‹ Le Baron Nothomb. Première partieChapitre 8 sur 31 · MM · texte numérisé non relu

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fut aussitôt rompue, les dix-huit articles s'y trouvaient; ils furent lus et vérifiés.

« A neuf heures, le prince Léopold reçut la députation et accepta la couronne de Belgique.

« Les commissaires quittèrent Londres à minuit, avec les députés.

« Ils débarquèrent à Ostende le 28 juin, à quatre heures de l'après-midi.

« Le 29, à dix heures du matin, M. Nothomb remit l'acte au conseil des ministres... ('). »

<c C'est plus beau que la Belgique de Marie- Thérèse ! » s'était écrié un de ceux-ci, le vénérable Barthélémy. Mais ce ne fut point l'avis de la foule, dont une partie du Congrès reflétait les impressions. Des imprécations accueillirent la nouvelle convention. Honneur aux hommes qui osèrent alors braver une menaçante impopularité pour constituer la Belgique indépendante! Nous avons dit ailleurs avec quel courage M. Lebeau sut remplir son devoir. Ajoutons que M. Nothomb seconda efficacement son ami ; le discours qu'il prononça le 4 juillet fut sans

( ! ) Voir Discussions du Congrès national, t. IV, p. 316, note. Les détails ci-dessus, non empruntés à cette note, sont inédits.

contredit un des plus remarquables de cette grave discussion qui devait, comme il le disait justement, décider de l'indépendance de la Belgique ('). Pour éclairer les esprits il publia, en outre, une série d'articles dans le Moniteur, de récente création (-).

On avait tenté d'abréger les débats publics et même espéré de les rendre superflus en s'expliquant sans réserve dans un comité secret. Ce comité avait eu lieu le 28 juin; M. Nothomb l'ouvrit en exposant verbalement la négociation ; il y révéla le projet de partage dont le Roi et lord Palmerston lui avaient fait la confidence; cette révélation ne rencontra que des incrédules ; on n'y vit qu'une manœuvre diplomatique pour emporter le vote. On exigea une discussion publique; elle eut cela de regrettable qu'elle fit connaître officiellement au gouverne-

(') Voir 2' partie, Discours de M. Nothomb, p. 23.

(*) Le comte Walewski était venu à Bruxelles pour engager les membres influents du Congrès h constituer la Belgique dans l'intérêt de la cause polonaise ; l'article du Moniteur, supplément, n° 22, fut inspiré à M. Nothomb par cette démarche. Plus de trente ans après, le comte Walewski, devenu ministre d'État de Napoléon 111 et s'entretenant avec M. Nothomb au château des Tuileries, lui rappelait le Moniteur belge de 1 831 .

LE BAItON NOTHOMB (1831). 29

ment hollandais le parti que la Belgique et son Roi entendaient tirer des dix-huit articles. La conférence avait chargé un de ses membres, le baron de Wessenberg, de se rendre à la Haye pour démontrer que les dix-huit articles n'étaient pas en contradiction avec les bases de séparation du 27 janvier ; pendant que M. de Wessenberg entreprenait cette démonstration à la Haye, M. Lebeau était forcé, pour vaincre la résistance du Congrès belge, de proclamer que les bases de séparation étaient modifiées du tout au tout au profit de la Belgique. A ce point de vue, le discours du ministre belge du S juillet a été une faute, mais une faute nécessaire.

Le 19 juillet, M. Nothomb, avec les autres membres du bureau du Congrès, recevait le prince Léopold au château de Laeken, et le surlendemain, pendant la solennité de Yinauguralion sur la place Royale, à Bruxelles, ce fut lui qui présenta au premier roi des Belges la formule du serment constitutionnel.

M. Nothomb devait dire un jour : « Nous n'avions trouvé que l'emplacement d'un peuple; par un concours unique de circonstances, il nous a été donné de fonder une nation. »

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Trois jours après l'inauguration, le roi Léopold lorma son premier ministère. M. Lebeau résista aux offres du nouveau souverain et désigna lui-même M. de Muelenaere pour son successeur. 11 eût proposé M. Nothomb si celui-ci n'avait eu contre lui sa jeunesse. « Mais le ministère nouveau, dit-il, a besoin de lui. Gardez-le donc comme secrétaire général le plus longtemps possible, en obtenant de lui qu'il consente à ne pas prétendre au titre de ministre ('). »

L'intronisation du roi Léopold avait exaspéré

(') Les Fondateurs de la monarchie belge , Joseph Lebeau, p. 54.

Guillaume I er . Non-seulement il avait refusé d'adhérer aux dix-huit articles, dont la portée lui avait été trop clairement révélée, mais il entreprit de ressaisir la Belgique par une brusque invasion. La Belgique, surprise, eût été de nouveau rattachée à la Hollande, sans l'intervention d'une armée française. La. révolution de septembre perdit alors son prestige, et les Belges eurent à subir la destinée ordinaire des vaincus (').

Méconnaissant le traité sous la foi duquel le prince de Saxe-Gobourg avait accepté la couronne, la conférence de Londres, cinq semaines après la chute de Varsovie , remplaça les dixhuit articles par d'autres stipulations qu'elle déclara finales et irrévocables. Ce furent les vingt-quatre articles qui enlevaient définitivement à laBelgique la partie allemande du Luxembourg ainsi que la rive droite de la Meuse. M. Nothomb, envoyé à Londres en mission spéciale, le 10 septembre 1831, s'était vainement efforcé de lutter contre l'arrêt qui se préparait. Il était

(') M. Nothomb n'avait point partagé les illusions du jour sur l'invincibilité de troupes non organisées; au mois d'avril 1831, il proposait au Congrès un projet de décret ayant pour but d'admettre au service de la Belgique un certain nombre d'officiers supérieurs étrangers.

revenu avec la conviction que la Belgique était de nouveau, et cette fois plus sérieusement, menacée d'un partage en cas de résistance. Déjà, à l'époque de la négociation des dix-huit articles, il avait été initié par le prince Léopold et lord Palmerston, ainsi que nous l'avons raconté cidessus, aux arrière-pensées du prince de Talleyrand, diaboliques projets dont la divulgation nouvelle a eu récemment encore un si grand retentissement. L'ancien ministre de Napoléon I er , devenu l'ambassadeur deLouis-Philippe, après avoir été obligé de subir la candidature du prince Léopold, espérait que les désastres du mois d'août rendraient son règne impossible et, dominé par cette espérance, il avait formellement proposé le partage de nos provinces entre la France, la Prusse et la Hollande (').

(') Voir The life ofviscount Palmerston, par sir H. Lytton Bulwer (Londres, 1870), t. II, p. 95 etsuiv.

Le prince de Talleyrand qui, en juin 1 83 1 , avait vu avec répugnance l'élection du roi Léopold et qui tenait en réserve le partage comme solution de la question belge, déconseilla l'année suivante le mariage de la princesse Louise d'Orléans avec le roi des Belges; il osa dire au roi Louis-Philippe qu'il fallait laisser le roi élu dans une situation précaire, que ce serait une faute d'élever en Belgique une barrière morale infranchissable. Léopold I" n ignora pas les conseils

La Belgique était donc soumise à une épreuve suprême; contre elle se tournaient les puissances du Nord, tandis que le représentant du gouvernement français à Londres épiait le moment de prendre la meilleure part de nos dépouilles. En ces redoutables conjonctures, M. Nothomb, comme membre de la Chambre des représentants, exerça une action prépondérante. Les Chambres législatives du nouveau royaume, réunies depuis le 8 septembre, allaient décider à leur tour si la Belgique serait ou ne serait pas. Citoyen d'une province condamnée à être mutilée, M. Nothomb reconnaissait que sa position individuelle était difficile ; mais il se demanda s'il fallait sacrifier la Belgique à une partie de province et la paix du monde à la Belgique.

Le ministre du affaires étrangères, M. de Muelenaere, avait, le 21 octobre, proposé, au nom du gouvernement, l'adoption des vingtquatre articles.

Dans le comité secret du 26 , M. Nothomb prit la parole et adjura l'assemblée de subir les sacrifices quecommandaitla conservation même

donnés par le prince de Talleyrand, qui mourut en 1838 sans avoir été gratifié du grand cordon belge.

LE BARON NOTHOWB (1831). 35

de la patrie. 11 ne s'était pas encore élevé si haut; le patriote trouvait des paroles vraiment éloquentes et l'homme d'État montrait une raison souveraine. L'assemblée était étonnée, émue. « ... J'ignore, messieurs, disait cet orateur déjà puissant, si la Belgique, constituée comme le prescrit l'Europe, pourra vivre; ce que je sais, c'est que pour le moment elle ne peut se constituer autrement. Je me rassure toutefois sur notre avenir, en considérant quelques antécédents historiques. Depuis la mort du dernier duc de Bourgogne, la Belgique n'a été que l'accessoire d'autres États. L'absence de dynastie nationale a amené l'absence d'unité et de force nationale. Si Charles le Téméraire avait laissé des fds, il se serait élevé dès le xv e siècle, entre la France et l'Allemagne, un royaume de Bourgogne ou de Belgique. Étrange destinée : après avoir donné des empereurs à Rome et à Constantinople, des rois à Jérusalem, à la Bohême, à l'Espagne, à presque tous les pays, la Belgique s'est trouvée sans dynastie propre. Pendant deux siècles elle a passé de main en main, butin de toutes les guerres, épave de tous les naufrages. Si les rois avaient la mémoire du cœur, ils se seraient peut-être rappelés, en 1815, que cette vieille terre est le

berceau de leurs ancêtres, et n'auraient pas dédaigneusement jeté en dot à la Hollande la patrie de Godefroy de Bouillon et de Charles- Quint. C'est une consolation pour moi de croire que la Belgique, une fois constituée, sera pleine de vitalité et d'avenir. Elle ne périra point, parce que c'est pour l'Europe une loi qu'elle ne périsse point. La question belge sera dejourenjourmieux comprise... Comme Belge, j'ai quelque foi en l'avenir. Le jour de la réparation se lèvera pour nous, et tous les enfants de la famille belge se réuniront de nouveau... ('). » Quand M. Nothomb eut achevé son discours, M. de Muelenaere lui dit : « Vous grandissiez en parlant à tel point qu'il n'y avait plus que vous dans la salle. » Les vingt-quatre articles furent adoptés. Si, par un noble scrupule, M. Nothomb s'abstint de prendre part au vote, il présenta une proposition tendante à assurer aux populations luxembourgeoises et limbourgeoises destinées à être abandonnées les moyens de s'établir en Belgique. Le système pacifique ou de transaction avec l'Europe, dont M. Nothomb était un des plus éloquents défenseurs, n'avait point d'organe dans la presse. Le roi Léopold, à qui son long

(') Voir 2 e partie, Discours de M. Nothomb, p. 33.

séjour en Angleterre avait appris l'importance des journaux, en fut frappé; à sa demande, MM. Lebeau, Devaux, Ch. Rogier, Nothomb, Kauffman et H. Vilain XIIII fondèrent, en décembre 1831, le Mémorial, qui devint un des meilleurs journaux de l'Europe (').

(') Le Mémorial eut pour directeur ou plutôt pour rédacteur gérant M. Faure, natif de Blaye près de Bordeaux, venu à Bruxelles pour s'employer à la sténographie du Congrès, où M. Nothomb l'avait découvert. Le journal était parfaitement, mais trop froidement rédigé ; il eut de la peine à se former une clientèle. Les fondateurs se retirèrent bientôt, à l'exception de M. Nothomb. L'Indépendant, journal libéral très-modéré, ayant été mis en vente, le comte Félix de Mérode l'acquit et les deux journaux se fusionnèrent sous le dernier titre. Le 31 décembre 1834, le comte Félix de Mérode, par un acte qui porte cette date, se retira à son tour et abandonna le journal à M. Nothomb qui, d'accord avec le Roi, fit continuer la publication de l'Indépendant, en conservant comme rédacteur en chef M. Faure, auquel il adjoignit M. Perrot. Le journal resta fidèle à l'Union sous la seule direction du Roi ayant pour intermédiaire M. Nothomb même lorsque celui-ci fut devenu, en janvier 1837, ministre des travaux publics. M. Nothomb ayant accepté la mission de Francfort, M. Faure, abandonné à lui-même, passa dans le camp libéral ; devenu ministre de l'intérieur, M. Nothomb essaya vainement de ramener l'Indépendant dans les voies unionistes. Le déficit était alors de plus de 40,000 francs par an que la liste civile

Le 8 mars 1832, reprenant la question diplomatique, M. Nothomb en retraça les péripéties depuis le commencement de la révolution.

Cétait la première fois qu'un exposé aussi complet était fait à la Chambre des représentants. «... Il n'y a pas de peuple, dit-il alors, qui n'ait connu le malheur et même l'humiliation. On ne juge pas un peuple d'après un jour de mauvaise fortune, ce n'est pas une défaite qui décide de l'honneur d'une nation, mais l'attitude qu'elle prend à mesure qu'elle sent ses forces renaître. Notre révolution est encore debout, elle vit et se perpétuera, je l'espère, dans tous ses grands résultats. Nous ne sommes pas à la veille de renier ou de perdre le nom belge... ('). »

Le roi Guillaume avait refusé son adhésion aux vingt-quatre articles comme il l'avait refusée aux dix-huit. De son côté, le cabinet de Bruxelles demandait que la conférence de Londres assurât l'exécution des conditions qu'elle avaitimpo-

payait. Après deux années de tiraillements, le Roi décida que le journal cesserait de paraître, et alloua généreusement une pension à M. Faure. Le journal fut repris à partir du 1" juillet 1 843 par M. Perrot sous le nom de l'Indépendance belge ,• il est devenu un des organes de la publicité européenne.

(') Voir 2 e partie, Discours de M. Nothomb, p. 47.

sées à la Belgique et qui avaient été converties en traité le 13 novembre. La conférence répondait que cette exécution devait dépendre d'une négociation directe entre les deux parties. Dans cette hypothèse, le cabinet de Bruxelles exigeait préalablement l'évacuation du territoire attribué à la Belgique par le traité du 15' novembre. M. de Muelenaere se trouva ainsi en désaccord complet avec lord Palmerston. Le général Goblet, chargé d'une mission temporaire à Londres, revint, le 9 septembre 1832, avec des propositions nouvelles : elles indiquaient les limites au delà desquelles le cabinet de Bruxelles ne pourrait être entraîné dans la négociation directe qu'il s'agissait d'ouvrir avec la Hollande.

Le 1 6 septembre, le Roi convoqua les ministres en conseil. M. INothomb remplit les fonctions de secrétaire du cabinet (composé alors de MM. de Muelenaere, Raikem, de Theux, Coghen et Evain),et rédigea le procès-verbal des délibérations. M. de Muelenaere déclara qu'il avait contracté envers la législature des engagements qui ne lui permettaient pas de diriger les nouvelles négociations ; il déposa le portefeuille des affaires étrangères, et les autres ministres se retirèrent également. Le général Goblet mit pour condition de son entrée au ministère que M. Nothomb

restâtsecrétaire général; celui-ci pouvait, comme il l'a dit lui-même, sans inconséquence et sans déshonneur, se perpétuer au poste où l'avaient porté les circonstances dans les premiers mois de la révolution. Le système politique demeurait le même.

M. Nothomb servit d'intermédiaire entre le général Goblet et M. Lebeau dans les négociations qui aboutirent à la formation du ministère du 20 octobre (').

Déjà la conférence avait déclaré qu'il y avait lieu d'employer des mesures coercitives contre la Hollande, qui refusait à la fois d'exécuter le traité du 15 novembre et de négocier directement avec la Belgique. Le 22 octobre, une convention était conclue entre la France et la Grande-Bretagne pour déterminer l'emploi des mesures coercitives arrêtées en principe par la conférence. Une armée française allait entrer pour la seconde fois en Belgique et faire le siège de la citadelle d'Anvers en présence de l'armée nationale condamnée à l'inaction. Les patriotes étaient frémissants et voulaient se

(') Le général Goblet, ministre des affaires étrangères ; Lebeau, ministre de la justice; Ch. Rogier, "ministre de l'intérieur.

raidir contre une injonction qui leur semblait attentatoire à l'honneur national.

