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d'autorité dans le monde des affaires, nul au dehors n'eut plus d'éclat. Il était devenu l'avocat obligé des causes dont on parle.
La sévérité du barreau que le temps et les habitudes nouvelles ont singulièrement adoucie, s'effarouchait alors de trop de bruit autour d'un nom; on craignait d'y voir quelque chose qui ressemblât à de l'industrie ; il n'y eut jamais rien de pareil pour M. Barthe; son talent valait sa renommée, que son indolence sans sa droiture l'aurait toujours empêché d'exploiter. 11 y a un certain art de réussir qu'on connaissait peu, auquel répugnaient les mœurs du barreau, et qui, à cette époque, n'a porté bonheur à personne.
Quant à M. Barthe, malgré son talent, malgré son succès, malgré son nom, il n'a point occupé dans le barreau la place à laquelle il pouvait prétendre. On connaît de lui bien moins l'avocat que l'agitateur, le tribun, et, pour ainsi dire, l'homme public. Les affaires ordinaires n'étaient pas son fait ; il avait pour elles trop d'excès dans ses qualités. Que faire de sa voix, de son geste, de sa chaleur? Il s'y trouvait pris. Aussi restera- t-il de lui moins un souvenir complet qu'une trace lumineuse et des ébauches hardies, qui valent mieux quelquefois que des œuvres achevées et auxquelles on reconnaît un plus grand artiste.
Précisément à cause de cela, on pouvait croire que cet homme qui avait quitté le barreau trop tôt, pour en avoir contracté la routine, qui n'avait pu se plier à son langage, qui avait été plus d'une fois éloquent, saurait plus facilement et plus vite qu'un autre prendre la simplicité, la mesure et la grandeur de la politique. Il n'en fut pas ainsi. Pour n'avoir pas toujours été assez avocat au barreau, M. Barthe fut souvent trop avocat à la tribune. S'il n'en eut pas l'art, le sang-froid, la finesse, il en eut le trop plein, l'exagération, l'affectation. Ses qualités étaient des défauts, surtout pour le rôle qu'il avait pris. Le pouvoir ne saurait être défendu avec trop de calme; c'est sa force et c'est son éloquence : or, M. Barthe ne savait le défendre qu'avec emportement ; il avait trop de gestes, trop de
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mouvements, trop de grands mots. Sa position était singulière. Il n'avait pas le talent de son caractère et de son emploi. La nature l'avait fait pour être un tribun ; il en avait la voix, l'attitude : il en avait l'excès en quelque sorte. On peut lire ce qu'écrit à ce sujet un écrivain qui s'était fait l'adversaire déclaré de M. Barthe, qu'il juge avec une rigueur qui ressemble à de l'injustice : (M. de Cormenin).
« M. Barthe lui-même, si vide d'idées, si faible de caractère, ébranlaitles centres par l'accent pathétique de sa voix, et nous ne croyons pas qu'il soit descendu une seule fois de la tribune sans exciter des bruissements laudatifs. »
Pour être un tribun , comme on en a peu vu dans nos jours de trouble, il ne lui a manqué que le goût. Mais si le talent était emporté, le caractère était sage, trop sage peutêtre, puisque sa sagesse a pu ressembler au calcul et à la faiblesse.
De là le contraste entre l'homme et l'orateur, qui a ôté à M. Barthe, dans les assemblées et dans l'exercice du pouvoir, beaucoup de sa force et de son crédit.
De là son changement qui n'a pas été un des moins étranges qu'ait vus ce siècle qui a vu tant de changements.
Sa conversion s'est faite comme se sont faites toutes les conversions éclatantes, c'est-à-dire tout d'un coup. Il a été foudroyé comme Paul sur la route de Damas, à l'exception toutefois que le grand apôtre des Gentils, en changeant, allait à la peine et à la mort.
Il était impossible en apparence de revenir de plus loin que M. Barthe; il avait été mêlé aux hommes violents; il avait participé à leurs projets; il avait eu leurs sympathies; comme eux, il avait repoussé toute conciliation. On ne voit pas que les promesses du ministère Martignac l'aient tenté ; ce qu'il lui fallait, c'était une révolution. Aussi celle de 1830 le trouva prêt; non-seulement il l'aida de ses vœux, il combattit pour elle ; cette révolution une fois faite, il lui aurait tout demandé, mêmt; l'impossible. Ceux qui l'ont vu noirci, couvert de poudre, mais transporté, heureux, élo([uent, savent
ce que c'est que l'ivresse des passions politiques satisfaites.
La fumée du combat était dissipée à peine, que son ivresse avait cessé. Était-ce calcul dans un moment où on ne calculait guère et où les plus habiles n'auraient trop su sur quelle carte jouer.
En général, on ne parle des hommes que pour les flatter et les calomnier. Il semble qu'on ne puisse pas les juger par l'instabilité, l'incertitude et la mobilité de leur nature, ce qui pourrait bien être le seul et bon moyen d'être juste envers eux.
M. Barthe avait peut-être moins changé qu'il n'avait cru ; l'ardeur de sa parole lui avait fait illusion sur l'ardeur de ses pensées ; il avait pris ses passions pour ses idées ; avant de tromper les autres, il s'était trompé. Ceux qui l'avaient vu de près et qui le connaissaient mieux peut-être qu'il ne se connaissait lui-même, affirment qu'il y a toujours eu du politique dans M. Barthe, et que cette fougue apparente couvrait beaucoup de finesse et de sens.
11 a pu lui arriver d'ailleurs ce qui est arrivé, en d'autres temps, à d'autres hommes qui, n'ayant connu les partis que par leurs extrêmes, n'ont pas cru changer en restant dans les extrémités. Tel, par exemple, qui a aimé la liberté, comme la liberté ne veut pas qu'on l'aime, en est devenu le détracteur haineux, dédaigneux, systématique.
Il faudrait se fixer, une fois pour toutes, sur le sens du mot changement.
Il est à remarquer que les pires conducteurs de sociétés sont ceux qui n'ont pas su changer. Caton l'Ancien, qu'on a vanté longtemps comme le modèle de la constance politique, n'était au fond qu'un vieil entêté; si on l'en eût cru on en serait resté aux douze tables dont le prêteur n'eût point adouci la rigueur; Rome n'eût été qu'une bourgade à peine italienne. Il aurait retardé la civilisation du monde.
Sans aller bien loin, nous avons vu, de nos jours, des hommes qui valaient mieux que Caton ; qui avaient plus de noblesse, de grandeur, de générosité, d'humanité, mais qui,
faute de céder au temps, par excès de constance, ont failli jeter leur pays dans toutes les extrémités.
A l'Assemblée constituante, les hommes distingués de cette époque, à commencer par Mirabeau leur maître, essayèrent, les uns après les autres, de mettre au service de la monarchie, sans crainte de paraître changer, des idées qui s'étaient modifiées par une expérience déjà bien longue au milieu de tant d'événements, quoiqu'elle datât à peiné de deux années.
En Angleterre, des hommes rompus aux choses publiques, excellent à se transformer en transformant les partis.
Seulement, il faut ajouter que tous ces hommes ne changent que pour servir leurs idées, non pour les déserter, et que leurs changements avoués par la politique pouvaient ne pas être désavoués par la conscience.
Il faut croire qu'il y avait, dans M. Barthe, un instinct inné d'ordre et de conservation qui, éveillé subitement au bruit d'une révolution, a résisté depuis aux vicissitudes de la politique, aux révolutions elles-mêmes, et qui l'a toujours laissé du même côté.
Nul n'a servi le gouvernement de 1830 avec plus de soumission et de foi ; il combattait la coalition ; il se défiait de la philosophie, à laquelle, malgré les sarcasmes de M. Cousin, il ne voulait faire qu'une petite part dans l'enseignement.
Il émerveillait le roi Louis-Philippe par la persévérance dans son changement ; il faut écouter à ce sujet M. Guizot : • « M. Barthe avait été trop engagé, sous la Restauration, dans les rangs et dans les actes de l'opposition la plus ardente, pour que son dévouement au service de la monarchie de 4830 ne soulevât pas contre lui ceux de ses anciens amis qui restaient hostiles à toute monarchie. Mais sa situation et sa disposition convenaient au gros du parti libéral, qui adoptait franchement le gouvernement nouveau. Il ne pouvait être soupçonné de complaisance et se montrait résolu dans la défense du pouvoir nouveau. Le roi Louis-Philippe qu'il avait bien servi dans les embarras du ministère Lafitle, lui portait
confiance. Bien peu d'avocats, me disait-il un jour, comprennent les conditions du gouvernement; il y est arrivé. Ce n'est point un transfuge; c'est un converti. Il a vu la lumière. »
M. Barthe a eu un bonheur qu'il a dû à son caractère, malgré un changement que n'expliquait aucune raison publique, il a conservé des amis. Les lettres d'un homme qui connaissait les hommes, qui a eu du bon sens et de la modération, celles de Béranger en font foi.
L'exercice du pouvoir et des grandes fonctions avait fini par mûrir et changer M. Barthe ; à force d'en prendre le goût, il en avait pris le langage. 11 est tellement dans la nature de l'homme d'oublier, que le souvenir de ses anciennes idées s'était effacé en lui pour faire place à des impressions et à des idées qui devaient être le dernier mot de sa vie. Les discours qu'il prononça au Sénat dans la question romaine et dans celle des communautés religieuses, par la nature des idées, l'élévation et la sérénité du langage, annonçaient chez l'orateur une manière de dire qui tenait à une transformation complète.
«La commission, disait-il, vous propose le renvoi au garde des sceaux; pourquoi? Pour que les communautés soient tenues « à communiquer leur état de situation aux agents de l'autorité, à en produire l'extrait au conseil d'État pour éclairer sa décision sur les demandes en autorisation d'accepter les dons et legs, sur ces divers points et sur tous les autres y relatifs sur lesquels il y aurait lieu de retoucher et de renforcer la législation. » J'ai démontré que ce qu'on demande sur l'état des biens est déjà dans la législation ; en tout cas, ce ne serait pas au garde des sceaux à faire la loi ou les règlements nécessaires pour répondre au vœu de la commission; cela regarde le ministre des cultes, qui devrait s'en entendre avec le ministre de l'intérieur. Quant à la nécessité de renforcer ou plutôt de créer une pénalité, elle ne m'est pas démontrée. Or, comme la pétition renferme les deux idées inacceptables que je viens de rappeler, il serait dangereux, par un renvoi au
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garde des sceaux, de faire croire qu'il y a solidarité entre l'opinion du Sénat et les idées du pétitionnaire, idées inacceptables et que personne ne soutient.
On pourrait craindre que le renvoi au garde des sceaux ne parût provoquer un droit d'immixtion judiciaire dans des questions de haute administration. C'est pourquoi je ne suis pas favorable à ce renvoi.
Un mot encore; il me semble que, dans le rapport, on n'a pas tenu assez compte des changements qui se sont opérés dans les temps; nous parlons quelquefois comme nous parlions il y a quarante ans ; non pas qu'il n'y ait des principes éternels qu'il faut toujours défendre. Mais sur la conduite, il faut consulter les temps, les mouvements qui se sont opérés dans la société ; ne statuons donc pas aujourd'hui avec les idées d'une autre époque, et surtout ne faisons pas passer dans l'ordre rigoureux et judiciaire ce qui appartient à l'action politique et administrative.
En 1848, il s'est opéré un grand changement sur la question qui nous occupe. Pourquoi, en 1830, les congrégations d'hommes n'existaient-elles pas? C'est que leur seule raison d'être est l'enseignement. Or, comme l'ancienne loi universitaire exigeait des ecclésiastiques des déclarations incompatibles avec leur présence dans une association religieuse, les portes leur étaient fermées. D'un autre côté, le gouvernement donnait ou retirait les autorisations; les congrégations pour l'enseignement n'étaient pas possibles : et certes on n'avait pas à craindre les congrégations d'un autre temps destinées à faire des situations luxueuses à des ecclésiastiques de grande famille. Aujourd'hui la vie du prêtre, depuis ce qu'il y a de plus élevé jusqu'aux succursalistes, c'est le travail.
En 1848, les ordres religieux se sont rapprochés de l'enseignement qui leur a été ouvert; une grande loi a été rendue, elle a produit le résultat qu'on avait prédit. Avec la loi du libre enseignement, vous aurez, disait-on, des ecclésiastiques, les congrégations, les jésuites, qui feront concurrence à l'Université, qui peut-être la détruiront; la concurrence n'est pas pos-
sible. Telles étaient les idées d'une autre époque; elles ont été soutenues, mais n'ont pas prévalu. Le résultat du nouveau principe a démenti jusqu'à présent les prévisions qui lui étaient contraires : sachons en accepter les conséquences.
Nous avons de singulières habitudes d'esprit : parfois nous trouvons que tous les autres pays sont supérieurs au nôtre. Cette mode passe de nos jours ; la France peut être contente de ses institutions, du progrès de sa civilisation. Il est une autre idée qui existe toujours : on a la manie de se croire moins libre qu'on ne l'est; et même les gens les plus attachés aux institutions, si vous les consultiez bien, vous diraient : « Il est vrai que nous ne sommes pas libres, mais cela viendra. » Je ne partage pas cet avis. Il y a toujours dans notre pays beaucoup de liberté. Je vais vous dire où s'est opéré le changement. Il y avait sous d'autres constitutions, dans les hauteurs de l'édifice, de grandes libertés; la discussion était plus retentissante, et souvent nuisait à l'action. Je rappellerai à ce sujet le mot d'un homme politique : « En bas il y a des émeutes, c'est d'en haut que viennent les révolutions. » Il est arrivé, après de terribles épreuves, qu'avec quelques restrictions dans le haut, on a pu, tout en conservant les principes qui garantissent la sécurité des citoyens, donner à la liberté des bases plus larges et plus véritablement populaires ; on a proclamé le suffrage universel et le libre enseignement.
Les jésuites sont alors arrivés; les corporations religieuses se sont livrées à l'enseignement; une grande concurrence s'est établie. Cette concurrence a-t-elle nui à l'Université? Nullement. A aucune époque elle n'a été plus florissante.
Un changement s'est aussi opéré dans les mœurs. Il fut un temps où, si l'on avait vu dans les rues de Paris un dominicain en costume, on aurait eu de la peine à le défendre contre certaines excitations. On le voit, on ne dit rien. Si ce dominicain parle, on va l'entendre ; s'il a du talent, on l'admire. On a cité un trait caractéristique. Dans peu de temps un homme d'État d'un immense talent, un protestant, recevra à l'Académie française un dominicain revêtu de l'habit de do-
minicain. Ce fait et beaucoup d'autres du même ordre attestent que ce pays a subi de profondes transformations. Cet état de choses vaut-il moins que celui d'une autre époque? Je n'en crois rien. Ma conclusion est celle-ci : J'adhère à la proposition de renvoi au ministre des cultes et au ministre de l'intérieur. Je ne suis pas favorable au renvoi au ministre de la justice (Marques nombreuses d'approbation.). »
On sent à un tel langage l'homme qui, après beaucoup d'incertitudes, se repose dans les idées où il a trouvé la paix. Seulement on voudrait que l'expression de celle-ci fût plus modeste. Il y a un optimisme dédaigneux qui trahit trop souvent les esprits fatigués et des consciences blasées, qu'il faut laisser aux âmes superficielles ou à ceux qui se satisfont à trop bon marché. Celui qui avait si ardemment épousé les querelles de la Révolution qu'il en était devenu injuste, et que le nom seul des dominicains et des jésuites lui faisait peur, applaudit aujourd'hui à leur retour. Imprudence ! Les sociétés se laissent surprendre et se vengent ensuite par leurs rigueurs des surprises auxquelles elles ont cédé.
Ainsi nous changeons; les dernières années chez nous s'effraient de ce qu'ont voulu les premières. L'instabilité des choses humaines ajoute à notre propre instabilité.
Il en fut de même du discours que M. Barthe prononça à propos de la souveraineté temporelle des papes dans une discussion fameuse. Chacun put apprécier le progrès qui avait été lent à s'accomplir, mais qui s'était accompli dans le talent si longtemps remarquable et qui avait toujours eu cependant moins de solidité que d'éclat. Il y avait là une gravité, une mesure, une simplicité auxquelles on n'était pas accoutumé. Quant au fond, la pensée était aussi nette qu'elle pouvait l'être. Les défenseurs les plus absolus et les plus convaincus de l'autorité n'auraient pas parlé autrement. Sans doute on aimerait mieux les changements qui se font avec plus d'humilité, avec moins de bruit. C'est quelque chose cependant que la franchise qui peut servir à la vérité, qui atteste des luttes et des victoires intérieures et dont le spectacle profite
plus encore à l'observateur attentif qu'aux esprits incertains et aux cœurs chancelants.
