‹ Le barreau au XIXe siècleChapitre 4 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

était un homme sans foi, qui était la terreur de son pays et qui avait varié dans ses accusations, qui avait préludé à un effroyable crime par beaucoup de mauvaises actions et beaucoup de duretés.

« Et maintenant. Messieurs, dit l'avocat, que je suis arrivé au terme de ces débats, j'espère que j'ai détruit les charges de l'accusation, que j'ai dissipé vos doutes et que votre conviction est égale à la mienne. De toutes les charges qui s'élevaient contre Edouard, il n'en reste plus qu'une : c'est la déclaration suggérée, c'est la déclaration intéressée de ce misérable si souvent convaincu d'imposture. Après avoir accusé le jardinier qu'il ne connaissait même pas, il accuse le fils de la victime.

» Il avait un moyen, un seul, pour attendrir les hommes qui jugent sur la terre ou pour se préparer à paraître devant Dieu, il n'avait qu'un moyen de salut : c'était de dire la vérité. Après avoir inventé tous ces mensonges, après s'être jeté dans cette accusation horrible, après avoir aggravé son crime horrible par un crime plus horrible encore, il n'avait qu'une voie de salut dans le monde, et qu'une voie de salut dans l'autre : c'était de se jeter aux pieds de la justice, d'implorer son pardon, de proclamer la vérité. Mais il a persisté, il a cru qu'il se sauverait par le mensonge ; il a voulu se sauver à tout prix ; il a inventé toutes les combinaisons exécrables.

» Eh bien donc ! qu'il soit maudit, et dans ce moment suprême, quand les minutes pour le retour à la vérité et au repentir lui sont encore comptées, en présence de ce Dieu que sa prière hypocrite implora avant de paraître ici... puisqu'il persiste encore dans un mensonge, puisque après avoir massacré le père, il veut faire monter le fils innocent sur l'échafaud et détruire une famille entière... Oui, qu'il soit maudit !... et quoi qu'il advienne ici, quoi qu'on décide, son sort est fixé ; passant de la main des hommes sous la main éternelle de Dieu, il ira de justice en justice, de condamnation en condamnation, expier des crimes dont la mesure est comblée, et qui jusqu'ici, du moins, étaient pour nous sans exemple. »

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Une occasion devait cHre bientôt offerte à M. Chaix d'Est- Auge où cet art particulier d'être agressif, avec une irréprochable et implacable sévérité allait se déployer dans toute sa puissance et dans tout son éclat. Les hommes qui font les révolutions acceptent une responsabilité qu'ils ne peuvent décliner. Parmi ceux qui hreut la révolution de 1848, il s'en était trouvé un pour qui la responsabilité était plus lourde que pour un autre ; il était spirituel cependant autant que qui que ce fût, modéré, bienveillant, il avait répudié les excès ; il n'avait pas dépendu de lui que le pouvoir nouveau ne satisfît tous les intérêts, ne calmât toutes les défiances, et ne s'associât à la pohtesse de nos mœurs; il avait été de ceux que Paris avait nommés son représentant avec le plus d'empressement; qui avait été signalé parmi les chefs de la République bourgeoise ; peutêtre cependant le succès lui avait-il porté à la tète? peut-être n'avait-il pas su assez se défendre de son ivresse. Cet homme était M. Marrast, ancien rédacteur en chef au National, ancien maire de la ville de Paris ; son esprit lui avait fait des ennemis, il n'avait pas su toujours en user avec assez de mesure ; le public qui est le même dans tous les temps et dans tous les pays, qui a la même mobilité, les mêmes caprices, s'était lassé de l'entendre appeler le spirituel. Comme il avait eu toutes les injustices, il avait à subir à son tour toutes les injustices des partis. Il avait attaqué trop de monde, il avait attaqué notamment, lors des élections dernières, M. Chaix d'Est-Ange, dans quelques lignes qui, pour la pureté, la finesse, la sobriété du trait n'auraient pas été indignes d'Aristophane, de Lucien et de Voltaire. Il disait avec l'art d'un écrivain parfait tout ce qu'il fallait dire pour blesser. Il ne s'arrêtait qu'où commençait l'injure.

L'heure de la revanche était venue; M. Chaix d'Est- Ange n'était pas homme à la laisser échapper. Attaqué à son tour, iM. Marrast avait porté plainte en diffamation ; il était dépendu par M. IJillault. M. Delangle, redevenu avocat depuis le 24 février 1848, défendait un journal qui avaiteu quelque célébrité et qui avait montré beaucoup de résolution à celte époque ;

V Assemblée nationale; M. Chaix d'Est-Ange ne parla que le soir, jusqu'à lui tout avait langui : avocats, magistrats, tous ne savaient comment s'y prendre avec un homme qui avait rempli de grandes fonctions, qui venait de quitter, au sein de l'Assemble nationale, le fauteuil de la présidence où il avait surpris plus d'une personne, moins par les rares qualités de son esprit, que par sa modération et sa dignité,

M. Billault avait été froid en le défendant; c'était la première fois que M. Billault s'essayait à une cause de cette nature pour laquelle la sage distinction de son talent ne semblait pas faite. Habitué à la convenance du Parlement, il semblait s'effrayer de la hardiesse de l'audience, son heure d'être éloquent n'était pas venue ; il se contentait d'être ce qu'il avait été jusqu'alors, c'est-à-dire un avocat plein de souplesse, de finesse et d'habileté, propre autant que qui que ce fût à la dissection des affaires. Sa parole était sobre, il plaidait par incises, il disait le mot propre, rien de plus. Il divisait plutôt qu'il ne rassemblait ; chez lui, il y avait peu d'autorité, parce qu'il n'y avait pas assez d'ensemble, sa lumière manquait de chaleur et d'éclat. Les anciens, qui savaient tout dire, avaient un mot pour exprimer le genre d'habileté des hommes comme lui, avisés, subtils, ingénieux, qui n'oublient rien et qui cependant ne disent pas tout, puisqu'ils ne disent pas la raisou générale et véritable des choses ; ils les appelaient des enucleatores ; c'est un mot qu'on ne saurait traduire sans changer quelque chose au sens que les anciens avaient voulu y attacher.

M. Billault n'avait jamais plaidé aucune cause éclatante, il n'en avait plaidé aucune avec éclat. Sa position cependant était élevée au barreau de Paris ; il y avait paru fort jeune encore, après avoir traversé les affaires publiques et s'être fait, à Nantes, une renommée qui l'avait accompagné dans la vie politique. Il avait été secrétaire général du ministère du commerce, il avait conservé des fonctions publiques la réserve qu'elles imposent; il se livrait peu, il avait le commerce doux, quoique froid, il n'a jamais pu se faire à la familiarité du

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palais ; il ;iiniait lo barreau, il s'y sentait à son aise, il n'avait pas l'air d'y déroger, il le pratiquait avec dignité, mais avec persévérance et avec le parti pris de s'en faire un état. Il était facile devoir cependant que ce n'était pas au barreau que se feraient sa réputation et sa fortune ; il y faut plus de mouvement et plus de métier; avec cela son talent semblait avoir pris son pli ; les grandes passions n'étaient pas son fait ; on l'aurait dit né pour les idées moyennes, exprimées dans le langage moyen. Ceux qui l'avaient le mieux suivi et le mieux connu n'ont peut-être pas été les moins surpris par la transformation qui s'était opérée en lui pendant les dernières années de sa vie. On se demandait où il avait pris l'ampleur, l'autorité, la science politique, qui ont marqué sa dernière période ; il n'avait dit son secret à personne, il s'était fait éloquent sans qu'on s'en doutât, il avait défendu M. Marrast habilement, mais sèchement, timidement, comme on paie une dette à des opinions qu'on a embrassées de rencontre, qui ne laissent pas que de vous gêner un peu et qu'on a hâte de quitter. Quant à M. Delangle, c'était un autre homme. Il avait plus vécu que M. Billault ; il avait vécu sur un autre théâtre, il avait exercé leshautes fonctions de la magistrature, il avait été avocat général à la Cour de cassation, procureur général à la Cour royale de Paris, il était et il devait être avocat plus rompu, plus savant, plus expérimenté. Leurs mérites d'ailleurs différaient. Loin de tourner autour de la difficulté, comme s'il eût craint de l'aborder, M. Delangle y allait droit, trop droit peutêtre, en ce sens qu'il négligeait les préludes par lesquels on dispose et on prépare les esprits. On aurait dit qu'il n'avait qu'un argument ; seulement il avait le soin de le choisir bon; il le maniait comme 'personne, aussi était-il rare qu'il manquât son coup. Cette manière, qui a pu nuire à l'avocat, lequel est obligé de pressentir tous les goûts et, partant, d'en trop dire, devait faire de M. Delangle un jour, à cause de cette sévérité peut-être excessive, uu magistrat supéj'ieur. On a pu en être convaincu lorsqu'on l'a vu au parquet de la Cour de cassation et à la Cour de Paris, evcoller dans le style juridique,

qui est, sans contredit, le plus difficile de tous les styles, par la précision qu'il exige. Il sera toujours plus facile de trouver une image qu'une raison. On sait l'admiration, à ce sujet, de Leibnitz pour les grands jurisconsultes de Rome ; il ne voyait personne à mettre à côté d'eux, que les grands mathématiciens.

M. Delangle était compatriote de MM. Dupin, il était digne de l'être ; il tenait d'eux pour le talent, si ce n'est qu'il était moins souple, moins mobile, plus nu, plus austère ; à force d'aimer la raison, il était devenu trop raisonnable ; il ne se souvenait plus que l'émotion et la passion ont leur place dans l'esprit de l'homme, et qu'il faut renoncer à tout prouver, si ce n'est en mathématiques. Il n'avait dépendu que de lui d'avoir un talent plus complet puisqu'il aurait été plus passionné. C'est de parti pris qu'il avait renoncé à des dons qu'il avait reçus de la nature et qui auraient fait de lui un avocat, sinon mieux fait pour convaincre, au moins mieux fait pour séduire et pour entraîner. Ceux qui Font vu débuter en 1825, n'ont pu oublier cette voix nette, cette figure vive, cette accentuation simple et énergique, cette dialectique pénétrante, cette sobriété élégante, cette parole animée, qui promettaient ce qu'elles ont tenu, qui promettaient encore autre chose; qui avaient frappé tout le monde et qui annonçaient une raison exercée, un talent déjà mûr, un esprit maître de lui. Cet esprit était libre et piquant, raisonnable et railleur, peu disposé à l'enthousiasme ; il avait de l'étendue et du mouvement, mais il avait de la timidité ; façonné et habitué à la sagesse par l'expérience et la réflexion, il n'en savait pas moins comprendre toutes les idées et même toutes les hardiesses. De là une sorte de doute qui devait pousser et arrêter M. Delangle sur toutes les voies et l'indulgence qui devait en être la suite. Dans la cause à laquelle je fais allusion, par exemple, on pouvait croire que frappé personnellement par la Révolution de Février, arraché par elle à la magistrature, il n'en serait que plus amer, plus passionné. On se trompait, il n'en fut rien. Les disputes de personnes et de partis n'étaient pas son fait. Là,

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où n'étaient pas la raison et le raisonnement, M. Delaniile sentait qu'il n'avait rien à dire ; il se tnt on gnère s'en fut ; sa plaidoirie, dans celle circonstance, ressembla à toutes celles qu'il aurait pu prononcer sur quelque sujet que ce fût, excepté que celle-ci avait quelque chose de faux, comme si elle n'eût pas été dans sa voix.

Pour M. Chaix-d'Est-Ange , quelle différence! c'était son affaire, elle allait à ses talents, à ses opinions, à ses idées, à ses ressentiments, à ses passions. Aussi, comme il s'y mit ! Jamais il n'eut plus d'amertume, plus de moquerie, plus de colère. Comme il rit de cet insulteu)\ ainsi qu'il l'appelle, qui n'a rien eu de sacré, qui a fait tant de mortelles blessures, qui vient se plaindre, comme un enfant, des égratignures que sa vanité a reçues ; c'est ici qu'il faut citer pour le croire ; on croirait assister entre deux rivaux à l'une de ces scènes où le génie et la liberté des anciens prenaient toutes leurs aises.

« Mais il fant à M. Marrast une condamnation contre nous; il la lui faut comme un hommage, comme une récompense de son dévouement au pays. Oh! je ne puis pourtant pas souffrir un tel langage, ma conscience se révolte, et je sens que j'ai à remplir un devoir d'honnête homme. Je sais bien que vous avez vanté votre désintéressement, et que vous en avez donné pour preuve que vous n'avez rien pris, de quelque côté que ce fût, dans le budget. Mais la commission des comptes a fait son enquête; elle a prouvé que vous avez touché votre indemnité de membre du gouvernement provisoire; que vous avez touché votre indemnité de représentant; que vous avez touché 10,000 fr. de fonds secrets; que vous avez touché 3,000 fr. d'autres fonds secrets, ceux des affaires étrangères; que vous àinez touché, je ne sais quelles sommes encore, et tout cela est prouvé ; et alors vous avez dit : Oui, c'est vrai, j'ai touché, mais j'ai tout dépensé pour le bien public et j'ai brûlé les pièces comptables ; quant à moi je n'ai rien gardé... Et alors vous racontez les épreuves que vous avez traversées, les victoires que vous avez remportées, et vous

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demandez qu'on vous fasse monter au Capitole, qu'on vous tresse des couronnes, qu'on entonne des dithyrambes en votre honneur. Non, il n'en peut être ainsi. Il y a au fond de ce procès, une grande leçon, un énergique enseignement. Ce qui en sort le voici : un homme a donné à son pays, a donné au monde le spectacle de tout ce que la presse peut commettre d'abus et de violences, il a tout attaqué ; rien n'a pu préserver de ses injures, ni le talent, ni la probité, ni la noblesse du caractère, ni les services rendus à la patrie. Il n'a rien respecté, pas même la magistrature sous laquelle il vient s'abriter aujourd'hui. Il a fait à tous et à tout une guerre de tous les jours, une guerre acharnée. Il n'est pas une administration, pas un homme, pas une institution qu'il n'ait outragés. Il a appelé Casimir Perrier voleur, le glorieux Soult il le traînait dans la boue malgré ses victoires. Les ministres, il les accusait chaque matin de ruiner le Trésor. Si enfin un homme auquel la France rend hommage, si M. de Montalembert parlant à une tribune qui n'existe plus nous montre la Révolution qui nous menace, l'anarchie qui nous envahit, dans quel langage ne le traite-t-il pas?

« Peut-on savoir, dit-il, ce que le vésicule d'un dévot ren- )) ferme de fiel. « La sainte indignation de l'orateur, il l'appelle « une diatribe sans talent, une colère mêlée de bave et d'eau bénite. » Chaque jour de sa vie est mêlé par un outrage. Enfin le jour de la justice arrive. Nous voulons user de la liberté qu'il dit nous avoir faite, et M. Marrast, lui, l'insulteur public, nous appelle sur ces bancs, parce que nous signalons ses dilapidations partout reconnues et partout proclamées. Il faut que vous nous condamniez; non, ce n'est pas possible ; non, ce n'est pas à l'homme dont je viens de parler qu'il appartient de dénoncer de livrer à la justice, les citoyens qui ont usé d'un droit, qui ont accompli un devoir en appelant l'attention publique sur ces dilapidations. ))

Je ne crois pas que M. Chaix d'Est-Ange ait jamais été aussi éloquent; je ne crois pas surtout qu'il ait été jamais

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aussi content, do l'être; on pouvait lire ?ur sa ligure une réelle satisfaction. Il était vengé.

Il y eut quelqu'un qui fut presque aussi éloquent que M. Chaix d'Est-Ange, ce fut M. Marrast, il ne répondit rien ; il y avait quelque chose dans ce silence; il était le dernier hommage rendu par un de ceux qui l'avaient exercé, à ce pouvoir qui fit des fautes, puisque tous les pouvoirs en font ; auquel il faut tenir compte à cause de sa nature et de son origine, de toutes celles qu'il ne fît pas; qui offre peut-être un des plus singuliers exemples que l'histoire offre à l'observation du philosophe ; qui ne défaillit pas aux obligations que tout pouvoir impose; qui ne fut ni sans courage, ni sans honnêteté; qui à peine tombé était calomnié ; qui allait être livré bientôt aux outrages des échappés de police et des laquais en disponibilité.

