VOLTAIRE. — ERASME. — RABELAIS
Une querelle, de plus ou de moins, pour Voltaire, cela ne vaudrait guère la peine d'en parler, si sa querelle avec le président de Brosses n'avait eu quelque chose de singulier, à raison de son objet; à raison, surtout, de l'adversaire qu'il s'était mis, dans la circonstance, assez étourdiment sur les bras. On peut dire, cette fois, qu'il avait eu la main malheureuse, et qu'on n'y reconnaît pas son habileté ordinaire à choisir ses ennemis. Ce n'est, en effet, ici ni un pauvre diable qui écrit dans un grenier, qui est sans nom, auquel manquent la finesse, la politesse, le savoir-vivre, dont la misère, à elle seule, est presque un ridicule, que ne peuvent excuser le goût et l'opulence du philosophe ; ni un de ces personnages qui ont moins d'esprit que de talent ; auxquels la louange a porté à la tête, qui s'enferrent d'eux-mêmes, dans la raillerie, avec une vanité convaincue ; ni un savant empêtré dans son érudition, qui ne sait que ce qu'il a appris, et dont Voltaire avait si bon marché avec sa science facile et sensée. Si le président de Brosses est considérable par sa naissance, par son rang, par sa fortune, par son mérite, il n'est pas assez grand seigneur, cependant, pour que Voltaire puisse en prendre, avec un tel personnage, trop à son aise, et pour qu'il se flatte d'en être quitte en le persifilant avec respect.
Le président de Brosses était, avant tout, un homme d'esprit.
Magistrat, fils et petit-fils de magistrat, il appartenait à une de ces familles plus anciennes qu'illustres, qui avaient leurs racines dans le sol, qui avaient été longtemps vouées au métier des armes, au seia desquelles se perpétuaient le sentiment du devoir, le goût des lettres, des plaisirs délicats, des études sérieuses. Riche, aimant le monde, curieux des arts, amoureux de tous les travaux et de toutes les distractions, il n'en avait pas moins compris quel pouvait être, au milieu d'une société oii les rangs étaient marqués, l'avantage d'une fonction qui sert à vous honorer et à vous défendre. Conseiller au Parlement de Bourgogne, à vingt et un ans; président à mortier, de bonne heure; compté, tout de suite, parmi les magistrats laborieux et utiles, il avait gardé de fonctions qu'il aimait, dont il avait toujours conservé l'esprit et respecté la dignité, la liberté de langage, et jusqu'au ton un peu haut que donnent, dans tous les temps, et que donnaient surtout alors la possession et l'usage d'une autorité incontestée.
Il goûtait mieux qu'un autre le charme des loisirs attachés à l'exercice de sa charge, parce qu'il savait, mieux qu'un autre, en tirer parti. Son intelligence, tout à la fois disciplinée et libre, se fortifiait par les occupations diverses qui étaient la vie et l'honneur des magistrats d'autrefois.
Rien ne pouvait ni satisfaire, ni vaincre sa passion pour l'étude : numismatique , antiquités , philologie , géographie , beaux-arts, jurisprudence, littérature, philosophie, il voulait tout savoir, avec une suite, une patience, un amour des détails qui n'étaient déjà plus de son époque. Sa science, d'ailleurs, ne le gênait pas; il n'en était que plus sûr de lui, plus vif et plus alerte.
Lié avec les plus grands et les plus beaux esprits du temps, entraîné par le courant de son siècle, il en avait les idées, il n'en avait pas les passions. Il était retenu par une sorte de tempérance qui lui était naturelle, par l'effet des enseignements et des traditions domestiques, par les habitudes que la magistrature impose. Il avait de la saillie et du sang-froid. Sa raison, que l'étude avait agrandie, que le monde avait assou-
plie; que Tusage du pouvoir, aussi bien que la pratique des affaires, avaient contribué à rendre sage, le laissaient maître de lui, dans toutes les circonstances. Tel qu'il est, on se le figure en pleine possession de lui-même, ayant les avantages d'une existence opulente, remplie par le devoir et parle plaisir, et dont il ne dépendra de personne d'inquiéter la dignité tranquille.
Il savait ce qu'il valait, en homme que ne troublaient ni la vanité ni la peur, et qui n'était pas plus disposé à s'amoindrir qu'à se surfaire. Il y a cela de singulier, c'est que, parmi les contemporains de Voltaire, nul ne lui a rendu un plus complet hommage, nul n'a mieux goûté la saveur de son talent. Ce ne sont pas seulement les qualités de Voltaire qui le séduisent, ce sont ses défauts ; il n'y a pas dans ce qu'il sent et dans ce qu'il exprime de sous-entendu, comme on en découvre dans Montesquieu, dans Diderot, dans d'Alembert luimême.
Ce qui ne l'empêchera pas de lui dire son fait, précisément parce que du magistrat à l'écrivain il n'y a que l'admiration ; que d'ailleurs, il ne le craint ni le flatte, et qu'il ne se croit condamné envers personne à faire, à ses dépens, les honneurs de la justice et de la vérité. Pour le coup, on peut affirmer que Voltaire a trouvé à qui parler. Veut-il discuter affaires, il n'est pas le plus fort contre un président de parlement, qui sait tout, même son métier? Est-il en train de railler? L'autre lui répondra, et sa raillerie, pour ne pas être aussi éclatante, n'en sera que plus amère et plus dédaigneuse. Et si Voltaire, pris dans les difficultés qu'il suscite, une fois hors de lui, se laisse aller à d'indignes attaques, c'est alors que le magistrat se montre. Sa réponse ressemble à un arrêt. Il parle comme il aurait parlé du haut de son siège.
Un va voir que, pour la première fois, peut-être, Voltaire est gêné ; qu'il ne sait sur quel ton le prendre avec un adversaire que sa colère n'intimide pas , que sa moquerie ne trouble guère, qui se défend avec la dignité du juge, avec la liberté de l'homme du monde et de l'homme d'esprit. Si Voltaire
y avait fait un peu plus d'attention, il aurait bien vu qu'il n'y avait rien à gagner, pour lui, avec un homme qu'il fallait respecter, qu'on pouvait craindre, et qui, dans aucun cas, ne courait risque de prêter à rire à personne.
Le président de Brosses le sentait bien ; il avait la conscience de ce que lui valaient , non pas seulement son droit, dont le public ne se souciait guère, mais sa mesure, son sang-froid, sa raillerie, que la raillerie de Voltaire n'avait pu éteindre; sa bonne humeur en commençant , et son indignation venue à point. — Aussi, lorsque M. de Farges, commensal de Ferney et parent du président, essayait de les raccommoder, il lui répondait, parlant de Voltaire :
« On dit : C'est un homme dangereux. A cause de cela, faut-il donc le laisser être méchant impunément? Ce sont, au contraire, ces sortes de gens qu'il faut châtier; je ne le crains pas ! je n'ai pas fait le Pompignan. »
A quoi avait-il tenu que le président pût se croire autorisé à parler de la sorte ? Qu'il ait eu raison au fond, c'était quelque chose, mais bien peu de chose. Il avait eu raison dans la forme, et c'était tout, lorsqu'on avait Voltaire pour adversaire, et dans un commencement de procès qui avait été bien près d'être un ridicule pour tous les deux.
Pour Voltaire, on le sait, il n'y avait pas de petite querelle; il n'aurait pas été Voltaire sans cela ; sa passion suffit à tout, et dans toutes les querelles il porte sa grâce, sa lumière , son ardeur accoutumées.
il avait quitté Frédéric, il était revenu des rois ; il voulait être roi à son tour; il lui fallait une capitale; il avait une maison à Lausanne ; il avait les Délices ; il avait Ferney. Tout cela n'allait qu'à moitié à ses projets et à sa passion de mouvement. Il avait jeté les yeux sur le comté de Tournay , terre patrimoniale , appartenant à M. de Brosses , sise aux confins de la France, tout près de Genève , sans en dépendre, et qui lui convenait fort à raison de sa situation et des privilèges qui y étaient attachés.
Il écrivait au président, le 9 septembre 47S8 :
« Vous n'êtes pas homme à faire valoir votre terre de Touruay ; voulez-vous me vendre votre terre à vie? Je îfuis vieux et malade ; je sais bien que je fais un mauvais marché. Je m'engage à faire bâtir un joli pavillon des matériaux de votre très-vilain château, et je compte y mettre 25,000 livres... Je vous paierai comptant 23,000 autres livres. De plus , je m'engage à ne pas vivre plus de quatre ou cinq ans... Moyennant ces offres honnêtes, je vous demande la pleine possession de votre terre , de tous vos droits , meubles , bois , bestiaux et même du curé, et que vous me garantissiez tout, jusqu'à ce que ce curé m'enterre... Si ce plaisant marché vous convient, vous pouvez d'un mot le rendre sérieux. La vie est bien courte pour que les affaires soient longues... »
M. de Brosses n'est pas loin d'accepter la proposition.
«Vous m'offrez 25,000 livres comptant. Mettez la main sur le pourpoint. — Ce n'est pas assez ; cela vaut 30,000 livres.»
