GUILLAUME DU VAIR. — ANTOINE LEMAISTRE
J'aime les livres où il ne s'agit que d'un homme, lorsqu'ils sont simples , sincères, qu'ils ne tournent pas à l'éloge et lorsque surtout ils ne sont pas gâtés par cette couleur de fantaisie, qui brouillantles objets, leur donne à tous un faux éclat. De tels livres ont besoin, plus que d'autres, de vérité sous peine d'être des romans qui ne vaudraient pas la peine d'être lus. On y apprend des choses qu'on ne serait pas sûr d'apprendre ailleurs ; on y distingue ce qui échappe à nos regards dans la masse des événements, c'est-à-dire les ressorts cachés et les motifs secrets : l'humeur, le caractère, l'esprit, le talent des hommes s'y montrent mieux. Leurs ivresses et leurs défaillances vous touchent davantage ; vous êtes étonné de voir que, si les sociétés diffèrent, les individus se ressemblent, et que ce sont toujours et partout les mêmes passions, les mêmes emportements, les mêmes faiblesses ; nulle part on ne voit l'homme
' Études biographiques pour servir à l'histoire de l'ancienne magistrature française, par C.-A. Sapey, docteur en droit, substitut du procureur général à la cour impériale de Paris.
Depuis que ces pages sont écrites, la magistrature a perdu dans M. l'avocat général Sapey, mort avant l'âge, environné des regrets des gens de bien {Multis ilie ftoms flebilis nccidit!) un des hommes de ce temps qui l'honoraient le plus par la dignité de son caractère, la tempérance de ses idées, la politesse de son esprit, le sage éclat de son taleat.
de plus près ; sous ce rapport c'est peut-être, pour les esprits curieux et sérieux, une étude plus attrayante et plus utile que celle de l'histoire elle-même. A quoi a-t-il tenu que Plutarque, qui n'a eu ni le style, ni la raison de Thucydide a servi mieux que lui à montrer les personnages si ce n'est par la lumière qu'il répand sur eux et qui les fait vivre après des siècles. Il faut bien que les ouvrages, dont il est ici question, aient de grands avantages, puisque les plus grands esprits en ont été frappés : ainsi de Bacon, par exemple.
Après avoir traité un peu sévèrement l'histoire, « laquelle suppose dans les actions humaines plus de prudence, de sagesse et de suite, qu'il ne s'y en trouve en effet, » il ajoute :
« Au contraire, les vies pour peu qu'elles soient écrites avec exactitude et avec jugement (car il n'est pas question ici des éloges et autres futiles histoires de cette espèce) , comme elles se proposent pour sujet un certain individu, et que, pour en donner une juste idée, elles sont obligées de mêler et de combiner ensemble ses actions, tant légères que graves, tant petites que grandes, tant privées que publiques, présentent, sans contredit , des narrations plus vives et plus fidèles des choses, et dont on peut, avec plus de sûreté et de succès, tirer des exemples et des modèles '. »
Il en est qui semblent prêter plus que d'autres à de telles recherches ; ce sont ceux qui, pour ne pas avoir été classés dans le nombre des grands hommes par la postérité qui n'a pas su toujours à quoi s'en tenir, n'en ont pas moins été des hommes très-mêlés aux événements, très-utiles et très-distingués, auxquels l'histoire n'a pas su faire une place digne de leurs mérites et de leurs services ; ce sont encore les écrivains, les savants, les artistes, qui ont été perdus dans les âges de transition, dont le talent a mieux valu que la renommée, contre laquelle ont prévalu des renommées plus heureuses et plus éclatantes. On éprouve une sorte de satisfaction pieuse à les exhumer et à rendre les derniers devoirs à leurs
' Dignité et accroissement des sciences, liv. II*.
restes qui sont demeurés engloutis sous les décombres de leur siècle. Enfin, il en est qui ont été associés à nos études, à nos devoirs, à nos travaux, avec lesquels nous avons vécu en quelque sorte, que le public ne connaît guère, vers lesquels nous attire, au travers des âges, un de ces penchants mystérieux qui forme la plus touchante et la plus étroite des solidarités. Combien de noms qui ont souffert du voisinage de noms illustres, et qu'il est doux de consoler et de venger d'un injuste mais inévitable oubli.
Ne nous faisons pas d'illusion, cependant Gardons-nous des rélabilitations téméraires. Qui n'est flatté d'avoir découvert un grand homme ? En général, les contemporains sont plus ji.stes qu'on pense : il faut que la gloire vienne en sa saison ?i on veut qu'elle dure ; venue trop tard, elle ressemble aux friits d'arrière-saison, elle n'a ni assez de saveur, ni assez d'éclat.
Voili pourquoi j'applaudis au livre de M. Sapey, parce qu'il e^t juste, tempéré, sage, et parce qu'il est écrit avec la droitur? qui trahit l'homme accoutumé à de plus graves devoirs. Avant que M. Sapey soit auteur, on sent qu'il est magistrat ; il ne vante pas ceux dont il parle, il les juge avec le soin, le scrupule qu'il y aurait mis s'il avait été sur son siège. S'il sait leurs vertus, il n'ignore pas et ne laisse pas ignorer leurs fablesses. Après l'avoir lu, on peut donner son avis en parfaite connaissance de cause. On sent partout une impartialité qui tient à la fonction, à la science, au caractère, et qui atteste dins l'écrivain une entière liberté d'esprit. J'en veux donner m exemple qui vaut la peine d'être cité.
M. Sapy a beau être magistrat, et magistrat excellent, il n'en est pas pour cela, plus parlementaire ; personne n'a mieux conpris ce qu'il y a eu de faux et d'impossible dans le rôle de anciens parlements « rontrariant le pouvoir et (jènaut la librté, )i romme il le dit dans ce mot juste et sévère. Il faut qucla justice civile soit le premier des besoins ; il faut que les vêtus privées aient un grand empire; il faut que le semblant œ liberté ait un grand attrait, puisque les parlements
leur ont dû une popularité qui leur a été fidèle jusqu'à la fin.
Voilà la Yerité contre laquelle les vertus des magistrats ne servent de rien, sinon à rendre leurs fautes plus dangereuses. C'est ce qu'a indiqué M. Sapey avec une réserve dont, pour ma part, je lui sais gré. Il n'est pas un auteur, qui, une fois un sujet adopté, n'y fasse entrer de force tout ce qu'il sait, au risque d'en trop dire. Lui, au contraire, il en sait plus qu'il n'en dit; sa sobriété laisse deviner une science véritable. Il y a dans ce qu'il a écrit un mérite que j'ai hâte de louer, parce qu'il n'est pas celui que sur l'étiquette on se serait le plus attendu à y rencontrer.