Ainsi finit cette affaire curieuse à plus d'un titre. Les adversaires avaient été, l'un en parlant, l'autre en écrivant, excessifs, passionnés, éloquents. Ils étaient quittes.

Tel était M. Chaix d'Est-Ange, lorsqu'il accusait, si on osait dire, pour son compte. On pouvait y voir l'indice d'une vocation véritable si l'amertume, le dédain, la raillerie, doivent être le fond de la parole du magistrat ; la passion le transportait; elle était la maîtresse voile de son éloquence. Il en est autrement des fonctions de ministère public. A celui qui parle en son nom, la société a dit : Vous ne serez jamais assez calme, assez mesuré. Elle lui défend d'avoir de la passion; elle lui défendrait presque d'avoir de l'esprit.

Les grandes fonctions exigent tous les désintéressements; l'imagination doit s'y calmer; les traits en tombant de haut peuvent blesser; il y a une modestie qui sied à ces fonctions et qui fait partie de leur grandeur.

Bacon, dont le génie a répandu partout tant de bon sens et de sagesse, a écrit quelque part :

« Les réprimandes d'un homme en place doivent être graves, sans être piquantes. »

Il en est qui se sont beaur(»up inquiétés do savoir si

M. Chaix d'Est-Ange savait le droit; qu'est-ce que cela faisait? Si on eût dit qu'il le possédait comme les maîtres; qu'il s'était abreuvé aux sources, qu'il s'était nourri de la science, qu'il en connaissait tous les principes, que Cujas et Dumoulin étaient ses familiers, qu'il parlait la langue de droit dans sa propriété entière, qu'il en résolvait les problèmes avec le calme de tel jurisconsulte excellent que le conseil d'État a enlevé au barreau, on se tromperait.

On se tromperait bien plus encore si on pouvait supposer qu'un pareil homme qui a plaidé tant de causes en avocat supérieur, qui a étonné tant de fois les adversaires et les juges ; qui avait une raison très-sûre, un esprit très-bien fait, n'ait pas eu l'instinct, le sentiment de la science du droit, comme il en a eu la pratique.

Il a été ce que sont tous les esprits vifs, prompts, brillants, que le monde enchante, et qui l'enchantent à leur tour; qui pensent et sentent à la fois; qui n'ont pas un grand goût pour apprendre, parce qu'ils en éprouvent peu le besoin, et qui ont plus deviné, en effet, qu'il n'ont appris.

D'ailleurs il ne faut pas tout demander au même homme ; il faut prendre les gens pour ce qu'ils sont, c'est le seul moyen d'être juste envers eux.

Si de tel avocat on a pu dire qu'il était assez orateur pour un jurisconsulte, il faudrait ajouter de tel autre, qu'il a été assez jurisconsulte pour un orateur.

Quel est celui parmi les plus renommés qui pourrait se plaindre qu'on dît de lui ce que disait Brutus de Cicéron, en parlant à Cicéron lui-même :

» Quiamihi et tu vicleris, inquit, tantùm juris scire voluisse, quantum satis esset oratori. »

M. FERRÈRE.

Est-on au barreau de Bordeaux, on ne peut le quitter, tant on y est environné de souvenirs auxquels rien ne manque de ce qui intéresse l'esprit. Ses avocats, qui ont été célèbres dans tous les temps, ont frappé, surtout dans les premières années de ce siècle, par la nature de leur caractère et de leur talent. On ne partage pas leurs opinions, mais on se plaît dans leur commerce, on goûte leur esprit, on aime leur conversation; on trouve en effet à qui parler, avec des hommes comme ceux-là, qui étaient hommes d'État, hommes d'affaires, hommes de lettres.

M. de Tocqueville a écrit quelque part : « Dans tous les gou- » verncments libres, quelle qu'en soit la forme, on trouvera » les légistes au premier rang de tous les partis. )> Ou diniit qu'il a voulu parler des avocats du barreau de Bordeaux. Ils en étaient, pour la plupart, les hommes illustres et malheureux qui laissèrent le nom de leur pays natal, au parti dont ils furent les chefs, et qui, malgré leurs erreurs, défendirent noblement une noble cause, puisqu'elle avait été celle de la liberté, de la justice et de la modération.

Qu'ils aient été fédéralistes, nul ne peut le dire : l'histoire en est, sur ce point, réduite aux conjectures.

On s'expliquerait, cependant, qu'ils ne se fussent qu'avec peine accoutumés à l'idée de voir une patrie comme la leur.

noble, spirituelle et opulente cité, capitale d'une grande province, à laquelle leur âme avait dû son ressort, leur esprit, son éclat, noyée dans l'unité française, déchue [de son rang et ravalée, ainsi que d'humbles villes au rang de chef-lieu de département.

Il y a là une résistance muette qui tient à la tradition, à l'esprit du pays, qui s'est continuée en s'adoucissant, au travers des événements et des années, jet dont on retrouve encore les traces chez ceux qui succédèrent aux Girondins.

Le barreau, qui fournissait des chefs de parti à la République, fournissait à la monarchie ses hommes d'État; on en voit à la même époque sortir trois ministres, MM. Laine, Peyronnet, Martignac, sans compter M. Ravez, qui eut l'influence et l'importance d'un ministre.

Il fallait bien qu'il y eut dans ces hommes quelque chose de particulier, puisqu'ils étonnèrent Louis XYIII, qui ne s'étonnait pas facilement, et qui croyait voir en eux, à une certaine saillie de raison et de vivacité, de soumission et d'indépendance mêlées ensemble, des arrière-petits neveux de Montesquieu,

Au fond, ils se ressemblaient malgré les différences, comme ils tenaient tous, pour le talent, des Girondins, leurs aînés : il n'y a pas si loin qu'on s'imagine de M. de Martignac à Vergniaiid.

A côté d'eux, il y en a eu un autre qui avait été leur compagnon, leur contemporain, leur émule, leur maître, dont le sort fut moins haut, qui, de tous, fut le plus touchant, le plus éloquent, peut-être.

Il a eu peu d'ambition, beaucoup de grandeur; son talent a été grand comme son caractère; sa parole, qui n'est pas venue à maturité entière, qui n'a pas été tout ce qu'elle pouvait être, puisqu'elle n'a pas reçu des dernières années les teintes suprêmes, n'en a pas moins été une des plus frappantes que le barreau eût jamais entendues ; on en retrouve les débris sous le style qui la recouvre ; on peut ainsi juger de sou originalité.

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Avec lui, on sort des avocals : il voit plus loin et plus haut; il y a en lui quelque chose d'entièrement personnel, qui tranche avec leur manière ordinaire; il est, tout à la fois, triste et gai, ardent et mélancolique. Par une sorte d'onction qui lui est propre, il tient moins du barreau que de la chaire. Avec la même gravité que les autres, il a plus de vie, de mouvement, de diversité.

M. Philippe Ferrère est ne à Tarbcs, le '2 octobre 17G7, d'un père sculpteur, élève de Pigale, artiste habile et intelligent, dont les débuts ne furent pas sans éclat, et qui eut plus de talent que de renommée, et surtout de fortune. Sou fils, qui ne parla jamais de son père qu'avec une respectueuse et pieuse tendresse, reçut de lui pour tout héritage l'amour des arts qui devaient charmer sa vie, et l'amour des vertus, qui devaient l'honorer. Il commença à Tarbes ses études, qu'il vint linir, on ne saurait dire pourquoi, à La Flèche, sous le P. Corbin, homme très-savant, auquel était alors confiée la direction de l'École royale et militaire.

Ses études terminées, il vint suivre les études de droit à Bordeaux. Il entra comme précepteur chez un président à la cour des aides, qui lui confia l'éducation de ses deux enfants. Là, M. Ferrère fit son éducation à lui-même, qui n'avait été qu'ébauchée au collège, et qu'il acheva avec l'ardeur d'un esprit jeune et facilement ouvert à toutes les lumières et lateuacité d'une volonté profonde. Il acquit ainsi une vaste et sérieuse instruction. Comme tous les nobles esprits, il n'avait pas fait son choix dans les connaissances humaines; il n'en dédaignait aucune, il les goûtait toutes. Lettres, langues, poésie, arts, sciences, il aspirait atout savoir : il parvint à savoir beaucoup. Il s'appliqua particulièrement au droit dont il devait faire son état, et qu'il étudia avec une conscience droite, dans les hommes qui en ont été les meilleurs interprètes. Ce fut ainsi que, muni d'études, quoiqu'il n'eût guère plus de 22 ans, il parut au barreau du Parlement, vers l'année 1789. Il s'y était à peine montré, qu'il avait mérité la bienveillance d'un de ceshomnirs considérables par la science

et le mérite, comme on en voyait alors plus d'un dans les Parlements de province, de M. Dudon, procureur général au Parlement de Guienne.

La Révolution qui fit taire M. Ferrère, ne lui nuisit pas ; au contraire, en le forçant à apprendre davantage, elle le formait avant l'âge et amenait son talent à un développement plus complet et plus précoce.

M. Ferrère a à peine connu les passions de son temps et de son époque. Lié au passé moins par ses idées que par ses affections et ses souvenirs, il n'en soupçonnait pas les scandales, il n'y avait rien de politique dans cette imagination ardente et naïve, qui ne lui avait permis d'entrevoir que de loin certaines vérités devant lesquelles il fermait les yeux.

Cette époque de combats et de sacrifices ne le vit nulle part; il était cependant arrivé à l'âge où Barnave, Saint-Just, Boyer-Fonfrède, mouraient sur le même échafaud, victimes offertes au dieu jaloux des révolutions. Il cherchait dans l'étude et dans la retraite un refuge contre des excès qui l'épouvantaient. Il put être compté parmi ceux que la Révolution eut pour ennemis.

Il ne faut pas s'en fier à la politique pour juger un homme. Rien n'exprime peut-être moins l'homme que ses opinions : elles sont dues à tant de causes diverses, que luimême éprouverait quelque peine à s'y retrouver et à faire à chacune sa part. C'est l'instinct, c'estl'intérêt, c'est l'habitude, c'est la raison, l'ambition, l'éducation, le dépit qui nous font ce que nous sommes ; c'est enfin la mobilité inhérente à notre nature qui nous pousse à goûter de tout. Il y a les opinions naturelles, qui sont en général les plus modérées et les sages; il y a les opinions factices, qui, à cause de cela, s'exagèrent et se surfont. Ou a toujours peur de n'être pas cru sur parole, lorsque soi-même on n'est pas bien sûr de croire à ce qu'on dit; il est rare que le caractère et les actions soient d'accord avec les opinions ! Dans tous les temps, dans tous les pays, l'homme n'a été que contradiction; sur ce point ; qui n'eût cru, par exemple, que M. Ferrère ne

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dût aimer la liberté ? il avait tout ce qu'il fallait pour cela : l'esprit très-libre, l'âme très-fîère, le caractère très indépendant; jamais homme n'eut plus de grandeur et de simplicité; les soucis du pouvoir, les vanités de l'ambition n'eurent pas de place dans cette belle existence; avant tout, il tenait à ne relever que de lui. Ses goûts, ses préférences, ses études, auraient dû le ramener à d'autres idées ; il se plaisait avec les anciens, il vivait dans leur commerce ; il aimait à mesurer l'homme à sa taille. Tacite était sa passion.

Or, il était rare, surtout à cette époque, où les anciens étaient plus vantés que connus, qu'on les aimât comme les aimait M. Ferrère, sans aimer la liberté jusqu'à la chimère.

Alors leurs institutions avaient été peu étudiées, leur liberté trompait : on se payait de mots; il y avait une confusion à laquelle les meilleurs esprits n'échappaient pas.

Ce qu'il faudra étudier chez les anciens, c'est moins la science des gouvernements, que la science de l'homme, ce qui vaut mieux ; ils ont oiîert des exemples de grandeur morale, qu'il faudra toujours admirer, malgré leurs excès, comme on observe avec intérêt dans les arts, des modèles qui vous frappent et qu'on n'imitera pas.

Tout à l'heure, je disais que la superstition des anciens pouvait conduire aux chimères, et j'en trouve une preuve curieuse dans d'assez étranges recherches auxquelles M. Ferrère s'était livré. Cet excellent homme avait voulu savoir <iu juste ce que la royauté avait procuré de bonheur au monde; il en avait fait le compte. Le voilà :

« Titus 2 ans 3 mois.

» Marc Aurèle 19 —

» Antonin "22 —

» Alexandre Sévère. . . 13 — )) Charles V de France. .15 —

» Louis Xn 17 —

» Henri lY 21 — »

Avec cela, il n'en était pa^ iiiuins uiunarcliiste très-sincère et

très-dévoué ; il ne lui venait pas à l'esprit que la France pût avoir un autre gouvernement que celui sous lequel elle avait été, pendant beaucoup de siècles, une grande nation.

On ne vient pas à bout du passé aussi aisément qu'on se l'imagine, il y aura toujours en lui un charme qui tient à ce qu'il est le passé, qui tient surtout à celui que lui prêtent nos regrets, et qui séduit les esprits sans ambition, qui savent être contents, comme sont presque toujours contents les sages. Les esprits puissants rêvent les révolutions, les esprits sages les commencent, les esprits turbulents les continuent en les exagérant, les esprits habiles les achèvent en les modérant. Yoilà leur histoire.

Toutes les fermentations se ressemblent, elles font toutes monter la lie ; on est alors au dégoût, il faut du temps pour que celle-ci dépose.

M. Ferrère en a été au dégoût longtemps ; il en était de plus à l'horreur pour trop de sang versé, qui l'empêchait de voir, et d'aimer la liberté. Peut-être s'est-il souvenu plus tard de ce qu'à dit, à ce sujet, Montesquieu, son maître :

« Les dieux qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servitude ; mais quel que doive être le prix de cette noble liberté, il faut bien le payer aux dieux. )>

Montesquieu en savait moins que nous sur tout cela, malgré son génie ; pour connaître les révolutions, il faut les avoir vu faire. S'il savait, en effet, comment on gagne la liberté, il ne savait pas comment on la perd. La liberté est d'un enfantement si pénible, qu'elle fatigue quelquefoisle siècle qui l'a produite. Alors, on voit des peuples affamés de repos la jeter, comme une proie facile, au premier homme de génie qui sait la prendre. S'il en fut ainsi dans tous les temps, jamais on ne le vit mieux qu'à ce qu'on a cru être la fin de la Révolutioû ; il eu fut alors de M. Ferrère comme de la France entière. On ne doit pas s'étonner qu'un homme qui avait détesté la Révolution ait pensé, à ce sujet, ce que pensaient tant d'autres, qui l'avaient aimée. Il a exprimé ses idées à ce sujet dans un

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écrit où il se rend compte, et où il rend compte au public de ses opinions, et dans lequel il explique une des circonstances douloureuses où il s'était trouvé, qui devaient troubler et abréger sa vie, et qu'il avait intitulé : « Mémoire du 12 mars. »

«Je ne veux être injuste envers personne; je dirai donc que pendant plusieurs années, jusqu'à l'assassinat du duc d'Enghien et à la perfidie de Bayonne, je l'ai admiré de bonne foi. Le retour inopiné d'un grand capitaine, — car il l'est, — au moment uii l'État tombait en lambeaux, et où la loi des Otages recommençait la terreur, la Providence, qui semblait nous l'envoyer, lorsque des mains ensanglantées ou fangeuses se disputaient le gouvernail, et que nous n'avions à choisir qu'entre elles; cette héroïque résolution qu'il prend au moment même où son pouvoir conquis avec peine et peu de gloire au \ 8 brumaire, est chancelant et disputé, de tomber sur les derrières de l'ennemi, déjà maître de nos frontières; cette victoire de Marengo, qui rétablit la sécurité et rappela la gloire ; ces années IX et X qui cicatrisèrent la plaie sanglante de la Vendée et rouvrirent, sans déchirement, les portes de la patrie aux émigrés, dont on n'osait prononcer le nom, aux prêtres, plus menacés encore et plus à plaindre ; cette continuité vraiment prodigieuse de succès, de victoires, qui mit à nos pieds l'Europe terrassée à la fois par l'admiration et parla force de nos armes. Au dedans, l'inestimable bienfait d'une législation simple, uniforme, aussi parfaite qu'il appartenait au temps, tout cela, je l'avoue, parla fortement à mon imagination, même à mon cœur; je bénis le héros et le législateur qui, après tant de nouveauté et de déhre nous rapportait, sinon le bonheur, du moins l'ordre et la gloire, c'est-à-dire quelque chose de français. »

Parmi ceux qui ont le plus aimé l'Empire, qui a mieux dit? Celui qui parlait de la sorte le détestait. Comme on sent, dans ces lignes, l'homme qui avait respiré au 18 brumaire, l'enthousiasme qu'il éprouva alors, que beaucoup d'années et de mécomptes n'ont pu éteindre.