M. Barthe ne devait pas survivre longtemps à ces deux discours, les derniers qu'il eût prononcés, qui furent des événements, presque des triomphes II ne lui fut donné pas d'appliquer aux intérêts dont il se constituait le défenseur, le talent nouveau que le temps, la réflexion, l'expérience lui avaient fait.
Il est mort à Paris, le 25 janvier 1863.
Le barreau de Paris a perdu vers la fin de l'année 1855 un avocat d'un talent fin et rare, que distinguaient particulièrement la modération dans les idées, la convenance dans le langage.
M. Paillet tombait, en plaidant devant la 1" chambre du tribunal civil de la Seine, frappé par un de ces coups qui donnent à la vie de l'homme son véritable aspect : celui d'un combat; on meurt alors comme meurt un soldat. Le lieu, le caractère, le talent, cette mort semblable à cette vie commencée, parcourue, terminée devant la justice; tout imprimait quelque chose de fatalement singulier à cette fin dont César, qui ne craignait pas la mort et qui a eu le loisir de la contempler sous le poignard de Brutus, enviait la douceur.
Il y a dans Sénèque qui a réfléchi et fait réfléchir sur bien des choses, une pensée dont on est frappé :
« Multorum eloqiientia, quotidiano ostentandi ingenii spatio, » sangiiinem educit. »
Ceux-là seulement qui ont exercé le métier de la parole, peuvent sentir ce qu'il y a de vrai dans ce que dit Sénèque.
Nulle mort, si on excepte celles qui peuvent être considérées comme des calamités publiques, ne causa une émotion plus vive et plus profonde dans le pays prompt à s'émouvoir, plus prompt à oublier. Le public ne connaît et n'aime que ceux qui l'amusent, qui le passionnent ou qui l'instruisent.
Il regrette un jour quand il les regrette, l'artiste, le tribun, le savant; il laisse à ceux qui ont eu des procès et des maladies le soin de pleurer les médecins et les avocats. Pour M. Paillet, il en a été différemment. Soit que sa renommée, dont il avait usé avec discrétion, n'ait brillé dans tout son éclat qu'à son couchant; soit que son caractère ait fait taire les inimitiés, soit que les partis dont il n'avait blessé aucun, dont il avait servi plusieurs, se soient réunis pour honorer sa mémoire ; le fait est qu'on vit rarement dans les regrets publics un accord plus unanime et plus touchant.
Quant au barreau, on peut dire qu'il se mirait dans M. Paillet : il aimait tout de lui; ses qualités d'abord qui sont si difficiles à acquérir et à conserver, qui demandent beaucoup de soin, de travail, d'effort, et que peuvent seuls goûter comme elles méritent d'être goûtées les avocats et les magistrats; il aimait jusqu'à ses faiblesses qui n'étaient pas sans habileté et sans agrément, qui ne déplaisaient pas trop à des hommes accoutumés à la réserve, qui mettaient avant tout l'art de parler à propos, la décence et la distinction. On eût dit que la mort d'un pareil homme avait ôté au barreau quelque chose de sa dignité.
Cicéron avait été l'adversaire et l'ami d'Hortensius, ce qui s'est vu au barreau de tous les pays plus souvent qu'on ne pense. Tous deux avaient fait partie du collège des augures, ce qui ne les empêchait pas de se regarder sans rire, quoiqu'en eût dit Cicéron lui-même, auquel sa mobilité a plus d'une fois inspiré des saillies que sa sagesse a regrettées. La mort de celui qui avait été son rival lui causa une noble douleur.
« Interitu talis aiiguris dignitatem nostri coUegii diminutam f) dolebam. »
Les avocats en auraient dit autant de M. Paillet ; aucun regret ne lui a manqué. Aucun honneur n'a été refusé à sa mémoire.
Chose singulière. Son 'talent n'avait eu rien cependant qui pût intéresser ou remuer les masses.
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Il avait été sage, fin, délicat, exact; tontes choses que les masses apprécient peu.
Tl avait été peu mêlé aux procès qui font souvent trop de bruit, qui soulèvent l'avocat et qui le montrent au public.
Enfin il n'avait ni su, ni voulu en aucun temps parler aux passions, ce qui est un art facile ou difficile, suivant le caractère ou l'humeur de celui qui l'emploie.
Quoiqu'il parlât très-bien, sa parole, excellente au barreau, propre phis qu'aucune autre au langage des affaires, n'avait pas acquis cependant cette perfection exquise qui l'affine et qui la transforme et qui a fait de quelques parleurs illustres, disocrate par exemple, ou de M. Jules Favre, des artistes véritables dans la plus haute acception du mot, dont le public, en sa qualité de public, aime et savoure la grâce.
Ce qui n'a pas empêché M. Paillet d'avoir été, par un heureux et honorable concours de circonstances, un des avocats les plus populaires qu'on eût vus, si la popularité digne d'un avocat ne doit être autre chose que l'estime, la bienveillance^ la considération des honnêtes gens.
Il a même reçu un honneur qu'aucun avocat n'avait reçu avant lui, dont sa modestie personnelle se serait étonnée, et dont a pu s'étonner la modestie même du barreau. Jusqu'alors aucun pays ne s'était pas montré aussi amoureux des sages paroles et des utiles discours que la ville de Soissons qui a voulu qu'une statue fût érigée en l'honneur de M. Paillet qui y était né.
Son père était notaire, il appartenait par sa mère à une famille hollandaise; son talent, son caractère, son sang-froid, sa force physique, sa discrétion, tout annonçait son origine. Il fit ses études au collège Charlemagne, d'une manière excellente, comme il devait tout faire, par l'effet de cette patience heureuse qui n'est pas le génie, malgré ce qu'en a dit Buffon, mais qui aide tant aux hommes bien doués et qui leur manque trop souvent. Ses études de droit à peine terminées, il retournait à Soissons en vertu de cet attrait qui nous ramène tous ou presque tous au lieu natal, quitte à ne pas y rester. Tous tant
que nous sommes, grands ou petits, nous aimons de bonne heure à nous faire un théâtre pour nos succès. Ceux qui conquièrent le monde n'aspirent peut-être pas à le remplir de leur nom. Ils se contenteraient à moins.
Alexandre, quin'étaitau fond qu'un Athénien de Macédoine, au milieu de triomphes qui allaient renouveler la face de la terre, ne pensait qu'à ce qu'en diraient les Athéniens ses compatriotes.
c( Nous sommes tous d'Athènes en ce point. » Il y a pour nous, dans les applaudissemets de ceux qui nous sont chers, qui, les premiers, nous ont aimés, une douceur que nulle ne vaut. Ainsi, il en fut de M. Paillet; il n'imaginait pas qu'il put être avocat , ailleurs qu'à Boissons , au milieu de ses parents, de ses amis, de ses compagnons, de ses compatriotes.
A l'âge où on ne doute de rien, il se flattait que les succès devaient y avoir plus d'éclat qu'ailleurs ; que la fortune y suffirait à ses désirs, la gloire à son ambition. Il y alla, il y réussit, parce qu'il aurait réussi partout; une fois au bout des succès que Boissons pouvait lui promettre, il sentit un aiguillon plus vif; il se résolut à aller à Paris, malgré des résistances qui le touchaient, mais qui étaient impuissantes sur une nature d'autant plus énergique qu'elle était plus contenue.
M. Paillet n'était pas de ceux que les succès pussent troubler en l'exaltant ; il en recevait la confiance qui lui était plus nécessaire qu'à un autre.
Il n'avait d'ailleurs pas perdu son temps à Soissons ; il avait étudié en homme sage et prévoyant, il s'était fait au feu de l'audience, il s'était rendu maître de lui ; il avait appris d'un ancien avocat ces secrets de métier qui ne font pas le talent et dont le talent cependant ne peut se passer.
Qui sait si le vieux maître n'a pas été pour quelque chose dans l'ordre, la clarté, la précision, l'exposition, qui ont été tout de suite et toujours les caractères remarqués du talent de M. Paillet.
Celui-ci arrivait au barreau de Paris dans le courant de l'année 1825; un terrible procès l'y attendait.
On se rappelle le nom d'un misérable homme bien né, qui avait été jusqu'alors sans reproche, qui avait égorgé dans les bois de Vincennes deux enfants, sans que l'accusation qui avait tout fouillé eût pu trouver à un pareil acte un autre motif qu'une soif de sang inexplicable.
11 y a des crimes qui épouvantent et qui humilient parce qu'ils ressemblent à des mystères, que nulle sagesse humaine ne peut pénétrer, et qu'ils laissent l'homme abandonné à lui-même, « comme une inexplicable énigme. »
En vain l'esprit veut s'en détacher, il ne le peut; il y a en nous quelque chose qui nous y ramène et qui nous force à les sentir de plus près, afin que nous sentions mieux notre néant. Faut-il renoncer à toucher jamais le fond de ces problèmes où sont enfouies tant de misères? Jusque-là que de perplexités ! La justice marche à tâtons. La conscience publique se trouble, elle s'inquiète pour la justice ellemême.
De semblables procès n'allaient point à M. Paillet; il y avait là pour lui trop d'obscurité, trop d'effroi, trop d'effort. S'il était assez jeune pour en avoir recherché l'éclat, il était déjà assez sage pour en avoir redouté les dangers. Cet esprit délicat, qui ne s'est jamais plu que dans les discussions où la mesure était la condition du succès, ne pouvait être à son aise dans de telles disputes, où on est toujours obligé d'être audacieux, souvent téméraire, et que l'époque rendait plus épineuses. Alors, on ne soulevait pas les voiles de peur de les déchirer ; on ne touchait qu'en tremblant à certaines questions ; on aurait craint de dégrader l'homme, en le déchargeant de sa responsablité.
11 plaida très-bien cependant, et d'une manière qui fut remarquée ; on ne s'attendait pas à trouver autant de modération et de sobriété chez un avocat de vingt-huit ans, à peine sorti du barreau d'une petite ville, chez lequel les succès auxquels il avait été de bonne heure accoutumé, avaient dû exciter, au
lieu de les apaiser, les heureux défauts de la jeunesse. A cet art, à ce soin , à ce talent de tout dire, à cette prudence on aurait cru entendre un avocat consommé. Une pareille mesure, dans un homme aussi jeune, c'était de la force, si la force n'est autre chose que l'empire sur soi-même. Il était facile de voir que la passion, l'imagination, la déclamation n'auraient pas manqué à M. Paillet s'il l'avait voulu. On y rencontre des traits qui frappent et qui ressemblent déjà à l'éloquence; il veut peindre par un mot cette fatalité qui ne sera jamais expliquée, et qui enlève à l'homme, en un instant, la liberté de ses actions.
« Mais j'entends encore une objection, pourquoi frapper des » enfants plutôt que de grandes personnes? » Moi, je dis à la foudre : « Pourquoi as-tu frappé tel édifice plutôt que tel y> autre? »
Son succès fut grand, il devait l'être ; d'abord il était mérité : l'imprévu, l'âge de l'avocat, la nature de l'affaire le rendaient plus remarquable. M. Paillet reçut à l'audience même les éloges de deux hommes qui avaient tenu à l'entendre, qui se connaissaient l'un et l'autre en art de bien dire, et dont les éloges, quoique donnés avec une bienveillante générosité, avaient conservé tout leur prix : ceux de M. Berryer et de M. Bellart qui avait rédigé l'acte d'accusation. Ce dernier comprit tout de suite quel parti la magistrature pourrait tirer d'un semblable talent; M. Paillet reçut, dit-on, à ce sujet, des propositions qui devaient le flatter, qui en auraient tenté bien d'autres, et que son bon sens ne lui permit pas d'accepter. 11 aurait eu toutes les qualités qui font les magistrats excellents, si la décision et la fermeté ne devaient pas être comptées au premier rang. 11 y a un doute, qui est loin d'être un défaut, que plus d'un sage a placé parmi les vertus, qui, pour les avocats est une qualité, puisqu'il leur épargne la précipitation et l'exagération, et qui, pour les magistrats est souvent un obstacle, quelquefois une faiblesse. Non que ceux-ci puissent, plus que d'autres, échapper au doute. Ils ne doivent pas le chercher. C'est un repos
qui ne leur est pas permis ; leur esprit doit être façonné à des habiuides plus viriles.
Malgré le succès qu'il venait d'obtenir, et dont le souvenir est resté au palais, M. Paillet sentit que la Cour d'assises n'était pas sa place, et qu'il était fait pour un autre théâtre et pour d'autres succès. Un talent comme celui-là oblige ; il se doit à ceux qui le réclament, même dans les occasions qu'il n'aurait pas cherchées ; il en est de l'avocat comme du médecin auquel il n'est pas permis toujours de choisir ses malades.
C'est ainsi que M. Paillet défendait vers la fin de l'année 1840, une femme jeune, bien née, spirituelle, qui se montra trop spirituelle dans de longs débats, qui aurait été citée partout par son esprit, qui appartenait à une digne famille, dont il en coûte de dire le nom, condamné désormais à rester attaché comme quelques noms fameux, aux procès d'empoisonnement.
On se souvient d'avoir vu, à peu près vers la môme époque, paraître devant la Cour d'assises de la Seine comme accusé de vol, un jeune homme d'une figure sans intelligence, d'un extérieur sans distinction, qui offrait à juger, à raison de son objet et de celui qui l'avait commis, une inexplicable bassesse.
Ce jeune homme, en effet, portait un des plus grands noms de l'aristocratie européenne, qui avait été quelquefois mêlé à celui des races souveraines ; il était allié par son mariage à une famille opulente ; il en était réduit à avouer des faits que rien n'expliquait, que les aberrations que Dieu inflige comme des châtiments aux âmes qui s'avilissent.
J\J. Pailletle défendait. Use montra dans cette affaire comme dans toutes, un très-habile avocat ; s'il en eût été autrement, on aurait pu se demandera quoi auraient servi tant de talent, d'expérience. Jamais homme ne fut moins journalier. Son art de composition était tellement parfait qu'il ne lui faisait pas défaut. Il écrivait peu. De sa cause, il savait tout. 11 ne fallait qu'avoir vu ses notes où l'avocat était tout entier, pour se faire H. 'j
une idée de ce qu'un pareil ensemble supposait de réflexion, de travail, d'ordre et de clarté.
Si j'osais, j'ajouterais que c'est la perfection même de ce travail, qui ne l'a jamais rendu propre au labeur de la Cour d'assises. Dans de semblables parties, il y a plus de hasard que de bien joué. 11 fallait en trop dire pour cet esprit délicat qui excellait à ne dire les choses qu'à moitié. Comment les exagérations auraient-elles été à une parole comme celle de M. Paillet, fine toujours, timide souvent et quelquefois même un peu dédaigneuse. Jamais homme n'aima plus à avoir raison, jamais esprit plus clair n'aima plus la clarté. Si l'effort, l'énergie ont pu lui manquer quelquefois pour les causes douteuses, rien ne lui a manqué pour les causes excellentes : la raison n'a jamais su parler un langage plus aimable, plus spirituel, plus persuasif.
On conçoit qu'avec une pareille nature et un pareil talent, il ait été plus d'une fois déconcerté par les surprises et par les véhémences dont il n'a jamais pu parvenir à prendre entièrement le ton. Il était pour cela trop clair, trop simple, trop fin.
Le talent de l'avocat aux assises a toujours exigé un imprévu et une impétuosité qui allaient peu à son art et à son caractère. Habitué à parler à des juges la langue discrète et exacte du droit et des affaires, il était comme perdu dans les considérations banales, par lesquelles on apprend, en peu de temps, à convaincre et à entraîner les jurés.
L'avocat, soit qu'il plaide au civil ou au criminel, n'est plus le même ; le premier ne peut être trop clair, trop exact, trop précis. Il est au contraire, pour le second, des réticences et des obscurités que permet et que commande même quelquefois l'intérêt de la défense. Le défenseur, en pareil cas, c'est l'accusé qui se défend lui-même avec plus d'art, d'habileté, de sang-froid et auquel les sévérités du barreau ne peuvent être imposées.