M. Sapey est docteur en droit , substitut du procureur général. C'est vrai ; il remplit, dois-je ajouter, il aime les devoirs de sa charge, dont l'accomplissement honore sa vie. C'est vrai encore ; avec cela, il est écrivain ; il connaît les difficultés de l'art d'écrire : utile souci que celui-là, qu'ont seuh connu les bons écrivains, que ne paraissent pas soupçonner les improvisateurs, aux yeux desquels le premier mot venu est tDujours assez bon pour ce qu'ils en veulent faire.
Le style de M. Sapey a la tenue qui sied à la fonctioi de l'écrivain. Son élégance ne ressemble pas à la coquetterie du style de nos jours; elle est ornée et grave; elle rappellerait la langue des magistrats amis des lettres, qui ont jetî de l'éclat sur la magistrature française ; qui ont servi de lÈn entre des esprits distingués, qui adoucissaient leurs devoirs sans les négliger, et dont M. Sapey est le digne continuateur II a publié deux essais biographiques : un sur Guillaume Duvair; l'autre, sur Antoine Lemaistre, destinés à rappeler: le premier les mœurs pratiques, politiques , littéraires dt l'ancien parlement ; le second, les mœurs religieuses et cont<mplatives de l'ancien barreau.
Je veux commencer parcelui-ci, parce qu'à mon a^is,ilestle meilleur; parce que l'auteur y a mis toutes les quaités de son talent, excitées et rehaussées par l'attrait que lui . inspiré la figure qu'il a voulu peindre. M. Sapey n'est pourtait pas janséniste le moins du monde ; il est trop de son sièce et de son
âge pour cela ; Saint-Cyran lui fait peur ; le feu qui couve dans son esprit et qui jette, par intervalle, de sombres lueurs l'épouvante; il ne peut se défendre de voir en lui l'héritier de Luther et de Calvin. Il y a un aimable saint qui l'attire et qui serait bien plus son homme, à en juger par quelques paroles de tendre sympathie qui lui échappent : c'est François de Sales, qui ne fait, dans son livre, qu'une courte apparition et qu'il voudrait, en vain, retenir. La mère Angélique avait mis, comme elle le dit elle-même , son cœur dans ses mains ; il était devenu le directeur de la sainte mère de Lemaistre. Il avait reçu la confession générale de Lemaistre lui-même, âgé de huit ans.
M. Sapey semble presque regretter que François de Sales n'ait point eu le gouvernement de ces âmes affamées du ciel, qui allaient se précipiter dans la pénitence. Il n'y aurait eu à cela qu'un inconvénient : Port-Royal n'aurait plus été Port- Royal ; le spectacle de vertus excessives , mais sublimes, n'aurait point été offert au monde ; l'humanité aurait à regretter quelques-uns des hommes qui ont le plus servi à la relever. M. Sapey n'aurait point eu à décrire la longue mort du soHtaire endurci, qui, au lieu d'être un pénitent immortel, n'aurait été, selon toutes les apparences, qu'un avocat brillant, pieux et heureux.
Peut-être même, dans ce dernier cas, M. Sapey n'en eût-il jamais parlé? C'est lui-même qui nous le dit. II fait assez bon marché du talent de Lemaistre ; de ce talent qui avait fait tai it de bruit ; qui avait fixé l'attention du cardinal de Richelieu ; dont le parlement était fier ; que le public admirait ; que goûtaient les personnes les plus spirituelles ; que les gens d'église étudiaient comme un modèle.
Ce n'est pas moi qui le fais dire à M. Sapey ; « Faisons bon marché des discours de Lemaistre , mais faisons grande estime de Lemaistre lui-même ; dans un autre siècle, sous le souffle inspirateur de l'improvisation, il eût été Gerbier. »
11 revient souvent sur le même sujet. Dans son avant-propos, il avait écrit :
348 LE BARREAU AU XIl*" SIÈCLE.
« L'étude sur Lemaistresuitl'étude surDuvair, etne lui ressemble point. Elle exprime le côté exclusivement religieux et contemplatif des anciens parlementaires, comme la vie de Duvair en exprime le côté pratique , politique et littéraire. C'est par là que ces deux portraits m'ont paru pouvoir être rapprochés dans un même cadre : là est à la fois l'unité et le contraste.
» Au moment où M. de Vallée a publié son récent ouvrage sur Lemaistre et l'éloquence judiciaire au dix-septième siècle, j'ai été tenté de livrer aux flammes mes feuilles dès longtemps terminées ; mais je n'ai pas tardé à me convaincre que M. de Vallée et moi, à part quelques rapprochements inévitables, nous n'avions écrit, ni dans la même pensée, ni pour le même objet. Il a voulu faire un livre : j'essaie quelques pages ; il trace avec éclat l'histoire d'un orateur : j'esquisse , d'une main sévère, l'image d'un solitaire. Ce qu'il cherche en Lemaistre c'est l'avocat, que j'admire beaucoup moins que lui ; ce que je voudrais faire connaître, c'est l'homme que je crois aimer davantage. »
Il est assez remarquable que, presque au même moment, deux des magistrats les plus distingués du parquet de la Cour de Paris, aient pris pour sujet de leurs études le célèbre avocat du commencement du dix -septième siècle. En ce qui me touche, si j'avais à prendre un parti j'inclinerais à l'avis de M. de Vallée. Que Lemaistre ait eu les défauts de son époque ; qu'il ait été bizarre, subtil, excessif, enflé, qui en doute? Là n'est pas la question. Il s'agit de savoir s'il n'y a pas eu en lui une grandeur, une imagination, une nature qui dédommagent de ses défauts. L'éloquence est-elle un art de mots, à ce point qu'on ne puisse plus en retrouver les beautés sous la rouille qui, trop souvent, les couvre. A ce compte, quoi donc nous fait tressaillir dans les vieux auteurs, dans les vieux écrivains, qu'on ne peut lire sans être ému, sans être frappé? Leur langue rude, impolie, négligée, dit quelquefois mieux ce qu'elle veut dire, que les langues modernes avec leurs raffinements et leurs élégances. Quoique Lemaistre n'en ftit plus là, il y avait cependant dans la sienne, une force et une gravité
qui n'allaient pas trop mal à l'éloquence, il faut en convenir. Voilà pourquoi je n'admets pas la comparaison entre Gerbier et lui, dans laquelle M. Sapey se complaît. Entre eux, le temps, la langue, la société, les mœurs, les idées, tout différait.
Je trouve l'arrêt de M. Sapey sévère. Ce n'est pas selon moi aller au fond des choses. D'abord, l'improvisation n'a rien à voir ici ; il ne s'agit que d'être éloquent, que fait le reste. Peu importe d'où vienne l'inspiration, pourvu qu'elle vienne ! Puisqu'il est question de Gerbier., je serais assez disposé à croire qu'il devait y avoir, dans Lemaistre, bien autrement de feu, de force, de passion, de véritable éloquence, que dans le célèbre avocat du dix-huitième siècle. A quoi donc lui auraitil servi d'être Lemaistre, c'est-à-dire le plus ardent, le plus indomptable, le plus convaincu des hommes, s'il n'en avait pas été un des plus éloquents.