Tout cela était à dire; c'est moins rhisluiie des piucès que 11. i'3

je cherche à rappeler que celle des hommes qui les ont plaides. C'est celle-ci, en effet, qui me semble offrir le plus d'enseignement et d'utilité. On juge la société par ceux qui ont mérité d'être considérés comme ses représentants les plus digues.

M. Ferrère n'avait pas attendu le retour entier de l'ordre pour reprendre sa profession ; des hommes, comme celui-là, n'avaient pas besoin de discipline : ils étaient leur discipline à eux-mêmes; il reparut au barreau, ainsi que la plupart de ses compagnons, vers l'année 1795, c'est-à-dire lors de la première éclaircie, après la tempête; il ne le quitta qu'à sa mort,

Nous ne pouvons pas facilement nous faire une idée d'un tel barreau et d'une telle existence. A Paris, par exemple, tant de distractions nous sont offertes, les événements ont une influence si immédiate, les talents ont tant d'applications diverses, que le mérite en subit une sorte de rabais par l'effet nécessaire de la concurrence. Il ne pouvait en être de même dans une cité calme, heureuse, opulente, oiides imaginations vives, fières des hommes distingués que la cité comptait dans son sein, n'étaient détournées par rien de l'admiration que leurs talents inspiraient. Si on voulait s'imaginer un théâtre favorable à l'éloquence, ni trop grand, ni trop petit, où elle pût être vue sous son plus beau jour, on ne pourrait en trouver un plus favorable que Bordeaux autrefois : il faut croire que le théâtre fut pour quelque chose dans l'art des acteurs. Il est permis de dire que de tous les avocats, ceux de Bordeaux furent peut-être ceux qui ont le mieux joui de leur gloire.

Tous s'y étaient fait une existence qu'il faudrait envier, puisqu'elle était digne d'hommes spirituels, laborieux, sages et indépendants. Ils aimaient les lettres parce qu'ils aimaient leur profession pour laquelle ils voyaient dans les lettres un instrument et un ornement. Au premier rang , il faudrait compter M. Ferrère qui les a aimées avec la grandeur de son imaginatiun, et la passion ardente et naïve qu'il purLait ù tout;

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son luxe était celui des livres qu'il achetait à tout prix. La seule fortuue qu'ait laissée cet avocat illustre, après vingt années passées à la tète du barreau de Bordeaux, était une belle bibliothèque dont il était le maître un peu jaloux ; la mort même ne put apaiser sa sollicitude pour ses cliers livres, ses compagnons, ses amis, ses consolateurs qu'il allait quitter, « Je veux, disait-il, deux jours avant de moiuir, qu'on aille redemander mes livres à ceux qui me les ont empruntés ; je veux qu'on trouve ma bibliothèque eu ordre. » C'était chez M. Ferrère une passion inquiète et jalouse, comme sont presque toujours les passions; d'ailleurs, nul moins que lui n'eut l'amour de la propriété ; personne ne poussa plus loin le désintéressement. Cette qualité qu'il eût exagérée, si on pouvait exagérer la vertu, avait dans M. Ferrèrc quelque chose de touchant et de singulier. Il ne pouvait jamais parvenir à se rendre compte, au bout de l'année, des honoraires qu'il avait reçus ; les pauvres savaient mieux que lui ce qu'il gagnait. Ils ne faisait jamais payer ses amis, et il avait beaucoup d'amis. De cette manière, l'avocat le plus éloquent d'un barreau où il y avait beaucoup d'avocats éloquents, qui était un jurisconsulte profond, qui était appelé dans toutes les grandes affaires, qui n'avait aucun besoin de luxe et de vanité, arrivait aux vacances avec l'insouciance d'un poète et d'un enfant; il ne savait comment il irait revoir son beau pays et ses chères montagnes, qu'il voyait tous les ans, oii s'écoulaient si vite pour lui des heures fortunées.

Il n'avait pas de caisse, encore moins de cofîre-fort. Il mettait dans son armoire et dans ses chemises l'or qu'il recevait ; ce soin assez singulier qu'on dirait imité de La Fontaine, si La Fontaine avait eu de l'or, donnait lieu quelquefois à des scènes oii se peignait cette âme excellente.

Ce n'est point ici une de ces peintures de fantaisie comme ou se plaît trop souvent à en tracer, mais une esquisse tracée sur le vif par ceux qui l'ont le mieux connu '.

' Je tiens ces déliiils de M. Duvert,'ier, ancien hiitonnier de l'ordre des avoiats à la cour impériale de Paris, qui avait été secrétaire de M. Ferrère, et qui s'et mon-

M. Ferrère était tellement épris de la littérature qu'il en aimait tout, jusqu'aux petits vers. Il en composait lui-même avec une facilité qui n'était pas sans agrément ; j'ai sous les yeux une épître à M. Pery aîné, datée de Rions-sur-Garonne, du 9 octobre 1815, et dans laquelle se montre cet amour de l'antiquité, qui a été un des traits frappants de son esprit :

« Oui, sur l'objet qui m'intéresse Vous ne vous êtes point mépris :

Oui, je parcours l'aimaijie Grèce, Sans sortir de ces bords chéris.

Sur les pas des Spon, des Danviile, Voyageur heureux et tranquille, Je cherche à retrouver ces lieux Où mieux qu'aux campagnes de Rome, Se montre le néant de l'homme.

Noble image et jouet des dieux. »

Parmi les hommes jeunes que M. Ferrère avait aimés et encouragés, il y en avait un qu'il avait aimé et distingué particulièrement, c'était M. de Peyronnct. Ils s'étaient unis par l'effet (lu contraste qui rapproche les natures différentes.

Lorsque ce dernier entrait au barreau sous les auspices de M. Ferrère, celui-ci lui disait :

« Et toi qui me nommant ton père, As su de ce grand caractère, M'inspirer tous les sentiments; Combien après ta longue absence.

Ta facile et noble éloquence Me réserve de doux instants !

Obtiens le prix de la Tribune :

Crois à l'équitable avenir, Et laisse la foule commune, De ceux que ta gloire importune,] Et t' estimer et te haïr. »

Le dernier mot est à retenir ; il est manifeste que dans M. de Peyronnet, M. Ferrère avait pressenti cet intraitable carac-

tré le digne disciple d'un tel maître dont il ne parlait jamais qu'avec un tendre respect.

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t. re qui devait faire au premier, malgré son courage et ses talents, tant d'ennemis. 11 pourrait bien se faire que M. Ferrère eût été le seul homme que M. de Peyronnet eût aimé ; il faut ajouter qu'en mourant si vite, il ne lui a rendu pas l'épreuve trop difficile. Aussi, M. de Peyronnet qui faisait des vers, comme chacun sait, n'a pas manqué d'en faire en l'honneur de celui qu'il n'a pas cessé, il faut le dire à sa louange, d'aimer et de révérer comme un maître; dans une de ses satires, il lui dit :

«Toi (luej'ai tant aimé, toi mon maitre et mon frère,

Fils du pays charmant où vint mourir Barrère :

Oui toi, qui sans orgueil et sans déloyauté

Fonda chez les plaideurs, ta chaste royauté;

Dont l'éclatante voix inculte, mais sublime,

Cent fois au fer aveujrle arracha la victime;

Simple, aimant des vieux jours l'humble sécurité,

Des ombres du vieux droit per(.'ant l'obscurité :

Où rival de Gresset et disciple d'Horace

Par tant d'aimables vers pleins de charme et de grâce,

Génie ardent, fécond, pénétrant, étendu,

Le plus grand que notre âge ait encore entendu. »

Yrais vers de garde des sceaux qui ne trompent que ceux qui les font, par le mal qu'ils leur causent.

J'en aurais fini sur ceux de M. Ferrère, si je n'avais encore à en rappeler quelques-uns qui peuvent être regardés comme un des curieux spécimens de l'époque.

Quand Hébert (le père Duchesne) a écrit des romances; quand Saint-Just composait des poëmes erotiques; quand M. Carnot consolait les ennuis de son exil en chantant :

« Que ne i)eut-on aimer toujours. »

l'avocat le plus pathétique du barreau pouvait bien dire :

« Ah ! folâtrez sous la coudrettc :

Petits oiseaux, j'aime vos jeux :

Au temps où refleurit l'hcrhette On est si bien, ijuand on est deux. »

Chaque siècle a son caractère. L'amour des petits vers fut celui d'une grande et terrible époque.

C'était le tribut à son temps qu'il payait ainsi. Au fond, il aimait les lettres comme elles doivent être aimées, c'est-àdire avec grandeur et simplicité. Il est resté de lui des notes oîi ses impressions d'étude sont vivement rappelées.

Sur Cicéron, «le plus grand des écrivains et peut-être des hommes ! quelle vie et quelle mort ! et puis celui-là a bien su trouver Dieu, l'âme immortelle, les peines et les récompenses à venir. Il écrivit de la même plume les offices et l'oraison pour Ligarius. Vertu et génie ! le premier des humains.»

Sur Tacite : « Il m'abat, il m'écrase, il me fait haïr les autres et moi ; sa phrase courte, nerveuse, acérée m'eu'tre au cœur comme un remords ; s'il a toujours raison, qu'est-ce que l'homme ? »

Sur Virgile : « Son naturel exquis m'a guéri de l'emphase, du non sens, du vide, des mots sonores, fruit de mon éducation provinciale et des temps où j'ai vécu. »

Mais il en faut venir au talent de M. Ferrère comme avocat, là est sa vraie force et sa vraie gloire. De l'aveu de tous, il a été un très-grand orateur, le plus grand peut-être de tous ceux que notre âge a entendus; il y a eu d'autant plus de mérite que la nature semblait ne l'avoir pas fait pour cela. Il avait la parole lourde, le geste embarrassé, l'œil terne, la figure sans expression ; elle était comme un mystère ; il fallait l'y chercher; son accent était rude et montagnard; il était tout en dedans ; chez lui rien d'ouvert, rien de facile, de séduisant; il n'improvisait pas, il lisait : couvait-il une plaidoirie, il était Sombre, taciturne, mélancolique. Il était tout entier au sujet qui l'obsédait ; il sentait en lui le démon qui fait les grands artistes ; le moment venu, il était admirable ; nul prodige dans Yavi de la parole ne peut être comparé à ceux qu'il a produits; son œil s'éclairait, sa figure changeait ; il n'y avait pas jusqu'à sa manière de lire dans ce qu'elle avait de naïf et d'agreste qui imprimât à sa parole quelque chose de singulièrement puissant : on a vu des juges pleurer à sa voix. Qui pourra expliquer la bizarrerie de la nature qui maltraite et qui favorise à ce point le même homme ? Le génie n'est peut-

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être autre chose que le sentiment qui s'ignore, qui ne se commande pas et auquel il faut l'occasion.

M. Ferrère aura encore un bonheur, sans compter tous les autres bonheurs de son incomparable organisation ; il sera du petit nombre des avocats dont on pourra relire l'éloquence. C'est à peine s'il y perd : il y a dans sa forte manière d'écrire quelque chose qui ne laisse pas s'évaporer l'émotion, on la retrouve presque tout entière; sa plume est un burin, elle grave et dépose le trait à une grande profondeur ; il y avait dans ces hommes-là, et particulièrement dans M. Ferrère, un sérieux, une émotion, une grandeur, un pathétique qui élèvent leur parole en les élevant eux-mêmes.

M. Ferrère était l'ami de M. Ravez ; le talent, le caractère, la considération dont ils étaient tous deux environnés, avaient été autant de liens qui les avaient unis. L'amitié de tels hommes ne ressemblait pas à la familiarité banale qui n'engage à rien. Ils ne s'en souvenaient que pour être les uns envers les autres, plus confiants et plus déférents.

Un procès fut entre eux l'occasion d'une rupture qui éclata pendant le procès même, et qui devait être irréparable. Il faut voir comment M. Ferrère s'en expliquait en finissant :

«Qu'ai-je juré, comme vous, jadis mes compagnons et aujourd'hui mes modèles? de prêter ma voix au malheur, et l'on voudrait que mon cœur soit insensible, de défendre la vérité, et l'on voudrait que je lui ôte ses armes!... de démasquer l'injustice, et l'on me fait presque un crime de la nommer. »

« Pour en éluder l'atteinte, vous avez semé la discorde là oîi exista si longtemps l'amitié sainte; là où, quoique vous puissiez faire, il restera d'impérissables souvenirs.

» Ainsi, dans cette carrière déjà si pénible, oii je marchais tourmenté de mon insuffisance et malheureux de ma sensibilité, de nouveaux jours s'élèvent pour moi : jours nébuleux et sombres, où tout ce qui sortira de ma bouche va paraître équivoque, injurieux, offensant.

)) Faibles et passagers que nous souimes, nous mêlons nos passions à ces débats vulgaires, nous luttons avec acharnement dans cette étroite enceinte, et du haut de l'immortelle tribune, les dieux de l'éloquence ayant le peuple-roi pour juge et le ciel pour abri, se disputaient les palmes du génie et vivaient unis!... Mais cessons des regrets inutiles et détournons ce qu'il a été impossible d'éviter en ne donnant aucune prise sur nous-mêmes. »

Il y a un certain pathétique qui tient de la chaire, et dans lequel nul n'a surpassé, n'a égalé M. Ferrère.

Plaidant contre un homme auquel il reprochait d'avoir abusé de la signature d'une femme septuagénaire, il terminait ainsi, parlant à son adversaire :

« Lanusse, il est un Dieu, son existence n'est pas plus certaine que l'abus que tu as fait de cette vieillesse. Écoute, La voix du vieillard qui accuse comme celle du père qui maudit, emprunte quelque chose de l'éternelle vérité. Ne vois-tu pas son sceau dans ces rides vénérables, son symbole sur le front chenu? 0 malheureux, qui peut te dérober à cette colère qui s'allume? Tiens, la voilà, cette femme qui, près d'un siècle, n'a connu de la vie humaine que l'obscurité, la paix, la solitude laborieuse de ces dieux domestiques, qui appela ta raison supérieure au secours de la sienne. Je te la livre ; je la livre à la justice, la voilà. Arme la force de ton âge et la souplesse de ton expérience contre ce vieux flambeau qui vacille et cette voix qui s'éteint... ou plutôt reviens à toi, reconnais ta perfidie; pleure, et mes larmes vont adoucir l'amertume de tes pleurs. Donne une leçon de repentir, elle ne sera pas un sacrifice ; donne, te dis-je, et je t'en tiendrai compte comme d'une vertu. «

Une autre fois, au nom d'un père, il s'opposait au mariage que la fille de celui-ci voulait contracter avec un prêtre ;

« Ma fille, c'est l'erreur de ton âge et de ton inexpérience de croire qu'il est d'éternelles passions. Il n'en est point que le temps n'use et ne dévore, et jamais on n'a vu l'amour brûler sous les glaces de l'âge.

