‹ Le barreau au XIXe siècleChapitre 11 sur 13 · II. 2<j · texte numérisé non relu

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perficiel, il ne ■voit pas uoii plus leur utilité, leur hardiesse et quelquefois leur grandeur.

J'en trouve un assez remarquable exemple, dans une lettre qu'il écrivait à M. de Burigny, auteur de deux ouvrages sur la vie d'Érasme et celle de Grotius :

« Ces deux hommes, écrivait Voltaire, sont venus avant ce siècle. Il nous faut aujourd'hui quelque chose d'un peu plus fort. Ils sont venus au commencement du repas. Nous sommes ivres, à présent. Nous demandons du vin du Cap et de l'eau des Barbades. »

Et c'est tout. Il confond, dans la même sentence, deux hommes comme Érasme et Grotius, qui se ressemblaient si peu par le temps, par l'esprit, par le caractère, par la destinée. Il s'imagine qu'il suffit d'un coup de pinceau pour peindre un homme comme Érasme, rare et infatigable esprit; qui a agité et éclairé 'son siècle ; qui a été aussi laborieux que Voltaire, aussi spirituel, aussi persévérant ; qui avait été réformateur avant Luther, avec plus d'art et plus de mesure ; avec moins de passion et moins de génie. Il faut qu'on ne se voie pas soi-même, pour que Voltaire n'ait pas été frappé, entre Érasme et lui, par certaines similitudes, qui font qu'on les reconnaît encore aujourd'hui, au travers des siècles, en dépit du changement des mœurs et des idées, comme deux esprits de la même famille.

Rien qu'à l'extérieur, ils se ressemblaient. Chétifs tous deux; mourants l'un et l'autre à leur naissance, il passent leur vie à se plaindre, ce qui ne les empêche pas, malgré leurs immenses travaux et peut-être à cause d'eux ; malgré une existence errante et inquiétée, de vivre, Voltaire jusqu'à quatre-vingt-quatre ans, Érasme d'atteindre l'âge que l'Écriture assigne comme le terme ordinaire de la vie humaine, c'e^t-àdire soixante-dix ans. Chez l'un et chez l'autre, la passion de l'étude a été la passion unique, ou du moins la passion dominante. Érasme fait comme Cicéron devenu vieux, il remercie

MÉLANGES. iOS

l'âge qui l'a délivré do la tyrannie des sens *. Si on excepte chez Voltaire quelques aventures, dont ses écrits conservent à peine la trace, et qui sont moins l'explosion de la jeunesse qu'une sorte de tribut payé aux mœurs de son siècle, on ne voit rien qui trahisse les ardeurs que les triomphes de son esprit auraient rendues pour lui si dangereuses et si faciles. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à peine arrivé à la maturité de la vie, il n'était déjà pUis qu'une pure intelligence, et que cet épicurien avait eu, dans tous les temps, la sobriété d'un anachorète.

Érasme, ainsi que Voltaire, aimait et prodiguait la plaisanterie. Elle n'était pas seulement le sel de leur raison, elle était leur raison elle-même ; ils l'avaient habituée et forcée, en quelque sorte, à un rire devenu, pour eux, une arme de combat. Leur plaisanterie se resssemble, toute proportion gardée entre laphiisanterie d'un prêtre né à une époque couverte encore des brouillards du moyen âge ; élevé par des moines ; nourri d'études austères; dont la jeunesse n'a connu que l'abandon et la misère ; dont la vie tout entière s'était consumée dans des querelles d'érudition et de théologie ; qui n'écrivait guère, en effet, que pour les érudits et les théologiens ; et celle d'un homme, venu au déclin d'un grand règne ; au milieu de toutes les lumières et de toutes les corruptions ; auquel n'avait manqué aucun des enchantements des premières années ; façonné, comme en naissant, à l'art de plaire, par le commerce des femmes et des beaux-esprits ; que les austérités rebutaient, et qui semblait né pour traduire en langue vulgaire toutes les hardiesses de la pensée.

Il y a cela de remarquable, c'est que ces deux hommes, qui ont tant écrit, n'écrivirent jamais pour le vain plaisir ou le vain succès de l'esprit, mais bien pour satisfaire leur passion ou leur raison. Aussi n'y a-t-il chez eux ni ambition, ni prétenliun ; on n'y trouve que lii rapidité, la simplicité, la sobriété, auxquelles ils ont dû leur force, et qui faisaient d'eux

* Veneri nunquàm servitum est; si quid fuit hujus mali, jam olitn ab eo tyranno me vindicnvit xtas, qux mOti, Itoc nomine,gralissima est.

d'infatigables propagateurs, en même temps que des adversaires toujours redoutables, parce qu'ils étaient toujours prêts. On sait que Voltaire se plaisait à dire : « Je me vante de n'avoir jamais fait une phrase de toute ma vie. »

Avant lui, Érasme avait écrit à peu près dans les mêmes termes :

« Je ne me suis jamais fort occupé des pbrases ; j'ai toujours été assez content de mon style, lorsque le fond des choses était exact, qu'elles étaient bien pensées, et qu'elles n'étaient pas communes. »

Et pour que tout semble rapprocher au moins en apparence ces deux hommes séparés par trois siècles, il se trouve que de tout ce qu'ils ont écrit, ce que la postérité lira le plus, c'est ce qui n'avait pas été écrit pour elle. Je veux parler de leurs lettres où leur esprit se montre dans ce qu'il a de plus libre et de plus original, modèle chez tous deux de finesse et d'àpropos, qui suffiraient à maintenir Voltaire au rang des plus excellents écrivains, qui nous font revivre avec eux et au milieu d'eux par la vie qui les anime, si ce n'est cependant que les lettres d'Érasme, aussi spirituelles que celles de Voltaire, moins personnelles, plus substantielles peut-être, vous mêlent plus directement aux mœurs, aux idées, aux passions de son siècle.