M. Nothomb prit la parole le 21 novembre et s'efforça de nouveau de faire prévaloir la raison d'État. «... Le traité du 15 novembre, disait-il, est pour nous un acte de violence ; il

faut qu'il reste fidèle à son principe Que

l'œuvre de l'étranger s'achève par l'étranger

La Belgique ne pouvait faire exécuter par ellemême le traité en ce qui concerne les arrangements territoriaux ; elle n'aurait pu entreprendre une guerre agressive contre la Hollande que pour anéantir cet acte. Mais alors vous auriez jeté le gant à l'Europe. Otez le traité du 15 novembre, et il n'y a plus rien de commun entre vous et les autres peuples, entre votre roi et les autres rois. Vous ne serez plus qu'un rassemblement numérique d'individus, nouvelle

sorte de parias dans la société européenne

Bon ou mauvais, le traité est donc notre titre à l'existence; et gardez-vous d'arracher cette feuille du registre de l'état civil des peuples (') »

Après la capitulation de la citadelle d'Anvers, le chef de l'opposition à la Chambre des repré-

[') Voir 2 e partie, ZJ/sco^^tleKHotrfcrtb, pp

-- ML- si

GO ctsuiv.

sentants (M. A. Gendebien) proposa, le 28 décembre, non-seulement de voter des remercîments à l'armée française, mais aussi d'abattre le monument érigé dans la plaine de Waterloo, en commémoration de la bataille du 18 juin 1815. M. Nothomb s'éleva avec énergie contre cette deuxième partie de la proposition et contribua à la faire écarter.

«... Si la bataille de Waterloo, disait-il, avait été gagnée par ceux qui sont venus depuis au secours de notre indépendance, c'en eût été fait alors pour longtemps de notre nationalité, et peut-être cette ville où nous siégeons, au lieu d'être la capitale du nouveau royaume belge, serait redevenue le chef-lieu du Département de la Dyle 11 ne faut pas qu'en Allemagne, il ne faut pas qu'en Angleterre, l'on doute de nos sentiments d'indépendance... »

Le général Chassé avait été forcé d'ouvrir les portes de la citadelle d'Anvers; mais le roi Guillaume refusait de rendre les forts de Lillo et Liefkenshoek. Le gouvernement belge se trouvait ainsi autorisé à garder les territoires placés en dehors de la Belgique par le traité du 15 novembre. De leur côté, les puissances exécutrices maintenaient le blocus maritime contre la Hollande, tandis que celle-ci, usant de repré-

sailles, interdisait l'accès de l'Escaut aux navires anglais, français et belges. Telle était la situation lorsque M. Nothomb prit de nouveau la parole, le 26 mars 1833, pour faire pressentir la possibilité d'un arrangement provisoire avec la Hollande. «... L'exécution du traité, disait-il, se poursuit par les mesures coercitives des puissances, et l'armée belge est inactive ! Vous avez à opter entre l'action des puissances avec l'inaction de la Belgique, et l'action de la Belgique avec l'inaction des puissances. Mon choix n'est pas douteux. Je crois l'action des puissances plus efficace que la nôtre, non que je puisse d'avance fixer le terme où la Hollande acceptera undénoûment; les choses ici bas ne se font que graduellement et il ne faut pas exiger ce qui est en dehors des prévisions humaines ; on ne peut se livrer qu'à des calculs approximatifs, mais, malgré cette incertitude, je ne désespère pas de notre cause... ('). »

Quoique consacrée par le succès, la révolution de septembre 1830 rencontrait encore d invincibles préventions. M. Nothomb entreprit de les détruire en la justifiant dans son origine, dans son but, dans sa marche. On s'était passé d'un

(') Voir 2 e partie, Discours de M. Nothomb, pp. 71 etsuiv.

manifeste; il y suppléa. 11 érigea à la nationalité belge un monument. C'est l'ouvrage qui obtint un succès européen sous le titre de :

Essai histoî'ique et politique sur la révolution belge.

Lord Palmerston écrivait à M. Nothomb le 23 avril 1833 : « Nul n'est plus autorisé à devenir l'historien de l'indépendance de son pays que celui qui a pris une part si éminente dans les négociations par lesquelles cette indépendance a été affermie; et un récit d'événements importants par quelqu'un qui a eu les moyens d'en connaître les vraies causes ne peut manquer d'être une précieuse addition à l'histoire contemporaine. » Le chef du Foreign-Office ajoutait : « Je puis vous assurer que je me souviendrai toujours avec plaisir des rapports officiels que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous lorsque vous étiez envoyé ici par votre gouvernement et je nourris

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l'espoir que votre pays pourra pendant longtemps encore recueillir le fruit de vos habiles services. »

Un éminent compatriote du chef du Foreign- Offiee, lord Brougham, passant par Bruxelles, lut Y Essai que Léopold V' lui avait remis. « Je ne croyais pas, répondit-il au Roi, que vous eussiez quelqu'un de cette force. »

M. Guizot n'avait pas une opinion moins favorable. « Depuis bien longtemps, écrivait-il à M. Nothomb (6 septembre 1833), je dois et je veux vous remercier de votre Essai historique sur la révolution belge, à coup sûr l'un des meilleurs livres qui aient été publiés, et l'une des meilleures actions qui aient été faites au milieu des orages de notre époque. Mon remerciaient est double ; vous avez bien voulu m'envoyer votre ouvrage, et vous y parlez de moi en termes qui m'honorent infiniment. Je n'ai jamais recherché ni désiré, monsieur, que la sympathie des hommes sensés et courageux qui défendent la bonne cause à tout venant, aujourd'hui contre l'absolutisme, demain contre l'anarchie. Je suis heureux et fier de l'obtenir ; et j'ai la ferme confiance qu'à Bruxelles, comme à Paris, la bonne cause triomphera définitivement. Vous y aurez beaucoup contribué, mon-

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sieur, et par vos écrits et par vos discours....» Le roi Louis-Philippe se fit remettre l'Essai par M. Le Hon sans lui laisser le temps de le faire, relier convenablement et le lut d'un bout à l'autre ; il chargea la reine Marie-Amélie, qui se rendait à Bruxelles, de porter à l'auteur la croix d'officier de la Légion d'honneur, distinction rare alors.

\J Essai historique etpolitiquesurlarévolution belge était incontestablement, comme le disait M. Guizot, un des meilleurs livres publiés depuis les dernières commotions. Quel était le but du publiciste belge ? Il voulait résumer la marche politique de la révolution de septembre et mettre le grand résultat de cette révolution, l'indépendance, en rapport avec le passé de la patrie.

En défendant la révolution belge, M. Nothomb défendait aussi le système qui en avait amené le triomphe. Ce système, il l'indiquait avec une énergique précision : « La Belgique, n'étant qu'une nation de quatre millions d'hommes, ne pouvait faire la loi à l'Europe. Elle devait profiter des circonstances extraordinaires où se trouvait l'Europe pour transiger avec elle. Cette transaction n'était possible qu'aux conditions suivantes : Interdiction de toute hostilité,

propre à troubler la paix générale; maintien du but des traités de 181 S, c'est-à-dire du principe de l'indépendance belge; renonciation à toute conquête, c'est-à-dire reconnaissance des anciens droits territoriaux de la Hollande ; enfin, adoption du système monarchique, et solution de la question dynastique dans un sens européen. » Voilà la cause à laquelle M. Nothomb s'était dévoué. « L'histoire de la Belgique, disait-il encore, est, depuis 1830, celle de l'Europe. Dans le lointain des révolutions de juillet et de septembre, il n'apparaîtra qu'une grande question, à savoir : Comment on a pu maintenir la paix de l'Europe et donner à la France une dynastie constitutionnelle, à l'Angleterre la réforme électorale, à la Belgique l'indépendance. Il s'est tacitement formé une association qui, appelée à résoudre ce problème, a rempli une des plus belles missions qui puissent être dévolues à des hommes : cette association a eu pour chefs en France Louis-Philippe, Talleyrand (') , Périer, Guizot , Broglie,

(') Talleyrand est signalé ici comme un des artisans de la paix, comme un des hommes qui ont contenu la révolution de juillet, qui ont contribué par leur autorité au maintien de la paix.

LE BAEON NOTHOMB (1833). 49

Thiers ; en Angleterre , Grey , Palmerston, Durham, Brougham ; en Belgique, Léopold, ceux qui ont amené la royauté de ce prince, ceux qui l'ont soutenue; à ces noms l'histoire en ajoutera d'autres que la cause de la civilisation ne répudiera point, elle nommera ce roi qui, placé entre la France et la Grande-Bretagne, l'Autriche et la Russie, s'est, comme homme d'État, montré digne de porter la couronne du grand Frédéric. Vus de cette distance, les événements prendront leurs véritables proportions, et les intérêts secondaires s'effaceront devant ces immenses résultats. »

L'Essai n'était pas seulement une éloquente justification de la révolution de septembre, c'était aussi une sorte de revendication de la nationalité belge. Cette nationalité brisait, si l'on peut s'exprinler ainsi, la pierre de son sépulcre, et apparaissait radieuse aux regards de la nouvelle génération. Jamais encore le passé de la Belgique n'avait été dépeint en traits aussi saisissants.

La première édition de l'Essai fut enlevée le jour même de la mise en vente (15 avril 1833); deux autres éditions parurent, l'une en mai 1833, l'autre en octobre 1834. L'auteur, dans un appendice, conduisit le récit des négociations

jusqu'à la convention du 21 mai 1833, dont nous aurons à reparler, ou plutôt jusqu'à la convention militaire de Zonhoven du 18 novembre de la même année.

L'Essai n'était pas un ouvrage de circonstance; on pouvait le considérer, à certains égards, comme un guide pour tout Belge issu de la révolution de 1830. L'auteur ne laissait aucune question dans l'ombre, et il assignait à l'indépendance de la Belgique son véritable caractère. « 11 est, disait-il, de l'intérêt de l'Europe que la France ne s'étende pas jusqu'au Rhin: c'est là le principe de l'indépendance belge; ce principe est ancien; on l'appliqua pendant deux siècles en confiant la garde de la Belgique à d'autres peuples; pour la première fois les Belges sont eux-mêmes chargés de se garder. Se montreront-ils dignes de cette mission ? Là est leur avenir. »

Un écrivain national, qui devait s'illustrer un jour par ses Essais sur l'histoire politique des derniers siècles, avait été le premier à rendre hautement justice à la clairvoyance et au rare mérite de M. Nothomb('). De son côté, le Journal

(') Indépendant du 25 avril 1833. L'article est de M. Jules van Praet.

des Débats disait de l'Essai : « Cet écrit, comme tous les ouvrages des esprits élevés, embrasse non-seulement les événements qui sont le sujet même, mais les circonstances morales et les faits lointains qui les ont déterminés. L'écrivain voit juste et de haut l'histoire de sa patrie. Il la connaît à fond; il analyse les événements avec une netteté, il les juge avec une force de raison qui donne à son livre un puissant intérêt et met l'auteur au rang des meilleurs publicistes. »

En 1858, l'Essai fut itraduit en allemand par le D r Adolphe Michaelis, professeur à l'université de Tubingue, et en italien par un réfugié à Liège, M. Tirelli ; toutefois les traducteurs adoptèrent un autre titre pour éviter le mot de révolution (').

L'auteur de Marie de Bourgogne, longtemps correspondant du Times à Bruxelles, Grattan, entreprit une traduction anglaise qui malheureusement est restée manuscrite.

( J ) En 1840, après un examen scrupuleux du censeur de Mantoue, la traduction de M. Tirelli, imprimée à Liège chez Dessain (Sul nuovo regno belgio, saggio slorico et politico), put être introduite en Italie et mémo dans le royaume lombardo-vônitien.

Nous continuons à puiser un peu au hasard dans les nombreuses lettres adressées à l'auteur. L'ancien professeur du jeune publiciste,le savant Warnkoenig, un des chefs de l'école historique du droit en Allemagne, lui écrivait (23 avril 1833) : «... Si je pouvais me vanter de vous avoir eu pour élève depuis le moment où j'ai eu le plaisir de découvrir tout le talent qui s'est développé depuis si richement, je me ferais gloire aujourd'hui d'avoir pu contribuer à l'instruction d'un auteur dont le nom se conservera

toujours dans les fastes littéraires du pays

Ce n'est pas un essai, c'est un tableau de maître que vous avez donné. Vous avez choisi un point de vue élevé pour contempler le drame historique de la révolution. Vous vous êtes mis en dehors de la lutte des passions, et vous avez su donner au récit d'événements qu'on peut juger d'une manière si diverse une objectivité (pour parler le langage de Goethe) qui est propre à rallier à l'état actuel des choses même ses adversaires les plus décidés... L'esprit historique qui domine toute la composition et la modération feront surtout une grande impression en Allemagne et particulièrement à Berlin... »

M. Le Hon, ancien collègue de M. Nothomb dans le comité diplomatique et alors mi-

LE BAItON NOTHOMB (1833). 53

nistre de Belgique à Paris, s'exprimait en ces termes (24 avril 1833) : «... J'ai dévoré avec le plus vif intérêt les pages que vous avez consacrées à notre révolution et à l'enchaînement des faits dont l'histoire des trois dernières années se compose. Je ne saurais trop vous féliciter du bonheur et du tact que vous avez su allier au talent de discussion dans cette complication de tant de faits... »

Malgré quelques réserves, M. Van de Weyer montrait également sa satisfaction. Il écrivait de Londres (23 avril 1833) : «... J'ai lu votre ouvrage avec infiniment de plaisir ; et, si je ne partage point toutes les opinions qu'il renferme, je n'en suis pas moins convaincu que vous avez fait une œuvre fort utile à la cause de notre révolution, et très-propre à dissiper les préventions injustes répandues contre nous en Europe... C'est un ouvrage auquel on ne saurait donner trop de publicité... »

Un personnage qui, dans une position intermédiaire, avait une grande autorité, M. Desage, directeur pendant de si longues années de la division politique au ministère des affaires étrangères de France, écrivait à l'auteur de

l'Essai (29 novembre 1831) : « Il était

impossible de traiter avec plus de clarté, plus

54 LE BAItON NOTHOMB (1833).

de sagacité, plus de justesse dans les aperçus un sujet aussi compliqué, aussi controversé depuis quatre ans. Ce livre est un véritable service rendu par vous à la cause de votre pays. Il est également pour vous un titre nouveau et imposant à l'estime des cabinets étrangers. »

Un homme d'État plus éloigné du théâtre des événements, le duc de Palmella, n'était pas moins expansif (26 juin 1834): «... Agréez, je vous prie, l'expression vive et sincère de la reconnaissance que je vous dois pour m'avoir fait connaître cet ouvrage remarquable que je me suis empressé de lire avec le plus grand intérêt et qui m'a mis à même d'apprécier un épisode bien intéressant de notre histoire contemporaine dont je n'avais acquis qu'une connaissance superficielle, malgré tout l'intérêt que votre cause, liée comme elle l'est sous plusieurs rapports à celle du Portugal, n'a cessé de m'inspirer. »

Un diplomate, bien plus compétent, M. Bresson, qui de Bruxelles était passé à l'ambassade de Berlin, résumait en quelque sorte tous ces jugements dans la lettre suivante (29 mai 1833) : «... Vous avez le double mérite d'avoir bien agi et d'avoir bien raconté ce que vous avez fait. Vous êtes maintenant arrivé au dénoùment.

Vous allez recueillir les fruits de votre modération, de vos efforts et de vos sacrifices. Je vous

laisse à juger si je suis heureux de ce résultat, moi qui ai pris l'affaire à son origine et qui l'ai suivie jusqu'ici sans interruption. »

Le comte d'Haussonville, dans son Histoire de la politique extérieure du gouvernement français de 1830 à 1848, renvoie à l'ouvrage de M. Nothomb comme à un document irrécusable.

Aux personnes curieuses d'étudier les détails de tant de longues et épineuses négociations, ditil ('), nous nous contenterons d'indiquer un travail étendu de M. Nothomb intitulé : Essai historique et politique de la révolution belge. Elles trouveront dans cet ouvrage, excellent à tous égards et qui n'a jamais d'ailleurs passé pour avoir été conçu dans un esprit favorable à la France, les preuves du rôle considérable que la diplomatie française n'a cessé de jouer pendant toute la durée des négociations ouvertes à Londres. »

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La convention, signée à Londres, le 21 mai, par le représentant du roi Guillaume et acceptée, le 10 juin 1833, par le cabinet de Bruxelles, a été comparée justement à la fameuse trêve de 1609. M. Nothomb accueillit avec joie, selon ses expressions, un arrangement provisoire qui, sans détruire le traité du 15 novembre 1831, accordait un sursis aux populations du Limbourg et du Luxembourg. « J'applaudis, disait-il, le 20 juin à la Chambre des représentants, j'applaudis à la prolongation du status quo aux conditions qu'on nous fait ; je souhaite pour ma part que ce status quo s'éternise. S'il doit cesser, ce ne peut être que pour faire place à un état définitif qui, de notre consentement, corn-

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plète l'exécution du traité du i5 novembre ('). » Deux mois plus tard, le chef de l'opposition fit une suprême tentative contre l'homme d'État qui personnifiait le système dont le triomphe avait consolidé l'indépendance belge. M. A. Gendebien proposa la mise en accusation de M. Lebeau, ministre de la justice. Celui-ci fut défendu par M. Nothomb, dans la séance de la Chambre des représentants du 23 août. Nous avons déjà raconté ailleurs ce dramatique épisode de nos annales parlementaires (*) ; bornons-nous à répéter ici que le plaidoyer de M. Nothomb est un des plus éloquents discours qui aient été prononcés dans les Chambres belges. «... Moimême, disait le défenseur de M. Lebeau, je suis accusé par l'honorable préopinant d'être l'auteur d'un ouvrage sur la révolution, crime d'un nouveau genre, sans doute ; je le remercie de vous l'avoir rappelé : j'ai en effet répondu d'avance à tout ce que vous a dit M. Gendebien. C'est à tel point, que je suppose qu'il se proposait de réfuter mon livre, et qu'il a saisi cette occasion pour publier sa réfuta- (') Sur la convention du 21 mai 1833, voir 2 e partie, Discours, p. 81 .