Gerbier n'a sur Lemaistre qu'un avantage, qui est grand, je le confesse. De lui il n'est rien resté qu'une sorte d'écho qui semble aujourd'hui, par l'effet de l'éloignement et des années, rendre plus doux, plus pénétrants, les accents de sa voix. En fait d'éloquence, ne comparons pas, dans la crainte d'être injuste, ne comparons pas surtout des hommes de siècles différents. Laissons les hommes pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire avec leurs mœurs, leurs passions, leurs idées auxquelles ils devront leurs physionomie particulière, ne leur demandons pas de parler autrement qu'ils parlaient, puisque leur langue a fait partie de leur talent. Laissons l'éloquence du barreau pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour quelque chose de difficile et de facile à la fois, qui nous émeut aujourd'hui, qui nous trouvera froids demain, et dont un jour, par conséquent suffit à effacer l'éclat. 11 ne faut pas croire que les langues qui ne sont pas entièrement formées soient moins propres à l'éloquence, c'est le contraire qui serait la vérité, rien ne s'y efface ; il y a en elles une force, une naïveté, une jeunesse qui servent mieux à l'expression de la pensée, et qui en conservent plus l'empreinte.
Croyons-en les contemporains sur parole, c'est encore ce
qu'il y a de plus sûr. Après tout, l'homme le plus éloquent est celui qui parle le mieux au gré et au goût de ceux qui l'écoutent. Lorsque nous nous souviendrons de ce qu'étaient les contemporains de Lemaistre, qui n'ont pas été de trop mauvais juges dans les choses d'esprit, nous ferons moins de difficultés pour le laisser à la place où leur admiration l'avait mis.
Ainsi dans Lemaistre, ce n'est pas l'orateur que M. Sapey a voulu célébrer, c'est moins encore le sectaire qu'il vante, c'est l'homme qu'il aime et qu'il a voulu peindre. Ce qu'il glorifie, c'est la victoire qu'a remportée cet enfant d'une race prédestinée sur les intérêts et sur les grandeurs d'ici-bas ; ce qui a parlé à son âme, ce qui a frappé ses yeux, c'est ce renoncement complet et absolu auquel rien n'a manqué, qui se prolonge pendant plus de vingt années, avec une constance majestueuse et monotone, au spectacle duquel on n'assiste pas sans accablement. M. Sapey a froid, rien qu'à parler des mortifications dans lesquelles le jeune et brillant avocat, à peine échappé du monde, a hâte d'éteindre les feux de la chair et de l'esprit.
En effet, Lemaistre n'est pas entré dans la solitude pour y prendre ses aises : ce n'était pas la paix qu'il cherchait, c'était le combat. Son ennemi, c'était lui-même. Contre lui, il n'a point assez de précaution, assez de haine, assez de rigueur; il s'accuse, il s'abaisse, il s'humilie; il s'en veut de sa science, de son éloquence, de sa renommée ; il se défie de l'étude ; il envie aux simples leur ignorance; détacher ses Uens serait trop long, il les brise, il a hâte de mourir. Tout cela touche médiocrement M. Sapey :
« Si la vérité, dit-il, n'est pas dans la doctrine sévère pour » laquelle Port-Royal a voulu vivre et mourir, la vraie piété » est encore moins dans ces pratiques minutieuses, où il entre » bien des petitesses et un grain de folie. »
C'est peut-être vrai. Je n'aurais pas osé le dire, ne fût-ce qu'à cause de tant de grandes âmes qui, dans ces petitesses, n'ont rien perdu de leur grandeur ; à cause de Pascal, qui n'y arien perdu de son génie ; à cause de Lemaistre lui-même, qui
a donné à nos vanités, à nos faiblesses, un démenti sans exemple, et qui est mort avant cinquante ans, la flamme à peine éteinte, la nature à peine vaincue, abîmé dans la pénitence.
On peut parler aujourd'hui du jansénisme sans trop de gêne; il n'est point contagieux. C'est ailleurs que se portent nos efforts. De telles hauteurs une fois essayées, on n'y revient plus. Il est des excès que nous ne nous permettons pas, sans lesquels le retour au jansénisme est impossible. Ses scrupules nous étonnent; ils peuvent paraître excessifs à des esprits complaisants , indifférents , positifs , qui mêlent , non sans habileté, les choses de la religion aux choses de la terre, et auxquels il en coûte si peu pour tout croire. Otez-lui ses hommes illustres, ses admirables femmes, ses sacrifices, son audace, son humilité, une société entière, et la plus belle des sociétés, créée à son image, il en restera ce qui est resté du stoïcisme chez les anciens : une ineffaçable empreinte. Tous les deux, venant de points opposes, ont élevé le niveau de la nature humaine. Ils ont placé haut la vertu; tant mieux, il faudra se grandir pour y atteindre. Peut-être ont-ils surfait l'humanité? Où est le mal? L'humanité marchande assez, et on ne voit pas qu'elle ait jamais été disposée à payer la vertu plus cher qu'elle ne vaut. Le stoïcisme ainsi que le jansénisme ont eu cela de beau, qu'ils ont laissé à l'homme, en disparaissant, la mesure de sa grandeur, à laquelle pourront se reconnaître ceux dont le nombre ne sera jamais grand, que peut seul satisfaire l'idéal, qu'il ne nous est pas été donné d'atteindre, mais qu'il nous est donné d'aimer. A cause de cela, parlons-en avec respect ! N'oublions pas quels secours y ont trouvé tant d'âmes malades, pour lesquelles il n'y a jamais de discipline assez dure, de remèdes assez amers.
Ainsi s'explique l'attrait auquel a cédé M. Sapey, malgré la différence des opinions et des idées, en écrivant la vie de Lemaistre, et auquel nous cédons en la lisant. Nous avons beau faire, nous vanter de notre raison, l'empire de pareilles vertus nous subjugue. Il faut qu'il y ait dans l'homme quelque chose qui y réponde, puisque nous nous inclinons devant elles
comme devant les mystérieux sacrifices dont Dieu seul comprend le mérite.
Entre Lemaistre et Duvair, on ne voit pas bien le lien qui les unit. L'un, chrétien austère et intraitable ; l'autre, chrétien plus soumis et plus aisé à la fois, semblent séparés, moins par la religion que par l'usage qu'ils en veulent faire, tous deux avec les mêmes croyances se proposent deux buts différents. Duvair a été avant tout un homme politique, qui a employé la religion comme le plus utile instrument dont on pût se servir alors ; qui a été utile à sa cause, à son pays, qui s'est mêlé aux partis sans se laisser dominer et absorber par eux ; il n'est personne avec qui on soit plus à même d'étudier et de connaître le Parlement.