Voilà pour le dehors; mais pour le fond, c'est bien autre chose ; il y a une ressemblance qui frappe dans le but qu'ils se sont proposé et dans les moyens qu'ils ont employés pour l'atteindre. Il ne faut pas comparer le brillant agitateur du dixhuitième siècle avec celui qui, dès 1590, travailla à lui déblayer et à lui préparer le terrain. Ou a beau dominer son siècle, on lui appartient. Nous portons en nous l'empreinte des idées que nous avons combattues et des préjugés que nous nous flattons d'avoir vaincus. On ne s'attend pas à trouver chez Érasme le dégagement, le parti pris, l'indiscipline auxquels tout semblait avoir disposé Voltaire, et que son époque seule, sans compter son esprit, avait rendu pour lui trop fa-

cile. Il y avait chez le premier plus de règle, plus de soumission; il y avait, eu un mot, tout ce qu'un siècle comme le sien commandait aux plus hardis et conseillait an\ plus adroits.

C'est par les points généraux qu'ils se touchent, et si Voltaire n'eût pas été trompé par la légèreté de son siècle et par sa légèreté propre, il aurait aisément reconnu, sous le capuchon du moine, comme un de ses précurseurs, celui auquel souriait l'antiquité renaissante, qui l'un des premiers, ralluma le flambeau des lettres grecques, qu'indignaient la paresse des prêtres, l'ignorance des moines, la barbarie de la scolastique, qui .prêchait la liberté du travail et de l'intelligence à une société enchaînée par tous les liens et qui essayait de transformer le catholicisme, sans faire assez d'attention peut-être à son origine, à sa destination et à son esprit, en une religion terrestre et positive. Voilà ce qu'Érasme aurait voulu ; lorsqu'il réclamait pour les prêtres la faculté du mariage, appuyé, en cela, par tous les souverains de l'Europe et par les rois de France, notamment; lorsqu'il sollicitait la réforme des couvents, le retour à l'étude des Écritures, la réduction des jours fériés, dont le nombre aggravait la misère d'un monde misérable, il n'était que l'écho de lous les hommes sages, et ne faisait que devancer les entreprises de Luther, qu il aurait voulu éviter, et dont sa raison devait, plus tard, condamnir la violence.

Loin que Voltaire ainsi que Érasme fussent des esprits entêtés d'eux-mêmes, qui s'imagiuent que le monde ne se gouverne que par les principes, et que l'expérience et la nécessité doivent être comptées pour rien, il y avait en eux, au contraire, un sentiment de l'ordre qui leur rendait cher le salut de la société, une inclination naturelle qui les détournait des excès et un amour du repos qui les entraînait à des concessions qui ressemblaient à des faiblesses.

Voltaire communiait, comme on sait ; si c'eût été Socrate sacrifiant un ccxj à Ksrulapc, par respect pour la religion de son pays, qui pourrait le lui reprocher? Érasme ne disputait à

l'Église le droit de tuer les hérétiques qu'avec une timidité dont on s'étonne :

« Je suis fâché, dit-il, que les péchés des chrétiens aient obligé d'a\oir recours à des remèdes si violents ; je suis fâché que des malheureux soient condamnés à de grands supplices ; mais je me console en considération de la tranquillité publique. »

Tous les deux souffraient des impatiences et des colères, qui, en leur nuisant personnellement, pouvaient retarder et compromettre le succès de leurs efforts ; il est curieux de les voir recourir, dans les mêmes circonstances, pour la même cause, aux mêmes expédients. Érasme est ami et favori des cardinaux, comme Voltaire devait être l'ami et le favori des grands : lorsqu'on voit, le premier, dédier aux papes ses ouvrages, quelquefois assez peu orthodoxes, on ne peut s'empêcher de songer à Yoltaire faisant hommage de sa tragédie de Mahomet à S. S. Benoît XIV. C'était prudence chez tous deux, c'était malice ; ils se savaient gré de l'habileté de semblables précautions, à l'aide desquelles ils se flattaient d'échapper à des soupçons qu'ils trompaient en se jouant.

Érasme ainsi que Voltaire avait le caractère moins hardi que l'esprit; l'apostolat leur convenait mieux que le martyre. Lorsqu'un infortuné, homme riche, noble, pieux, savant, esprit absolu, cœur intrépide, traduisait en français quelquesunes des œuvres d'Érasme dont il démasquait la pensée qu'avait déguisée l'art de l'auteur, il effrayait ce dernier, qui ne voyait que trop oii tant de hardiesse pouvait le conduire. Celui dont je parle, c'était Louis Berquin, gentilhomme de l'Artois, brûlé vif par arrêt de la Cour, le 47 avril 1520; mort comme un héros et comme un saint; « on aurait dit, suivant un témoin, qu'il eût été dans son cabinet à méditer, ou dans l'église à prier; » il fut une des premières et des plus pures victimes de la liberté de penser, dont l'enfantement devait être si long et si douloureux.

