VISITE A M^"^ MÈRE
Rome, jeudi 2 octobre 1834, à dix heures du matin, nous rendons visite au cardinal Fesch. Nous arrivons chez lui et l'on nous fait attendre quelques instants dans la superbe galerie. Le cardinal vient au devant de mon père, auquel il s'empresse défaire l'accueil le plus aftable. Je m'attendais à voir un vieillard cassé. Le cardinal n'a que soixante-dix ans; il a une tournure et une physionomie beaucoup plus jeunes que son âge. Il est d'une laille moyenne et sa figure exprime une intelligence supérieure. Nous lui parlons de l'Empereur; sensiblement ému à ce&souvenirs, il exprime ses regrets sur l'injuste proscription de la famille Bonaparte.
Le cardinal nous fait monter avec lui dans sa voiture pour nous conduire chez sa sœur, M"" Mère.
Nous arrivons enfin et l'abord de cette imposante
demeure inspire le recueillement, comme l'approche d'un lieu saint. Nous montons l'escalier à pas lents et parvenus à l'antichambre, nous traversons deux ou trois salons vides ; le mouvement seul de notre marche est entendu et le silence prolongé de cette solitude atteste la grandeur de l'infortune devant laquelle nous venons nous présenter.
La femme qui, jeune fille, s'appelait Maria Letizia Ramolino, ou familièrement Letizia, d'après son seul prénom, devenait par son mariage M°" Charles Bonaparte ou la signora Letizia, puis M°" veuve Bonaparte, voire même, sous la République, la citoyenne Bonaparte ou, vers la fin du consulat. M""' Bonaparte mère, fut élevée, par l'empire, au rang d'Altesse Impériale, avec le nom de iW""* Mère, si ce n'est avec le titre d'impératrice mère; elle ne conserva plus à Rome, pendant près d'un quart de siècle, que l'appellation de Madame. Ce nom bref el imposant de Madame était son vrai titre et servait de signature aux lettres dictées par elle, ou écrites en son nom, depuis que progressivement elle avait été privée de la vue.
Craignant toutefois, nous dit Son Eminence, que cette visite inattendue de l'un des fidèles serviteurs de Napoléon ne fît une brusque impression sur Madame, le cardinal crut devoir l'avertir. Il revint, sans tarder, nous rejoindre dans sa galerie de tableaux, en redisant à mon père qu'il était le bienvenu el serait regu, avec son fils, par Madame. Pas
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d'huissier pour ouvrir, pas de chambellan pour annoncer; notre introducteur c'est le cardinal en personne, qui nous précède de quelques pas et nous fait signe de ne point révéler tout de suite notre présence, afin de nous permettre de voir Madame dans le calme où elle se trouve.
Oui, la voilà, au fond d'une vaste chambre carrée, à tenture de soie, éclairée par une large fenêtre, d'où la vue découvre la tour du Capitole. Près de cette fenêtre est placé un petit lit de fer à rideaux blancs (celui de Napoléon en campagne). Sur ce lit apparaît une femme presque séculaire, plutôt assise que couchée, immobile et attentive au plus léger bruit, à la moindre parole. La tête inclinée sur la poitrine et les mains jointes, elle semble recueillie dans une prière, tandis qu'un rayon de soleil pénètre jusqu'à elle, réchauffe à peine son corps refroidi par l'âge et d'une extrême maigreur, mais ne peut éclairer ses yeux éteints à la lumière.
« La voilà donc! » disais-je en silence, dans ma pensée. Je restai immobile de respect, devant cette femme digne de toutes les vénérations, en présence de cette mère glorieuse de Napoléon, de l'immortel guerrier des temps modernes, de celui que mon père avait suivi sur les champs de bataille de la République et de l'Empire, depuis la première campagne d'Italie et la mémorable expédition d'Egypte, jusqu'à l'invasion étrangère par les armées coalisées contre la France et jusqu'au désastre de Waterloo ! Oui,
irrc-
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nous étions en présence de l'auguste aïeule survivante aux destinées de sa famille, à la gloire et au marlyre de son fils, à la naissance et à la mort de son petit-fils! Que d'impressions à la fois, pendant un instant, s'il fallait tout dire et interpréter le silence! Poursuivons plutôt le simple récit de notre visite à Son Altesse.