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» Regarde dans l'avenir cette femme malheureuse sur laquelle se sont rassemblées et les années et les douleurs. La solitude est autour d'elle. C'est la femme d'un prêtre; elle cherche vainement une main amie pour essuyer ses larmes; le rire désolant du mépris repousse sa prière : l'outrage la poursuit, l'indigence l'assiège. C'est la femme d'un prêtre. Oii reposera-t-elle ses chagrins? dans le sein d'un Dieu ! pour elle, son temple même est fermé. »

Un mari accusé d'avoir tué sa femme, avait été acquitté devant le jury. Un mémoire avait été publié dont il demandait la suppression. A cette demande, M. Ferrère répondit :

«Non, non, ce mémoire ne sera pas supprimé. Il restera pour épouvanter l'avenir du récit de tant d'attentats et pour en prévenir de semblables. Non, le sieur Roy ne sera pas déclaré calomniateur, pour avoir acquitté le plus sacré des devoirs, pour avoir raconté les douleurs d'une mère privée par un meurtre de son unique enfant. Sa plainte ne sera pas étouffée. Que dis-je? elle ne saurait l'être; c'est celle d'une mère, et le ciel, oui, le ciel même s'est chargé de peindre l'éclat et l'énergie de pareils accents. Elle se fera entendre sur les hauteurs, cette voix lamentable, cette voix d'une mère, que rien ne peut consoler, parce que son enfant n'est plus. Elle vous poursuivra sans cesse, en vous criant : Qu'as-tu fait de ma fille, ton épouse? qu'as-tu fait de celle que je t'avais donnée à chérir et à garder? Elle a péri, dis-tu ; mais qui a donné la mort, qui a lancé le coup, qui a poursuivi la vengeance? Ah! malheureux, qu'as-tu fait de ton épouse? La pierre qui avait bu son sang était humide encore et ton œil était sans larrne, ton cœur sans regret, ta main tendue vers sa dépouille. L'herbe des champs n'avait pas encore reverdi sur sa tombe, et tes révoltantes orgies venaient interrompre son sommeil de mort. Pleure, si toutefois le ciel ne t'a pas refusé des larmes ; pleure, mais garde-toi de dire qu'on t'a calomnié. Ah! malheureux! qu'as-tu fait de ton épouse? »

Peut-on seulement avoir l'idée, après ce que j'ai dit, de cette éloquence puissante et singulière, qui n'a ressemblé à

aucune autre au barreau, et qui a fait de M. Ferrère un avocat, ou plutôt un oratr^ur à part dans le monde judiciaire.

Une éloquence comme celle-là serait-elle encore possible ; nos mœurs s'y prêteraient-elles? il est permis d'en douter. En lisant M. Ferrère, il semble que plus d'un siècle nous en sépare; il est déjà, pour nous, comme les anciens qu'il aima tant, c'est-à-dire plutôt un modèle à étudier qu'à imiter.

Aurait-il été propre à la discussion de la chose publique? on peut se le demander non sans crainte. On ne peut jamais savoir quelle sera la fortune de talents pareils, précisément à cause de leur originalité.

Pourtant, M. Laîné qui a beaucoup tenu de M. Ferrère, qui a participé à son émotion, à sa sensibilité, a montré par son exemple qu'on pouvait être, non sans succès, éloquent avec grandeur, même à la tribune.

Il ne fut pas donné à M. Ferrère d'y monter: des chagrins qu'un cœur comme le sien devait ressentir plus vivement qu'un autre, troublèrent les derniers jours de sa vie. On fit un crime à cet homme de bien, qui n'avait connu d'autre fanatisme que le fanatisme du devoir, d'avoir refusé, le 12 mars, de se présenter devant le duc d'Angoulême avec les membres du conseil municipal. Il avait cru que son serment ne lui permettait pas une démarche de cette nature, qui ne compromettait pas seulement ceux qui la faisaient, mais encore la cité tout entière. Les insinuations ne lui furent pas épargnées par l'hypocrisie intolérante du parti victorieux. On ne voulut voir dans sa conduite qu'une tiédeur qui était un crime, ou une prudence qui n'aurait été qu'un calcul ; l'âme tendre et fière de M. Ferrère fut blessée profondément. Use vit accusé, soupçonné, par ceux-là même dont il avait partagé les opinions et défendu la cause ; celui qui avait résisté aux orages de la politique, succomba à ses intrigues : il mourut à Bordeaux le 16 janvier 181o.

11 avait témoigné le désir, dans des termes empruntés à la Bible, « que ses ossements allassent rejoindre les ossements de ses pères. » Son souhait ne put être exaucé ; l'autorité d'à-

M. FERREBE.

lors craienh une manifestation populaire : ses restes reposent ZéÀeM Ravez. Ainsi, les amis et les rivaux d autrefois, réunL:u]ourd'lu,i dans la mort, dorment dans la même

terre.

Le barreau de Paris n\t connu de M, Teste que le commencement etlafin. Le commencement, qui fut plein d'éclat, lafin, quifutpleinede tristesse ; il nel'a point oublié, cependant, parce qu'on n'oublie pas un pareil talent; il n'y a pas jusqu'aux aventures de sa\ie, aux vicissitudes de sa destinée, jusqu'à sa chute elle-même, qui n'ait contribué à donner à ce souvenir quelque chose de particulièrement triste et durable. Ceux qui l'ont vu se rappellent un homme grand, beau de visage, courbé prématurément par les années sous lesquelles son talent et son esprit ne devaient pas fléchir; tout en lui annonçait une nature puissante, mais apaisée plutôt que fatiguée. Sa voix, son geste, son sourire, qui n'était pas sans tristesse, avaient de la douceur et de l'autorité; sa conversation, qui était toujours sans recherche, était loin d'être sans attrait : il parlait peu, jamais des hommes qu'il avait connus et des événements auxquels il avait été mêlé. Son commerce était doux, sa parole bienveillante; il avait le calme, que ne manque jamais d'inspirer le sentiment d'une force réelle, et qui allait être bientôt incontestée. A sa simplicité, à sa liberté, à une sorte de familiarité aisée, on sentait l'homme qui n'avait pas vécu qu'au barreau. On ne pouvait s'empêcher d'éprouver, en l'entendant ou en le voyant, une impression particulière. Il

donnait l'idée de ces personnages d'autrefois qui avaient touché à des études et à des professions diverses, qui étaient des hommes d'affaires, de science, de travail, de plaisir; qui avaient des ressources pourtoutes les difficultés ; dont on employait le:> talents dans des occasions délicates, et dont les noms sont restés attachés à quelques-uns des événemenis mémorables de l'histoire. Sur ce front, il semblait qu'on aperçût la tracu de plus d'un orage, c'est pour cela qu'il aimait le barreau, comme on aime le port oii il trouvait le repos et l'emploi de son rare talent.

Au milieu des passions qui s'agitaient autour de lui, il cherchait sa voie. Cet homme, qui s'était fait connaître par la politique dont le nom avait fait du bruit, que les partis recherchaient, semblait étranger à la politique. Eloigné de la France pendant quinze ans, n'ayant assisté que de loin à des événements qu'on voit mal quand on les voit ainsi, il semblait troublé par une ardeur nouvelle qui était dans beaucoup d'esprits, que rien ne lui rappelait, et qui inquiétait la tranquillité qu'il était venu chercher dans son pays, où il ne retrouvait plus la discipline de l'Empire et le patriotisme soumis des Cent-Jours. Pendant quelquetemps, on n'aurait pu dire à quel parti il entendait se rallier. Son âge, son expérience, sa raison, son intérêt finirent par le rattacher au pouvoir. En attendant, il se livra au barreau comme un homme qui commence, et qui aurait voulu en faire l'honneur et la fortune de sa vie. Peu d'avocats furent aussi laborieux que M. Teste; il avait conservé les habitudes d'autrefois, qui seront toujours celles des hommes laborieux. Cet homme, sur lequel il a été dit tant de choses, était toujours levé avant quatre heures du matin : nul n'a travaillé avec autant de soin : pour ceux qui ont beaucoup appris, il reste toujours trop à apprendre. Voilà les traits sous lesquels il parut d'abord :

S'il avait la circonspection de son âge, il n'en avait pas l'amertume ; il n'avait pas assis assez solidement ses convictions ; il lui était arrivé ce qui arrive souvent à ceux qui ne tiennent pus assez à s'appartenir; il s'était usé par le frottement avec

trop d'hommes et trop de partis ; il était devenu indifférent ; son indifférence était indulgente ; il n'y avait en elle, ni dédain, ni désespoir; il souriait à la jeunesse, et semblait lui envier son enthousiasme que, depuis longtemps, il ne partageait pas. Les épreuves de sa vie n'avaient point aigri son caractère, elles l'avaient rendu seulement trop facile et trop souple. Sa vie, en effet, ne ressemblait à aucune autre au barreau : on aurait pu en dire presque autant de son talent. Lui-même, dans une circonstance fatale, épouvanté de l'abîme où il était tombé, ne pouvait s'empêcher de repasser, dans son souvenir, sa jeunesse errante, sa vieillesse inquiète, ses jours semés d'épreuves, et de s'étonner des fatalités de sa destinée.

C'est de cet homme singulier que je voudrais parler, c'est son art que je voudrais peindre, c'est sa vie que je voudrais rappeler.

M. J.-B. Teste était né le 28 octobre 1780,àBagnols(Gard), où son père exerçait les fonctions de notaire. Celui-ci lui avait donné de bonnes leçons, en lui donnant de bons exemples.

Quoi qu'il fût dans une condition ordinaire, on pouvait dire qu'il n'était pas un homme ordinaire ; il avait les fortes passions qui animèrent les hommes de 1789, qui aident encore à les reconnaître, qui étaient éclairées et dirigées chez lui, par une raison sage, un caractère ferme, une humeur bienveillante. Il est des mots qui changent de sens, suivant les temps. On a appelé trop souvent, du nom de sages, ceux qui ont fui le danger, qui ne se sont mêlés aux partis que pour s'y confondre.

Il en a été quelquefois autrement ; alors la modération a consisté à avoir raison raisonnablement, à être ferme avec sagesse, à ne pas succomber aux ivresses et aux défaillances de la politique.

Avant 1789, le père de M. Teste, alors avocat au parlement de Toulouse, avait mérité les honneurs de deux lettres de cachet. Ou n'est pas pour rien jeune et ardent ; il ne faut pas

seulement que jeunesse se passe, il faut qu'elle se paye. Heureux ceux, qui ue l'ont payée que de ce prix-là ! Il accueillit la Révolution avec un enthousiasme qui ne rempèchait pas d'être sensé et humain. 11 avait conunencé par être Girondin comme tous les hommes distingués du Midi, sans se laisser égarer cependant par les rêves et les ressentiments de la Gironde.

Le 9 thermidor hi trouva parmi ceux qui détestaient les excès; le Directoire, parmi ceux qui auraient désiré un pouvoir plus ferme et plus honnête ; l'Empire, parmi ceux qui se souvenaient de la liberté. 11 n'y a guère, en pareil cas, pour la regretter, que ceux qui ont été dignes de l'aimer. Proscrit par les uns comme fédéraliste, par les autres comme jacobin, obligé de fuir, tantôt dans les camps, asile toujours ouvert aux malheureux, tantôt dans les contrées moins tourmentées que la sienne, il avait donné, dans toutes les circonstances, l'exemple du courage, de la constance, de la modération.

Il mourut vers 1807 à Bagnols, où il était redevenu notaire; il avait refusé les faveurs de l'Empire, dont il ne méconnaissait cependant ni la grandeur, ni les services que la France, suivant lui, payait cependant trop cher, puisqu'elle les payait de sa liberté.

Le fils aîné de M. Teste était pour quelque chose dans les grandeurs de la patrie. Volontaire de 1792, officier supérieur, général de division, il devait être un des héros de cette épopée immortelle, dont les récits enivreront les générations à venir, comme ont fait dans tous les temps les récits des épopées, qu'on ne refera plus.

M. J.-B. Teste était des enfants du proscrit de 93, de 95 et 99, celui qui semblait avoir ses préférences; il était le plus jeune de tous : il avait cinq ans de moins que son frère le général.

Il y avait dans la raison précoce, de cet enfant, dans son imagination, dans sa facilité, quelque chose qui charmait son père, qui était éloquent lui-même, et qui, comme tous les hommes du Midi, était amoureux de l'éloquence.

Il avait voulu que cet enfant, dont il avaitfaitle compagnon de ses proscriptions, se dégagent vite des liens de Tenfance, et que, de bonne heure, il apprît à parler à des hommes ; pour cela, il le menait dans les sociétés populaires, oii bouillonnaient, mêlées ensemble, les passions d'oii allait naître la société moderne. Il a été question de leur présence à tous deux, dans une assemblée tenue à Valence, oii étaient les délégués des départements du Midi, tous accourus pour y défendre la cause de la Révolution et de la modération. La plupart de ces hommes appartenaient, à leur manière, au passé ; ils en tenaient par leur imagination, qu'épouvantaient des réformateurs impitoyables ; il y avait en eux comme un souille venu de la Grèce, qui leur inspirait la pitié, et qui leur rendait cher le souvenir des républiques élégantes, dont ils avaient rêvé le retour pour la France. M. Teste, enfant, parla au milieu de ces hommes. Il y a des comparaisons qu'on ne se pardonne pas, et dont on ne peut se défendre. Malgré soi on se souvient de Jésus, prêchant dans le Temple au milieu des Docteurs : aux deux époques, c'est toujours de révolutions qu'il s'agit, et ce sont les révolutions qui fout des enfants, des hommes.

Ce qui ne l'empêchait pas, pendant ce temps, de continuer, sous les Joséphistes de Lyon, des études qu'il ne lui fut pas donné de mener jusqu'au bout : la Révolution ne le permit pas, il en savait assez, puisqu'il savait ce que tant d'hommes n'ont jamais su : parler aux passions et supporter l'adversité. Tout cela était à noter cependant. Ce n'est pas un des moins curieux spectacles d'une époque trop féconde en spectacles, que celui de ce tribun de quinze ans, qui fait sa rhétorique sur place. On serait tenté de croire que cette rhétorique-là valait bien celle des collèges, à en juger du moins par les fruits qu'elle a produits.

Le calme revenu, son père l'envoya à Paris; dès 1801, il appartenait à l'Académie de législation, d'oii sont sortis les hommes les plus distingués du barreau. Il y attira l'attention de quelques personnages considérables, qui, sortis aussi du

barreau eux-mêmes, s'en souvenaient, comme on se souvient de sa jeunesse, et qui aimaient à revoir ce qui leur en rappelait au moins l'image.

Parmi eux s'en trouvait un qui avait honoré le barreau, qui était sage^ savant modéré, qui aimait les jeunes gens et qui applaudissait à leurs efforts.

Cet homme était M. Portails, ancien avocat au Parlement d'Aix, rival heureux de Mirabeau, qui avait été proscrit en fructidor, et qui allait devenir un des instruments utiles du nouvel empire.

M. Teste l'avait frappé ; sa taille, sa voix, son geste l'avaient presque ému ; il avait remarqué le tour mâle et sobre de sa parole ; il prétendait avec l'excès de sa nature bienveillante et un peu flatteuse qu'il y avait quelque chose de démosthéni" que dans le jeune homme.

Avec de telles dispositions, un tel talent, un tel appui, qu'aurait-il manqué à M. Teste pour réussir. Toutes les routes lui étaient ouvertes. L'empire , pouvoir jeune , aimait les jeunes gens. Il faisait la partie belle à la jeunesse, à la condition qu'elle fût soumise et laborieuse.

La mort de son père, survenue vers 1807, le rappelait à Bagnols où l'attendaient des devoirs difficiles.

Son éducation n'était pas finie , puisqu'elle était ébauchée à peine, et que, pour tout le monde , elle ne finit qu'avec la vie de l'homme. Nous vieillissons en apprenant. Le mot de Solon devrait être celui de tous les hommes sages. Si la sienne d'ailleurs n'était pas finie , elle était bien commencée, puisqu'elle s'était faite au milieu de toutes les épreuves; quelle école vaut celle-là, puisqu'on y apprend à vivre? On pouvait s'en fier, pour le surplus , à sa raison, à sa volonté, à son intelligeuco, à son désir de savoir. De cette liberté de son éducation première, le talent de M. Teste a gardé quelque chose de simple et de fier, que les collèges auraient émoussé et peut-être gâté.

Seulement, on pouvait craindre qu'il n'eu fût résulté une sorte de disposition à l'excès dans la parole : il est des pli^ qui 11. 14

restent. Ce n'est pas impunément que vous aurez traversé les clubs, dans votre enfance, et que vous y aurez réussi. Il n'est guère possible que vous n'ayez fini par y aimer les grands mots et presque les gros mots. Il ne devait pas en être ainsi de M. Teste ; un goût naturel et sain, qui était en lui, devait le défendre contre de tels dangers ; de ses premiers exercices, il n'avait retenu que la force, le mouvement, l'art de parler aux passions ; il avait oublié tout le reste. Sa parole n'eut jamais ni prétention, ni enflure, ni mauvais goût; elle était digne, grave et simple. De belles lignes, de la fermeté, peu de couleur ; tel fut, dans tous les temps, son caractère.

Un juge excellent, mais indulgent, avait prononcé à son sujet, ainsi que je l'ai dit, le nom de Démosthènes ; il avait eu tort. Il est des noms qui ne doivent plus être prononcés pour personne. L'éloquence de Démosthènes n'était pas seulement celle de Démosthènes, elle était aussi, et surtout celle d'Athènes et de la liberté. Il lui fallait des cieux, des mœurs, des auditeurs que nous ne reverrons plus. C'est ce qui fait que les hommes ne sont pas destinés, suivant toute apparence, à en entendre jamais une pareille.