Érasme le blâmait et le plaignait; il n'était ni aussi pressé ni aussi courageux; il aimait qu'on eût raison avec plus de

mesure, plus d'à-propos, plus d'utilité ; il en voulait à Berquin des dangers auxquels il l'avait exposé. On retrouve l'expression de tous ses sentiments dans une lettre écrite le 1" juillet 1527- c'est-à-dire bien peu de temps après la mort de Berquin :

« Je l'avertis de ne me point impliquer dans la cause, parce que cela ne pourrait que nous nuire à tous deux. Ce fut en vain que je lui donnai deux ou trois fois les mêmes avis, et que je lui prédis ce qui lui arriverait. Cependant, il parut secrètement quelques traductions de mes livres, auxquels il avait ajouté plusieurs choses du sien. Je lui en portai mes plaintes avec vivacité... Je le priai de ne me point mêler dans ses affaires. »

Il fît plus, il osa prêcher la modération à Luther, qui pouvait tout, hors être modéré ; il essaya d'adoucir cet intraitable esprit, qui ne savait être raisonnable qu'avec excès, et pour lequel tout ménagement était une faiblesse :

« 11 me semble, lui écrivait-il, qu'on avance plus par la modération que par trop d'impétuosité. C'est ainsi que Jésus- Christ a subjugué le monde, et que saint Paul a abrogé la loi judaïque. 11 vaut mieux attaquer ceux qui abusent de l'autorité des papes que les papes eux-mêmes. Je crois que c'est ainsi qu'il faut en agir aussi à l'égard des rois. y>

Oubliez le temps, oubliez le sujet, oubliez surtout l'abîme qui sépare les correspondants de Voltaire, du correspondant d'Érasme. Ne vous semble-t-il pas que vous lisiez une lettre du premier, écrivant à Ilelvétius, à d'Alembert, à Damilaville?

Voltaire et Érasme, en agissant de môme dans les mêmes circonstances, n'obéissaient pas seulement à leur goût et à leur intérêt; ils cédaient encore à un mobile plus élevé, et plus digne d'esprits comme ceux-là. Il leur était arrivé ce qui arrivera toujours aux réformateurs, auxquels ils n'est pas donné de fixer à l'avance le terme de leurs efforts et qui auront plus tard à compter avec les passions qu'ils ont allumées. Tâche ingrate! impossible, souvent; difficile, toujours, à laquelle résistent les emportés qui ne veulent pas de mena-

gements, les orgueilleux qui ne connaissent qu'une manière d'avoir raison, et les heureux, surtout les heureux! qui ne pardonnent pas leur repos troublé ; tâche qui ne laisse guère dans l'âme de ceux qui l'ont entreprise, que le sentiment de l'ingratitude chez les autres et celui de l'impuissance chez eux-mêmes. N'en dégoûtons personne, cependant ; dans de semblables luttes, il y a même de la gloire à être vaincu et le rôle de modérateur peut quelquefois ne pas être entièrement inutile, nous ne le savons que trop!

Il y a eu un homme, contemporain d'Érasme, moins sage, plus redoutable ; esprit curieux, audacieux, qui plonge dans les profondeurs de la science et de la pensée, à en donner le vertige ; que Voltaire avait dédaigné longtemps, et auquel il ne devait rendre qu'une tardive et incomplète justice. Se douterait-on qui a enseigné Voltaire à aimer Rabelais ? car c'est de Rabelais qu'il s'agit, tout le monde l'a nommé ! c'était M. le régent. Étrange maître que celui-là ! plus libre peut-être que Voltaire, moins enchaîné que lui par l'étude, par le goût, par la tradition ; qui était mieux fait que qui que ce fût pour goûter la saveur de Rabelais, s'il ne fallait pour cela que le naturel de l'esprit, le cynisme de la parole et la soif d'apprendre. On conçoit qu'un jeune homme, qui avait étudié les anciens, sans enthousiasme, mais avec fruit; qu'enchantait la beauté régulière de la littérature du dix-septième siècle ; qui vivait au milieu d'un monde où l'élégance était la première des grâces; qui s'essayait, après Lafare et Chaulieu, aux badinages de la muse tempérée, dans lesquels il devait rester un modèle, n'ait éprouvé qu'un assez médiocre attrait pour une langue grossière et pour d'inexplicables énigmes, que le siècle de Rabelais avait été impuissant à démêler.

Il avait fallu qu'un homme plus âgé, plus expérimenté, ayant une corruption plus mûre, auquel son rang avait appris à mépriser les hommes de plus haut, lui fît sentir ce qu'il pouvait y avoir, dans un pareil écrivain, de vérité, de raison et quelquefois de grandeui'.

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«Leduc d'Orléans régent, écrit-il, daigna un jour causer avec moi au bal de l'Opéra : il me fit un grand éloge de Rabelais, et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie, qui avait le goût gâté. J'avais alors un souverain mépris pour Rabelais. Je l'ai repris depuis, et, comme j'ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j'avoue qu'aux bassesses près, dont il est trop rempli, son livre ma fait un plaisir extrême. »

Malgré cela, il est manifeste que Rabelais n'a jamais été son homme. La langue de Rabelais ne pouvait aller à celui qui savait se contenter et si bien se servir de la belle langue du dix-septième siècle.