L'histoire du parlement de la Ligue, c'est en réalité l'histoire de la Ligue tout entière ; elle se lient l'une à l'autre, on ne saurait les détacher. Qu'il y ait eu à cette époque des bourgeois craintifs, des prêtres exigeants, des grands intrigants, un peuple audacieux et mobile, c'est ce qu'on a vu partout et dans tous les temps. Mais on n'a vu que là une réunion d'hommes graves et adroits, qui guidaient et qui suivaient l'opinion, et qui, sans trop de sacrifices, ont fini par dominer les événements et par en profiter. Rien n'est plus digne d'intérêt et de curiosité que le spectacle des vicissitudes par lesquelles le parlement a passé. D'abord, chefs de la ligue française, les magistrats du parlement rompent avec les factieux, se rapprochent des politiques, et finissent par aboutir à Henri IV. Ils donnent bien l'idée de ceux qui, sans trahir leur parti, ont su dans tous les temps l'exploiter et le quitter à propos. Entre les deuxpailements de cette époque, celui qui était resté fidèle et celui qui semblait s'être ralhé à la rébellion, il y avait peu de différence, si ce n'est que celui-ci était plus influent, plus habile, plus politique et fut en réalité plus utile; mais au fond, mêmes idées, mêmes désirs, mêmes passions, excepté que ceux de Tours étaient plus attachés à la royauté, ceux de Paris à la religion, les uns et les .autres ayant conservé
dans une mesure diverse rancien et véritable esprit du parlement. Pendant que les parlementaires royalistes ne visaient à rien moins qu'à la fondation d'une Eglise nationale, en demandant qu'un patriarche fût institué, les parlementaires ligueurs repoussaient le concile de Trente, comme auraient pu faire les premiers.
On ne comprend l'histoire de cette époque qu'en se rendant compte du rôle du parlement, de l'importance qu'il avait acquise, à laquelle tant de gens avaient concouru, et le duc de Mayenne, plus que personne. Son véritable adversaire dans les commencements, était alors moins Henri de Bourbon, qui n'avait pu se faire connaître, qui en était réduit à guerroyer en aventurier, non en roi, que Philippe II, puissant par ses armées, par ses richesses, par ses intrigues et qui réclamait la couronne de France pour sa fille Élisabeth-Claire-Eugénie dont, suivant lui, elle était héritière comme petite-fille de Henri II.
Les états de la Ligue, composés de quatre cent soixantequatre membres, étaient à Philippe II ; la chambre entière du clergé moins cinq membres, presque tous les membres du tiers-état lui étaient dévoués ; Mayenne n'avait d'autre soutien que le parlement dont il voulait agrandir les attributions. Le président Jeannin, qui était l'organe et le représentant du duc, écrivait « que toutes les fois que les états généraux de France avaient été convoqués, les états avaient été comme requérants ; les rois avec les princes et les gens de son conseil avaient résolu, les cours de parlement vérifie, approuvé, entériné; qu'autrement, ce qui avait été résolu par le roi n'avait ni force, ni autorité. »
Le passage se trouve mot à mot sur le registre de la noblesse et sur celui du tiers ; ce qui devait être plus tard l'objet d'une prétention excessive, était alors reconnu en sa faveur comme un droit incontestable.
Ainsi fut rendu le fameux arnH par lequel le parlement déclare « qu'il n'avait jamais (!u d'autre intention que dt' maintenir la religion catholique, apostoliquo etroinainc m l'Kt.ilet 11. 23
couronne de France, sous la protection d'un roi très-chrétien, catholique et français,... ordonne que des remontrances seront faites cette après-dînée à M. le duc de Mayenne, lieutenant général, à ce que aucun traité ne se fasse pour transférer la couronne en la main de prince et princesse étrangers. Dès à présent, déclare tous les traités faits ou à faire en faveur de princes ou princesses étrangers, comme faits au préjudice de la loi salique... »
A ce sujet, je regrette que M. Sapey n'ait pas cru devoir ouvrir une échappée de vue plus large sur l'histoire de cette époque. L'occasion était belle. Duvair, en effet, c'est le parlement de la Ligue, dont il a été un des membres les plus considérables. Il n'eut l'air de se mêler aux passions que pour les contenir d'abord, pour en finir ensuite avec elles plus aisément et plus vite. On ne comprend bien de t^ls événements que quand on en a vu qui y ressemblent ou peu s'en faut; il faut avoir assisté aux défaillances, aux précautions, aux retours que les révolutions font naître. C'est là qu'on arrive à savoir comment se font les dénoûments qu'on regardait comme impossibles : le hasard, la prudence, la persévérance, le temps, les mobiles secrets y sont presque pour tout , on s'étonne du peu qui reste pour les grandes vertus, les grands talents, les grands sacrifices.
Je ne dis pas cela pour Duvair, qui a été un très-habile homme, mais eu égard, au moins, aux circonstances et aux moyens qui l'ont aidé dans son succès. J'ai peur, d'ailleurs, que M. Sapey n'ait laissé se répandre, sur cette partie intéressante de son travail, un faux jour qui empêche de reconnaître distinctement les objets; il y a des noms confondus par lui et qui ne devaient pas être réunis ; il fait descendre les politiques de la Ligue, de L'Hospital.
«Duvair, ajoute-t-il, peut être considéré comme l'orateur de ce parti dont Hurault Dufay fut l'écrivain, Achille de Harlay le héros, Brisson le martyr. »
D'abord, L'Hospital n'est pas le père des politiques de la Ligue : il est mieux que cela, il est le chef des hommes indé-
pendants, tolérants, courageux, auxquels auraient répugné des ménagements qui ressemblaient à des lâchetés, et qui ont tout fait pour éparguer à la France les guerres civiles et religieuses.
Quant à Brisson, puisque M. Sapey en parle, je ne puis m'empècher de rappeler ce qu'en dit Voltaire, dans le livre qu'il lui a convenu d'appeler « Histoire du Parlement. »
« Ce fut une chose assez singulière que Brisson, dans ce » moment terrible, l'esprit encore rempli des formalités de la » loi, dans lesquelles il avait été élevé, demanda à être con- » fronté avec les témoins qui l'accusaient. Cromé ne lui ré- » pondit que par un grand éclat de rire. Brisson eut la fai- » blesse de demander qu'on différât l'exécution immédiate » jusqu'à ce qu'il eût fini un ouvrage de jurisprudence qu'il » avait commencé : on rit encore davantage, et il fut pendu à » une poutre. »
Ce que c'est cependant que d'être gai mal à propos, ce qui arrive quelquefois à Voltaire. Je n'aurais pas voulu le voir aux prises avec les aimables gens qui supplicièrent si agréablement le président Brisson. Peut-être n'aurait-il pas aussi bien pris la chose qu'il veut le faire entendre? Qui sait s'il n'aurait pas trouvé l'occasion bonne pour demander à revoir un peu les Lois de Minos et V Orphelin de la Chine; c'aurait été autant du temps de pris. Le fait est qu'il n'a pas l'air de se douter que l'homme dont il parle avec une légèreté cruelle était un prodige d'érudition; qu'il a été une des admirations d'un siècle fécond en grands érudits; que ses hvrcs de jurisprudence étaient des livres d'art, d'histoire, de littérature; qu'il semble avoir, en quelques points, deviné et devancé la science moderne, et qu'il aurait pu en remontrer à Voltaire pour la connaissance et le sentiment de l'antiquité.
