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conférence de Londres les conditions de l'avènement du prince Léopold de Saxe-Cobourg. 11 s'est à cette occasion établi entre le feu Roi et lui des relations qui ne se sont jamais altérées. L'apparition dans les hautes sphères politiques de ce jeune homme avait frappé le président de la conférence, lord Palmerston, qui depuis l'accueillit toujours avec faveur; il se plaisait à dire : « J'ignore si M. Nothomb sait beaucoup de « choses, mais ce qu'il sait, il le sait bien. »

Dans les nombreuses publications que nous avons consacrées aux fondateurs de la nationalité belge, M. Nothomb a été plus d'une fois incidemment mentionné. La notice spéciale, que nous lui consacrons aujourd'hui, permettra à la génération présente d'apprécier un des plus illustres représentants de la révolution de 1830. Elle fournira aussi, nous l'espérons, dés indications nouvelles sur des faits importants de l'histoire contemporaine.

Bruxelles, le 26 septembre 1874.

De toutes les révolutions qui ont marqué l'année 1830, celle de Belgique est seule restée debout; elle célébrera bientôt son jubilé de cinquante ans. N'ayant jamais dévié de son but, elle n'a pas manqué à sa destinée; elle a été heureuse et sage; elle a fondé une nation, une dynastie et une constitution, triple résultat que l'homme d'État, dont nous allons retracer la longue et brillante carrière, a puissamment contribué, dans des positions diverses, à amener et à consolider.

Nothomb (Jean-Baptiste) est originaire du Luxembourg ('). Il est né, le 3 juillet 1803, à

(') « y a dans le Luxembourg deux villages portant le

2 LE BAKON NOTHOMB (1805-1826).

Messancy, village assez important de l'arrondissement d'Arlon. Après avoir suivi les cours de l'athénée de Luxembourg, il se rendit à l'université de Liège. Sans négliger le code civil ni même le code de procédure civile, il s'occupait avec prédilection de l'histoire et du droit politique. A un compatriote luxembourgeois, logé à Liège dans la même maison que lui et qui s'étonnait de sa persistance à compulser et à relire les débats de l'Assemblée constituante de France, il avait l'habitude de dire : Qui sait si je ne siégerai pas plus tôt qu'on ne croit dans une assemblée de ce genre ('). Le 3 août 1826,

nom de Nothmb, Nothumb, qui était aussi celui d'une ancienne famille à laquelle M. Nothomb n'a pas cru nécessaire de se rattacher au moyen de généalogies qui lui ont été fournies à foison.

(') Ce compatriote était Ignace-Antoine Ruth, qui mourut en 1 848 professeur à l'université de Liège. Dans une notice nécrologique, écrite par M. Nypels, on trouve les détails suivants : « ... Une même pensée les animait à leur arrivée à Liège, celle de l'étude, du travail. Cette pensée ne les quitta pas un seul instant ; leur vie à Liège fut une vie d'étude et de travail. Une journée, quelque bien employée qu'elle fût, ne suffisait pas à leur zèle. Le soir, quand l'heure de la retraite avait sonné pour les autres, nos deux amis étaient réunis dans leur chambre, et là, tandis que Ruth rédigeait et recopiait les notes qu'il

M. Nothomb était reçu docteur en droit. A cette occasion il avait, selon l'usage, publié et défendu une thèse en latin ; c'était sur le droit emphytéotique chez les Romains ('), sujet qui lui avait été indiqué par le professeur Warnkœnig dont il était un des élèves favoris. Parmi les curieux qui assistèrent à la défense publique de la thèse on remarqua Thuriot (Jacques-Alexis Thuriot de la Rosière), ancien avocat général à la cour de cassation de France, président de la Convention au 9 thermidor, banni pour avoir voté la mort de Louis XVI. Le jeune étudiant et le vieux conventionnel se rencontraient quotidiennement au Café de la comédie pour y lire les journaux et pour causer de la révolution française, alors sans historien, et que M. Nothomb étudiait dans le Moniteur f).

Le nouveau docteur fit son stage à Luxembourg chez M. de Lafontaine et s'établit comme

avait prises aux leçons du jour, son camarade lisait les débats de l'Assemblée constituante, s'initiant dès lors, l'un à la science du droit civil, l'autre à la carrière parlementaire qu'il allait parcourir avec tant d'éclat.... ..