Il y a une juridiction devant laquelle il a remporté des triomphes, qui ont honoré sa carrière et qui auraient été comp-
tés pour beaucoup dans toute autre carrière que la sienne : c'était la Cour des Pairs ; là, il était à sa place ; toutes ses qualités avaient leur prix; sa discrétion, son habileté étaient prisées ce qu'elles valaient ; il était l'avocat que les juges auraient choisi.
Il plaidait dans l'affaire Fieschi, pour un jeune homme qui avait été complice de Fieschi; qui se fit ensuite son dénonciateur et celui des autres accusés; qui fut condamné à vingt années d'emprisonnement et que l'amnistie est venue depuis couvrir de son pardon. M. Paillet avait à dessein enlevé à la cause son appareil funèbre ; il en avait fait une cause ordinaire. Son client y prêtait. Rien dans cette figure jeune et placide ne trahissait les résolutions violentes et le fanatisme des partis. Le germe des prédications anarchiques avait avorté dans cet esprit peu disposé à le recevoir. Quelques pas à peine faits, il avait reculé devant un acte dont sa jeunesse avait à peine entrevu l'énormité. C'est ainsi que l'avait défendu M. Paillet; jamais il ne fut plus insinuant et plus simple ; on ne se serait guère douté à l'entendre qu'il se fût agi là d'un des plus effroyables crimes dont l'histoire eût gardé le souvenir; il laisse son client dans l'ombre; il ne manque jamais de rappeler qu'il est garçon ferblantier ; s'il dit un mot en passant des opinions qu'il a ou qu'il croit avoir, c'est pour ajouter : « Les opinions républicaines de mon client, vous y attachez » peu d'importance, des opinions républicaines à vingt ans! » Cela se conçoit, mais cela tire peu à conséquence. »
L'assemblée avait souri à ces mots, cela devait être ; de semblables traits portent toujours coup ; la vieillesse aime à rire où à se repentir de ses illusions et de ses espérances ; elle fait pénitence de ce qu'elle a été jeune; pourquoi cela? Il y a dans ces railleries et dans ces repentirs qui sont toujours sans force, quoiqu'ils ne soient pas toujours sans calcul, quelque chose qui attriste; il semble que la vieillesse y perd de sa dignité et de son autorité. Ce n'est point ainsi qu'on enseigne le respect. Les vieillards, chez les anciens, s'y prenaient autrement. La mobilité intéressée et railleuse sied mal aux hommes
qui ont vécu; qui, pour être revenus des exagérations et des illusions, doivent savoir mieux que d'autres qu'il est des principes sans lesquels les sociétés ne peuvent subsister. C'est ainsi que les vieillards renoncent à être les guides de ceux qui les suivent et que la société, qui ne sait auquel entendre, est livrée à des déchirements continuels.
Ce fut un assez triste spectacle que celui des débats du procès Fieschi. Il devrait être offert comme une leçon à ceux qui, par un reste de souvenirs trompeurs ou d'imaginations chimériques, s'obstinent à couvrir certains crimes d'une fausse grandeur. S'il en était autrement, ou arriverait bientôt à être convaincu que ces entreprises, dont rougissent les peuples civilisés, accusent moins des consciences pervesties que des esprits fermés à toutes les idées et à toutes les lumières. Un assassin cynique et prétentieux qui prenait à tâche de compromettre la justice par des familiarités indécentes; un épicier qui se défendait en balbutiant, qui aurait rendu le fanatisme ridicule, et qui n'eut de courage que pour mourir ; un vieillard, petit, paralysé, taciturne, qui avait été l'âme du crime, qui semblait réserver ses forces pour l'échafaud, dont le silence troublait Fieschi, dont la figure rappelait d'autres temps ; tels étaient ceux auxquels la justice demandait compte des combinaisons fatales par l'effet desquelles trop de sang fut répandu. Il n'y avait rien là qui ne fût fait pour humilier. On était comme épouvanté à la pensée d'un tel crime conçu et commis par de tels hommes, crime dont la liberté n'était pas complice et pour lequel cependant elle fut punie.
On conçoit maintenant le trouble que M. Paillet dut éprouver dans une pareille affaire ou tout effrayait sa sagesse, où rien ne parlait à sa seusibihté.
Une autre occasion devait lui être offerte, oiÀ son succès fut plus grand, où son talent se montra sous un jour plus éclatant et plus nouveau. Un jeune et vaillant capitaine revenant d'Afrique à la tête de son régiment, avait été, au milieu d'un faubourg de Paris, de la part d'un misérable jeune homme dépravé par l'action des partis, l'objet d'une de ces tentatives
qui trahissent, dans certaines âmes, des infirmités latentes. M. Paillet, qui était alors bâtonnier, fut en cette qualité désigné pour défendre l'accusé. Sont client était jeune : il était pauvre et ignorant. Le crime qu'il avait commis était moins le sien que celui des hommes plus âgés, plus expérimentés, qui ne lui avaient pas assez dit que les crimes n'ont jamais rien produit et que la liberté n'était faite que pour ceux qui savent l'attendre et la mériter. Un client comme celui-là, pouvait toucher M. Paillet, il le toucha en effet; ou s'en aperçut à la défense. Ce qui le toucha davantage, ce fut cette existence jeune, patriotique, déjà glorieuse, qui avait été menacée, à laquelle se rattachait une cause qui était celle de l'avocat, comme elle était celle de tous les hommes patients, qui aimaient la liberté et la gloire avec leur raison, qui loin d'en vouloir au gouvernement d'alors de ses lenteurs lui en savaient gré, et qui semblaient résignés à donner à la France tout le temps qu'elle demanderait pour devenir ce qu'elle devait être.
Cette plaidoirie, animée par un ton qui n'était pas le ton habituel de l'avocat, dont il n'est à peu près rien resté qu'un souvenir, fut une des plus remarquables qu'il eijt jamais prononcées ; il ne fut pas seulement habile, il fut de plus pathétique, ému, éloquent; il plaida comme aurait plaidé un pair de France, s'il avait été comme l'avocat ro-mpu à la parole : il étonna et il ravit ceux qui l'entendirent. Ces hommes prudents et sages reconnurent en M. Paillet un des leurs.
Le lendemain, l'avocat plaidant à la 1" chambre de la Cour recevait du premier président de la Cour comme un compliment flatteur un de ces mots comme AL Séguier seul savait les dire, qui avaient l'autorité de son nom et de son rang et pour lesquels sa brusquerie originale n'était pas un médiocre assaisonnement.
Nul n'a eu plus d'indépendance que M. Paillet. Sa position la lui rendait facile ; son caractère la lui aurait commandée : Ifs excès, en tout, ne lui faisaient pas seulement peur, ils l'ennuyaient. 11 ne pouvait détacher ses regards de certains horizons doux, mais bornés qui suffisaient à l'enchanter. Il
craignait les partis et il les dédaignait. Il fuyait la responsabilité, semblable en cela à beaucoup d'hommes distingués qui n'ont poini aimé l'action. Sa timidité lui eût rendu tous les liens gênants; sa fierté, toutes les sujétions difficiles. A sa circonspection, à sa finesse, à son art de faire, on eût dit un petit neveu de Fontenelle. Il appartenait à cette famille d'hommes heureux, laborieux, avisés, auxquels a plu surtout la vie à l'ombre {umbratilis vita] ; qui n'ont jamais rien fait pour troubler la société, ni beaucoup fait pour la servir ; qui ont donné l'exemple des qualités privées et qui ont tenu qu'il fallait respecter les lois et penser et vivre à sa guise (« Intûs ut libet : foris ut licet » ) .
Nul à cause de cela, n'aurait peut-être mieux réussi dans la politique. Il en savait déjà la langue qui n'est autre que celle des affaires ordinaires, du bon sens et de la raison. Indifférent aux passions des partis sans l'être à leurs principes, illui aurait été moins difficile qu'à un autre de s'en rapprocher et de s'en faire entendre. C'était beaucoup que d'avoir du talent, de l'indépendance et de n'avoir rien dû, en aucune occasion, à aucun pouvoir, à aucun parti.
L'art de parler n'était chez M. Paillet un art si précieux que parce qu'il n'était que celui de parler peu et de se taire à propos; il en avait fait l'art de se conduire. Son habileté, sa réserve, même sa froideur donnaient à la louange dans sa bouche un goût particulier, on y sentait l'homme qui disait ce qu'il pensait et qui aimait la vérité avec sagesse.
Lorsqu'à la rentrée de l'année 1850, le président de la République installait la magistrature, désormais déclarée inamovible dans la salle des Pas-Perdus, qui avait reçu un grand appareil à cet effet, M. Paillet assistait à cette cérémonie parmi les principaux membres de l'ordre des avocats, qui étaient placés aux pieds de l'estrade, sur laquelle allait s'asseoir le président. Le discours que prononça celui-ci eut un grand succès. D'abord il fut entendu, ce qui n'était pas un petit mérite, lorsque M. Portahs, lorsque M. Rouher, lorsque M. Dupin luimême n'avaient pu se faire entendre. On fut frappé par cet
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accent lent mais énergique, par ce ton d'autorité, convaincu, dont beaucoup d'esprits avaient besoin, pour être rassurés contre les frayeurs dont ils se nourrissaient depuis plus de dix-huit mois.
En se retirant, l'orateur qui avait été déjà applaudi reçut les applaudissements du barreau. « M. le président, dit alors M. Paillet, en s'inclinant, vous auriez dû vous faire avocat. » Un visage sérieux s'éclaira alors d'un sourire. Il était manifeste que le compliment, que n'avaient inspiré ni le désir de paraître, ni le dé^ir de flatter, n'avait pas déplu.
Les faits qu'on vient de rappeler n'ont été que les accidents et les distractions de la vie de M. Paillet. Pour le voira son aise il faut retourner aux affaires. C'est là qu'il était chez lui ; son talent qui n'éblouissait pas, séduisait par un ensemble de qualités aimables et égales. Sans être frappant, il était sincère et original. Il mérite qu'on en parle avec quelques détails ; l'homme lui-même était curieux à observer.
Il en est qui se rappellent avoir rencontré au palais un avocat d'une grande taille, d'une figure fine et froide, d'un extérieur timitie, presque embarrassé, qui parlait peu, qui gardait tout pour lui hors les plaisanteries, chez lequel ne se trahissaient au travers des audiences oii il se multipliait, ni précipitation, ni souci ; qui faisait chaque chose à son heure, qui paraissait être le même tous les jours; qu'on n'a vu jamais ni exalté, ni abattu, qui cherchait avant tout à se maintenir ; qui n'a jamais dit un mot trop vite. Cet avocat, c'était M. Paillet. On aurait pu le reconnaître à ce que j'en ai dit.
Comment s'est-il fait que né en province, où sa jeunesse s'est écoulée presque entière, arrivé à Paris sans fortune, sans amitiés, sans l'appui des partis qu'il n'a jamais recherché, sans certains autres secours qu'il a toujours dédaignés, sans cet éclat de parole qui a illuminé certains talents, et qui les fait paraître plus brillants qu'ils ne sont, sans les bonnes fortunes, qui sont comme des coups de hasard, dans ces parties où se jouent les destinées, il ait pu, en peu de temps, con-
quérir au milieu de beaucoup d'hommes distingués la place qu'il a su garder, agrandir et que nul depuis n'a songé à lui disputer.
Il avait la résolution, la patience, la confiance en soi, assurée, mais sage, qui servent, à vaincre les obstacles, parce qu'elles ont servi à les mesurer. Il fallait bien qu'il eût les qualités que goûte particulièrement le Palais et dont il a toujours besoin, puisque celui-ci en a fait sitôt et si complètement son homme. Nul avocat n'a été plus adopté par le Palais, parce que nul n'a été pour lui un interprète plus intelligent et plus sûr.
Il a eu, en effet, une qualité que tout le monde apprécie, que nulle ne remplace, qui pourrait remplacer les autres et qui sert du moins à les acquérir ou à s'en passer. L'éloquence ne sert pas toujours, elle fatigue quelquefois. S'il y a quelque chose de plus difficile que d'être éloquent c'est d'être éloquent à propos. La science elle-même a ses dangers, elle peut vous porter à la tête. Soyons savant avec sagesse.
Fénelon a écrit : « L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit. »
On doit croire que M. Paillet aurait satisfait Fénelon, le juge exquis et difficile dans les choses de goût, et qui se souciait assez peu des avocats. Qui fut, en effet, plus clair? qui sut mieux mettre les choses à leur place, faire venir, lorsqu'il le fallait, les faits, les raisonnements, les émotions? Il ne se trompait pas de page dans son éloquence, il excellait à entretenir doucement l'attention, sans l'exciter d'abord, pour la laisser ensuite épuisée et languissante. La clarté, chez lui, n'était pas sèche, froide, didactique, consistant à répandre sur tous les objets une lumière avare qui permet de les apercevoir à peine et qui empêche de les juger. Elle était élégante, animée, aimable; elle ne montrait pas seulement les objets; elle les peignait, mais discrètement, simplement, comme font les artistes exercés et délicats auxquels il faut peu de couleur.
Si donc j'avais à nommer la qualité éminente de M. Paillet,
qui Va placé au premier rang, je n'hésiterais pas à dire la clarté. Je ne croirais pas en avoir fait un médiocre éloge; il aurait eu ainsi parmi les qualités de l'orateur, celle de toutes peut-être qui annonce le plus de suite, de force et d'empire sur soi-même.
M. de Buffon a parlé de l'art de parler, comme un grand écrivain qui ne peut s'empêcher d'être un peu jaloux de tout ce qui peut menacer la préséance de l'art d'écrire, où il est resté un maître.
Quoiqu'il en dise de l'éloquence, il ne serait pas fâché qu'on prît pour l'éloquence « cette facilité naturelle de parler )) qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à tous ceux » dont les passions sont fortes, les organes souples et l'ima- » gination prompte? Que faut-il pour émouvoir la multitude » et l'entraîner? Que faut-il pour ébranler la plupart des au- » très hommes et les persuader? Un ton véhément et pathé- » tique, des gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides » et sonnantes. »
Si M. de Buffon y eût réfléchi davantage, il n'eût pas parlé de la sorte. Mais il voulait en venir à son mot célèbre et qui sera toujours vrai : « Le style est l'homme même. » A qui, parmi les orateurs vraiment dignes de ce nom, peut s'appliquer le portrait de fantaisie qu'il a tracé? M. Paillet aurait pu, plus qu'un autre, récuser la ressemblance ; nul, en effet, n'eut « le ton moins véhément, le geste moins fréquent, la parole moins sonnante, » ce qui ne l'empêchait pas de persuader par l'effet surtout de la clarté qui est plus difficile peut-être, dans la parole, à cause de l'effort continu et instantané qu'elle exige, que dans le style écrit.
Il faut que cette qualité soit en effet, bien difficile, puisqu'elle est si rare. Combien en est-il qui vous ébjouissent, qui vous séduisent, qui vous transportent et qui vous troublent ensuite par de soudaines obscurités. Parmi les avocats, même les habiles, combien en est-il auxquels a manqué la clarté, qui est la lumière du discours. Nulle part encore elle n'est plus difficile qu'au barreau, nulle part elle n'est plus nécessaire. Le littéra-
teur, le savant, l'artiste, l'homme politique s'appartiennent; la parole et l'esprit, chez eux, peuvent prendre leurs aises. Il y a un certain désordre qui, pour n'être pas « un effet de l'art, » n'en produit pas moins quelquefois des effets heureux. Il n'en est pas de même de l'aVOcat qui se doit aux intérêts qu'il s'est chargé de défendre. Sa tâche est plus malaisée et plus ingrate. Delà des difficultés que ne soupçonnent pas ceux qui n'ont jamais essayé de les vaincre. Souvent le plus habile et qui se croyait le plus sûr de lui, est saisi d'un éblouissement qui cache à ses yeux le secret de la défense. Il ne voit plus les objets qu'au travers d'un nuage, ses souvenirs s'effacent, son feu s'éteint, ses idées se brouillent, sa science s'affaisse, il a beau interroger ses notes, elles ont perdu leur sens, elles n'offrent plus que de vains signes à ses regards troublés.