En vendeur habile, il lui fait sentir l'avantage pour lui de ne pas habiter le territoire de la république de Genève :
«Vous ne sauriez croire, lui avait-il dit, combien cette république me fait aimer les monarchies. J'avais grand besoin d'une raison pareille. »
La terre de Tournay a des privilèges que le président de Brosses sait faire valoir à merveille :
« J'ai tiré cet avantage du malheur de mes pères , huguenots dès le temps de Calvin, que leur terre est de l'ancien dénombrement. Nous n'en sommes fâchés, ni vous, ni moy, pour qui les édits bursaux n'ont pas des attraits vainqueurs. On a bien voulu me continuer ce droit, en dernier lieu , dans le renouvellement du cadastre ; apparemment qu'on ne m'a pas cru assez bon catholique , pour édifier notre ami Helvétius... On pourrait bien ne pas vous trouver assez bon huguenot pour être privilégié...»
Ce n'est pas tout; il lui faut des épingles pour M°" do Brosses, et il faut voir comme il s'y prend pour les obtenir; il n'y a que les présidents à mortier pour discuter de tels articles de cette manière :
« Je suis si fidèle au secret, que je n'en ai sonné mot à M"* de Brosses, de peur qu'elle ne se mît de la conversation. Mais, comme Dieu permet que tout se découvre, elle s'avisera, sans doute , alors de demander la chaîne du marché. Je ne sçais pas de combien. C'est une femme à prétentions. Elle ira peut-être croire qu'une chaîne si belle devrait être éternelle. Agissons politiquement ; commencez par me corrompre. En fait de terre, je suis vénal comme un Anglais. Quand nous serons tous deux contre elle, nous la réduirons. »
Voltaire a pris goût à la république, depuis qu'il a quitté sa clef de chambellan. Aussi, lui répond-il :
« J'avoue, monsieur , qu'il y a des abus dans les républiques comme dans les monarchies : uhicumque calculum ponas, ibi naufragiuminvenis. On ne trouve pas toujours naufragium, mais on trouve partout quelque orage. Ils sont icy moins noirs et plus rares qu'ailleurs. Je suis très-aise d'être dans un coin de terre (love non si vede mai le faccia delta moestà , et oîi les souverains m'envoient demander mon carrosse, pour venir manger mon rôti. »
Voltaire ne veut habiter en France, ni à Genève, son idée est de mourir entièrement libre.
« Mon grand plaisir serait, dit-il, de n'avoir affaire de ma vie ni à un seigneur Faramont, ni au roy séant en son conseil, et de ne rien payer à personne. Voyez, monsieur, si la tournure que j'ay prise vous comient, quittez un moment votre Salluste, que pourtant, je voudrais bien voir, et examinez mes propositions ; si elles sont acceptées, il m'en coûtera environ 60,000 livres, et vous jouirez peut-être, dans deux ans, peut-être, dans un an, de tout le fruit de mes peines. »
Mais il a affaire à quelqu'un qui n'est disposé à lui céder en rien, même en fait de république, et qui lui répond à son tour :
« Je n'ay pas vu une république qui fût de mon goût. On y est désolé par des piqûres d'épingles, au lieu que chez nous on en est quitte pour un coup d'épée au travers du corps, et
tout est dit. J'aime bien pis que les roys : j'aime les papes. J'ay vécu près d'un au à Rome. Je n'ay pas trouvé de séjour plus doux, plus libre, de gouvernemeut plus modéré. »
Yoltaire a beau dire à M. de Brosses ce qu'il doit dire, pendant quatre-vingt-quatre ans, à tout le monde, qu'il est mort ou peu s'en faut, ce dernier s'obstine à ne pas le croire, et, comme en fait de plaisanterie il n'a jamais le dernier, il lui écrit :
« Qui gagnera, gagnera ; si je perds... Mais je ne perdrai pas; car je gagnerai, allez, en vous conservant... Avec un homme tel que vous, je ne veux avoir rien de caché. Apprenez que l'ange de la Fatalité, conduisant Zadig par le monde, mit dans ce vieux château un talisman qui fait qu'on n'y meurt point. Mon vieux oncle éternel (devant Dieu soit son âme avec celle de feu M. le comte de Gabalis ! Ce que j'en dis ne vient pas de mauvais cœur ; mais il ne m'aimait guère, et je le lui rendais bien !). Or donc, cet oncle infini y a vécu quatre-vingt onze ans, et son père, mon bisaïeul, quatrevingts; sans parler du grand-père et le dernier qui y a vécu quatre-vingt-sept ans. Il faut que je sois fol de me défaire d'un lieu qui donne une immortalité bien plus réelle que ne fait l'Académie. »
Tout cela n'empêche pas le président de penser à tout, même aux épingles de sa femme, sur lesquelles il ne paraît pas prêt à lâcher prise. Voltaire avait eu l'idée assez originale d'offrir, pour cet objet, une charrue à semoir.
« Outre que j'en ai une ici, répond le président, je doute qu'elle prenne cela pour un meuble de toilette. Je ne me mesle point des affaires des femmes... Vous êtes galant; vous ferez bien les choses. »
Les premières et principales conditions arrêtées, il fallait conclure. Le président ne voyait que deux façons d'eu finir : ou louer, ou acheter , le reste lui paraissait matière à difficultés et pouvant mettre en risque les franchises de sa terre, qui se perdraient par aliénation à un ^Français, et qui formaient un de ses avantages particuliers. Or, précisément.
Voltaire ne veut ni de l'un ni de l'autre; il ne lui convenait pas d'être le fermier du président ; le mot et la chose lui allaient assez peu, et d'un autre côté, il ne voudrait pas devenir propriétaire entier de la terre de Tournay. Ce qu'il lui faudrait, ce serait une sorte de contrat mixte, qui, en lui attribuant les droits honorifiques auxquels il semble attacher quelque importance, fît de lui le propriétaire viager du comté de Tournay. Il y a une chose qui ne laisse pas que de l'inquiéter ; il serait aise de ne pas payer les droits de transmission :
« 18 novembre.
» Vous, monsieur, qui êtes maître en Israël, écrivait-il à M. de Brosses, ayez la bonté d'abord de m'instruire si on doit l'impost got et vandale des lots et ventes, quand on achète pour le temps de sa courte vie... Ce parti serait bien préférable à celui d'un prétendu bail, qui m'exposerait à de grands embarras.
» Tout ce qui sera sur la terre et dans la terre vous appartiendra, mais je veux la forest qu'on dégrade et dont j'aurai soin... »
Là-dessus, réponse du président, qui est une consultation véritable et une consultation très-bien faite, dans laquelle il démontre que la question est, au moins douteuse, et qu'elle pourra donner lieu à des difficultés, dans lesquelles Voltaire pourra bien être pris :
« Notre droit féodal, monsieur, est tant soit peu barbaresque, il ne se déduit pas si bien que la justice papinienne de la droite raison, éternelle et universelle... La règle de notre pays savoyard est que les lods sont dus ex translatione dominii per emptionem... Concluez de là que les princes, à qui vous êtes las de faire des libéralités, ne manqueront pas de prétexte pour vous demander... A quoy bon laisser matière à contestation; pourquoy ne vous en pas tenir au plan projeté d'un bail apparent, suivi d'une vente réelle. »
Une entrevue eut lieu entre eux le 4 1 décembre à Belley,
chez M. Cortois de Quincey, évêque de cette ville ; Voltaire se laissa convaincre; et le jour même fut passé par-devant le notaire royal, au pays de Gex \ l'acte dont je cite le préambule :
On voit tout de suite dans ces préliminaires l'esprit du président; esprit libre, vif, habile, prompt à la réplique, hardi à ses heures ; qui ne prend le mot d'ordre de personne, que le génie de Voltaire peut bien éblouir, mais que son ascendant ne subjugue pas. On n'est pas fâché de voir comment se traitaient les affaires, entre des hommes comme ceux-là, qui discutaient très-vivement leurs intérêts, et qui n'en parlaient pas moins de tout: de politique, de finances, de guerre, de religion, d'Hérodote, de Sardanapale, de Salluste, de Montaigne, de Montesquieu, d'Helvétius ! « Avec beaucoup d'esprit^ de nerf et d'audace^ c'est une étrange cipollata que ce livre de notre ami Helvétiiis, » écrit M. de Brosses. Il faut que j'ajoute, à l'honneur de Voltaire, ce que tout le monde sait : c'est qu'il était du même avis, excepté qu'il devait être plus sévère, en vertu de son goût plus exquis.