( 2 ) Les Fondateurs de la monarchie belge. Joseph Lebeau, p. 111, et A. Gendebien, p. 97.

lion... L'accusation, messieurs, n'est qu'un prétexte ; c'est l'homme tout entier, c'est le système dont il est devenu parmi nous la personnification qu'on voudrait condamner, qu'on voudrait flétrir. Un des premiers, mon honorable ami, a compris qu'il est un point où les révolutions doivent s'arrêter, transiger même, sous peine de périr. Cette vérité, il l'a mise en action ; voilà son crime. 11 ne s'est point dissimulé les difficultés de la tâche qu'il assumait; il savait qu'il aurait à la fois à lutter contre les deux extrêmes qui se retrouvent partout; qu'il aurait pour adversaires, et ceux qui voudraient faire rétrograder la révolution jusqu'à la restauration, et ceux qui, contre leurs intentions sans doute, l'auraient précipitée dans la guerre générale et l'anarchie. Il a accepté cette double lutte, et vous avez admiré le courage avec lequel il l'a soutenue... » La Chambre donna raison à M. Nothomb en passant à l'ordre du jour.

Pour dissiper les dernières défiances de l'Europe, pour faire accepter définitivement la neulité belge, il fallait, M. Nothomb avait la hardiesse de le déclarer, sortir de la période révolutionnaire au lieu de l'éterniser par des débats irritants. « Ce n'est pas, disait-il, condamner à l'inaction lu jeunesse contempo-

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raine que de lui interdire de nouvelles révolutions; une autre carrière reste ouverte ; qu'elle s'y précipite. Une nation qui a la conscience d'elle-même est à la fois une puissance intellectuelle et politique; la Belgique politique s'est reconstituée; la Belgique intellectuelle doit renaître également. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu à toutes les époques, qu'il n'y ait encore parmi nous des esprits élevés cultivant avec succès les sciences et les arts ; mais agissant isolés, aucun sentiment de nationalité ne les unit, ne rattache leurs travaux à l'idée d'une patrie commune. Placée entre l'Allemagne, la France et l'Angleterre, la Belgique peut s'attribuer une mission particulière; qu'elle se garde de se faire vassale politique ou littéraire d'une de ces nations: pourquoi puiserait-elle aux seules sources intellectuelles de la France, de cette France qui elle-même va se retremper en Allemagne? Qu'elle fasse des emprunts à ces trois grandes sociétés intelligentes ; si elle sait les faire avec discernement et impartialité, elle paraîtra déjà originale; elle le sera véritablement si elle veut se rappeler son passé, qui ne fut ni sans éclat ni sans grandeur ('). »

Essai, p. 430.

LE BAUON NOTHOMB (1835). 61

Le baron de Keverberg, ancien gouverneur et ancien membre du conseil d'État, venait de publier l'apologie des actes du gouvernement des Pays-Bas, depuis 1815 jusqu'à 1830 ('). Dans quatre articles de l'Indépendant ( 2 ),M. Nothomb démontra de nouveau la légitimité des griefs allégués par les Belges pour justifier leur révolution. Le Politique de Liège disait de cette réfutation : « Nous pensons que depuis longtemps les colonnes des journaux de Paris n'ont rien offert de plus distingué sous le double rapport de l'éclat du style et de la profondeur de la pensée. »

Vers cette époque M. de Lamartine parlait aussi des admirables écrits politiques du publiciste belge. 11 se flattait de le rencontrer un jour à Ilondscboole, car, disait-il, « les hommes qui s'entendent doivent se voir et s'aimer. » — « Je mettrai, ajoutait-il dans cette lettre écrite du château de Saint-Point le 7 octobre 1835, je mettrai un grand prix à lire ce que vous direz (dans la session prochaine des Chambres belges) et à me rencontrer en affaires étrangères avec l'un des esprits les plus justes el, les plus lumi-

(') Du royaume des Pays-Bas, 3 vol. in-8°.

( 2 ) Février-mars 1835.

neux que j'aie appréciés. » M. Nothomb ne pouvait que se féliciter d'avoir, par ses discours et ses écrits, attiré l'attention de M. de Lamartine; mais s'il était fier, comme il le disait, d'avoir mérité presque l'amitié de l'illustre poète, il s'en réjouissait surtout pour son pays. Il répondit à Lamartine en recommandant la Belgique à sa haute et impartiale raison. « Je la crois, lui écrivit-il ('), digne de votre sympathie comme homme politique et comme homme religieux.

La France, je ne me le dissimule point, a, malgré elle, accepté cette indépendance ; il faut qu'elle soit amenée à nous adopter librement, sans répugnance, sans arrière-pensée, en renonçant aux ambitieuses traditions de Louis XIV et de Napoléon... Nul, jusqu'à présent, à la tribune française, n'a rendu hommage aux efforts de ce petit peuple qui, depuis le xvi e siècle, s'agite si douloureusement entre la France et l'Allemagne, qui veut vivre, qui essaie de vivre ; nul n'a osé proclamer que la France peut être forte et heureuse sans les limites du Rhin, dans ses frontières naturelles, malgré l'indépendance belge. Cet orateur, nous l'attendons ; et nous bénirons sa parole. Le respect des nationalités étran-

(') Bruxelles, 21 février 1836.

gères sera sans doute un des dogmes politiques du parti auquel je crois l'avenir de la France promis. On nous conteste le droit à la possibilité d'exister. La possibilité? — Qu'on laisse faire. — Le droit? — Combien de millions d'hommes faut-il être pour se dire un peuple ?... »

On s'est souvent demandé pourquoi le ministère Lebeau-Rogier s'était retiré pour faire place au cabinet du 4 août 1834, qui, ayant de fait comme chef M. de Theux, dura jusqu'au 18 avril 1840; c'est que, malgré le succès des mesures coercitives, malgré la convention du 21 mai 1833, malgré la loi sur les chemins de fer du 1 er mai 1834, MM. Lebeau et Rogier ne parvinrent pas à trouver de véritables collègues. Leur patriotique modération les avait alors rendus suspects aux libéraux, et bien qu'ils eussent pour coassocié le comte Félix de Mérode, ils n'étaient point disposés à faire un appel aux catholiques. En réalité le gouvernement reposait sur deux ministres et sur le secrétaire général du département des affaires étrangères. M. Duvivier, chargé par intérim puis définitivement des finances, n'avait pas assez d'autorité ; le comte Félix de Mérode, chargé de l'intérim des affaires étrangères, pendant la mission

64 LE BAUON NOTHOMB (1833-1837).

du général Goblet à Londres et depuis la démission de ce général (le 27 décembre 1833), déclarait que son acceptation définitive ne donnerait aucune force nouvelle au gouvernement. Pendant ces deux intérims M. Nothomb remplissait de fait les fonctions de ministre et siégeait même au conseil sans titre avoué quoiqu'il eût pu aspirer sans trop d'ambition à une situation plus nette.

Un cabinet complet s'étant constitué le 4 août 1 834 avec M. de Muelenaere pour ministre des affaires étrangères, la position de M. Nothomb ne fut guère changée; M. de Muelenaere, resté gouverneur de la Flandre occidentale, se complaisait à Bruges comme le comte de Mérode s'était complu à Rixensart et à Trelon ; le plus souvent M. Nothomb continuait d'exercer de fait les fonctions de ministre en tenant la correspondance, en signant les instructions en vertu d'un arrêté royal qui avait attribué une position exceptionnelle au secrétaire général du département des affaires étrangères. Chaque dimanche il se tenait alors un conseil sous la présence du Roi. M. Nothomb recevait la lettre imprimée de convocation où les mots Monsieur le Ministre étaient effacés et remplacés par ceux de Monsieur le secrétaire général. M. Nothomb

se rendait chez Sa Majesté pour travailler avec Elle.

Malgré l'impulsion donnée aux travaux publics par MM. Ch. Rogier et de Theux, le ministère de l'intérieur était resté constitué tel qu'il l'était avant la loi du 1 er mai 1834; la nécessité d'instituer un département spécial des travaux publics devenait de jour en jour plus évidente surtout depuis l'ouverture des premières sections du chemin de fer de Bruxelles à Malines et à Anvers; le Roi, qui attachait un intérêt, particulier au prompt achèvement du chemin de fer, saisit l'occasion de la démission de M. de Muelenaere (en décembre 183G) pour détacher les travaux publics de l'intérieur. Un ministère spécial futconstituéetM. Nothomb en fut chargé le 13 janvier 1837; on y réunit les postes qui furent enlevées aux finances.

En prenant possession du département qu'il devait créer, M. Nothomb s'était rendu compte de toute l'étendue de cette mission nouvelle; il s'exprimait en ces termes dans la séance de la Chambre des représentants du 16 février 1837 : « Lorsqu'il y a un peu plus d'un mois, le Roi, sur la proposition de ceux dont je suis aujourd'hui le collègue, a bien voulu me confier le département nouveau des

travaux publics , j'ai accepté ce poste non comme un pis-aller, mais comme une grande et belle tâche; et c'est quelque chose que d'aimer sa tâche. — Quelquefois, rêvant à ma destinée, je me suis dit, que celui qui s'occupe exclusivement de questions historiques et politiques est exposé à arriver incomplet à l'ûge où les forces physiques et intellectuelles défaillent; je me surprenais à souhaiter d'être en quelque sorte violemment arraché à une occupation favorite et ramené à l'étude des intérêts matériels, des intérêts positifs du moment. Ce souhait s'est réalisé, il s'est réalisé à une époque où je me sens encore pleinement en possession de la vie ('). » Dans sa nouvelle position, M. Nolhomb ne tarda pas à se signaler par une féconde initiative et une infatigable activité. Sous son énergique impulsion , le ministère des travaux publics occupa bientotMe premier rang. «J'ai là sous la main, dit un écrivain français, aujourd'hui membre de l'Académie, des volumes de rapports présentés par lui aux Chambres relativement à des entreprises d'utilité publique. C'est d'une clarté, d'une netteté, d'une précision à faire plaisir, et quand on compare cela à

(') M. Nothomb avait trente et un ans.

d'autres discours prononcés par le même homme sur les plus vastes questions politiques, discours où se retrouvent ces mêmes qualités rehaussées d'un caractère très -remarquable d'élégance dans la forme et d'élévation dans l'idée, il est impossible de se refuser à reconnaître à M. Nothomb un talent de premier ordre ('). » A propos d'un rapport général sur les travaux publics présenté aux Chambres en 1839 , M. Michel Chevalier écrivait au ministre belge : «.... La création de vos voies de fer est un événement qui marque dans l'histoire de la Belgique, dans son histoire politique non moins que dans son histoire matérielle. Il n'y a pas d'acte qui ait contribué davantage à fonder le trône belge ; et c'est pour moi, dans mon modeste coin, un sujet de regrets amers que nous n'ayons pas en France donné à la dynastie nouvelle les profondes racines dont elle a besoin pour résister à tant d'orages passés et peut-être futurs, en la présentant aux populations comme l'incarnation d'améliorations vastes, comme la réalisation de grandes pensées. Nous savons ici que

(') Galerie des contemporains illustres par un homme de rien (M. deLoménie, de l'Académie française), édition belge, t. II, p. 12.

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68 LE BAROX NOTHOMB (1837-1840).

c'est celte pensée de haute politique qui vous a déterminé à accepter le ministère des travaux publics... »

M. Nothomb,dansses discours et ses rapports, savait parler des travaux publics dans un langage élevé qui frappait l'imagination ; on en jugera par la péroraison du rapport général en date du 12 novembre 1839, rapport qui a été considéré à celte époque comme une Histoire de l'établissement du chemin de fer en Belgique.

« Faisant un effort sur nous-mêmes, nous n'avons, jusqu'à présent, montré le chemin de fer que dans ses résultais positifs; nous aurions craint, en nous livrant à des considérations politiques, d'affaiblir dans quelques esprits cette appréciation toute matérielle.

« Et cependant, politiquement, le chemin de fer a été, pour le pays, d'un profit immense, si nous osons parler ainsi.

« Il a donné à la fois à la Belgique une haute opinion d'elle-même, et à l'étranger une haute opinion de la Belgique.

« Ordinairement, il n'est réservé qu'à de grandes nations de se faire remarquer sur la scène du monde; sans aspirer à une de ces hautes positions, la Belgique a su se préserver de l'obscurité.

« Toute dynastie nouvelle, a dit un écrivain qui a peut-être le mieux apprécié l'influence des travaux publics sur les sociétés modernes ('), toute nationalité nouvelle suppose une nouvelle œuvre sociale, morale et matérielle.

« Après avoir attiré sur elle les regards de l'Europe, le jour de sa naissance révolutionnaire, le danger pour la Belgique était de s'effacer dans la foule des petits peuples ; elle s'est maintenue sur la scène en posant un grand fait matériel. Elle a continué à faire parler d'elle, et c'est beaucoup que de faire parler de soi; les nations collectivement ont besoin d'avoir devant elles une idée, un but, comme les citoyens individuellement ; cette idée, ce but, a été pour la Belgique, dans l'ordre matériel, le chemin de fer; c'est la grande affaire nationale ; ce sera le monument du règne du premier de ses rois. C'est peut-être par là que la Belgique, tout en calmant ses agitations intérieures, a su échapper à l'ennui qui atteint même de grandes nations, à qui l'histoire a prodigué les plus beaux souvenirs.

« La Belgique a donc obtenu par le chemin

(') Michel Chevalier, Des intérêts matériels de la France, chap. I".

de fer ce que d'autres pays n'obtiennent que par de grands efforts d'un autre genre et des dépenses souvent improductives : elle a obtenu l'attention du monde (').

« C'est le premier essai qu'elle fait de ses forces comme nation indépendante; en songeant à son nouveau mode d'existence, elle a dû se dire que le chemin de fer, par lequel elle change sa situation géographique, n'était possible que par l'indépendance : ces deux grands résultats se confondent. Sous aucun autre régime nos provinces n'auraient été dotées de ce nouveau système de communication. Le chemin de fer apparaît ainsi comme la conséquence matérielle de la révolution de 4830 : les dominations étrangères n'ont point laissé sur le sol de semblables empreintes. »

M. Nothomb compléta la loi du 1 er mai 1834, en faisant décréter, par celle du 26 mai 1837, les chemins de fer de Gand par Courtrai à Tournai et à Mouscron, de Bruxelles à Namur, de Landen à Saint-Trond et même, en principe, celui du Luxembourg. Lorsqu'il quitta le ministère, il y

(') 11 a été publié en Amérique une notice sur les chemins de fer belges (en anglais, par les soins du chevalier de Gerstner, juin, Cincinnati, État del'Ohio).

avait 309 kilomètres en exploitation ; c'était à cette époque la plus vaste administration de ce genre en Europe. Ce fut M. Nothomb qui introduisit l'usage de donner des noms historiques aux locomotives.

A l'extérieur, il fit intervenir l'État belge dans l'établissement du chemin de fer rhénan ; bien que la convention du 18 octobre 1839 eût été conclue avec la compagnie rhénane, elle n'en était pas moins un acte politique et une avance faite à l'Allemagne.

Il avait plusieurs fois visité Londres comme diplomate ; pendant l'été de 1837, il parcourut l'Angleterre en compagnie d'ingénieurs. Il reçut l'accueil le plus flatteur de la jeune Reine qui venait de monter sur le trône.

Notre intention ne peut être de passer en revue toutes les affaires dont M. Nothomb s'occupa en dehors du chemin de fer.

11 fit rentrer dans les domaines de l'État les rivières navigables et notamment l'Escaut, la Lys et la Meuse (loi du budget du 31 décembre 1838) et ordonna des études pour en améliorer le cours.

11 fit sanctionner, par la loi du 1 er juin 1839, le rachat du canal de Charleroi proposé depuis

Il eut l'occasion de donner une nouvelle preuve de résolution, en accordant, par un arrêté du 14 novembre 1839, la concession du canal de l'Espierre, concession devant laquelle tous ses prédécesseurs avaient reculé et qu'il parvint à faire approuver par la presque unanimité dans les deux Chambres.