(') Spécimen inaugurale juridicum enarram juris cmphyteotici historiam apud Romanos (in-4°, 58 pages).

( 2 ) Les ouvrages de MM. Thiers et Mignet n'avaient pas encore vu le jour.

avocat dans le chef-lieu du grand-duché ('). Ce ne fut pas pour longtemps. 11 fce sentait appelé sur un plus grand théâtre. C'est à Bruxelles qu'en 1828 il donna la préférence, quoiqu'il fût resté en rapport à Liège avec MM. Lebeau, Ch. Rogier et Devaux qui venaient de fonder le MathieuLaensbergh,de\emuie\mis\ePolitique.

Après avoir fait ses preuves comme jurisconsulte, en rédigeant pendant quelque temps la Ga%ette des Tribunaux, M. Nothomb, lorsque ce journal cessa de paraître, prit rang parmi les publicistes et s'associa aux collaborateurs du Courrier des Pays-Bas, le principal organe de l'opposition nationale f). Là, il savait appro-

(') M. de Lafontaine, mort octogénaire à Luxembourg, le 11 février 1871, après avoir été gouverneur du G*and- Duché restauré et président du conseil d'État, était un savant distingué ; il contribua à faire naître chez M. Nothomb le goût de l'archéologie et de la numismatique.

( s ) Il résulte d'un acte notarié du 17 juillet 1830 que, à partir du 1" juillet 1828, MM. Nothomb, Claes, E. Ducpetiaux, Jottrand, Lesbroussart, Van Meenen et Mascart s'étaient associés pour la rédaction du Courrier des Pays- Bas. — Parmi eux, M. Claes (Pierre-François), né à Louvain le 29 juin 1 805, mort du choléra à Bruxelles en octobre 1 832, était le plus avancé ; c'était un intrépide polémiste, comme on dit aujourd'hui, d'une verve intarissable. Rédacteur en chef du Courrier, le 25 août 1830, il n'hésita

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LE BAUON NOTIIOMB (1830). 5

fondir les questions les plus difficiles et les exposer avec une merveilleuse lucidité. Il savait aussi se contenir, rester maître de lui-même et ne jamais sortir des limites de la modération. M. Nothomb venait d'accomplir sa vingtcinquième année (3 juillet 4830), lorsque se produisirent les événements qui, en se développant, devaient amener la dissolution du royaume-uni des Pays-Bas, dissolution qu'il était loin de prévoir, encore moins de désirer. S'il a existé un complot, il y. a été complètement étranger. Il était en vacances dans le grandduché de Luxembourg quand l'insurrection du 2d août éclata à Bruxelles ; il croyait à une transaction ; appelé à Bruxelles dans la dernière quinzaine de septembre, il eut de la peine à traverser la forteresse de Namur. S'il se fût trouvé à Bruxelles au moment de la formation du Gouvernement provisoire, il en eût certainement fait partie au moins comme secrétaire ; il sut se rendre tellement nécessaire que son rôle n'y a rien perdu. Le Gouvernement provisoire

pas à donner à l'émeute de Bruxelles le caractère d'une insurrection nationale. Le ministre de l'intérieur, M. Van Gobbelschroy, deLouvain, comme lui, et qui le connaissait, attendait non sans impatience le compte rendu; après l'avoir lu, il s'écria : Ce sera une révolution.

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le nomma membre de la commission chargée de préparer la constitution de la Belgique. Il acceptait aussi l'emploi de greffier de la province de Luxembourg, voulant en même temps donner un gage et employer son influence à rattacher au nouvel État cette province contestée. C'était lui qui avait rédigé l'arrêté du d8 octobre 1830 par lequel le Gouvernement provisoire étendait son pouvoir à la province de Luxembourg, en nommant gouverneur M. Tliorn, un des avocats avec lesquels M. Nothomb s'était lié pendant son séjour à Luxembourg ; les autres amis que M. Nothomb avait dans cette ville refusèrent la plupart, entre autres M. de Lafontaine , d'abandonner la cause du Roi Grand-Duc. On sait que la province entière, sauf la forteresse, passa sous l'administration belge dont le siège fut fixé à Arlon. M. Thorn, qui était le premier avocat du Grand-Duché, en était aussi l'homme le plus populaire; les paysans croyaient en lui; son élévation au poste de gouverneur fut un coup de maître.