Je ne fais pas ici le rapport d'un procès. Je suis bien obligé d'omettre le détail de difficultés nées de l'acte lui-même ; nées, surtout chez Voltaire, de sa mobilité, de l'habitude et du goût
* Ce notaire était grand-oncle de M. Girod(de l'Ain), président du Tribunal civil de la Seine, pendant les Cent-Jours ; ensuite conseiller à la Cour royale de Paris, mort président du Conseil d'État.
« L'an 1758, le 11 décembre après midi, par-devant le notaire royal au bailtage de Gex, soussigné, et en présence des témoiis ci-après nommés, fut présent haut et puissant seigneur, messire Charles de Brosses, baron de Montfalcon, président à mortier au Parlement de Bourgogne, demeurant à Dijon, lequel a, par cette présente, remis à titre de bail à vie, avec promesse de faire jouir, à dater du 22 février prochain, à messire François-Marie Arouet de Voltaire, chevalier, gentilhomme ordinaire de la chambre du roy, demeurant aux Délices-sur-Saint-Jean, assavoir le château, terre et seigneurie de Tournay, granges, écuries, prés, terres, vignes hautes et basses, bois
» M. de Voltaire aura la pleine jouissance de la forcst de Tournay et des bois QOi SONT SUR PIED et non vendus
» Ledit seigneur de Brosses s'engage à ne faire couper aucun arbre dans ladite forest, à la réserve de huit chênes vendus à un tonnelier de Genève, qui sont encore sur pied, et ce à compter de ce jour. »
de la domination ; de la confusion que devait engendrer en semblable matière une demi-science, dans un esprit qui veut tout deviner, et qui se dépite de ne pas tout savoir ; et principalement d'une humeur changeante, qui voudrait transporter dans les affaires les caprices du poëte et les hardiesses de l'écrivain; qui s'inquiète d'une sorte de sentiment d'infériorité, dont il ne peut se défendre à l'égard d'un adversaire plus habile, et que ne fait qu'irriter davantage le sang-froid du président.
L'acte n'est pas signé, que Voltaire, à son sujet, prend de l'ombrage... Le président a beau lui écrire: « Nous avons traité en gentilshommes et en gens du monde, non en procureurs ni en gens de chicane. » Il ne parvient pas à apaiser les susceptilités d'un homme accoutumé à tous les succès ; qui a su faire sa fortune ; qui veut la conserver et qui défend son bien, comme il défendrait sa gloire... Se douterait-on qu'il s'agit de ne pas payer un demi-droit de mutation que le fisc exige pour un bail à vie, et auquel il veut, à toute force, se soustraire? « Je vous supplie, écrit-il, d'engager M. l'intendant à ne point troubler le repos de ma vie ; elle a été assez malheureuse ! Que je vous doive d'être oublié. » Il en serait bien fâché, d'être oublié !
Ce qui perce à chaque ligne de sa correspondance, c'est la crainte d'avoir été dupe et le dépit qu'il en ressent. « Je lis et relis votre contrat, et plus je le relis, plus je vois que vous m'avez dicté la loi en vainqueur. » Use débat comme il peut dans les liens d'un contrat qui le gêne, qu'il essaie d'élargir pour y être un peu plus à l'aise. Il avait en face de lui un homme qui paraissait médiocrement disposé à faire bon marché de ses intérêts, qui avait de plus l'avantage d'entendre les affaires, de les discuter avec plus de calme que Voltaire et avec autant d'esprit.
Ce dernier tâche de prendre sa revanche, en élevant des difficultés à propos de tout. Je touche au point d'où allait naître une incroyable querelle entre deux hommes, dont l'un était Voltaire, et dont l'autre, personnage considérable, était,
après lui, un des esprits les plus distingués de son siècle, et les plus justement renommés.
Ou vient de voir que la jouissance de Voltaire en ce qui touchait la forêt de Tournay, ne s'appliquait qu'aux hais sur pié, on devait en conclure que les bois abattus avant la vente ne devaient pas y être compris. Voltaire en avait pris de l'humeur ; il en était venu à soupçonner le président d'avoir fait abattre ces bois pour son compte personnel en prévision et presque en fraude de l'acte du il décembre 1758 ; il voit là une atteinte à ses droits; à ses yeux, le prétendu acquéreur n'est qu'un prête-nom de M. de Brosses qui a servi d'instrument à des combinaisons malhonnêtes. Il lui vint à l'idée qu'il ne serait pas du tout malséant que le président lui fît cadeau de bois pour se chauffer; que ce serait un moyen pour lui de rentrer dans ce qui lui appartient; en conséquence, au mois de février, il lui écrivait :
« Je vous réitère les mêmes prières que j'ay eu l'honneur de vous faire dans ma dernière lettre, et j'ajoute une autre requête, c'est de trouver bon que je prenne pour me chauffer, quelques moules de bois sec que le sieur Chariot Bandit ne vend point ; il est bien juste que je jouisse des choses nécessaires. Chariot Bandit est convenu, et on le sait assez, qu'il n'est que commissionnaire. »
Il se passe du temps, le président reste muet ; les parties échangent entre elles une correspondance, dont la vivacité touche à l'aigreur. Il y a de Voltaire une lettre entre autres, remplie de récriminations, en tête de laquelle sont écrits, de la main même du président, ces mots : A sotte lettre, pas de réponse; et que suit, en effet, un silence de plus de six mois.
On est en janvier 17G1. La guerre couve depuis deux années. Voltaire ne dit plus mot, Le président prend l'offensive par une lettre qui aurait dû montrer tout de suite, à celui-là, à quel adversaire il allait avoir affaire.
« Janvier 1761.
» Agréez, moDsieur, que je vous demande l'explication d'une chose tout à fait singulière, que je trouve dans le compte de mes affaires, que l'on vient de m'envoyer du pays de Gex, pour les années 1759 et 1760. C'est à l'article des paiements qu'a faits le nommé Chariot Baudy, d'une coupe de bois que je lui avais vendue avant notre traité ; il me porte en compte et en paiement : « Quatorze moules de bois vendus à M. de Voltaire, à » trois patagons le moule, » et, comme il pourrait paraître fort extraordinaire que je payasse le bois de fourniture de votre maison, il ajoute pour explication qu'ayant été vous demander le paiement de sa livraison, vous l'avez refusé, en affirmant que je vous avais fait don de ce bois.
« Je vous demande excuse, si je vous répète un tel propos : car vous sentez bien que je suis fort éloigné de croire que vous l'ayez tenu, et je n'y ajoute pas la moindre foi. Je ne prends ceci que pour le discours d'un homme rustique fait pour ignorer les usages du monde et les convenances; qui ne sait pas qu'on envoie bien à son voisin et à son ami un panier de pêches ou une demi-douzaine de gélinotes ; mais que si on s'avisait de lui faire la galanterie de quatorze moules de bois ou de six chars de foin, il le prendrait pour une absurdité contraire aux bienséances, et il le trouverait fort mauvais. »
Si c'est de Voltaire que le président a appris à railler, il faut convenir qu'il a assez bien profité des leçons qu'il a reçues.
Voltaire ne répond pas. M. de Brosses ne lâche pas prise :
« Je ne pense pas, lui écrit-il derechef, qu'on ait jamais ouï dire qu'on ait fait à personne un présent de quatorze moules de bois, si ce n'est à un couvent de capucins, w
Et comme Voltaire semble croire qu'il lui suffit de se renfermer dans son inviolabilité, le président perd patience; il assigne devant le bailliage de Gex Chariot Baudit, lequel, à son tour, assigne Voltaire en paiement du prix du bois qu'il lui a vendu.
Alors Voltaire ne se connaît plus : il jette les hauts cris, il
écrit à Paris, il écrit à Dijon, il appelle à son secours le premier président et le procureur général du parlement de Bourgogne, qui étaient ses admirateurs et ses amis; il rédige un foctum qu'il adresse à tous ceux qui, de près ou de loin, peuvent avoir des rapports avec le président. Dans le fadum il y a mélange d'ignorance et de passion; le mot conventions verbales, dont a un peu abusé dans le procès, et dont le président se sert dans son assignation contre Charles Baudy, offusque surtout Voltaire, qui n'en discerne pas bien le sens. «Le défendeur, y est-il dit, ne veut pour preuve de l'injustice qu'il essuie que l'exploit même de M. le président. Il est clair, par l'assignation donnée par lui à Charles Baudy, que Charles Baudy compte avec lui de clerc à maître comme toute la province le sait. M. le président dit dans son exploit que Charles Baudy et lui firent un marché ensemble en l'année 1756. Est-ce ainsi qu'on s'explique sur un marché véritable? N'exprime-t-on pas la date et le prix du marché? Ladite assignation porte en général une certaine quantité d'arbres. Ne devait-on pas spécifier cette quantité?