Il est remarquable qu'à aucune époque, il n'a goûté celle du seizième, qu'on pouvait ramener à plus de politesse sans la dessécher et l'appauvrir. C'est Voltaire qui a dit :

a J'entends souvent regretter le langage de Montaigne ; c'est son imagination qu'il faut regretter; elle était forte et hardie; mais sa langue était bien loin de l'être '. »

En cela il n'était pas de l'avis d'un homme qui a été au moins un aussi grand maître que lui dans l'art d'écrire, de Fénelon, qui regrettait « ce quil y avait de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné, dans Marot, dans Amyot, dans le cardinal d'Ossat. »

L'esprit de Rabelais, cet esprit puissant, mais embrouillé, obscur; sorte de chaos, au milieu duquel il fallait chercher la lumière, comme à tâtons, devait bientôt fatiguer l'intelligence impatiente et lumineuse de Voltaire. Aussi, lorsqu'à la fin de sa vie, maître de lui-môme, revenant sur les impressions qu'il a ressenties, il exprime une opinion qui, cette fois, est le résultat du travail, de la méditation, d'une lecture approfondie et renouvelée, il dit de Rabelais :

« Ce n'est pas que je mette Rabelais à côté d'Horace ; mais si Horace est le premier des f;iiseurs de bonnes épîtres, Rabelais, quand il est bon, est le premier des bons bouffons. »

* Discours de réception, à l'Âcadcmic française, le 17 mai 1746.

£:; Semble-t-il que ce soit là une satisfaction suffisante pour un esprit d'autant plus fort, qu'il n'a pas plié sous le faix d'une érudition immense; esprit créateur, original, qui sollicite l'attention par sa difficulté même ; qui la retient une fois qu'il Fa obtenue et qui la captive ; qui a créé d'impérissables types ; génie abondant, inépuisable ; un de ceux qui ont le plus largement prêté à la langue et à la littérature de leur pays.

Le goût de Voltaire ne l'abandonne jamais, même quand il ne le sert pas comme il pourrait le servir. Ce qu'il ajoute sur Rabelais, en est la preuve :

i. Il ne faut pas, qu'il y ait deux hommes de ce métier dans une nation ; mais il faut qu'il y en ait un ; je me repens d'en avoir dit autrefois trop de mal. »

Voilà, dans sa juste et discrète sévérité, un jugement digne de Voltaire. Il est des hommes, en effet, qui, volontairement, se sont mis en dehors des autres hommes, et à côté desquels il n'y a de place pour personne. Qui sait si Voltaire, lui-même, n'est pas un de ces hommes-là? On sent, s'il n'existait pas, qu'il manquerait quelque chose à la littérature française. L'esprit de la Franco, dans ce qu'il a de pénétrant, de séduisant, en serait encore à chercher son expression la plus heureuse, la plus brillante, la plus complète. Avec cela, et malgré soi, on n'imagine pas le retour possible d'un talent pareil, qui n'a pu naître que dans une société qui, elle-même, ne se reverra plus.

Chose étrange ! des esprits comme ceux-là semblent faciles à imiter, parce qu'ils sont inimitables. Nous en avons eu la preuve par les parodistes de Voltaire, qui n'ont su lui prendre que ses défauts. Il sera toujours plus facile d'être sec, dédaigneux, déréglé comme Voltaire, que d'être comme lui, clair, spirituel, sensé. Personne n'a donné à la raison plus de charme que Voltaire, quand Voltaire est raisonnable. Ce qui fait de lui un écrivain incomparable, c'est le dédain de l'industrie de l'écrivain. Les mots se rangent sous sa plume avec une facilité, une simplicité, qui, rendues piquantes par un certain tour qui lui est propre, donnent à son style quelque chose de

courant et de transparent qui n'a été qu'à lui. En le lisant, on voit au fond de sa pensée ; on s'explique le rôle qu'il arempli au siècle dernier, et celui qui lui reste dans le siècle actuel.

A sa philosophie près, dans laquelle encore il est moins original qu'il ne le pense, il est tout entier dans la tradition. Il relève de Pascal pour la raillerie; d'ilamilton pour l'élégance ; de La Bruyère pour le trait; de Racine, pour la passion ; d'Horace pour la morale facile ; de Tite-Live pour le récit ; il relève, en un mot, des meilleurs esprits de tous les temps, pour les qualités, dont le germe reçu en naissant, cultivé avec un soin continuel, a fait de lui un écrivain classique. Il n'a jamais été que l'homme du petit nombre, aussi bien par ses bons que par ses mauvais côtés.

Les masses ont, plus que d'autres, besoin d'idéal, à cause des misères de leur vie. Pour elles, dans Voltaire, il y a trop de finesse, pas assez d'illusion. Ne l'eût- il pas dit, on s'apercevrait vite qu'il n'a écrit que pour les heureux, il veut leur octroyer, comme un privilège ajouté à tous leurs privilèges, le droit exclusif de penser et de parler librement. C'est parce que son style était excellent qu'il a moins enfoncé dans son siècle, que le style excessif, mais irrésistible de Rousseau. Les nations sont ainsi faites ; elles se donnent à qui les émeut. Il n'y a pas jusqu'aux paradoxes de Rousseau qui, vus de loin par des hommes non encore habitués aux paradoxes, n'aient eu l'air de vérités retrouvées; il n'y a même pas jusqu'aux aventures de son existence qui n'aient eu un «contagieux attrait pour un monde blasé, auquel il fallait, déjà, du nouveau à tout prix.

