RETOUR EN FRANCE
Notre visite à la mère du grand Napoléon, à qui mon père avait voué une admiration sans bornes, nous suffisait; nous ne considérions plus notre séjour à Rome, que comme une satisfaction donnée à notre curiosité, et celle-ci fut bientôt rassasiée.
Aussi, ne fîmes-nous pas un long séjour dans cette antique capitale. Le samedi, 4 octobre, à quatre heures du matin, nous prîmes place dans une calèche de journée, transport mixte tenant de la poste et des diligences.
Nous n'allions pas suivre le même itinéraire qu'en venant, afin d'avoir le plaisir de visiter d'autres localités.
A cinq heures, notre véhicule s'arrêtait à Viterbe, jolie ville, assez bien bâtie, propre, à rues dallées, ornée de fontaines à jets d'eau et d'une promenade.
(I) Madame Mère. — Essai historique, par le baron Larrey, de l'itisliliit de France, l'aris, Dcntu, 18'J2. — 2 volumes io-S" de 600 pages.
182 LE BARON LAIIREY
près d'une ancienne forteresse devenue couvent d'enfants trouvés.
Un établissement de ce genre se trouve dans chaque ville des Etats du Pape.
Ici comme à Rome, on rencontre une multitude do prêtres, de moines blancs ou noirs. Les femmes sont assez gentilles et ont une jolie tournure avec leurs capulets rouges.
Nous visitons successivement Sienne, Florence et Livourne, où nous attendons le bateau à vapeur V Océan qui doit nous transporter en France.
Visite à la campagne de Jérôme Bonaparte, qui est allé à Florence. Là encore des forçats employés aux travau.x de réparation intérieure. Cent cinquante Turcs se sont réfugiés au lazaret, en 1832, lors du choléra d'Egypte. On n'a pas brûlé leurs effets; on s'est contenté de les laver à l'eau de chaux ; de ces cent cinquante hommes deux seulement sont morts.
Nous voyageons avec M.Robichon, âgé de soixantedix ans, né à Grenoble, émigré royaliste avec la congrégation, orateur apologiste de la congrégation; bavard à tous propos, raisonnant faux ou vrai, mais toujours, avec de l'esprit, de l'originalité, du savoir; ennemi de tous, excepté des prêtrer^ et du pape qu'il appelle humblement le clergé, le Saint-Père; comme il dit avec amertume Bonaparte. Voici son dire sur quelques hommes: Charles X est un imbécile; Louis-Philippe, un fourbe; D..., un niais aux
LE BARON LaEREY 183
grandes manières; M..., un incapable qui sait à peine lire et ne sait pas écrire, et puis par dessus
tout put ; R..., autre nullité, etc., etc.. Et il
est à croire, car il les a connus tous, et il nous parle de bien d'autres encore, avec un accent mêlé de dépit, de haine, de fanatisme, soutenu par une profonde connaissance des hommes et des choses. Il raisonne surtout économie politique avec un merveilleux talent. Il est à Rome sous-directeur de la langue romaine qu'il a créée.
Dimanche, 12 octobre. — Arrivée à Gênes.
Départ à trois heures. Nous allons passer devant le golfe Jouan où Napoléon a débarqué en quittant l'île d'Elbe; cette époque est consacrée par une inscription sur la route.
C'est à la pointe de Cannes que Napoléon débarqua en passant par le golfe Jouan; il n'avait pu débarquer à Antibes. Là, une compagnie de grenadiers avait été retenue prisonnière par le commandant du fort, qui fut, plus tard, honoré par Napoléon et qui se fit tuer pour lui à Waterloo. Près du point où a débarqué Napoléon, se trouve un petit village appelé Sainte-Hélène. Déjà donc Napoléon si près de Sainte-Hélène! Il venait donc d'exil pour y retourner bientôt ! Causerie sur le fils de Napoléon avec M..., jeune autrichien qui l'a beaucoup connu. Le duc de Reischtadt, bon, beau, était aimé, honoré de toute la ville de Vienne.
Mardi, 14 octobre, à trois heures du matin, nous
passons en vue de la rade de Toulon. Voilà notre dernière nuit en mer.
Mercredi, 15 octobre, arrivée à Toulon. On va lancer à la mer le vaisseau V Alger; c'est un vaisseau à deux ponts de 74 ; cette grande solennité maritime est une bonne fortune pour nous. Une multitude considérable d'habitants et d'étrangers se porte vers l'arsenal à onze heures. Les soldats des équipages de la marine en alignement, les forçats à l'ouvrage et les forçats en amertume, des plongeurs en avant du bâtiment pour déblayer son passage; ils restent sous l'eau. Les bateaux, les nacelles en croisière, la foule partout; la tente de la marine, des notabilités et des dames; les hommes grimpent sur les mâts, dans les haubans, dans les hunes. Le général Tiburce Sebastiani arrive avec son état-major ; mais il n'y a pour lui que des places de politesse, point de places réservées.
Quel bonheur pour moi que toute cette multitude française! les miUtaires, la musique, les femmes; au diable Ls capucins de Rome et toute leur suite! Je suis bien en France, à Toulon, cette grande scène des grands souvenirs : Toulon et Napoléon Bonaparte à son origine; Toulon et les premiers pas de mon père; Toulon et sa rade; Toulon et le magnifique bâtiment qui va être lancé en mer. On achève simultanément les époutilles de chaque côté; quelle précision dans la manœuvre pour qu'il n'y ait pas d'accidents! On n'entend que les chants cadencés
des matelots et le sifflet des maîtres d'équipage. Chaque époutille calée fortement à terre; des hommes l'ébranlent à sa base par des coups de masse, pendant que d'autres tirent la corde d'en bas; l'époutille cède, s'ébranle et tombe lentement soutenue par la corde du haut. 11 ne reste plus que les époutilles de l'avant et le bâtiment ne bouge pas; il n'est bientôt soutenu que par le berceau; quel admirable équilibre! Et chaque jambage est emporté sur les épaules d'une cinquantaine d'hommes. La clef pour finir la manœuvre est emportée ; les câbles seuls retieiment encore le navire. Le signal est donné par un roulement de tambour; la musique militaire retentit ; les câbles sont coupés ; tous les matelots s'élancent loin du passage. Celte masse énorme, imposante comme une église, s'avance et glisse majestueusement sur la cale inclinée, et, parvenue en mer, elle écrase sous son poids le berceau qui la soutenait sur terre. Voilà un magnifique spectacle à voir.
L'hôpital du bagne, dans l'arsenal, comprend une salle de trois cents lits sur deux rangs; la médecine, à une extrémité, la chirurgie à l'autre.
Il est question d'employer à bord l'appareil suspendu de Mayor, à cause du roulis. C'est un spectacle pénible que celui de ces malheureux malades enchaînés à leurs lits. Un pauvre jeune homme a une jambe dans l'appareil à fracture et l'autre enchaînée. — Tous, cependant, reçoivent à l'hôpital des soins les mieux administrés.
Les travaux publics sont faits par des ouvriers et surtout par des forçats ; c'est là un des abus les plus insignes, c'est une honteuse spéculation de la part du gouvernement qui veut économiser des mainsd'œuvre et qui contribue à la perversion des malheureux galériens en les employant comme des bêtes de somme, au lieu d'améliorer leur situation morale, de régénérer leur nature, de leur apprendre les devoirs de l'homme et un métier à leur profit. Les forçats entrent au bagne pour un crime, ils y restent avec des vices et en sortent plus pervertis que jamais.