‹ Le Baron Nothomb. Deuxième partieChapitre 18 sur 41 · SÉANCE DD 26 OCTOBRE · texte numérisé non relu

SÉANCE DD 26 OCTOBRE

Sur les vingt-quatre articles.

Le Congrès belge ayant accepté les dix-huit articles, le prince Le'opold se rendit à Bruxelles, où il fut inaugure' comme Roi des Belges, le 21 juillet 1831.

Le roi Guillaume refusa d'adhérer aux dix-huit articles.

Malgré ce refus, la Conférence proposa aux deux parties de rouvrir les négociations.

Le Gouvernement belge répondit qu'il ne prendrait part à de nouvelles négociations que lorsque le cabinet de la Haye se serait placé sur le même terrain par l'adhésion aux dix-huit articles.

Le Gouvernement néerlandais se déclara disposé à prendre part à de nouvelles négociations, mais en ajoutant qu'il les appuyerait par des moyens militaires.

Telles étaient les positions respectivement prises à Londres,

lorsque, le 2 août, l'armée hollandaise recommença les hostilités.

Surprise et non organisée, la Belgique dut son salut à la

France qui intervint immédiatement au nom de toutes les

puissances formant la conférence de Londres.

26 octobre 1851.

Il ne pouvait plus être question pour le Gouvernement belge de persister dans son refus de négociation.

Se constituant arbitre au nom des inte'rèts europe'ens, la Confe'rence arrêta, le 14 octobre, les vingt-quatre articles quelle déclara imposer aux deux parties.

Les vingt-quatre articles furent communique's à la Chambre des représentants le 20 octobre par M. de Muelenaere, ministre des affaires étrangères ; le 21 , il en proposa l'adoption au nom du Gouvernement.

A la Chambre des représentants, ils furent adopte's le 1 er novembre par cinquante-neuf voix contre trente-huit ; au Se'nat, le 3, par trente-cinq contre huit. La discussion eut lieu en comité' secret.

M. Nothomb s'abstint de voter après avoir prononce' dans la discussion ge'ne'rale un discours qui fut publie' et qui avait excite' l'e'tonnement, nous pourrions dire, l'admiration del'assemble'e.

Le comité secret n'était pas nécessaire, mais la discussion des dix-huit articles avait eu des suites fatales ; le ministre des affaires étrangères , baron Verstolk de Soelen , s'était prévalu du discours de M. Lebeau pour justifier son refus d'accepter cette nouvelle édition des protocoles.

Que serait-il advenu si la Chambre des représentants avait rejeté les vingt-quatre articles ? Le Roi aurait fait un appel au pays, et si la nouvelle Chambre avait maintenu le rejet, il aurait abdiqué, considérant sa mission comme rendue impossible. S'il n'a pas fait pressentir cette extrémité, c'est qu'il n'était pas dans son caractère de se livrer prématurément à ces sortes de menaces.

DISCOURS DE M. NOTHOMB

Messieurs, Je n'ai pas l'habitude d'entretenir la Chambre de ce qui m'est personnel, et dans toutes les discussions j'ai cherché à m'effacer ; pour la première fois, je suis forcé de déroger à cette loi que je m'étais faite, et de vous signaler ma position particulière, pour que la conduite que je me propose de suivre obtienne votre approbation. A côté de la 26 oct. 4831. 3

question nationale qui nous occupe, il est une question de province, de famille, de personne, qui domine mon esprit et qui le tient en quelque sorte captif. J'appartiens à l'une des deux provinces destinées à être mutilées ; j'ai même besoin de dire que, je ne sais par quelle fatalité, le premier village réservé dans le grand-duché de Luxembourg à la domination du roi Guillaume est celui qu'habite ma famille, et j'en rends grâce au hasard ; car, au milieu de la douleur publique, c'eût été pour moi une douleur de plus, et peut-être pour d'autres un sujet d'accusation, de voir ma cause séparée de celle de mes malheureux compatriotes, et d'être seul épargné dans mes intérêts et mes

affections.