Il fit réendiguer le polder de Borgerweert en 1837 et rétrécir les inondations autour des forts de Lillo et de Liefkenshoek, restés en possession de la Hollande.

Par l'absence d'un conseil d'État, toute concession de mines était impossible depuis 1830; en vertu de laloi du 27 mai 1837,il institua le conseil spécial des mines. A propos d'une motion sur la reprise des houillères par l'État, il eut l'occasion, dans la séance du 6 avril 1837, de prononcer un discours qui est un véritable traité sur cette, matière.

Tout en abandonnant à l'industrie privée l'exploitation des mines, M. Nothomb ne perdit pas de vue le sort des ouvriers employés dans les trois districts miniers; il fut secondé par un homme de bien, que la Belgique vient de perdre, M. Auguste Yisschers, qui parcourut les trois districts, endoctrina les ouvriers et les exploitants et parvint à organiser les caisses

de prévoyance; la province de Liège donna l'exemple : l'arrêté royal qui approuva l'institution dans ce district porte la date du 24 juin 1839. M. Nothomb, après avoir lu une brochure de M. Visschers sur cet objet, l'avait en quelque sorte forcé d'accepter les fonctions de directeur de l'administration des mines au ministère des travaux publics; il répugnait à M. Visschers d'être employé ministériel; M. Nothomb soutint qu'il avait une mission à remplir, qu'il est facile d'avoir des idées, que le difficile est de les réaliser et surtout d'en trouver l'occasion.

L'interrègne diplomatique, amené par la convention du 21 mai 1833, est une époque unique dans l'histoire de la Belgique indépendante. Disposant de toutes ses ressources, presque libre de dettes, le nouvel État étonnait l'Europe par un magnifique essai d'existence.

C'était surtout le ministère des travaux publics dirigé par M. Nothomb et l'ouverture successive de lignes de chemins de fer qui mettaient la Belgique en évidence, lorsque le réveil subit de la question diplomatique vint faire une douloureuse diversion. M. Nothomb fut forcé, bien malgré lui, de reprendre un rôle qu'il croyait à tort abandonné pour jamais. Ce

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n'est pas Philippe IV, ainsi qu'il l'avait espéré, c'estPhilippe II, lui-même, qui cette fois reconnut le nouvel État.

Le 14 mars 1838, le roi Guillaume adhère brusquement au traité du 15 novembre 1831, et cette résolution inattendue vient interrompre l'heureux status quo résultant de la prolongation indéfinie de la trêve du 21 mai 1833. La Belgique fut mise en demeure d'exécuter le traité du 15 novembre, c'est-à-dire d'abandonner les populations du Limbourg et du Luxembourg restées associées à ses destinées. Elle aurait pu, elle aurait dû résister, si elle avait pu compter sur l'appui de la France et de l'Angleterre. Cet appui lui manquant, devait-elle lutter contre l'Europe entière? Devait-elle se suicider?... Le ministère était divisé. Deux des membres du cabinet (MM. d'Huart et Ernsl) se retirèrent, et M. Nothomb resta, avec M. de Theux et le général Willmar, pour traverser cette crise redoutable. Tous les trois appartenaient, par leur naissance ou leur mandat, aux deux provinces menacées d'un démembrement.

De grands, de persévérants efforts furent faits pour ébranler la conférence; mais elle demeura inflexible quant aux stipulations territoriales. Elle consentit seulement à réduire la

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quote-part de la dette imposée à la Belgique par le traité primitif ('). Cette concession ne suffisait point pour calmer la formidable opposition que le traité rencontrait dans le pays entier. Les débats de la. Chambre des représentants se ressentirent de l'effervescence presque générale, et les ministres qui venaient proposer de se soumettre à l'arrêt de l'Europe furent accueillis par des imprécations. M. Nothomb sut dominer l'orage. Prenant la parole, le 4 mars 1839, il prononça un discours qui fit une profonde impression. C'est peut-être son chef-d'œuvre. Après avoir répondu aux fanatiques partisans d'une résistance à outrance et à ceux qui auraient désiré une soumission immédiate, il termina

(') La rente annuelle de 8,400,000 florins, imposée en 1831 à la Belgique, fut réduite à cinq millions de florins ; de plus, la Belgique fut affranchie du payement des arrérages jusqu'au I" janvier '1839. — Énorme succès dû à l'attitude absolue prise au début par le gouvernement de Léopold I" r , aux scrupules de conscience du plénipotentiaire d'Autriche, le comte deSenfftPilsach, et aux éclaircissements lumineux fournis à la conférence par MM. Fallon et Dujardin précédés devant le public de la brochure de M. B. Dumortier. — Le comte de Senfft avait fini par déclarer que le règlement de la dette n'avait pas un caractère européen, c'està-dire que les stipulations du traité du 15 novembre 1831 n'étaient pas à l'abri de toute révision.

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76 LE BAKON NOTHOMB (1839).

par ces nobles et patriotiques paroles : «... Notre révolution, avant son neuvième anniversaire, est close; elle est définitivement close et pour la Belgique et pour l'Europe. C'est là un grand événement, le plus grand événement depuis 1830; c'est la pacification de l'occident de l'Europe... La révolution est close, messieurs; elle n'a pas manqué à sa destinée puisqu'elle lègue au monde la nationalité belge ; elle n'a pas tout obtenu, mais nul n'obtient tout ici bas et de prime abord. C'est une grande bataille de huit années ; tous les combattants malheureusement ne sont point appelés à jouir de la victoire. Mais la victoire est l'œuvre de tous. Cette révolution se présentera la tète haute dans l'histoire, car elle a été heureuse et sage. Aux prises avec des difficultés sans exemple, la nation belge s'est constituée : à ceux qui doutaient d'elle, elle a prouvé qu'elle savait être; aux partisans des institutions libérales, elle a prouvé qu'on peut allier l'ordre à la plus grande liberté ; aux partisans des intérêts matériels, elle s'est montrée capable d'organiser le travail public et privé. La révolution de 1830 a fait ce qu'aucune autre révolution n'a fait. Elle a fait un peuple, une constitution et une dynastie : triple résultat qu'elle a obtenu sans guerre civile et sans

guerre étrangère. Elle a amené l'Europe alarmée et la dynastie déchue à reconnaître et le peuple nouveau et la dynastie nouvelle. Au dehors menacée par l'esprit de conquête, au dedans par l'esprit d'anarchie, elle s'est soustraite et aux anarchistes et aux conquérants dépossédés soit en 1814, soiten 1830. Échappée pendant cinq ans à la diplomatie européenne, elle a fait dans cet intervalle un magnifique essai d'existence; ressaisie par la diplomatie européenne, elle s'est débattue, mais vainement ; elle a cédé mais devant l'Europe entière qui a dû se lever contre elle; il n'y a pas de déshonneur à céder à l'Europe, il y a de l'honneur à exiger, pour céder, que ce soit l'Europe qui le demande (')... C'est sur les deux grandes nations qui abandonnent la Belgique que retombe

(') Le roi Léopold I er avait refusé d'accepter purement et simplement l'adhésion du roi Guillaume du 1 4 mars 1 838. Il sacrifiait ainsi la question dynastique. 11 disait à M. Nothomb : « Si je ne consultais que mes intérêts personnels, les intérêts dynastiques, si je cédais aux conseils qui me viennent de Paris, je ne résisterais pas. J'accepterais avec empressement l'abdication du roi Guillaume qui, en son nom et au nom de la maison d'Orange, renonce à la Belgique. Figurez-vous le comte de Chambord abdiquant. C'est ainsi qu'aux Tuileries on envisage la question. J'ai un

ce qu'il y a d'odieux dans l'acte qui clôt la révolution; c'est aux tribunes de France et d'Angleterre que l'histoire en demandera compte. Comme Belge, je ne me sens ni humilié ni déshonoré; comme Luxembourgeois, messieurs, je déplore plus que personne le sort d'une province sacrifiée aux implacables exigences de la politique européenne. Reprenez le cours de vos prospérités momentanément interrompu, mais n'oubliez jamais que ceux que vous êtes forcés d'abandonner sont toujours vos anciens associés, que votre indépendance est aussi leur ouvrage, et que la Belgique demeure la patrie commune (')... »

M. Nothomb prit encore la parole le 9 mars pour répondre aux députés du Limbourg qui l'accusaient d'avoir eu, le premier, l'idée d'échanger une partie de cette province contre une partie du Luxembourg II n'eut point de peine à démontrer que cette idée remontait aux pre-

bonheurque n'a pas Louis-Philippe. » Le roi Léopold aurait consenti à prolonger indéfiniment, au profit de la Belgique, le status quo sans être reconnu par la maison d'Orange; à rester, en un mot, illégitime par rapport à celle-ci et à ses adhérents publics ou secrets. Mais il fallut, selon les expressions de M. Nothomb, céder à l'Europe.

(') Voir 2 e partie, Discours, p. 132.

LE BAItON NOTHOMB (1833). 79

miers temps des négociations de Londres, à l'époque où la Belgique n'intervenait point dans les négociations. Il parla de nouveau le 12 mars sur l'impossibilité de trouver au dehors un appui quelconque contre l'exécution du traité. «... Vous comptez, disait-il, sur l'esprit libéral en France, mais cet esprit libéral dégénérera en un esprit belliqueux qui s'exercera à nos dépens...» Le lendemain, il prononça un troisième discours sur le véritable intérêt luxembourgeois dans la question de l'exécution du traité. «... En conseillant la paix, dit-il alors, je donne dans cette triste occurrence l'avis le moins désavantageuxaux intérêts bien entendus, aux intérêts matériels, si l'on veut, du Luxembourg allemand; je ne veux pas appeler la guerre et l'anarchie sur notre province; l'exposer à une occupation militaire. J'ai vu les désastres de 4814 , et l'on m'a conté ceux de 179o; à cette dernière époque, l'on nous a conseillé, au nom de l'Autriche, de résister à l'invasion française : ces conseils ont été suivis ; nos villages ont été saccagés, nos populations décimées; Dudlange, Esch-sur-1'Alzette ont été livrés aux flammes. De distance en distance dans nos montagnes de la frontière se rencontrent des croix qui rappellent des victimes; je

n'oserais reparaître dans le Luxembourg si j'étais exposé à me dire : Ici a péri un homme pour une cause que je savais désespérée. C'est ainsi que j'entends ma responsabilité. »

Après l'adoption du traité par les Chambres, M. Nothomb fut adjoint officieusement à M. Van de Weyer pour tâcher d'améliorer encore certains détails de la transaction. Il était présent le 1 9 avril au Foreign-Office lorsque le représentant du roi Léopold apposa sa signature sur l'acte qui constituait définitivement la Belgique. Le 18 mai, M. Nothomb rendit compte à la Chambre des représentants de la mission qu'il venait de remplir à Londres. Il défendit en même temps le projet de loi par lequel l'Étatse chargeait provisoirementderembourser le péage de l'Escaut. Vingt-quatre années plus tard le ministre de 1839, devenu représentant de la Belgique près de la Prusse et des autres états maritimes allemands, devait prendre une part importante aux négociations qui eurent pour résultat de libérer l'Escaut par la capitalisation du péage à la charge de tous les États maritimes des deux mondes.

Au moment où la domination belge se réduisait au Luxembourg wallon, on a dû se demander s'il ne convenait pas de transférer le siège

du gouvernement provincial à Marche; c'est grâce à l'influence, alors toute puissante de M. Nothomb, qu'Arlon, ville excentrique, détachée du Luxembourg allemand, resta chef-lieu définitivement et fut promptement doté de tous les édifices nécessaires ; un athénée y fut fondé 0).

(') M. Nothomb a écrit non-seulement sur le droit public du Luxembourg mais aussi sur son histoire. Un article sur les comtes de Vianden, ancêtres des princes d'Orange, inséré dans la Revue belge en 1830, a été reproduit sans changement par M. Vander Maelen dans le Dictionnaire géographique spécial de cette province. Dans l'introduction du même ouvrage se trouve un résumé très-exact de l'histoire des duchés de Luxembourg et de Bouillon, résumé auquel il a été accordé une place par le chevalier Huyttens parmi les documents du V e volume, pages 3 1 5-366 des Discussions du Congrès national. Bien des abrégés historiques ne sont pas aussi complets ni surtout aussi précis.

Bmom

Le ministère auquel M. de Theux donnait son nom depuis le 4 août 1834, et dans lequel M. Nothomb était entré le 13 janvier 1837, périt par un accident et non par une réaction électorale ou parlementaire. M. de Theux n'avait jamais posé de question de cabinet ; harcelé par l'opposition, il s'y risqua, malgré M. Nothomb. Une mesure du ministre de la guerre, à qui on aurait pu en laisser seul la responsabilité et sur laquelle le cabinet n'avait pas été consulté, devint l'objet d'une proposition de blâme qui fut adoptée, le 14 mars 1840, à lamajoritéde quatre voix. Parmi les opposants se trouvaient plusieurs partisans habituels et sincères du cabinet dont

la défection, bien que consciencieuse, était tout au moins imprudente (').

Malgré ce vote hostile, l'ancienne majorité existait toujours, et l'homme de la situation était M. d'Huart qui, ayant voté contre M. de Theux, n'aurait pu se refuser à répondre à l'appel de la Couronne. Le Roi s'adressa à M. Lebeau, qui forma, le 18 avril, un ministère homogène, sans rapport sympathique, il faut le reconnaître, avec la majorité qui avait soutenu pendant si longtemps M. de Theux.

Après la dissolution du ministère présidé par M. de Theux, M. Nothomb quitta la direction des travaux publics pour rentrer dans la diplomatie. Le S avril il avait été nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près la Confédération germanique et près des cours de Cassel, de Darmstadt et de Carlsruhe; il restait néanmoins membre de la Chambre des représentants.

La mission de M. Nothomb à Francfort fut de

(') Lorsque M. de Theux, poussé à bout, déclara qu'il faisait du vote une question de cabinet, M. Nothomb voulut le retenir et le prit par le bras en disant : Tout doucement, mots que tous les voisins du banc ministériel entendirent. M. de Theux ne pouvait croire à l'abandon de certains de ses amis.

LE BAEON NOTHOMB (1840-1841). 85

courte durée (juin 1840 à avril 1841), mais elle lui suffit pour se rendre compte des influences réelles qui dirigeaient l'Allemagne. Il eut d'ailleurs la bonne fortune de s'y trouver dans un moment décisif : la convention de Londres du 15 juillet 1840, conclue, pour contenir le vice-roi d'Egypte, par l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie, sans le concours de la France, qui se trouvait ainsi isolée, avait créé au centre de l'Europe une situation inquiétante.

Des raisons de santé engagèrent le roi Léopold à passer l'été à Wiesbaden ; le président de la Diète germanique, le comte de Munch Bellinghausen interrompit ses vacances pourrevenir à Francfort. Dans une visite qu'il fit au roi Léopold, celui-ci se porta garant du roi des Français et n'hésita pas à affirmer que la guerre ne sortirait pas de cet incident; le comte de Munch rapporta naturellement cet entretien au prince de Metternich, qui jusque-là n'avait pas eu des relations personnelles avec le roi des Belges, qu'il avait même en défiance. Un échange d'idées en fut le résultat. Le comte de Munch ne pouvait multiplier ses visites à Wiesbaden; M. Nothomb devint l'intermédiaire. Le comte de Munch lui lisait les lettres du prince de Metternich, le roi Léopold celles du roi Louis-Phi-

lippe. Grande fut la surprise du comte de Munch lorsque M. Nothomb lui annonça que le roi des Français rentrerait dans le système pacifique, et que M. Guizot prendrait la place de M. Thiers pour mettre fin au malentendu et réconcilier la France avec l'Europe. La satisfaction du prince de Metternich fut telle qu'il témoigna au comte de Munch le désir de savoir si, de son côté, il ne pouvait faire chose agréable au roi Léopold; M. Nothomb fut autorisé à dire que rien ne ferait en ce moment plus de plaisir à S. M. que la reconnaissance par l'Autriche de sa nièce la reinede Portugal, doha Maria. La reconnaissance eut lieu (').

Francfort était officiellement le siège de la Diète germanique ; M. Nothomb, en quittant cette ville, emportait la conviction que la politique de l'Allemagne se faisait ailleurs, Le prince de Metternich était tout-puissant; pour la politique générale il s'entendait avec l'empereur Nicolas; pour la politique allemande, il faisait semblant de se mettre d'accord avec la Prusse ; le comte de Munch était son aller ego à Francfort, les plénipotentiaires des États secondaires

(') Voir Les Fondateurs de la monarchie relge. Léopold I er , t. II, pp. 94 et suiv.

recevaient de lui le mot d'ordre ; aucune question ne se décidait à Francfort même. De 'plus le Zollverein avait son siège à Berlin.

