors désertée par la plus grande partie de ses habitants. La première personne que je rencontre est mon cousin Auguste Morel, dont toute la famille a émigré à Matines. Nous nous donnons rendez-vous à midi, dans un hôtel où nous devons déjeuner ensemble. Quand je dis déjeuner, j'entends manger des tranches de pain beurrées, car il n'y a plus de viande, ni de légumes, ni rien de ce qui compose un simple repas.
Ici tout présente l'image barbare de la guerre. Après avoir écrit une lettre à ma sœur, je vais avec mon cousin Morel, visiter ce qui fut l'habitation de sa famille. La maison est déserte comme toutes les
(I) Ce portrait se trouve au musée du Louvre (salou des Sept Cheminées), depuis la mort du baiou flippolyle Larrey.
autres; les meubles ont été enlevés, et l'on serait bien eu peine de trouver un lit, une table ou simplement une chaise. Les femmes se sont réfugiées dans les villes et dans les villages des environs.
Dans l'après-midi, promenade sur les remparts; visite aux fortifications et aux barricades; ce sont les seules parties de la vieille ville flamande qui présentent une animation. Partout ailleurs, on voit l'image d'une cité morte. Un grand nombre de maisons présentent encore les affreuses cicatrices que leur firent les boulets rouges, lorsque l'implacable général hollandais chassé, réfugié dans la citadelle, voulut châtier les habitants de leur révolte.
Au lieu des paisibles commerçants d'autrefois, l'on n'aperçoit dans les rues que des soldats; l'on n'entend que les cris des sentinelles arrêtant quelque patrouille. Plus d'affaires, plus de travail, plus de plaisir.
Toutes les précautions sont prises contre les mesures du général Chassé, dont on connaît l'inflexible ténacité, acquise sous nos drapeaux, alors qu'il servait en Espagne, dans les troupes impériales. On a bouché les soupiraux des caves; on a caché les tableaux des églises ; on a vidé les bassins. Je visite le magnifique entrepôt nouvellement construit et formé de trois grands corps de bâtiment.
Le lendemain, mercredi 21, nous nous éloignons de ce lieu de désolation, pour chercher ailleurs un logement.
Mon cousin et son beau-frère m'accompagnent en cabriolet à Merxens, où nous frappons inutilement à toutes les portes, pour tâcher de découvrir une chambre à louer. Tout est plein d'Anversois fugitifs et d'officiers français. Force nous est de revenir à Anvers, où je finis par obtenir une petite place dans un coin de V Hôtel de TEmperenr pour y passer la nuit. Impossible d'être plus mal, et pourtant, la fatigue aidant, je finis par m'endormir. Je rêve que je suis à Paris, heureux au milieu de ma famille et de mes amis. Au réveil, je me trouve si affreusement logé que sans plus tarder, je pars, dès le malin du jeudi 22, pour Merxens où je quémande de nouveau, un abri. Cette fois, les recherches sont couronnées de succès. On finit par découvrir un pauvre logement vacant, dans la maison d'un brave homme, un charron peu fortuné, qui consent à me recevoir et à partager avec moi le pain bis, le beurre et les pommes de terre, provisions de sa famille. L'accueil est cordial et chacun se montre empressé à me servir. Malheureusement, mes hôtes ne savent pas un mot de français et je n'ai pas la moindre notion de la langue flamande ; impossible de me faire comprendre. Je m'ennuie à mourir, la journée me semble interminable, loin des miens et sans nouvelles de ceux que j'aime. Mon inquiétude et mon ennui dégénèrent en mélancolie et pendant la nuit, je sens que je commence à être atteint de nostalgie.
Pour lutter contre ce malaise indéfinissable, qui
attaque souvent les jeunes gens lorsqu'ils quittentbrusquement leur famille, je décide qu'il faut me donner des distractions. Aussi, le lendemain, vendredi 23 octobre, revenu à Anvers, je me promène, je déjeune au restaurant, je rends visite à M. Sommé, ancien aide-major du Val-de-Grâce et ex-chirurgien de la marine; je pousse ma promenade jusqu'au jardin botanique, où j'admire quantité de plantes rares.
Jusqu'au 30 novembre, jour où fut organisé le service actif, tout notre temps s'est passé en allées et venues sans grande utilité et fort ennuyeuses.
Notre service de santé était distribué de la manière suivante, sous le rapport chirurgical :
Au corps d'avant-garde, à chacune des quatre divisions d'infanterie ; aux deux divisions de cavalerie et à la division d'infanterie de réserve, une ambulance était attachée; chaque ambulance comprenait un chirurgien-major, un aide-major, quatre sous aides, un pharmacien aide-major et un sousaide pharmacien.
M. Zinck, chirurgien principal, était le chef de tout le service de santé; son ambulance, nommée ambulance de réserve, suivait le quartier général et se composait d'un chirurgien-major, M. Forget, de deux aides-majors, M. Corbin et moi, et de douze sous-aides.
Le nombre des officiers de santé fut d'abord plus que suffisant, mais vers la fin du bombardement,
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ranibiilance de réserve fut la plus occupée, parce qu'on y amenait le plus grand nombre des blessés qu'il fallait opérer; le chirurgien en chef dut prendre des mesures.
Mais n'anticipons pas.
Notre ambulance de réserve fut installée avec l'état-major, dans le village de Berchem, près d'Anvers. On choisit un endroit à l'abri des projectiles, autant que possible.
Une division détachée de l'ambulance de réserve se tenait immédiatement derrière la tranchée, afin d'être à portée de donner les premiers secours aux blessés.
Un aide-major et deux sous-aides, fournis à tour de rôle par l'ambulance do réserve, étaient de service nuit et jour à l'ambulance de la tranchée^, ils s'établirent dans l'église et dans une maison voisine, uù ils furent tout le temps exposés au feu de la citadelle.