Ce qu'on peut dire, sans excès, de M. Teste, c'est qu'il appartenait bien, pour l'ampleur et la simplicité, à cette famille d'orateurs, qui n'ajamais été nombreuse et qui a Démosthènes pour chef. Ces orateurs-là, à l'exemple de leur maître, usent de la parole chastement, plutôt comme d'un vêtement que comme d'une parure; mais rien n'est plus difficile. Il faut être doué d'une trempe particulière et d'une vigueur peu commune. S'il n'y a chez eux ni saillie, ni éclat, il n'y a non plus ni sécheresse, ni froideur. Avec eux on ne craignait point ces clartés glacées, qui vous éclairent à peine, qui ne vous échauffent jamais, et qui, dans leur tristesse, seraient près de ressembler à des clairs de lune.

La clarté de M. Teste était chaude. On eût dit qu'il la devait au soleil de son pays. Il donnait à tous les objets qu'il avait peints une sorte de couleur particulière.

Ainsi, il est arrivé qu'un homme auquel avait manqué la

M. TESTE. 5tl

discipline des études régulières, qui avait appris à parler en déclamant, dont l'enfance n'avait été environnée que par le bruit de la foule, qui n'avait eu pour théâtre que des prétoires de petites villes, qui avait été sans modèles, est devenu un modèle lui-même, non-seulement pour l'habileté, mais encore pour la grandeur et la distinction.

Il faudrait en conclure, ce qui pourrait bien être vrai, que l'école où il avait été élevé n'était pas une si mauvaise école, ou plutôt, ce qui serait certainement plus vrai, que peu d'hommes furent aussi bien doués pour le barreau que l'avait été M. Teste.

C'était sa vraie vocation : il n'en était pas de même de la tribune ; on l'a vu, de reste, quand il y a monté. Pour la tribune, il n'était ni assez philosophe, ni assez homme d'État ; il lui fallait quelque chose à manier ; c'est sous ce rapport qu'il se rattachait aux anciens, dont les harangues politiques ne ressemblent nullement aux nôtres. Chez eux, point d'abstraction, de généralités , ils ne s'occupaient que de leurs intérêts. Que sont les harangues de Démosthènes, sinon de véritables plaidoyers, relevés par leur objet, animés par une sévère et patriotique passion? L'art chez eux consistait à fuir les ornements et les paroles inutiles. La raison d'abord, la passion ensuite, le feu, le mouvement, voilà leur éloquence.

^L Teste aimait la science du droit, et il la savait. Nul ne possède la langue du droit, comme les hommes du midi. Ils en ont la tradition ; ils sont près de la source. M. Teste excellait à la parler. Il exposait magistralement les belles théories du droit romain qu'il avait étudiées à l'Académie sous des maîtres qu'il avait remplacés; qu'il avait enseignées, en effet, à son tour à la même Académie où il avait été, malgré sa jeunesse, nommé professeur.

A la précision, à la gravité, on reconnaissait en lui le disciple des jurisconsultes classiques.

M. Teste s'était iixé d'abord à Bagnols où son père venait de mourir.

C'est de là que le jeune avocat, déjà célèbre en arrivant, et

212 LE BÀRRtAU AL XIX' SIÈCLE.

qu'avait précédé la renommée de ses travaux et de ses triomphes, était appelé à plaider à Avignon, à Nîmes ; il ne vint s'établir dans cette dernière ville que vers l'année 1809.

Ses succès furent grands, le bruit en fut plus grand encore. L'Empire fut plus favorable aux avocats qu'il ne l'a cru ou qu'il ne l'a voulu. Quand tout le monde se taisait, ceux qui parlaient n'en étaient que mieux entendus. La poliiique aura beau faire, elle n'empêchera jamais l'attrait qui enchaîne l'homme à la parole de l'homme. Les peuples enfants veulent qu'on les amuse ; les peuples jeunes qu'on les émeuve ; les peuples faits qu'on les instruise. Faute de plus mâles distractions, ceux-ci se tournent vers le barreau. C'est le bon temps des avocats, ils gagnent alors ce qu'ont perdu les orateurs et les politiques.

Ce fut ainsi que M. Teste arriva en peu d'années à être un des grands avocats du midi, peut-être le plus grand quoique ie plus jeune des hommes avec qui il pouvait partager cette gloire. Ces hommes étaient MM. Manuel et Romiguières; celui-ci avocat à la Cour de Toulouse, celui-là à la Cour d'Aix. Il est remarquable que de ces trois hommes, dont le talent était incontestable et la célébrité méritée, aucun ne commença comme on commence au barreau. MM. Manuel et Romiguières avaient porté les armes, la proscription avait été l'école de M. Teste ; tous s'étaient essayé à vivre de bonne heure ; leurs talents comme leurs caractères devaient s'en ressentir, aussi furent-ils bientôt mûrs et préparés pour le succès.

11 est encore remarquable que celui des trois qui jeta le moins d'éclat peut-être au barreau, fut celui qui devait en jeter le plus à la tribune. La tribune était plus le fait de M. Manuel : sa circonspection, sa facilité, sa pénétration, sa passion réelle quoique contenue, le rendaient plus propre aux luttes des partis et aux manèges de la politique. Leurs talents, d'ailleurs, se ressemblaient; il y avait un fonds d'émotion, de raisou, de finesse, qui leur était commun à tous : à en croire la voix publique, le plus richement doué était M. Teste. Sur ces hommes qui furent célèbres et qui furent dignes de l'être, il

y aurait plus d'une réflexion à faire. On est frappé de la différence qui les sépare d'autres hommes qui furent célèbres comme eux, plus célèbres peut-être, qui appartenaient presque au même pays, aux mêmes opinions, aux mêmes idées : tous, en effet, ont aimé la liberté avec ardeur et avec modération. C'est ici qu'on voit la différence des temps, je veux parler des illustres et malheureux Girondins : à ceux-ci la mesure a manqué dans leurs actions comme dans leurs paroles; ils n'ont pas su défendre ce qu'au fond ils aimaient et ce qu'ils voulaient; ils ont dépassé le but qu'ils ont voulu atteindre, ce qui est le plus grand signe de débilité que puissent donner les hommes publics. Leur éloquence, même celle de Yergniaud, qui a été quelquefois si noble et si touchante, n'en a pas moins quelque chose de feint, elle sent trop la rhétorique ; avec moins de rêves, moins d'apprêts, moins d'ambition, ils auraient mieux servi la France qu'ils étaient dignes de sauver. Les autres ont été plus simples, plus pratiques, plus raisonnables. La France alors ne rêvait plus et n'aimait plus les rêveurs.

La douce existence que M. Teste s'était faite dans son pays, au milieu des siens, ne devait pas être de longue durée. L'Empire venait de tomber; ce fut dans le raidi que l'Empire surtout a été nécessaire : son pouvoir pouvait seul maintenir l'ordre au travers de passions furieuses, au milieu des partis qui tous avaient eu des torts, qui tous avaient commis des excès. Ces passions, qui avaient couvé pendant dix ans, que la Restauration avait rallumées, devaient être longtemps à s'éteindre ; le retour de l'Empereur avait été impuissant à les apaiser; rien n'était changé excepté que les partis avaient changé de rôle. M. Teste avait l'influence que ne manquent jamais d'exercer le talent et le caractère. Il avait trente-cinq ans; il était arrivé à l'âge oii la jeunesse est une autorité, puisqu'elle donne la force et qu'elle n'empêche pas la prudence. Il prit sa part aux événements de cette époque ; il assista comme témoin instrumentaire, avec le général (lilly, à l'embarquement au port de Cette de M. le duc d'Angoulême, qui venait d'essayer, non sans courage, de relever li* rlrapcau de Fuiiteudy contre

le drapeau d'Austerlitz. M. Teste fut, dans cette circonstance, ce qu'il devait être : les temps avaient rendu nécessaires les ménagements que son caractère lui aurait inspirés. C'était quelque chose, à cette époque, que de remplir de tels devoirs dans un pays où les ressentiments sont implacables, où les partis n'oublient rien. Envoyé vers l'Empereur par ses compatriotes, il le vit et il le frappa ; il était bien de ceux par son âge, son caractère, son esprit, son talent, dont l'empereur avait besoin ; pour le pouvoir nouveau qu'il allait essayer, il lui fallait des hommes nouveaux : celui-ci le nomma lieutenant de police à Lyon, où l'attendaient de grandes difficultés et un remarquable triomphe. Appelé en cette qualité par le département du Gard à la Chambre des représentants, il n'y parut pas ; on prétendit qu'il en avait été empêché par les intrigues du duc d'Otrante, qui redoutait sa parole et son bon sens; son absence y fut remarquée. MM. Manuel, Romiguières, ses émules, qui le connaissaient mieux que d'autres, déclarèrent que sa voix, dans ces moments solennels, manquait à la France. Sa renommée, comme cela est arrivé souvent, s'était accrue par l'éloignement ; l'idée qu'on s'était faite de son talent était telle qu'aucun talent n'aurait pu l'atteindre.

Sa voix allait bientôt se faire entendre à Lyon, dans une occasion aussi solennelle et plus périlleuse que toutes celles qui auraient pu lui être offertes à Paris.

Le 12 juillet 1815, Lyon avait été obligé de capituler. On n'avait pu livrer une aussi intéressante et aussi opulente cité aux dangers d'une défense qui, d'ailleurs, était impossible; les masses qui ne voient pas le danger, qui, par une sorte d'instinct naturel, semblent prendre sous leur garde spéciale le sol où elles sont nées, où naîtront leurs enfants, qui s'embrasent d'elles-mêmes comme des forêts trop touffues, s'indignaient, murmuraient, criaient à la trahison. Dans la soirée de ce jour, plus de vingt mille hommes s'étaient répandus dans les rues, sur les quais, dans les places publiques : ils étaient armés de torches qui jetaient autour d'eux des clartés

sinistres ; ceux qui ont vu les ré\olutions de la rue, peuvent se faire une idée d'un tel spectacle.

Il y a dans l'aspect des masses soulevées quelque chose dont les cœurs les plus fermes ne peuvent s'cmpùcher d'être émus; on y pressent le joug de la force déréglée et toute puissante, a Qui assemble le peuple, l'émeut, » a dit le cardinal de Retz. Il l'émeut, en effet, puisqu'on l'assemblant, il le tient prêt et disposé à tout, aussi bien auxcrimes qu'aux grandes actions. Au sein des masses, on a vu les uns se précipiter à la frontière, les autres, demeurés dans Paris, commettre ou, ce qui est pis, laisser commettre des égorgements. Les rassemblements produisent une fermentation qui porte à la tête et qui fait que nul ne peut répondre de rien ; il n'y a pas de plus grand courage, comme il n'y a pas de plus grand danger que ceux des hommes qui, mêlés à la foule dans certains jours, livrés à sa mobilité, à ses caprices, ont su la vaincre et l'apaiser; de tels services devraient racheter bien des fautes, et c'est ce que l'ingratitude de ceux qui ont été sauvés oublie trop.

M. Teste, au moment dont je parle, eut ce courage et courut ce danger : il s'élança au milieu de la foule agitée ; il monta sur une borne, il parla. Que dit-il alors? On n'en sait rien; lui-même l'a-t-il jamais su? A peine les eut-il prononcées, il a dû perdre le souvenir et jusqu'à l'impression de quelques paroles inspirées, qu'on ne dit qu'une fois, et dont le son frappant tous les échos de la place publique allait, comme par miracle, apaiser la tempête. C'était un miracle, en effet ; s'il est facile d'exciter les masses auxquelles il ne faut qu'une étincelle, il est moins facile de les apaiser. De quel art on a besoin, de quelle force, de quelle fermeté, de quelle adresse! C'est l'éloquence dans sa puissance et dans sa grandeur; nul n'en aie secret, pas même ceux qui n'y ont pas échoué; M. Teste devait y réussir. A cette voix retentissante, à ce geste dominateur, à cette intrépide sagesse, la foule s'étonna et se calma; ses inquiétudes se dissipèrent, sa confiance se sentit renaître, ses torches s'éteignirent. Elle avait compris que tous les enfants d'une même ville ont le même intérêt devant le

'iUi I.F. BARREAT' kV XW" SIÈCLE.

danger commun ; il avait f;uffi d'un homme pour faire entendre raison à tout un peuple, et rendre la paix à une grande cité.

Dans celte foule était un jeune homme que ses parents destinaient au commerce, que ses goûts et sa facilité appelaient vers le barreau, qui devait être un brillant avocat, et qui se sentit avocat, en effet, aussitôt qu'il eut entendu la voix de M. Teste.

Il en fut ainsi de tous les temps ; aux hommes particulièrement doués, il n'a jamais fallu que le plus léger choc pour les ébranler et les mettre à leur place.

L'antiquité peint Thucydide entendant Hérodote aux jeux Olympiques, et sentant naître en lui, à sa voix, le grand historien des guerres du Péloponèse. Si ce n'est là qu'une tradition, elle serait digne d'être la vérité.

Le jeune homme auditeur inconnu de M. Teste, était M. Sauzet, que de grands succès attendaient, qui aurait été un des plus merveilleux parleurs de son temps, si M. Jules Favre, son compatriote, n'avait pas existé, qui devait avoir son jour d'éloquence en défendant M. de Chantelauze au milieu d'une agitation plus formidable encore que celle de Lyon.

On se rappelle, en effet, puisqu'il est question de ce dernier événement, l'impression que produisit devant la chambre des pairs un jeune homme dont on ignorait le nom, lorsqu'il expliqua s'il ne justifia pas le coup d'État avec l'aplomb d'un homme politique qui était loin d'être sans vues, lorsque surtout il parla en termes touchants de l'homme excellent, respectable et malheureux qui lui avait confié sa vie en de pareils moments.

A ce sujet, M. Guizot n'a été que juste pour M. Sauzet, en disant de lui :

« Parmi les avocats chargés de la delense des accusés, M. Sauzet, défenseur de M. de Chantelauze, frappa la Cour et le pubUc par une éloquence élevée, abondante, pleine d'idées, d'émotions, d'images, qui révélait dans l'orateur beaucoup û' 'intelligence et d'équité politique à travers le luxe un peu flottant de sa pensée et de son langage. »

Ce luxe était, en effet, le défaut de M. Sauzet, que le temps, rexpérience, la vie publique n'ont pu corriger. Il u'a jamais pu parvenir à être simple ; on n'est éloquent cependant qu'à condition d'être simple.

Il est des hommes auxquels rien n\i manqué : ni le talent, ni le sentiment du devoir, ni la dignité, et qui, néanmoins, dans leur vie, n'ont eu qu'un jour, et encore ceux-là ne sontils pas le plus à plaindre ; j'en connais de plus malheureux.

Ce jour-là, M. Sauzet l'a eu et ne l'a pas revu. Il n'est pas donné à tous les hommes d'être prêts sans relâche et de supporter toutes les épreuves; le bien dire, la bonne volonté, le courage, qui ne sont jamais de trop, n'y sont pas toujours assez ; il y faut des sortes de vertus d'une trempe particulière, et que Dieu ne prodigue pas.

Une autre occasion devait encore être offerte à M. Sauzet, qui seule aurait suffi à la gloire de son nom, et dont il ne lui a pas été donné de profiter.

L'histoire n'a rien de comparable à ce que nous avons vu le 24 février 1848; elle n'offre peut-être pas de spectacle plus émouvant ; il y a des analogies dans la première Révolution, où on trouve de tout en pareille matière ; il n'y a pas de similitude, rien ne se ressemble moins que le 10 août et le 24 février ; il y a des siècles entre ces événements, malgré ceux qui voudraient tout confondre, et malgré les passions qui sont les mêmes.

A Dieu ne plaise qu'il tombe de ma plume un mot sévère pour un prince infortuné, qui a su mourir, s'il n'a pas su régner.

Il faut convenir cependant qu'il y a eu quelque différence entre la duchesse d'Orléans, qui avait noblement porté les douleurs de son veuvage, qui venait intrépidement devant l'insurrection victorieuse et armée réclamer les droits de son fils, qui, en se retirant, cédait moins à la force qu'à des supplications armées; et Louis XVI, qui se cachait et mangeait dans un coin de l'Assemblée législative, avec une

humble résignation qui n'est pas la vertu d'un homme, et qui ne doit jamais être surtout celle des rois.

