VISITE A MADAME MÈRE
Visiter l'Italie a toujours été le rêve du touriste; mais y joindre l'espérance de présenter ses respectueux hommages à l'une des femmes qui, dans notre siècle, ont le plus mérité notre vénération, à M"' Mère, à celle qui, après avoir personnifié en Corse le courage et la virilité, à Paris, la bienfaisance et la bonté, souleva ensuite l'admiration universelle par sa résignation et sa grandeur d'âme ; n'est-ce pas une incomparable attraction suffisante à elle seule pour justifier un voyage à Rome?
Notre embarquement a lieu à Marseille le 20 septembre 1834. Tout le monde connaît Marseille, sa Gannebière et son exubérante population. Le plaisir de visiter cette importante cité maritime est tempéré pour moi par les embarras de l'embarquement et par les formalités importune 5 de la douane, qui fait ouvrir les malles et visite minulieusemcnt les bagages.
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Autre désagrément : le consul italien lève un impôt sur nos passeports.
Enfin, après ces tracas, nous descendons dans un batelet qui nous mène à bord de notre bâtiment à vapeur. Nous abordons et nous montons sur le François /'^ C'est le plus beau, le plus vaste, le plus complet des bateaux à vapeur de la Méditerranée. La machine a la force de cent cinq chevaux, on "parcourt neuf milles à l'heure. Il y a beaucoup de personnes à bord.
21 septembre (Gênes). Nous voilà en quarantaine pour cinq jours (c'est peut-être parce que nous «ommes des Français ; ce serait une contagion comme une autre). Un préposé de la douane sanitaire de Gênes arrive à bord, escorté de notre capitaine, pour faire l'inspection générale des bagages de toute espèce.
Comprend-on une quarantaine par mer quand les communications sont parfaitement libres par terre ? On nous annonce qu'à Naples il faudra faire une nouvelle quarantaine. Autre nouvelle non moins rassurante : deux A^aisseaux napohtains ont péri dernièrement à l'entrée du port de Naples.
Les carillons, d'heure en heure, nous rappellent ceux de la Belgique. Un coup de canon, à huit heures, annonce la retraite. Cinq jours d'ennui mortel ; nous en sommes réduits à regarder le ciel et la mer. Un nuage qui passe est une distraction ; une bourrasque nous permet de tuer le temps, en
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regardant manœuvrer les matelots, qui rapprochent -de la plage notre vaisseau balancé sur ses ancres. Un peu de mal de mer nous sert presque de passetemps avec des promenades de large en long sur le pont.
Enfin, nous atteignons le jeudi, cinquième et dernier jour de notre quarantaine.
On nous entasse dans une salle, tous, sans exception, et l'un des saligauds représentants de la santé «e présente à nous avec un vase de fumigation chlorurée; il veut bien cependant nous en faire ses excuses, parce que son gouvernement le condamnerait à un mois de prison s'il n'exécutait pas ses ordres. C'est à faire pitié, à faire rire, à ne pas y croire en présence même de ces piètres mines, de ces plus blêmes, plus pestilentiels qu'aucun de nous, qui portons tous des faces rebondies de santé. Voilà une matinée charmante qui fait diversion à la monotonie •de la quarantaine. Le ciel s'éclaircit bientôt et vers midi nous quittons la rade pour entrer dans le port, où a lieu le dénombrement des passagers, un à un sur deux lignes. Nous descendons bientôt dans la ville et nous n'y entendons partout que les mots :
« Payer, payer, payer. »
Nous parcourons Gênes en caravane. Chez Vof/ieier del rrr/io cnimnissario a lieu l'enregistrement de nos noms. Le premier aspect de la ville et des quais est assez beau ; mais les ruelles sont étroites et malpropres ; les maisons, très élevées, sont peintes et
ornées à l'extérieur. Nous rencontrons partout des douaniers, des soldats, des prêtres, des mulets, des mendiants, des portefaix, des Vénitiens et des dominicains. C'est la ville la mieux disposée pour des barricades.
Tout ici nous semble étrange. Nous regardons avec intérêt les femmes en mantilles de mousseline blanche, les chaises à porteur pour aller à la messe, les vieilles femmes en cheveux ; une chapelle chargée d'ornements, de peintures, de fleurs ; c^est un encombrement dans le genre des églises espagnoles; la coupole est d'assez belle peinture.
