II
ambition et dans leurs espérances, qui avaient placé leur idéal plus haut, n'en éprouvaient pas moins une difficulté réelle à exprimer des idées qui n'étaient pas les leurs; ils se sentaient dépassés : leurs colères étaient surannées, ils portaient des vieilles passions comme on porte de vieilles modes ; ils n'étaient déjà plus de leur temps.
Il y avait alors au barreau un homme jeune, quoiqu'il eût passé les riantes années de la première jeunesse, que recommandaient des mœurs graves, un esprit laborieux, un caractère digne, un talent élevé. Il était déjà connu quoiqu'il eût eu peu d'occasions de se faire connaître; il avait été jusqu'alors peu mêlé à la politique, son nom n'avait brillé dans aucun procès. La Révolution l'avait frappé vivement; il en avait ressenti une passion sérieuse comme sa nature, ardente, exclusive et convaincue, comme sont les premières passions. 11 n'avait pas été étranger, non plus que les hommes de sa génération, aux mécontentements qui avaient produit la révolution de 1830, mais il y avait en lui cependant d'autres idées moins impatientes et plus hardies tout à la fois : elles ne tenaient à aucune haine, à aucun intérêt, à aucun souvenir, on eût dit qu'il avait respiré un autre air ; à peine s'il avait cédé aux émotions qui troublèrent ses contemporains; il semblait qu'il eût moins des passions que des principes. On sentait qu'il resterait toujours maître de lui, qu'il n'irait jamais trop loin : son calme le disait assez.
Cet homme était M. Marie qui, par ses goûts, ses études, s'était fait une place à part. 11 était dès lors ce qu'il a toujours été ; son extérieur réservé cachait un sentiment personnel qui n'était peut-être pas sans ambition, mais qui n'était surtout ni sans dignité ni sans prudence.
Il y avait en lui moins d'éclat que de cette autorité qui vaut mieux, qui fait moins de jaloux, qui sert davantage, qui appartient d'ordinaire à un autre âge, puisqu'elle tient moins au talent qu'à la gravité des mœurs et à la tenue de la vie. De telles qualités dans un homme jeune ont un attrait que la jeunesse rend singulier et touchant, auquel M. Marie avait dû
une sorte de popularité assez rare qui a précédé et préparé sa renommée, et dont il a pu s'honorer d'autant plus qu'il ne l'avait pas appelée.
M. Marie n'avait rien de ce qui fait qu'on réussit vite. Sans souplesse, sans ardeur, il n'avait point cherché à donner de gages aux opinions triomphantes ; il ne comptait pas parmi les vainqueurs, il avait aimé par raison, cette révolution dans laquelle il avait trempé à peine, dont il allait être bientôt le principal représentant au barreau et dont il devait continuer à exprimer les idées et les désirs avec tant de persévérance, d'éloquence et de sagesse.
Son caractère et son talent auraient pu dès lors lui ouvrir d'autres routes; atout il préféra l'indépendance de sa profession qui lui donnait le droit de concilier la liberté de ses opinions avec des avantages que sa fortune ne lui permettait pas de dédaigner, et que le barreau lui promettait.
En effet, il en était au moment qui vient pour si peu d'hommes, où les espérances sont bien près d'être des réalités, où il est donné à l'homme de recueillir les fruits de son talent, de sa science, de son travail.
Les élections du barreau à peine rendues libres, il fut un des premiers nommé membre du conseil, où il n'a pas cessé de siéger depuis, où les honneurs du bâtonnat l'attendaient.
M. Marie est né à Auxerre le 45 février 1797. Sa jeunesse fut laborieuse et difficile. Nul n'eut plus d'obstacles à vaincre : le chemin qui le conduisit au barreau ne fut pas le chemin ordinaire. On ne voit pas qu'il ait enseveli sa jeunesse dans une étude d'avoué, comme font ceux qui veulent se rompre surtout au métier et se préparer d'avance des appuis et des relations. Pour arriver, il avait pris le plus long : il avait passé par les lettres, par la philosophie, par des études diverses, par l'étude du droit particulièrement, qu'il cultiva avec plus de soin qu'on ne faisait ordinairement à celle époque. L'enseignement du droit l'avait séduit; le calme d'une pareille fonction et sa dignité allaient à sa nature; son inclination naturelle l'y portait, des raisons de famille l'y portaient
plus encore. Il concourut vers l'année 1820 pour une chaire de suppléant, il y échoua comme avaient échoué avant lui quelques hommes devenus des avocats célèbres : MM. Dupin aîné et Persil, par exemple ; on pouvait se consoler en pareille compagnie.
De semblables épreuves ne sont jamais inutiles; la saison de l'étude passe vite, la jeunesse l'oublie trop; les difficultés de la vie, les soucis des affaires, les soins de la famille, les devoirs du monde, auront bientôt pris tout votre temps; il ne vous en restera que juste ce qu'il en faudra pour empêcher l'engourdissement de l'esprit. De là tant d'habiletés apparentes qu'il ne faut pas trop creuser. Combien d'hommes, en fait de science, se contentent pieusement du pain quotidien.
M. Marie a dû à ces commencements d'une jeunesse bien employée la clarté, la sûreté, l'élévation qui le distinguent; on y reconnaît l'esprit qui est devenu de bonne heure maître de lui, parce qu'il a été de bonne heure appliqué aux études sérieuses.
Sa jeunesse, d'ailleurs, n'a guère ressemblé à la jeunesse de la plupart des hommes de sou temps : tandis que ceux-ci, cédant à leur impétuosité, se laissaient entraîner dans d'inutiles et dangereux complots, M. Marie, éclairé par une raison plus haute, dédaignait de pareilles aventures qui n'allaient ni à son caractère ni à sa pensée.