A la demande de ses collègues, M. Nothomb remplit les laborieuses fonctions de secrétairerapporteur de la commission chargée de rédiger le projet de constitution de la Belgique.

LE BABON NOTHOMB (1830). 7

Ce projet allait être soumis au Congrès national qui avait été convoqué par le Gouvernement provisoire. Chargé également de rédiger le texte de l'arrêté électoral pour la formation du Congrès, M. Nothomb avait à dessein laissé en blanc le chiffre qui déterminerait lage d'éligibilité. L'arrêté ayant été soumis au Gouvernement provisoire, on proposa vingt-neuf ans, puis vingt-huit, puis vingt-sept. « Ce ne sont pas des chiffres à mettre dans une loi, objecta M. Nothomb : il faut vingt-cinq ou trente ; tout autre chiffre vous trahit. (Plusieurs membres du Gouvernement avaient vingt-sept ou vingtneuf ans.) Et, pour être vrai, j'avouerai que la fixation à vingt-cinq me rend éligible. » — C'est une raison de plus pour l'adopter, répondit M. de Potter. » Le chiffre de vingt-cinq fut accueilli, et l'enceinte du Congrès, où il allait briller au premier rang, s'ouvrit ainsi devant M. Nothomb.

Il adressa la circulaire suivante aux électeurs du grand-duché de Luxembourg :

« Je suis né parmi vous ; en m'établissant à Bruxelles, je n'ai pas cessé d'être Luxembourgeois: attaché à la rédaction du Courrier des Pays-Bas, j'ai en quelque sorte représenté notre province dans la lutte qui a préparé

noire glorieuse révolution. Mes opinions politiques vous sont connues. Le premier, j'ai publiquement flétri le système qui tendait à nous déshériter du nom belge, et à faire descendre notre patrie à la triste condition d'une principauté patrimoniale de l'Allemagne. Le Grand-Duché a des besoins particuliers, qui ont fait l'objet de mes éludes et de mes recherches. Éligible, contre mon attente, par le bienfait des lois nouvelles, j'ose me présenter comme candidat au Congrès national, et réclamer de vous le mandat de défendre comme député des principes et des intérêts que j'ai défendus comme écrivain »

Cet appel ne resta pas vain. M. Nothomb fut élu député le 3 novembre 1830 dans trois districts, Arlon, Grevenmacher et Marche, et ballotté dans un quatrième, Virton. II opta pour Arlon, qu'il représenta pendant dix-huit ans et même après le morcellement du Luxembourg.

11 était le plus jeune membre du Congrès, et, comme tel, de droit un des secrétaires provisoires. 11 fut ensuite nommé un des secrétaires du bureau définitif et constamment réélu de mois en mois.

Lorsque le Gouvernement provisoire institua, le 19 novembre, un comité diplomatique chargé

des relations extérieures, M. Nothomb fut appelé à en faire partie. Il entrait ainsi de plain-pied dans la carrière de l'homme d'État.

Il osa tracer le programme du Congrès. Ce fut sur une motion faite par lui que l'assemblée résolut de sanctionner d'abord l'indépendance du pays, déjà décrétée par le Gouvernement provisoire, de déterminer ensuite si la Belgique indépendante serait monarchique ou républicaine, puis de rompre les derniers liens qui rattachaient les Belges à la maison de Nassau.

Le 17 novembre, M. Nothomb débuta comme orateur, et ce début fut d'un grand effet. La proclamation définitive de l'indépendance soulevait nécessairement la question du Luxembourg. Le représentant d'Arlon se fit le champion des droits de cette province à rester belge; il s'attacha à réfuter M. Bignon qui, à la tribune française, et parlant comme ministre d'État, avait contesté ces droits; trouvant la prétention mal fondée, il n'avait même point hésité à la traiter d'usurpation de la part de la Belgique. M. Nothomb démontra victorieusement que la position du Luxembourg, dans ses rapports avec la Belgique, avait été la même après 1815 qu'avant la conquête française de 1794, que le Luxembourg était une province

belge comme la Flandre, comme le Hainaut, comme le Brabant (').