Déjà, messieurs, j'ai été accusé, hors de cette enceinte, il est vrai, d'avoir'contribué à faire naître cette funeste idée de l'échange d'une partie du Luxembourg contre une partie du Limbourg. Ce projet n'a pas eu de plus énergique adversaire que moi ; et, s'il avait été possible de conserver le Limbourg en entier, au prix du Luxembour'g, je n'aurais pas été assez aveugle dans mes affections pour hésiter sur le choix du sacrifice le moins désavantageux à la Belgique. Il n'a été au pouvoir de personne de sauver l'une de ces provinces au prix de l'autre ; toutes deux sont depuis longtemps, plus qu'aucune autre province belge, victimes des combinaisons politiques ■. ce sont de vieilles terres de malheur, et, à voir cette longue suite de maux qui les accablent depuis trois siècles, on croirait qu'elles sont sous l'influence d'un mauvais génie, comme ces familles vouées au malheur, dont nous entretient le moyen âge. Depuis la révolution du xvi" siècle, le territoire qui compose le Limbourg actuel n'avait plus été soumis à la même domination, la conquête française lui avait procuré le grand bienfait de l'unité territoriale; ce bienfait, il le perd aujourd'hui. Le duché de Luxembourg qui, au xvi e siècle, comprenait presque tout le territoire entre la Moselle et la Meuse, en est aujourd'hui à son troisième partage •. ce fut d'abord.le traité des Pyrénées qui donna à Louis XIV Thionville, Montmédy, Dampvillers et Garignan ; les traités de 1815 réunirent à la Prusse l'arrondissement de Bidbourg ; de sorte qu'au lieu d'un vaste pays renfermant tous les éléments de prospérité, il y a quatre lambeaux de province : le Luxembourg français, le Luxembourg prussien, le Luxembourg germanique et le Luxembourg belge. 26oct. 1831.

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Le traité de paix qui nous est soumis peut être considéré sous trois rapports : par rapport aux deux provinces qu'il sacrifie; par rapport a la Belgique qu'il constitue ; enfin par rapport à l'Europe qui le dicte. Si je le considère par rapport aux deux provinces sacrifiées, je dois le repousser de toute l'énergie de mon ame ; je dois le repousser au nom de mes affections les plus intimes et de mes intérêts les plus impérieux, au nom d'engagements contractés aux jours de l'insurrection; engagements que je ne puis nier et que, peut-être, vous ne pouvez tenir; ou du moins, si la mesure est inévitable, je ne dois pas y concourir: je dois déplorer mon impuissance, et assister silencieusement à l'appel nominal qui consommera le sacrifice.

Si je le considère par rapport à la Belgique, je dois examiner s'il nest pas, dans la vie des peuples, de ces moments suprêmes où la conservation de la patrie, de l'être moral, commande des sacrificesme rappeler cette loi de la nécessité à laquelle se soumettent les peuples au grand jour des calamités publiques, le lendemain des journées de Crécy, d'Azincourt et de Waterloo; je dois examiner si la Belgique naissante a déjà rencontré son Waterloo.

Si je le considère par rapport à l'Europe, je dois rechercher s'il est conforme à ces lois suprêmes qui régissent l'ensemble des sociétés et s il m'est permis de le repousser sans me mettre en hostilité avec ces lois.

Ainsi, si je considère le traité par rapport aux deux provinces mutilées, je dois le rejeter ou du moins m'abstenir; si je le considère par rapport à la Belgique, je dois l'accepter peut-être ; si je le considère par rapport à l'Europe, je dois le subir.

Voilà comme les résolutions peuvent et doivent varier suivant le point de vue où l'on se place ; et l'on s'étonnerait moins de la différence des avis, si l'on se rendait toujours compte de la différence des situations.

Ma position, messieurs, vous est connue; je ne l'ai point faite, je ne puis la changer .- le parti que je dois prendre ne peut être douteux.

Toutefois, messieurs, en m'abstenant de voter, je n'ai pas cru

pouvoir m'accorder toutes les facilités du silence ; j'ai voulu m'acquitter

de ma part dans la discussion. C'est sous le dernier point de vue que

je vais examiner la question. Je me dois à moi-même, je dois à ceux

20oct. 1831.

3 g LES VINGT-QUATRE ARTICLES.

que j'avoue comme amis politiques, de prouver que le traité n'est pas le résultat, soit de la coupable impéritie, soit de la fatale ambition, soit de l'aveugle entêtement de quelques hommes, comme le pense un honorable préopinant (M. H. de Brouckere), mais le résultat de causes supérieures qu'il n'a été donné à personne en Belgique de maîtriser. La diplomatie belge a lutté, pendant dix mois, contre toutes ces causes • et, si elle a été vaincue, ce n'est pas sans avoir combattu.

Je ferai donc violence à ma douleur : me dépouillant de ma qualité de Luxembourgeois et de Belge, je prendrai celle d'Européen. Je raisonnerai comme s'il s'agissait d'un événement dès longtemps consommé, et consommé loin de nous.