C'est à la suite de cette organisation du service sanitaire et chirurgical que je fus appelé à Berchem, à la fin du mois de novembre. Ce village ressemble à tous les villages flamands et il serait oiseux d'en donner une description détaillée. Qu'il suffise de dire que l'on s'y procurait trèsdil'licilement un logement; on courait de porte en porte et l'on trouvait toutes les maisons pleines de soldats et d'officiers. Je finis pourtant par obtenir un petit coin pour coucher dans une auberge.
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Le lendemain matin, mardi 20 novembre, n'ayant pas de billet de logement, il faut se rendre chez le bourgmestre, ou maire de la localité. Il se trouve que ce magistrat municipal est un contrère, un médecin. Le billet de logement qu'il me donne désigne précisément l'auberge où je viens de passer la nuit. J'y retourne donc ; mais cette fois c'est autre chose.
L'aubergiste nous reçoit fort mal ; il nous refuse le feu. Sa femme, plus cupide que lui, et de plus, entêtée et menteuse, se montre d'abord impolie. Mon chirurgien-major, qui a également un billet de logement pour cette auberge, se fâche comme moi, et nous le prenons sur le même ton. Nous avertissons ces hôteliers que nous allons agir et qu'ils ne se moqueront pas des Français. Enfin l'aubergiste finit par céder, parce qu'il voit bien qu'il ne peut faire autrement. Sa femme, en véritable hypocrite, devient subitement soumise, empressée, respectueuse, répondant à chaque question : « Docteur major, à votre ■service. »
Je dîne avec le sous-intendant Roques, qui juge à propos de ne plus me parler impérieusement comme à Valenciennes.
Le reste de la journée se passe, comme toujours, au milieu de l'ennui et dans le désœuvrement. Nous attendons avec impatience le premier coup de canon. Les autres jours se suivent aussi vides d'incidents. Le mardi 27, je rends visite au général Neigre, commandant en chef de l'artillerie ; et je reçois de cet
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officier un accueil des plus bienveillants. Le mercredi, par permission du commandant de la place, je visite Anvers, où les travaux sont poussés avec activité, en vue de bombarder la citadelle. Au Café de V Empereur se réunissent plusieurs nouvellistes qui font des pronostics sur le succès de l'attaque. Le jeudi, je trouve enfin à m'occuper. Je soigne un ouvrier mineur blessé à la main et transporté dans notre ambulance.
Les travaux de tranchées s'avancent rapidement. De grands mouvements militaires annoncent suffisamment qu'il se prépare quelque chose. Notre auberge est encombrée de troupes pendant toute la nuit. Impossible de dormir : ce ne sont que cris, jurons. A onze heures du soir, une trentaine d'hommes venaient de sortir, lorsqu'on en vit arriver une soixantaine d'autres : il faut les loger. On en met partout. Nous olTrons un asile dans notre chambre à trois officiers ; nous partageons avec eux notre literie ; à l'un, je prête mon oreiller, à l'autre mon traversin ; mais ils ne peuvent pas plus que nous s'endormir ; et la nuit se passe à causer, pour tuer l'ennui de cette existence. Pendant ce temps, nos sapeurs et nos mineurs terminent la tranchée. Le vendredi 30, commence le service actif aux ambulances et à la tranchée qui vient d'être com[dèlement terminée. Je quitte l'auberge et je me rends à l'hôpital, où deux bottes de paille sont mises à ma disposition pour me reposer. Ce serait presque du sybari-
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tisme : j'y renonce et je suis désigné, avec deux Suisses, pour le service des ambulances de la tran-. chée. Je pars aussitôt avec mon équipement. En route, vers midi, j'entends le premier coup de canon. Les hostilités commencent!...
En arrivant à la tranchée, j'aperçois le duc d'Orléans et son état-major.
Bien que ce ne soit pas le moment de s'extasier, tout le monde admire la haute taille du prince et son air affable. C'est lui qui est désigné pour commander la tranchée, où nous le verrons, sans la moindre émotion, affrontant le danger, dresser la tête, alors que soldats et officiers se courberont ou même se mettront à plat ventre chaque fois qu'un sifflement significatif annoncera le passage d'un obus ou d'un boulet. Ce sang-froid nous remplit d'admiration.
Les coups de canon se succèdent ; le bruit des projectiles se mêle à celui d'une pluie torrentielle.
Je pars en ordonnance pour installer l'ambulance dans l'église ; les portes étant fermées, force nous est de les enfoncer. L'église est aussitôt envahie par le bataillon de garde pour la tranchée. Tombant de fatigue et de sommeil, je m'endors dans la chaire ; mais je ne puis y reposer en paix et je me réfugie dans un confessionnal. A chaque instant je suis réveillé par le froid. D'ailleurs, les alerles sont multipliées et les bombes ne cessent de tomber autour de l'église. Le bataillon, après s'être exercé, dans l'église même, à une manœuvre mihtaire, finit par
bivouaquer sur les chaises ; mais les hommes sont tenus éveillés par le froid. Le matin, ils s'en vont et je ne tarde pas à les imiter.
Comme je sors de l'église, accablé de fatigue et couvert de boue, je rencontre un cavalier belge bien brillant, bien brossé, bien ciré et tout ciracolant. Quel contraste! Et que nous sommes niais de sacrifier nos hommes et notre argent pour les autres, qui ne nous le rendraient peut-être pas, si la France était en danger! C'est de la générosité poussée jusqu'à la naïveté et dont deux peuples seuls ont donné l'exemple : les Français et les Polonais, au temps de Sobieski.
Cependant, la canonnade a cessé. Je déjeune comme un affamé et je me repose pendant quelques heures. Le soir, au moment oîi le bombardement recommence de plus belle, je visite l'hôpilal vide de blessés ; après quoi, j'assiste à une aubade militaire au maréchal Gérard, commandant en chef de l'armée française.