Le Congrès, ayant voté l'indépendance de la Belgique (sauf les relations du Luxembourg avec la Confédération germanique), délibéra deux jours après sur la forme du gouvernement. De la résolution qui allait être prise dépendait l'avenir du pays. Dans un discours saisissant, M. Nothomb s'attacha à prouver qu'il n'y avait pour la Belgique, séparée de la Hollande, que deux modes d'existence : la réunion à la France ou l'établissement d'une monarchie sous un prince librement choisi. « Nous avons unanimement, dit-il, repoussé la première hypothèse; il ne nous reste que la deuxième.

La république ne serait qu'une transition.

Burke a dit, en 179:2, que la France traverserait la république pour passer sous le despotisme militaire ; je prédirais avec autant d'assurance la destinée de la Belgique républicaine : nous traverserions la république pour tomber sous la domination étrangère.» Dans ce discours se rencontre aussi cette phrase digne d'être retenue : « Comme monarchie, vous serez une puissance; comme république, un épouvantail. » Le

(') Voir 2* partie, Discours de M. Nothomb, p. 4.

Congrès, à la presque unanimité, fut du même avis ; la république n'obtint que treize voix.

Dans les émouvants débats qui s'engagèrent ensuite sur la proposition d'exclusion de la maison de Nassau, M. Nothomb se montra calme, digne, mais inflexible. Pour lui, l'exclusion était le corollaire de la proclamation d'indépendance. « Lorsqu'on veut être libre, dit-il (23 novembre), on ne conserve pas une main dans les chaînes; on les dégage toutes les deux. En proclamant notre indépendance, nous avons rendu impossible tout retour à la domination hollandaise. Repousser le peuple hollandais et supposer la possibilité de l'avènement d'un prince hollandais serait à la fois établir et détruire le même principe, annuler et sanctionner les traités de 1815. » Prévoyant la pression que la conférence de Londres prétendrait exercer sur le Congrès en faveur du prince d'Orange, M. Nothomb soutint qu'une prompte décision de l'Assemblée dominerait la diplomatie (').

Un envoyé du Palais-Royal, M. de Langsdorff, était venu se joindre aux commissaires de la conférence de Londres, MM. Cartwright et

(') Voir» partie, Discours de M. Nothomb, p. 6.

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12 LE BAEON NOTÏIOMB (1830).

Bresson, afin d'obtenir le retrait d'une proposition qui pouvait, d'après eux, troubler la paix de l'Europe et compromettre un État voisin.

On alla jusqu'à dire que la Belgique serait occupée militairement, serait partagée, si le Congrès prononçait l'exclusion, Elle fut néanmoins prononcée le 24 et, comme l'avait affirmé M. Nothomb, cette énergique résolution domina la diplomatie. La Belgique pouvait maintenant se constituer dans la plénitude de sa liberté.

Le 25 novembre, le Congrès décide qu'il discutera le projet de constitution élaboré par la commission dont M. Nothomb avait été le secrétaire-rapporteur.

La division du pouvoir législatif était une question capitale ; on voulut la résoudre avant les autres dispositions constitutionnelles, parce que la solution qu'elle recevrait devait réagir sur l'organisation tout entière de l'État. M. Nothomb prit la parole le 17 décembre et se prononça pour le système des deux Chambres.

« Dans l'hypothèse d'un Sénat, je crois, dit-il, qu'il n'y a que deux systèmes possibles, celui qui fait élire la première Chambre par le chef de l'État sans limitation de nombre, et celui qui la fait élire par le peuple en la rendant dissoluble. L'idée fondamentale dont il faut partir

est celle-ci : il n'y a dans l'État qu'un pouvoir politique permanent, c'est la royauté héréditaire et inviolable ; il est de l'intérêt du pays que les autres pouvoirs puissent se modifier et ne s'immobilisent jamais. Si vous permettez au Sénat d'exister pendant six années hors de toute atteinte, ce corps sera maître de la royauté et de la deuxième Chambre ('). »

M. Nothomb prit une part considérable aux débats généraux sur la Constitution, sans renier jamais les opinions libérales qu'il défendait naguère comme publiciste. Il vota pour l'abolition de toute distinction d'ordres dans l'État, demanda la liberté réelle de la presse et, dans la délicate question des rapports de l'Église et de l'État, resta attaché aux doctrines de Y Union qui avait présidé à la révolution. Écoutons d'abord comment il caractérise l'état des esprits au xix e siècle. « Nous sommes parvenus, disait-il, à une époque où nul n'exerce la dictature de l'intelligence, et où la raison de chacun s'est proclamée souveraine. On peut déplorer cette absence de toute doctrine dominante , s'effrayer de cette anarchie des esprits ; mais c'est un fait qu'on ne saurait nier, et qui ne

(')Huyttens, Discussions du Congrès national, t.I",p. 533.