Soit que le siècle de Voltaire n'y fût plus ; soit qu'à ce rare esprit le souffle créateur ait manqué, il est certain qu'il a plus démoli qu'il n'a édifié. Combattant obstiné, il poursuit le même but à travers ses tragédies, ses poèmes épiques, ses contes, ses histoires. Ses héros ne sont que des abstractions; ils sont dsetinés à représenter : celui-ci la tolérance ; celui-là, la religion ; l'un, l'imposture ; l'autre, le fanatisme ; tous sont appelés à concourir au grand œuvre de transformation, qui

est l'œuvre de la vie entière de l'écrivain. Soufflez dessus, et malgré le talent qui fait de Voltaire un des grands poètes tragiques de la scène, il n'y aura plus que des ombres. Autour de lui, rien ne vit; il n'y a pas jusqu'à Henri, l'aimable Henri de la Henriade, qui ne soit mort ou peu s'en faut.

Les lettres de Yoltaire, dont j'ai déjà parlé, en seraient encore la preuve.

Dans M""^ de Sévigné, que Voltaire connaissait peu et qu'il cite inexactement, tout le monde vit; il y a en elle, en outre de son éloquence, une magie qui vous transporte dans le monde où elle a vécu ; la lecture de ses Lettres à peine finie, on ne peut se défendre d'une sorte de tristesse, comme lorsqu'on se sépare de ceux qu'on a aimés.

Dans Voltaire au contraire, malgré l'éclat, malgré l'esprit, malgré le goût, malgré le mouvement qu'il imprime et auquel il se mêle ; malgré la diversité des événements et des personnages ; quelle différence ! On peut dire que, dans sa correspondance tout entière, il n'y a qu'un seul homme qu'on sente vivre, et ce seul homme c'est Voltaire. 11 y a mieux ; on ne le connaît que là, avec ses faiblesses et ses qualités, avec ses entraînements et sa raison. Il n'y a plus ensuite que des satellites qui gravitent en silence autour de lui. Qui se figure seulement Thiriot, Cideville, de Formont, d'Argental? Qui connaîtrait même, s'ils n'étaient connus d'un autre côté, le duc de Richelieu et d'Alembert?

Cette singularité avait une cause. Voltaire n'a eu du génie ni l'innocence ni la majesté. La foi en tout lui a manqué. S'il riait des autres, il riait aussi de lui-même. Son esprit défloré avant l'âge n'a jamais connu la naïveté originale à laquelle sont dues la fraîcheur et la profondeur de quelques grands esprits.

C'est là ce qui sépare à la première vue Voltaire de Rabelais ! Ils sont agitateurs, douteurs tous les deux. Leur scepticisme ne se ressemble pas. Celui de Rabelais est tout à la surface ; il rit pour le vulgaire qu'il amuse et qu'il trompe par ses parades. Entrez, vous serez étonné de trouver la foi, la foi de Rabelais

s'entend, et l'enthousiasme d'un siècle que nul n'a surpassé, n'a égalé peut-être pour le culte de la science et pour l'ardeur de l'esprit.

Voltaire, parlant de ses contemporains et de lui-même, avait dit : «Nous sommes daus l'ivresse. » Il se calomniait; Voltaire ne s'est jamais enivré; il était le plus sobre des hommes ; il avait mis son corps et son esprit au même régime. C'est Rabelais qui est ivre ; il n'a jamais assez de lecture, assez de science. Il y a, en lui, comme le délire d'un indomptable esprit, qui, ses chaînes brisées, use et abuse de sa liberté ; il est ébloui par le soleil de la Renaissance.

Le seizième siècle a été bien moins irréligieux que païen : il est à genoux devant les grands esprits dont l'éclat a dissipé son obscurité, dont les inventions l'émerveillent, dont la raison le venge de la barbarie des temps passés.

C'est tout cela qu'on retrouve dans Rabelais, sous une forme plus sérieuse qu'on ne pense, et dans un style qui était déjà vieux, alors qu'il écrivait. Se douterait-on que Rabelais et Montaigne fussent presque contemporains?

Ainsi, Gargantua, dans sa lettre à Pentagruel, qui était alors aux écoles de Paris, lui rappelle le soin qu'avait pris, pour son éducation, « feu son père de bonne mémoire Grandçjousier; il ajoute :

« Toutes foys, comme tu peulx bien entendre, le temps n'estoyt tant idoine ne commode es lettres, comme est de présent, et u'auroys copie de tels précepteurs, comme tu has eu. Le temps estoyt encore ténébreux et sentant l'infélicité et calamité des Gothz qui avoyent mis à destruction toute bonne littérature. Mais par la bonté divine la lumière et dignité ha esté de mon eage, rendue es lettres. »

La religion des lettres a été, en réalité, la religion du seizième siècle ; tout le monde en était, les papes, les cardinaux, les évùques, les prêtres, les hommes d'État, les magistrats ; il y avait partout le môme entraînement; c'était le lien qui réunissait et qui aurait dû retenir tant d'intelligences, qui allaient se séparer en se déchirant. De cette religion naissaient

des scrupules, qui avaient, en eux-mêmes, quelque chose de touchant, et qu'expliquait l'état d'une société qui se rattachait à l'antiquité par ses goûts, au christianisme par sa foi. Il ne venait pas à l'esprit d'hommes, amoureux des beautés qui venaient de leur être rendues, que Dieu, malgré les sévérités de la loi chrétienne, eût épuisé ses rigueurs sur ceux dont le génie avait devancé et deviné, autant qu'il était permis aux hommes de le faire, la morale de TÉvangile, et qu'ils se plaisaient à adorer comme des régénérateurs et des consolateurs.