Cette visite faite , nous rembarquons dans la soirée et notre navire continue son voyage dans l'obscurité, qui nous prive de voir le beau littoral entre Gênes et Livourne. Au matin, le vendredi 26 septembre, nous admirons le bateau à vapeur le Sully, qui croise notre route; de tous côtés, nous apercevons une affluence de barques, nous entendons les cris des bateliers. L'un de ceux-ci nous transporte à Livourne, que nous visitons sans beaucoup d'intérêt; la campagne environnante forme une plaine jusqu'à Pise ; la culture y ressemble à celle du midi de la France. La vigne est suspendue aux arbres, et la seule particularité que nous ayons à signaler, c'est que les bœufs des attelages sont conduits par les narines. Nous poussons notre exploration jusqu'à Pise, où nous arrivons après deux heures de marche. Les habitants prennent mon père pour un général
suivi de ses aides de camp et se rendant à Ancône pour y remplacer le général Gubières, commandant des troupes françaises d'occupation.
De retour à Livourne, nous rembarquons aussitôt et nous partons le lendemain samedi. Nous approchons l'île d'Elbe dans la soirée, au moment du dîner.
L'ile d'Elbe ! A ce nom tout le monde se lève en abandonnant la table ; toute idée de besoin matériel s'elTace. Deux noms saisissent tous les esprits : l'île d'Elbe ! Napoléon ! Quelques Anglais seulement continuent de manger et de rire : Profanation ! Le premier qui s'élance, ce n'est pas un homme, ce n'est pas même l'un de nous, ce n'est pas même mon père, c'est une dame réfugiée. Elle se place, elle regarde et n'écoule rien : « Salut à l'île d'Elbe! Salut à la première terre d'exil de Napoléon! » Voilà une des plus vives émotions que j'aie jamais éprouvées. « Ce pauvre Napoléon, dit-elle, s'il nous voyait du haut du ciel avec nos regards de douleur ! » Et toi, femme sublime, tu mériterais aussi l'éternité. — Une lumière épaisse apparaît entre deux montagnes; est-ce un volcan? — Ce sont des forges, disent les savants du bord. — Et moi je voudrais que ce fût un volcan. Mais il y a aussi le soleil couchant qui éclaire encore à nos yeux ces rochers de l'exil, ces rochers bientôt sombres par les nuages amoncelés, cette terre enfin d'où Napoléon est sorti si grand, si noble, pour renaître à la France d'une vie éphémère et pour
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souffrir sur une autre terre plus affreuse encore et sans retour. Salut! salut! salut! à la terre de l'île d'Elbe.
Dimanche 28. Au réveil, nous sommes à Civita- Vecchia après une nuit calme. C'est pourtant un avantage inappréciable du bateau à vapeur de faire du chemin en dormant dans un lit et de se réveiller à destination.
Nous sommes dans une grande incertitude au sujet de la quarantaine de Naples. — Ici encore une visite sanitaire; on nous fait défiler pour la troisième fois comme des moutons. Nous sommes enfin fixés : il y aura, dit-on, sept jours de quarantaine à Naples ; il fallait bien s'y attendre. Que de choses à penser et à dire d'un si indigne arbitraire?
Il y a au fond de tout cela une trame de fourberie. Les grands coupables, en cette affaire, sont nos consuls français ; aucun n'est à son poste. M. Dufresiioy vient de lire de ses yeux une lettre du consul de Marseille au consul de Givita-Vecchia annonçant la quarantaine à Naples, et on nous avait assuré qu'il n'y en aurait pas en embarquant. C'est une perfidie sans égale.
Je note quelques mots de la douce réfugiée sur des hommes du jour: « Victor Hugo sait peindre, comme une mère, l'amour maternel. Sa poésie s'élève à ce sentiment; mais il est une des plus grandes vanités littéraires. — Alexandre Dumas se copie trop lui-même pour un homme d'aussi haute
imagination. — Silvio Peliico est un rêve-creux qui prétend faire du sublime et qui ne fait qu'une morale de catéchisme. — Lord Veimans est un des plus spirituels écrivains de feuilleton ; il a quelquefois tout son style, toute sa manière dans un mot. Jules Janin, décroîtde jour en jour. — Colette vient de publier l'histoire d'Italie la plus nationale qui ait paru jusqu'à ce jour (elle la lit bien vite avant que l'ouvrage ne soit saisi par la police. — M'^'Sand, femme de talent et de génie, homme qui a répudié les sentiments de son sexe.