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peut se détruire que par lui-même ; le monde est livré en pâture à nos disputes, et le législateur ne peut venir clore la discussion pour le reste des siècles. (') »

Quelques jours auparavant (22 décembre), à propos de la liberté des cultes, il avait défendu avec la même hauteur de vues le principe fondamental de l'Union. « Nous sommes arrivés, disait-il, à une de ces époques qui ne reviennent pas deux fois dans la vie des peuples; sachons en profiter. Il dépend de nous d'exercer une glorieuse initiative et de consacrer sans réserve un des plus grands principes de la civilisation moderne. Depuis des siècles, il y a deux pouvoirs aux prises entre eux, le pouvoir civil et le pouvoir religieux ; ils se disputent la société, comme si l'empire de l'un excluait celui de l'autre. L'histoire entière est dans ce conflit que nous sommes appelés à faire cesser, et qui provient de ce qu'on a voulu allier deux choses inconciliables. Il y a deux mondes en présence : le monde civil et le monde religieux; ils coexistent sans se confondre ; ils ne se touchent par aucun point, et on s'est efforcé de les faire coïncider. La loi civile et la loi religieuse sont

(') Discussions du Congrès, t. I", p. 654,

distinctes ; l'une ne domine pas l'autre ; chacune a son domaine, sa sphère d'action... Nous dénions toute suprématie à la loi civile, nous voulons qu'elle se déclare incompétente dans les affaires religieuses. Il n'y a pas plus de rapport entre l'État et la religion qu'entre l'État et la géométrie. Comme partisans de l'une ou de l'autre opinion religieuse, vous êtes hors des atteintes de la loi ; elle vous laisse l'existence absolue de la nature... Quel que soit le sort que l'avenir nous réserve, si nous ne sommes destinés qu'à passer, marquons notre passage par un grand principe , proclamons la séparation des deux pouvoirs, et donnons un exemple qui ne sera pas sans influence sur la civilisation européenne et sur la législation des autres peuples (')... » Cavour a dit depuis en moins de mots :

L'Église libre dans l'État libre.

On approchait d'une nouvelle crise.

La conférence de Londres, s'inspirant malheureusement des allégations de M. Bignon, prétendit, par son protocole du 20 janvier, enlever le grand-duché de Luxembourg à la Belgique.

M. Nothomb, en présence de l'indignation du

(') Discussions du Congrès, t. I er , p. 597.

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Congrès, se rendit l'interprète du sentiment national. « Le Congrès n'existe plus, dit-il (29 janvier), à moins que vous ne protestiez contre le protocole qui annule les titres d'un dixième de cette assemblée. » Une commission est nommée séance tenante et composée de neuf membres, afin que toutes les provinces y soient représentées. Le lendemain, M. Nothomb, rapporteur de cette commission, soumit au Congrès le projet de protestation qu'elle avait arrêté. « La souveraineté nationale, dit-il alors, est transférée de Bruxelles au Foreign- Ofïice. Une simple mission philanthropique a dégénéré en une intervention. .. Il donna ensuite lecture de la protestation : l'Assemblée l'adopta par cent soixante-trois voix contre neuf. Une lutte ardente était engagée au Congrès entre les partisans du duc de Nemours et ceux du duc de Leuchtenberg. De même que les membres du Gouvernement, M.Nothomb s'était rallié à la candidature du duc de Nemours. Ce n'est pas qu'il eût du penchant pour la suzeraineté française; mais en présence de l'attitude des autres puissances à l'égard de la Belgique, jl ne voyait d'autre appui que celui de la France' Ëhre le duc de Leuchtenberg, c'était s'aliéner la France sans gagner l'Europe. M. Nothomb,

LE BARON NOTHOHB (1831). 17

réduit à opter entre deux candidatures également impolitiques bien qua des titres différents, se prononça pour la moins compromettante.