Le cardinal, ayant averti sa sœur, fit signe à mon père de se rapprocher d'elle, pour s'asseoir dans le fauteuil placé auprès de son lit. Madame se penchant alors de son côté, avec l'impression ineffable d'un sentiment que son regard éteint ne pouvait plus exprimer :
« Baron Larrey, lui dit-elle d'une voix émue, je suis touchée de votre bonne visite et je vous en remercie de tout mon cœur. Je crois vous revoir aujourd'hui, tel que je vous ai vu autrefois, vous que l'Empereur aimait et estimait bien. Je sais ce qu'il disait de vous dans ses souvenirs en exil, et je me rappelle les paroles de son testament de Sainte-Hélène. »
. Un signe de sublime tristesse effleura les lèvres de Madame, en citant d'autres faits de sa mémoire surprenante, et elle tendit sa main frôle, amaigrie et tremblante au visiteur, qu'elle retrouvait après un passé si lointain.
Lui, trop troublé de ce bienveillant accueil, pour y répondre aussitôt, me présenta, dans ce moment, à Son Altesse, et tandis que je m'inclinais pour baiser
la main qu'elle daignait diriger vers moi, elle me dit avec une extrême bonté :
« Approchez, mon enfant, laissez-moi vous embrasser et toucher votre visage, pour le connaître, puisque je ne puis le voir... »
Et par un mouvement irrésistible, je me sentais attiré par ses bras, si débiles, que je craignais de les froisser.
Madame eut la bonté de m'adresser diverses questions sur ma mère et ma sœur, sur mes études et mes projets d'avenir. Je tâchai, trop ému, de lui répondre quelques mots de respectueuse gratitude.
Son Altesse, pendant un instant, ne dit plus rien, comme si sa pensée obéissait à ses augustes douleurs, et nous pûmes la contempler de plus près. Cette vénérable figure, empreinte de si longues soufrances, semblait conserver les traits purs de sa beauté juvénile. Le profil un peu allongé offrait les lignes régulières du type maternel des Bonaparte ; le front pensif restait à moitié découvert, le nez droit et bien fait présentait de la ressemblance avec celui de Napoléon; les yeux, autrefois noirs, clairs et vifs, avaient pris une teinte grisâtre et opaque, due à la double cataracte qui les privait de la vue ; les joues, amaigries, avaient à peine les rides séniles des physionomies franches et expressives; la bouche, fine et bien dessinée, semblait se resserrer, par une expression .résignée de tristesse, et le menton achevait, par une légère saillie, ce beau profil, comparable encore,
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malgré le grand âge, à une médaille d'impératrice romaine. Cette noble tête, enfin, représentait un type rare de la beauté antique, plutôt qu'une forme connue de la vieillesse.
Madame avait gardé le silence, que nous ne pouvions interrompre, afin de rassembler ses souvenirs et de laisser parler sa prodigieuse mémoire. Elle reprit sa causerie commencée avec mon père, en le questionnant sur sa position en France, sur son pays natal des Pyrénées, sur ses voyages, sur ses campagnes et, particulièrement, celles où il avait accompagné Napoléon. Elle écoutait, avec une oreille attentive, chaque réponse, sans en rien perdre, car elle avait le privilège rare de savoir écouter. Elle s'informa ainsi, en peu de mots, des circonstances où l'Empereur montra le plus d'intérêt aux blessés, selon son habitude de visiter, avec le chirurgien en chef de l'armée, le champ de bataille d'une victoire.
Divers épisodes à peine rappelés se rapportaient à de lointains événements de guerre, auxquels Madame prenait d'autant plus d'intérêt que sa mémoire semblait attachée aux principaux actes de la vie napoléonienne. On eût dit qu'elle puisait, dans celte causerie rétrospeclive, un supplément d'existence. Il fallait craindre cependant de fatiguer Son Altesse par des récits multiples. Mon père lui exprimait l'intention de se retirer, mais elle le retint encore, en se reposant quelques minutes.
Jus(jue-là notre attention s'était concentrée sur
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Madame, dans cette chambre-salon, où elle ne paraissait pas isolée. Elle avait autour d'elle les portraits ou les bustes de tous les siens, par les grands artistes de son temps : Louis David, Gérard, Girodet, Gros, Isabey, représentaient la peinture, et Barlolini, Canova, Ghaudet et d'autres, la sculpture.