Qu'on donne à la duchesse d'Orléans plus de superbe, plus de dédain, et elle ressemblera à la veuve de Germanicus, il ne lui manquera que l'urne qui renferme les cendres de son époux : « Feralem urnam tenens, » dit Tacite.

Il faut convenir que M. Sauzet a manqué là une belle occasion, et qu'on ne retrouve pas.

On sait à qui la princesse dut son salut, et quels sont ceux qui l'encouragèrent et tâchèrent de l'aider dans l'exécution de ses nobles projets ; nos révolutions n'offrent rien de pareil ; il y a là un signe d'apaisement et d'adoucissement, auquel elles ne nous avaient pas accoutumés

Quand on veut se raccommoder avec son temps, il y a des choses auxquelles on devrait penser.

On s'étonnerait moins de ce que les hommes ont des passions puisqu'ils sont des hommes ; on se féliciterait davantage de ce que ces passions n'ont plus le môme caractère, et de ce qu'elles sont adoucies par plus d'intelligence, plus de dignité, plus de mansuétude.

Quant à M. Sauzet, qui présidait l'Assemblée, qui avait été spectateur impuissant de tels désastres, nous continuerons de dire, et nous aurons raison, qu'il a été victime de la fatalité, puisqu'il est convenu que nous appellerons ainsi les événements que notre imprévoyance ou notre faiblesse n'ont pu empêcher.

Le triomphe de Lyon a été, pour M. Teste, son plus grand triomphe : le souvenir en est resté; sa renommée, à laquelle ne pouvaient qu'ajouter le temps et un éloignement qui ressemblait à un exil, s'en était accru; il y avait autour d'elle cette sorte de mystère, auquel les renommées gagnent toujours; on parlait de lui tout bas, comme d'une force et d'une espérance. S'agissait-il d'éloquence, on le citait, on mettait son nom à côté des plus grands noms de la tribune et de la politique.

Ou se trompait, M. Teste n'avait pas appliqué ses facultés à d'assez grands objets ; il était resté volontairement en deçà de lui-même ; il valait mieux que son talent. S'il était permis, on dirait qu'il n'y avait pas employé toute son étoffe ; il a été un très-rare avocat; il a su parler dignement et habilement de toute chose; je n'imagine pas, cependant, qu'il ait pu jamais être, dans l'entière acception du mot, un grand orateur dans la politique.

Pour cela, les passions du tribun lui manquaient, aussi bien que les vues du politique et les spéculations du philosophe; il y avait en lui incertitude, indifférence; il ne lui restait que ce dont beaucoup de gens se seraient contentés, c'est-à-dire une belle intelligence, une rare aptitude à tout comprendre, et un feu de nature que les années n'ont pu éteindre ; avec cela, cependant on ne transporte pas les montagnes ; on n'opère pas les merveilles que sa réputation promettait.

Aussi, avait-il pris son parti : il avait rétréci son horizon. L'homme qui aurait eu sa place partout, n'a guère jamais demandé de place qu'au barreau ; il allait devenir le premier avocat, et l'un des premiers jurisconsultes d'un pays fécond en jurisconsultes, dans lequel il allait chercher un asile au milieu des troubles de sa patrie.

Rien ne semblait l'y obliger; son nom n'était inscrit sur aucune des listes de proscriptions de cette époque. La similitude de lois et de langues entre la Belgique et la France, suffirait seule à expliquer son parti ; d'autres motifs, peut-être, l'y poussaient.

Rien de plus curieux que le spectacle, à cette époque, delà Belgique devenue partie de royaume des Pays-Bas.

Il s'en était fallu de peu que ce royaume, dont les maîtres de l'Europe avaient voulu faire une arme contre la France, ne se retournât, et ne devînt une arme contre eux-mêmes.

En y réfléchissant davantage, on en serait moins surpris.

A la tête de ce pays avait été placée la maison d'Orange,

dont le Tacitnrnp pst demeuré le représentant; race cachée, inquiète, conrageuse, ambitieuse, prête aux entreprises, qui a défendu le peuple sans le flatter et sans l'aimer, qui a adopté néanmoins ses préjugés et souvent ses passions; qui a fait et laissé mourir les plus grands et les meilleurs citoyens ; qui n'en a pas moins été, de toutes les races princières, celle qui, soit ambition, soit vertu, a le plus contribué à l'affranchissement et à l'agrandissement des peuples, à laquelle on doit le triomphe définitif de la liberté de la pensée ; les peuples le savaient; de là, entre eux et elle, une sorte d'affinité qu'expliquaient des désirs et des intérêts secrets, mais communs.

Les proscrits trouvaient un asile auprès des princes qui avaient eu l'honneur d'avoir accueilli les proscrits de tous les temps, et vers lesquels les mécontents du temps présent tournaient leurs espérances.

Quel rôle joua M. Teste dans ces conjonctures? 11 serait assez difficile de le savoir, assez inutile de le dire : on doit supposer qu'il était ce que furent la plupart des hommes de son parti ; il se défiait, sans être leur ennemi, des princes qui régnaient alors sur la France. Les événements ont dit s'il avait raison; il était porté, par son tempérament, aux aventures; il était resté, par ses passions, ses opinions, ses idées, l'homme du dix-huitième siècle. On comprend qu'il se soit assez facilement, assez vite accommodé d'une maison qui avait aidé au triomphe de la réforme religieuse en Europe, de la liberté politique en Angleterre , et qui savait se plier à tous les tempéraments.

Il est des particularités qui ne sont pas indignes d'être rappelées.

L'histoire, qui est trop aux gages de ceux qui réussissent, n'a pas assez dit que, lorsqu'en 1815, la Belgique fut réunie à la Hollande, le roi Guillaume voulut donner à son royaume une charte qui garantissait les droits et les libertés sur lesquels repose la société moderne, c'est-à-dire la liberté de la presse, la liberté des cultes, l'égale admissibilité de tous les citoyens aux emplois, et que cette constitution, qui était la

plus libérale de l'époque, fut ivjetée au sciu de l'Assemblée des notables, par 796 voix contre 517.

Il faut voir comment on en vint là.

Tous les évèques de Belgique rédigèrent, en cumniuu, un jugement doctrinal, qui condamnait la constitution du roi Guillaume, et qui défendait d'y prêter serment. Ils attaquaient notamment les articles 190, 191, qui protégeaient la liberté de conscience :

« Jurer, disaient-ils, de maintenir la liberté des opinions religieuses et la protection accordée à tous les cultes, qu'estce autre chose que de jurer de maintenir et de protéger l'erreur comme la vérité. »

Jamais la théocratie n'eut un langage plus altier : on se croirait transporté au moyen âge.

« Jurer d'observer et de maintenir une loi qui suppose que l'Église catholique est soumise aux lois de l'État, et qui donne au souverain le droit d'obliger le clergé et les fidèles à obéir à toutes les lois de l'État, c'est s'exposer manifestement à coopérer à l'asservissement de l'Église catholique, c'est, au fond, soumettre, suivant l'expression de N. S. P. le pape, la puissance spirituelle aux caprices de la puissance séculière. »

Maintenant on sait le fruit de tels enseignements. On assiste à une lutte, qui, suspendue un moment par les malentendus si communs dans la politique, se continue plus ardente que jamais.

La Belgique, sous la domination de la maison d'Orange, fut le théâtre de mannaivres dont dépose, sans en donner le détail, une correspondance échangée entre M, Teste et un avocat du barreau de Paris, M. Henuequin, à propos d'un voyage que celui-ci avait fait en Belgique vers l'année 1826. M. Teste lui écrivait :

M II se passe (je ne dirai pas entre vous et moi, car j'imagine que vous me connaissez assez pour repousser l'idée que j'y sois pour rien), mais à votre égard et avec une impertinente désignation que l'on a voulu :n'appliquer, des choses qui me prescrivent une explication. Je la refuserais à qui me

la demanderait ; je l'offre spontanément à qui ne la demande pas, mais à qui elle est due.

» Un journal belge, le Constitutionnel, contient dans son numéro 3o du 2o octobre un long article où, entre autres choses qui me sont tout à fait étrangères, on s'amuse à raconter une prétendue conversation que vous auriez eue avec moi au mois d'août dernier, et dans laquelle vous m'auriez fait à bout portant des confidences d'un genre fort extraordinaire.

» Quand je désavoue auprès de vous toute coopération à une telle publication, j'acquitte une dette envers nos anciennes relations et envers moi-même. Je ne pense que j'ai besoin d'effort, auprès de vous, pour être cru sur parole. Je n'eus jamais besoin. Dieu merci, d'emprunter le voile de l'anonyme quand j'ai cédé à la velléité d'entretenir le public, et depuis assez longtemps, j'ai perdu le goût de ces sortes d'entretiens. »

De son côté, M. Ilennequin, quelques jours après, écrivait à un journal du pays :

« La santé de ma femme, qui s'était sensiblement améliorée, m'a donné, dans le cours de 1826, de nouvelles inquiétudes, et nous sommes venus de nouveau chercher les eaux et les bains qui s'étaient déjà trouvés salutaires. C'est ici que commence la lecture de mes crimes. Oui, messieurs, dès mon premier voyage, j'avais rendu visite à M. Teste, que j'ai tant de fois applaudi à l'Académie de législation, dont il était alors l'élève et l'orgueil. Des relations d'affaires se sont établies entre nous en 1825, et je l'ai revu en 1826. Je m'empresse de dire que M. Teste, par une lettre en date du -4 de ce mois, qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, désavoue avec toute la chaleur de l'indignation les confidences que suppose le Constitutionnel des Pays-Bas, et les éloges que ce journal a cru devoir lui donner

» Je me console aisément des injures du Constitutionnel en songeant aux témoignages publics que M. Raoul et M. de Guerlache se sont empressés de rendre à mon caractère et à ma vie; mais je n'en veux pas moins répondre avec précision. Je déclare donc hautement et publiquement, pour me servir

des expressions du Constitutionnel., que je n'ai voyagé dans l'intérêt d'aucune opinion; que je n'ai transmis aucune instruction au Courrier de la Meuse. Je déclare, en outre, qu'il est faux que j'aie jamais abordé aucun avocat de la ville de Liège dans l'intention de le convertir; que je n'ai instruit personne des projets, des plans, des appuis et des moyens de succès d'un parti ; qu'aucun avocat ne m'a demandé la permission de rendre publique ma conversation avec lui. »

Pour en finir sur cette partie intéressante et peu connue de la vie de M. Teste, on conçoit qu'il lui ait été difficile de prendre un parti : sen caractère qui inclinait vers le doute l'y poussait; la Belgique n'étant point son pays, il n'était point obligé de se prononcer dans des querelles intérieures auxquelles il devait demeurer étranger. Rien ne le séduisait; d'un côté une opposition obligée de s'appuyer sur un clergé exclusif et intolérant, le plus intolérant de tous les clergés de l'Europe, qui ne voulait entendre à rien, qui, depuis deux siècles, tenait la Belgique sous un joug qu'aucun effort jusqu'à présent n'a pu parvenir à briser; de l'autre des princes entêtés, comme tous ceux de leur race, qui s'étaient irrités d'une résistance opiniâtre et presque unanime, et qui ont fini par se perdre comme se sont perdus toujours les princes entêtés.

On dit, cependant, que ses préférences étaient de ce côté. On ajoute même qu'il aida plus d'une fois le roi Guillaume de ses conseils. On ne le voit mêlé en aucun sens dans la révolution de 1830; il ne revint en France que longtemps après qu'elle fut consommée.

Il arrivait dans un mauvais moment , les avocats n'étaient plus à la mode ; le public a cela de singulier que, s'il aime quelquefois les révolutions, il n'aime jamais ceux qui les font. Les révolutions, en effet, même celles qui sont le plus nécessaires ont tant de mécomptes , qu'elles trompent tout le monde, et particulièrement les hommes qui les ont souhaitées. Ceux-ci blessés dans leur intérêt, et ce qui est pire souvent, dans leur amour-propre, aiment mieux s'en prendre à d'autres qu'à eux-mêmes; de là des aigreurs et des défiances,

de là des préventions qui ne devaient pas favoriser le début de M. Teste.

Celui-ci, d'ailleurs, était arrivé à un âge où on ne débute plus, par la raison qu'on n'a plus la grâce et la naïveté de la jeunesse.

Son talent était grave, mùr, solide, complet , il fallait le connaître en entier pour qu'on pût le goûter.

Avec un pareil talent, il ne pouvait pas y avoir de surprise, comme il y a, si on voulait me passer le mot, un dessus dans la marchandise qui trompe assez souvent ceux qui l'achètent.

Il y a, en effet, des talents qui éblouissent et qui promettent tant qu'il leur est à peu près impossible de tenir ce qu'ils ont promis. J'en trouve ici un exemple que je ne puis omettre. Presque en même temps que M. Teste, un jeune avocat arrivait à Paris, d'Angers, où il s'était fait une grande réputation. Il était plein de pétulance, d'esprit, de feu, d'imagination ; jamais on n'entendit parole plus vive, plus prompte, plus colorée que la sienne. On racontait sur lui des choses surprenantes ; on prétendait qu'il lui suffisait de quelques signes inintelligibles au vulgaire pour se retrouver dans les affaires les plus difficiles, les autres disaient qu'il rédigeait ses notes en grec ; il avait défendu l'abbé Lamennais, qui venait d'entrer dans l'opposition dont il partageait les opinions alors, et il émerveilla tous ceux qui l'entendirent, et qui, ne sachant de quel nom appeler un tel talent, se tenaient pour certain d'avoir entendu un avocat merveilleux ; il fut merveilleux, en effet, s'il n'y faut que le trait, la saillie, le sarcasme, l'élévation et tout l'éclat de la parole. On sentait l'esprit nourri aux meilleures lettres. On s'en promettait tout; mais des esprits comme ceux-là ne sont faits que pour les grandes occasions, et les grandes occasions sont rares partout, particulièrement au barreau. Il leur faut le bruit qui les excite, la renommée qui les flatte, la passion qui les anime; autrement , ils s'ennuient, ils s'affaissent, ils s'éteignent.

Cet homme était M. .Janvier que nous avons vu mourir avant l'âge, il y a environ dix ans, conseiller d'État; esprit toujours

brillant et bien veillant, il avait quitté le barreau pour la politique dans laquelle il avait déployé sous des gouvernements divers, une suite, une adresse, une finesse que ses débuts n'annonçaient pas et qu'on ne lui aurait peut-être pas soupçonnées.

Il ne pouvait pas en être ainsi de M. Teste , ce n'était pas un talent comme le sien qui eût été capable de pareils tours de grâce qu'il aurait dédaignés ; il se montra avec sa force , mais avec sa simplicité. Sa réputation lui avait fait du tort; il semblait qu'on s';ittendît à mieux , malgré cette grande façon de plaider. On hésita, cette hésitation troubla M. Teste; il hésita aussi, son talent n'était pas à son aise dans les affaires qui lui furent confiées d'abord, et qui n'étaient pas assez larges pour le contenir; il lui fallait une occasion, qui ne manque jamais aux hommes comme ceux-là. Devenu avocat du Trésor, il eut à plaider contre M"'' la duchesse de Berry une affaire hérissée de difficultés, pleine de questions de droit public et de droit privé; telle, enfin, qu'il la fallait à l'avocat pour que son talent pût s'y déployer dans son étendue. A l'instant même il fut à sa place ; on put apprécier cette largeur et cette simplicité d'exposition, ces principes établis comme sur des assises; cette argumentation lumineuse, serrée, savante, éloquente, autant qu'une argumentation peut l'être, sans luxe et sans sécheresse, à laquelle rien ne manquait. Les notes de M. Teste étaient complètes, elles auraient ressemblé à un plaidoyer ; il les lisait simplement, fortement, avec un geste sobre et puissant, et cet accent du midi, dont les années et l'exil n'avaient point éteint le feu, et qui lui servait à relever et à animer son discours. Rien qu'à sa manière de dire, on sentait l'avocat élevé aux vieilles traditions du barreau. Là où il fallait le voir, c'était lorsque, laissant ses notes, il se livrait à lui-même. Avec quelle impétueuse et irrésistible raison il le faisait. Il y avait en lui une grandeur qui imprimait à tout quelque chose de grand. 11 portait des lunettes qui le gênaient parfois dans l'improvisation ; sans les ôter, il les rejetait sur son front, mettant à découvert son noble visageanimé par la lutte; il n'en était (juc plus imposant et plus singu-

lier; tel était M. Teste, tel il fut la première fois qu'il eut à plaider une cause digne de lui. Son succès fut immense; la renommée n'en avait pas trop dit, on avait eu affaire à un grand avocat. Il avait eu, dans la circonstance actuelle, M. Hennequin pour adversaire ; on pouvait s'en fier à ce dernier pour l'arrangement des détails, et le soin de donner à une cause tout le relief et tout l'agrément dont elle était susceptible. Jamais avocat ne fut plus laborieux et plus ingénieux ; mais il eut beau faire, son art dut plier sous tant de force; sa grâce fut comme étouffée par la mâle raison de 31. Teste. Il y a des talents qu'on ne juge que lorsqu'ils sont en présence.