» Il est donc clair comme le jour que M. le président n'a point fait de vente réelle, que, par conséquent, tous lesdits bois injustement distraits du forestal sous prétexte d'une vente simulée, appartiennent légitimement à l'acquéreur de la terre ; Baudy en a vendu pour 4,800 livres; partant, François de Voltaire est bien fondé à demander la restitution de -4,800 livres de bois. y>
« Qu'il tremble, écrivait Voltaire à M. de Ruffey, le 7 octobre 1761, il ne s'agit pas de le rendre ridicule, il s'agit de le déshonorer. »
Non content de cela, il écrit au président lui-même une lettre où tous les mots semblent calculés, et qui est remplie d'insinuations outrageantes pour l'homme et pour le magistrat :
« Vous n'êtes donc venu chez moi, monsieur, vous ne m'avez offert votre amitié que pour empoisonner par des procès la fin de ma vie...
» Quoi ! vous me faites assigner par un paysan au bas de l'exploit même que vous lui envoyez, et vous dites, dans votre exploit, que vous fites avec lui une convention verbale. Cela est-il permis, monsieur? Les conventions verbales ne sontelles pas défendues par l'ordonnance de 1667 pour tout ce qui passe la valeur de 100 livres?
)) Vous avez cru m 'accabler au bailliage de Gex; mais, monsieur, quoique monsieur votre frère soit grand bailli du pays, et quelque autorité que vous puissiez avoir, vous n'aurez pas celle de changer les faits... Le sieur Girod prétend qu'il fait trembler en votre nom les juges de Gex. S'il faut que M. le chancelier et les ministres et tout Paris soient instruits de votre procédé, ils le seront. »
La réponse de M. de Brosses ne se fait pas attendre ; elle est éloquente; à elle seule elle suffirait pour laisser à celui qui l'a écrite les honneurs de cette incroyable dispute :
« Souvenez-vous, monsieur, des avis prudents que je vous ai donnés en conversation, lorsqu'eu me racontant les traverses de votre vie, vous ajoutâtes que vous étiez d'un caractère naturellement insolent. Je vous ai donné mon amitié; une preuve que je ne vous l'ai pas retirée, c'est l'avertissement que je vous donne encore de ne jamais écrire dans vos moments d'aliénation d'esprit pour n'avoir pas à rougir dans votre bon sens, de ce que vous avez fait pendant le délire. »
Quant au cadeau de bois, voici ce qu'il en dit : « Je laisse à part la vilité d'un présent de cette espèce, qui ne se fait qu'aux pauvres de la Miséricorde ou à un couvent de capucins. Je vous aurais, à coup sûr, donné comme présent, quelques voies de bois de chauffage si vous me les aviez demandées comme tel. Mais j'aurais cru vous insulter par une offre de ceite espèce. Mais enfin, puisque vous ne le dédaignez pas, je vous le donne, et j'en tiendrai compte à Baudy, par vous, en vous envoyant la reconnaissance suivante : « Je soussigné François-Marie Arouet de Voltaire, seigneur
» de Ferney, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi,
» reconnais que M. de Brosses, président du parlement, m'a
» fait présent de voies de bois de moule pour mon chauf-
)) fage, en valeur de 281 livres, dont je le remercie.
» A , le »
» A cela près , je n'ai aucune affaire avec vous. Je vous ai seulement prévenu que je me ferais infailliblement payer de Baudy, qui se ferait infailliblement payer par vous. Je l'ai fait assigner, il vous a fait assigner à son tour. Voilà l'ordre, et voilà tout. De vous à moi, il n'y a rien, et faute d'affaires, point d'arbitrage. C'est le sentiment de M. le premier président, de M. de Ruffey et de nos autres amis communs que vous citez, et qui ne peuvent s'empêcher de rire et de lever les épaules, en voyant un homme si riche et si illustre se tourmenter à tel excès pour ne pas payer à un paysan 280 livres, pour le bois de chauffage qu'il a fourni
» Comment ne sentez-vous pas que vous faites pitié, quand vous me menacez d'en parlera la cour, et peut-être même au roi, qui ne songe point à cela , comme vous l'avez trèsbien dit ailleurs ?
» Au reste si, aux termes de notre marché, vous pouvez vous faire adjuger les bois exploités avant le marché, je vous le conseille fort. »
« Je laisserai prononcer les juges ; c'est très-hors de propos que vous insistez sur le crédit que vous dites que j'ai dans les tribunaux. Je ne sais ce que c'est que le crédit en pareil cas, et encore moins ce que c'est que d'en faire usage ; il ne convient pas de parler ainsi. Soyez assez sage à l'avenir pour ne rien dire de pareil à un magistrat.
» Tenez-vous pour dit de ne plus m'écrire ni sur cette matière, ni surtout de ce ton. Je vous fais, monsieur, le souhait de l'erse : Mens sana in corpore sano l »
11 ne paraît pas que Voltaire ait répondu à quelqu'un qui le prenait de si haut; qui savait avoir raison d'une telle ma-
nière ; qui traitait les affaires en homme d'affaires, en homme d'esprit et en président à mortier ; qui était au-dessus des flagorneries et des moqueries ; qu'on ne savait par quel côté attaquer, et avec lequel, par conséquent, il n'y avait ni à rire, ni à se fâcher.
Il n'y a plus ensuite, de la part de Voltaire, que des plaintes assez timides , murmurées à l'oreille de quelques-uns de ses amis. Je remarque, notamment, une lettre qu'il écrivait àM.de Ruffey, président à la chambre des comptes de Bourgogne, dont la réponse fait assez bien voir l'idée qu'on avait de l'esprit et du caractère du président :
c( L'enchanteur qui écrira votre vie apprendra-t-il à la pos- térité que vous avez plaidé pour des moules de bois? Vous êtes f mécontent du président ; vous scavez de quel bois il se chauffe; payez-le et ne vous chauffez plus à son feu. »
On ne sait pas, au juste , comment se termina ce procès, que le bailliage de Gex n'eut jamais à juger, grâce à Dieu! J'imagine que Voltaire, une fois ses colères apaisées , dut se trouver assez embarrasé de son rôle vis-à-vis de Chariot Bandit, pour employer un mot qu'il a proscrit, et que le président, de son côté, eut bien vite fait de comprendre qu'il y avait des circonstances dans lesquelles il ne convenait pas à un homme comme lui d'avoir trop et trop longtemps raison. Tous deux, selon toute apparence, finirent par où ils auraient dû commencer, c'est-à-dire par s'arranger; M. de Brosses tenant compte à Chariot des quatorze moules de bois, et Voltaire en versant le prix dans la caisse des pauvres de Tournay.
Et voilà où aboutit une guerre qui dura trois années , qui fut presque un événement, qui occupa l'opinion et qui mit aux prises, on sait maintenant pour quelle cause, deux hommes, dont l'un remuait le monde , et dont l'autre, pour parler comme un juge suprême en matière de goût, était « un de ces hommes rares qui doivent être placés les premiers, après les hommes de génie. »
Cette querelle , précisément parce qu'elle avait été ridi-
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cule, laissa dans l'âme de Voltaire des rancunes qui n'étaient pas dans sa nature , et dont sa mobilité même aurait dû le préserver. Habitué comme il Tétait à mettre les rieurs de son côté, il n'avait pu se faire à l'idée d'avoir été, à peu près, battu devant le public, qui était le seul et véritable juge d'un semblable procès et de semblables plaideurs.
Il s'était obligé, comme on Ta vu, à ne vivre que quatre ou cinq ans, après le traité conclu avec le président. Il crut qu'il pouvait se dispenser de tenir sa parole, et il vécut assez, nonseulement pour survivre à M. de Brosses , né avant lui , mais pour l'empêcher d'entrer à l'Adémie française.
On était en 1770 ; neuf années s'étaient écoulées depuis l'affaire des moules de bois ; il fallait moins de temps que cela ordinairement à Voltaire pour oublier des disputes plus graves. Trois places étaient vacantes à l'Académie, par la mort de Moncrif, du président Hénault et de l'abbé Alary. M. de Brosses se mit sur les rangs pour la seconde , à laquelle sa position seule semblait l'appeler, sans compter son mérite, ses travaux, la rare et profonde variété de ses connaissances. L'Académie française, à cette époque, jalouse de perpétuer de nobles traditions, aurait cru manquer au vœu de son institution , si elle avait compté pour rien la dignité des mœurs , la distinction du langage, la politesse de l'esprit, que l'étude seule des lettres ne suffit pas toujours à apprendre. Ainsi s'abaissaient, en attendant qu'elles fussent brisées , les barrières qui séparaient les différentes classes d'une société devenue, par le goût des plaisirs de l'intelligence et par l'effet d'une communication continuelle et universelle, la plus expansive , la plus libre et la plus aimable de toutes les sociétés.