Au mois de mars 184* , M. Nothomb se trouvait à Bruxelles.

Le ministère formé par M. Lebeau avait bientôt rencontré une opposition puissante : à la Chambre des représentants, il n'avait point de majorité réelle et au Sénat il se trouvait en face d'une majorité hostile. Le 2 mars, la question de confiance fut posée à la Chambre des représentants : le ministère réunit quarante-neuf adhérents contre trente-neuf adversaires et trois abstentions. Quinze jours plus tard le Sénat, par trente-trois voix contre dix-neuf, votait une adresse par laquelle l'attention du chef de l'État était appelée sur une position qui pouvait faire naître de véritables dangers. En présence de cette manifestation, les ministres furent d'avis de faire un appel au pays par la dissolution des deux Chambres. Le Boi n ayant pas approuvé cette proposition, le cabinet voulut se contenter de la dissolution du Sénat. Le Boi s'y refusa également, tout en engageant les ministres à conserver leurs portefeuilles. M. Lebeau et ses collègues ayant décliné l'offre de la Couronne, le pouvoir passa en d'autres mains.

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Il ne faut pas un grand effort d'esprit pour comprendre la résistance du roi Léopold I« qui, élu par la majorité mixte du Congrès, vivait en quelque sorte depuis dix ans avec une majorité du même genre dans les deux Chambres.

Le Roi s'était adressé à M. Nothomb, qui, à la Chambre des représentants, avait, le 2 mars, voté en faveur du ministère. M. Nothomb émit l'avis qu'il fallait gouverner avec les anciennes majorités qui, depuis 1830, avaient suffi à constituer le pays et qu'on devait se garder de recourir à priori à des dissolutions; de nouvelles élections, embrassant la moitié de la Chambre des représentants, étaient obligatoires pour le 1 1 juin et il suffisait, selon lui, d'accepter cette épreuve. Il prit la responsabilité du conseil qu'il avait donné à la Couronne en concourant, après la démission de M. Lebeau et de ses collègues, à la formation d'une administration nouvelle. Ce ministère se constitua Je i 3 avril 1 841 (').

(') Ministère du 13 avril 1841 : intérieur, M. Nothomb; affaires étrangères, M. de Muelenaere; justice, M. Van Volxem ; finances, comte de Brieye ; guerre, général Buzen ; travaux publics, M. Desmaisières. Le 5 août suivant^ M. de Brieye remplaça aux affaires étrangères M. de Muelenaere, qui resta néanmoins membre du conseil, et M. Smits devint ministre des finances.

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Devenu ministre de l'intérieur et chef de fait du cabinet du 13avril 1841, M. Nothomb exposa ses vues dans une circulaire aux gouverneurs des provinces, seul procédé possible en l'absence des Chambres closes en vue du renouvellement par moitié.

« Nous avons pensé avec la Couronne,disait-il, que les Chambres,telles qu'elles sont constituées, peuvent suffire au gouvernement du pays. Il nous était dès lors impossible de refuser notre concours à la formation d'un cabinet. » M. Nothomb rappelait ensuite que quarante-deux communes, au nombre desquelles figuraient la plupart des grandes villes, avaient publiquement discuté et

voté des adresses au Roi pour demander le maintien du ministère, même au prix de la dissolution desChambres.lldisaitquel'interventionde corps non politiques dans la question degouvernemenl aurait suffi pour détruire ses hésitations et pour vaincre ses répugnances. « C'est se faire étrangement illusion, poursuivait-il, que de regarder, dans les circonstances où nous sommes, la dissolution comme le moyen de rendre le calme au pays et la stabilité au gouvernement; la victoire de l'un des partis ne ferait que créer une autre crise où le vainqueur serait en possession du pouvoir, le vaincu dans l'attente de l'occasion de le saisir à son tour. 11 était plus sage d'essayer de prime abord d'nne transaction en replaçant le gouvernement, aux yeux de tous, par la création d'un ministère mixte, sur un terrain où peuvent se rencontrer les hommes modérés de toutes les nuances. » Après avoir passé en revue les questions de politique intérieure qui restaient à résoudre, il ajoutait : «.... Moins qu'aucun autre pays, la Belgique, née d'hier, ne pourrait impunément donner le spectacle de la lutte prolongée entre deux partis se disputant la direction des affaires publiques, et s'entravant mutuellement. L'union fait la force est surtout la devise des nations petites et jeunes. — Sur un

LE BARON iNOTHOMB (1841). 91

grand théâtre, ces luttes commandent l'attention, développent quelquefois des caractères remarquables et créent des noms historiques : résultat dont les esprits positifs peuvent contester l'importance, et que ces lattes n'offrent pas même dans les petits pays où elles altèrent, sans éclat, les relations publiques et privées; où, sans évoquer aucun souvenir glorieux, elles jettent le trouble dans les familles comme clans la nation ; où elles conduisent obscurément à l'impuissance gouvernementale et à l'instabilité du pouvoir. — Au point où nous sommes arrivés, est-il possible encore de fixer d'une manière sincère le gouvernement sur le terrain des opinions modérées ? Nous le croyons, et dès lors nous devons l'essayer. — Si cet essai ne réussissait pas, nous le verrions échouer sans regret pour nous-mêmes; nous tomberions fidèles à nos antécédents et sans nous sentir amoindris. Notre chute serait accueillie avec joie par toutes les opinions extrêmes ; car, au delà du ministère actuel, il n'y aurait probablement plus à opter qu'entre deux combinaisons également exclusives : deux partis seraient peut-être pour longtemps mis en présence, se passionnant de jour en jour davantage, absorbant toutes les nuances intermédiaires, convoitant le pouvoir,

l'obtenant tour à tour par d'inévitables réactions et l'exerçant alternativement, non dans l'intérêt général, mais au détriment l'un de l'autre. — Ce serait un grand malheur que de réduire le gouvernemrnt à cette alternative ; nous osons le dire : le cabinet actuel est le point culminant d'une situation; après lui, il faut presque inévitablement que le pouvoir se porte à droite ou à

gauche.... »

Ce programme n'était point la négation du gouvernement parlementaire, fondé sur la lutte permanente de deux partis ; mais, fidèle aux traditions de l'union d'où était sortie la Belgique indépendante, M. Nothomb croyait que le moment n'était pas venu de rompre cette union et d'ébranler, par des conflits perpétuels, la nationalité à peine reconquise. Ses antagonistes euxmêmes avouent qu'il était arrivé aux affaires avec la volonté de gouverner entre les partis. 11 l'essaya sincèrement, et, quoique son espoir ait été trop souvent déçu, tel était son talent, telle était son énergie, qu'il sut contenir pendant plus de quatre années les redoutables adversaires qui voulaient le renverser ('). Le minis-

(') Un publiciste libéral (M. E. Vandenpeereboom) dit de la circulaire du \ 3 avril que le langage du ministre de

1ère de M. Nothomb fut ainsi, comme on l'a remarqué, un des plus longs de notre régime représentatif.

Chef du département de l'intérieur qui continuait à comprendre l'instruction publique, et même le commerce et l'industrie, M. Nothomb montra de nouveau cette féconde initiative dont il avait déjà donné tant de preuves.

11 créa une académie de médecine (19 septembre 1841), réorganisa l'académie des beaux-arts d'Anvers (18 octobre), généralisa le concours de l'enseignement moyen (21 avril) et organisa (13 octobre) les concours universitaires qui devaient donner une plus forte impulsion à l'enseignement supérieur. 11 nous serait d'ailleurs malaisé d'analyser complètement une œuvre

l'intérieur manquait à la fois de modestie et de vérité. Un historien catholique répond : « Le cabinet du \ 3 avril est bien réellement le point culminant d'une situation. Avant lui, c'est l'époque de l'union entre les catholiques modérés et les libéraux modérés ; c'est, pour nous servir d'une expression parlementaire, le gouvernement du pays par les deux centres coalisés Après lui, c'est la période où la division en catholiques et en libéraux passe rapidement du pays dans les Chambres législatives; c'est la phase des partis homogènes; c'est la lutte grandissant sans cesse... » Thonissen, La Belgique sous le règne de Léopold /", t. III, p. 89.

94 LE BAKON NOTHOMB (1841).

ministérielle qui, selon les expressions d'un écrivain libéral, comprend des volumes. Nous ne pouvons sortir des limites d'un essai biographique.

Quand la session législative eut été ouverte (9 novembre 1841) M. Nothomb, interpellé lors de la discussion des budgets, développa les théories déjà exposées dans sa circulaire du 1 3 avril. Il déclara de nouveau qu'il avait accepté le pouvoir pour empêcher la dissolution, pour conserver non une majorité catholique, mais la majorité historique qui, n'étant ni catholique ni libérale, avait résolu toutes les grandes questions issues de la révolution. Il ne niait pas l'existence des partis, mais, comme homme d'État, il croyait que dans un pays né d'hier un rôle modérateur devait être assigné au gouvernement et à la royauté. Le 18 décembre, il s'exprimait en ces termes : «... H ya dix ans qu'on nous disait à nous, hommes de 1830, que tous les adversaires de la révolution disaient à ceux qui avaient fait cette révolution ou qui s'y associaient : « Vous vous êtes réunis, catholiques et libéraux, vous vous êtes réunis pour détruire la plus grande conception politique moderne; vous avez détruit le royaume des Pays-Bas et vous avez cru devenir une nation en inscri-

vant dans votre pacte fondamental quelques transactions qui ne sont au fond que des mensonges. Si vous parvenez à travers les périls dans lesquels vous êtes entrés à vous faire reconnaître par l'Europe, peut-être même à amener l'abdication de votre ancien maître, vous n'aurez rien fait; le lendemain de ce double succès, vous vous entre-détruirez sur les ruines du royaume des Pays-Bas. » Voilà le langage que nous adressaient les adversaires de la révolution, voilà le défi qu'ils nous jetaient. Nous n'avons jamais, nous, considéré l'union des catholiques et des libéraux comme une trêve passagère. Nous avons pensé que ceux qui avaient fait cette union pour amener la constitution extérieure du royaume de Belgique, auraient assez de sagesse, assez de modération, assez d'abnégation même pour consolider l'organisation intérieure par la conciliation, par la transaction, s'il était nécessaire... »

M. Nothomb s'efforçait réellement de transiger avec les partis. Les évoques avaient sollicité la personnification civile de l'Université catholique deLouvain, et cette demande, formulée en projet de loi par deux représentants (MM. Dubus aîné et Brabant) était considérée, à tort ou à raison, dit un publiciste libéral, comme une première

tentative de retour vers le passé. Le ministre de l'intérieur eut recours à la haute influence du nonce du pape, Mgr Fornari, et, par son entremise , obtint de l'épiscopat qu'il renoncerait à une demande mal accueillie par l'opinion libérale. Mais, d'autre part, on regarda comme une importante concession faite aux catholiques la loi du 30 juin 1842, qui autorisait la nomination des bourgmestres hors du conseil communal sans l'intervention de la députation permanente du conseil provincial.

Les libéraux, en outre, ne pardonnaient point à M. Nothomb d'avoir adhéré à une proposition de M. de Theux ayant pour objet le fractionnement des collèges électoraux des villes de 12,000 âmes et au-dessus.

Comme ministre des travaux publics, M. Nothomb avait réendigué les polders coupés pendant l'hiver de 1830-1831. La tâche ingrate de réparer d'autres désastres de la révolution lui était réservée comme ministre de l'intérieur ; il fit voter la loi du 1 er mai 1842 accordant des indemnités pour les pertes causées par l'invasion hollandaise et le bombardement d'Anvers, et celle du 4 décembre 1842 approuvant la convention conclue le 5 novembre 1841 avec la ville de Bruxelles, victime de l'insurrection de 1830,

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VË BARON NOTHOMB (1842). 97

victime aussi des pillages de 1831 et de 1834,

pour lui assurer, à charge du trésor de l'État,

une rente annuelle et perpétuelle de quatre

cent mille francs. A la suite de ce vote dû

à la grande autorité que M. Nothomb exerçait

sur les Chambres, le chevalier Wyns de Raucourt,

bourgmestre de Bruxelles, se rendit chez le

ministre de l'intérieur pour lui annoncer que

son nom serait donné à une rue ou même à une

place de la capitale ; M. Nothomb l'engagea

à attendre qu'il eût quitté le ministère. La

promesse a été emportée dans la tombe par

l'honorable bourgmestre cosignataire de la

convention du S novembre 1841.

Le titre de gloire, le triomphe du chef du cabinet du 13 avril lut l'organisation légale de l'instruction primaire. En présence de la liberté de l'enseignement, proclamée au profit de tout le monde, du clergé déclaré indépendant, de la commune émancipée, il fallait parvenir, selon les expressions d'un document officiel, à réaliser l'instruction donnée aux frais de l'État en assurant au gouvernement central une action à la fois légitime et suffisante. Toute la loi reposait sur quatre principes fondamentaux : 1° obligation pour chaque commune d'avoir au moins une école; 2° obligation pour chaque commune

de fournir gratuitement l'instruction aux enfants pauvres ; 3° nécessité de la réunion à l'enseiguement primaire de la morale et de la religion ; 4° obligation de l'État et de la province d'accorder des subsides en cas d'insuffisance des ressources communales. La question de l'intervention du clergé était la partie délicate du projet. « Nous sommes ici sur un terrain dangereux, disait M. Nothomb, en ouvrant le débat par des explications très-franches dans la séance du 8 août 1842, et cependant il faut nous y arrêter; le fuir serait laisser la discussion imparfaite. Pas d'enseignement , surtout pas d'enseignement primaire, sans éducation morale et religieuse. Et nous entendons par éducation religieuse l'enseignement d'une religion positive. Nous sommes tous d'accord sur ce principe, c'est notre point de départ. — Nous rompons, il faut le dire, et le dire tout haut, nous rompons avec les doctrines politiques du xvm e siècle qui avaient prétendu séculariser complètement l'instruction et constituer la société sur des bases purement rationalistes. Nous ne voulons pas d'une instruction exclusivement civile, nous proclamons l'instruction inséparable de l'éducation, nous voulons un enseignement complet, et nous ne voyons d'en-

seignement complet que dans l'instruction jointe à l'éducation morale et religieuse. Cela posé, par qui la religion sera-t-elle enseignée ? Elle ne peut l'être que parles ministres du culte ou sous leur direction ; eux seuls sont compétents sous ce rapport; l'autorité civile, abandonnée à elle-même, ne pourrait être compétente que pour l'instruction primaire proprement dite, si celle-ci pouvait être considérée isolément Nous sommes ainsi amenés à faire intervenir le clergé. Que partout ailleurs l'autorité civile se montre ombrageuse; inscrivez sur votre drapeau : Le prêtre hors des affaires; ici vous êtes forcés de recourir au prêtre ; vous avez besoin de lui; l'enseignement primaire, quant à la religion, est essentiellement son affaire. Cette intervention, comment l'obtiendrez-vous ? Dans d'autres pays, on l'exige; l'État commande à l'Eglise ou l'absorbe; le prêtre n'est qu'un fonctionnaire public qui relève de l'autorité civile. En Belgique vous lui avez fait une autre position . La constitution de 1831 a séparé l'Église de l'État, a déclaré l'Église indépendante, a dit que le prêtre n'a pas d'ordre à recevoir du gouvernement. Remarquez-le bien : vous avez proclamé en 1831 deux principes : la liberté de l'enseignement et l'indépendance de l'Église. C'est de

ces deux principes qu'il faut tenir compte à la fois : le clergé peut vous refuser son concours, il en a le droit; il peut s'isoler; il peut se réfugier dans la liberté de l'enseignement. Ces deux principes, on pouvait les contester en 1831; mais aujourd'hui ce sont des principes constitutionnels. L'intervention du clergé nous est donc nécessaire; elle ne peut être forcée comme dans d'autres pays ; elle ne peut être que volontaire. Dès lors elle doit être librement accordée, et, pour l'être, il faut qu'elle soit honorable et efficace. Telle est, selon nous, l'intervention que le projet de loi organise... »

La discussion de cette grande loi sociale sera toujours une des plus mémorables des annales parlementaires de la Belgique Pendant dix-sept séances, le ministre de l'intérieur lutta avec une invincible persévérance, étonnant, comme on l'a dit encore, ses adversaires eux-mêmes par la force de sa volonté. Il eut le rare privilège de porter la persuasion dans les esprits et de voir couronner ses efforts par une adhésion presque unanime. La loi organique de l'instruction primaire, promulguée le 23 septembre 1842, avait été adoptée à la Chambre des représentants par soixante-quinze voix contre trois et une abstention; au Sénat, il n'y eut pas un seul

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LK BAKON NOTHOMB (1S42). 101

opposant ('). Néanmoins M. Nothomb eut besoin

(') A la Chambre des représentants M. Nothomb a pu dire à M. Ch. Rogier : J'ai eu l'hommage de votre vote.