Le buste colossal de Napoléon dominait l'assemblée; le portrait en pied de Charles Bonaparte en habit de cérémonie figurait à la tête du lit de Madame, qui avait conservé fidèlement à son époux la place de chef de la famille. Ses cinq fils, en uniforme ou en costume, et ses trois filles, en grande toiiette, étaient groupés autour d'elle. Là aussi apparaissaient Joséphine, Hortense, Eugène, le fils survivant de Louis et enfin son cher petit-fils, tant pleuré, ce pauvre enfant sitôt déshérité de son avenir et mort presque doublement orphelin, carie portrait de sa mère ne figurait pas auprès de lui. Le buste en marbre du roi de Rome était revenu de Sainte- Hélène, où il avait été envoyé par lady Ilolland au captif de l'Angleterre. Cette douce image avait reçu le dernier regard de Napoléon, qui la transmit à sa mère avec sa dernière pensée. Madame ne comptait pas sur ce funèbre héritage; elle l'avait fait placer sur un meuble, au pied de son lit, et elle lui souriait avec tristesse, dans son cœur, ne pouvant plus lui sourire du regard. Tels étaient les portraits formant, dans celte chambre, le panthéon de la famille Bonaparte.
Madame connaissait si bien la place assignée par elle à chacun d'eux, qu'elle les désignait du doigt, sans les voir, et en parlait d'après les impressions de sa tendresse maternelle. Tous ces portraits enfin semblaient réunis d'avance, autour d'elle, pour former, à ses obsèques, le cortège ressuscité de cette auguste matrone de la dynastie napoléonienne.
Le dernier instant de repos, de silence et d'oubli était passé pour Madame, qui entretint mon père de ses infirmités. Il nous suffira de rappeler que sa double cataracte n'offrait plus, dans un âge aussi avancé, de chances probables de guérison par une opérationchirurgicale, etil était prudentd'y renoncer. Tel était l'avis de mon célèbre maître, le professeur Dupuytren, tel était également celui de mon père. Mais le mal dont se plaignait davantage la vénérée malade, c'était la privation forcée de la marche depuis sa fracture non consolidée du col du fémur. Les premiers soins avaient été insuffisants par la position demi-fléchie, et les soins consécutifs étaient annihilés par l'essai d'un appareil contentif reconnu intolérable.
Les docteurs Ch. Antonini, médecin ordinaire de Son Altesse; Jean Dominique Ramolino, son médecin honoraire, et Dominique Scribani, son nouveau chirurgien, essayèrent vainement de la soulager. Le membre dévié en dehors, raccourci et mobile au niveau de la fracture, par défaut de consolidation, ne lui permettait plus, dans la station
debout, de supporter le poids du corps, malgré son extrême maigreur, sans de pénibles efforts, pour les moindres mouvements. Je n'ajouterai rien à ces remarques sur le fatal accident survenu à Madame, sinon que j'ai cru pouvoir le citer, d'abord dans une thèse pour le concours d'agrégation en chirurgie à la Faculté de Médecine de Paris (Çw/ est le meilleur traitement des fractures du col du fémur ? Concours d'agrégation, en 183o), et plus tard, dans un discours officiel, au nom de l'Académie des Sciences, pour l'inauguration de la statue de Dupuytren (Discours prononcé au nom de l'Académie des Sciences de l'Institut, le 17 octobre 1869), dans son pays natal de Pierre-Buffière, près Limoges.
Revenons à Madame qui, faible et chancelante, ne pouvait plus s'appuyer sur des béquilles, au risque de manquer de force pour les soutenir. Il lui fallait deux bras sûrs et souples, ceux de deux jeunes femmes attachées à sa personne et habituées à son service. L'une était M"" Rosa Mellini, de l'île d'Elbe, dame de compagnie inséparable de Madame, et l'autre une parente admise à partager ses soins auprès de la princesse infirme. Elles veillaient sur elle, en prévenant ses désirs et en lui donnant les consolations que la pauvre malade n'avait plus à attendre de ses enfants dispersés... Madame avait assuré en échange, à M'° Mellini, une part de sa tendresse maternelle. Auprès d'elle aussi se trouvait M™' de Sartrouville, sa lectrice, qui, en dehors de ses
attributions spéciales, participait à ces soins délicats.
Le cardinal voyait chaque jour sa sœur et voulut bien nous donner les renseignements relatifs à notre visite. Le Registre de la correspondance contenait la minute ou la copie de la plupart des lettres indiquées ou dictées par Son Altesse. Et lorsque lui-même se trouvait empêché d'écrire, il était remplacé par le chambellan o;i par le secrétaire en titre, sachant, à propos, parler dignement de la Corse, de la France, de Napoléon et de sa famille.