Celui-ci saute sur les faits ; il oublie de dire les noms de ses parties et l'objet du procès ; le voilà au milieu de la discussion, sans qu'on puisse dire comment il y est venu. C'est une pièce qui commence au second acte. D'où sortent les personnages? où vont-ils ? comment les nomment-ils? On s'en doute, on ne le sait qu'à peu près; l'avocat n'a pas eu le temps de nous l'apprendre. Son commencement n'est pas ce qu'il sait le mieux, il est au milieu, il faut qu'il y reste, au risque de n'être pas compris. Il n'a plus qu'une pensée , celle de finu^; il s'attache à tous les arguments, comme un nageur en péril qui veut avant tout aborder au rivage.
Celui-là, au contraire, se perd dans l'exposition, il ne peut plus en sortir. On dirait qu'il a fermé sur lui-même la porte à double tour. Dans son impatience, il va, il vient, il revient, il dit et redit les noms et prénoms de ses parties. Il lit tout, des exploits jusqu'au parlant à, il n'omet rien dans les actes et particulièrement les choses inutiles, ce qu'il lui faut c'est une occasion de s'échapper. La saisit-il, il accourt à la discussion, haletant, essoufllé ; alovs il se hâte, il a fait trop de chemin en trop peu de temps. Le temps, la force lui manquent, il affirme qu'il a raison, il oublie de dire pourquoi. Il a tout dit de son rocès, hors ce qu'il aurait fallu pour le gagner.
M. l'AlLLET. 139
Voilà des dangers auxquels dans aucun temps on n'aurait été exposé avec M. Paillet; nul ne l'a surpassé, ne l'a égalé, pour ainsi dire, dans l'art de raconter les faits d'un procès. La complication, en ajoutant à la difficulté, ajoutait à l'agrément. Cette qualité, portée à un aussi haut degré, en a fait un maître et lui a valu d'être compté parmi les avocats. supérieurs. Il appuyait sur tout, il ne pesait sur rien. Il laissait avec discrétion aux faits, aux actes, aux personnages la physionomie qu'il lui conveiicdt de leur donner; pour cela, un mot, un geste, un sourire lui suffisaient ; il ne mêlait pas la discussion à l'exposition, il n'était pas obligé ensuite de redire, en l'affaiblissant, se qu'il avait dit; chaque chose mise à sa place recevait ainsi des objets qui l'environnaient le jour qu'elle devait avoir. On voyait tout se mouvoir sous sa parole transparente. On pouvait dire qu'une cause par lui exposée était une cause plaidée.
11 avait un bien autre mérite pour un avocat; en réalité il ne plaidait pas. Il ne vous prenait pas de force; il vous invitait à être de son avis; il parlait naturellement, simplement; il ne connaissait pas les alternatives notées de haut et de bas, auxquelles ne peuvent s'accoutumer les personnes étrangères au barreau et qui donnent, à la langue des avocats, quelque chose du plain chant, moins sa majesté.
Il ne se doutait pas, avec sa grâce insinuante et son habileté facile, qu'il était dans la véritable tradition de l'éloquence antique. A qui ressemble ce portrait d'Ulysse, auquel on peut se fier, puisqu'il a été copié par Fénelon d'après Homère.
« Voilà son air d'abord froid et réservé qui cachait tant de » vivacité et de grâce. Je reconnais même ce sourire fin, cette » action négligée, cette parole douce, simple, insinuante qui » persuadait avant qu'on eût le temps de s'en défier. »
Sa langue était bonne précisément parce qu'elle n'avait ni recherche ni éclat. Peut-être aurait-on pu lui demander plus de trait, plus de précision, et en même temps plus du mouvement; son atticisme n'était pas toujours assez piquant, on ne s'en apercevait pas, il y avait néanmoins dans cette lan-
gue tant d'habileté et d'urbanité qu'elle semblait être la véritable langue du barreau :
« Hujus orationes tantùm argutiarum , tantùm exemplorum •» tantùm iirhanitatis habent , ut pœne attico stylo scriptœ esse » videantur. »
M. Paillet avait fait d'excellentes études. 11 en était resté là. Le monde des idées s'était trop tôt fermé pour lui. Il aimait les anciens , il les connaissait , il passait avec eux ses instants les plus doux ; il ne sentait pas assez leur grandeur et leur simplicité ; il ne s'essayait pas assez à autre chose. La routine avait trop de place dans son culte ; son esprit y perdait, il n'était pas assez hardi pour un temps trop hardi ; il se défiait trop de toute innovation et de toute témérité. La délicatesse de son goût lui laissait voir tous les défauts , elle ne lui permettait pas de voir toutes les beautés. En tout, il aimait mieux « l'en deçà » que « l'au delà. »
Un jour, on le décida à lire un de ces fameux livres, comme on en a publié quelques-uns de nos jours, qui brillent et qui s'éteignent comme des éclairs ; il en fut ébloui, accablé plutôt que charmé ; il se taisait néanmoins. Comme on l'interrogeait: « Décidément j'aime mieux Gil-Blas. » Yoilà l'homme ; il avait beau faire, il avait beau se prêter à des impressions nouvelles, il en revenait toujours à la clarté, à la finesse, au bon sens, c'était sa nature, il était là comme chez lui.
Son talent s'en ressentait; plus de hardiesse, de résolution lui auraient bienfait. Il péchait par excès de sagesse. La discussion, par exemple, n'était pas son côté fort. Avait-il tort, il n'insistait pas ; son bon sens, sa droiture, son équité naturelle l'en auraient empêché. Avait-il droit, il n'insistait guère davantage. Il avait tout fait pour mettre la raison en lumière; nul, mieux que lui, n'y réussissait. C'était à elle à faire le reste ; il aurait cru faire injure à la raison en se mettant trop en frais pour elle.
Tel a été M. Paillet, un des avocats les plus rares et les plus utiles qui aient paru de nos jours au barreau; celui de tous, peut-être, dont l'exemple pourrait être le plus opportunément
offert comme modèle. Il n'est pas à craindre que la hardiesse, la nouveauté viennent à manquer dans un siècle échauffé comme le nôtre ; rappelons que la modératioD, la convenance, la tempérance, servent aussi au talent, et qu'elles ne sont pas d'un très-mauvais exemple lorsqu'elles sont unies à la dignité de la vie et à l'indépendance du caractère.
11 était d'ailleurs arrivé au talent de M. Paillet ce qui ne manque jamais d'arriver aux talents vrais : il s'était amélioré en mûrissant.
La vie publique à laquelle il avait été mêlé un instant, les hommes qu'il avait connus, la cause qu'il avait défendue, les scènes auxquelles il avait assisté, avaient donné à ce talent des teintes plus vigoureuses ; sa parole qui avait conservé sa lim{iidité, avait pris plus de gravité et d'élévation, l'accent en était plus ferme, le ton en était plus ému. M. Paillet n'avait pas été en vain appelé à des luttes plus hautes ; son caractère s'en était fortifié, son esprit s'en était agrandi, son art s'en était bien trouvé; il était plus sérieux sans avoir moins d'attraits ; il n'y a rien de plus triste que les frivolités de la pensée, quand elles couvrent les derniers jours de la vie.
Chez lui le caractère était plus décidé que l'esprit ; circonspect par nature et par état, il avait trop appris à douter et à voir sous tous les aspects les mille côtés divers des choses humaines. S'agissait-il du devoir, ou de ce qui ressemblait au devoir, il avait vite fait de prendre son parti. Ce serait manquer à sa mémoire que d'oublier comment, dans l'affaire des biens de la famille d'Orléans, il sut défendre des princes qu'il n'avait jamais servis dans la prospérité, et que le sort des révolutions lui avait donnés pour clients ; il fut, en les défendant, courageux sans agression, sage sans faiblesse. Sous les précautions de son langage, on pouvait voir les regrets que lui inspirait la cause des idées libérales et modérées qui alors semblait perdue. Cette cause avait été la sienne. Comme il avait été sage en tante chose, comme il n'avait jamais voulu que le possible, il néprouvait pas le besoin de changement qui naît du calcul ou du repentir. C'était le moment où son talent se
transformait, ainsi que je l'ai dit; on pouvait déjà s'en apercevoir. Il a eu plus tard des accents nouveaux, comme si averli de sa fin , il avait voulu jeter sur ses dernières paroles les clartés suprêmes. Ceux qui l'ont entendu à cette époque, affirment que jamais sa parole iie fut aussi ferme, son esprit aussi étendu, sa raison aussi haute, sa voix, cette voix qui allait s'éteindre, aussi animée, aussi éloquente !
M, Persil fut nommé procureur général à la Cour royale de Paris le 29 septembre 1830, c'est-à-dire au moment où les fonctions de procureur général allaient redevenir quelque chose. Jusque-là il n'en avait été question que pour la forme; les opinions semblaient, sinon unies, du moins confondues ; la presse avait mis bas les armes; elle n'aurait su encore sur qui frapper, de peur d'égarer ses coups. On en était à l'enthousiasme, moitié faux, moitié vrai, qui suit les révolutions. Le pouvoir, sourd à des pressentiments secrets, se laissait bercer dans un concert de félicitations et de louanges, dont il n'était pas la dupe, et qui ne l'endormaient pas moins sans le tromper. On lui demandait et il promettait plus qu'il ne pouvait et ne voulait donner. On eût dit qu'il allait inaugurer l'ère d'un bonheur nouveau.
Des hommes jeunes, emportés, étourdis de leur triomphe, commençaient à croire que ce n'était pas la peine d'avoir vaincu en trois jours, pour un simple changement politique. Ils voulaient dès lors mieux que cela : ils exigeaient de la société qu'elle se refît. Leurs yeux s'obstinaient à chercher au travers du nuage, l'arc-en-ciel promis aux nations, qui doit luire un jour sur les misères et les douleurs de l'humanité.
Les triomphes faciles ont cela do singulier, qu'après eux on croit tout facile. On eu vent ensuite à tous les pouvoirs; on eu
voudrait au temps de ses lenteurs. Les pouvoirs qui remplacent les pouvoirs déchus ont une lourde tâche ; ils ne peuvent se défendre contre les illusions qui les menacent, qu'en ayant l'air de les partager.
Ainsi, croyant les mœurs corrigées, les intérêts rapprochés, les partis unis, nous avons vécu, pendant quelques mois dans une sorte d'extase.
On ne rappelle pas ces illusions pour en rire, encore moins pour les reprocher à qui que ce soit ; personne ne trompait, tout le monde était trompé. Les esprits de sang-froid sont rares en de pareilles circonstances, et ce ne sont pas ceux-là qui font les révolutions.
Tous les gouvernements ont eu leur lune de miel ; tous ont cru qu'ils seraient toujours nécessaires, parce qu'ils l'avaient été un moment ; leurs amis le croient, leurs ennemis le leur laissent croire. Kien ne leur paraît alors plus facile que de fixer la mobilité éternelle des affections populaires ; ils rient des obstacles jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus les surmonter; mais, ces heures d'ivresse passent vite ; ils en payent ensuite le souvenir assez cher pour qu'il ne soit pas calomnié.
M. Bernard de Rennes, avocat distingué d'un barreau célèbre, dont le nom honorablement mêlé aux tristes procès de la réaction de 1815, venait de retentir avec éclat dans les débats du procès Lachalotais qui comptait parmi les 221 ; avait été le premier procureur général qui eût été nommé après la Révolution de 1830.
Il convenait mieux qu'aucun autre, par son caractère, par son talent, par son onction, par ses opinions doucement exaltées, à ces jours où la justice, sans désarmer, cache son glaive. Il avait été choisi, moins comme le ministre des sévérités delalcfi que comme le pasteur qui, le soir, tâche de ramener au bercail les brebis égarées.
Le rêve allait finir comme finissent tous les rêves ; le réveil devait être pénible ; il en est toujours ainsi des réveils qui suivent les rêves trop doux. Déjà la discipline était relâchée, l'autorité diminuée, la loi compromise, les juges sommés
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de descendre de leur siège ; la société ne marchait plus que par l'effet d'un mouvement qui s'usait chaque jour ; on eût dit qu'elle avait à tout moment besoin d'être remontée. Tel est l'effet des révolutions ; si légitimes et si nécessaires qu'elles soient, elles portent des fruits amers. Il n'y a pas à s'en étonner, l'amertume étant le propre des remèdes qui guérissent le plus sûrement.
Dès lors, on pouvait prévoir que le combat serait rude. La passion avait pris un tel élan, même chez les hommes que les années avaient dû apaiser, que l'expérience avait dû instruire, qu'il était à craindre qu'elle ne dépassât le but. On avait tout à redouter avec des adversaires pris dans tous les rangs, d'ans toutes les opinions, excités par tous les mobiles, dont la plupart croyaient très-sincèrement avoir le droit de renverser un pouvoir qu'ils avaient fondé.
Pour une telle lutte, il fallait une tête ferme, un cœur résolu et un bras fort.
Ce fut alors qu'on songea à un avocat très-instruit, trèsexact, très-laborieux, qui s'était jusqu'alors renfermé dans les travaux de sa profession ; que son talent, son caractère, ses intérêts avaient tenu presque toujours éloigné de la politique. M. Persil n'avait pas de maîtres et peu d'égaux pour la science et la discussion des affaires ; nul ne parlait la langue du droit avec autant de sécheresse, de précision et de sûreté. Chez lui, rien d'agréable, de banal et d'à peu près; mais une raison prompte, sévère, impétueuse, qui subjuguait l'esprit sans penser à le charmer. M. Tripier seul aurait pu lui en remontrer pour la logique, et encore M. Tripier n'avait pas à sa disposition les ressources qu'une étude longue et approfondie du droit fournissait à >f. Persil. Aussi n'y avait-il pas de nom qui valût celui de ce dernier dans le monde des affaires ; son talent avait beau être âpre, captieux, sans éclat, sans distinction, sans correction, on n'en trouvait pas qui le valût pour le ménage des audiences. M. Persil s'imposait; son talent, sans grandeur, avait de la domination ; l'argument tardait-il, il frappait du pied comme pour l'appeler. Il faut qu'un tel
geste soit dans la nature de certains talents , puisque Cicéron parle d'un avocat qui n'avait pas de meilleur moyen pour animer son discours ce Supplosio pedis. «
M. Persil avait la passion de la science, de l'ordre, de l'exactitude, qui en vaut bien une autre, surtout pour faire un avocat puissant; sa science était la science du barreau, nerveuse, directe, sûre, raisonna'ble, peu ambitieuse, peu prétentieuse, appropriée à la recherche et à la solution des difficultés, adossée aux textes ; on ne pouvait désirer un instrument plus précieux. Elle avait l'austérité, qui est son caractère, presque son mérite. Les hommes accoutumés à la précision et à l'exactitude de certaines sciences, y trouvent un attrait réel ; leur langage en contracte quelque chose d'abstrait et d'animé tout à la fois. Ils craindraient de le parer, de peur qu'on ne le reconnût pas. Le président Bouhier a dit quelque part, d'une façon excellente : « Ne chargez pas la science du droit d'ornements inutiles. » Il n'y a que les jurisconsultes qui peuvent sentir ce qu'il y a de vrai dans le mot de l'illustre magistrat. Il fallait que M. Persil eût beaucoup lu le président Bouhier, car il en a observé religieusement le précepte; jamais science ne fût plus sévère et plus sincère que la sienne. Pour l'indiquer, il n'y a que la ligne, rien de plus. Est-ce assez? Vous y chercheriez vainement les couleurs, les considérations, les vues, les rapprochements, les élégances, qui trop souvent la dénaturent, mais qui souvent aussi la relèvent, l'agrandissent et l' éclairent.
Il en était de sa parole comme de sa science. Toutes deux étaient nues. Laraison, dans sabouche, n'en souffraitpas. Ceux qui savent à fond ce qu'ils disent, ont un grand avantage ; on les tient quittes, pour le reste, à bon marché. L'éloquence par les mots estplusfacileetmoinsdivertissantequ'onnepense. M. Persil était sec mais suffisant ; sa parole plus parée aurait pénétré moins avant; il avait d'éloquence juste ce qu'il en fallait pour un très-habile jurisconsulte comme lui : « Servius eloquentiœ tantùm assumisse... ut jus civile piossit tueri. » M. Persil était aiiisi venu, parmi les premiers, à n'être l'inférieur de personne.