Il faut voir ce qu'ont dit de Brisson ses contemporains les plus illustres, comm ; Scévole, Sainte-Marthe, l'historien de Thou, Pasquier, Juste-Lipse qui écrivait : « (iaUiœ, imo Europœ magnum lumen recte dicitur : eumque jurisprudcntiœ in antiquam dignilatem restituendœ natum esse vidctur. » Duvair
3o6 LE BARREAU AU XIX'' SIÈCLE.
a tracé ainsi son portrait dans le Traité de V éloquence française.
c( Après ceux-là (MM. Magot et Yersoris) nous était resté M. Brisson, qui depuis fut président, personnage certes incomparable et qui a monstre à notre siècle combien un seul esprit peut concevoir de toutes les sciences ensemble. Ce serait le trop peu louer par mon iugement, mais je puis après celui de tous les plus grands du siècle, soit de nostre France qui en a porté beaucoup, soit aussi des nations estrangères, lui donner cette louange qu'il ne s'est trouué homme de son temps qui ait sceu plus de choses ensemble. C'estoit un estrange trauail, une incroyable mémoire, une merueilleuse viuacité. Un grand iugement à ce qui estoit des lettres et des palais. Pleust à Dieu qu'il eust veillé à rendre au reste sa fortune meilleure et éuiter la calamité qui nous l'a osté. Qu'il n'eust beaucoup de parties d'homme éloquent, il ne se peut nier, car il lui avoit donné du temps et de l'estude. Cela le montroit assez en ses actions plus élabourées et communes mêmes, son langage estoit orné, et s'y voyoit un ordre et une suite d'un homme qui parle auec art. Mais aussi y avoit-il plusieurs choses qui le reculoyoient bien loin, à mon aduis, de la perfection. L'une, qu'il aimoit mieux paroistre scavant qu'éloquent, et pour ce ne se doit-il pas plaindre, s'yl a rencontré ce qu'il cherchoit. Ses discours estoient si remplis de passages, d'allégations d'authorités, qu'à peine pouvait-ou prendre le fil de son oraison. Car, vous savez combien cela l'interrompt dauantage, il affectoit de dire tout ce qui se pouvoit sur un subiect, de sorte que l'abondance l'empeschoit, et la multitude ostoit à ce qu'il auoit de beau, sa grâce et sa vénusté. Beaucoup désiroient de lui, en cela, plus de jugement
» Outre cela, il était né d'une fort douce nature et quasi non susceptible de passions, de sorte que s'il eut entrepris une grande et véhémente action, où il eust fallu déployer les maîtresses voiles, j'ai l'opinion qu'il ne lui eût pas réussi ; il falloit que sa matière le conduisît, il n'auoit pas les intentions de lui-même, et ne se pouuoit eslever plus haut que son sa-
jet. C'est pourquoi une des actions oii il ait plus paru l'ut la cause de La Riuière où l'on traiotoit si les empiriques seroyent reçus à exercer la médecine. Il n'est pas croyable combien de belles choses il dit de l'origine et des progrès de la médecine, de son usage entre les hommes, de l'honneur auquel elle auoit été en diverses provinces, de quelle façon elle deuoit être réglée pour servir dauantage au public.
wMais quant à l'action, il l'auoit très-mauuaise et telle que, sans l'opinion que l'on auoit de lui, elle eut fort despleu. Il auoit touiours une mesme posture, le col un peu tourné et les yeux levés en haut, ce que quelques-uns disoient qu'il faisoit de peur d'être diuerti par la vue et troublé en sa mémoire. »
Tout cela ne fait pas que cet illustre et malheureux Brisson ait été un martyr. Laissons ce nom à ceux qui tombent innocents et purs. 11 a été une victime regrettable des révolutions comme tant d'autres qui ont compté sans la mobilité des masses, les ressentiments des jaloux, les violences des partis.
11 lui est arrivé ce qui arrive souvent aux hommes dont le caractère n'égale pas le talent, que l'étude a engourdis, qui n'ont de l'ambition que les faiblesses, qui se flattent, qu'on peut toujours mettre sans danger au service de toutes les causes qui triomphent, ou qui ont l'air de triompher, sa docilité, sa science, son indifférence.
C'est pour cela que le nom de Brisson n'aurait pas dû être mis à côté de celui d'Achille de Harlay. Entre eux, il n'y a rien de commun. Seulement Brisson, ambitieux, moins pressé peut-être qu'il en avait l'air, mais poussé par les révolutions qui ne donnent pas toujours aux ambitieux le temps d'attendre, remplaçait, comme premier président du Parlement de Paris, Achille de Ilarlay, le lendemain du jour où celui-ci était traîné à la Bastille par les complices de Leclerc. Le 16 janvier 4389, les ligueurs firent leur coup de main ; le 17 janvier, le Parlement de Paris (1" chambre), siégeait, huis ouverts, sous la présidence de Brisson.
Je sais bien qu'en même temps il avait soin de faire, par-
devant notaire, déclaration de fidélité au roi qu'il allait proscrire. Il voulait être en paix avec sa conscience et sa convoitise. La peur et l'ambition n'agissent jamais autrement; elles tiennent à s'assurer contre les sinistres ; ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'elles y réussissent presque toujours.
La mort de Brisson servit plus que tout le reste les projets des modérés. Elle fut le terme de violences devenues intolérables ; les hommes sages de tous les partis ouvrirent les yeux ; il était temps. L'illusion n'était plus possible ; c'étaient les masses qui demandaient leur part de pouvoir, c'est-à-dire le pouvoir tout entier.
Mayenne avait compris qu'il n'y avait plus rien à faire avec une faction qui le subjuguait et qui le soupçonnait et qui finirait par ne lui laisser, pour tout profit, que la solidarité des crimes.
C'est ici que se montre le Parlement, et que Duvair va agir.
Jusqu'alors il avait fait ce qu'avait fait Brisson, à côté duquel il siégeait à la Grand'Chambre en sa qualité de conseiller clerc.