M. de Brosses avait, dès cette époque, publié ses Lettres sur Iferciilée^ les Terres australes, le Traité du culte des fétiches^ [e }[écanisme du langage; il était un prodige de curieuse, ingénieuse et infatigable érudition ; on connaissait de lui, sinon publiquement, du moins sous le secret, et un secret qui était celui de tout le monde, les Lettres sur l'Italie, qui sont devenues son titre devant la postérité, 'et auxquelles pern. 2^
soDne alors, Voltaire moins que qui que ce fût , n'aurait été fondé à reprocher le ton trop libre de ses plaisanteries ; on conviendra que beaucoup d'hommes de lettres auraient été en reste, en fait d'œuvres littéraires, avec le président du parlement de Bourgogne.
L'Académie française était partagée en deux camps : celui des philosophes et celui de la cour. M. de Brosses avait un pied dans le premier par quelques-unes de ses opinions et de ses amitiés ; il appartenait, en réalité, par ses penchants, par ses relations, par sa position, par sa prudence au camp de la cour, dans lequel il avait, d'ailleurs, ses partisans les plus nombreux et les plus dévoués. Je n'ai point ici à faire le récit des brigues qui eurent pour effet de l'empêcher d'entrer à l'Académie française. Une histoire comme celle-là est toujours vieille et toujours nouvelle, rien ne doit plus ressembler à ce que nos pères ont vu que ce que nous voyons aujourd'hui ; seulement, il n'est pas donné à tout le monde d'avoir un adversaire comme Voltaire, éloquent, ardent, pleurant , suppliant, pour lequel tous les moyens sont bons, y compris l'injustice , lorsqu'il s'agit de sa passion :
«On me mande, écrit-il à son héros, le duc de Richelieu, que vous voulez avoir pour confrère un président de Bourgogne, nommé de Brosses ; je vous demande en grâce , monseigneur, de ne me le donner que pour successeur... il n'attendra pas longtemps. »
Ce merveilleux esprit, auquel il fallait chaque jour une émotion, qui ne se plaisait qu'à passionner, qui butinait sur la science, si on peut le dire, auquel la patience de l'érudition était antipathique ou impossible (il appelle l'érudition une espèce de barbarie) , qui ne regardait jamais derrière lui , mais devant lui, avait ri des travaux de M. de Brosses , sans comprendre assez ce qu'il y avait de pénétration , de puissance et de hardiesse dans l'effort seul qui inspire de telles recherches. Il n'en fallait pas tant que la passion et le sarcasme de Voltaire , sur des esprits faibles, divisés , subjugués. M. de Brosses, écarté par une coalition d'ennemis déclarés et d'amis
douteux, n'entra pas à l'Académie française, qui avait été l'arabition d'une vie tout entière consacrée aux lettres.
On ne s'explique cette haine persistante , dont on ne trouverait peut-être pas un second exemple dans la vie de Voltaire, que par le sentiment de cette sorte d'infériorité qu'il avait éprouvée et dont le souvenir seul était fait pour l'irriter.
Il y avait dans le président de Brosses cependant tout ce qui aurait dû le charmer : les mœurs élégantes, l'esprit curieux, la plaisanterie facile, le goût de ce qui polit l'àme; le mélange de fonctions et de loisirs, que personne ne sut pratiquer plus heureusement que lui, et dans lequel Voltaire faisait consister le véritable et digne emploi de la vie ; il y avait enfin la passion des lettres, qui était leur passion dominante à l'un et à l'autre, et qui aurait dû être entre eux comme le lien de la nouvelle alliance.
C'est bien de M. de Brosses que Voltaire aurait pu dire avec plus de vérité peut-être, ce qu'il avait si bien dit, le 9 mai 1746, du président Bouhier, dont il avait été le successeur à l'Académie française :
« Il faisait ressouvenir la France de ces temps où les plus austères magistrats, consommés comme lui dans l'étude des .lois, se délassaient des fatigues de leur état dans les travaux de la littérature. Que ceux qui méprisent les travaux aimables, qui mettent je ne sais quelle misérable grandeur à se renfermer dans le cercle étroit de leurs emplois sont à plaindre ! Ignorent -ils que Cicéron, après avoir rempli la première place du monde, plaidait encore la cause des citoyens, écrivait sur la nature des dieux, conférait avec les philosophes, qu'il allait au théâtre, qu'il daignait cultiver l'amitié d'Esopus et de Roscius, et laissait aux petits esprits leur constante gravité, qui n'est que le masque de la médiocrité. M. le président Bouhier était très-savant ; mais il ne ressemblait pas à ces savants insociables et inutiles qui négligent l'étude de leur propre langue pour savoir imparfaitement les langues anciennes : qui se croient en droit de mépriser leur siècle, parce qu'ils se flattent d'avoir quelque connaissance des siècles passés, qui
se récrient sur un passage d'Eschyle, et n'ont jamais eu le plaisir de verser des larmes à nos spectacles.
Il traduisit le poème de Pétrone sur la guerre civile ; non qu'il pensât que cette déclamation, pleine de pensées fausses, approchât de la sage et élégante noblesse de Virgile, il savait que la satire de Pétrone, quoique semée de traits charmants, n'est que le caprice d'un jeune homme obscur, qui n'eut de frein, ni dans ses mœurs, ni dans son style ; des hommes, qui se sont donnés pour des maîtres de goût et de volupté, estiment tout dans Pétrone, et M. Bouhier, plus éclairé, n'estime même pas tout ce qu'il a traduit : c'est un des progrès de la raison humaine, dans ce siècle, qu'un traducteur ne soit plus idolâtre de son auteur, et qu'il sache lui rendre justice, comme à un contemporain. »
Voilà comme parlait Voltaire du magistrat illustre qu'il remplaçait, et qui avait su mêler à ses devoirs et à ses travaux de semblables passe-temps, qui étaient son principal titre aux yeux du poète et de l'écrivain.
A ce compte, le président de Brosses aurait dû être bien plus son homme que le président Bouhier. Celui-ci, au milieu de diverses connaissances, est surtout un jurisconsulte et un érudit. Son amour pour Cicéron n'a pu parvenir à détendre son . style et à y laisser la trace de l'art incomparable de l'orateur romain. Dans M. de Brosses, avec autant de curiosité et presque autant de profondeur que dans M. Bouhier, qui avait été son maître, il y a plus de variété, de vivacité, d'agrément. Dans ses travaux de pure érudition, si on ne voit pas l'homme de lettres, on le devine ; on sent qu'à un esprit comme celui-là, capable de tous les efforts, ouvert à toutes les impressions, que l'érudition attirait, que les arts charmaient, qui avait étudié chez les anciens les secrets de l'art d'écrire, il n'aurait fallu pour produire tous ses fruits qu'une culture plus suivie et plus sévère.
M. de Brosses aimait tant les lettresqu'il les aimaitpour ellesmêmes et sans parure ; nul n'a eu moins souci que lui des difficultés et des beautés du langage. Ami et condisciple de Buf-
fon, il lui avait abandonné l'empire du style avec une indifférence dans laquelle il y avait le laisser-aller de l'érudit, la confiance de l'homme d'esprit, en même temps que le dédain du magistrat de cour souveraine et de l'homme de qualité. « J'ai trop de choses à faire, écrivait-il, pour passer ma matinée à accorder un qui avec un que. »
Ils restèrent amis toute leur vie, ils se confiaient leurs projets, ils s'envoyaient leurs ouvrages. Ils comptaient l'un sur l'autre ; ils ne se ressemblaient guère cependant. Le président de Brosses avait plus d'esprit que M. de Buiîon ; leurs lettres en font foi. Que de vivacité, de mouvement, de variété dans le premier. Chez le second, il faut que le génie s'en mêle ; ce génie qui devait faire de lui un grand écrivain et l'interprète sublime des lois de la nature, qu'il avait plutôt devinées qu'il ne les avait observées ; autrement il est lourd et embarrassé. Quelques-unes de ses lettres trahissent les soucis de cette grande intelligence qui ne se retrouve que dans les grands objets.