Le dimanche 2 décembre, la canonnade est plus forte que la veille, mais je n'ai pas à soigner un seul blessé ! Je reçois des lettres de mon père, de ma mère et de ma sœur.
Le hindi 3 décembre, je suis réveillé à sept heure^ par l'aubade des clairons. La canon a tonné toute la nuit, et nous recevons plusieurs blessés. Forgel- Fririon. fils, ampute une jambe, tandis que j'ampute un bras droit. La journée se passe au milieu du
vacarme des canons; el la nuit venue, je ne puis fermer l'œil à cause du bruit que font les soldats logés dans une maison voisine.
Le mardi, 4 décembre, est le jour fixé pour le bombardement en règle de la citadelle, dont les abords sont maintenants détruits. Je me lève à six heures, je m'équipe pour mon service à la tranchée, je reçois une provision de vivres et je pars à huit heures. Les chemins de la ti-anchée sont si remplis de boue, que je suis obligé de marcher sur la chaussée jusqu'à l'ambulance môme. Je m'attendais à retrouver le bivouac en plein air, ou seulement l'église bien froide, bien humide, quitte à me remettre dans la chaire ou dans le confessionnal. Mais une surprise agréable! la sacristie nous est ouverte avec un beau feu de cheminée; nous sommes en possession de tout le mobilier sacerdotal.. . Le grand fauteuil doré est garni de couvertures pour les plus blessés; le tapis des cérémonies est ployé en quatre pour les autres blessés ; les coussins de genoux pour les mariages, les vases, etc., sont à notre disposition. On nous annonce l'attaque pour onze heures précises; jusque-là, silence dans l'air, plus d'explosion. Nous déjeunons par prévision dans l'attente de la canonnade et des blessés. A dix heures et demie, nous montons au clocher pour voir la bombe de signal et le commencement du bombardement. Placés à une fenêtre au-dessus de l'orgue, nous distinguons la citadelle, les remparts, les drapeaux et les fac-
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tionnaires hollandais. Rien ne se fait entendre encore, il est dix heures cinquante-cinq minutes. A onze heures précises, une bombe des batteries françaises s'élève avec fracas et tombe au milieu des retranchements hollandais : c'est le signal général. Aussitôt la décharge de plusieurs de nos batteries se fait entendre à la fois. Les batteries hollandaises répondent en même temps. Les détonations ébranlent les voûtes de l'église et nous sommes ébranlés nous-mêmes sur notre e3cal)eau ; la fumée obscurcit l'air et l'odeur de poudre se répand. Dans le moment de notre plus grande attention, un boulet passe audessus de nous en rasant le clocher avec un sifflement sourd, un autre avait, la veille, traversé l'église, et un autre encore, avait abattu l'une des colonnes. Je n'éprouve pas le moindre saisissement ; peut-être que si j'avais prévu le coup, je l'aurais craint. Nous redescendons de notre clocher par prudence et par commandement. Vers midi, visite du maréchal Gérard, du général Haxo et de leur étatmajor. Ils vont au clocher pour juger le mouvement des batteries. Autrb visite des généraux Jamin et SœpfcU; autre visite du général Saint-Cyr Mignes, qui me reconnaît à ma ressemblance avec mon père. Les boulets, les bombes et les obus arrivent tout autour de nous ; le toit d'une maison est enfoncé sous nos yeux, des arbres sont couj)és, etc. Nous remontons au clocher. Le feu des Hollandais diminué. Nos batteries renversent les maisons qui
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les masquent de leur coté. Dans toute l'étendue de la tranchée, la musique de bataille et de victoire excite les artilleurs ; les officiers d'artillerie, placés au-devant de leurs batteries, commandent le feu et observent celui de l'ennemi avec un sangfroid et un courage qui font l'admiration du général Haxo et du général Neiger. C'est à trois heures après midi qu'on apporte le premier blessé ; c'est même le seul que nous ayons eu de toute la journée, circonstance aussi heureuse qu'incompréhensible. On nous apporte aussi un mort : le malheureux avait reçu un éclat de boulet qui avait traversé le crâne; je n'ai jamais vu de blessure plus hideuse. Le général Saint-Cyr Mignes revient encore et m'adresse quelques mots de bienveillance. La canonnade s'apaise vers le soir. Visite du sous-intendant, M. Roques, escorté de deux de ses acolytes d'administration et d'un domestique, ce qui fait trois valets. Il entre avec toute sa hauteur des jours de cérémonies, s'assied dans le grand fauteuil épiscopal et ne nous dit pas même de nous asseoir. Il imagine de faire placer l'ambulance de tranchée encore plus au centre des batteries; mais je lui démontre, au nom de tous mes camarades, qu'alors nous pourrions bien n'en pas revenir tous, etc., etc. Je lui propose de monter au clocher et il y va, toujours avec ses suivants; il monte même à l'échelle, mais avec une certaine crainte et n'attend pas longtemps pour redescendre. La conversation recommence
aussi plate qu'auparavant. La canonnade redouble et M. Roques se retire ; il nous avait annoncé trois bouteilles de vin qu'il fait donner aux infirmiers. Dernière visite au clocher pour juger de l'effet des bombes au milieu de la nuit ; ce serait à s'écrier d'admiration, si c'était un feu d'artifice. Je suis toujours tranquille tout au milieu de ce fracas de guerre, et cependant combien, malgré moi, je cause d'inquiétude à ma famille et à celle qui m'aime! Dix heures sonnent ; la lune vient éclairer l'air et le canon gronde. Nous préparons nos lits de bivouac sur les brancards destinés au transport des blessés; un grand feu de planches et un cierge nous éclairent. Nous sommes six officiers dans la sacristie et un sergent. Aucune alerte ne nous dérange; seulement, une bombe vient éclater dans un jardin près de l'église et réveille presque tous nos infirmiers en sursaut. Moi, je ne puis dormir; je suis inquiet de l'inquiétude de ceux qui m'aiment.