Tous deux avaient enregistré la déclaration de Mayenne, avaient salué dans le cardinal de Bourbon un fantôme de roi, auquel l'histoire, ordinairement plus docile a retiré son nom de Charles X, avaient courbé le pouvoir civil devant le pouvoir sacerdotal; s'étaient ligués avec le légat du pape, s'étaient laissé aller à des folies auxquelles ils prêtaient l'autorité de leur nom, de leur position, de leur expérience, que leur bon sens et leur honnêteté n'osaient désavouer que tout bas. Le moment était venu pour eux de parler plus haut; ils allaient bientôt pouvoir le faire sans danger; les gens aisés et sages ré.lamaient leur appui, les masses, en leur mobilité extrême, trtjmpées dans leurs rêves, dégoûtées des hommes, corrigées par la fortune, fatiguées par la souffrance, sentaient en elles le souffle dont rien n'arrête l'effet et qui annonce le changement.
L'occasion était belle. Duvair n'était pas homme à la laisser
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échapper ; il avait sa fortune à faire. Il était né le 7 mars 1556 ; son père, originaire d'Auvergne, pays qui a produit dans tous les temps des hommes habiles aux affaires, avisés, laborieux, n'avait pu « perdre son ramage, )) suivant Loysel, et n'en avait pas moins été un avocat recherché par ceux qui font cas du travail, de l'expérience, de la finesse. Il fut ensuite procureur général à la Cour des aides ; les événements, qu'il n'est pas toujours donné aux plus fins de conjurer, le ruinèrent. Son fils, resté sans fortune, fut d'église; son père ne lui avait laissé en mourant qu'une assez chétive prébende du diocèse de Meaux, dont il fut pourvu dès son enfance, à laquelle il put joindre bientôt un siège de conseiller au Parlement de Paris.
A seize ans, il avait vu la Saint-Barthélémy; il avait assisté à ces événements qui épouvantent , à ces changements qui font douter de tout ; son âme s'en était affaissée : il y a des ressorts qui se brisent là oii d'autres se redressent. Il était catholique ; il était prêtre ; il ne voyait pas clair dans les projets des huguenots, que ceux-ci ne connaissaient pas eux-mêmes, que nous connaissons à peine aujourd'hui ; il fallait de bons yeux et de la bonne volonté pour découvrir, sous les siècles qui le couvraient, le droit d'Henri IV, qui a prévalu, pour la fortune de la France, grâce au courage du prince, à son bonheur, à sa politique. On s'explique tout ce qu'ont eu à souffrir les hommes qui ne voulaient pas se donner sans conditions, qui marchaient à tâtons au milieu des embarras, auxquels il était moins facile de connaître leur devoir que de le pratiquer.
L'histoire a une simplicité apparente qui empêche souvent de connaître les événements , qui empêche toujours de les juger. Les hommes de parti ne sont pas tout d'une pièce, tant s'en faut; il y a vingt partis dans un parti, qui n'ont quelquefois de commun que le nom. Quoi de moins semblable à la Ligue, suivant l'idée qu'on s'en est faite, que la Ligue ellemême, avec les éléments qui ont servi à la composer, qui devaient servir à la dissoudre ! Il y avait de tout dans la Ligue ; le sentiment national, le sentiment religieux, l'ardeur du prêtre.
le soupçon du peuple, le goût de l'étranger, l'amour del'or, l'ambition personnelle, l'intrigue des princes et jusqu'à l'ivresse de la démocratie, que la religion excitait et sanctifiait. Quanta Duvair, puisque c'est de Duvair qu'il s'agit, on peut dire que son intérêt, son caractère, sa foi l'avaient poussé dans la Ligue, sans qu'ils aient pu jamais faire de lui un ligueur véritable. Tout l'aurait ramené à la modération, sans compter sa sagesse naturelle, qui l'y avait toujours retenu. Il laisse aux premières tempêtes le temps de s'apaiser; sa voix, une fois le calme revenu, ne s'en fera que mieux entendre. Son langage sera sage et adroit ; il ne se croira pas condamné à parler , comme les violents, parce qu'il ne se croira pas condamné à penser comme eux.
Dès les premiers jours, c'est-à-dire au lendemain des barricades, lorsque les esprits sont dans cette ardeur qui semble ne pouvoir être apaisée ; lorsque nul ne doute de rien ; lorsque tous, soit entraînement, soit calcul, se disputent à qui sera le plus vif, le plus exagéré ; lorsque la modération est un crime, il fait entendre une voix sage :
« Il est aisé à ceux qui ont accoustumé d'effleurer les faueurs » des grands, et saulter, comme un oyseau, de branche en « branche, d'une fortune affligée à une fortune florissante, de « se montrer hardis contre leur prince en son adversité. Mais, » pour moi, la fortune des princes me sera tousiours vénérable, » et principalement des affligés, parce qu'il me semble qu'es » âmes généreuses, l'affliction des grands exige plus rigou- » reusement, qu'en toute autre saison, le respect et les autres » offices de l'humanité. »
Duvair était entré aux États de la Ligue avec le parti pris d'être sage, de ménager tout le monde et de profiter des événements. Il ne veut pas se brouiller avec la fortune : il écrit l'éloge du duc de Guise; il ne le fait pas imprimer, il le montre à ses amis, afin que ceux-ci puissent ,en témoigner à l'occasion. Chez lui, si le caractère est faible, l'esprit est sain. Il est pour le bon sens, pour le bon droit : que la fortune dise un mot, il sera de l'avis de la fortune. L'histoire lui a adjugé
l'honneur du fameux arrêt de laloisalique, qui a été prononcé par le président Lemaistre, qui avait été rédigé par Duvair et qui a eu pour effet de terminer et de pacifier la Ligue. Il avait déjà combattu avec une belle passion la proposition que quelques-uns avaient osé émettre de donner à la France, pour roi, un prince espagnol : il avait été éloquent avec cette verdeur de mots qu'on peut regretter, et que la vieille langue permettait.
« Si on nous eust proposé cela autrefois, lorsque nousauions » quelque amour de notre patrie et l'affection que nous deuons )) au nom françois , le cœur nous eust bondi... En d'autres )) temps, nous eussions, sans en vouloir davantage discourir, » rejeté une telle proposition et vomi dessus notre colère. »
11 y a dans ce discours quelques paroles qui sont bonnes à retenir et à méditer dans tous les temps, par la raison que les temps semblent ajouter à leur à-propos et à leur sagesse :
« Ne nous accusons point l'un l'austre ; nous auons tous » failli. Ne nous amusons point à y chercher des peines contre » les autheurs de nos maux : qui en est innocent ? »
Belles paroles, en effet, qui ne seront jamais écoutées, et qui n'en contiennent pas moins la paix publique et le secret de la réconciliation des partis !
Le rôle de Duvair avait grandi avec les événements; il était devenu l'homme nécessaire. Il était au premier rang, le 22 mars 1594, de ceux qui ouvrirent à Henri IV les portes de Paris pacifié.
Ce qui n'empêchait pas qu'on ne murmurât. Il avait contre lui les esprits jaloux, que les succès des autres irritent; les esprits entiers, que blessent les transactions ; les esprits chagrins, que rien ne satisfait.