M. PEUSIL. 147
Sa fortune au barreau avait eu cela de remarquable qu'il avait dû tout au barreau lui-même. Si on en excepte quelques affaires eu petit nombre, comme celle de M. Bavoux, par exemple, plaidée en 1819, celle de l'association nationale dans laquelle il n'avait qu'uu rôle secondaire plaidée en 1820; celle de Castaing plaidée en 1823, dans laquelle il défendait les intérêts des parties civiles, il n'eu est guère d'autres qui aient pu fixer rattention publique parmi toutes les causes qu'a plaidées ce remarquable avocat.
Il n'a pas eu à se plaindre ; aux audiences civiles son talent était dans son vrai jour, il a bien fait de ne pas le déplacer; trop de lumière lui aurait nui. Il n'avait rien pour parler au public, ni la passion qui l'émeut, ni la saillie qui l'amuse, ni la distinction qui le charme, ni la grâce qui le séduit, c'était un talent sans souplesse; il excellait dans les affaires; il n'avait cherché à être bon qu'à cela.
Il avait commencé durement. Il était né àCondom, le 13 octobre 1783 ; il était venu à Paris à dix-neuf ans ; il avait fait son droit en un an, ce que permettaient les règlements d'alors; une année ensuite il était docteur en droit. Sa jeunesse fut pauvre, courageuse, laborieuse ; de bonne heure il connut les difficultés de vivre, ce qui est la bonne manière d'apprendre à vivre ; il donna des leçons de droit. A vingt-cinq ans, il avait publié son livre sur les hypothèques, livre d'une science sèche, tenue, mais sûre, exacte, utile, qui peint l'homme.
Il vint ensuite au Palais, seul, étranger, sans appui. Il mérita de plaider les grandes causes, parce qu'il sut plaider les petites, ce qui n'est pas toujours aisé. Il passa par tous les grades : il fut général après avoir été soldat. Ainsi se forma ce talent pénétrant, raisonnable, solide, vigoureux, mais qui n'a pas pour cela le signe des talents privilégiés. Il n'y a en lui rien d'éloquent, rien de neuf ni d'inspiré; M. Persil a eu beau faire, il a toujours eu l'air d'un avocat de fortune.
Pourtant c'était une nature bien trempée ; l'activité dont elle était douée n'est jamais d'un esprit ordinaire; la politique lui souriait, il en avait la passion ; sa uature plébéienne
i48 Li; U\RUEAL AU Xl.V lîlÈCLE.
s'était émue aux dernières luttes de la Restauration. Nommé député au mois de juin 1830, lors de la réélection des 221, il montra tout de suite une résolution de caractère et une vigueur d'action que nul ne lui aurait soupçonnées. Un des premiers, il appela aux armes ; lorsque la Charte de 1814 fut révisée, il voulut que le dogme de la souveraineté du peuple servît de fondement à la constitution nouvelle.
Chez lui, d'ailleurs, pas de rêves ni d'utopies, mais la rigueur d'un jurisconsulte habitué à étudier les lois, à les connaître, et qui veut qu'on les respecte.
Tel était l'homme auquel allait être remis le soin de raffermir la discipline sociale, de réprimer le désordre des mœurs publiques, de faire rentrer dans leur lit les opinions débordées, de défendre contre l'esprit de changement un pouvoir né de la veille, qui ne se défendait lui-même par aucun prestige ; c'est dire que les difficiles fonctions du ministère public ne furent jamais plus difficiles peut être que dans les jours où M. Persil en acceptait le fardeau ; il n'y aurait pas eu de trop, pour les remplir, du talent, de la mâle vertu et de l'autorité des plus grands magistrats. A celui qui allait s'y dévouer, il fallait de la fermeté sans colère, de la modération sans faiblesse, le don de tout comprendre, le secret de tout dire ; il fallait de la résolution et de la mansuétude dans l'accomplissement du devoir; il fallait surtout le sentiment sérieux et sincère des intérêts et des passions de son siècle et de son pays ; il ne devait pas être un avocat venant plaider une thèse apprise à la hâte, vivant au jour le jour, n'ayant de parti pris sur rien, entraîné par les impressions diverses auxquelles les avocats sont excusables de céder; il fallait enfin qu'il eût assez de force pour en prêter à un pouvoir qui n'avait pour lui ni les armes, ni le temps, ni les masses, et pour lutter contre tous les partis, sans compter le parti qu'il servait.
A dater de sa nomination, on trouve M. Persil partout; c'est une justice à lui rendre, que jamais procureur général n'a moins cherché à décliner la responsabilité de ses paroles et de ses actes. Loin de fuir le danger, il s'y plaisait, il s'y
M. TERSIL. l'tO
précipitait tète baissée ; il excitait la tempête au lieu de l'apaiser. Il y avait en lui quelque chose de hardi, presque de provocateur; il enlevait d'assaut les questions les plus périlleuses sous le feu des calomni'es et des outrages. Dans ces combats corps à corps, on le voyait se relever souvent blessé, jamais vaincu. C'était une manière nouvelle de remplir les fonctions du ministère public. Nous sommes loin des anciens magistrats : ceux-là on ne les apercevait qu'à distance ; leur dignité les protégeait; c'était la loi qui parlait par leur bouche ; chez eux l'homme avait disparu : il ne restait plus qu'un symbole. M. Persil n'entendait pas ainsi la tâche qu'il avait acceptée ; il fallait qu'il fût près de l'ennemi ; il aimait à recevoir et à donner des coups. Dans le procureur général on retrouvait l'avocat avec ce qu'il pouvait y avoir de plus amer, déplus direct, de plus personnel dans la parole d'un avocat. Le gouvernement du 7 août était devenu le client de M. Persil ; il épuisait en sa faveur avec trop de courage toutes les ressources et toutes les habiletés de la défense. Pour lui, il sera adroit, véhément, incisif, comme il l'aurait été quelques mois auparavant dans une cause privée. Pour lui aussi il s'écrie, il s'indigne, il s'emporte; il cherche à deviner les faiblesses de ceux qui vont juger ; il les caresse, il plaide un peu tous les moyens ; il fait enfin ce que font les avocats habiles et consommés qui veulent arriver à gagner leur procès. L'attaque-t-on par l'outrage, il se défend par l'outrage ; il ne pense pas que ce n'est pas de lui qu'il s'agit, que la société lui a confié le soin de ses plus chers intérêts, qu'elle a le droit de compter sur son sang-froid comme sur son courage, et qu'il n'est pas plus permis à un magistrat de descendre à des disputes personnelles, qu'à un soldat de se battre en duel devant l'ennemi. A.ujourd'hui, nous avons besoin de nous rappeler ces luttes p;issionnées dont le bruit vous enivre comme la fumée des champs de bataille, pour expliquer dans la conduite de M. Persil ce qui, sans cela, serait inexplicable. Le 9 septembre 1831, après un incident survenu à la Cour d'assises à propos d'un procès de presse, dans lequel une remise avait été inutilement demandée, on
lit dans les journaux de l'époque la lettre suivante qu'il écrivait :
A M. le rédacteur en chef de la Tribune.
« Comme magistrat, je ne dois pas répondre aux calomnies » dont vous m'honorez depuis longtemps ; mais je peux ap- » prendre au public avec quelle facilité vous le trompez. Vous » dites, en parlant de la remise de votre affaire à la Cour w d'assises. Il en fut parlé a M. Persil, qui répondit qu'il ne
» s'opposerait pas non plus à la remise Lisez les débats,
» et vous verrez M. Persil s'opposer quoiqu'il fût convenu qu'il
» n'en ferait rien Et ces hommes sont magistrats! et l'on
» se fierait à leur parole l
y> Tout dans cette citation est mensonge. Vous en imposez » (il faut bien dire les choses par leur nom) lorsque vous dites « qu'il m'en fut parlé, etc. »
Maintenant que M. Persil, arraché aux agitations de la vie publique, est depuis longtemps rendu à la sagesse naturelle de son esprit, nous osons dire qu'il s'étonne d'un pareil style, qui étonnerait tout le monde sous la plume du procureur général.
Il avait été quelquefois mieux inspiré. Dans l'affaire du Figaro, plaidée le 6 mai 1831, qui ouvrait la trop longue série des procès politiques par lesquels le gouvernement de 1830 fut attristé et troublé, il sut dignement répondre à des attaques personnelles :
« Vous m'humiliez, disait-il, quand vous supposez que j'ai » pu être engagé, dans la poursuite que je soutiens en ce r> moment, par quelques mauvaises plaisanteries que le Figaro y> aurait faites sur mon nom. Non, non, je suis plus grand )) que vous ; le bien de mon pays m'a seul inspiré. »
Ceci était beau. Voilà le langage d'un magistrat. Pour les magistrats outragés, il n'y a d'autre réponse que le silence.
Avocat, toute sa vie ; avocat, même la veille du jour où il devenait procureur général; renfermé dans les études spé-
ciales de sa profession, M. Persil avait h peine eu le temps de changer d'habit. Au fond, il était resté avocat ; on trouvait en lui les inconvénients et les avantages de son ancien état, c'està-dire une discussion rapide, une grande habitude de l'audience, une prompte intelligence dos textes, et en même temps des exagérations plutôt apparentes que réelles. A l'opposé des autres hommes qui sentent au delà de ce qu'ils expriment, les hommes, accoutumés à la parole, expriment au delà de ce qu'ils sentent. Il s'opère, en eux et malgré eux, une sorte de fermentation qui les excite, et qui fait qu'à leur insu il leur arrive souvent de dépasser leur pensée. L'improvisation est un jeu; on y perd comme on y gagne ; s'il en est auxquels elle rend une idée plus vive et plus brillante que celle qu'elle en avait reçue, il en est d'autres, au contraire, qui, dans cette transformation, se sentent diminués et amoindris ; ils ne reconnaissent pbis leur pensée, sous l'expression qui la déguise. De semblables hasards ne vont pas au magistrat : celui-là n'a le droit de rien risquer ; il doit compte à la société de ce qu'il pense et de ce qu'il dit; les artifices lui sont défendus; il ne doit y avoir pour lui ni fausse colère, ni fausse haine, ni fausse chaleur; on le croit sur parole. Il ignore les transes de l'amour-propre ; avant d'être ou de vouloir être orateur, il est magistrat ; il n'y a pour lui qu'une manière de bien parler, c'est de parler noblement et simplement ; la parole, pour le magistrat, est une fonction, elle n'est pas un art. Si donc il a manqué quelque chose à M. Persil comme procureur général, ce n'a été ni le talent, ni le courage, ni même l'éloquence, mais une sorte d'autorité incontestée et grave, qu'on ne sait comment définir, que les anciens magistrats portaient avec eux ; qui tient à l'homme plus qu'à la fonction , qui se fait reconnaître sans discussion et obéir sans contrainte. Il n'avait peut-être pas l'ampleur nécessaire pour son rôle ; il était petit, maigre, pétulant; des provinces méridionales, oîi il était né, il avait retenu l'accent, non pas dans le nombre que cet accent donne aux mots, mais dans ce qu'il a de plus mordant et de plus âpre; sa voix n'était pas assez
arrêtée, assez affirmative, elle appelait la contradiction.il aimait la dispute et il y excellait ; il n'avait pas assez de perspective , il se laissait voir de trop près. Le secours de la majesté empruntée dont était environnée l'ancienne magistrature ne lui aurait été pas inutile. Saas vouloir faire une plaisanterie peu séante, qui sait si la toge, la perruque de M. d'Aguesseau n'ont pas été pour quelque chose dans le style de ses mercuriales.
Sa logique devenue dans ses mains, pour la défense des intérêts privés, une arme redoutable, n'était pas celle qui convenait au ministère public. L'élévation, si on peut dire, la foi, lui manquaient ; il argumentait trop, il ne dissertait pas assez : « Is fuit mediocris in dicendo , doctissimus in disputando. » C'est par là que se faisaient remarquer les magistrats de la Restauration ; ils partaient d'un dogme qui était le fondement de leur religion politique , ils ne se croyaient pas obligés de tout prouver.
Il y a un certain art de ménagements qui convient à tout homme qui parle, qui est nécessaire au magistrat, et que M. Persil a ignoré. Il y a en lui quelquefois une crudité qui étonne ; on y sent un esprit tranchant, absolu, comme sont trop souvent les esprits exclusifs qui n'ont pas assez appris de choses pour avoir appris à douter.
Il résout les plus terribles problèmes de l'histoire, comme il résoudrait une question de droit avec une assurance qui confond. Chez lui, ce n'est pas calcul ; il trouve ainsi le moyen d'offenser tous les partis, il parle comme un homme qui est habitué à affirmer.
Écoutez-le dans la mercuriale qu'il prononçait comme procureur général le 4 novembre 1831, dans laquelle il touche à la responsabilité des gouvernants :
« Nous en avons eu sous les yeux de terribles exemples. Louis XVI et ses ministres violèrent ouvertement la constitution qu'ils avaient reçue de l'Assemblée constituante. Yous savez ce que devinrent eux et l'État. Bonaparte fut aussi peu fidèle à celle qu'il avait donnée à la nation. Ses conquêtes la
M. PF.RSIL, 4o3
lui firent un hifetant oublier; mais ses défaites lui rappelèrent ses droits, et la France le laissa tomber. Les Bourbons, ramenés par l'étranger, ne parvinrent à étouffer le sentiment de notre humiliation qu'en faisant briller une charte à nos yeux. Nous crûmes à la sincérité de leurs serments. L'audacieuse violation qu'ils en firent fut punie en trois jours, et les Bourbons de la branche aînée, conduits avec dignité au delà de la frontière, quittèrent la France pour ne la revoir jamais.
Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'il ne faut pas écrire l'histoire, et particulièrement l'histoire contemporaine, dans les mercuriales. On y est trop près de la passion pour ne pas être un peu loin de la vérité. L'historien, en pareil cas, comme l'orateur, en dit plus qu'il n'en veut dire. Les révolutionnaires et le procureur général, lorsqu'ils auront à s'expliquer sur l'acte du 21 janvier 1793, ne devront pas être éloignés de s'entendre , si M. Persil continue à penser que Louis XVI'a « violé ouvertement la constitution qu'il avait reçue de r Assemblée constituante, yyd'iîÙQ'ûe et redoutable question qu'il ne fallait pas soulever, qu'il ne fallait surtout pas résoudre.
Cette témérité tenait au caractère de M. Persil et à ses vieilles habitudes du barreau. M. Persil était trop resté avocat; il en avait trop conservé les formes absolues et parfois agressives.
Les lois politiques ne ressemblent pas aux lois civiles. On ne peut les expliquer les unes comme les autres. Les premières ont quelque chose de vague, de général, de passager, qui veut beaucoup d'accommodements, et qui se prête mal aux déductions absolues. Avec elles il faut renoncer à la précision qu'on aime à trouver dans l'interprétation des lois ordinaires.
La politique ne comporte pas cette variété infinie d'espèces qui rapetisse l'esprit à force de l'affiner, qui donne aux mots une valeur excessive, et qui fait quelquefois de l'art du droit un art de subtilités.
S'agit-il de lois politiques, pour bien voir, il faut monter, non descendre ; c'est l'ensemble qu'il s'agit de considérer, non
les détails. Les textes en sont à connaître. Mais il n'y a pas de meilleurs guides pour ceux qui veulent les étudier avec fruit que l'étude de l'homme, l'observation de la vie des sociétés, la connaissance de l'histoire et de la philosophie. On apprend ainsi à honorer le passé, à se fier dans l'avenir : à faire la part des rêves qu'il faut excuser, et qui tiennent au travail continu et nécessaire de l'esprit humain , à faire aussi la part des excès qu'il faut punir : tel est le secret de la force et celui de l'indulgence.
Ce secret, M. Persil ne le possédait pas ; il avait eu de la politique les passions plutôt que les idées. Il n'avait pu assister sans émotion à un triomphe inattendu qui lui rendait les émotions de sa jeunesse ; la Révolution de 1830, avant qu'elle en fît un magistrat, n'avait pas eu de partisan plus décidé; elle était à ses yeux une revanche de 1815, une satisfaction pour des mécontentements qu'un pouvoir de quinze années n'avait pas apaisés. Il n'avait rien vu au delà. Transporté dans un monde dont il n'avait pu pénétrer les mystères, il y portait la subtilité d'un jurisconsulte, l'ardeur d'un prosélyte, la hardiesse d'un soldat.