Louis-Philippe mettait tout en œuvre pour empêcher l'élévation d'un prince de la famille Bonaparte. M. de Talleyrand recevait l'ordre de ne donner qu'une adhésion conditionnelle au protocole du 20 janvier. En même temps un envoyé officieux se rendait à Bruxelles et, sans être désavoué par le commissaire en titre, M. Bresson, laissait entrevoir que Louis- Philippe accepterait la couronne pour le duc de Nemours si celui-ci était élu roi des Belges. Le Congrès se partagea en deux partis presque égaux; au deuxième tour de scrutin, le duc de Nemours fut élu. Mais Louis-Philippe, satisfait d'avoir écarté le duc de Leuchtenberg, n'alla pas plus loin; ne voulant point braver l'Europe, il déclina l'offre du Congrès belge. Flatté néanmoins de la démarche, il fit faire plus tard un grand tableau où était représentée la députation du Congrès offrant la couronne au duc de Nemours.

Après le refus de Louis-Philippe, le Congrès décida, sur la proposition même du Gouvernement provisoire, qu'une régence serait instituée

dans les termes de la Constitution. Quelques membres importants de l'assemblée essayèrent alors de trouver un personnage en dehors des partis et du Congrès. C'est ainsi que M. Nothomb s'associa à la pensée de MM. Lebeau et Duval de Beaulieu, de placer provisoirement le prince de Ligne à la tête de l'État. Ils se rendirent au château du Rœulx, où le prince se trouvait en visite, et demandèrent l'autorisation de le proposer pour lieutenant général du royaume. Le prince ne crut pas pouvoir entrer dans ces vues ('). Il ne restait plus dès lors qu'à instituer la régence prévue par la Constitution. M. Nothomb rédigea le décret, qui fut adopté le 23 février. Le lendemain, l'assemblée procéda au choix de la personne ; M. Nothomb donna sa voix au baron Surlet de Chokier, qui avait pour compétiteur le comte Félix de Mérode.

Le i er mars M. Nothomb était nommé secrétaire général du Ministère des affaires étrangères, poste qu'il occupa jusqu'au 13 janvier 1837 f). Après la prompte dissolution du

(<) Voir, sur cet épisode, notre Histoire du Congrès national, liv. I er , chap. XIII.

(*) Le premier écrit diplomatique de M. Nothomb est une Notice sur Maestricht, rédigée à la demande de M. Le

premier cabinet du Régent, il devint le plus actif auxiliaire de M. Lebeau, successeur de M. Van de Weyer.

M. Lebeau, ayant reconnu qu'il fallait donner la priorité à la question du choix du chef de l'État, entreprit une négociation directe avec le prince Léopold de Saxe-Cobourg. Déjà le comité diplomatique avait appelé sur l'ancien gendre de George IV l'attention du Congrès; mais il restait à vaincre des préjugés tenaces et à surmonter de grands obstacles. Il ne fallait pas seulement l'assentiment du prince ; il fallait une transaction, un accord avec l'Europe. Cette transaction, on peut le dire, fut due en grande partie à l'initiative et aux labeurs de M. Nothomb. Vers la fin du mois d'avril, M. Lebeau, avec • l'assentiment du Régent, avait désigné quatre membres du Congrès à l'effet de remplir, en

Hon, envoyé du régent en France. M. Le lion la fit imprimer et distribuer à Paris. Elle démontrait, avec une remarquable précision, que les États-Généraux des Provinces-Unies n'avaient jamais eu, en vertu du traité de Munster (1648), ni du traité de Fontainebleau (1785), qu'une part indivise dans la souveraineté de Maestricht ; que le prince-évôque de Liège, le plus ancien souverain de cette ville, avait exercé ses droits et gouverné conjointement avec les États de Hollande jusqu'à la révolution française.

son nom, une mission officieuse près du prince; ils devaient pressentir ses dispositions pour le cas où le Congrès lai décernerait la couronne de Belgique. Or le prince, agissant avec une incontestable sagesse, ne voulait accepter la candidature que conditionnellement; son élection ne devait être que le début de l'arrangement à conclure avec l'Europe. Dans la séance du 25 mai, M. Nothomb, avec quatre-vingtquatre autres députés, proposa le prince Léopold de Saxe-Cobourg pour roi de la Belgique (').