Il faut lire, à ce sujet, une lettre très-intéressante, trèscurieuse, qu'il écrivait à Villeroy, qui avait joué dans les événements un rôle semblable au sien, mais plus grand, et qui se plaignait d'avoir été attaqué dans une des premières éditions de la Méuippée, qui venait d'être publiée à Tours :
«( Mais, Monsieur, si j'osois aussi parler librenit^nt à vous
» comme ie pense, et que le respect que je vous doibs ne re- » tirât point la hardiesse que me donne l'amitié dont vous me » favorisez, je vous dirois que vous êtes bien délicat de ré- » futer la condition commune de tous ceux qui ont été si- » gnalés par une grande part au gouvernement des affaires )) publicqiies. Quant à moi, ie n'en ay pas encore jamais remar- » que un qui se soit peu exempter de l'ennui et calomnie qui i) se sont continuellement attachez aux advenues des grands » maniements d'affaires, pour aboyer ceux qui y entrent et dé- » chirer leur réputation. C'est chose indivisible, que gouuer- » nement et calomnie
» Pour moy. Monsieur, de si longtemps que ie me suis mis à » contempler les actions du monde, j'ai appréhendé la fortune » de ceux qui sont au maniement des affaires, lesquels ie n'ai » point trouvés d'autre condition que ceux qui flottent en » haute et profonde mer, à la merci des vents ; qui ont à » craindre l'air, l'eau et la terre. »
Il arrive à parler de lui-même, et ce n'est pas ici la partie la moins curieuse de sa lettre :
« Il n'y auoit homme, en ce royaume , qui deust plus tosl » estre de la Ligue que moi. Le feu roy avait ruiné mon père, » pour récompense de vingt-cinq ans de service qu'il luiavoit » faicts. J'estois pauvre ; j'estois recherché, et n'y avoit rien » proportionné à ma fortune qu'on ne m'a promis. Après les « barricades, ceux de la Ligue me proposèrent de me faire pro- » cureur général. Après la mort des princes, ils me voulurent » faire procureur général. Après la mort des princes, ils me )) voulurent encore envoyer en ambassade à Rome, et m'offri- » rent force argent... tout cela ne m'empêcha pas qu'en toutes » les occasions qui se sont présentées, je n'aie, de tout mon » pouvoir, ramené les choses oii elles dévoient estre. »
Il entre ici dans le détail de tout ce qu'il a fait pour la cause royale :
« Tout cela ne me peult pas garantir que quelques gens » pleins d'envie et de malignité, s'ils ne me blasment ouverte-
» ment, parce qu'ils y trouueroieiit trop de contradiction, au » moins ne me picqueut à couucrt...
» Ils disent que tout ce que j'ai fait, c'a été pour me con- » server, et sans aucun hasard , taschant de plaire à tous les » deux côtés. »
Il fautconvenir que cela y ressemblait un peu ; pour l'honneur de ceux qui rendent de semblables services, on leur voudrait moinsde prudence. Ensuite, on n'ose pas y regarder de si près; le salut des sociétés est d'un tel prix, il est si difficile, qu'on ne s'avise pas de marchander le salaire de ceux qui en sont venus à bout ; peut-être même leur fait-on aujourd'hui la partie trop belle? L'histoire est décidément aux ordres de ceux qui réussissent.
« On reconnaît, a dit un écrivain de nos jours \ de quelle » utilité est la présence des bons citoyens dans les troubles » civils et dans les révolutions. En supposant qu'ils soient » subjugués un moment par les idées du jour, par les er- » reurs et les passions régnantes, ils ne tardent pas à les do- » miner; au lieu de laisser la société en proie à des factieux, » ils la leur arrachent. »
Tout cela peut être vrai et doit être tu. Les âmes faibles y trouveraient trop leur compte, il y a d'autres lois pour la conscience, La politique et la morale ne sont pas toujours d'accord. Qui ne le sait? Est-ce une raison pour le dire?
Cependant, on ne peut s'empêcher de pensera ce qui serait arrivé si le Parlement de la Ligue eût suivi à Tours le parlement fidèle, et qu'il eût laissé la place libre à Bussy-Leclerc et à ses amis. La paix eût alors été bien difficile, pour ne pas dire impossible. Les passions non apaisées; les difficultés non aplanies, les intrigues non déjouées auraient alors tout empêché, puisque l'esprit, le courage, la fortune de Henri IV, même avec le secours du Parlement de Paris ont eu tant de peine à les vaincre. On est bien obligé de convenir que l'adresse, la prudence sont bonnes parfois à quelque chose,
' H. Poisson, Histoire de Henri IV,
seulement on regrette qu'il faille tant de détours pour sauver les sociétés, et que la droiture, la constance, le devoir n'y suffisent pas.
Le nouveau roi était fait pour goûter les hommes adroits ; il reçut avec sa grâce gasconne les parlementaires de Paris, gens d'expérience, d'esprit, d'expédients, qui lui donnaient une couronne, et parmi lesquels il allait choisir bientôt ses confidents, ses ambassadeurs, ses magistrats, ses ministres. Lorsque plus tard on voit arriver sur des chevaux étiques les parlementaires de Tours, mal habillés, maussades, on ne peut s'empêcher de penser aux émigrés d'une autre époque.
Henri IV leur fit assez froide mine; ils ne lui étaient plus bons à grand'chose ; leur misère était, pour lui, un reproche : il leur en voulait de ne pouvoir pas payer leur fidélité, qui, après avoir été inutile, était devenue gênante.
De leur côté, les parlementaires de Tours, mécontents comme tous ceux dont la place est prise, <^mbarrassés au milieu d'une société qui s'était renouvelée en leur absence, allaient être un obstacle à des projets de rapprochement qui ne pouvaient que les blesser dans leurs intérêts et dans leurs passions. On sait, en effet, qu'ils résistèrent autant qu'ils purent à tout ce que le roi entreprit de sage et de raisonnable, et que leur fidélité à son égard était plutôt un reproche qu'un appui. Ils ne pouvaient s'accoutumer surtout à la tolérance par laquelle Henri IV tenait à se faire pardonner son abjuration, et qui faisait partie de sa politique et de sa grandeur.
Quant à Duvair, il ne fut pas oublié : on créa d'abord pour lui une charge de maître de requêtes. Il fut envoyé en ambassade auprès d'Elisabeth, dont il mérita les bonnes grâces. Enfin, il fut chargé d'une mission qui prouvait assez quel cas on faisait de sa prudence, de son habileté, de sa docilité ; dans les révolutions on en dit, et surtout, on en écrit trop ; on est ensuite gêné par des traces que le temps n'efface pas toujours; le Parlement de la Ligue n'avait pas échappé à cette loi commune, malgré la circonspection de la plupart de ses membres; ses registres déposaient de sentiments et de résolutions que
les passions du temps lui avaient dictés, et dont nul parmi les esprits sages n'avait intérêt à se souvenir. Le roi surtout qui avait dû beaucoup aux parlementaires, qui avait fait sa paix avec eux, qui comptait s'en servir, qui s'en servait déjà ; qui savait mieux qu'un autre faire la part des circonstances, avait intérêt à l'oublier. N'avons-nous pas vu quelque chose de pareil dans les temps présents, avec la différence des hommes, dans les ménagements dont Louis XVIII crut devoir user avec des révolutionnaires fameux ? Il n'y a rien qu'on puisse mettre à côté de M. Fouché, choisi comme ministre par le roi de France. Trois personnages graves furent chargés d'expurger les registres du Parlement, et d'en effacer ce qui était de nature à y réveiller de fâcheux souvenirs. C'étaient Pithou, Loysel et Duvair. Le choix seul de pareils hommes montrait l'esprit qui avait inspiré la résolution.