A six heures, nous montons au clocher pour voir l'incendie d'une redoute hollandaise; on distingue quelques hommes et cependant le feu de nos batteries a cessé. Ne serait-ce pas là le moment de redoubler ; je trouve ici quelque chose d'incompréhensible. Du clocher, nous voyons le feu prendre à une caserne; le coup d'œil de cet incendie est saisissant.
Le service de l'ambulance devient plus fatigant à mesure que le bombardement est plus furieux et que les Hollandais assurent mieux leur tir.
Les blessés, de plus en plus nombreux, sont amenés d'abord à l'ambulance de réserve pour. y êlre pansés et opérés de suite ; après quelques heures de repos sur des lits de camp, ils sont dirigés sur l'hôpital de Malines ou d'autres villes voisines, si leurs blessures sDnt légères; dans le cas contraire, on les transporte à l'hôpital d'Anvers.
Parmi les blessés du jeudi o décembre se trouvait le colonel Morlay, que le duc d'Orléans vint, le lendemain, visiter, ainsi que notre ambulance; ce jeune prince prodigua des encouragements aux blessés et chacun remarqua son affabilité.
C'est au cours de cette visile que M. Forget porta un pronostic trop décisif sur la blessure du colonel Morlay. A ce sujet, il faut observer que notre chirurgien-major général juge, en général, trop tôt et trop sévèrement les blessures; il recherche trop les amputations, et nos aides se plaignent de ses exigences.
Le samedi 8, le nombre des blessés devient si considérable, que l'on est forcé de porter l'ambulance plus près de la tranchée, à l'entrée de Ber^ chem, et non plus à l'extrémité. Les blessés se succèdent avec une fréquence qui nous exténue de fatigue.
Seul, avec le chirurgien-major, pour les opérations, je suis encore obligé de faire bien souvent le. service des infirmiers, qui ne s'y entendent pas. Nous n'avons plus d'heure fixe pour les repas ni même pour le repos.
Le transfert de l'ambulance m'a obligé de changer de logement. Je me relire, à dix heures du soir, chez un riche particulier, M. Adriessner, où l'on met à notre disposition l'appartement occupé précédemment par le colonel Morlay. Un domestique, mis à notre service, nous fait les honneurs d'un grand salon, désert de meubles ; mais riche de tentures. Le regard découvre un parc magnifique, et^ au bout d'une belle allée, VHôf<4 du Miroir, où nous pourrons prendre nos repas. Nous couchons dans de bons hts, bien faits et bien propres, quoique sur le parquet.
Le lendemain, dimanche 9, nous faisons à l'ambulance, la rencontre bien inattendue de l'abbé Soulacroix, qui administre les blessés mourants^ courtise les officiers supérieurs et batifole avec les officiers subalternes ; c'est un petit abbé de la Régence. Nous rencontrons aussi Napoléon Daru, lieutenant au 7' régiment d'artillerie. Il s'est fait attacher auprès du général Neiger pour observer l'effet des batteries ; il m'explique en détail le plan d'attaque.
Le général de tranchée, le général Waroler, est un brave soldat, âgé d'environ cinquante-huit ans,^ de haute taille, d'une physionomie franche, de manières distinguées et d'une politesse toute française.
Il nous fait un accueil bienveillant, nous offre même un petit verre réconfortant de rhum très vieux et nous invite à dîner. Pendant ce repas, il nous
raconte agréablement les principaux faits de sa vie militaire.
Toute la journée, nous l'avons vu aller et venir dans la tranchée, se rendre plusieurs fois au bout de celle-ci et revenir se chauffer à notre feu. J'aime beaucoup le général Waroler.
L'ambulance reçut ce jour-là une trentaine de blessés, presque tous atteints très gravement, La plupart montrent la plus grande énergie, particulièrement un artilleur dont la jambe a été emportée par un boulet. Après le pansement, il me remercia d'une manière touchante et manifesta le regret de ne pouvoir retourner à la tranchée.
La nuit venue, nous sommes forcés de dormir sur des chaises; mais je n'ai pas sommeil.
Le lundi, nous quittons la tranchée et notre logement. Nous trouvons, chez de pauvres gens, trois petites chambres pour M, Forget, Gorbin et moi. Dans ce moment de désarroi général, les Flamands cessent de mériter leur réputation proverbiale de propreté méticuleuse ; nous nous en apercevons en inspectant nos petites chambres; mais à la guerre comme à la guerre, et, après un moment d'impatience, nous prenons un instant de repos, après lequel nous consacrons le reste de la journée et la soirée aux blessés.
De même, sans variante, le mardi, le mercredi et le jeudi. Je trouve à peine le temps d'écrire à mon père et à ma sœur. Je m'installe à l'hôpital.
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C'est le vendredi 14 décembre, que les Français ■emportent la lunette Saint-Laurent, à quatre heures du matin. Cet incident a pour résultai de faire transporter dans l'hôpital plusieurs blessés hollandais, trouvés dans cette lunette ; l'un d'eux est horriblement mutilé et nous lui prodiguons des seins.
Le siège devient de plus en plus fatigant et quelques officiers montrent de l'impatience. Les officiers <lu génie, dont la haute supériorité n'est contestée par personne dans l'armée, annoncent que dans dix jours tout sera terminé. Fasse le ciel qu'il en soit ainsi!
Le samedi lo décembre, je suis de garde à la tranchée ; le nombre des blessés est moins considérable que les autres jours. Le lendemain, en visitant l'hôpital d'Anvers, je retrouve les blessés que j'ai pansés à 1 ambulance. Tous me reçoivent avec une touchante reconnaissance, surtout les amputés : je les retrouverai plus tard aux Invalides.