Aucune nation, messieurs, n'a d'existence absolue; chaque peuple s'ordonne par rapport aux autres peuples, comme chaque homme par rapport aux autres hommes; il n'y a de liberté individuelle absolue, ni pour les peuples, ni pour les particuliers; il y a des lois pour les sociétés considérées dans leur ensemble, comme pour chaque société considérée par rapport à elle-même.

Ce sont là des vérités bien simples, qui cependant sont souvent méconnues; ce sont des faits qu'on peut déplorer, outrager même, mais qui sont là, et nous écrasent de tout le poids de leur existence. Notre position à l'égard de l'Europe n'est pas autre que celle de la

France.

Les révolutions de juillet et de septembre devaient-elles se placer en dehors du système général de l'Europe; ou bien devaient-elles prendre un caractère tel qu'elles pussent se coordonner avec ce

système ?

C'est à cette question qu'il faut ramener toutes les discussions politiques soulevées depuis un an; elle les résume toutes en peu de

mots.

En se plaçant en dehors de l'ordre général de l'Europe, la guerre

était certaine, inévitable.

En rentrant dans cet ordre, la paix était, sinon certaine, du moins

probable.

11 y avait donc deux systèmes à suivre. J'appellerai l'un le système

belliqueux, l'autre le système diplomatique.

Je n'entends point, par ordre général de l'Europe, cette doctrine

26oct. 1831.

mystérieuse qui suppose aux rois une vocation et une origine divine mais l'arrangement territorial établi dans l'intérêt de l'équilibre des États.

La Convention, qui collectivement avait le génie d'un grand homme et Bonaparte se sont successivement placés en dehors de cet arrangement. Ils ont voulu fonder un droit public nouveau, et ont dit tour à tour : L'Europe, c'est moi. La Convention agrandit la France par les insurrections, Bonaparte par les armes, et le système territorial fut détruit. La Convention et Bonaparte attirèrent sur la France la réaction du monde. La révolution de juillet a profité des enseignements de l'histoire : bornant ses effets à l'existence intérieure, monarchique au dedans, pacifique au dehors, elle a respecté le status quo territorial. Et remarquez-le bien, messieurs, si la révolution de juillet avait pris un autre caractère, c'en était fait de l'indépendance de la Belgique. La nationalité belge n'est pas une de ces idées larges qui rentrent dans ces vastes projets de rénovations universelles ; c'est à côté de ces grands projets une idée étroite, qui nous est chère, idée factice peut-être et qui tient au vieux système de l'équilibre ; c'est une idée de juste milieu. Aussi, pour moi, je n'ai jamais su comprendre ceux de mes concitoyens qui, partisans sincères de l'indépendance belge, reprochent à la France son rôle pacifique. Quand la France sortira du lit que lui ont creusé les traités de 1815, ce sera pour submerger la Belgique.

Ce que la France de juillet n'a pas osé, la Belgique pouvait-elle le tenter ?

Le fait de septembre, messieurs, n'est, dans son origine, qu'une insurrection contre la Hollande ; il pouvait, dans ses suites, devenir une insurrection contre l'Europe.

Mais, demandera-t-on, fallait-il donc que la Belgique se reconstituât dans le sens des traités de 1815?

Les traités de 1 81 5, messieurs, ne représentent pas la sainte-alliance, création postérieure à cette époque et étrangère à l'Angleterre. Ne confondons pas le système de l'équilibre avec le système du droit divin, pour faire rejaillir sur le premier l'odieux ou le ridicule du second.

C'est le but des traités de 1 81 5 qu'il faut rechercher : les moyens 26 oct. 1831.

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peuvent subir des transformations, pourvu que le but subsiste et soit

atteint.

La création du royaume des Pays-Bas n'était pas le but, mais

seulement le moyen.

La révolution belge, en rompant l'union de la Belgique et de la Hollande, a porté atteinte aux traités relativement au moyen ; mais, en proclamant l'indépendance belge, elle a maintenu les traités quant

au but.

Par la destruction du moyen, les traités ont été violés dans ce qu'ils

ont de transitoire et de variable.

Par la destruction du but, ils auraient été violés dans ce qu'ils ont de constitutif et d'incommutable.

La Belgique ne s'est pas rendue coupable de cette dernière violation.

Par la première, elle s'est mise en hostilité avec la Hollande ; par la deuxième, elle se serait mise en hostilité avec l'Europe.