Il discutait tout, sans penser qu'il est des choses qu'on ne discute pas, comme font les jeunes avocats dans les conférences ouvertes à leur désir d'apprendre. Apercevait-il une thèse escarpée, il y courait comme s'il n'eût pas vu le danger. En tout il ne voyait que des espèces à résoudre, des procès à gagner. Ainsi, dans sa mercuriale de 1833, il se faisait l'historien passionné des trois années qui allaient finir, et touchait d'une m.ain imprudente à des questions avec lesquelles on fait des révolutions; il essayait de résoudre, avec quelque légèreté, un problème qu'on tranche, mais qu'on ne résout pas, et qui est la vraie et redoutable difficulté du gouvernement représentatif.
« Régner et gouverner sont deux choses inséparables , ou » plutôt elles ne forment qu'une seule et même chose. Ré- » gner, c'est dominer, c'est être placé dans un lieu, dans y> une situation élevée, pour apprécier et juger les vœux et
» les besoins des peuples ; gouverner, c'est décider, c'est or- » donner d'après ce qu'on a vu et appris. «
Pour rendre sa pensée plus claire, ^[. Persil emploie le secours de la métaphore.
« Le roi, dans un gouvernement représentatif, est comme » le pilote au gouvernail;... les chambres sont comme les » éléments pour le pilote ; elles ne gouvernent pas; elles in- » diquent, si elles sont la représentation exacte du pays, » comment le pays veut être gouverné. »
Les métaphores ne sont pas sans danger en pareille matière ; elles trompent l'esprit, en substituant aux réalités des fictions et des images.
M. Persil devait être ce que sont souvent les hommes téméraires et absolus, qui s'engagent trop avant sur des questions inaccessibles ; il allait se donner sur ce point un démenti qui ne fut pas sans éclat.
La coalition de 1839, qui fut un malheur et un scandale, qui mit à nu tant de vanités impatientes, tant de vertus orgueilleuses et dociles, avait pris précisément pour cri de guerre, on sait dans quel sens, la fameuse maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas. w M. Persil, qui était de la coalilition, ne fut pas de l'avis du procureur général de 1838.
On ne lui en fait pas un reproche. Tel est le sort des hommes politiques, qu'ils ne sont jamais sûrs d'avoir le lendemain les amis, les amitiés, les passions, les idées de la veille. Tel fut celui de M. Persil. Sa fortune , ballottée par beaucoup d'événements, après s'être arrêtée longtemps dans des fonctions auxquelles rien ne semblait le destiner, celles de directeur de la Monnaie, est venue se reposer dans le conseil d'État du second Empire, dont les portes se sont ouvertes devant lui dans des circonstances qu'on voudrait oublier.
Garde des sceaux en quittant le parquet, M. Persil n'eut dans la politique qu'un rôle secondaire; sa vie active a fini avec les fonctions de procureur général.
Son nom, qui est écrit à chaque page d'une triste histoire d'émeutes, de conspirations, d'insurrections, d'attentats, sera
loO LE BARREAU AU XIX' SIÈCLE.
désormais inséparable des événements qui ont suivi la Révolution de 1830.
Ce nom restera comme celui d'un magistrat dévoué, habile, appliqué, courageux, pour lequel les partis ont été sans justice ; qui, entraîné hors de ses voies, parlant une langue qui n'était pas la sienne, rude plutôt que dur, excessif plutôt que sévère, homme de parti plutôt que magistrat, n'a pas été tout ce qu'il pouvait être, n'a pas eu l'autorité qui devait lui appartenir, et n'a pu rendre les services qu'on devait attendre de son dévouement, de son courage et de son habileté.
M. CHATX DESr-ANGK '.
M. Chaix d'Est-Ange est né ;i Reims le 18 avril 1800. Il était par son père originaire du midi ; lui-même nous apprend dans ses querelles électorales qu'il sortait de la \ille d'Apt dont la candidature lui avait été offerte. Son talent avait gardé la trace de son origine ; il était vif, clair et chaud : on y sentait le soleil. Le père de M. Chaix d'Est-Ange, homme modéré, courageux, spirituel, n'avait pas voulu assister à la Révolution comme on assiste à un spectacle ; il avait pris sa part dans des événements qui sont l'affaire de tout le monde, ce que presque tout le monde oublie trop souvent. Nommé dans le commencement du Consulat aux fonctions du ministère public près la Cour criminelle de la Marne, il les exerça jusqu'au jour où compris dans les changements que l'Empire opéra, il fut obligé, comme avocat, de venir tenter la fortune à Paris. Il était sans bien, les fonctions de la magistrature n'ayant eu la vertu, en aucun temps, d'enrichir ceux qui les ont exercées comme elles doivent toujours l'être. Il était arrivé à un âge où la fortune méconnaît ou dédaigne ceux qui ne craignent pas
' Quand il est question de M. Chaix d'Est-Ange on ne saurait oublier, sans injustice, les pages pleines de bon sens, de distinction, de goiU, de finesse que M. Rousse a écrites a ce sujet. Le barreau, (|ui a|i|irécie tous les mérites, s'en est montre fier et il a eu raison. Rn nommant et en maintenant M. Housse au conseil de l'ordre, il a récompensé en lui l'excellent avocat et l'excellent écrivain.
lo8 LE BARREAU AU XIX* SIÈCLE.
de se fier à elle. Un jeune homme peut bien lui dire : J'attendrai; mais il n'y a que les jeunes gens pour parler de la sorte, parce qu'il n'y a qu'eux, en effet, qui aient le temps d'attendre. Le père de M. Chalx d'Est-Ange n'en était plus là. On ne supporte pas impunément certaines épreuves ; il ne devait savoir que trop tôt que, pour les hommes qui ont laissé échapper l'occasion, les projets sont des rêves, et le peu que valent nos espérances lorsque pour nous la saison en est passée. Il mourait, touchant à la vieillesse, consumé par le travail, par le chagrin pire que le travail, laissant une veuve, une fille encore enfant, et un iils de dix-neuf ans, destiné à être l'appui de toutes les deux, qui était à peine sorti de l'École de droit.
Mais ce fils était né avocat; ce qui n'a été qu'un mot pour beaucoup d'autres a été pour celui-ci une réalité. Il fallait bien qu'il en fût ainsi. S'il ne fût pas né avocat, comment aurait-il appris à l'être? Il n'a pas eu le temps d'être timide ; eûtil eu les défiances et les hésitations ordinaires, il était perdu. Ou peut dire que dès ses premiers pas, au milieu de tant d'obstacles, il était condamné, pour les vaincre, à ne douter de rien ; tel que la nature l'avait fait, la chose a dû lui coûter moins qu'à un autre.
Un pareil mot ne devrait pas être pris en mauvaise part. Seulement, M. Chaix d'Est-Auge faisait mieux que soupçonner sa force; il la sentait et il la savait; sa facilité en était la cause; il y avait dans celle-ci une assurance, une précision, une fermeté, qui faisaient qu'elle ne ressemblait à aucune autre. On aurait dit d'un talent venu tout seul et tout d'un coup avec sa croissance entière. C'est même ce qui sert à distinguer M. Chaix d'Est-Ange au milieu de beaucoup d'hommes qui, comme lui, avaient beaucoup promis; chez lui, l'homme, l'esprit, le caractère, le talent, tout était original. Il y a dans tous les arts, et particulièrement dans l'art de la parole un instinct qui est plus commun qu'on pense, qui tient à certains accidents de la destinée, à certaine dispositions des organes, qui n'est pas le talent, mais qui y ressemble et qui le fait espérer , qui quelquefois aus&i se presse trop, et qui ne laisse pas tou-
M. cuAix d'est-ange. 159
jours au talent le temps de venir. Un tel instinct, purement physique, ne suppose pas nécessairement chez ceux qui en sont doués l'esprit duut il ne doit être que l'iustrumeut et Fart de s'en servir. Même il arrive que dans des intelligences étroites et enflées, il ne soit bon qu'à les enfler davantage en leur cachant les difficultés réelles, en leur inspirant une confiance qui n'est plus justifiée ; en leur laissant l'habitude et le besoin de trop dire. Ce n'est pas d'un instinct comme celui-là qu'il peut s'agir lorsqu'il est question de M. Chaix d'Est-Ange; c'était quelque chose de nouveau, c'est-à-dire l'instinct dans sa fraîcheur, mais éclairé par la raison, et façonné par l'expérience.
Ceux qui l'ont entendu à cette époque, ont assisté à une des expériences les plus curieuses qu'ait tentées un jeune homme, à peine sorti de l'adolescence ; c'est de lui qu'on a pu dire qu'il débutait comme on finit quand on finit dans sa force. Et encore, ce mot de début est de trop, il suppose des idées de crainte, de timidité, d'embarras qui ont bien leur mérite, qui sout la grâce des commencements, qui forment l'aube du talent, mais qu'il faut écarter dès qu'il est question de M. Chaix d'Est-Auge. A proprement parler, celui-ci n'a pas eu de début; on ne saurait dire où et comment il a commencé. On n'imagine pas une plus heureuse et plus précoce maturité. Il ne lui vient pas à l'esprit qu'il a à apprendre tous les secrets du difficile métier qu'il entreprend, par la raison qu'il plaide comme s'il les avait appris. Si je ne craignais qu'on en abusât, je dirais que les choses que nous savons le mieux sont celles précisément que nous n'avons pas apprises, elles sont plus à nous, elles nous appartiennent plus en propre, elles nous restent davantage, rien ne peut nous en ôter le souvenir. Tel nous l'avuns vu adroit, impétueux, caressant, moqueur, austère, éloquent, maître dans l'art d'exposer, de passionner les faits, tel il était au premier jour. Celui qui aurait fait alors son portrait, n'aurait plus aie retoucher que pour y mêler les teintes que les années apportent avec elles.
On juge de l'effet que devait produire un tel jeune homme
IGO LE BAUliEAL AU XIX" SIÈCLE.
qui promettait et qui tenait à la fois; qui avait toutesles qualités des avocats consommés, qui avait déjà même quelques-uns de leurs défauts. Qui eut plus d'art, en effet, dans ses séductions, plus de calcul dans ses emportements? Qui a dit le mot mieux que lui? Qui lança le trait avec plus d'audace et plus de promptitude? Il faisait de sa voix ce qu'il voulait; elle était à son gré, tendre, menaçante, gémissante, audacieuse. Qui fut personnel avec plus d'amertume et de hauteur? Ses artifices étaient tels qu'ils ne ressemblaient pas aux artifices ordinaires du barreau : pour le geste, pour la voix, pour le silence, pour les interruptions, pour les pauses, il en aurait presque remontré aux maîtres de la scène.
Un pareil talent n'était pas seulement un talent extérieur; il était plein de vigueur réelle et de souffle; nul ne se payait moins de mots; à cet avocat brillant il fallait des raisons. Ses plaidoyers qu'on lit avec intérêt, attestent ce qu'il y avait en eux de précision, de sobriété, d'utilité. La trame seule de ses expositions montrait ce qu'elle avait dû lui coûter d'efforts.
Cet art pourtant n'avait pas dû être sans danger, puisqu'il avait été sans innocence; l'avocat savait trop et trop tôt; il n'avait point eu assez à apprendre. Il y a dans ce qui sort des lois ordinaires de la nature quelque chose qui inquiète. On veut savoir comme celle-ci prendra sa revanche. Nul ne viole impunément les règles ordinaires de la croissance et de la durée; il en est de la nature comme de la fortune. Toutes deux vendent ce qu'on croit qu'elles donnent. La fragilité accompagne l'éclat; elle en est comme Fombre. A qui est-il donné de tout avoir? Les anciens suppliaient la fleur de ne pas éclore trop vite. Pourquoi cela?
M. Chaix d'Est-Ange aura été un de ceux qui auront payé le moins cher le charme de ces talents favorisés dont on envie tout, jusqu'à leurs dangers. Le fond ou le talent avait crû, était bon : tout pouvait y venir, il ne demandait qu'une culture soignée et sévère; il ne fallait pas l'avoir entendu longtemps pour être frappé par ce qu'il y avait de viril et de vivace dans cet art qui n'avait de la jeunesse que l'as-
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pect, que le temps a ménagé tant qu'il a pu ; dans cette grâce si tendre, moins tendre qu'on ne l'aurait cru, cependant; grâce qui, pour être sans effort, n'était pourtant pas sans recherche, et dont les caprices sont devenus si souvent de la raison, de la passion, de l'éloquence.
Sa voix tendre et austère tout ensemble qui savait tout dire, vous étonnait et vous charmait tous par des contrastes toujours piquants et toujours inattendus.
Sa grâce était armée comme la raison devrait toujours l'être; à l'une et à l'autre il faut un aiguillon.
On s'explique les succès qu'il a obtenus et la place qu'il a prise ; elle lui était due.
D'ailleurs l'occasion était favorable, il y a des moments oii il fait bon à être éloquent, où la parole a le bon bout si on peut dire, où le public qui change souvent, mais qui a bien quelquefois ses raisons pour changer, se met décidément du côté de ceux qui parlent.
Comme tout devait réussir à M. Chaix d'Est-Ange, il paraissait juste à un de ces moments-là. On l'aperçoit dès 1820 dans des procès éclatants, au milieu d'hommes qui faisaient beaucoup de bruit, et dont la voix cependant ne devait pas empêcher la sienne d'être entendue. A peine avait-il parlé qu'il avait réussi, cela devait être ; il avait un talent rare, il le savait; il avait vingt ans.
Il n'eut point de maître dans l'art d'être tendre, incisif, impétueux, caressant, de charmer l'oreille en charmant l'esprit; de répondre à des raisons par des moqueries, et, ce qui valait mieux, à des moqueries par des raisons.
Une pareille habileté à un pareil âge étonne et donne à réfléchir.
Les anciens qui se trompaient si peu en pareille matière, se seraient-ils trompés lorsqu'ils ont pensé que la nature ne se charge pas de faire l'orateur; qu'à celui-ci il faut trop d'art, qu'il n'a pas de trop, pour att(,in(lrc à l'éloquence, de l'étude, de l'eifort, de l'expérience, de la réflexion.
Ou bien ce grand art de l'orateur qui tenait tant de place II. 11
dans leurs sociétés, qu'ils avaient appliqué à tant d'objets, qu'ils avaient fait senir à tant d'intérêts, était-il, en efiFet, si grand à leurs yeux qu'ils auraient craint d'appeler de ce nom beaucoup d'art, beaucoup de passion, beaucoup d'élégance, beaucoup d'esprit, beaucoup de raison ; dans ce dernier cas il faut avouer qu'ils auraient été bien difficiles.
Par son âge, par sa position, par son époque, M. Chaix d'Est-Ange appartenait comme tous les hommes de vingt ans, à la cause des idées libérales, mais avec des nuances qui le séparaient de beaucoup d'autres au milieu desquels il semblait confondu, et qu'il n'est pas inutile de faire ressortir.
La cause des idées libérales sera celle de la jeunesse de tous les temps, il conviendrait d'en prendre son parti, même il ne faudrait pas trop s'en plaindre. Les jeunes gens sont le sel de la terre : « vos estis sal terrœ. » Ce sont eux qui en se mêlant aux masses, empêchent celles-ci de se corrompre; il se produit, grâce à leur besoin de mouvement, un courant d'idées qui peut avoir ses dangers, qu'il fautpar conséquent arrêter quelquefois, mais qui n'en a pas moins pour effet de rafraîchir les peuples et de les renouveler. Jamais on ne s'en aperçut mieux que sous la Restauration. Les institutions d'alors n'avaient pas assez pensé aux jeunes gens : plus l'espace est étroit, plus on s'y agite. La jeunesse d'alors a eu un caractère particulier; elle a fui les rêves, elle n'a guère voulu que ce qui était possible, elle l'a voulu avec modestie, avec modération, avec persévérance, elle a eu de l'ardeur et de la sagesse comme 1830 l'a prouvé, elle a tenu à honneur de ne point ignorer le respect, on a pu même rire parfois de la candeur et de l'excès de ses admirations. Si c'était un défaut, elle s'en est assez corrigée depuis pour qu'on puisse aujourd'hui le lui reprocher sans crainte.
M. Chaix d'Est-Ange n'était jeune qu'à moitié ; il était peu ardent, peu pressé. Il sentait que rien ne vaudrait pour lui les joies du barreau, tel qu'il avait le droit de les espérer. C'était une nature indépendante plutôt qu'une nature d'opposition.