Celui de M. Teste, solide, vigoureux, excellent à l'user, n'avait pas besoin de ces causes qui prêtent quelque chose de leur éclat au nom de ceux qui les plaident ; aussi ne les rechercha-t-il jamais, et il les plaidait avec le même soin, mais avec la même simplicité que les autres. A peine revenu au barreau, il avait pris sa place au premier rang parmi les premiers; en 1838, il était élu bâtonnier au milieu d'hommes fort distingués, qui furent bâtonniers à leur tour et qui lui cédèrent le pas avec une déférence qui n'était de leur part qu'un hommage rendu à son talent. Il n'y a pas un second exemple d'une telle fortune dontil faut faire honneur à l'homme lui-même et aussià l'esprit de justice du barreau de Paris, qu'on ne connait pas assez.

Élu député par le département du Gard, presque aussitôt après son retour, il semblait comme ennuyé et fatigué de la politique ; ses paroles trahissaient son indécision et son ennui. 11 parut peu à la tribune ; si on excepte quelques rares occasions, on peut dire que rien dans ses discours n'aurait donné l'idée de son talent et rappelé l'éclat de sa vieille renommée. Chose singulière ! à cet homme si éloquent, il aurait été plus difficile peut-être qu'à un autre d'être éloquent. La volonté lui manquait, il était gêné dans ses opinions; il siégeait parmi ceux que leurs incertitudes, sans les séparer du pouvoir, mêlaient à tous les partis, sans les rattacher à aucun, et qui se rendaient ainsi possibles pour toutes les combinaisons

et toutes les circonstances. Son habileté, son expérience lui avaient donné une place à part : elles faisaient de lui, pour tous les hommes qui pouvaient être appelés au pouvoir, un instrument d'un grand prix ; sa vie publique depuis 1830 n'est pas à raconter par la raison qu'elle est vide, ce ne sont pas tant les événements néanmoins, que les pensées et les passions qui lui ont manqué ; elle fut, on effet, celle d'un homme qui, soit dégoût, soit convoitise, a renoncé à ce qu'il y a de beau dans la politique, c'est-à-dire à faire triompher ses idées, et qui s'est résigné à exprimer et à défendre celles d'autrui. Il a été dit qu'il n'avait pas rempli d'autre rôle auprès du maréchal Soult; tous deux pouvaient s'entendre; sans être du même âge, ils avaient vécu dans les môme temps; ils avaient les mêmes souvenirs, les mêmes impressions, les mêmes désenchantements.

Nommé d'abord garde des sceaux dans le ministère du 13 mars 1839, rentré ensuite au barreau, il devint ministre du commerce dans le ministère auquel M. Guizot a laissé son nom et cessa de l'être pour être nommé président de la Cour de cassation, où l'appelaient, comme à sa véritable place, ses goûts, ses études elles travaux de toute sa vie. Ce fut là que le guettait le scandale qui devait être un malheur public, et dont il fut l'auteur et la victime. Il y a des récits qu'on n'aime pas refaire, il semble qu'il y ait quelque chose de douloureux, presque d'impie à remuer dans la tombe ceux qui ne demandent plus que le silence et le repos. De tels exemples pourtant ne sont pas sans enseignement, et c'est pour cela qu'il n'est pas permis de les taire. La vie de M. Teste avait eu trop d'incidents, d'aventures ; il n'est pas bon qu'on voie trop de choses de trop près, l'honnêteté y perd sa pudeur.

Ce procès était le premier de ce genre que la Gourdes Pairs eût à juger; sous la Restauration, elle avait eu à instruire la fameuse affaire des marchés de Dayonno, où étaient impliqués un maréchal de France, deux lieutenants généraux, autour de laquelle les passions, comme cela arrive d'ordinaire, avaient fait tant de bruit ; plus heureuse ou plus sage, elle en avait été

:2!28 LE BAllKEAL AU XIX' .SIÈCLE. j-'

alors quitte pour la peur. Cette fois, les temps étaient changés ; les esprits étaient plus excités, les passions plus ardentes, le pouvoir plus faible, les accusés plus impatients et plus imprudents. Il n'était pas possible que la justice se tùt, quand tout le monde, sans compter le public, voulait qu'elle parlât. Les débats s'ouvrirent le 28 juillet 1847. Ils offrirent un triste spectacle : on lisait sur tous les visages l'angoisse que tous éprouvaient; deux anciens ministres étaient au banc des accusés, l'un, le général Cubières, sous-lieutenant à dix-sept ans, colonel à vingt-cinq, couvert de blessures à Waterloo, pouvait parler de ses services et du sang versé; dans l'autre, courbé prématurément, moins sous les années que sous les souffrances, qui eût reconnu un des plus grands avocats de la France, qui aurait pu être un de ses grands orateurs, qui avait été dans son art sans maîtres, presque sans rivaux, auquel rien n'avait manqué dans le cours d'une orageuse existence , ni les épreuves, ni les succès, ni l'éclat des talents? Celui-ci avait fait précéder les débats par la lettre suivante qu'il avait adressée au roi :

« Sire ,

« Je dois à Votre Majesté, en retour d'un dévouement dont je me suis efforcé de multiplier les preuves, la dignité de pair de France et l'honneur de siéger dans la plus haute magistrature du royaume comme l'un de ses présidents.

)) J'aborde demain une épreuve solennelle avec la ferme conscience d'en sortir, sans rien avoir perdu de mes droits à l'estime publique et à celle de Votre Majesté.

» i\Iais, un pair de France, magistrat, qui a eu le malheur de traverser une accusation de corruption, se doit à lui-même de se retremper dans la confiance du souverain qui lui a conféré ce double caractère.

)) Je dépose entre les mains de Votre Majesté ma démission de la dignité de pair de France et celle des fonctions de président à la Cour de cassation, pour n'être protégé dans les débats qui vont s'ouvrir que par mon iunocence. »

.M. TESTE. ^ï?0

On s'étonne d'une telle assurance qu'on ne sait de quel nom appeler, de la part d'un homme qui ne pouvait être dupe de rien, qu'on aurait cru, d'après une telle audace, accoutumé aux grandes fautes, qui était cependant né pour mieux que cela.

Si quelque chose put affliger peut-être davantage, ce fut l'incroyable talent qu'il déploya jusqu'à la fin. Rien n'en saurait doimor l'idée; jamais il ne fut plus prompt, plus ferme, plus habile; sa parole n'avait rien perdu. Lui-même semblait animer et encourager ses avocats, notamment M. Paillet, dont le visage trahissait l'embarras et dont la droite raison était comme engloutie dans un abîme. A l'habileté, au sang-froid de M. Teste, on eût dit que la cause n'était pas la sienne; le vieillard de soixante-sept ans semblait avoir recouvré les forces de sa jeunesse pour cette lutte suprême. 11 fallait le voir, lorsque se sentant atteint ou près de l'être, il se retournait comme un lion vers les téméraires qui l'avaient blessé ; c'était à rougir de l'éloquence. Ilélas! le malheureux homme aurait eu quelque chose de mieux à faire; il aurait dû confesser sa faute et offrir sa peine comme une expiation et un exemple à la morale de tous les temps et aux lois de son pays. S'imagine-t-on de telles choses dites par M. Teste? Il n'y aurait plus eu que de la pitié pour tant de talent uni à tant de faiblesse.

Le général Cubières était défendu par M. Baroche, que M. Teste aimait, dont il goûtait le talent.

M. Baroche, après avoir tenu une place honorable au barreau, a tenu depuis plus de quinze ans une trop grande place dans les événements publics pour qu'il soit possible de s'en taire.

Il est un point, en ce qui le concerne, sur lequel tout le monde est d'accord, il a été heureux.

Les anciens, qui faisaient du bonheur presque une vertu, lui en auraient tenu compte.

Sylla aimait à s'appeler et à se faire appeler l'heureux; il n'était pas fâché de mettre la fortune de moitié dans ses proscriptions et dans ses supplices.

Ceux qui ont le moins la superstition du succès, sont obligés de reconnaître qu'un bonheur continu exige autre chose que le hasard, qui serait alors trop constant pour qu'on pût ainsi le nommer, et qu'il y faut quelque vertu réelle.

L'envie et l'impuissance disent le contraire, il n'y a qu'à les laisser dire.

Ce qu'il y a de certain, c'est que si on peut réussir une fois par fortune, on ne réussit toujours que quand on a de bonnes raisons pour cela. Or, M. Baroche a toujours réussi.

Entré au barreau vers l'année 1827, après une jeunesse laborieusement et exclusivement employée aux choses du palais, il montra tout de suite la tenue, la discrétion, la distinction qui ont été dans tous les temps ses qualités principales et une confiance personnelle qui lui donna de la force, précisément parce que ce n'était pas de la présomption.

C'était si peu de la présomption, qu'il prit sa mesure à luimême avec une sagesse qu'on ne s'attend guère à trouver dans un avocat de vingt-cinq ans. Il s'éloigna volontairement des affaires qui font du bruit et qui jettent de l'éclat ; il se concentra dans les affaires ordinaires qui rebutent tant de jeunes imaginations, et que dédaignent des esprits impatients ; il les plaida tout de suite avec une facilité, une sagacité, une habileté qui furent bientôt remarquées. Sa grande qualité, c'était la justesse, c'est-à-dire la plus difficile et la plus rare des qualités, celle avec laquelle on est toujours assuré de ne pas échouer, sinon de réussir. Il plaidait dans le ton, ce qui n'appartient qu'aux esprits qui savent ce qu'ils doivent être et qui sont tout à fait maîtres d'eux; on avait pu remarquer aussi en lui une qualité qui, dévelop^.ée plus tard sur un plus grand théâtre, devait constituer la partie éminente de son talent, à savoir un rare aptitude à tout comprendre et à tout faire comprendre.

La nature a une manière de répartir ses dons, qui trompe quelquefois par ses singularités.

Au genre de talent de M. Baroche, à ses habitudes, à ses études, à ses goûts, on pouvait croire que, comme tant d'avo-

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cats, il resterait avocat partout, mcme dans la politique à laquelle il ne pourrait peut-être pas s'accoutumer; c'est le contraire qui devait être la vérité.

Il a eu tout de suite le caractère et l'esprit de la politique à laquelle il semblait fait avant même qu'il la connût : il y a un instinct pour cela, comme il y en a pour les arts et pour la guerre. Combien d'hommes très-savants et très-spirituels, auxquels rien n'a manqué, si ce n'est une certaine disposition qui tient moins à l'esprit qu'au caractère, par laquelle on réussit et qui fait les politiques !

Dès qu'il eut touché au pouvoir, il y a pris goût; il en a aimé la réalité et jusqu'au prestige.

Il devra être compté dans le petit nombre des avocats auxquels la politique a porté bonheur. Il s'est trouvé qu'un talent qui semblait voué exclusivement aux affaires privées, n'a été estimé ce qu'il valait que dans les affaires publiques.

Qu'on en cite parmi les plus forts et les plus renommés qui aient traversé autant d'épreuves, qui aient obtenu autant de succès, qui aient appliqué leur esprit à autant d'objets divers. Administration, magistrature, diplomatie, finances, il a été employé à tout, et nulle part il n'a été insuffisant.

La présidence du conseil d'État, dans les circonstances où il l'a exercée, à elle seule attesterait, chez M. Baroche, une puissance de travail, de compréhension et de direction dont ont pu s'étonner ceux qui croyaient le mieux connaître.

Tout aboutit là, en effet; les arts, l'industrie, les finances, l'économie publique, l'administration, la législation, l'armée, l'Église, il faut que le président comprenne tout sans compter les délicatesses de la politique, qui ne forment pas la partie la moins difficile de sa tâche, et qu'il doit comprendre mieux que personne.

S'imagine-t-on ce qu'il faut de force et de présence d'esprit pour diriger de semblables discussions? Ceux-là seuls pourraient le dire qui s'y sont essayés : M. Baroche y a réussi d'une manière remarquable.

Il faut en conclure qu'il n'y a rien de tel qu'une intelligence

assouplie par la pratique des affaires ; elle devient ainsi bonne à tout; elle devra même à cette pratique une pénétration, une clarté, lesquelles, pour l'accomplissement des services pubKcs, "vaudront quelquefois mieux que la science.

Il y aura eu en cela de singulier, en effet, c'est qu'il pourrait bien se faire que M. Baroche eût trouvé sa force dans ce qui semblait devoir être sa faiblesse.

Donnez-lui plus de connaissances personnelles; supposezle, par ses habitudes, ses travaux, ses études, plus initié à la science du gouvernement, il aura plus de systèmes, plus d'idées à lui, il sera moins libre, moins ouvert, moins propre peut-être à la tâche qu'il a très-bien remplie.

Je ne propose pas pour cela ma théorie à ceux qui se destinent à la présidence du conseil d'État : la chose pourrait bien ne pas réussir à tout le monde ; il y a des succès qu'on n'imite pas, et qu'on ne recommence pas.

11 y a, dans Tacite, un certain Poppœus Sabinus, qui avait rempli les plus hautes fonctions, gouverné les plus grandes provinces, obtenu les honneurs du triomphe; il avait eu, de plus, la confiance des personnages les plus illustres. Tacite, qui ne s'en étonne pas, n'entend pas faire de ce Poppœus un petit éloge, lorsqu'il ajoute :

« Nullam ob eximiam artejn, sed qiiot par negotiis. »

C'est, qu'en effet, Tacite avait raison. Il y a dans la politique un certain éclat qui ne sert souvent qu'à éblouir et qu'à échouer; ce qu'il lui faut, c'est le bon sens et la mesure ; être au niveau des affaires, voilà le signe de ceux qui y ont réussi et qui ont mérité d'y réussir.

M. Teste, je l'ai dit, s'obstinait vainement à lutter contre l'évidence qui devait l'écraser et qui l'écrasa en effet. Il y eut un jour oii la preuve de sa misère lui fut administrée : il n'avait plus rien à dire, et ne dit plus rien en effet. Il se refusa, de plus, à paraître devant ses juges, après avoir écrit au chancelier une lettre qu'on voudrait encore autre qu'elle n'est ; il y manque un certain accent de repentir qui n'aurait été ni sans émotion, ni sans grandeur. On y sent moins l'homme qui ra-

chète sa faute par sa confession, que le coupable qui se dépite d'avoir été pris au piège.

Paris, 13 juillet 1847.

« Monsieur le chancelier,

» Les incidents de l'audience d'hier ne laissent pas de place à la contradiction en ce qui me concerne; je considère àmon égard le débat comme consommé et clos définitivement.

» J'accepte d'avance tout ce qui sera fait par la Cour en mon absence. Elle ne voudra sans doute pas, pour obtenir une présence désormais inutile à l'action de la justice et à la manifestation de la vérité, prescrire contre moi des voies de contrainte personnelle, ni triompher par la force d'une résistance désespérée. Je la prie aussi d'être convaincue que cette résolution irrévocable de ma part, se concilie dans mon cœur avec mon profond respect pour le caractère et l'autorité de mes juges. »

Il avait passé la nuit où il écrivit cette lettre à s'entretenir avec des personnes qui l'environnaient. Jamais, dit- on, il ne fut plus éloquent, jamais son éloquence n'eut uu caractère plus touchant; il rappelait son enfance proscrite et errante, et la fatalité qui s'était attachée à lui, disait-il, depuis qu'il avait ouvert les yeux à la lumière.