La Belgique, en décrétant son indépendance, a donc coordonné sa révolution au système général ; en acceptant la suspension d'armes, elle est entrée dans la voie diplomatique.

Le jour où le Gouvernement provisoire a signé la première suspension d'armes (c'était le 21 novembre 1830), la question de paix ou de guerre a été décidée, sans avoir été plaidée peut-être ; depuis lors, elle a disparu de l'ordre du jour : c'est le 21 novembre qu'a été prise une résolution qui a dominé notre révolution tout entière. C'est ce que n'ont pas compris ceux qui, depuis, ont voulu alternativement la paix ou la guerre, les négociations ou les hostilités.

Depuis le 21 novembre il y avait chose jugée. Rappelez-vous, messieurs, les applaudissements qui ont accueilli, dans cette enceinte et dans le public, la nouvelle de la cessation des hostilités : les coupables sont ceux qui applaudissaient alors, et tous, messieurs, sans exception, nous avons applaudi. Cette cessation d'hostilités, je la jugeais alors, je la juge encore nécessaire : pour ne pas faire dégénérer l'insurrection contre la Hollande en une insurrection contre l'Europe, il fallait mettre fin au système belliqueux et entrer dans le système diplomatique ; mais, le choix fait, il était impossible de revenir sur ses pas. Une fois seulement notre position a changé, et, il faut l'avouer, jamais elle n'a été plus belle : nous avions invoqué tant de fois le droit î6oct 1831.

de conquête. Le roi Guillaume, par la reprise des hostilités, est venu nous l'offrir; nous n'avons pas su le saisir ; la guerre agressive nous était interdite; la guerre défensive nous était présentée avec tous ses

Dans le système belliqueux, nos moyens eussent été les armes ; dans le système diplomatique, nos moyens devaient être les anciens traités.

Dans cette voie nous devions succomber partout où les anciens traités étaient encore contre nous. La diplomatie ne défait pas les traités, elle les applique ; la guerre seule les défait, et, sous peine de nous mettre en hostilité avec tout le monde, la guerre, je le répète, nous était défendue.

C'est ce que le Congrès a compris en adoptant les préliminaires de paix, qui consacrent en faveur de la Hollande l'application des anciens traités.

C'est assez vous dire, messieurs, que depuis longtemps j'ai cessé de compter sur la possession de la rive gauche de l'Escaut et sur celle de Venloo et de Maestricht. Je cédais à de tristes pressentiments lorsque, au milieu de l'effervescence populaire, j'ai osé dire que, quanta la rive gauche de l'Escaut, nous avions contre nous le droit et le fait; lorsque j'ai dit que nous aurions le Limbourg, peut-être en entier; lorsque, avec deux honorables collègues, je proposais au Congrès d'autoriser le Gouvernement à consentir à ce que Maestricht fût gardé par une garnison étrangère. Des murmures m'ont accueilli : le temps où mes paroles pouvaient être comprises n'était pas venu. Et cependant, si le Gouvernement, en juin dernier, avait été autorisé à abandonner Venloo et Maestricht, à satisfaire à cette exigence européenne, la Belgique serait constituée depuis longtemps, et d'une manière plus avantageuse. La Hollande (car en ce jour il faut tout dire), la Hollande n'eût eu que l'extrémité septentrionale du Limbourg, et une route entre Venloo et Maestricht, au lieu de la rive droite tout entière ; le Grand-Duché nous eût appartenu en entier, moins la ville qui, avec sa banlieue, eût été déclarée ville libre: nous étions alors à l'apogée de notre puissance révolutionnaire. De cette époque date la marche descendante. Alors, l'immortelle Pologne, qui tôt ou tard devait succomber sous le nombre, luttait encore ; la royauté de : Louis-Philippe n'avait pas encore perdu l'appui de l'hérédité de la pairie ; une chambre

26oct. 4831.

réformiste ouvrait ses séances à Westminster, et l'aristocratie anglaise était silencieuse. La Belgique apparaissait au monde, entourée de l'auréole des victoires de septembre. Le grand fait sorti des journées de juillet et qui s'était reproduit sous diverses formes, était debout, resplendissant de gloire et dans toute la vigueur de la jeunesse. Depuis., il a été vaincu : il l'a été en Belgique, en Pologne, en Angleterre. C'est sous l'influence de cette triple défaite que nous avons négocié (•).

La question belge était complexe : commerciale et militaire.

La question militaire a été résolue contre nous, parce que l'intérêt européen a paru l'exiger.

La question commerciale a été résolue en notre faveur, parce que l'intérêt européen a paru l'exiger.