Trois jours après, de concert avec MM. H. de Brouckere et Ch. Vilain XIIII, M. Nothomb proposa en outre, pour rendre possible l'acceptation du prince, d'entrer avec la conférence relativement aux territoires contestés dans un système de transaction pécuniaire. Cette seconde proposition, habilement défendue, fut adoptée le 2 juin à une grande majorité. Le 4, le prince Léopold était élu roi des Belges. Ce n'était là, comme on l'a dit, que le début. 11 s'agissait maintenant de s'accorder avec l'Europe.

Déjà M. Nothomb avait fait remettre au prince un mémoire qui servit de point de départ aux négociations. Le plan qu'il avait conçu, il fut

(') Discussions du Congrès national, t. III, p. 136.

LE BAROX NOTHOMB (1831). 21

chargé de l'exécuter; M. Lebeau l'adjoignit à M. De vaux, et tous deux furent accrédités en qualité de commissaires près la conférence de Londres. De son côté, le Congrès avait nommé une députation chargée de se rendre près du prince Léopold pour lui notifier le décret d'élection. M. Lebeau aurait désiré que deux membres de cette députation, MM. Van de Weyer et d'Arschot, fussent également au nombre des commissaires; comme ils ne croyaient pas pouvoir accepter cette mission, le ministre jeta les yeux sur M. Destouvelles, autre membre de la députation du Congrès, et chargea M. Nothomb de pressentir ses intentions. Le Régent se trouvait précisément en visite chez M. Destouvelles; néanmoins, M. Nothomb fut introduit. — « De quelle négociation peut-il être question ? objecta M. Destouvelles. Le prince nous recevra et acceptera la couronne ; c'est tout ce qui reste à faire.»— « Non, répliqua M. Nothomb ; la députation du Congrès ne sera reçue officiellement que lorsque la négociation sera terminée. — « C'est donc vous, répond vivement M. Destouvelles, qui nous ouvrirez les portes ?.... » — M. Nothomb s'étant levé pour prendre congé du Régent, celui-ci lui demanda si, en effet, il partirait seul pour Londres avec M. Devaux.

« Oui, répondit M. Nothomb, pour obéir à votre arrêté. » Le Régent montrait un certain dépit. « Je vous trouve bien présomptueux, dit-il enfin.» Justement blessé, M. Nothomb répliqua: « Pourquoi pas ! On voit tant de choses de nos jours; vous, par exemple, monsieur le baron, vous êtes régent de la Belgique ('). » Surlet de Chokier avait de la bonhomie, de la loyauté, mais il manquait de foi politique ; depuis l'insuccès de la candidature du duc de Nemours, il ne croyait plus à l'indépendance de la Belgique. Partisan exclusif de la France, il voyait aussi avec chagrin les négociations engagées à Londres; bien qu'il n'eût aucune confiance dans le résultat.

MM. Nothomb et Devaux remplirent avec succès la mission dont ils étaient chargés; et la Belgique, dont le sort était alors en question, serait ingrate si elle oubliait jamais le dévouement des deux coopérateurs de M. Lebeau.

Dans un autre ouvrage nous avons raconté cette mémorable négociation ( 2 ). Bornons-nous ici à

(') Les Fondateurs de la monarchie belge, Joseph Lebeau, p. 45.

( s ) Voir Histoire du Congrès national de Belgique, liv. III, chap. XI.

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quelques détails, que nous trouvons en partie dans le recueil des discussions du Congrès national.

« MM. Devaux et Nothomb arrivèrent à Londres le 7 juin à onze heures du soir.

« Le lendemain, ils eurent une première entrevue avec le prince.