Le directeur de l'hôpital est un jeune Belge qui a été amputé d'une jambe à la suite d'une blessure reçue pondant la révolution de septembre.
Le service chirurgical de l'hôpital d'Anvers était dirigé par deux médecins belges, M. Gosué, médecin en chef de cet hôpital depuis longtemps, clM.Seulin, ancien chirurgien militaire et ensuite chirurgien en chef de l'Iiôpital civil de Bruxelles. Ils avaient sous leurs ordres des officiers de santé belges couverts de broderies, mais assez nus, en général, de talent.
Notre inspecteur général, M. Dubois, qui se donne un mouvement perpétuel pour ne rien faire, se montre extrêmement jaloux de l'administration belge ; il me confie qu'on lui a proposé (M. de Luneuville, peut-être) de faire surveiller secrètement (c'est-à-dire espionner) la manière dont l'administration belge soigne nos blessés, accueille nos troupes, etc.
En revenant d'Anvers, dans la soirée, je trouve la route sillonnée par les boulets.
Le lundi 17, après le pansement de plusieurs blessés, je fais la rencontre de Duvergier, qui est entré le premier dans la lunette Saint-Laurent ; enchanté de son exploit, il le raconte à qui veut l'entendre.
Pendant le quart d'heure qui nous est accordé pour dîner, nous assistons à une scène fort plaisante. Le prince d'E... s'est mis dans la tète d'embrasser Cornélie, l'une des servantes ; elle résiste énergiquement, mais non victorieusement. Le prince d'E .. conquiert un baiser ; seulement cette conquête lui coûte cher, son visage, profondément égratigné, est couvert de sang, de sorte qu'à l'unanimité nous le proclamons « prince du sang » (t).
(1) Il ne faut pas trop s'étonner de cet incident : tous ceux qui ont fait des étapes en route ou eu campagne savent qu'au moment où chacun paie son écot, le plus jeune des officiers présents est, par une tradition que l'on est jaloux de se transmettre, rigoureusement tenu d'embrasser la servante, aux applaudissements de toute l'assemblée. 11 y a souvent du courage à le faire : l'exemple du prince d'E... montre qu'il y a quelquefois de la témérité.
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Le mardi 18, je soigne encore quelques blessés. Le quart d'heure de repas est l'instant de gaieté, de distraction à notre pénible tâche, surtout grâce à l'humeur joviale de M. Zinck.
Au dîner, une autre servante, la petite Catherine, pousse la famiharité jusqu'à m'appeler « son cher» ; elle donne des sobriquets aux autres convives, sauf à MM. Zinck et Forget. Elle appelle S... « Beurre frais », G... « Bière brune » et R... « Viande cuite. »
Le mercredi 19 décembre, vers quatre heures du matin, un aide de camp m'appelle auprès du général Saint-Gyr Mignes, qui vient d'être blessé en parcourant les batteries, avec des officiers supérieurs et ses aides de camp.
La boue qui encombrait les tranchées embarrassait leur marche; mais le général, malgré l'extrême fatigue, malgré son âge avancé et le danger auquel il s'exposait, sous le feu de l'ennemi, monta hardiment le premier sur l'escarpement de la tranchée pour continuer l'inspection. Arrivé, avec son état-major, sur un plateau en vue de la citadelle, il s'arrêta quelques instants.
Mais bientôt les pots à feu éclairent le groupe des officiers français et plusieurs obus sont lancés contre eux. L'un de ces projectiles éclate sur le plateau même et ne blesse qu'un seul homme : le général Saint-Cyr.
On fait aussitôt redescendre celui-ci dans la Iran-
chée et pendant qu'on le ramène à Berchem, un de ses aides de camp précède en toute hâte et vient m'appeler.
Je ne savais si la blessure était grave et si mes soins lui suffiraient, quoique le général n'en eût pas réclamé d'autres, je dus, par convenances, prévenir le chirurgien-major, M. Forget, qui n'hésita pas à m'accompagner et qui, sans être demandé, agit tout comme s'il l'était... Sic 7'os )}ou robis...
Arrivés ensemble auprès du général, nous constatons que l'éclat d'obus l'a atteint à l'épaule gauche ; mais le coup a été amorti par l'épauletle à gros grains, très durs et très serrés, qui a été écrasée fortement sur son bord postérieur. Sans cet heureux incident, l'épaule aurait été peut-être fracassée; elle en était quitte pour une contusion assez forte; douloureuse, avec tuméfaction et compliquée de quelques symptômes de commotion.
Un pansement 'simple fut fait et renouvelé tous les jours par M. Forget, qui s'empressa dès lors de donner ses soins au général ; les accidents de la blessure n'ont eu rien d'inquiétant ni de durable.
Pendant le traitement du général, son valet de chambre lui demande s'il veut recevoir le curé : le général refuse, peut-être par respect humain; mais,^ il loge chez le curé; mais, il le protège; mais, il est dévot; mais, il a soixante-douze ans: excellent homme du reste. C'est la première blessure qu'il ail reçue dans sa longue carrière.
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De nombreux blessés encombrent les ambulances et leur état exige des soins incessants. Malheureusement nous ne sommes pas secondés par tout notre personnel. Beaucoup brillent par leur ignorance, et nous laissent la charge des pansements.
Il en est de môme dans ioule l'armée, où le génie et l'artillerie se jalousent. Le maréchal Gérard, est fort heureux d'avoir sous ses ordres le général Haxo et le brave général Neigre; il se laisse diriger par eux au lieu de les diriger.
Cependant lesprit du soldat est excellent ; quelques-uns déploient un courage digne des temps héroïques ; la gaieté française n'a pas dégénéré et jusqu'à la mort, les blessés ont des mots remarquables.