Il faut lire dans Érasme l'expression de culte passionné, dont on devait lui faire un crime.

« Il faut, disait-il, que j'avoue à mes amis ce que je pense ; je ne puis pas lire les ouvrages de Cicéron, de la Vieillesse, de V Amitié, ses Offices, ses Tusculanes, que je ne baise ses livres, et que je ne révère cet esprit admirable dont il est sorti des choses si célestes... La plus grande partie des livres que Cicéron a écrits sur la philosophie semblent respirer quelque chose de divin, surtout son Traité de la Vieillesse. Lorsque je lis ces belles maximes dans ces grands hommes, j'ai peine à ne pas dire : Saint Socrate, priez pour moi ; j'ai des pressentiments que les âmes d'Horace et de Yirgile sont heureuses. »

J'ajoute que cette dernière proposition fut condamnée par t

une censure de Sorbonne, du 15 juillet 1542. ■

L'enthousiasme d'Érasme était celui de Rabelais, des Estienne, des Scaliger, de tous les illustres savants qui sont la gloire du seizième siècle ; c'est comme la venue d'un monde nouveau ; on y sent les tressaillements et bientôt les douleurs de l'enfantement.

On ne trouve rien de pareil dans Voltaire ; non pas que j'exige de lui qu'il béatifie Socrate, ou qu'il canonise Cicéron ; mais je voudrais lui voir un sentiment plus vif, plus spontané des beautés des anciens, et je m'étonne de ce sang-froid chez un homme qui leur touchait par tant de côtés, qui écrivait comme César et comme Térence.

C'est cette passion que respire Rabelais; qui neutralise les doutes de son esprit, et qui devait rendre féconde une intelli-

MÉLAJJGES. 415

gence échaufFée par tous les feux de l'éruditioii. Nul n'a su parler comme lui la langue du peuple, qui échappe, plus aisément qu'aucune autre, aux altérations et aux transformations du temps. On trouve encore dans les provinces des locutions tout entières, qui ne sont plus que dans la langue de Rabelais.

Sa plaisanterie à pleine bouche, salée et sensuelle, que raniment k chaque instant les appétits corporels, était bien celle qui convenait au peuple de son époque, qui convient peutêtre au peuple de tous les temps. Ses créations sont demeurées populaires. Pentagruel, Gargantua vivront autant que la langue française. Il a prêté à tout le monde. Lafontaine se nourrissait de Rabelais ; il lui doit Grippeminaud et Pichrocole, cousin- germain de la laitière, et de Pirrhus nquivoulait être empereur de Trébizonde. » Racine, sans le dire, lui a emprunté Dandin, que, malgré la verve des Plaideurs, il a peutêtre gâté en le chargeant. S'il fallait choisir, je préférerais le Dandin de Rabelais. Qu'on en juge :

«Estoyt à Semerue (paroisse voisine de Poitiers), ung nommé Perrin Dendin, homme honorable, bon laboureur, bien chantant au letrain, homme de crédit et eagé, tous les debatz, procès etdilférensestoyent par son devis vuidés, comme par juge souuerain, quoy que juge ne feust, mais homme de bien. Il n'estoyt tué pourceau en tout le voisinage, dont il n'eust de la hastile et des boudins. »

Les plaisanteries les plus osées du Mariage de Figaro sont dans Rabelais ; chez ce dernier, le mot ne couvre pas la chose ; en pareil cas, les mots de Rabelais sont de ceux qu'on ne peut pas citer. Enfin, il n'y a pas jusqu'au Bridoison, qui ne descende en ligne directe du bon Bridoye, «qui sententiait avec des dez, » et dont la justice trouve grâce devant la raison de Pentagruel, lequel dit :

« 11 me semble qu'il y a ha ce ne sçay quoy de Dieu, qui ha fait et dispensé, qu'à ces jugements de sort toutes précédentes

sentances ayant esté trouvées bonnes Lequel (Dieu) comme

vous savez, veult sousvent sa gloire apparoistre en l'iiébétation

4i6 LE BARREAU AU XIX*" SIÈCLE.

des saiges, en la despression des puissants et en l'érection des simples et humbles. »

Bridoye n'est pas une caricature destinée à amuser les spectateurs, comme le juge de la Folle Journée, qui serait moins amusant, s'il était moins bègue ; le premier a plus de trait, plus de finesse, de profondeur ; on y sent mieux la vanité delà science, l'incertitude de l'esprit; on voit par l'exemple de ce magistrat, qui sentenciait avec des dez, et qui n'en jugeait pas plus mal, au dire de Rabelais, ce qu'est le trouble de la conscience « dans les contrariétés des loix, des dits, des coustnmes et ordonnances ; » et comment le plus fort est quelquefois réduit à « r esperit sacrosaint du hasard ^^ devenu le juge définitif des querelles des hommes.