Au fond, il a toujours aimé le pouvoir, parce qu'^1 a
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toujourri aimé l'ordre dont le pouvoir, quoiqu'on dise, sera toujours le meilleur instrument, surtout chez une nation comme la nôtre, qui tient à ses aises et qui est depuis si longtemps façonnée à la surveillance, à la protection.
L'autorité a un prestige dont elle a besoin, dont les peuples ont encore plus besoin, qui fait partie de sa grandeur et auquel il n'a jamais été insensible.
L'opposition exige des ménagements qui ne sont pas chose aussi aisée que cela en a l'air, et qui ne vont pas à tout le monde ; précisément parce qu'elle est l'opposition, elle se croit le droit de tout dire : elle exagère, elle se laisse aller à des excès de parole qui sont des fautes contre le goût et qui auraient offensé l'esprit très-brillant et très-positif de M. Chaixd'Est-Ange. Il se contentait de la réalité, et il avait de bonnes raisonspour cela; l'étude abstraite, la solitude qui grandissent l'esprit, mais qui le troublent aussi quelquefois, n'étaient nullement son fait; son imagination avait une lacune, il y manquait un sens, celui de l'idéal, qui est nécessaire à l'humanité, condamnée sans lui éternellement aux mômes douleurs, qui est moins nécessaire aux masses qu'aux individus, puisqu'il est la boussole destinée à guider ceux-ci au milieu des difficultés de la vie.
On conçoit maintenant que les causes politiques ne l'aient jamais attiré qu'à moitié, malgré les succès qu'il y a obtenus; il n'y portait ni les emportements des uns, ni l'amertume des autres ; on s'étonne de ce qu'il y a de sage dans ce jeune esprit, on sent qu'il joue franc jeu et que sa modération n'est pas une modération feinte.
La cause la plus éclatante qu'il a plaidée dans ce genre, a été celle de M. Cauchois-Lemaire ; elle était pleine de difficultés et de délicatesse ; elle cachait un écueil à chaque pas ; tout son art n'y fut pas de trop ; il ne fallait pas, en effet, être soi-même un grand prophète pour sentir ce qu'il y a de réel et de menaçant dans la prophétie de l'écrivain, qui, en montrant le trône à M. le duc d'Orléans, semblait l'inviter à une révolution ; il en avait été d'un journaliste chagrin et étourdi comme de ces
enfants gênants qui disent tout haut ce qu'on pense tout bas.
L'avocat s'attache à dissiper toutes les craintes avec une modération et une sincérité auxquelles on n'était pas habitué :
« Le temps a modéré rv3mportement des passions politiques, disait-il, les couleurs tranchées des partis s'effacent chaque jour et des nuances plus heureuses et plus douces les unissent au lieu de les partager. »
Parlant au prince lui-même, au moyen d'une figure qui ne sent nullement la rhétorique, il le somme avec une audace heureuse de se mêler à la chose publique et de remphr ses devoirs, comme prince constitutionnel; c'est cela seulement ce qu'on lui demande et ce qu'on a le droit de lui demander.
« Que nous sommes peu faits aux allures franches et libres d'un gouvernement représentatif. Aujoud'hui , les maximes du despotisme !... En France, la politique ombrageuse empruntée à l'Orient ! Là, en effet, on redoute fort l'influence des princes du sang
« Chez nous, il est vrai, on ne veut pas faire la condition des princes aussi dure ; on ne les tuera pas, mais on les condamnera à une nullité complète, ils auront l'honneur d'être parents du roi, mais ils ne seront pas citoyens ; on leur donnera de l'or, des châteaux, des palais, mais ils resteront esclaves ; ils vivront au milieu d'un pays libre comme au fond d'un cloître oh l'on voudrait éteindre la vie.
» Ah ! s'il en doit être ainsi, prince, combien j'ai pitié de vos grandeurs ! Qu'est devenu ce temps où, proscrit et fugitif, cachant votre grand nom sous un nom emprunté, vous viviez, loin de la France, du produit de vos leçons. Fier alors d'une humble mais libre fortune, sans doute vous regrettiez la patrie absente. Hé bien, la patrie vous est rendue, et avec elle vos titres, votre fortune, vos honneurs; mais la liberté, noble compagne de vos misères, la liberté vous est ravie. Esclave désormais de votre rang, la politique d'un ministre doit dicter vos paroles. L'étiquette de la cour doit régler vos actions, et sous vos cordons, sous votre manteau doré, paraît la chaîne pesante qui vous retient. >>
M. CH.VIX DV.Sï-ANr.E. i(î3
Le 17 jamner 1828, M. Cauchois-Lem.'iirc l'ut cond;imné à quinze mois de prison et à 2,000 fr. d'amende ; la leçon était sévère; c'était payer un peu cher rhonueur d'avoir été prophète dans son pays. Quant à l'avocat, son succès fut complet; on était émerveillé de tant d'art et de tant de jeunesse. Un journal très-influent, très-spirituel, très-dédaigneux, traçait de lui sur place un crayon qui était fidèle pour l'époque et qui est resté assez ressemblant :
« M. Chaix d'Est-Ange, écrit le Globe, a un genre original au palais, une élégance tout académique avec une diction naïve et fortement accentuée, une tendresse et une flexibilité d'organe qui agit sur les nerfs des auditeurs, lors même que leur esprit résiste aux arguments de l'orateur. C'est une éloquence insinuante et aimable, des traits amers, des réflexions hardies, audacieuses même, s'y rencontrent, mais toujours contenues et jetées comme en parenthèse. Habituellement l'orateur caresse ses juges, on l'écoute comme un adolescent qu'on aime. J'ignore si l'âge et l'expérience donneront de la force à ce talent si plein de charmes, mais tel qu'il est déjà, il se distingue à côté des plus vieilles célébrités du barreau. Puissent cette grâce et cette improvisation brillante s'appuyer sur de fortes études. Nous aurions, dans quelques années, un orateur de plus. »
Toute réflexion faite, je voudrais essayer quelques retouches à ce portrait que je n'en continue pas moins à trouver très-bon. M. Chaix n'a jamais eu « l'élégance académique, y» sa parole n'était pas exempte d'incorrecttiou et de négligence ; sous ce rapport, il ne peut être comparé à tel improvisateur illustre, disciple des grands rhéteurs d'autrefois, et dont l'art rappelle les merveilles de l'art antique. M. Chaix ne se complaisait pas dans les mots, il n'en possédait pas la science. Ses plaidoyers, qui se recommandent par l'enchaînement, l'intérêt, le mouvement, le disent assez. Quant à la force, on s'étonne que l'habile écrivain (|u'on vient de lire ne l'ait pas aperçue cachée sous la grâce.
Seulement, si le fond était simple, la forme ne l'était pas;
il avait trop de pauses, trop de coquetteries, trop d'hésitations, trop de silence ; il disait le mot comme personne n'aurait songé à le dire ; ses artifices ne ressemblaient pas aux artifices ordinaires du barreau. Avvic tout cela, son talent a été sincère, c'est à cause de cela qu'il a été puissant.
L'éloquence ne serait pas digne, en effet, d'être l'éloquence si elle n'était qu'un pur jeu et qu'un pur effort de l'esprit, et si l'homme ne s'y retrouvait pas. Il y a trop de gens qui, lorsqu'ils parlent, tâchent de n'y rien laisser d'eux-mêmes.
Pour celui-ci, esprit austère, un procès est un problème dont il poursuit la solution avec la sérénité d'un mathématicien ; pour celui-là, esprit brillant, c'est un tour de force dont la difficulté l'a séduit ; l'homme et l'avocat font deux; peut-être faut-il qu'il en soit ainsi, autrement on n'y suffirait pas; dans un pareil métier la fiction est presque nécessaire. Ce qu'on peut affirmer, c'est que personne n'y a moins sacrifié que M. Chaix d'Est-Ange ; nul avocat ne fut plus personnel. Il plaidait avec ses sentiments et ses ressentiments, il mettait tout du sien ; ce n'était pas pour rien qu'il avait appris de Démosthènes que les personnalités constituaient la partie essentielle de l'art oratoire. Peut-être en abusait-il? Les personnes tenaient une trop grande place dans ses plaidoyers, c'était à elles qu'il visait ; eùt-il plaidé une affaire de mur mitoyen , il aurait trouvé le moyen de rendre son adversaire ridicule.
Il avait une qualité qui, plus qu'une autre, a ses dangers parce qu'elle vous découvre trop et qu'elle vous emporte quelquefois au delà de votre pensée, mais qui, plus qu'une autre aussi, vous rend éloquent, ou au moins digne de l'être. Il était courageux au point d'en être agressif. Loin que le danger l'inquiétât, il l'attirait. M. Chaix se plaisait aux choses difficiles; il aimait les causes disgraciées et il y excellait; il les relevait par ses sailHes, il les honorait par sa bonne humeur intrépide ; il éprouvait une satisfaction visible à dire aux gens leur fait en face, surtout aux gens que le talent, l'opinion, la faveur publique, rendaient particulièrement redoutables ; on aurait dit qu'il aimait à s'attaquer à plus fort que lui, s'il
M. ciiAix d'est-ange. 167
n'avait été de force à se défendre contre tout le monde.
Le 19 décembre 1832, il plaidait devant le tribunal de commerce de la Seine, pour le ministre de commerce d'alors, M. d'Argout, contre M. Victor Hugo, à propos dn Roi s'amuse, dontla représentation avait été interdite. Il s'agissait de savoir si une telle interdiction était dans le droit de la puissance administrative, et si le pointe pouvait en être relevé par la puissance judiciaire. Au fond étaient toutes les questions de liberté d'industrie, de liberté de l'art qui promettent plus qu'elles ne tiennent; qui séduisent et qui trompent dans tous les temps, surtout dans les temps de révolutions. M. Victor Hugo était assisté par M. 0. Barrot, qui était alors assez vivement engagé dans l'opposition ; qui venait, quelques mois auparavant de signer le compte-rendu, mais dont l'autorité, la gravité, la raison, n'en étaient pas moins un peu troublées par les passions de toute sorte, littéraires, révolutionnaires, ameutées autour de lui. Quant à M. Victor Hugo, on n'a rien à en dire sinon que nul n'a su comme lui, dans tous les temps, sous tous les régimes, dans toutes les fortunes, occuper et absorber le public; partout où il a été il a voulu tenir toute la place ; les paroles qu'il devait prononcer dans cette circonstance n'en ont pas offert l'indice le moins curieux ; jamaisle moi n'avait atteint peut-être dans aucune bouche un plus complet développement.
« Je plaide ici pour quelque chose de plus haut que mon intérêt propre : je plaide pour mes droits les plus généraux, pour mon droit de penser, et pour nos droits de posséder, c'est-à-dire pour les droits de tous. C'est une cause générale que la mienne; c'est une équité absolue que la vôtre... votre conscience est face àfaceavecla mienne; sur ce tribunal, vous représentez une idée auguste, et moi, à cette barre, j'en représente une autre. Sur votre siège il y a la justice et sur le mien la liberté. Or, la justice et la liberté sont faites pour s'entendre. La liberté est juste et la justice est libre; vous me rendrez mon droit et mon bien ; vous flétrirez au front la police et la censure qui sont venues chez moi, de nuit, me voler
ma liberté et ma propriété, avec effraction de la Charte... ))
M. Victor Hugo eut un très-grand succès, il fut fort applaudi, cela devait être ; M. Chaix d'Est- Ange n'en fut ni troublé, ni trop excité : il n'en fut ni moins calme, ni moins vif, ni moins amer; il avait été fort question, comme on pense, des journées de Juillet; on avait parlé devant le Tribunal de commerce du fameux jugement qui avait refusé force de loi aux ordonnances ; le poète en avait fait presque son principal argument ; l'avocat répondait :
« Je sais bien que M. Victor Hugo qui invoque cet antécédent, est tourmenté d'une idée fixe et croit que l'ordre qui défend sa pièce, vaut au moins les ordonnances de Juillet; contre cet ordre, il croit que ce n'est pas trop d'une révolution comme il y a deux ans, contre les ordonnances... »
Vorateur interrompu par des murmures se retourne brusquement vers l'auditoire : « Qui donc ici m'interrompt; quels sont ces impatients amis de la liberté qui veulent étouffer la discussion ; quels sont. , . (des applaudissements unanimes éclatent de toutes les parties de l' auditoire) .
« Je le répète donc, M. Victor Hugo est tourmenté d'une idée fixe, c'est que l'ordre du ministre exige les mêmes réparations que les ordonnances de Juillet. Noble et génércLix adversaire ! il a bien voulu nous épargner l'émeute de la rue et prier la jeunesse des écoles et des ateliers d'arrêter la révolution, prête à se faire pour sa pièce il pense que les mesures préventives n'existent plus ; qu'elles ont été abolies par la Charte ; il vous le déclare et avec sou style toujours rempli d'images et de figures, et avec cette parole hautaine dont l'orgueil toujours me confond, il vous dit : « On m'a volé ma liberté, de nuit, avec effraction de la Charte; je vais souffleter votre acte avec quatre articles de la Charte. Celui qui parle ainsi, c'est le poète, autorité peu imposante en jurisprudence et même en politique. »
M. Chaix d'Est-Ange nous apprend dans ces circonstances une mesure qui fait honneur au gouvernement de la RestaLiration et à un poète aimable et sage, qui fut trop célébré, trop
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vanté, qui est aujourd'hui trop oublié. Il avait été convenu avant 1830 que les pièces de M. Casimir Delavigue seraient affranchies de tout examen préalable, c'était un hommage qui était rendu à la dignité et à la loyauté du poëte.
L'avocat publia son plaidoyer, qu'il fit précéder d'une sorte d'avant-propos dont quelques parties doivent être rappelées :
« Voici une affaire grave ; car, d'un côté, elle intéresse l'ordre public, elle touche de l'autre à la liberté
Pour moi, ici la conscience et la loi étaient d'accord ; je devais plaider.
)) J'ai pourtant hésité je l'avoue; je l'avoue et j'en
rougis ; car l'avocat, homme de conscience et de courage, doit rougir en effet, si un calcul de prudente personne l'écarté d'une cause qui n'est pas sans danger; il manque alors à son premier devoir, soit qu'il refuse de défendre un malheureux que le pouvoir veut opprimer, soit qu'il n'ose soutenir un acte du pouvoir injustement attaqué. Cette faiblesse, je ne l'ai jamais eue et je ne l'aurai jamais, j'espère. »
Une autre occasion allait se présenter où il devait encore hésiter, où il devait aussi triompher de ses hésitations avec un talent et un courage que le succès, cette fois, ne devait pas couronner.
Je veux parler de ce procès dont le nom restera parmi les procès inexplicables qui laissent après eux de longs souvenirs. L'accusé est un jeune homme nourri dans les armes, qui s'est oublié dans les aventures de la vie militaire, qui se débat sur le banc des as.-^ises contre les attaques d'une famille puissante. Celui qui le défendra aura à disputer son honneur, sa liberté, à l'éloquence solennelle de M. Barrot, à l'éloquence passionnée de M. Berryer; que de préventions autour de son infortune! Ses compagnons l'accusent ; le public le condamne ; un spectacle qu'on voit rarement s'offre aux regards ! d'un côté, un père hébété par la douleur, qui pleure sur sa fille ; une mère désolée et troublée qui mesure l'abîme, non sans effroi; près d'eux, des parents porteurs de noms historiques de tous
les temps, prosternés aux pieds de la Justice, et qui l'implorent; de l'autre, un père, vieux soldat, mutilé, couvert d'honneurs et de blessures, qui s'indigne d'une telle accusation, et qui protège son fils de l'austérité de toute sa vie ; partout des patriciens, des généraux, des sénateurs qui sont là pour rappeler les luttes d'un autre âge, et pour vider, par le droit, les querelles qu'ils auraient autrefois vidées parl'épée.
Et pour que rien ne manquât à un semblable spectacle, il aurait fallu voir la victime elle-même, jeune fille de seize ans, atteinte d'un mal inconnu, qui se traînait à peine, apparaître à minuit, couverte d'un voile comme une de ces pâles ombres rêvées par les poètes du Nord qui s'évanouissent aux premières clartés du matin.