On remarque dans les ambulances, l'abbé Soulacroix avec ses provisions de petits cadeaux et de prières. Sa figure s'épanouit d'autant plus qu'elle est plus en face d'une haute notabilité militaire; il excelle à faire de petits dessins au noir de fumée.
Se trouvant, aujourd'hui, dans la sacristie qui sert d'ambulance, il se cache tout à coup derrière une porte, parce qu'il croit que l'un des blessés est une femme et qu'il ne veut pas de tentation charnelle... surtout dans une sacristie.
Un aide-major du (Jo° a pour brosseur le soldat Jeandon, vrai Jeanjean, jobard le plus candide. Je lui fais croire que des cigares sont des pétards eL
il n'ose jamais les porter à sa bouche; il en déroule un, puis y cherche la poudre, etc., etc.
La vivandière du génie se dit malade et vient nous consulter. A sa sortie, M. P..., du 65% façonné en soldat mal élevé, sort avec la vivandière et... daignez m'épargner le reste.
Le vendredi 21, ayant un moment de répit, après plusieurs opérations, je me rends à Anvers, parles champs. Chemin faisant, j'entends siffler à mes oreilles deux boulets qui vont tomber à quelques pas de moi. Dire que je n'ai rien ressenti à leur passage serait de la vantardise.
Tout à coup, nous entendons un grand fracas de chevaux, de sabres et d'éperons. C'est le roi Léopold qui arrive avec son nombreux état-major. Chacun s'empresse et court à leur avance. M. Seutin bouscule tout pour arriver auprès de Sa Majesté. Il prononce une sorte de harangue, dans laquelle il prodigue les éloges aux médecins l)elges et à lui-même; mais de nous Français dont les Belges sont jaloux, pas un mot.
Le samedi, 22, nous recevons encore beaucoup de blessés et plusieurs opérations sont pénibles. Un môme boulet blesse un lieutenant-colonel d'artillerie, deux artilleurs et tue le commandant et leur capitaine.
Le lendemain, une grande nouvelle se répand : il y a une suspension d'armes. C'est ordinairement le prélude d'une capitulation. Plus de bombardement,
plus d'obus, plus de blessés! J'en profite pour faire une excursion dans les tranchées avec Paillard, élève de M. Dupuytren et M. Brouillard, aide-major du génie.
Le spectacle est curieux aussitôt après le siège : les tranchées sont recouvertes de claies pour le passage des canons; la lunette Saint-Laurent a été dévastée par les bombes et les boulets ; les cuirasses et les potentêtes des travailleurs du génie nous frappent par leur épaisseur, leur solidité et leur poids. Les potentêtes sont des casques massifs à l'épreuve de la balle, du biscaïon et des éclats de bombe ou d'obus. Nous visitons les niches des veilleurs ou gardiens, ainsi que les différentes parallèles et les boyaux. Déjà les badauds belges affluent et sont repoussés par les factionnaires. Nous passons près des pièces de canon, des obusiers, des pierriers, des mortiers à la Cohorn et de la batterie de brèche. Arrivés en face des Hollandais, nous les apercevons qui font des signaux familiers aux nôtres. Le canon pourrait pourtant se faire entendre encore, car les artilleurs sont à leurs pièces, prêts à tirer.
Le désastre de toutes les maisons environnantes présente un spectacle affreux, et ce n'est pas sans une certaine émotion que nous constatons que notre ambulance de tranchée est sur la direction exacte d'une batterie hollandaise.
C'est le lundi 24, que les blessés hollandais furent, à la suite de I;i capitulation, évacués de la citadelle
Lk Bai'.ij.n Laiihey. — 10.
sur l'hôpital militaire d'Anvers, au nombre de plus de soixante-dix, tous amputés d'un ou de plusieurs membres.
Le mardi, notre ambulance eut la visite des princes d'Orléans et de Nemours. Le duc d'Orléans eut la bonté de s'adresser à moi. Il sait assez bien trouver des paroles de consolation et d'encouragement pour les pauvres blessés. Il me fait lire quelquesunes de mes notes et me demande celles de deux ou trois de ceux qui ont montré le plus de courage ; entre autres le petit Napoléon Golmar.
Son frère, le duc de Nemours, lui cède le pas et le droit d'aînesse; mais lui ne dit rien et finit même par s'impatienter de la longueur de la visite.
Le mercredi, 26, après quelques coursés par la ville d'Anvers et des visites d'adieux, je rentre à Berchem, où me parvint la permission écrite par le colonel Auvray pour entrer dans la citadelle et prendre des renseignements sur les blessés hollandais.
Dans la salle des officiers d'état-major, où je reçois le meilleur accueil, je rencontre notre incomparable artiste Gharlet, qui me fait assister à la création de deux ou trois caricatures.
Le jeudi, je suis témoin de l'incapacité des chirurgiens belges, en assistant à une amputation commencée par un praticien peu habile. Le malheureux patient avait été blessé en faction par un autre factionnaire de ses camarades, qui l'avait pris pour un Hollandais.
Un colonel hollandais, atteint de huit blessures par un éclat de bombe, me remet une lettre pour le général Chassé et c'est, chargé de cette missive, que je pars pour visiter la citadelle. .
RETOUR DE BELGIQUE. — APRES LE SIEGE DE LA CITADELLE d' AN VERS
Je ne me serais peut-être pas consolé de quitter la Belgique, après le siège de la citadelle d'Anvers, sans aller faire un pèlerinage au milieu de ses ruines. L'entreprise est difficile parce que la faveur est très rare; plusieurs généraux l'ont sollicitée vainement du maréchal. Mais le chef d'état-major, qui a même pouvoir et me veut un peu de reconnaissance pour l'avoir soigné de sa blessure, me donne une lettre de service pour aller prendre des renseignements sur les blessés hollandais. Le colonel Auvray fait la lettre et l'adresse au général Rulhières. Je suis porteur d'une autre pour le général Chassé, lui-même, de la part du colonel hollandais blessé et recueilli à l'hôpital d'Anvers. Que d'officiers voudraient m'accompagner ! mais je n'ai de laissez-passer que pour moi. Et me voilà parti, bien préparé aux émotions. J'arrive, de factionnaire en faclionnaire, jusqu'à la première porte de la citadelle
auprès du général Rulhières, qui m'accueille assez froidement parce qu'il vient d'avoir une scène violente avec un colonel ang;lais, M' Karadoc.