« M. Devaux était déjà connu de Son Altesse Royale par une précédente mission ; il prit le premier la parole sans entrer dans les détails ; le prince répondit : Vous avez plusieurs fois député vers moi des hommes d'esprit, animés d'un grand patriotisme, mais aucun d'eux n'a pu m'indiquer un plan. En avez-vous un ? — M. Nothomb, qui avait gardé le silence, répondit : Oui, nous avons un plan. Il l'exposa alors à Son Altesse Royale qui prit des notes et demanda à réfléchir jusqu'au lendemain. Le lendemain, le prince, en abordant M. Nothomb, lui dit : — Je comprends maintenant le mémoire que vous m'avez envoyé. Nous en sortirons. Il faut maintenant vous expliquer avec les membres de la conférence en commençant par lord Palmerston ; je vous ai annoncé chez lui.

« Pénétré de la nécessité pour le roi élu de ne pas venir en Belgique sans un arrangement préalable avec la conférence, comme aucuns le

lui conseillaient, il échappa à M. Nothomb de dire : 11 n'y aurait qu'un révolutionnaire de plus — expressions qui frappèrent le Prince sans le blesser et que Son Altesse Royale lui rappela plus d'une fois en souriant.

« Dans cette première entrevue, le prince Léopold n'avait pas caché son intention d'accepter ; en sortant de Marlborough-House, où résidait Son Altesse Royale, M. Nothomb se plaça en face de M. Devaux en s'écriant : Dans tous les cas ceci ne finira pas comme la révolution brabançonne.

« Les membres de la députation du Congrès arrivèrent à Londres le 8 au soir.

« Les députés et les commissaires se considérèrent comme chargés de missions distinctes.

« Plusieurs députés correspondaient avec le Régent et le bureau du Congrès.

« MM. Devaux et Nothomb correspondaient avec M. Lebeau.

« Le 10, M. Nothomb reçut subitement un ordre de rappel ; M. Devaux écrivit à M. Lebeau qu'il regarderait sa mission comme terminée si cet ordre n'était pas révoqué, et il fît démentir la nouvelle donnée par les journaux de Londres d'après les correspondances de Bruxelles. En attendant, M. Nothomb continua à négocier

conjointement avec M. Devaux, comme si rien ne s'était passé; l'ordre de rappel ne tarda pas à être révoqué.

« On convint bientôt d'un projet d'arrangement.

« Ce projet, primitivement conçu et rédigé chez le prince Léopold, fut successivement amendé, corrigé, étendu.

« Les deux commissaires eurent une conférence au Foreign-Office avec lord Palmerston, le baron de Wessemberg et le baron Bulow, le 23 juin, de une à cinq heures.

« Le i 7 au soir, ils s'étaient décidés à communiquer le projet aux membres de la députation, sous le plus grand secret et à condition qu'il n'en serait rien écrit à Bruxelles. C'est alors que M. Nothomb leur exposa pour la première fois le système des enclaves.

« Enfin, la dernière rédaction fut arrêtée le 25 au soir, à Mariborough-House, entre le prince, lord Palmerston et les deux commissaires.

« Ceux-ci s'attendaient à recevoir la notification officielle le 26; ils furent trompés dans leur attente.

« Le dimanche 27, au matin, ils furent priés par lord Palmerston de se rendre chez lui, Slanhoye slreet; grande fut leur surprise d'ap-

prendre que le projet d'arrangement devait être remis par le prince Léopold à la députation, non signé, avec l'assurance donnée par Son Altesse Royale que l'acceptation de ces conditions satisferait pleinement la conférence. Les commissaires s'élevèrent avec force contre ce mode de présentation; ils se rendirent chez le prince, qui leur apprit que la veille il avait fait les mêmes objections. Dans ce moment, Son Altesse Royale reçut de lord Palmerston un billet par lequel Sa Seigneurie mandait qu'il était ébranlé par les raisons des deux commissaires.

« Le prince fixa la réception officielle à huit heures du soir, et donna communication du discours qu'il se proposait de prononcer aux deux commissaires, qui l'approuvèrent entièrement.

« A sept heures, la notification officielle du Foreign-Office n'était pas encore faite; M. No-' thomb se rendit à Marlborough-Honse et instruisit le prince de cette circonstance ; Son Altesse Royale fixa la réception à neuf heures.

« Enfin, un paquet à l'adresse des deux commissaires arriva à Brunswick Hôtel vers huit heures ; ils l'ouvrirent et trouvèrent une simple lettre d'envoi, et un deuxième paquet cacheté à l'adresse de M. Lebeau; la deuxième enveloppe

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