Pour faire diversion aux causeries ou aux lectures sérieuses. Madame aimait à entendre relater les nouvelles de Paris, non de la petite ville mondaine, ne pouvant lui plaire, mais de la grande cité active, laborieuse, propageant, par les innombrables échos de la presse, les progrès de l'esprit humain, les <iécouvertes de la science et les merveilles de l'art, pour la plus grande gloire du pays.
Par une compensation naturelle et physiologique de ses facultés affaiblies ou perdues, Madame, à défaut de la vision, avait conservé l'intégrité de l'ouïe avec une perfection surprenante. Sa lectrice en était étonnée, car si Madame prêtait l'oreille à ce qui se disait à ses côtés, elle entendait parfois, à plus de distance, une conversation digne de l'intéresser, et elle le témoignait par signes, sans y joindre la parole. Et puis, vers la fin de la causerie, elle cédait à la demi-somnolence presque imperceptible qui semblait la reposer, et si des mots familiers à son
esprit ou à sa pensée, comme le nom de l'un de ses enfants, parvenaient à son oreille, ces mots-là semblaient doués pour elle d'une vibration magique, elle ouvrait les yeux comme pour entrevoir la lumière et relevait la tête pour mieux entendre ou parler à son tour. Elle se bornait bientôt à prononcer des paroles vagues ou entrecoupées de soupirs, avec des pauses de silence, contre les obsessions de sa pensée; tantôt, si tout était dit, elle restait immobile, n'écoutant plus, et cédait encore à un semblant de sommeil, repos fugitif de sa pénible existence.
Depuis son arrivée à Rome, datant presque d'une vingtaine d'années, Madame s'imposait l'obligation de faire beaucoup d'aumônes, en réminiscence de sa mission officielle sous l'empire. L'habitude constante de l'économie, pour ses dépenses personnelles, lui avait permis de réserver de l'argent aux malheureux, après en avoir fourni à ses enfants dépossédés de leurs couronnes royales et de leurs dotations princières. Les vrais pauvres, enfin, avaient appris à la connaître, à la vénérer, sans imiter certains de ses obligés riches qui, par oubli ou ingratitude, osaient la taxer d'avarice.
Madame recherchait la bonne tenue de sa maison et cette maison élant un palais, trop grand pour elle et pour son frère, elle y réservait un appartement disponible pour les siens. Elle avait réduit le nombre de ses domestiques, afin de conserver seulement les plus fidèles serviteurs. Mais ses habitudes
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de vie recluse avaient changé, depuis le déplorable accident qui l'avait réduite au repos le plus absolu, alors que peu de temps après, la cécité s'était produite.
Obligée de garderie lit une partie du jour. Madame passait l'après-midi et la soirée sur une chaise longue. Le seul exercice possible pour elle était de se faire promener dans son appartement, sur un fauteuil à roulettes, la rapprochant d'une fenêtre où le soleil la réchauffait de ses rayons, s'il nel'éclairait plus de sa lumière.
Réveillée de grand matin, elle recevait d'abord sa lectrice, qui, jusque vers dix heures, lui faisait connaître parles journaux les nouvelles du jour. Madame déjeunait dans son lit, sur une tablette d'acajou dont Napoléon s'était servi à Sainte-Hélène. On l'habillait après, pour le reste de la journée, en renouvelant la toilette de son deuil à perpétuité. Son occupation manuelle était de tricoter et de filer au fuseau ou au rouet, tandis qu'elle occupait sa tète à penser et son cœuràgémir. Sa mémoire tro[) iidèle n'avait presque rien perdu de ses souvenirs lointains. Son jugemen était sûr et prompt, sans recherche de l'esprit, qui n'avait pas assez de gravité pour sa raison, et voyant juste en toutes choses, Madame n'appréciait que la vérité. Elle parlait peu et si la prononciaton de la langue française conservait, pour certaines expressions, un peu de l'accent italien, elle se faisait comy)rendre, par la simplicité de son langage. Ses ques-
Lr Haiio.n Larbf.y. — 12.