La question militaire était celle-ci :

Faut-il prolonger le territoire hollandais jusqu'à Maestricht, le long de la Meuse, de manière à ce que la Hollande forme une deuxième barrière contre la France ?

Faut-il joindre à la ville de Luxembourg un territoire assez étendu pour que, sans ridicule, le roi Guillaume puisse encore s'intituler grand-duc de Luxembourg et rester membre de la Confédération

germanique ?

Ces deux points fondamentaux ont été décidés contre nous, et cette décision est hors de la portée de nos délibérations parlementaires.

Dans cette décision, on n'a consulté ni les intérêts de la Belgique ni même ceux de la Hollande : la possession lointaine du grand-duché de Luxembourg, aussi resserré dans ses limites, sera onéreuse au roi Guillaume; la possession intégrale du Limbourg lui eût été plus avantageuse, et il l'eût préféré.

Les exigences commerciales de la Hollande étaient incompatibles avec le système commercial de l'Europe. Elle aurait voulu faire revivre le monopole qu'elle exerçait autrefois, au moyen de la fermeture des rivières et des fleuves, non-seulement aux dépens de la Belgique, mais aux dépens du monde commercial. Ses prétentions ont été condamnées : elle demandait le Limbourg comme position commer-

(') Désastres du mois d'août; chute de Varsovie; rejet du premier bill de réforme par la Chambre des lords.

26 oct. 1831.

mm

ciale; elle l'obtient comme position militaire. Les cinq puissances saisissent cette occasion de résoudre la question de la libre navigation du Rhin, mal définie, il faut l'avouer, par le traité de Vienne, et elles accordent à la Belgique un privilège destiné à devenir tôt ou tard de droit commun. Au risque de passer pour prophète, je dirai que je crois que la stipulation en faveur de la navigation des eaux entre l'Escaut et le Rhin sera exécutée, comme l'Escaut a été ouvert, non dans l'intérêt de la Belgique seulement, mais du commerce en général. Le projet de traité, bien qu'anti-belge, n'est donc pas anti-européen ; il n'est pas non plus anti-français. La partie modérée de la nation française, qui ne veut ni guerre ni conquête, ne tardera pas à comprendre cet arrangement politique. Les ministres français diront à la tribune : « Les traités de 1815 avaient placé à nos frontières, dans des vues hostiles, le royaume des Pays-Bas et la Confédération germanique. Le royaume des Pays-Ras s'est retiré sur le Moerdyck et la Meuse, pour faire place à un État ami qui, par sa neutralité, protège nos propres frontières. Dans le Luxembourg, la Confédération germanique pouvait s'avancer jusque sous les murs de Longwy, et peut-être occuper Rouillon, qui touche à Sedan et à Mézières : c'est entre Bouillon et Longwy que les coalisés sont entrés en France en 1 792. J'ai morcelé le Grand-Duché ; j'ai refoulé la Confédération germanique vers le Bhin ; un territoire neutre est venu se placer devant Longwy : c'est la neutralité du Luxembourg belge, qui, au défaut de Dumouriez, protège les plaines de la Champagne et ferme les défilés de l'Argonne. » Voilà le langage que tiendront les ministres du roi des Français, et, je le dis à regret, la France applaudira.

En dehors de l'existence qui est offerte à la Belgique, il n'y a pour l'Europe (je n'hésite pas à le dire ; car, lorsque je pose des prémisses, je ne crains pas d'envisager en face le terme extrême du raisonnement), il n'y a pour l'Europe qu'un seul parti à prendre. Je respecte toutes les opinions : je leur suppose à toutes des intentions droites ; je les crois toutes dictées par le patriotisme le plus pur. 11 y a des orangistes, des réunionistes de bonne foi; mais les uns et les autres caressent une chimère. Peu de mots me suffiront pour justifier une

opinion en apparence paradoxale. 11 n'y a de possibh*^^ay|&tn.ion

intégrale à la France, ni la restauration intégrale, /^y \ . ' *>\

26oct. 1831. /,<■ / jS "■ '-\

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La réunion intégrale à la France ébranlerait l'équilibre européen. Pour y parvenir, Louis-Philippe devrait renouveler la lutte gigantesque que la Convention et Bonaparte ont soutenue pendant vingt ans. La révolution de juillet, isolée de l'Angleterre, devrait se présenter seule, comme celle de 90, devant l'Europe conjurée : que si, après une guerre longue et sanglante, la victoire restait à la France sur le continent, l'Angleterre, dominatrice ' des mers, maîtresse de la marine et des colonies françaises, ne souscrirait pas encore à la réunion intégrale, et attendrait patiemment une nouvelle coalition. Je suis tellement convaincu de l'impossibilité de la réunion intégrale, que, même dans la guerre générale agressive contre la France, suscitée en faveur de la légitimité par les puissances du Nord, je ne vois aucune certitude de réunion. Dans ce cas, la France, pour tenir tête à l'Allemagne et à la Russie, aurait plus que jamais besoin de l'appui de l'Angleterre, et celle-ci mettrait, pour première condition à son alliance, l'indépendance et peut-être l'agrandissement de la Belgique.