Il écrivait à M. de Brosses, le 16 février 1730 :
« Je ne doute pas qu'en rassemblant avec exactitude et dis- » cernement les passages des anciens, on ne puisse venir à )) bout de faire remonter l'histoire beaucoup plus haut qu'on » ne l'a fait jusqu'ici, et je désirerais beaucoup que vous pus- » siez vous occuper sérieusement de ce projet ; mais les affaires » et les affaires de votre état s'accordent peu avec de pareilles » études, qui demandent beaucoup de suite et des combinai- » sons difficiles à ordonner. Je vous y exhorte cependant, et je » vous recommande Platon comme une source dans laquelle » vous trouverez bien de l'abondance. »
Quant à M. de Brosses, son mot était plus spirituel que juste. 11 avait tort de croire qu'il ne s'agît que de si peu pour écrire. Tel de ses contemporains, ou peu s'en faut, qui ne s'est guère plus soucié de mettre d'accord le quin\ec le que^ Saint-Simon , par exemple, n'en est pas moins arrivé à être par la méditation, par l'imagination, par le relief, par la couleur, un des grands écrivains de la langue française. Ainsi s'est formée
cette liste d'hommes sortis des camps, de l'Église, de la magistrature, des affaires politiques et diplomatiques, qui n'ont écrit que pour se recueillir, se satisfaire ou se venger ; qui ont laissé, dans tous les genres, les plus excellents modèles de l'art d'écrire, si le naturel, la clarté, la simplicité, la passion ^ sont les véritables qualités du style. Ils sont devenus, en vertu -' de leur génie, des hommes de lettres inimitables, sans avoir connu les vanités et les misères du métier des lettres. Le nom de M. de Brosses n'est point destiné à figurer sur cette liste. Il s'en est exclu volontairement et par les sujets qu'il a choisis et par la manière dont il les a traités. On n'en sent pas moins, à tout ce qu'il écrit « l'homme de bon lieu, w qui fait aux lettres l'honneur de les cultiver pour elles-mêmes. Il en a été de lui comme de Salluste ; l'un et l'autre n'ont pu vaincre leur nature; le président de Brosses pour être un écrivain, Salluste pour être un orateur. « Il sentit sans douter dit M. de Brosses lui-même, que son style rapide et coupé n'était pas propre à un genre de discours qui demande plus d'abondance et plus d'emphase. Aussi Quintilien, en même temps qu'il admire sa façon d'écrire, fait un précepte aux orateurs de ne la point suivre^ quoique ce style précis, qui dit tout en un mot, soit, selon lui, le genre d'écrire le plus parfait; il exige un lecteur également attentif et j^énétrant. La force trop rapide échappe à l'auditeur ; à plus forte raison n'est-il pas propre à être employé en parlant à des juges dont l'esprii est souvent inappliqué et la tête toujours l'emplie de différentes affaires. »
M. de Brosses était de son temps; il en avait la hardiesse, la liberté, la vivacité, la curiosité, le tout tempéré par une certaine mesure qu'il devait à sa nature, à sa position, à son expérience, et qui ne faisait que rendre plus originales et plus personnelles des qualités qui semblaient être celles de tous ses contemporains. Ce qui lui a manqué, c'est ce qui leur a manque à tous, c'e£t-à-dire un sens que j'appellerai le sens de l'idéal, qui est comme une vue intérieure, sans laquelle la science, si exacte, si sincère, si soigneuse qu'elle soit, est impuissante à représenter distinctement les objets, qui se décolu-
rent et qui s'effacent. Ainsi, il en a été de M. de Brosses ; dans ce qu'il écrit, il n'y a pas de jour; s'agit-il, par exemple, de l'antiquité romaine, qu'il connaît si bien, il ne la fait pas suffisamment connaître ; il sait tout, des Romains, hors ce qui fait qu'on les distingue à la première vue ; avec lui, on est exposé à passer à côté des événements et des personnages, sans les voir. Il est manifeste qu'un homme, comme celui-là, non-seulement dédaignait le soin des mots, soin trop souvent futile, mais qu'il ignorait même les inquiétudes de la pensée, mécontente d'elle-même, qui fait effort pour se dégager et s'exprimer dans toute son énergie. Il n'y a rien là, cependant, qui puisse ôter quelque chose de l'opinion qu'on doit se faire d'un pareil homme. Il sera toujours plus facile de trouver des images que des idées, et les enlumineurs ont assez pris leur revanche depuis M. de Brosses, pour que nous ne soyons pas disposé aujourd'hui à l'absoudre de sa simplicité extrême. Il était un savant de bonne foi ; l'érudition, de son temps, n'aspirait pas encore à émouvoir et à amuser ; il aurait cru la dégrader, en faisant d'elle l'instrument facile d'une distraction passagère ; l'absence de couleur valait mieux que le faux éclat, qui trompe des yeux distraits ou mal exercés.
Il y a une chose qui suffirait seule à expliquer l'insouciance de M. de Brosses, ce sont les soins de toute sorte dont son existence a été remplie. Qu'on n'oublie pas qu'il a été magistrat toute sa vie, magistrat sérieusement occupé de ses devoirs; que dès l'année 1756, c'est-à-dire pendant près de vingt années, il présida seul la grand'chambre du Parlement de Bourgogne dont les attributions étaient immenses ; que, nommé premier président à la chute du parlement Maupeou, ses dernières années furent dévorées par des travaux sans relâche. On se demandera comment il a pu trouver le temps d'écrire, et comment dans tous les cas il aurait pu imprimer à ce qu'il a écrit le tour dont la recherche a été, chez la plupart de ceux qui ont écrit, l'emploi de leur vie tout entière.
Beaucoup de magistrats ont eu un rôle plus éclatant que M. de Brosses, dans les querelles du dix-huitième siècle ; peu
en ont eu un plus sage, plus digne et plus spirituel. Une certaine liberté d'esprit, dont ses lettres ont pu donner une idée, lui laissait tout son sang-froid dans les disputes religieuses ; elle lui permettait de juger, avec toute sa raison, de ce qu'il y avait d'excessif dans des prétentions contradictoires qui, en agitant la société, l'exposaient à de dangereux orages. Ami et partisan du pouvoir civil, comme tous les magistrats, il blâmait ses envahissements, auxquels les caractères et les consciences n'ont jamais eu rien à gagner.
« Je ne sais pas ce qu'on peut faire, écrivait-il à Voltaire, à un confesseur qui ne trouve pas sa pénitente en état d'être absoute. » Voltaire était trop Voltaire pour ne pas être de cet avis.
Parlementaire par tradition, par métier, par honneur, il n'avait aucun des préjugés des parlementaires ; s'il résiste aux entreprises du chancelier Maupeou, c'est qu'on n'accepte pas la réforme de toutes mains, et qu'il préférait, à tout prendre, des agitations qni n'étaient pas sans grandeur, et que l'esprit public favorisait, à un despotisme sans repos et sans dignité. 11 arrriva à M. de Brosses ce qui arrive, dans tous les temps, aux hommes de son caractère ; les partis veulent qu'on épouse leurs passions, plus encore que leurs intérêts; pour eux il n'avait pas assez de zèle ; plus tard il put être édifié de l'empressement avec lequel se rallièrent, au régime nouveau, quelques-uns des parlementadres intolérants que sa tiédeur avait scandalisés autrefois.
Je ne veux rien exagérer, le chancelier Maupeou était un tyran assez bénin, et M. de Brosses dut aller subir sa peine dans un de ses châteaux, situé sur les bords de la Saône, où rendu à ses goûts, à ses études, il travaillait aux choses les plus graves, en même temps qu'il jouait à l'âge de soixante-cinq ans la comédie bourgeoise en très-bonne compagnie. Ce mélange de sérieux et de frivolité c'était le siècle, et personne ne fut plus de son siècle que M. de Brosses. Il y a loin de là, comme on voit, à l'austérité de l'exil du chancelier L'Hôpital, qui pleurait sur les maux de la France dans sa
pauvre maison des Champs ; plus loin, peut-être à la majesté de l'exil du chancelier d'Aguessau qui cherchait à se consoler par les lettres, par la religion, par le travail, des incertitudes des cours et de ses propres incertitudes. Les mœurs changent vite dans un pays où tout change vite et dont le repos même est agité. Le règne de Louis XIV avait vu surtout s'opérer ce changement; rien ne se ressemble moins que ses beaux jours et son déclin. On aurait dit que dans l'intervalle, ime nation nouvelle était née.
Ce n'est pas que la dignité, à défaut de gravité, ait manqué à la disgrâce de M. de Brosses ; il avait été dans cette circonstance ce qu'il avait été toute sa vie, le plus curieux, le plus laborieux, le plus aimable et le plus gai des hommes ; il n'aimait pas le bruit, même celui qu'il faisait. Au fond, il avait eu plus de constance que M. d'Aguesseau ; il avait été moins inquiet, moins impatient. On ne l'avait jamais vu guettant avec des soupirs secrets le retour de la fortune, qui ne revient jamais aussi vite que le veulent les ambitieux, particulièrementles ambitieux honnêtes, auxquels plaît surtout, dans le pouvoir, le pouvoir de faire le bien. Or, le président de Brosses n'avait jamais goûté le pouvoir ; il n'en connaissait ni n'en regrettait l'ivresse. Ils'était accoutumé assez vite à ne pas siéger à la grand'chambre du parlement de Bourgogne. Plus libre d'esprit que M. d'Aguesseau, plus vif de caractère, en réalité, plus philosophe, il avait su attendre une meilleure fortune avec une résignation que tout rendait facile. Qui sait d'ailleurs s'il n'avait pas été, sans s'en douter, un peu séduit par cette popularité sans péril qui n'a trouvé insensible en aucun temps les esprits les plus fins, les caractères les plus fermes et les raisons les plus sages ?
Tous ces hommes, au milieu des variétés de leur nature, ont eu une passion qui leur était commune et qui les aurait défendus contre tous les découragements et toutes les délaillances.