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tions, sans phrase, précisant les faits, ne laissaient point la conversation s'égarer. Il en fut ainsi pour les diverses remarques de Son Altesse pendant toute la durée de cette visite déjà longue. Elle ne se serait pas prolongée davantage, si Madame, en retenant mon père, ne lui avait témoigné qu'elle avait encore à lui parler, après chaque instant de repos. Dormant peu, du reste, et d'un sommeil léger, Madame dormait pourtant à volonté, comme Napoléon, pour la durée la plus courte, qu'elle précisait souvent d'avance, si c'était dans le jour. Son cerveau se reposait, par intermittence, d'une attention soutenue, en reprenant ensuite l'activité nécessaire à d'autres pensées.
Observant un régime frugal et presque sévère, quoique sa table fût bien garnie pour les personnes de son entourage. Madame mangeait vite et sans prolonger son repas. Napoléon, à son exemple, disait un jour : « Je mange trop vite, c'est une vilaine habitude que je tiens de ma mère. » Il reconnaissait toutefois en elle une observance de sobriété corse. Madame, en effet, répondait de suite aux personnes autorisées à lui demander quel était le régime de sa vie : « Je suis toujours sortie de table avec de l'appétit, et à chaque malheur, je me suis résignée à la volonté de Dieu. » Voilà, sans doute, le secret de la longévité de cette femme incomparable et tant éprouvée par le destin.
Depuis près de deux heures déjà, en comptant les
minutes d'arrêt, nous étions auprès de Madame qui avait eu, à plusieurs reprises, l'extrême bonté de retenir mon père. 11 craignait de trop prolonger notre visite; mais la vénérable infirme ne se lassait pas de l'interroger sur les événements ou sur les hommes de l'empire. Que ne puis-je développer ce récit, trop étendu déjà, pour citer tous les sujets, tous les noms appelés à y prendre place, s'ils ne m'imposaient une double réserve.
Il fallut clore enfin une si longue visite à M'"" Mère et faire nos humbles adieux à Son Altesse, en lui exprimant une profonde gratitude de son accueil plein de bonté. Elle nous donna sa bénédiction, en nous embrassant.
« — Soyez heureux, nous dit-elle, et puisque vous allez à Florence, vous y verrez sans doute quelques-uns des miens : portez-leur de mes nouvelles; ils savent que je ne les oublie pas. »
Ce souvenir s'adressait au comte de Saint-Leu (l'ex-roi Louis) et à la comtesse Lipona (l'ex-reine Caroline).
« — Adieu, reprit Madame, en nous écoutant marcher vers la porte. Adieu, mon bon Larrey, je vous remercie d'être venu me voir, avec votre cher fils. Cette visite m'a fait du bien. Gcirdez-moi votre souvenir en retournant en France. Adieu encore ! »
Ce dernier adieu, prononcé deux fois avec émotion, semblait être pour elle l'adieu à la patrie que nous allions revoir et qu'elle ne reverrait plus.
Le cardinal, accompagnant mon père à la sortie, comme il l'avait introduit à l'entrée, lui remit, de la part de Madame, une magnifique tabatière, de forme ronde, en jaspe dit onyx, avec doublure en or, dont le couvercle encadre un camée antique de forme ovalaire, représentant, de trois quarts, une tête de Minerve de la plus grande beauté. La figure, en agate blanche coiffée du casque en relief, de couleur brune, à visière saillante, offre quelque ressemblance avec la miniature la plus fine de la signora Letizia. A ce don si précieux de sa vénérée sœur, son Eminence joignait deux camées modernes semblables de la tête de Napoléon, en profil, l'un pour mon père, l'autre pour moi. Ces souvenirs, si précieux qu'ils fussent, ne pouvaient rien ajouter aux émotions profondes de notre visite à M""' Mère.
.Je réservai la soirée entière et une partie de la nuit à retracer par écrit et le plus exactement possible, ces impressions diverses et les renseignements multiples que j'avais pu recueillir avec une scrupuleuse attention, pour en former d'abord une notice ou la simple relation de cette visite,
La notice est restée inédite, pendant bien des années, pour devenir, plus tard, l'œuvre que le conseil paternel m'avait recommandé de publier, si j'en avais le temps et l'autorisation. Les loisirs de ma carrière active, et plus encore de ma retraite du service de l'armée, me l'ont enfin permis, avec une entière liberté. Mon père lui-même a eu soin de
parler de notre voyage d'Italie, dans le dernier ouvrage qu'il a publié, une année avant de mourir: [Relation médicale de campagnes et voyages de 1815 à 1840, parle baron Larrey, etc., 1 vol. in-8% 1841, p. 183.) Il consacrait une page de sa gratitude respectueuse envers lavénérée princesse qui l'avait reçu avec tant de bonté (1).