Le jeune, sage et brillant magistrat qui préside la Cour d'assises * hésite en sa présence. La sainteté de sa fonction suffit à peine à le rassurer; il ne sait comment s'y prendre pour faire parler l'innocence.
Il semble qu'il y ait dans cette cause un embarras auquel personne ne peut échapper ; l'avocat s'en ressent ; il n'a pas sa résolution habituelle. Il fait un exorde, lui qui n'en fait jamais; il prend le plus long, il s'épuise en conjectures. Aucune des invraisemblances de cette cause féconde en invraisemblances n'est oubliée. C'est l'art, c'est le talent de M. Chaixd'Est-Ange, ce n'est pas lui-même, il ne se retrouve qu'à la fin ; il a secoué ses incertitudes ; il n'est plus troublé par les préventions qui l'assiégeaient. Il termine par quelques mots pleins de simplicité et de beauté, il a recueilli une à une toutes les invraisemblances qu'il se confesse impuissant à expliquer : « Comment tout cela s'est-il fait si M'" de Morell est innocente? Hélas ! je n'en sais rien. 'Ce n'est pas à moi à vous expliquer ce mystère. Je suis chargé, moi, de vous dire que l'accusé est innocent. Je vous le dis, je vous l'affirme, remplissant ici une mission qui demandait peut-être quelque courage , et devant laquelle, je dois en convenir, j'ai long-
' M. Ferey, aujourd'hui conseiller à la Cour de cassation.
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temps hésité. Mais c'est une noble chose, ah ! laissez-moi le dire, oui, c'est une noble chose pour un avocat, c'est un beau droit pour lui que de s'emparer d'une affaire contre l'opinion publique égarée, de défendre un malheureux poussé vers l'échafaud par d'aveugles préventions, de se raidir contre des hommes qui jugent sans savoir, prononcent sans connaître, qui nous entourent de leur défiance et de leur défaveur, parce qu'ils ne savent rien de la défense et s'empressent de juger sur l'accusation.
» Oui, c'est une noble et simple mission que la nôtre, quand un homme est innocent, quand il est abandonné par les siens, renié par ses amis, maudit par tout le monde , de se placer près de lui, de le défendre, comme le prêtre qui s'attache au patient, et qui, à travers les clameurs du peuple, l'accompagne jusque vers l'échafaud et le renvoie absous devant Dieu, hé bienî moi, je m'attache à cet-homme innocent. Au milieu des préventions et des murmures, j'élève la voix pour lui, et le renvoie absous devant les hommes. «
M. Chaix-d'Est-Ange avait porté dans les plaidories criminelles toute l'originalité de son talent ; il avait brisé le moule un peu banal des vieilles plaidoiries, il les avait renouvelées.
11 n'a jamais cru qu'on fût dispensé de parler raison aux jurés. Sa parole n'a rien de larmoyant et de déclamatoire, sa logique rien de didactique. La raison, dans sa bouche, ne se contente pas de prouver; elle remue et elle pénètre. Il a paru rarement devant les Cours d'assises, ses apparitions y étaient des événements. Il est ainsi demeuré sobre et simple ; il a pu échapper au danger qui donne, si on peut le dire, au talent un embonpoint factice. Il s'est perfectionné sur un pareil théâtre, et devant des hommes mieux disposés à l'émotion que des juges ordinaires, dans cet art d'émouvoir qui devait être son art principal.
Voilà pourquoi les causes qu'il a aimées, vers lesquelles l'attiraient ses goûts et ses qualités, qu'il a plaidées en maître, ont été celles où les personnes sont en jeu, où les passions veulent être satisfaites avant les intérêts.
Elles ont été, de tous les temps, les plus difficiles de toutes; l'art d'intéresser l'esprit, de remuer l'âme, de captiver l'attention, ayant toujours été l'art auquel on a reconnu le' véritable avocat ; il semble que la parole n'ait été inventée que pour cela. Le reste est affaire de praticien et de jurisconsulte.
Il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y ait que de l'agrément dans une pareille tâche ; rien ne doit plus être malaisé que de rassembler les faits, d'y répandre une lumière habile, d'être passionné en étant raisonnable, de leur donner le feu et le mouvement dont il sont susceptibles tout en leur laissant leur vérité ; à de tels récits il faut la grâce, la raison, une simplicité qui ne soit pas sans noblesse, qui les empêche de dégénérer en romans, et qui ne les rende pas indignes de la justice.
La logique en pareil cas a un caractère particulier, elle doit être en action; dans des causes semblables, l'avocat n'est pas qu'un dialecticien, il faut d'abord qu'il parle à la raison, puisque la raison est le juge suprême; il ne faut pourtant pas qu'il ne parle qu'à elle seule.
C'est tout cela que possédait M. Chaix d'Est-Ange, et c'est pour cela qu'il était un maître.
Nul n'a exposé les faits avec plus de mordant et de finesse, n'a su mieux donner aux incidents d'un procès, en les racontant, l'attrait qui semble ne devoir s'attacher qu'aux œuvres de l'imagination.
On voyait les personnages, on les entendait, la mimique de l'avocat aidait au récit; le geste achevait l'œuvre de la parole, c'était l'art du théâtre transporté au barreau.
On lui a reproché de la monotonie, elle était presque inévitable ; le genre de causes qui lui allaient ne comportait pas la variété infinie des discussions purement juridiques. On ne court pas un tel risque à discuter les thèses du droit hypothécaire ; la nature de son talent, oii il y avait beaucoup d'art et un peu de manière, l'y exposait peut-être davantage.
On n'a peut-être pas assez remarqué que la monotonie est recueil des artistes les plus consommés, seulement elle se confond si bien avec l'art, qu'on a quelque peine à l'apercevoir.
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Sans elle l'art serait impossible, il demanderait trop d'efforts, l'artiste a besoin de points de reprre qui Taffranchissent des recherches continuelles et infructueuses.
Les parenthèses, les silences, les pauses de M. Chaix d'Est- Ange ont dû l'aider plus d'une fois à attendre son esprit et à produire les effets sur lesquels il comptait.
Qu'on cite parmi les artistes qui ont transporté et charmé notre jeunesse, ceux qui n'ont pas eu cette impassible et invariable régularité qui semble devoir (Hre la condition et la compagne de l'art perfectionné; les hommes qui donnent tout au hasard, jouent trop gros jeu : il leur arrive d'avoir la main heureuse; tout compte fait, cependant, ils y perdent plus qu'ils n'y gagnent.
Or M. Chaix n'était pas de ceux-là; il savait ce qu'il faisait, il mêlait beaucoup de calcul à toutes ses libertés, son abandon était travaillé.
Il avait bien envie d'être naturel, il cherchait à l'être et il l'était rarement; il avait fait une si grande place à l'art que celui-ci avait fini par tout prendre. En l'écoutant on était charmé, seulement on regrettait la naïveté qui tient à l'àme, au caractère, plus encore qu'au talent.
Sans doute, il ne pouvait pas en être d'un talent pareil, éclos en un jour, aux souffles priataniers, comme de ces talents qui n'ont pas eu trop, pour se développer, de toute la puissance du soleil, qui sont lents à croître, lents à décroître, et qui ne se dépouillent tout à fait que sous le froid des hivers. A ceux-là la vieillesse n'ôle presque rien, elle leur laisse d'abord la force qui finit par ressembler à la majesté. Loin que la raison et la science perdent à l'expérience, elles y acquièrent des mérites nouveaux, toutes deux gagnent à vieillir. Il faut que chaque chose ait son tour. La nature, ainsi que la justice, y sont intéressées.
Ce qui frappait encore dans le talent de M. Chaix d'Est- Auge, c'était le mélange d'énergie et de séduction, qu'on était tout surpris d'y rencontrer.
Le ministère public est une des œuvres émincntes de la
civilisation. 11 va surtout à nos mœurs. Aussi nulle part, il ne s'est mieux développé et perfectionné que chez nous. C'est la centralisation appliquée à la justice. On y reconnaît les sociétés très-polies et très-ordonnées.
On ne se le figure pas, par exemple, parmi les barbares qui regardaient le droit de se venger comme le premier droit de l'homme, et qui auraient rougi qu'un autre s'en chargeât ; ils n'auraient pu supporter le ministère public précisément parce qu'ils pouvaient s'en passer.
Les anciens non plus ne le connaissaient pas. La chose publique, chez eux, était la chose de tout le monde. Ils n'auraient pas compris le repos dans lequel nous nous complaisons ; ils étaient citoyens d'abord, hommes ensuite : ils s'en remettaient à chacun du droit de défendre la société.
On ne peut nier que dans de telles règles il n'y ait eu du bon. Les mœurs étaient plus fortes, les caractères plus virils, les âmes mieux trempées, il en résultait entre les membres de la cité une solidarité plus vraie et plus étroite. Il en était d'un crime, chez eux, comme d'un incendie chez nous, où tout le monde accourt. La passion personnelle et la passion publique, mêlées ensemble, devaient singulièrement aider à l'éloquence. Quand Cicéron accusait Verres, il était tout simplement l'avocat des villes de Sicile. On ne voit pas qu'il en ait plus mal réussi pour cela.
Je ne sache personne qui ait été plus propre à une pareille tâche que M. Chaix d'Est-Ange; il y était d'abord comme porté par sa nature. En général, il ne voit pas les hommes en beau; son caractère est sévère; qu'on y prenne garde, son éloquence est triste ; sa parole sévère comme son caractère laisse bien vite sentir son amertume, sous le charme qui la couvre; nul en réalité n'est plus incisif, plus dédaigneux , plus redoutable ; il excellait à être désagréable avec art. Nul aussi n'a peut-être obtenu plus de succès dans les causes où l'avocat accuse plus qu'il ne défend.
On n'a pas oublié une affaire jugée dans le cours de l'été de Tannée 1832, lorsque la peste sévissait, lorsque le canon
M. CllAlX D EST-ANGE. I/O
de l'insurrection des 5 et 6 juin faisait entendre ses derniers bruits.
Cette affaire c'était celle d'un misérable jeune homme couvert de sang et de boue, voleur, infâme débauché, qui avait tué sa mère, qui avait tué celui qu'il osait appeler son ami. 11 semble qu'on le voie encore, hideux plutôt que laid, diiforme, avec sa bouche lascive, son front bas, ses yeux à fleur de tête, sa figure lourdement colorée, qui trahissait des passions abominables, et sur laquelle venait s'apesantir à de fréquents intervalles une pâleur sinistre.
M. Chaix d'Est-Ange l'accusait comme partie civile, au nom d'un homme qui avait été accusé lui-même d'avoir assassiné la mère du misérable, qui n'avait été acquitté qu'à six contre six, c'était à faire trembler ! qui depuis avait été en butte à tous les soupçons ; qui subissait, en ce moment, à ce sujet, une peine de cinq années d'emprisonnement, et qui ne pouvait prouver son innocence qu'en prouvant les crimes de l'accusé. Car c'était de deux crimes qu'il s'agissait, qu'on ne pouvait séparer puisqu'ils s'expliquaient l'un par l'autre. Il fallait les réunir, en trouver le secret, accoupler l'assassin de Versailles au parricide de Vouziers ; les montrer tous les deux confondus dans un seul homme, raconter cette existence si courte et si souillée, suivre l'accusé, remuer ses vices, épier ses bégaiements, montrer les soulèvements involontaires de sa conscience, ne le quitter enfin qu'après avoir tout dit contre lui et tout prouvé. Telle était la tâche de M. Chaix d'Est- Ange ; son plaidoyer, le plus remarquable peut-être de tous ceux qu'il a prononcés, n'est qu'un récit, mais ce récit est un chef-d'œuvre. Un avocat consommé pouvait seul le composer. Avec quel art, auquel la lecture même n'a pu rien ôter! Point d'exorde, point de préparation, point de réflexions. Les faits en disent assez. Aussi que de réalité, de vérité! Comme tout se suit, comme tout s'enchaîne î toutes les fois qu'on parlera des hontes et des misères humaines, quel exemple vaudra celui-là! Rien qu'en lisant le récit, on n'assiste pas sans effroi à la scène de Versailles, où l'un voit un jeune homme.
presque un enfant, égorgé dans son sommeil par un autre jeune homme qui l'avait corrompu, qui était né assassin , qui tuait avec l'assurance et la correction d'un homme de l'art qui opère.
Que sera-ce de ceux qui ont entendu l'avocat, lorsque racontant le meurtre de la mère, il y mettait un tel accent, qu'il faisait tomber sous sa voix l'accusé éperdu, et balbutiant un aveu que ses parents réunis, autour de lui, s'efforçaient d'étouffer. De telles émotions ne peuvent être oubliées.
Tout à l'heure je parlais d'un certain caractère de tristesse qui a été propre à la parole de M. Chaix d'Est-Ange. J'en trouve une preuve dans l'affaire que je rappelle. Il terminait ainsi son plaidoyer :
« Maintenant, grâce au ciel, j'ai fini ce que j'avais à vous dire. J'ai, enfin, accompli cette mission que d'abord j'avais reçue avec terreur, mais que, devant vous, éclairé par tant de lumières et de preuves, j'ai remplie sans hésitation et sans pitié ; car dans cette cause où ne s'agite pas entre nous un misérable intérêt d'argent ou de haine, c'était un devoir sacré de trouver le coupable et de faire triompher l'innocent... A ces récits non-seulement l'attention se fatigue, mais le cœur même s'épuise et se flétrit. En songeant à tous ces crimes, à l'impunité qui les a si longtemps couverts, à cette prévention furieuse, qui, protégeant le coupable, voulait frapper l'innofcent, en voyant les effroyables débordements de toutes les misères humaines, n'est-il pas vrai que notre tête s'égare, qu'un doute affreux s'empare de nos esprits ; qu'en nous, toutes les idées de morale, de vertu, de justice, s'altèrent et se confondent : gardons-nous cependant de nous laisser abattre, car il y a là de grandes leçons, de profonds et salutaires enseignements. Élevons-nous au-dessus des découragements vulgaires ; dans le sort réservé à chacun des acteurs de cet horrible drame, reconnaissons la plus éclatante dispensation de la justice divine. » Il fait ici la part de chacun avec une impitoyable et éloquente fermeté.
M. cuAix d'fst-ange. 177
Fne malheureuse jeune fille, servante chez les parents de l'accusé, dont elle était la nièce ; perdue par ce dernier, était devenue sa complice dans l'assassinat de sa mère ; après avoir reçu le salaire de son crime, elle était venue à Paris, traîner quelques années dans des maisons de prostitution, d'où elle était ailée mourir à l'hôpital :
« Sans doute, elle ne devait pas mourir sur Féchafaud ; car enfin, elle avait été entraînée : jeune fille, elle avait été faible plutôt encore que criminelle ; mais elle devait mourir sur un lit infâme, laissant après elle ses remords pour leçon et ses aveux pour preuve.
» Et Formage, lui aussi, il est tombé victime de la fatale rencontre qui l'a jeté dans les bras de Benoit. Il avait cédé à la séduction ; il avait reçu d'effroyables confidences ; il s'en était fait une arme, pour demander, pour exiger des secours. Eh bien, il a été cruellement puni... Vous qui le pleurez, songez-y bien; pourvotre fils si jeune, si faible, dans cette liaison infâme, il devait y avoir un effroyable péril... Consolez-vous donc. Votre fils a péri, mais faible et non criminel. Consolezvous ; votre fils est tombé, mais pur au moins des crimes dont il n'a été que le confident.
» Et nous, Messieurs, gardons-nous d'accuser la Providence, qui après avoir ainsi fait la part de chacun, n'a pas disposé de Benoit, et qui a voulu que couvert d'ordures et de crimes, accablé de preuves que, ni le temps, ni la partialité, n'ont pu détruire, il fût abandonné comme un exemple plus solennel et plus redoutable à la justice des hommes. »
Près de quinze années après, c'eat-à-dire dans l'été de 1844, et par un de ces hasards qui sont comme la vie de l'avocat, M. Chaix d"Est-Ange défendait un jeune homme, fils d'un père opulent, dont il était le rival, dont il convoitait la fortune, qu'il avait fait tuer, suivant Faccusalion, par un homme qui n'avait été que son instrument et qui l'accusait à son tour avec une impitoyable et infatigable énergie. Si le rôle était différent, le talent était le même. C'était chez l'avocat la môme verve, la même puissance et aussi la mémo aujertume. Cet accusateur