La vie politique de Duvair finit là ou à peu près. Le reste, c'est la vie du magistrat dont M. Sapey raconte avec charme et avec bonheur les joies et les travaux. Il fut pendant dix-sept ans premier président du Parlement d'Aix, où il devait trouver Peiresc, conseiller au même Parlement, qu'on appelait le procureur général de la littérature, qui mérita d'être son ami. Tous deux avaient les mêmes goûts ; ils cherchaient dans les loisirs de leurs fonctions le moyen de satisfaire leur passion pour les lettres qui avait été la vraie passion de Duvair. On suit celui-ci dans sa maison des champs, oii l'attendaient la paix, le recueillement et l'étude; dans sa chère lloride couverte d'oliviers, dont l'aspect rappelait à son esprit le ciel et la nature de l'Attique.
Comme écrivain il eut une grande renommée et il en fut digne. Son talent s'exerça sur beaucoup de sujets. La langue qu'il parle n'est déjà plus celle du seizième siècle ; elle n'est pas encore la langue du dix-septième ; il y a en elle de la force, de l'ampleur, de la majesté; on a comme un avant-goût du style de Dalzac. Il importe d'en citer quelques traits :
a L'homme n'est qu'un exemple d'imbécillité, la proie du temps, un jouet de fortune, u!i porfiail (riiironstance, un
sujet d'envie et de calamité, et enfin un peu de pituite et de bile mêlées. »
Pascal ne dira pas autrement. Quelquefois il y a en lui une sorte de grâce austère qui emprunte un attrait de plus à cette austérité même.
« Les fruits qui meurissent tost sont cueillis avant leur saison, et il y a je ne scais quelle envie du destin qui coupe en verd les grandes espérances... 0 Dieu, si vous êtes le père des miséricordes et le Dieu des consolations, pourquoy nous désolez-vous de cette façon ? »
Comme il peint la mort !
« Comment s'est-il acheminé à la mort ! avec quelle résolution ! avec quelle espérance ! avec quel discours ! enfin nous avons vu ses yeux se fermer et dire adieu à la lumière, et ne nous est demeurée de lui qu'une vaine image entre les bras !» El la vieillesse !
tt Vieillir, c'est s'accoutumer à mourir, on demande ordinairement de ceux qui sont extrêmement vieux, s'ils vivent encore; il y a plus à s'étonner de leur vie que de leur mort. »
J'en veux citer encore un passage qui était vrai alors, qui est vrai aujourd'hui, qui sera vrai dans tous les temps, qui a été imité par Charron ; où on sent la sagesse de Montaigne, avec l'élévation et l'onction du magistrat et du prêtre.
« La plupart du temps nous envions aux autres des richesses, des honneurs et des faveurs ; mais qui nous diroit : vous en aurez autant pour le même prix, nous n'en voudrions pas ; pour les avoir, il faut flatter, il faut endurer des affronts, des injures, il faut perdre sa liberté. L'on n'a rien pour rien en ce monde ; vous faites profession d'honneur et de vertu, cela ne se peut acheter que par la perte de ces autres choses. Les faveurs, les richesses, les dignités se donnent à ceux qui complaisent et s'accommodent aux passions ou aux voluptés d'autruy. C'est la loy ou pour le moins la coutume du monde ; elle y estoit avant que vous fussiez né ; pourquoi trouvez-vous mauvais de l'y voir observée? Celuy-là vend la liberté : il en
reçoit le prix en un Estât ou office, pourquoy le lui enviezvous? vous qui ne voulez pas vendre la vostre, vous vouldriez volontiers aussi le drap et l'argent, avoir en contre- échange ce que celuy-ci a eu pour sa liberté, et néanmoins conserver la vostre ; le droit des gens ne le permet pas. Choisissez ou la marchandise ou le prix. Je vais au marché ; j'en vois un qui tire à sa bourse, il baille un denier et emporte une laictue ; moi qui ne baille rien, je n'emporte rien, et je suis cependant d'aussi bonne condition que luy. » Celui qui écrivait ainsi avait lu Montaigne et en avait profité ; il y a là quelque chose de sa raison, de sa sagesse, de sa finesse, de sa fierté sans bruit; il y a raéme quelque chose de son style. Seulement Montaigne le faisait comme il le disait ; il conformait sa vie à ses maximes; chez Duvair, au contraire, c'était affaire d'art et de rhétorique.
Huet a dit de Duvair : « qu'il s'était distingué dans ses tra- » ductions par l'élévation et la dignité de son style, et que, » si l'on en exceptait Malherbe venu après, notre langue n'a- » vait pas de meilleur écrivain que lui. » Il y avait du vrai dans ce que disait Iluet, Duvair est un écrivain auquel on doit quelque réparation ; il a été étouffé entre deux siècles.
Cette existence honorée et douce du magistrat, qui allait aux goûts et aux talents de Duvair, devait avoir un terme.
Ministre deux fois, après la mort d'Henri IV, dans des conjonctures difficiles; renvoyé, puis rappelé, il ne fut ni assez fort pour exercer le pouvoir, ni assez sage pour le quitter.
Il mourut à soixante-cinq ans d'une fièvre des camps dans une expédition contre les protestants, oii sa présence seule étonne, si on songe qu'il était tout à la fois garde-des-sceaux et évèque. J'avais oublié de dire qu'il s'était laissé pourvoir de l'évêché d'Évreux pendant un entr'acte ministériel.
Duvair fut un homme honnête, heureux, utile et sage. S'il pensa souvent à lui, il pensa aussi quelquefois aux autres; il pensa surtout à la chose publique, dont il sut conciher les intérêts avec ses intérêts personnels. Il traversa la politique sans rien y laisser de sa considération : chose rare dans tous les
temps et surtout daus ces temps-là. Il ne fit pas payer trop cher ses services : les sociétés ont eu affaire à des sauveurs plus exigeants. Il voyait tout, s'il n'osait pas tout, l'esprit étant chez lui supérieur au caractère. C'est ce qui a fait que ses qualités, malgré l'éclat de ses mérites, ont eu quelque chose de terne. Il y a manqué le lustre que le sacrifice seul donne à la \erlu.