Rabelais parle des avocats ; ce qui le frappe en eux c'est ce qui a toujours frappé les hommes étrangers aux difficultés de la justice : ils sont étonnés qu'il faille tant de façons pour démêler le droit et pour trouver la vérité. « Comme vous scauez quil nest si mauluaise cause qui ne trouue son aduocat, sans cela jamais ne serait procès au monde. » Je ne peux pas et ne veux pas dire de quel nom il les appelle ; il y aurait là un trop cruel démenti donné à la renommée d'indépendance, qui est la tradition et la gloire du barreau.

De ce que Rabelais est cynique, on a conclu qu'il était gai, ce n'est pas vrai : il est triste ; il est ce qu'ont été, dans tous les temps, les contemplateurs qui ont fouillé les abîmes de la nature et de la destinée de l'homme ; il joue avec nos misères comme le bouffon de Shakespeare jouait avec des ossements sur des tombeaux ; il faut n'avoir goûté qu'un instant sa bouffonnerie pour savoir ce qu'il y a en elle d'amer. Là où Rabelais est excellent, c'est quand il ose être lui-même, quand sa raison, ôtant son masque, se montre telle qu'elle est, c'est-àdire sévère, savante, sérieuse, ayant le sentiment des grandes choses, dominant et éclairant son siècle. — Voyez ce qu'il écrit sur la guerre à une époque oii la guerre était partout. Les esprits les plus savants ou les plus sages, les plus ardents amis de l'humanité ne diront jamais mieux.

« Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaumes avec dommenge de son prochain frère Christian ; cette imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibuls, Scipions, Césars et autres tels, est contraire à la profession de l'Évangile, par lequel nous est commandé guarder, saulver, régir et administrer, chascun les pays et terres, non hostillement envahir les aultres. »

Il prêche la paix, le repos et le travail, à des populations inquiètes, jetées hors d'elles-mêmes par la fantaisie des pèlerinages, qui avait fini par ne plus leur laisser, une fois les premières ardeurs éteintes, que le dégoût des choses utiles, l'habitude de l'indiscipline et le besoin de la vie errante :

«Doresnavant, ne soyez faciles à ces odieux et inutiles voyaiges. Entretenez vos familles, trauaillez chascun en sa vocation, lustruez vos enfans, et viuez comme vous enseigne le bon apostre saint Paul. »

S'il combat les moines, devenus une plaie, par leur nombre et leur fainéantise, pour un monde pauvre et clairsemé, qui tend à se développer par le travail et la liberté, ce n'est ni par des railleries, ni par des impiétés ; il le fait, comme feront plus lard les esprits positifs, éclairés par l'expérience, qui ont appris à quelles conditions les sociétés peuvent vivre et prospérer :

« Ung moine (j'entends de ces beyeux moines) ne laboure comme le paysant, ne guarde le pays comme l'homme de guerre; ne guarit le malade comme le médecin, ne presche uy endoctrine le monde comme le bon prêcheur évangélique et pédagoge ; ne porte les commodités et choses uécessaires à la République comme le marchant. »

Sans aller plus loin, il faut que je dise que Voltaire n'a trouvé rien de mieux que de copier Rabelais dans une de ses plus charmantes fantaisies.

Si Rabelais tient à son siècle par le langage, il s'en détache par les idées ; il est le continuateur et le précurseur des libres esprits de tous les temps; il n'y a pas de nuages sur cett(; raison si claire et si ferme; il échappe aux écueils, où échouent M. 27

les intelligences les plus distinguées, il laisse à d'autres, par exemple « V Astrologie divinatrice et l'art de Lullius [Raymond Lulle) comme abus et vanités. »

Il est curieux de Yoir en lui comme une sorte d'intuition qui lui tient lieu de science et de travail. Né à l'époque des glosses, il méprise les glossateurs, et on sait dans quels termes , qu'il n'est pas permis de reproduire, il exprime à leur égard son mépris ; il devine en quelque sorte la beauté de la science du droit ramené à sa source.

« Du droit civil je veulx que tu saches par cœur les beaux textes, et me les confères auecques philosophie. »

Ainsi, un homme que ses goûts, ses travaux, ses voyages, les aventures de sa vie semblent avoir éloigné des études juridiques, parle du droit comme en avait parlé Cicéron, comme allait en parler Cujas.

Il y a entre Rabelais et Yoltaire, en dépit de tant de différences qui les divisent, des sympathies et des aversions qui leur sont communes, et qui forment comme le lien qui les unit. Tous deux tiennent pour les rois ; soit précaution pour eux-mêmes, soit défiance des masses, ils aiment que la lumière vienne d'en haut ; à leurs yeux, le pouvoir est tout à la fois le remède le plus efficace et l'abri le plus sûr.