Rien ne pourrait donner une idée exacte de l'état de la citadelle : partout des mines par la bombe et le boulet; quelques tuiles ou quelques ardoises au-dessus d'un monceau de pierres ou de briques annoncent la ruine d'une toiture; les portes n'ont plus aucune forme, ce sont des ouvertures de brèche ; tous les toits sont enfoncés, les poutres ne soutiennent que des amas de pierres. Les étables, vides de bestiaux, n'ont plus que quelques cadavres de vaches, de moutons tués par les éclats de bombe; ce qu'il en reste est relégué dans un carré de terre sur lequel gisent d'autres bestiaux morts à côté de ceux qui survivent. Quelques feux de bivouac épars çà et là semblent des foyers mal éteints de la ruine et de l'incendie.
De temps en temps, des poutres, des toitures de maisons s'écroulent avec fracas si la base des décombres vient à être ébranlée. Sur un haut monticule de terre est un mât auquel on avait attaché le drapeau hollandais. Je suis monté sur ce tertre élevé, d'où je découvre le panorama de la citadelle ; j'essaye de crayonner quelques débris, mais aucune forme ne subsiste pour faire reconnaître le dessin, La vue découvre, autour de la citadelle en ruines, la grande ville d'Anvers, le port, la tête de Flandres, l'Escaut, les plaines inondées, la frontière belge
et puis ces fameuses tranchées qui attestent le génie français.
Presque tous les Hollandais de la citadelle ont des décorations en bronze. Ils sont tous désarmés; quelques pelotons, réunis çà et là, répondent à l'appel des officiers. Nos factionnaires, épars de loin en loin, nous font maîtres de ces amas de décombres.
Dans le lointain, j'entends des clairons hollandais qui semblent pleurer la défaite; j'éprouve un sentiment d'émotion religieuse que je ne puis définir, comme si des martyrs chantaient avant d'aller à la mort. Le vent souffle avec violence et emporte les feuillets de mon album ; je l'appuie sur la mâture du drapeau. Tous les Hollandais nous témoignent un grand respect militaire. Tous les chemins, mais non il n'y a plus de chemins, mais tout le terrain est jonché de balles, de boulets, d'éclats de bombes et d'obus au milieu des éboulements de terre et des monceaux de briques. L'ancien entrepôt, qui n'a conservé que sa tour en ruines, a été respecté en présence des décombres de la citadelle. La musique des clairons recommence plus lugubre encore; mais bientôt elle s'anime comme un chant de départ, et puis, un silence ramène toutes mes pensées autour de moi. Au moment de descendre du monticule d'observation, je rencontre le jeune sous-officier du génie auquel j'ai extirpé un fragment de biscaïen implanté dans la joue ; il vient de
dessiner lia grande caserne en ruines et m'en promet une copie. Je continue mon excursion à travers les^ débris de la citadelle. Je marche assez longtempsseul au milieu des Hollandais qui me saluent tous comme si j'étais un de leurs chefs; quelques-uns, parlant français, me guident dans mon chemin. Ils sont bons camarades de nos soldats et font en commun les feux de bivouac. Ces malheureux paraissent, en général, très fatigués; ils sont pâles, maigres et défaits ; un grand nombre n'ont pas quitté leurs vêtements depuis un mois. J'entre dans une galerie souterraine qui sert de magasin pour le sel et plusieurs autres denrées ; l'un de nos factionnaires m'y introduit. Mais, pendant que je marche en tâtonnant et que je regarde à l'extrémité, un éboulement énorme se fait au milieu et l'espace est comblé ; bien m'avait valu de ne pas aller plus loin. J'arrive à l'ambulance, car il n'est plus question de l'hôpital qui a été criblé de bombes et de boulets et n'existe plus qu'en ruines. L'ambulance est reléguée dans des casemates étroites, basses et malsaines, mais assez solidement protégées par d'énormes poutres et plusieurs faisceaux de bois. La lumière du jour ne pénètre pas dans le repaire des malheureux blessés hollandais ; une ou deux lampes seulement éclairent à demi de tristes grabats rapprochés les uns des autres et sur lesquels sont couchés et entassés des hommes. L'un d'eux se soulève à demi et me salue : « Major! » mais
moi je ne l'aurais pas aperçu, si je ne l'avais entendu.
Je vais à la renconlre du chirurgien principal, M. Croissant ; il avait appris que j'étais à l'armée et m'avait fait savoir qu'il désirait trouver l'occasion de me voir. Le chirurgien, M, Croissant, n'est déjà plus jeune; il a servi sous les ordres de mon père et a pour lui beaucoup de vénération. Aussi, paraît-il bien content de me voir et trouve de suite une grande ressemblance de physionomie et de chevelure entre mon père et moi. C'est alors qu'il m'explique dans quelle pénible position il s'est trouvé, lui et les siens, pour pratiquer les opérations de la chirurgie. Un lieu étroit, mal éclairé, privé de tout ce qui peut le favoriser ; l'éclat des bombes et des obus tout autour de la casemate d'ambulance et sur sa toiture déjà écroulée dans plusieurs points ; le sifflement des balles et des boulets, et ce bruit infernal répété sans interruption par les Hollandais eux-mêmes ; l'effroi de leurs malheureux b'essés qui se succédaient jusqu'à encombrer totalement les casemates; enfin les seco:isses violentes et l'ébranlement des membres par les conlraclions spasmodiques : c'était avec de telles conditions qu'il fallait opérer, qu'il fallait faire toutes les amputalions. Aussi, les chirurgiens me semblent-ils bien excusables d'avoir opéré, d'avoir amputé trop précipitamment; ils pouvaient bien avoir de l'inquiétude et du tiouble pour eux-mêmes.