Dans cette Chambre (séance du 30 août) les opposants furent : MM. Delfosse, Savart et Verhaegen.

« La lutte durait depuis plusieurs semaines, dit une relation officielle : la veille M. Verhaegen avait déclaré que les amendements adoptés pendant la discussion avaient rendu la loi plus mauvaise encore qu'elle ne l'était au sortir des mains de la section centrale. A l'ouverture de la séance du 50 août, l'on se demandait si le parti libéral tout entier suivrait M. Verhaegen. »

« La discussion, dit M. E. Vandenpeereboom, ne légitima pas, par sa solution, les craintes qui s'étaient manifestées des deux côtés. C'est qu'aussi beaucoup démembres étaient convaincus que pour l'application d'une pareille loi, non-seulement l'intervention du clergé est utile et désirable, mais encore que, avec son antagonisme, toute organisation devient impossible. Élevez dans une commune rurale un bâtiment d'école magnifique, placez-y un instituteur d'élite, promettez aux élèves des récompenses nombreuses ; si le clergé le veut, cet établissement sera désert. Vous y attirerez, et ce n'est pas encore sûr, les enfants du bourgmestre, ceux du notaire et du receveur. Ce qui est vrai pour une commune n'est pas vrai pour toutes, mais pour un trèsgrand nombre. Il fallait transiger, on transigea ; le peuple ne pouvait pas rester sans instruction. » Dit Gouvernement représentatif en Belgique, t. 11, p. 37.

La discussion à laquelle donna lieu, dans les deux

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de nouveau de l'intervention de la cour de Rome pour obtenir du clergé belge la coopération qu'implique la loi du 23 septembre (').

Cette loi a maintenant une durée de plus de trente ans. Qu'on la juge avec les idées de 4842 ou avec celles de 1874, il est indéniable que les classes populaires en ont recueilli le premier des bienfaits, l'instruction. Les écoles se sont multipliées sur toute la surface du pays, et des sacrifices prodigieux ont été faits pour obtenir cet heureux résultat. En 1843, les dépenses

Chambres, la loi du 23 septembre 1842 a été réunie, avec tous les documents à l'appui, dans un volume in-8° publié sous les yeux de M. Nothomb par les soins de M. Louis Alvin, alors directeur de l'instruction publique. Cette publication est précédée d'une introduction où la nécessité et la portée de la transaction consacrée par la loi sont nettement exposées.

(') Voir Les Fondateurs de la monarchie bflge. Liopold I", t. II, p. 101.

Le nonce Fornari ayant été transféré à Paris, où il entreprit vainement de modérer l'épiscopat français dans ses exigences envers le gouvernement du roi Louis-Philippe, manqua à M. Nothomb pendant la deuxième phase de son ministère. M. Nothomb était resté en correspondance avec ce prélat intelligent, qui comprenait les nécessités du pouvoir civil dans la société moderne, et le revit en 1831 à Rome où il est mort cardinal.

annuelles pour l'enseignement primaire n'atteignaient pas trois millions ; trente ans plus tard, elles s'élevaient à plus de quinze.

Le grand reproche qu'on adresse à la loi du 23 septembre 1842, c'est que l'épiscopat intervient collectivement et par voie d'autorité. L'intervention collective n'est mentionnée nulle part; dans aucune disposition il ne s'agit des évoques belges comme formant un corps. L'intervention prévue de chaque évêque diocésain considéré isolément ne s'exerce pas de plein droit; c'est le ministre de l'intérieur, c'est-àdire l'autorité civile qui introduit dans l'école l'inspecteur désigné par l'évéque. C'est ce qui est formellement établi par l'arrêté royal du 7 février 1843, et M. Nothomb a dit qu'il faut à l'inspecteur ecclésiastique pour entrer en fonctions un exequatur du pouvoir civil.

Ce que réclamaient quelques évoques et entre autres celui de Liège, M. Van Bommel, ce n'est pas l'inspection religieuse, c'est le concours formel à la nomination des instituteurs; M . Nothomb s'y est refusé pour l'enseignement primaire comme pour l'instruction moyenne. La convention dite d'Anvers ne date pas de son ministère; il a même eu l'occasion d'improuver des arrangements communaux ayant cette tendance.

A la suite du traité de Londres d u 1 9 avril 1 839, plusieurs commissions avaient été nommées; les deux gouvernements reconnurent qu'on ne pouvait en finir qu'au moyen d'un système de compensation, ce qui exigeait un traité général. M. Nothomb concentra dans ses mains toutes lesquestions, y compris le règlementdes biens de la maison d'Orange et des intérêts de la Société générale. Ce traité fut signé à la Haye, le 5 novembre 1842 par le général Prisse etM.Dujardin avec MM. Rochussen et Van Hall; il terminait la révolution belge en donnant une solution à tous les points restés encore en litige. « 11 honore, disait M. Nothomb, les deux peuples naguère unis, aujourd'hui séparés et réconciliés.... Cet acte est aussi venu ôter à ceux qui ont persisté à ne pas se rattacher à la nationalité belge le dernier prétexte qu'ils pussent donner à leur persistance... »

La lutte entre le chef du cabinet du 13 avril 1841 et les libéraux groupés autour des anciens ministres de 1840 avait été. suspendue à certains égards pendant la discussion de la loi sur l'instruction primaire. Elle recommença bientôt.

Un projet de loi ayant pour objet « d'assurer l'exécution régulière et uniforme de la loi électorale » servit de prétexte à un débat appro-

fondi sur les actes et les tendances du cabinet du 13 avril.

Le discours prononcé par M. Nothomb le 18 mars 1843 a une importance historique ('). Le ministre, contre lequel étaient dirigés tous les efforts de l'opposition, débutait en ces termes: « Dans la crise qui m'a porté à cette place, j'ai perdu mes amis, mais je n'ai pas perdu mes principes; ce sont mes amis qui ont abandonné le terrain commun où nous nous sommes trouvés ensemble pendant dix ans... Y a-t-il quelque chose de déshonorant pour moi à ne pas avoir voulu suivre mes amis dans la nouvelle voie où ils entraient, où ils réclamaient une majorité autre que celle à laquelle je m'étais associé avec eux dans la première phase de la révolution?Je vous

(') Si nous avions à tracer l'histoire parlementaire de 1841-1845, notre devoir serait de rappeler aussi les discours des principaux membres de l'opposition, MM. Lebeau, Devaux, Rogier, Verhaegen, Delfosse, etc. Mais une biographie exclut ces développements. Il faut donc que nous renvoyions le lecteur aux Annales parlementaires . En outre, nous l'engageons à relire les articles politiques publiés par M. Devaux dans la Revue nationale de Belgique. -Le discours prononcé par M. Nothomb le 18 mars 1843 a été réimprimé séparément in-8°avec une introduction sur la politique unioniste.

ai abandonnés... ! Non, je suis resté sur le terrain commun; c'est vous qui l'avez déserté! Et de quel droit prétendez-vous que je vous suive dans toutes les transformations de votre génie politique? Vous avez parlé d'égoïsme! N'y a-t-il pas dans cette prétention beaucoup d'égoïsme? Je puis m'être trompé, mais aucun motif vil, aucun calcul honteux, comme vous le supposez, n'a pu m'engager à rester sur cet ancien terrain commun, où nous étions depuis dix ans; accusez mon intelligence, si vous voulez, mais n'accusez pas ma conscience... » Une grande émotion dominait l'orateur. Ce n'était point sans regret, sans affliction qu'il se séparait des hommes éminents dont il avait été l'auxiliaire, le collaborateur, l'ami, et avec lesquels il avait constitué la Belgique indépendante. La péroraison fit une impression profonde : «... Mes anciens amis, vous avez aujourd'hui pour vous tous ceux qui étaient contre vous en 1833; j'ai aujourd'hui pour moi cette même majorité sur laquelle vous vous êtes appuyés pour tous les grands actes de votre carrière... Avec celte majorité non-seulement vous avez pu poser tous les grands actes de votre carrière politique, mais c'est en vous appuyant, mon honorable ancien ami (M. Lebeau), sur cette majorité que vous avez pu échap-

LE BARON NOXHOMB (1843). 107

per aux écueils contre lesquels , pour se venger de vous, on voulait vous briser... 11 y a dans la vie des jours douloureux; mais l'homme politique doit les accepter; c'est le jour où Fox et Burke se séparent. C'est le jour des grands conflits entre les missions politiques et les amitiés privées.. Jen'ai pas manquéà ma mission d'homme politique. Cette mission, je le déplore, elle m'a coûté une amitié dont je m'honorais, qui m'était chère, mais elle ne m'a pas coûté mes principes; il s'agissait pour moi de les sauver. Ce n'est pas l'impatience de parvenir qui m'a l'ait accepter cette tâche ; je l'ai acceptée parce que je croyais, comme je le crois encore, continuer l'œuvre que vous avez abandonnée par la fatalité des circonstances. »

Un mois après ces émouvants débats, le cabinet était remanié (16 avril 1843). M. Nothomb restait ministre de l'intérieur et s'adjoignait de nouveaux collègues. C'était encore une administration mixte, mais qui se rapprochait incontestablement de la gauche ('). Celle-ci vit

(') Les nouveaux collègues de M. Nothomb étaient le général Goblet (ministre des affaires étrangères) ; M. Mercier, ancien membre du cabinet de M. Lebeau ; le baron d'Anethan et M. A. Deehamps, rapporteur de la loi sur l'instruction primaire. Loin de redouter les hommes qui

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d'ailleurs accroître ses forces par les élections qui eurent lieu le 13 juin et gui donnèrent la supériorité aux libéraux à Liège, à Gand et à Tournai, en éliminant des notabilités catholiques, notamment M. Raikem.

Mais les luttes intestines ne parvenaient point à absorber l'attention de M. Nothomb. Son horizon était plus vaste. Commerce, industrie, rapports avec les pays voisins, rucune question ne lui était étrangère. Il semblait doué d'une aptitude universelle; l'opposition le forçait

grandissaient par leur talent, M. Nothomb leur ouvrait l'arène : MM. Dechamps etJMalou lui durent les hautes positions qu'ils occupèrent successivement. — M. Nothomb regardait comme un devoir envers l'État de rechercher les hommes capables sans acception de parti et sans toujours tenir compte de la loi aveugle de l'ancienneté. Quelque temps après son entrée au ministère des travaux publics, un de ses anciens condisciples d'université, commis dans ce département, lui fit timidement sa visite; le jeune ministre lui dit : « Je remarque que toutes les écritures qui me viennent de votre division sont de votre main ; je m'étonne que vous ne soyez que commis ; je vais donner suite à lajproposition de vous nommer enfin chef de bureau. Vous étiez plus fort que moi en droit. Si je reste ministre au delà d'un an, vous serez secrétaire général. » Et il le fut : c'était M. de r Bavay, qui, en 1847, devint à contre-cœur ministre des travaux publics.

LE BAKON KOTHOMB (1844). 109

d'ailleurs à intervenir dans toutes les discussions, même dans celles du budget de la guerre et de l'organisation de l'armée ; M. Ch. Rogier affirmait un peu ironiquement qu'il tenait à savoir l'opinion du chef du cabinet.

La réforme douanière opérée dans les grands pays qui avoisinent la Belgique a simplifié les relations commerciales autrefois si compliquées et qui ont été, dès la séparation d'avec la Hollande, une des principales préoccupations du gouvernement nouveau. Exclue des colonies, déchue des traités fie commerce, la Belgique indépendante devait tâcher de vivre ; la question commerciale apparaissait comme un écueil menaçant; des tarifs très- élevés, souvent prohibitifs, fermaient les pays voisins. C'est surtout du côté de la France où était le principal marché que se tournaient les regards. On voulait s'approprier ce marché, fût-ce au moyen d'une union douanière, c'est-à-dire au prix d'atteintes portées à l'indépendance. De bons esprits caressaient cette idée; les deux rois s'y complaisaient, Louis -Philippe avec ardeur, Léopold avec les réserves que commandait l'indépendance de la Belgique. M. Nothomb, précisément parce qu'il ne croyait pas à l'union douanière,consentitàcequ'ellefûtrobjetd'un examen

110 LE BAKON NOTHOMB (1844).

approfondi en se prêtant à une négociation solennelle qui, pendant leté de 1841, avait été confiée à MM. de Muelenaere,Liedts et Dechamps, trois commissaires dont il était sûr et qui furent adjoints au comte Le Hon. L'un d'eux, M. Dechamps, et nous-même nous avons replacé cette négociation dans son véritable jour ('). M. Nothomb avait su se ménager le gouvernement français dont il avait besoin sans se rendre suspect aux autres cabinets qui commercialement n'étaient pas en position d'être trèsutiles à la Belgique.

La négociation relative à l'union douanière n'ayant pas abouti, la majorité dans les deux Chambres voulut que la Belgique fît ses affaires elle-même; de là la loi du 21 juillet 1844 dite des droits différentiels. M. Nothomb y vit avant tout un moyen de négociation, instrumenlum regni. On demandait que par dès traités de commerce il fût fait brèche dans les tarifs étrangers. Ces tarifs sont tombés; il n'y a plus de traités exclusifs; aujourd'hui on s'accorde réciproquement et de plein droit

(') M. Dechamps. Une page d'histoire [Revue générale, 1869). — Les Fondateurs de la monarchie belge. Le comte de Muelenaere, p. 65 et suiv., et Le comte Le Hon, p. 202 et suiv.

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LE BABON NOTHOMB (1844).

le régime de la nation la plus favorisée (') La loi du 21 juillet 1844 a néanmoins porté ses fruits comme moyen de négociation ; pour obtenir des dérogations, les gouvernements ont dû consentir à déroger en faveur de la Belgique à leurs systèmes restrictifs, abandonnés depuis. Sans celte loi la Belgique n'aurait pas obtenu du Zollverein le traité du 1" septembre 1844, qui a inauguré ses relations avec l'Allemagne ; c'est sous les auspices de ce traité, négocié quoique non signé par lui, que M. Nothomb

(') Selon son habitude, M. Nothomb fit réimprimer la discussion; ce soin fut confié à M. Variez, directeur des affaires commerciales, mort récemment. Dans l'introduction, p. xliij, M. Nothomb se déclare partisan de la liberté des échanges et n'accepte la loi que comme une nécessité passagère. « Un jour viendra, il faut l'espérer, dit-il, où les conditions de production, dans la plupart des pays civilisés, étant devenues les mêmes, cette uniformité rendra la protection inutile, au moins dans le but industriel : jour heureux, sans doute, mais peut-être aussi éloigné de nous que le jour qui doit voir la suppression des armées permanentes. Mais pourquoi ne ferait-on pas à l'avenir des traités pour déclarer que, pour une industrie désignée, les échanges internationaux sont libres en Europe? La liberté des mers était, il y a trois siècles, une idée tout aussi audacieuse, et il y a moins de cinquante ans que les grands fleuves de l'Europe n'étaient pas encore ouverts au transit général... »

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112 LE BAllON NOTHOMB (1845).

ne devait pas tarder à se présenter lui-même à Berlin. Les attaques inconsidérées de la presse française donnèrent à cet acte une valeur politique exagérée; il est vrai de dire cependant que le gouvernement du roi Louis Philippe garda la plus entière réserve.

Pendant qu'à l'étranger on maintenait contre la Belgique des tarifs quasi prohibitifs, les octrois communaux appliqués à soixante-dix localités qualifiées de villes entravaient le marché intérieur en élevant des lignes multipliées de douane; M. Nothomb procéda à une sorte d'enquête dont le résultat était sous presse lorsqu'il quitta le ministère. Le travail a néanmoins paru sous son nom et c'était justice.

En rappelant cette publication nous n'entendons en rien diminuer le mérite de M. Frère-Orban, à qui revient la gloire d'avoir en 1860 trouvé la combinaison propre à amener la suppression des octrois et à sauver ce qu'on pourrait appeler l'unité du marché intérieur. M. Nothomb avait posé la question dès 1845; mais les idées n'appartiennent qu'à celui qui parvient à les réaliser ; non effectuée, une réforme reste dans le domaine de l'utopie. C'est aussi M. Nothomb qui introduisit la question de l'emploi des femmes et des enfants dans les manufactures,

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en instituant le 7 septembre 1843 une commission d'enquête, depuis lors cette question a été souvent discutée dans l'une et l'autre Chambre; mais une solution, malgré les précédents posés en Angleterre, en France, en Allemagne, n'a pas même été tentée en Belgique où le principe de l'intervention de l'État est contesté et où la réglementation du travail se complique de la question de l'enseignement obligatoire.