Grandgousier, Gargantua, Pentagruel ont le beau rôle dans le livre de Rabelais ; on sait si Voltaire fut, envers les têtes couronnées, avare d'éloges auxquels Louis XV et S. M. ]yjme ^g Pompadour, n'ont pu échapper. Tous deux haïssent les magistrats; ils n'ont que des duretés et des sarcasmes pour des hommes investis d'une autorité d'autant plus grande qu'elle était indéfinie, que recommandaient leurs vertus et leurs services, et que le respect public environnait. Voltaire battait des mains à la chute du Parlement; sa haine trouve des accents d'une énergie singulière. Il écrit à M"* de Choiseul :

«Je mourrai aussi fidèle à la foi que je vous ai jurée, qu'à ma juste haine contre des hommes qui m'ont persécuté tant qu'ils ont pu, et qui me persécuteraient encore s'ils étaient les maîtres. Je ne dois pas assurément aimer ceux qui devaient

me jouer un mauvais tour au mois de janvier, ceux qui versaient le sang- de l'innocent, ceux qui portaient la barbarie dans le centre de la politesse ; ceux qui, uniquement occupés de leur sotte vanité, laissaient agir leur cruauté sans scrupule, tantôt en immolant Calas sur la roue, tantôt en faisant expirer, dans les supplices, après la torture, un jeune gentilhomme, qui méritait six mois de Saint-Lazare, et qui valait mieux qu'eux tous; ils ont bravé l'Europe entière. »

Voilà pour la passion qui s'indigne, et, comme il faut qu'on retrouve Voltaire partout, voilà pour la passion qui raille :

« Il y a longtemps, écrit-il au duc de Richelieu, que les Calas, les chevaliers de la Barre, les Lalli, etc., etc., m'ont brouillé avec les tuteurs des rois, et j'ai toujours mieux aimé dépendre du descendant de Robert le Fort, lequel descendait par femmes de Charlemagne, que d'avoir pour rois des bourgeois, mes confrères. »

Maintenant que Voltaire a parlé, écoutons Rabelais à son tour :

« Ils bruslent, écartèlent, décapitent, meurdrissent, emprisonnent, ruinent et minent tout, sans discrétion de bien et de mal. »

On ne s'explique pas que des hommes qui avaient rendu des services réels; dont les défauts avaient quelque chose d'élevé, aient soulevé de semblables haines. Les uns, comme Saint-Simon, par exemple, leur en voulaient de l'importance qu'ils avaient usurpée; Saint-Simon aime à les peindre à genoux devant ceux dont ils ont pris la place. Les hommes d'église ne leur pardonnaient pas les envahissements qui devaient aboutir aux billets de confession; les gens de cour se moquaient de leur gravité ; les gens du peuple pliaient sous leur orgueil et se plaignaient de leurs rigueurs. Les savants, les écrivains, les philosophes ont été leurs ennemis ; on sait ce qu'en pensait Turgot; ce qu'en disait Beaumarchais ; ce qu'en écrivait Jean-Jacques Rousseau. Depuis Rabelais jusqu'à Béranger, ce sont les mêmes res^eutiraents. «Je ne vous reproch»;, écrivait ce dernier à un de ses meilleurs amis, M. Joseph Ber

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nard, homme excellent, écrivain spirituel et original, «je ne » vous reproche, jusqu'à présent, que de trop bien parler des » juges. Intérêt personnel à part, je vous avoue que c'est une ■)•> classe de gens que je déteste presque généralement. »

Ce sentiment qui a été à peu près celui de tous les hommes qui ont écrit, n'a jamais été plus vif, plus amer, plus prononcé que dans Voltaire : il forme un des traits frappants de son caractère. Si on s'imaginait qu'il a détesté surtout les gens d'église, on se tromperait, il n'y aurait qu'à lire ses ouvrages les plus sérieux, VEssai sur les mœurs^ par exemple, qui restera son principal titre pour voir ce qu'il y a eu en lui d'impartialité à l'égard des prêtres, et presque de penchant. Beaucoup de raisons y ont contribué, il y avait dans le clergé de cette époque une souplesse, une élégance, une liberté qui le charmaient, il envoyait à M. l'abbé de Breteuil, frère de M""' la marquise du Châtelet, grand vicaire de M. l'archevêque de Sens, les oeuvres de Bayle, qui étaient sa lecture favorite, aûn qu'elles servissent de bréviaire à tous les deux ; il écrivait au père Porée, une admi) able lettre, une des plus belles qu'il eût jamais écrites, pour le remercier des soins qu'il en avait reçus, qui était digne, pour la grâce et pour la noblesse, du maître et du disciple ; personne, peut-être, n'a parlé avec plus de modération et de sagesse, des papes au moyen âge, et de tout ce que leur ont dû la civilisation et la liberté. On pourrait presque lui reprocher d'aller trop loin. Il a trop vite fait de prendre parti contre Luther, qui le blesse, malgré son génie, par son esprit étrange et par son humeur sauvage, pour le pape Léon X, auquel il ne regarde pas de trop prés, et qui l'a séduit par la grandeur de ses goûts; il n'y a pas jusqu'aux Jésuites pour lesquels il a été plus favorable qu'on ne croit ; élevé par eux, il ne les a jamais reniés comme ses maîtres. C'est sur les magistrats que sa haine s'épuisait, il méconnaissait leurs vertus et leurs services : ce qu'il y avait dans de tels hommes de puissant et d'original lui échappait , en revanche, il était impatienté et irrité de ce qu'il y avait en eux d'immobile, d'entêté, d'exclusif, d'étroit, de dur. Voltaire

ne voulait pas renverser la société, tant s'en fallait, sun bon sens, son goût, son intérêt s\ seraient opposés : mais il voulait la refaire ; il voulait à celle-ci des mœurs plus douces, des lois plus larges, une tolérance plus réelle, une liberté plus vraie : il avait séduit ou conquis tous les esprits; les magistrats seuls lui ont résisté ; il fut sans force contre leur orgueil et leur austérité; de là, ses colères.

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