Le chirurgien principal sort à l'instant même de chez le général Chassé; il y a même dîné. Mais le général vient de réunir son conseil pour ne le quitter qu'au bout de trois ou quatre heures. Je n'avais pas perdu l'espoir de lui être présenté ; mais cette fâcheuse circonstance s'y oppose absolument. M. Croissant m'en témoigne lui-même tous ses regrets. Cependant, il veut tenter un effort et me conduit au logement du général : il est situé sur et sous le bastion de Puciostor. Un chemin couvert, gardé par plusieurs factionnaires, aussi sombre qu'une cave et aussi humide qu'un marais, aboutit à une espèce de petite cour encombrée de gabions et de monceaux de terre. Plusieurs pontons étayent la palissade dans laquelle est retranchée la casemate du général et un autre factionnaire en garde si sévèrement l'entrée, que le colonel, même du poste, ne pouvait pénétrer sans ordre direct de notre maréchal. Je dois donc attendre là que le chirurgienmajor ait été informé s'il me serait possible d'entrer. Pendant quelques minutes d'attente, je ne trouve pas d'autres pensées que des pensées de tristesse et de méditation. Je suis à quelques pas de séparation de ce général Chassé qui vient de fixer les yeux de l'Europe entière et dont le nom était inséparable de celui de notre grande question politique. Il est là, tout près de moi; il est là, vieux et infirme; il est là, accablé sous le poids de ses souffrances physiques; il est là, comme une ruine de
plus à la citadelle; il est là, enfin, comme le dernier pan de muraille qui va s'écrouler : s'il tombait, le poids de sa chute retentirait jusqu'à moi. J'en étais là de mes rêveries, lorsque le chirurgien-major revient avec un officier hollandais ; mais il revient sans succès de sa démarche. Le général est sérieusement affairé à son conseil qu'il ne peut quitter un instant. Il me fait remercier de la lettre dont j'avais été chargé et me fait exprimer le regret qu'il éprouve de ne pas voir le fils d'un homme dont il honore la réputation.
Je n'avais plus rien à voir au milieu des décombres de la citadelle. D'un bout à l'autre, c'est la même dévastation, le même désastre de guerre. Je retourne à l'ouverture d'entrée et si les factionnaires ne m'avaient pas porté l'arme, je me serais cru prisonnier hollandais.
Je rentre en ville à la nuit tombante, bien fatigué de mon excursion au milieu des pierres, des boulets et des éclats de bombes, bien préoccupé aussi de ce spectacle désastreux qui restera toujours dans mon souvenir comme la plus grande scène du drame politique auquel je viens d'assister.
Le vendredi 28, nous faisons nos préparatifs de départ et nous adressons nos adieux aux officiers qui restent. Tous me complimentent sur ma conduite envers les blessés. Avant de quitter Bercbem, je vais faire une station de quelques instants dans la petite église de ce village pour assister à un service
funèbre en l'honneur d'un officier du 7% mort de»: suites de ses blessures.
La musique militaire me rappelle les clairons de la citadelle : ici un officier français mort, là-bas les- Hollandais vaincus. Il y a encore de la vérité dans la douleur des militaires qui pleurent un camarade;: cependant les soldats rient sous cape au moment de l'élévation qui les abaisse à genoux. Pourquoi aussi les faire figurants des capucinades. J'adresse un dernier adieu à la maisonnette où j'étais logé à Berchem. Au moment où je suis sur la route d'Anvers^ passe le maréchal Gérard avec son état-major. Le commandant vient à moi et me félicite sur la décoration que l'on a bien voulu me destiner.
Je prends place dans la diligence pour Malines.
Le samedi 29, je quitte Malines et j'arrive à Bruxelles.
Le lundi 7, nous partons de Bruxelles à dix heures du soir.
La porte de Belgique, à Lille, est tout ornée de drapeaux tricolores. On y remarque cette inscription risible :
Honneur aux soldats de la France !
Ils ont, par leur valeur, sous les remparts d'Anvers,
Enfoncé la Sainte-Alliance El «•ueilli des laurirrs au milieu des hivers.
Mardi 8, arrivée à Lille à midi.
Le jeudi 10, on fait par la ville de grands prépa-
ralifs pour recevoir le roi et sa suite. Les régiments arrivent, toutes les troupes sont sous les armes ; les aides de camp vont et viennent au galop. Des drapeaux tricolores flottent à toutes les fenêtres.
Enfin un coup de canon éclate : il annonce le passage du roi au milieu de ses trois fils. Le petit Joinville est de la partie. Le roi et les princes saluent pour répondre aux vivats de quelques soldats et des gamins.
Ce n'est qu'un enthousiasme du nord, comme toujours, un peu à la glace. Le maréchal Soult vient en seconde ligne et le maréchal Gérard en seconde ligne et demie, et puis, la masse des généraux, et puis, la masse des aides de camp, et puis, la meute des piqueurs et des bons gendarmes. Au milieu de l'état-major brille, éclate, étincelle le fils A... dans toute sa richesse d'officier de housards. On le dit filleul du roi ; d'autres disent même qu'il est son fils naturel ; la chose est bien possible, et le papa, dans son temps, était sujet aux récidives de paternité. Quoi qu'il en soit, A... n'est pour moi qu'un camarade de collège, bon enfant pour tout mérite. Et le roi est passé, et la cérémonie est terminée.
Samedi 19, départ à onze heures de Valenciennes. Rentrée à Paris.