Chateaubriand venait de publier une brochure contre Napoléon. Elle avait voulu la lire, mais dès les premières pages elle fut indignée et déchira le livre. On lui offrit plus tard de connaître Chateaubriand ; elle s'y refusa nettement, parce qu'elle se souvenait du pamphlet contre Napoléon.
A peu près décidés à continuer notre route par mer jusqu'à Naples, nous descendons néanmoins, à Civita-Vecchia et prenons notre gîte à VHô/rl dp l'Europe, détestable gargote où l'on est mal servi tout comme ailleurs.
Civita-Vecchia passe pour une place forte. Sa citadelle a de particulier do larges et basses tourelles qui datent de cinq ou six siècles. Pour tenir dans une pareille forteresse, il faudrait d'autres soldats que ceux du pape, qui n'ont rien de martial avec la mitre et la crosse pour plastron. Nous rencontrons un bataillon de forçais et des prêtres à profusion. La
principale curiosité de la ville, c'est un célèbre bandit, couvert de crimes et d'assassinats; les touristes croiraient n'avoir rien vu s'ils n'allaient le visiter dans son cachot de la citadelle.
Quelques-uns de nos compagnons de voyage nous quittent pour aller directement à Rome. Que Dieu et le pape les préservent des lazarones qui pullulent parfois dans la campagne.
Réflexion faite, nous n'irons pas à Naples ; nous nous décidons à suivre l'exemple de nos compagnons et, le lundi 29 septembre, à cinq heures du matin, nous prenons place dans une calèche de poste qui va nous transporter à Rome, soit un trajet de cinquante milles.
La diligence part en même temps que nous ; c'est unegarantiepourla route bien que les bandits n'aient pas reparu depuis assez longtemps. La longue route, assez mal entretenue, longe d'un bout à l'autre le littoral de la Méditerranée. Toute l'étendue du terrain est inculte, abandonnée ; la culture y serait pourtant si riche! On ne croirait pas prandre le chemin de l'une des plus grandes villes du monde ; c'est à peine si on rencontre de loin en loin quelques maisonnettes, un troupeau de bœufs et au milieu quelques mendiants de mauvaise mine.
A mesure que nous approchons de Rome, la route s'améliore, bien qu'en grande partie elle soit pavée comme au temps des Romains. Un relais se compose d'une masure où sont réunis une dizaine d'hommes
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occupés à rien faire, comme la plupart des paysans de ce pays. A partir de là, nous rencontrons seulementdeux petites carrioles et une charrette. Versune heure, nous commençons à prendre un aperçu de Rome.
Le dôme de Saint-Pierre apparaît à l'horizon comme le dôme des Invalides. Dans le lointain, plus au delà, les Apennins. Les remparts de Rome ne résisteraient pas au boulet ; l'entrée est mesquine et pauvre, indigne de l'ancienne maîtresse des nations. Nous passons des rues sales, étroites, détournées, encombrées de monde, d'ordures, de fumier, et puis tout à coup, à l'extrémité, nous trouvons une grande place et une rangée de palais superbes avec statues, péristyles, cours d'honneur, etc. Partout des églises ; il y en a près de trois cents; partout de petits autels, des images à la Vierge et aux saints ; partout des emblèmes religieux jusque sur les monuments anciens, sur les obélisques; partout des prêtres, des moines, des pénitents de toutes les espèces et de toutes les couleurs. C'est leur quartier général; à eux le pouvoir, à eux les hommages, la soumission et le salut militaire. Ils sont presque tous grands, gros, fort«, réjouis de santé, tandis que ks soldats sont maigres, chélifs, mal tournés ; tout en eux, jusqu'à l'uniforme, exprime la domination papale. La longue rue est pleine d'un grand bruit de voitures; mais les équipages sont mesquins, de mauvais goût; les carrioles font le plus de tapage ; une nuiltilude se met
à la file pour la promenade du Campo. Peuple et bourgeois sont velus comme en France ; il n'y a pas de costume aussi caractéristique qu'autrefois. Les femmes cependant portent toujours leurs coiffures à peigne rabattu sur le front et les ajustements du cou et des oreilles.
Je ne m'attarderai pas à décrire les merveilles de Rome : il faudrait des volumes pour cela. J'en arrive de suite au but de ce voyage, qui est de visiter jyjme Mère.