M. Nothomb a institué cette enquête après avoir lu l'ouvrage publié par un autre homme de bien que la Belgique regrette, M. Ducpétiaux, ouvrage qui portait pour titre : La condition physique et morale des jeunes ouvriers, grand travail qu'on peut relire encore et qui aurait pu suffire à fixer les opinions. En ouvrant la session de 4842 à i 843,1e Boi avait annoncé la présentation d'un projet de loi; M. Nothomb éprouva des hésitations en présence des réclamations des fabricants qui redoutaient la réglementation du travail, et des catholiq ues qui craignaient d'inaugurer l'instruction obligatoire. Laquestiondepuis trente ans reste posée dans les mêmes termes.

Depuis les élections de 1843, la situation parlementaire du chef du cabinet était devenue plus difficile. A gauche l'opposition demeurait inébranlable ; à droite se manifestaient des

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114 LE BAKON NOTHOMB (1844).

défiances qui annonçaient une scission prochaine. Les catholiques , selon leur propre déclaration, « voulaient garder une attitude d'observation bienveillante jusqu'au jour où des actes patents auraient prouvé que l'administration continuait à mériter la confiance de la majorité. » Dans la crainte, disait-on aussi, de tomber dans une situation ministérielle encore plus mauvaise, il n'y avait qu'une chose à faire pour la majorité : continuer d'honorer le cabinet de la tiédeur de son appui.

M. Nothomb ne pouvait pas éviter une échéance fatale : la disposition qui instituait pour trois ans un mode de nomination du jury universitaire par le gouvernement et les deux Chambres vint à expirer; il présenta, le 21 février 1844, un projet de loi qui attribuait au gouvernement seul cette nomination. Le ministre des travaux publics, M. Dechamps, qui ne s'était pas opposé à cette présentation, crut devoir se retirer, et le cabinet se trouva jeté entièrement à gauche. Dans la séance du 30 mars, la proposition que M. Nothomb avait maintenue ne fut repoussée qu'à la majorité de sept voix (quarante-neuf contre quarante-deux); toute l'opposition libérale vota avec lui. Au vote sur l'ensemble, l'ancien mode de nomination fut

maintenu pour quatre ans, avec quelques modifications secondaires; la situation se rétablit péniblement et M. Dechamps reprit son portefeuille. Que serait-il advenu si le projet de loi avait été adopté? M. Dechamps ne serait pas rentré; M. Nothomb aurait dû, pour le remplacer, s'adjoindre un collègue pris à la gauche; mais serait-il parvenu à retrouver la majorité mixte (') ?

Après des péripéties diverses, M. Nothomb voulut sortir de l'impasse dans laquelle il se sentait acculé. Lors de la discussion du budget du ministère de l'intérieur pour 1845, il fit poser nettement la question de confiance. Les débats remplirent vingl-deux séances. Ils mirent de nouveau en relief le talent supérieur du chef

(') Cette discussion a été également publiée in-8° par les soins de M. L. Alvin ; elle est précédée d'une introduction historique sur l'organisation de l'instruction supérieure; l'échec n'y est pas dissimulé ; elle se termine par ces lignes, qui sont évidemment de M. Nothomb : « que cependant le gouvernement ne fausse pas sa mission : que, ni dans ses actes ni même dans ses vœux, il n'assimile la constitution belge à la charte française ; qu'il n'oublie pas que Joseph II et Guillaume I" se sont brisés contre ces questions ; qu'il soit toujours l'intelligence du pays; qu'il n'aspire jamais au dangereux honneur de personnifier à ses yeux les passions des partis. »

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du cabinet, mais, d'autre part, ils montrèrent l'affaiblissement de son influence. En effet, la victoire fut vivement disputée, et on put constater que des membres importants de la droite s'étaient joints aux adversaires du ministre de l'intérieur ou renfermés dans un silence expectant. « M. Nothomb, dit l'auteur du Gouvernement représentatif en Belgique, remporta ici son suprême triomphe. Pendant le restant de la session, il joua sa dernière partie en habile joueur; mais il devenait visible que ses pièces de défense diminuaient et que son cercle d'action allait se rétrécissant chaque jour ('). » Depuis quatre ans M. Nothomb gouvernait avec une majorité mixte, en d'autres termes avec les deux centres ; dans des occasions mémorables, il avait su attirer à lui la droite sans exception et même la gauche presque entière. La journée électorale du 10 juin 1845 fut fatale aux deux centres, c'est-à-dire au parti ministériel proprement dit. M. Nothomb n'avait plus de majorité qu'en s'identifiant complètement avec la droite, à qui désormais il ne pouvait plus imposer de concessions. »

(') Du Gouvernement représentatif en Belgique, par E. Vandenpeeueboom, t. II, p. 150.

Le lendemain des élections il eut un long entretien avec le Roi qui était frappé, comme lui, de la défaite des centres personnifiés dans les deux grands financiers, M. Meeus, du centre droit, et M. Coghen, du centre gauche, éliminés l'un et l'autre à Bruxelles; le Roi, sans désespérer du système, semblait admettre que la continuation en était devenue difficile en présence de toutes les animosités dont M. Nothomb était l'objet; M. Nothomb résolut de se sacrifier et offrit sa démission.

A la suite de cet entretien avec le Roi, il annonça la même intention à ses collègues qui n'en furent ni étonnés ni inquiets, sûrs qu'ils se croyaient de pouvoir facilement le remplacer par un homme moins attaqué, moins envié, M. d'Huart, par exemple.

La presse catholique proclama que le parti qu'elle représentait n'avait pas été battu; le nonce Pecci, successeur de Fornari, qui n'eût pas fait pareille démarche, se rendit chez M. Nothomb pour l'engager à se serrer désormais contre le parti catholique disposé à le soutenir s'il lui faisait des concessions. 11 n'en fallait pas davantage pour fortifier M. Nothomb dans sa résolution suprême.

Un conseil fut tenu le 19 juin à Laeken,

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et M. Nothomb réitéra sa démission , exigeant qu'elle fût immédiatement acceptée. Elle le fut, en effet, sans objection, presqu'avec empressement, et l'arrêté parut au Moniteur le lendemain matin. M. Nothomb reçut le titre honorifique de ministre d'État. 11 avait été huit ans ministre à portefeuille ; c'était alors la plus longue carrière ministérielle.

Deux fois aussi il avait été chargé par intérim des fonctions de ministre de la justice, la première fois après la retraite de M. Ernst, du 4 février au 8 juin 1839, la seconde fois après celle de M. Van Volxem, du 14 décembre 1842 au 16 avril 1843, longs intérims qui sont presque des ministères. Pendant le premier intérim il eut à s'occuper de la nouvelle circonscription judiciaire dans le Limbourg et le Luxembourg et de la naturalisation des habitants décidés à rester belges. Pendant son second intérim il eut à régler le sort définitif du général comte Van der Meere, le condamné principal dans le grand procès orangiste de 1842 : la peine de mort fut convertie en bannissement perpétuel hors d'Europe par un arrêté royal du 23 février 1843, arrêté dont M. Nothomb s'était assuré l'exécution de la part de tous les gouvernements européens en

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faisant transcrire dans le préambule les engagements pris par le gracié. Dans l'une et l'autre gestion intérimaire, marquée par des circonstances extraordinaires, M. Nothomb se montra à la hauteur de ses fonctions souvent pénibles et eut avec la magistrature et le barreau les rapports les plus honorables et les plus bienveillants.

Le chef du cabinet du 13 avril ne s'était jamais trompé sur la tactique employée contre lui par l'opposition : il savait qu'avant tout on en voulait au système, que c'était le système qu'on entendait décréditer et renverser. Il était convaincu que son remplacement serait difficile et il craignait qu'au bout de quelques jours il ne fût prié de rester, comédie à laquelle il ne voulait pas s'exposer. M. d'Huart, mandé par le Roi, déclara que M. Nothomb emportait ses regrets, son admiration même et qu'il n'essayerait pas de lui succéder, ne se croyant pas capable de faire mieux.

Un publiciste catholique, M. Thonissen, dont la droiture est proclamée par ses adversaires mêmes, a dit de l'homme d'État qui fait le sujet de cette étude : « Peu d'hommes laisseront une place plus durable dans l'histoire des premières années de la dynastie nationale. Infatigable au

120 LE BABON NOTHOMB (1845).

travail, doué d'un courage à toute épreuve, préparé de longue main par des études opiniâtres, disposant de ce coup d'œil à la fois rapide et sûr qui constitue l'une des qualités les plus précieuses de l'homme d'État, M. Nothomb possédait de plus un remarquable talent oratoire. Calme et digne au milieu des débats les plus orageux et les plus pénibles, à la fois énergique et plein de mesure dans son langage, toujours maître de sa pensée et de sa parole, il ne descendait jamais jusqu'à l'injure... Acteur dans tous les événements accomplis depuis la révolution, il connaissait la libation de tous les problèmes parlementaires, les antécédents de tous ses collègues de la Chambre, et ses discours, dans les occasions solennelles, offraient tout l'intérêt d'un tableau historique. Toujours fidèle au drapeau de 1830, profondément dévoué à des institutions qui étaient en partie son œuvre, inébranlable dans la défense d'une politique qu'il croyait nécessaire au développement des ressources du pays, M. Nothomb avait ce courage civique, cette virilité de caractère qui sait sacrifier ses affections personnelles quand les intérêts et l'avenir de tout un peuple se trouvent en cause. L'égoïsme que lui reprochait le vulgaire n'était que cette fermeté de l'homme

d'État qui marche droit au but à travers les obstacles suscités par les jalousies, les susceptibilités et les rancunes personnelles (')... » Écrivain, orateur, administrateur, M. Nothomb réunissait tous les talents qui fondent les grandes renommées. 11 avait jeté un vif éclat sur les premières années de la Belgique indépendante, et tout faisait présager que le Parlement national le compterait longtemps encore parmi ses plus hautes illustrations.

11 pouvait nourrir la légitime ambition de reprendre un jour le pouvoir qu'il délaissait. Des événements imprévus changèrent en quelque sorte sa destinée. 11 disparut de la scène parlementaire, et, appelé dans une autre carrière, il sut y acquérir de nouveaux titres à la gratitude de ses concitoyens.

(') La Belgique sous le règne de Léopold I", 2" édition, t. III, p. 130.

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Le 5 août 1845, M. Nothomb était nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près les cours de Prusse , de Saxe et de Hanovre.

En quittant Bruxelles, il avait dit en souriant qu'il s'en allait pour sept ans; personne ne l'avait cru.

Le roi Léopold avait persisté à vouloir faire un nouvel essai du système mixte ou unioniste. M. Van de Weyer, arrivé en congé de Londres sans être mandé, s'y prêta ; il crut que devant lui, libéral éprouvé, les adversaires de M. Nothomb s'inclineraient et déposeraient les armes ; ils déclarèrent alors qu'ils n'en voulaient pas à

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l'homme, mais qu'ils réprouvaient le système. La courte et honnête tentative de M. Van de Weyer justifia toutes les prévisions de M. Nothomb; c'en était fait du système unioniste et on était irrémédiablement arrivé aux ministères homogènes.

Léopold I er avait longtemps résisté; il sentait qu'avec les cabinets homogènes l'influence de la royauté irait s'affaiblissant. Pour conserver une grande action il aurait fallu que le souverain pût compter sur un certain nombre d'hommes en état, par leur expérience et leurs antécédents, de dominer les partis, et chargés en quelque sorte du dépôt des idées de gouvernement.

En restant en Belgique, M. Nothomb, à moins de se condamner à l'impuissance, aurait dû désormais opter entre les deux grands partis et se faire l'instrument de l'un ou de l'autre ; c'est ce qu'il comprit aussi et il s'exila.

Il accepta la mission de Berlin, où il représente la Belgique depuis plus d'un quart de siècle. L'absence d'une loi sur les incompatibilités lui permit d'être réélu à Arlon jusqu'en 1848; mais il ne faisait plus à la Chambre des représentants que de rares apparitions rendues difficiles par l'éloignement et les circonstances.

Ce n'était pas pour sept ans qu'il avait quitté la Belgique; c'était, sans qu'il l'eût prévu, pour

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LE BAHON NOTHOMB (1845-1874). 125

toujours. Après avoir été officieusement ou officiellement au pouvoir pendant quinze ans, il était amené à clore sa carrière militante à quarante ans, c'est-à-dire à l'âge où pour d'autres elle s'ouvre. Plus d'une fois Léopold 1 er lui a demandé s'il ne croyait pas le moment venu de reprendre le gouvernement; le Roi lui a même fait en 1864 une offre formelle qu'il a déclinée. On peut croire cependant qu'il a dû parfois regretter la tribune, bien qu'elle fût devenue moins retentissante, et la presse dont il s'était tant servi.

Maintenu, après la mort de Frédéric-Guillaume IV, par le roi Léopold I er près du roi Guillaume I er (1861), réaccrédité par le roi Léopold II près du roi de Prusse (1865), puis près de l'empereur d'Allemagne (1874), M. Nothomb a été longtemps le doyen du corps diplomatique; sans déchoir personnellement, il a vu des ambassadeurs se ranger devant lui depuis la création de l'Empire.

Comme citoyen belge, son action était désormais occulte et restreinte ; comme diplomate, comme spectateur du grand spectacle humain, son horizon devenait plus vaste sur un théâtre s'agrandissant chaque jour. En 184o, il a trouvé à Berlin une ville de province ; on y fait aujourd'hui, après Sadowa et Sedan, la politique

LE baron NOTHOMB (1 S45-1874).

européenne II est parti des diètes provinciales réunies de 1847 pour aboutir auReichstag du suffrage universel ('). Dans ces transformations prodigieuses, l'indépendance belge, qui reste l'objet de son culte, a couru bien des dangers qu'il a su signaler et qu'il a aidé à conjurer. Les traités de Londres du 9 et du H août 1870, par lesquels la Prusse et la France, engagées dans une grande guerre, ont réglé avec l'Angleterre le mode de la défense éventuelle de la neutralité belge, sont dus à une idée que le roi Léopold II a empruntée à la correspondance de son ministre, à Berlin ; que la reine d'Angleterre a bien voulu s'approprier et qu'elle a su faire accepter par son cabinet.

La liste des actes de tout genre que M. Nothomb a signés à Berlin depuis bientôt trente ans serait très-longue; initié à toutes les branches de l'administration, aux finances, à la poste, à la douane même par l'expérience acquise

(') M. Nothomb semble avoir eu depuis longtemps le pressentiment de la mission de la Prusse en Allemagne. Dans la séance de la Chambre des représentants du 4 mars 1839 ( Voir ci-après, 2' partie, p. 140), il avait prononcé des mots qui ont dû étonner; il a parlé d'une unité allemande destinée à faire équilibre sur le continent à la grande unité française.

en Belgique, il se charge lui-même de toutes les négociations qui supposent des notions spéciales.

Nous ne mentionnerons avec quelques détails qu'un seul arrangement qui a d'ailleurs une portée politique : le rachat du péage de l'Escaut qui a signalé le passage de M. Ch. Rogier au ministère des affaires étrangères. Malgré la promesse de participation obtenue à Londres par M. Rogier en personne dès le mois de juillet 1862, la Hollande multipliait les difficultés et les retards; M. Nolhomb posa le second acte à Berlin : le 28 mars 1863 il obtint la participation réelle de la Prusse, laquelle fut stipulée par le protocole et les traités portant cette date; la Hollande, surprise et déconcertée même par l'accession de la Prusse, eut la main forcée ; elle donna son acquiescement par la convention du 12 mai 1863; tous les États maritimes et nommément ceux du nord de l'Allemagne suivirent l'exemple de la Prusse ; et le traité général put être signé à Bruxelles, le 16 juillet 1863, résultat que la non-adhésion de la Prusse eût certes indéfiniment ajourné.

C'est aussi grâce aux efforts de M. Nothomb que, après une assez longue résistance, le gouvernement belge consentit, par la convention du

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29 mai 1868, à s'associer à la réforme postale allemande.

Quant au fameux traité de commerce du 1 er septembre 1844, après bien des vicissitudes, il a été modestement remplacé par un traité trèssimple signé à Berlin le 22-mai 1865 et stipulant quela Belgique et l'Union allemande s'accordent réciproquement le régime de la nation la plus favorisée, formule employée pour la première fois dans cet acte, devenue usuelle depuis, et qui a passé dans les traités conclus par l'Allemagne avec l'Angleterre et avec l'Italie.

J usqu'à l'établissemen t réciproque de missions M. Nothomb eut souvent aussi à s'occuper des rapports avec Saint-Pétersbourg.

L'altitude de la Belgique devant la révolution du 24 février 1848 n'était pas parvenue à fléchir l'empereur Nicolas, qui persistait à ne pas se faire représenter à Bruxelles aussi longtemps qu'il y aurait des Polonais dans l'armée belge. Une restauration napoléonienne étant devenue certaine en France, M. Nothomb, en présence de périls nouveaux , fut autorisé, par le roi Léopold I er , qui voulait régulariser la situation, à faire les concessions nécessaires. Très-lié avec le ministre de Russie, le baron Pierre de Meyendorf, c'est aussi avec ce diplomate éminent qu'il

signa, sous la date du 14 février 1830, un traité de navigation et de commerce, premier arrangement, directement conclu par le nouvel État avec l'empire russe et rendu nécessaire pour la Russie par la loi belge des droits différentiels encore non abolie d'une manière générale.