Ce que j'aime dans M. d'Aguesseau, aussi bien que dans le président Bouhier et le président de Brosses, tout en faisant
la part des imperfections et des faiblesses, c'est ce que j'ai aimé dans quelques hommes des siècles précédents; c'est-àdire la \'ie active et la vie contemplative mêlées ensemble, et l'accomplissement du devoir uni en eux à tous les efforts de l'intelligence.
On pourra revoir autant de science ; mais qui nous rendra ce qui vaut mieux que la science elle-même, l'amour de la science? Oîi trouver cet accord de facultés, cette variété de savoir, ces aptitudes diverses, ces nobles ardeurs qui firent de ces hommes tout à la fois des savants et des magistrats illustres? Le président de Brosses mourut en 1777. On sent quand de tels hommes s'en vont que c'est une société qui s'en va après avoir produit tous ses fruits et avoir épuisé sa maturité entière. Ils emportent avec eux leurs moeurs et leurs idées que rappelleront à peine au milieu d'une éternelle mobilité, les mœurs et les idées de ceux qui leur succéderont. Ce qui nous émeut si vivement, les agitait à peine ; en revanche ils avaient des goûts et des passions dont nous ne savons plus que le nom. Ils aimaient les études et les succès de l'esprit, comme nous ne les aimons plus.
Aux uns il fallait des volontés fortes, excitées parles passions de leur époque comme au seizième siècle ; aux autres, le repos, l'opulence, le détachement de soucis vulgaires, la dignité d'une carrière assurée, qui en laissant à l'esprit toute sa liberté, lui laissaient par cela même toute sa force.
Il fallait de plus dans des générations vouées à l'étude, des moyens d'apprendre mis de bonne heure à la portée de ceux qui faisaient du travail l'honneur et le devoir de leur vie.
Il en était ainsi dans la famille du président Bouhier, dont la bibliothèque enrichie par des héritiers successifs, toujours ouverte aux amis des lettres, avait été transmise par substitution pendant plus de deux siècles, comme son plus noble patrimoine. Il y a dans l'idée seule d'un semblable dépôt qui fait un si frappant contraste avec les convoitises et les soucis d'une autre époque, quelque chose qui annonce une race patricienne €t libérale.
Ainsi se formaient dans des fortunes diverses des hommes dont les noms sont oubliés par des générations inconstantes, dont les travaux nous effraient et dont la science nous étonne. N'eussent-ils fait que s'essayer, il faudrait encore leur rendre grâce de nous avoir enseigné, par leur exemple, le secret de notre force, auquel nous ne songeons plus.
Je ne sais quelles pourront être un jour, dans les choses matérielles , les merveilles qui naîtront de la division du travail et de l'industrie; quelles qu'elles doivent être, je les bénis si elles doivent rendre plus abondant et moins amer le pain que l'homme sera toujours condamné à manger a la sueur de son front ; mais ce que je sais, c'est que l'esprit, si de semblables procédés lui étaient appliqués, ne pourrait qu'en souffrir. Il n'y a pas d'île dans le monde de l'intelligence, a dit Bacon; on ne sépare les connaissances humaines que pour les affaiblir. Les hommes dont j'ai rappelé le souvenir rattachaient le droit à la philosophie, à la philologie, à l'histoire, aux antiquités, aux lettres, aux mœurs; ils ne l'ont pas ainsi trouvé indigne des méditations de leur vie. Il en était de même des jurisconsultes du seizième siècle, dont la science était si élevée que nous ne pouvons plus y atteindre.
La querelle de Voltaire et du président de Brosses n'en restera pas moins un des épisodes curieux de la vie du premier. Elle fait voir tous les côtés de cette insaisissable nature. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de ceux pour lesquels Voltaire est, tout simplement, un malhonnête homme ; qui ont de bonnes raisons pour cela, puisqu'ils assurent avoir vérifié ses comptes de blanchissage, et qu'ils déclarent savoir à quoi s'en tenir sur ce point. A des gens aussi certains de leur fait, et qui ont vu les choses d'aussi près, on ne peut avoir la prétention de rien apprendre. Je ne parle que pour ceux qiii ne sont pas encore entièrement convaincus que Voltaire ait volé sa blanchisseuse ; qui réservent, comme il convient, leur opinion sur une question aussi grave, et qui, en attendant, ne se croient pas dispensés, envers lui, du devoir d'être justes.
Ceux-là, une fois les éblouissements de la jeunesse passés, s'étonnent de leurs mécomptes. Ils se demandent à quoi ser- •vent le goût, la grâce, la raison, la simplicité, le bon sens, la sagesse même et la hardiesse, quelquefois unies; un sentiment humain, si naturel, une émotion si vraie ; plus de science et d'exactitude qu'on pense, et souvent même, au milieu des emportements, une impartialité qui frappe, par quelque chose de vif et de nouveau ; puisque tout cela ne suffit pas à les satisfaire. A ce bel assemblage, il faut qu'il y ait eu un défaut, qu'on ne voit pas, qu'on devine, en quelque sorte, qui nuit à son harmonie et à sa solidité. On chercherait vainement dans Voltaire l'équilibre qu'on admire dans quelques rares génies, qui naît de l'accord des facultés, et qui produit la véritable force.
Ses qualités sont les plus brillantes du monde, c'est vrai; mais on dirait qu'il n'en est pas le maître, et qu'elles s'emportent, si on peut ainsi parler, faute de proportion et de contrepoids. L'homme ne prend son assiette que par la règle ; c'est comme le lest dont il a besoin, pour son difficile voyage. Il nous faut à tous l'attache de devoirs définis; sans eux l'imagination, abandonnée à elle-même, perdue au milieu des rêves, finit par ne plus obéir qu'à ses caprices. Il n'est donné à personne d'échapper à de tels écueils ; la supériorité de l'esprit, loin de vous en garantir, semble vous y exposer davantage.
Ceux qui sont trop au-dessus des autres hommes seraient bien vite tentés de les dédaigner, s'ils ne se sentaient pas rattachés à eux par des devoirs communs et par les Mens et les lois de la société. Voltaire a cru qu'il suffisait d'aimer les hommes, de chercher à les rendre heureux, et qu'on pouvait ensuite s'en moquer impunément. Il s'est trompé. Les hommes se sentent offensés d'être traités de cette manière; ils veulent être aimés avec plus de respect ; ils ne s'accoutument pas à ce sans-façon qui les blesse, dans le bien qu'on leur fait ou qu'on leur veut faire. Or, ce qui a manqué à Voltaire, c'est la gravité. Elle a manqué à sa conduite, qui a été souvent sans mesure, et qui a semblé être quelquefois sans dignité. Elle a
manqué à ses écrits, dont l'éclat n'empêche pas de regretter le jour plus serein et plus égal qui éclaire les écrits immortels. Sou esprit, cet incomparable esprit, y a perdu de son étendue et de son originalité.
Aussi, malgré son attrait, il ne peut être ni un compagnon ni un guide; il ne vous calme ni ne vous passionne ; il n'élève l'âme, ni ne l'apaise; son doute ne vous berce pas, comme celui de Montaigne, il vous agite, et le pétillement continuel, qui vous a d'abord ébloui, vous trouble l'esprit et vous empêche de vous reconnaître.
Chose singulière ! sa raillerie s'en ressent : si étincelante qu'elle soit, on s'en lasse. Il ne faut pas qu'on s'y trompe; la bonne plaisanterie est grave. C'est ce qu'ont su, dans tous les temps, les esprits les plus hauts, qui n'ont pas dédaigné de s'en servir comme d'une arme, à l'effet de châtier ceux qu'ils regardaient comme étant au-dessous de leur colère ; les anciens n'en faisaient pas d'autre, par cette raillerie qui a mérité que Socrate lui léguât son nom.
Voltaire se vantait, avec raison, de lire et de relire Pascal; on s'en aperçoit chez lui à la précision et à la propriété du langage. Mais où est la moquerie à laquelle les siècles n'ont rien ôté de son amertume ? Où est la passion qui fait du jeune homme de génie le plus terrible des adversaires? Ce n'est pas Voltaire qui aurait songé à mettre Dieu de moitié dans ses vengeances. Dieu qui rit du pécheur à son lit de mort : In interitu vestro ridebo et subsannaho '.
Sous ses yeux, et de son temps, Montesquieu et Rousseau lui-même avaient fait voir comment la mesure du langage, sans émousser la raillerie, peut la rendre digne de ceux qui l'emploient et quelquefois même de ceux contre qui elle est employée.
Voltaire ne se possède pas assez pour cela. Il y a en lui une furie qui l'emporte et qui le précipite au milieu du danger. Loin de punir, c'est lui, eu plus d'une occasion, qui a l'air
' Provinciales, XI* Lettre. — Se railler des erreurs.