La restauration intégrale (et j'entends par-là le retour identique à l'État qui a précédé la révolution, la reproduction exacte du royaume des Pays-Bas) me paraît également impossible. L'union de la Belgique et de la Hollande renfermait un vice qui est bien connu aujourd'hui : une éclatante catastrophe en a révélé l'existence aux plus incrédules. Il est impossible de croire que l'ancienne opposition, quelque bien conduite qu'elle fût, eût pu réussir à renverser un gouvernement si puissamment établi, si ce gouvernement eût été placé dans des conditions de force et de stabilité : il faut donc chercher dans la conception première les causes d'exténuation progressive. Le royaume des Pays-Bas n'avait pas de garanties internes d'existence, il n'avait que des garanties externes. On avait uni quatre millions d'hommes à deux millions : c'est là l'erreur primordiale. On avait dit aux deux millions : C'est à vous de commander; aux quatre millions : C'est à vous de servir. Par un renversement de toutes les idées, la minorité devait faire la loi; c'est à elle que revenait la suprématie nationale, et une sorte de servage politique devait peser sur le plus grand nombre. Cet état de choses n'était pas durable. Croyez-vous gu'il soit de l'intérêt de la Hollande, de l'intérêt de l'Europe, de le renouveler, avec toutes les chances certaines- de révolutions futures? Le royaume des Pays-Bas 26oct. 1831.

restauré renfermerait le principe de tiraillement, le germe de dissolution, qui déjà une fois en a amené la ruine.

La restauration intégrale et la réunion intégrale étant impossibles, il y aurait, au défaut de l'indépendance et en désespoir de cause, un seul parti à prendre : ce parti serait celui d'une restauration partielle et d'une réunion partielle, le partage en un mot. Le partage serait alors, et il faut qu'on le sache en ce jour, la seule combinaison rationnelle : deux millions d'hommes et non quatre seraient de nouveau réunis à la Hollande, qui les gouvernerait, les exploiterait paisiblement, comme les anciens pays de généralité; le reste serait donné en partie à la France, en partie à la Prusse. Je le répète donc, au risque de déplaire et même d'irriter, l'Europe ne peut permettre, hors l'indépendance, ni la réunion intégrale, ni la restauration intégrale. Mais, si l'indépendance est impossible, un grand crime politique se renouvellera. Et la France, forcée d'opter entre la guerre ou le partage, entre une grande faute ou un grand crime, consentira à être criminelle. Lisez les journaux ministériels de Hollande : ce qu'ils demandent n'est pas la restauration intégrale, mais le partage, l'exploitation paisible de deux millions d'hommes, et non l'adjonction inégale de quatre millions.

La restauration intégrale nous laisserait encore la possibilité et l'espoir d'une nouvelle révolution. Le partage amènerait à jamais l'extinction du nom belge. La Belgique, morcelée, serait soudée à perpétuité à la France, à la Prusse, à la Hollande ; elle ressemblerait à un enfant sur lequel se seraient étendus trois géants.

J'ignore, messieurs, si la Belgique, constituée comme le prescrit l'Europe, pourra vivre ; ce que je sais, c'est que pour le moment elle ne peut se constituer autrement. Je me rassure toutefois sur notre avenir, en considérant quelques antécédents historiques.

Depuis la mort du dernier duc de Bourgogne, la Belgique n'a été que l'accessoire d'autres États. L'absence de dynastie nationale a amené l'absence d'unité et de force nationale. Si Charles le Téméraire avait laissé des fils, il se serait élevé dès le xv siècle, entre la France et l'Allemagne, un royaume de Bourgogne ou de Belgique. Étrange destinée : après avoir donné des empereurs à Borne et à Constantinople, des rois à Jérusalem, à la Bohême, à l'Espagne, ,à presque tous les pays, la Belgique s'est trouvée sans dynastie propre; Pendant deux 26oct. 183L

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