Luxembourgeois de naissance, M. Nothomb appelé comme homme d'État à concourir à la fondation de la nationalité belge, s'est trouvé dansune position difficile; l'aurait-il simplifiée en acceptant, selon l'offre qui lui a été faite maintes fois, le mandat de député ailleurs que dans l'arrondissement d'Arlon qu'il a représenté pendant dix-huit ans? La difficulté de sa position ne l'a-t-elle pas grandi ? Chacun sentait qu'il soutenait une lutte avec lui-même. Ses compatriotes étaient trop sincères et trop intelligents pour ne pas comprendre que M. Nothomb avait de plus grands devoirs à remplir et qu'il obéissait à des idées d'un ordre supérieur.

Le gouvernement belge n'a-t-il pas tenté d'ailleurs, en 1831 et en 1839, tout ce qui était possible pour conserver l'intégralité du Luxembourg?

Si des hommes moins pratiques que MM. de Theux et Nothomb s'étaient trouvés aux affaires à l'époque de l'adhésion du roi Guillaume I er (14 mars 1838), ils auraient précipité le pays

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dans des aventures dangereuses ou compromis par une accession immédiate la révision financière et la royauté. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas eu d'incidents malheureux ; mais il était impossible de maîtriser pleinement une situation si difficile ; il faut faire la part des circonstances. Le respect des nationalités est une doctrine moderne; nul n'a songé au dehors à l'invoquer à notre profit lorsqu'il s'est agi, après plus de sept années d'attente, d'enlever à la Belgique deux moitiés de provinces ; le libéralisme français s'est montré indifférent. Ce n'est que de nos jours que la France devait comprendre ces sortes de douleurs. Le roi Léopold I e ' est resté convaincu que si le gouvernement de Louis-Philippe avait déclaré qu'il ne répondait pas de l'impassibilité de la France devant une exécution forcée dans le Luxembourg, les puissances y auraient réfléchi à deux fois; que peutêtre par une nouvelle délimitation on aurait réservé un territoire moindre à la forteresse de Luxembourg qui depuis, pour sauver la paix du monde, a été bien autrement diminuée; ceci aurait fortifié Léopold 1 er dans son opinion s'il lui avait été donné d'assister à cette transformation qui a dépouillé le Luxembourg de son caractère fédéral et militaire pour en faire

un terrain vague entre la France et l'Allemagne. Ce que le gouvernement français a toujours redouté, ce qu'il redoutait en 1839, c'est que le nouvel État belge fût rattaché à l'Allemagne par le Luxembourg; démanteler la place eût paru une idée extravagante; en rétrécir le rayon était une idée discutable, mais avec l'appui de la France et de l'Angleterre ; et nous pouvons affirmer que plus d'une fois dans sa correspondance privée le roi Léopold M'a mise en avant. Après l'inévitable morcellement de son pays natal, M. Nothomb s'est constamment efforcé d'être utile à l'une et l'autre partie du Luxembourg comme s'il avait quelque chose à se faire pardonner; à Luxembourg comme à Arlon,on a toujours semblé admettre qu'il n'y avait pas de plus habile appréciateur des intérêts luxembourgeois ni de personne plus disposée à les satisfaire ('). C'est ainsi qu'en 1 872 ses conseils ont été suivis lorsqu'il s'est agi de substituer à la compagnie française de l'Est dans l'administra-

(*) Dans l'affaire du règlement de la dette, le gouvernement grand-ducal a su se prévaloir de l'opinion de M. Nothomb qui avait, non sans intention, laissé naître une situation exceptionnelle en faveur du Grand-Duché. Voy. Mémoire sur la liquidation entre les Pays-Bas et le grand-duché de Luxembourg, pp. 20 et suiv. (4867).

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132 LE BAKON NOTHOMB (1845-1874).

tion des chemins de fer grands-ducaux le gouvernement impérial allemand. A la suite de la conclusion du traité du 11 juin (1872) le Roi grand-duc, à l'exemple de son père, a prouvé qu'il avait oublié le vote de l'exclusion de la maison d'Orange. Quels que puissent être encore les regrets particuliers, le Luxembourg wallon et allemand doit être fier de M. Nothomb et se dire qu'il a donné à la révolution de 1830 un de ses plus illustres représentants. Il peut, dans tous les cas, honorer le savant, le publiciste et l'orateur.

Depuis le 8 juin 1831 où M. Nothomb exposa à Marlborough-house au prince Léopold le plan de la négociation des dix-huit articles, le premier roi des Belges eut avec lui des relations de confiance qui ne subirent jamais d'altération. Dans les dernières années de sa vie, le monarque redemanda les parties les plus importantes de sa correspondance privée; M. Nothomb aurait cru manquer de loyauté en ne restituant pas des lettres qui sont ainsi perdues pour l'histoire. Le Roi avait l'habitude de communiquer à son neveu le prince-consort les lettres de M. Nothomb ainsi que ses rapports officiels sur les affaires allemandes. C'est le tableau véridique de la grande transformation entrevue dès 1839.

LE BABON NOTHOMB (1845-1874). 133

M. Nothomb a été activement mêlé pendant l'hiver de -1866-1867 au mariage du comte de Flandre avecla princesse Marie de Hohenzollern , mariage dont il avait suggéré l'idée et aux fêtes duquel à Berlin un douloureux événement l'a empêché d'assister.

Ancien ministre de l'instruction publique, ayant pris rang parmi les fondateurs de la nationalité belge, M. Nothomb aurait cru se rendre coupable d'une double inconséquence en n'associant pas ses enfants à cette nationalité ou en les faisant élever ailleurs que dans les établissements de l'État; il s'était résigné pendant plusieurs années à se séparer de ses trois fils pour les confier à l'université de Liège, reconnaissant aussi du souvenir qu'on y avait conservé de lui-même. Après une jeunesse laborieuse, il pouvait, touchant à la vieillesse et guéri de l'ambition, se considérer comme exceptionnellement heureux, lorsqu'une double perte est venue le frapper et assombrir sa vie. Le 29 août 1866 le plus jeune, le 4 avril i 867 le puîné de ses fils lui furent enlevés, sans que rien eût paru le menacer de ces malheurs; le second était secrétaire de légation à Florence, désormais pour son père si cruellement éprouvé comme pour le Dante : mater parvi amoris.

131 LE BARON XOTHOMB (1845-1874).

Mêmedanslesbureauxministériels à Bruxelles les affaires ne parvenaient pas à épuiser l'activité de M. Nothomb. A Berlin la diplomatie devait encore moins lui suffire; au goût des arts, des livres, des cartes géographiques et de la numismatique, la fortune, qu'il doit à son mariage, lui a permis de joindre celui des voyages ('). Chaque année, il consacre quelques mois à des excursions que la facilité croissante des communications étend outre mesure; non-seulement il a parcouru dans tous les sens le centre de l'Europe, mais il a pu en visiter les extrémités : Pétersbourg et Moscou en 1847, la Sicile en 1851, le Danemark et la Suède en 1854 , Athènes et Constantinople en 1856, la Norvège en 1860; l'Ecosse, les Orcades, les Hébrides, l'Irlande en 1862; l'Espagne en 1864; pendant l'hiver de 1872-1873 il explorait l'Algérie.

En revenant, en 1856, de son voyage en Orient, il emportait de Constantinople une grave

(') M. Nothomb est un des membres fondateurs de la Société royale numismatique belge et membre honoraire de la Société archéologique du grand-duché du Luxembourg. A Berlin, comme dans son domaine de Cunnersdorf (Silésle prussienne), il se plaît à accumuler les médailles, les cartes et les livres.

maladie qui le retint à Pest et qui, suivie d'une rechute à Berlin, l'empêcha d'assister au jubilé de vingt-cinq ans du règne de Léopold I er . Le Roi , en lui faisant envoyer par le vicomte Ch. Vilain XIIIl le grand cordon de l'ordre national, y joignit une lettre particulière dont le ton affectueux et presque expansif semblait sortir des habitudes de Sa Majesté. Nous croyons devoir la reproduire à double titre, en indiquant les mots soulignés de la main royale :

« Laeken, 20 juillet 1856-

« Mon cher Ministre, « Je regrette vivement que votre santé vous empêche de venir ici, mais votre pensée se reportera à ce 21 juillet de 1831. Quand on revoit le Moniteur de ce jour, quand on voit ce qui a été promis par la royauté et ce qu'elle a tenu, on ne peut s'empêcher d'éprouver une vive satisfaction. Le spectacle est beau de voir ce pays reconnaissant après un règne déjà si

long.

« J'espère encore rester son pilote , Dieu aidant, et l'avenir est assez gros de nuages. De tous les hommes politiques du pays vous êtes celui qui n'a jamais désespéré de son avenir,

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qui n'a jamais changé de sentiment et qui m'a témoigné le dévouement le plus vrai et le plus constant, que jamais le plus petit nuage n'a obscurci. Je n'oublie pas des choses de cette nature et j'aime à vous les rappeler.

« Donnez-moi de bonnes nouvelles de votre santé, rappelez-moi au souvenir de la baronne, et croyez aux sentiments affectueux que je vous ai voués de bon cœur.

« {Signé) Léopold. »

Le département des affaires étrangères a pour principe de ne pas déplacer fréquemment ses agents; aussi les résidences prolongées ne sontelles pas rares; M. Van de Weyer a pendant plus de trente-six ans représenté à Londres la Belgique qu'il avait si puissamment contribué à fonder et il serait mort à ce poste si des infirmités précoces ne l'avaient engagé à se retirer. Le 8 septembre 1870 il s'était écoulé vingt-cinq ans depuis que M. Nothomb avait remis à Frédéric-Guillaume IV sa première lettre de créance; son successeur, Guillaume I er , près duquel, selon l'usage, il a été réaccrédité, s'est souvenu de cette date à son quartier général à Beims, et c'est de là qu'il a adressé au baron Nothomb, resté à Berlin, une lettre pour le féliciter à

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l'occasion de son jubilé d'un quart de siècle de résidence. Personne, au milieu des terribles préoccupations du jour, ne songeait à cette date, M. Nothomb pas plus que ses collègues, lorsque le sous-secrétaire d'État M. de ïhile s'est présenté chez lui avec la lettre expédiée du quartier général et conçue en ces termes :

« Je me souviens avec plaisir, monsieur le baron, que vous êtes accrédité auprès de ma cour depuis le 8 septembre 184S comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sa Majesté le roi des Belges. Ayant toujours pleinement apprécié la sollicitude éclairée avec laquelle vous cultivez les relations amicales entre les deux pays unis par tant de liens, je suis charmé de pouvoir profiter du 25 e .anniversaire de votre entrée en cette fonction pour vous féliciter d'avoir si bien justifié la haute confiance que le roi Léopold 1 er , de glorieuse mémoire, ainsi que Sa Majesté le Roi actuellement régnant vous ont constamment accordée.

« Mon secrétaire d'État au département des affaires étrangères vous remettra, monsieur le baron, avec celte lettre, mon portrait peint sur un vase de porcelaine que je vous ai destiné comme un souvenir du 8 septembre 1870 et

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comme un témoignage des sentiments de bienveillance et de considération particulière avec lesquels je suis

« Votre affectionné,

« {Signé) Guillaume.

« Au quartier général de Reims, le 6 septembre 1870. »

Sans que M. Nothomb eût besoin de les rechercher, les honneurs ont dû s'accumuler dans une carrière qui embrasse presqu'un demi-siècle.

Le roi Louis-Philippe, qui avait, de son propre mouvement, nommé M. Nothomb officier de la Légion d'honneur, après la lecture de l'Essai, trouva l'occasion de lui remettre le grand-cordon lorsqu'il fut devenu chef du ministère en Belgique ; lors du mariage du comte de Flandre, le roi de Prusse et le prince de Hohenzollern lui ont conféré en brillants les grades les plus élevés de l'Aigle-Rouge et de l'ordre de la maison de Hohenzollern. Nous croyons superflu d'énumérer une quinzaine d'autres grands cordons.

Destiné à achever sa carrière et probablement sa vie dans le monde diplomatique, il a, en 1852, sur les instances réitérées du roi Léopold I er , accepté le titre de baron.

Non-seulement l'auteur de YEssai historique

et politique sur la révolution belge est du petit nombre des écrivains nationaux qui ont du style ('), mais on peut dire qu'il a contribué à relever la science historique dans notre pays. Aussi, dès 1840, l'Académie royale de Belgique (classe des lettres), s'empressait-elle de l'admettre parmi ses membres; il est aujourd'hui une de ses notabilités. La grande position qu'il a su conquérir en Belgique et conserver au dehors (nous avons essayé de la mettre en relief en évitant toute partialité), il la doit à son carac-

(') C'est ce qu'a reconnu, non sans surprise, M. de Loménie que nous avons déjà cité à propos des rapports de M. Nothomb, pp. 66-67 de cette notice; en parlant de l'Essai, il en déclare la forme admirablement française. 11 reproche seulement à M. Nothomb de s'être servi du mot prétendument; ce mot, très-usité en Belgique, s'est, en effet, glissé dans ïEssai; on l'y rencontre une fois ; il n'est pas français, mais il mériterait de l'être ; il le sera dès qu'un auteur en vogue l'aura adopté.

Comme le fait remarquer M. de Loménie, le style de la partie des rapports signée par M. Nothomb est aussi d'une grande pureté ; on y chercherait vainement les expressions de globalement, une ajoute, majorer, avoir ses apaisements et autres locutions qui font sourire les diplomates français à leur arrivée à Bruxelles et qui sont entrées dans notre langage parlementaire, au grand étonnement de nos voisins et sans leur permission.

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tère, à son talent et à ses travaux. La deuxième partie de sa carrière aura moins d'éclat que la première, mais il croyait de son honneur de sauver l'unité de sa vie; il a continué à servir la même cause sans se préoccuper des luttes intérieures et il est resté utile à son jDays sans se manquer jamais à lui-même

APPENDICE

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Dans sa carrière si longue et si diverse M. Nothomb a rédigé bien des notes auxquelles le plus souvent d'autres ont apposé leur signature, préparé bien des traités qu'il n'a pas non plus toujours signés, par exemple le traité de commerce conclu avec le Zollverein le 1" septembre 1844; contresigné bien des lois et bien des arrêtés. Nous avons à leur date cité et même analysé quelques documents ; il en est trois cependant qui occupent un rang à part : le projet de constitution soumis au Congrès, les dix-huit articles, la loi organique de l'instruction primaire.

Il y a des lecteurs qui eussent regretté sans doute de ne pas avoir ces textes entiers à leur portée ; à l'étranger il peut être difficile de se les procurer. On ne nous blâmera donc pas de les avoir réimprimés à la suite de cet essai biographique; ce sont les principaux titres de M. Nothomb comme législateur et comme négociateur ; il est juste d'en prendre ici en quelque sorte possession en son nom.

APPENDICE

Projet de Constitution présenté au Congrès national.

(Voir ci-dessus, page 6.)

En réimprimant le projet de Constitution, nous n'avons pas l'intention de surfaire M Nothomb comme juriste, ni d'exagérer la part qui lui revient dans l'œuvre constitutionnelle. Ce n'est pas sans opposition que le Congrès s'est considéré comme saisi du projet rédigé parla commission et transmis par le Gouvernement provisoire; il a fallu un vote formel émis dans la séance du 25 novembre 1830, à la suite de la déclaration faite par les membres de la commission, tous membres du Congrès, qu'ils useraient au besoin de leur droit d'initiative pour le présenter.

Sur la proposition de sa section centrale, le Congrès a adopté un cadre nouveau dans lequel les articles du projet, qualifié tantôt de projet de la commission, tantôt de projet primitif, ont trouvé place avec ou sans additions ou modifications ; M. Raikem, principal rapporteur, s'y réfère constamment. 11 est donc vrai de dire que le projet rédigé par M. Nothomb, d'après les principes arrêtés au sein de la commission du 12 au 16 octobre, a servi de base aux discussions du Congrès et a été le point de départ des travaux d'où est

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APPENDICE

sortie la Constitution qui régit la Belgique depuis plus de quarante ans, et qui est la plus ancienne du continent européen en même temps que la plus libérale. Nous n'entendons pas diminuer le mérite de ceux qui ont concouru à cette œuvre, ni nier l'influence prépondérante exercée par M. Raikem qui, à titres divers, a si longtemps Présidé aux travaux législatifs lesquels à partir de 1843 se sont souvent ressentis de son absence.

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