Il ne pouvait re défendre de retours personnels qui étaient faits pour remuer ceux qui l'entendaient : Suis-je donc un misérable, s'écriait-il, moi qui n'ai pu jamais, saub un battement de cœur, entendre le récit d'une belle action. Ah! fatalité! fatalité ! mon pauvre frère, ajoutait-il en montrant la Cour, ils ne le verront plus, et j'en serai cause ! On eût dit, à l'entendre raconter sa vie, qu'il cherchait dans sa mémoire, sans les trouver, les émotions d'un rêve douloureux.

Ici se place un des tristes épisodes de cette lamentable histoire que je suis obligé de rappeler; il m'(ui coûte moins d'en prendre le récit tout fait que de le faire moi-même : c'est le directeur de la prison du Luxembour^i; qui parle :

« Ce soir, 12 juillet 1847, me trouvant dans la cour de la

prison, j'ai entendu une légère détonation, j'ai cru que c'était un de nos quinquets qu'un des soldats de garde refermait brusquement; j'ai demandé à ce soldat si c'était lui qui avait fait ce bruit, il m'a répondu : non. Afin de connaître la cause de ce bruit, je me suis dirigé vers l'escalier conduisant au logement de M. Teste, et j'ai rencontré, en bas, le nommé Goupillion, qui descendait rapidement, et qui m'a dit : Montez, Monsieur, et il n'a pu rien ajouter... Je me suis précipité dans la chambre à coucher de M. Teste, et j'ai vu M. Teste, debout, vêtu seulement de sa chemise et de son pantalon, portant la main droite vers la région du cœur, et qui m'a dit d'un air calme : Qu'avez-vous? vous paraissez bien effrayé. Au même moment, et comme il se retirait, j'aperçus une tache noirâtre sur sa chemise. Je lui ai dit : Je craignais. Monsieur, qu'il ne vous fût arrivé quelque accident. — Mais, non, du tout, a-t-il répondu, ce n'est rien; vous êtes plus effrayé que moi... J'ai cherché l'arme dont il avait fait usage, mais il m'a prévenu et m'a dit : Je vais vous épargner la peine de chercher : vous trouverez les pistolets dans le premier carton de gauche de mon bureau, où, en effet, je les ai trouvés. »

Les termes dans lesquels il refusait de reparaître devant ses juges appartiennent à son procès, à sa vie; ils ne peuvent être omis :

« M. Teste a déclaré que, tout en protestant de son respect pour la Cour, il lui est impossible de reparaître devant elle, par les motifs exprimés dans la lettre qu'il a eu l'honneur d'adresser à M. le chancelier, où il expose que sa comparution est désormais inutile, en présence de la preuve acquise de l'unique faiblesse qu'il ait eu à se reprocher dans sa vie, et qu'il expie si cruellement. »

La Cour des pairs, par son arrêt en date du 16 juillet, le condamna à l'interdiction des droits civiques, à trois années d'emprisonnement, à 94,000 fr. d'amende.

Ainsi finissait cette vie commencée au milieu des orages de la Révolution, poursuivie au travers de tant de vicissitudes, à laquelle ne devait manquer aucune épreuve.

M. Teste subit les commencements de sa peine à la Conciergerie, sous les lieux mêmes où il avait exercé une des plus hautes fonctions de la magistrature. Ce fut de là qu'il entendit les bruits de la révolution de Février, qui allégea sa peine, et que l'Empire abrégea.

Cet homme sur lequel trop de rumeurs avaient été répandues, dont la vie était simple, les habitudes laborieuses, qu'on avait dit riche si longtemps, auquel on avait semblé faire un grief de sa richesse, était pauvre. Il ne put acquitter dans son entier l'amende à laquelle il avait été condamné. Le Trésor avait été obligé de lui faire remise de moitié.

Retiré à Passy dans ses derniers jours, il se plaisait à s'occuper des travaux d'une profession qu'il avait aimée et illustrée, que lui confiaient d'anciens clients, d'anciens confrères, et dont le produit l'aidait à vivre.

Il est mort dans l'année 1833, environné d'élèves et d'amis que sa bienveillance naturelle, la douceur de son commerce, que tant d'épreuves n'altérèrent point, avaient retenus autour de lui, et des sympathies de ses compatriotes, qui lui furent fidèles jusqu'à la fin.

Des catastrophes comme celle-là nous portent à d'autres âges; on n'y retrouve plus le calme, la correction, la discipline des sociétés modernes.

Déjà on ne peut plus se faire une idée du bruit qu'a fait le procès de M. Teste et de l'émotion qu'il a produite ; sans doute la passion y était pour beaucoup ; combien d'esprits impatients, imprudents, semblaient presque se réjouir d'un désastre privé qui pouvait devenir un désastre public? Il y a dans de pareils esprits tant d'aveuglement. Au fond, cependant, il y avait mieux que cela ; il y avait un sentiment plus louable, plus sincère, et dont il convient de faire honneur aux temps nouveaux : on s'étonnait, on s'effrayait à l'idée d'un ministre qui avait ainsi souillé ses mains.

Qu'on ne s'y trompe pas, c'est la démocratie, et ce ne sera pas pour elle une petite louange ! qui a enseigné à la France ime susceptibilité que cette dernière avait longtemps ignorée.

Seulement elle lui en a trop appris, elle l'a rendue inquiète, soupçonneuse ; depuis quatre-vingts ans, nous avons passé notre vie à calomnier tous nos gouvernements, qui ont été les plus honnêtes, sans aucun doute, de tous ceux que la France ait jamais eus!

Qu'on cite parmi eux un seul exemple de ces fortunes énormes, et je ne parle pas ici des Richelieu, des Mazarin, même des Colbert, malgré la probité de ce dernier qui naissaient de l'exercice seul du pouvoir et dont personne ne songeait alors à s'étonner.

Qu'était le scandale du procès Teste à côté de tant de scandales bien autrement éclatants auxquels les contemporains ont fait attention à peine, et pour lesquels la postérité, qui croit ce qu'on lui dit, est encore aujourd'hui pleine de miséricorde.

Fouquet, par exemple, pour choisir parmi les plus connus, était un dilapidateur effronté ; il jetait avec une prodigalité folle, dans ses intrigues et dans ses plaisirs, l'argent de la France. Personne n'en doutait. Yoit-on que l'estime des gens de bien en ait fléchi, que le tendre intérêt de beaucoup de femmes honnêtes et aimables en ait été altéré, que la considération des personnages les plus importants en ait diminué ; nullement, ses juges le saluaient en souriant.

Les grandes alliances qu'il avait contractées n'en étaient pas troublées ; i] ne venai- à l'esprit de personne que le train du monde pût aller autrement, et qu'un contrôleur général des finances, aimable et galant, n'eût pas un peu le droit d'être généreux aux dépens du Trésor.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que l'histoire a été longtemps de cet avis. Fouquet y tient une place qu'il a due à Voltaire, et que, selon toute apparence, il gardera malgré les chicanes que les mauvaises langues veulent faire à sa mémoire. Décidément la postérité fait gagner les procès aux gens qui ont été bien défendus, el c'est bien quelque chose que d'avoir eu pour soi madame de Sévigné, La Fontaine et Pélisson.

On trouve de tels exemples s chaque pas ; puisque je viens de nommer madame do Sévigné, je ne puis oublier avec quelle

sollicitude cette femme si honnête dans tous les sens du mot, prenait sous sa protection un Fouquet au polit pied, trésorier des États de Bretagne, qui, comme son modèle, avait été aimable et tendre, qui avait été aussi dissipateur, dilapidateur, et qui, comme lui, devait finir ses jours dans la captivité : il mourut à la Bastille.

J'en voudrais citer un exemple plus frappant encore et qui atteste une des plus honteuses défaillances du génie.

Bacon avait calomnié d'Essex; il l'avait fait condamner. 11 avait fait condamner Ualeigh ; il avait pris de beaucoup de mains; il avait eu toutes les avidités, toutes les lâchetés, il avait subi des condamnations trop justes. L'Angleterre, qui ne s'en était guère aperçu le jour même, l'avait oublié le lendemain. Quant à Bacon, exempt de la peine, il a été relevé de la déchéance ; à peine si l'éclat de son nom en a été obscurci. Je sais qu'il avait son génie, et que ce génie a été une des forces de l'humanité.

Tout cela n'en trahissait pas moins un trouble dans le discernement des choses morales; on eût dit qu'il y avait des cas réservés dont le public n'avait pas à connaître.

Depuis le public s'en est mêlé ; les choses se sont appelées par leur nom ; il s'est fait une autre morale qui est la vraie. Seulement l'exagération a succédé à la nonchalance et au laisser-aller. On a été jusqu'à dire que les débats du procès de M. Teste, en inquiétant l'opinion, en lui dévoilant des misères cachées, n'avaient pas été pour peu dans les événements de Février. Serait-ce possible ?

Heureux, sinon sages, les peuples qui n'ont pas d'autres motifs pour faire des révolutions.

Mais plus heureux encore et surtout plus sages ceux auxquels de telles occasions sont offertes et qui n'en profitent pas.

Le barreau de Paris a ressemblé, après la Révolution de 1830, à une armée qui se débande après la victoire. Il lui a fallu le temps pour se remettre ; des déchirements soudains et quelques-uns irréparables ont éclaté entre les avocats. Des hommes unis la veille ont été divisés le lendemain. Si les uns étaient calmés, les autres n'en étaient que plus vifs. C'était comme un changement à vue. Rien ne change , en effet , comme les passions de la politique à laquelle il faut toujours des passions, c'est un feu qu'on doit nourrir, si on ne veut pas qu'il s'éteigne. Nous nous étonnons de celles que nous avons éprouvées ; nous rions de ce qui nous a émus, nous ne pensons pas que nous sommes encore exposés aux mêmes surprises et aux munies retours.

Le barreau n'était, d'ailleurs, que ce qu'était la société ellemême , on y sentait un autre souffle ; les âmes étaient plus fières, les esprits plus ardents, les caractères plus audacieux, les mécontentements plus profonds. Les révolutions font tout pousser à la fois ; il en est d'elles comme des orages qui éclatent dans certaines régions ; elles transforment les saisons en un jour; elles trompent les calculs des sages, qui ne sont jamais pressés, qui se flattent que la société les attendra et qui comptent sur le temps avec une confiance trop souvent déçue.

De là l'irritation qu'elles produisent, les appétits qu'elles développent, les rêves qu'elles enfantent.

Ceux mêmes qui aiment à dire qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil s'étonnent, après chaque révolution, de ce qu'il y a en elle de nouveau, c'est ce qui fait que les ouvriers des révolutionsy sont presque toujourspris ; ils ne se doutent pas de ce qu'il y a, dans les masses, de passions latentes et de désirs cachés ; ils n'entendent pas le bruit qui se fait sous leurs pas ; les chefs des partis ne savent pas ce que veulent ceux-ci. Les partis eux-mêmes le savent-ils ? Le trouble, la défiance, une sorte d'inquiétude involontaire cachent à leurs propres yeux leurs véritables intentions. « L'hypocrisie est la vertu des partis, a dit M. Royer-Collard ; les embûches sont toute leur tactique ; ils ne se déploient que quand ils ont gagné les hauteurs. » Quant aux grands politiques, ils ne cessent d'en vouloir aux révolutions, ils les craignent avant qu'elles ne soient faites et les maudissent après; pendant ce temps, les sociétés qui ne peuvent être arrêtées dans leur marche en prennent leur parti. Ce qui semblait impossible devient possible. On se serre, on se gêne, on s'y habitue, et tout le monde est placé.

La révolution de 1830 a ressemblé à toutes les révolutions, avec un caractère qu'elle a dû aux hommes dont elle a été l'œuvre et à la pensée qui l'a inspirée. Elle a été presque exclusivement politique, et elle avait été faite par les classes moyennes. Alors il y avait dans les esprits beaucoup de noblesse et d'élévation. On entretenait les masses moins de leurs intérêts que de leurs droits. On se rattachait à 1789, qu'on ne voulait pas dépasser; il y a eu là comme une seconde aurore du jour que 1789 avait promis à la France, ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait dans toutes les âmes beaucoup de fou, d'élan, d'enthousiasme ; les esprits étaient d'autant plu^ déterminés qu'ils étaient plus modérés, et les querelles d'autant plus vives qu'elles étaient plus désintéressées.

Les procès politiques indiquent le mouvement des intelligences et des passions, comme les procès civils indiquent celui de la propriété, du travail et de l'industrie. Viennent-ils

à manquer les uns et les autres, n'hésitez pas à conclure à une stagnation dont il ne faut pas trop se féliciter. S'il peut y avoir du mal dans la vigilance, il y eu a bien plus encore dans l'emportement ou dans l'apathie. Il ne faut jamais dire trop de mal des nations qui aiment à plaider ; elles peuvent avoir l'humeur difficile, c'est vrai ; mais elles ont foi au droit et au temps, elles ne veulent rien donner à la force et au hasard ; elles ont les vertus des peuples heureux, libres, ou au moins dignes de l'être.

Le goût et l'habitude des procès ont été un des caractères du gouvernement de 4830; il a été processif comme sont ceux qui tiennent à leurs droits et qui ne veulent pas les dépasser. Il y a là un hommage à la loi et à la justice dont on devrait lui tenir compte. On s'étonne que ses amis lui en fassent aujourd'hui un reproche.

<( La plupart des procès, écrit M. Guizot, aboutirent à des acquittements scandaleux qui révélaient la faiblesse des jurés, quelquefois celle des juges, et qui redoublaient l'audace des assaillants. Parmi les condamnations qui furent prononcées, plusieurs manqViaient d'équité, car elles frappaient plus sévèrement les légitimistes que les républicains. Triste symptôme d'une partialité pusillanime. »

On s'afflige d'une telle légèreté dans un tel homme ; il faudrait y regarder à deux fois avant de parler du manque d'équité dans les jugements. Si les défenseurs de la société parlent ainsi, que diront de plus ceux qui l'attaquent? Ne touchez pas à la justice, après elle que restera-t-il ? Il y a de plus des insinuations assez peu dignes de M. Guizot, il sait mieux qu'un autre ce qu'il doit penser du jury. Que celui-ci ait commis des fautes! qui le nie? Qu'il en ait commis plus que les juges! qui le nie encore? Mais ce n'est pas ainsi qu'il doit être considéré.

Que M. Guizot écoute sur ce point celui qui fut quelque temps son ami et un peu son maître.

« Le jury, a écrit M. Royer-Collard, est une liberté, j'entends par là toute limitation des pouvoirs établis. »

M. Royer-Collard va plus loin, on peut ajouter qu'il va trop loin, lorsqu'il dit, dans une autre occasion :

« Une nation qui dans les jugements criminels ne protège pas elle-même la vie, l'honneur, la sûreté de chacun de ses uîembres, cette nation peut avoir des magistrats éclairés et vertueux. Elle ne jouit pas de la liberté politique, elle est sous le glaive. »

Il est remarquable que les hommes politiques les plus graves ne peuvent parler de la justice, sans défiance et sans amertume. Il y a toujours eu entre la politique et la justice d'inévitables conflits, d'où sont nés des ressentiments que la politique n'a pu taire; elles ont l'une et l'autre des tâches différentes. La première est exigeante, la seconde est craintive. Aucun pouvoir n'a eu l'idée de supposer que la justice le servirait mal en le servant trop.

Dès les premiers jours de la Révolution de 1830, on a pu pressentir ce que serait le gouvernement de 1830, c'est-à-dire un gouvernement disputé dans des procès qui ne seraient ni sans difficultés, ni sans orages; c{ue pour une telle tâche, il faudrait de bons ouvriers; on en a cherché partout et presque en vain ; la plupart avaient disparu.

Parmi les avocats, en effet, les uns, appelés aux fonctions de la magistrature ou de l'administration, n'avaient plus d'autre devoir et d'autre désir que de servir et de défendre l'autorité ; les autres, satisfaits dans leurs espérances, en pleine possession delà fortune et de la renommée, songeaient moins à aider qu'à gourmander des impatiences qui les gênaient ; les hommes prudents, et ce sont toujours par la force des choses, si on peut le dire, les plus nombreux, avaient accepte la Révolution ; ils lui savaient gré de s'être arrêtée à temps ; ils s'étaient mis à aimer le gouvernement nouveau, comme ils aimeront tous les gouvernements, pour peu que ceux-ci eu vaillent la peine.

Ceux mêmes qui avaient été moins faciles à contenter, qui en voulaient au gouvernement de les avoir trompés dans leur

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