â;98 LE BARREAU AU XIX* SIÈCLE.
d'être puni. Il y a un certain art de colères polies et de ménagements dédaigneux qu'il ne connaît pas. Il dit tout, au risque de perdre, dans ses intempérances, une partie de ses avantages. On s'étonne qu'un homme qui aimait tant la lutte, et qui avait tant lutté, n'ait pas eu plus souvent, présente à l'esprit, cette parole d'un ancien : Gladiatores ars quoque tuetur; ira dénudât * .
Sa raillerie ne frappe pas assez haut : c'est à peine si elle va jusqu'à nos vices; elle s'acharne à nos misères; elle décourage et elle fatigue; on se lasse de n'être plus, pour soimême, qu'un objet de risée ; tout Voltaire qu'il est, on finit par avoir le cœur comme affadi de ce ricanement que les années ne feront que rendre plus désolant et plus monotone. Sous sa mobilité apparente, et dans le cours d'une aussi longue vie, il aura offert le spectacle d'un homme resté le même, jusqu'à la fin, sans que les épreuves l'aient vaincu, sans que l'expérience l'ait ramené, sans que l'âge ait apaisé son besoin d'agir, diminué ses ardeurs, éteint sa flamme.
Il n'y a, dans Voltaire, ni retours, ni découragements, ni défaillances. A quatre-vingts ans, comme à trente, c'est la même passion, le même feu, le même esprit, avec le tour qui n'a été qu'à lui, et qui donne, à tout ce qu'il a écrit, un cachet inimitable. Sur le point de se fermer, ses yeux ne s'ouvrent pas à de nouvelles clartés. Il ignore le repos, qui est l'honneur de la veillesse, comme il a ignoré l'innocence qui est l'honneur des premières années. Il rit de la circonspection des vieillards ; il se moque de leur prudence. Loin de là, il semble qu'à ses yeux, la vieillesse soit le temps de l'action, précisément parce qu'elle ne laisse plus de prise sur celui qui va échapper, par la mort, aux entreprises des hommes et aux inclémences de la fortune.
Il avait eu pour contemporain un homme moins illustre que lui, presque aussi spirituel, qui avait appris aux hommes le secret dont il n'ont pas su profiter, de vivre cent ans à force de
' Sénèque.
raison. Celui-ci n'avait répandu sur tous les objets qu'une lueur discrète, il avait cru qu'il fallait parler bas, que les demi-vérités nous suffisaient, et que nos yeux n'étaient pas faits pour supporter la lumière d'un jour trop éclatant. Tant de réserve impatiente Voltaire et le souvenir de ses mécontentements survit à celui qui les a occasionnés :
« Il y a, écrivait-il à M"" du Deffand, le 15 mai 1761, des vieillards doucereux, circonspects, pleins de ménagements, comme s'ils avaient leur fortune à faire; Fontenelle, par exemple, n'aurait pas dit son avis à l'âge de quatre-vingtdix ans sur les feuilles de Fréron. Ceux qui voudront de ces vieillards-là peuvent s'adresser à d'autres qu'à moi. »
Voltaire qui a séduit son siècle, a été séduit par lui à son tour. De là la frivolité contagieuse qui s'est attachée, sous sa plume, aux plus graves objets. D'autres, avant lui, avaient dit ce qu'il a dit; ils avaient déchiré le voile que sa main n'a fait que soulever, contempteurs, bien autrement systématiques et audacieux des grandeurs de notre nature. Voltaire avait un bon sens, que blessaient les chimères, un amour des grandes choses qui devait se trouver partout, une modération plus forte que sa passion, et qui l'aurait dans tous les temps éloigné des violences. Comment se fait-il qu'à lire les premiers, on n'éprouve pas cette sorte d'accablement dont on ne peut se défendre dans le commerce de Voltaire? C'est qu'on ne peut contraindre la pensée, en pareille matière, qu'à être sérieuse; que ceux-là ne raillent pas l'humanité eu la dégradant; et qu'il y a en eux, au contraire, à l'idée de cette créature de boue, comme ils s'imaginent l'homme, qui naît en pleurant, avec le pressentiment de ses misères', une mélancolie qui n'est pas sans grandeur, qui venge l'àme des espérances dont
Tum porro puer, ut sœvis projectus ah undis i\avita,nudus humi jacet, infans
Vayituque locum lugubri complet, ut xquum est Cui tarUum in vild restât transire malorum.
Lucrèce, liv. V.
ils ont voulu la dépouiller. On leur sait gré de leur tristesse, tandis qu'on en veut à la gaîté cruelle que de telles méditations ne désarment pas. On aura beau faire, à parler des fins de l'homme et des mystères de sa destinée, il n'y aura jamais trop de quoi rire !
Si Voltaire écrivait aujourd'hui, dit-on, il écrirait autrement ; sa critique serait plus sévère, sa science plus mûrie, sa pensée plus grave, son expression plus contenue ; je h crois. A un tel homme rien ne devait être impossible ; je n'en voudrais pas de meilleures preuves que tant de pages écrites avec une noble et lumineuse simplicité, où il sait être, d'une manière qui n'est qu'à lui, impartial, désintéressé, dégagé des engouemens et des rancunes, et qui montrent ce que pouvait être un esprit, comme celui-là, rendu à son courant naturel. Seulement, il ne recherche pas assez ces bonnes fortunes ; il écrit au jour le jour; je demande si c'est bien la peine d'avoir été Voltaire pour mettre, qu'on me passe le mot, son génie en viager, et pour ne mériter de compter que pour moitié, parmi ceux que les générations humaines honorent comme des maîtres éternels.
Il n'y a pas à se le dissimuler ; il n'est que d'hier, et il est déjà vieux. On ne s'expliquerait pas qu'une grâce si vive fût un peu passée, si on ne se souvenait que Voltaire n'a écrit que pour une société qui, elle-même, a passé : cette société curieuse, impétueuse, généreusedu dix-huitième siècle, dontnul mieux que lui n'a caressé les penchants, adoré les faiblesses, qu'il excitait et charmait à la fois. Sa langue tout excellente qu'elle soit, à raison même des idées qu'elle exprime, a déjà quelque chose de particulier. Sans le style, dont la séduction vous attire et vous retient, qui sait si beaucoup de gens se hasarderaient dans ses volumes innombrables où on court risque de se heurter, au miheu de beautés restées debout, à des débris de haines éteintes et de colères oubliées ?
Il y a dans Voltaire, au milieu de ses éclatantes qualités, quelque chose d'étroit et de superficiel. Les arts, comme la peinture, la musique, la statuaire, c'est à peine s'il paraît eu
soupçonner le charme. Il en est jaloux, il ne veut pas partager le succès avec eux; on sait ses colères contre la musique, qu'il personnifie dans l'opéra comique. Il habite la campagne sans trop la goûter, et sans que rien se sente dans ses écrits, de la contemplation de la nature, de la douceur du repos. L'histoire, à ses yeux, ne semble être qu'une suite d'étapes destinées à conduire l'humanité à la grande ère du dix-huitième siècle. Il n'a point eu la vue du passé; il n'a pas compris ce qu'il y avait, dans chaque génération, de vie et d'originalité propres. La délicatesse de son goût, loin de le servir, le trahit; elle l'empêche de goûter cette « aimable simplicité du monde naissant » dont l'idée seule enchantait Fénelon. Il ne voit qu'au travers de ses passions les anciens, qu'il a étudiés à la hâte, quil aime médiocrement, et dont il méconnaît la grandeur, comme il ne saura pas admirer, au milieu de ses ténèbres, la fécondité du moyen âge, d'où allait naître un monde nouveau. De son temps, il y aura des hommes moins brillants, moins éloquents, moins emportés que lui; plus hardis peutêtre, qui, fouillant dans les entrailles de la société, y chercheront la solution d'un éternel et insoluble problème : celui des misères humaines ! Ce sont les économistes.
Il s'en moquera ; il prouvera une fois de plus, par son exemple, que tout l'esprit du monde, i'ùt-ce l'esprit de Voltaire lui-même, ne peut pas, en certaines matières, vous faire deviner ce que vous n'avez pas appris. Il a un patron auquel il ajuste tout ; ne lui parlez pas d'idées qui ne soient pas habillées à la dernière mode du dix-huitième siècle. Nul n'a plus été de son époque et de son pays; de là sa force et sa faiblesse. On serait quelquefois tenté de croire que, pour Voltaire, le monde est né à Saint-Germain-en-Laye en l'an de grâce 1638, en même temps que Sa Majesté Louis XIV. C'est tout au plus s'il a l'air de se douter qu'il y a eu avant lui des esprits libres, ingénieux, audacieux, qui ont agité les mêmes questions, poursuivi la même tâche. 11 ne sait pas les restaurer, leur rendre leur physionomie que les âges ont altérée. Comme il ne voit pas en eux la légèreté éclatante d'un siècle avant tout spirituel et su-