Les hommes impétueux se découragent et se désenchantent; ils ne savent pas toujours résister à l'intérêt et à la passion; aussi leur vie est-elle pleine de changements; on s'étonne d'en avoir vu quelques-uns parmi eux toucher à tous les pôles des opinions humaines ; on ne sait pas ce que la violence souvent cache de calcul : il n'en est pas de même des hommes qui ont cherché la vérité avec bonne foi et qui l'ont défendue sans passion.
Aucune carrière ne fut plus di oite et plus unie que celle de M. Marie. Tout a changé autour de lui, excepté lui-même. Comme il n'a rien donné à la passion politique de ce qu'un honnête homme ne doit jamais lui donner, il Ta conservée
tout entière. Il aie bonheur de croire à ce qu'il a voulu ; sa foi a une fraîcheur qui étonne. Il n'est ni attristé, ni découragé. Le vieillard a les idées, les espérances, même les illusions du jeune homme.
Nul n'est plus de son siècle que M. Marie; il n'en a pas seulement les idées, il en a encore les goûts et le langage. Tl date de 1789 : ne lui demandez pas la saillie, le naturel, le laisser-aller d'autrefois ; il parle une langue au travers de laquelle les révolutions ont passé, en y laissant ce qu'il y a en ellesmêmes de grand, d'excessif et de nouveau.
Il arrivait au palais avec des qualités et des défauts qu'il devait à son esprit, à sa nature, à l'éducation qu'il s'était donnée. Tout lui réussit, ses qualités moins encore que ses défauts. Sa gravité, ses idées générales, sa facilité à se résumer, son geste, sa voix un peu grêle, mais pleine de distinction et d'émotion, frappèrent des hommes accoutumés à un langage plus courant. La mode était alors à la philosophie, les choses ont un peu changé depuis ; jusqu'alors celle-ci ne s'était guère glissée au barreau qu'en cachette, on sut gré à M. Marie de l'y avoir introduite un peu trop en cérémonie.
Il n'y a rien dans M. Marie du tribun; ceux qui se le figurent d'après le parti qu'il a embrassé, les idées qu'il a exprimées, les événements auxquels il a été mêlé, s'ils le voyaient ne le reconnaîtraient pas. Cet homme à l'attitude toujours jeune, aux manières réservées, à la figure fine et grave, au geste contenu, à la parole distinguée, ne fait guère l'effet d'un agitateur. Nos tribuns ne ressemblent pas aux autres tribuns, de même que la foule chez nous ne ressemble à la foule d'aucun pays. Si on voulait retrouver une foule pareille, il faudrait remonter an peuple d'Athènes, plus facile à entraîner qu'aucun peuple, plus facile à ramener, plein d'injustices et de grandeurs, pour lequel Périclès craignait de ne pas avoir assez d'atticisme. 11 y a eu de bonnes raisons pour que M. Marie ne ressemblât pas à un tribun, c'est que nul ne fut moins tribun que lui ; il n'en avait ni le tempérament ni l'audace. Il y a eu dans les tribuns de tous les temps un
amour de la force, un mépris du droit, un dédain de la raison, qui sont les signes auxquels on les a toujours reconnus. C'est le contraire qui a toujours été remarqué dans M. ]\Iarie. A toutes les époques de sa vie, môme aux plus difficiles, il a parlé raison; il n'a cru qu'en elle; il a détesté, il a cherché à faire détester les excès ; la liberté qu'il aime et dont il a été l'apôtre persévérant et convaincu, ne vaudrait pas pour lui la peine d'être aimée si elle avait besoin de secours qui !a fissent rougir, et, si elle n'était pas assez grande pour faire son chemin toute seule.
Les hommes distingués ont tous une manière qui leur est propre ; c'est comme la marque de leur talent. Tel avocat a du prédicateur, tel prédicateur a de l'avocat, sans cesser pour cela l'un et l'autre d'exceller dans le genre qu'ils ont embrassé. Mais il y a une pente qui les attire, à laquelle ils cèdent sans s'y laisser aller, c'est la pente de leur esprit et de leur talent.
Je n'ai jamais entendu plaider M, Marie sans me le figurer dans un temple protestant, expliquant la loi chrétienne dans sa simplicité ; sa gravité, sa dignité, son élévation, n'y auraient pas été de trop. Il ramène tout dans ses plaidoyers à une idée générale, com.me il le ramènerait à un texte.
C'est ainsi que son talent diffère des talents ordinaires du barreau. Il y a en lui plus d'onction, plus d'idéal. Cet idéal que la réalité ne parvient pas toujours à atteindre n'en annonce pas moins une forte et généreuse nature.
Montaigne a dit :
« Nul esprit généreux ne s'arrête en soy, il prétend tou- » siours et va oultre ses forces; il a des élans au delà de ses » effects. »
Montaigne entendait ainsi 'parler des esprits généreux, en effet, qui ne peuvent parvenir à se satisfaire, qui sont livrés à de continuelles inquiétudes, qui sont tout à la fois simples et orgueilleux, qui sentent que ce qu'ils ont à dire vaut mieux que ce qu'ils disent, qui en veulent aux mots de n'exprimer qu'à moitié leurs pensées.
Il y a dans M. Marie des similitudes dont on ne peut s'empêcher d'être frappé et qui lui donnent l'air d'un homme d'un autre âge. Tont à l'heure je disais qu'il datait de 1789 ; je ne disais pas assez : il est de 1789. Il a siégé à l'Assemblée constituante; il s'est appelé Barnave, Thouret, Duport, Chapelier ; il a voulu ce qu'ont voulu ces hommes illustres ; il a aimé ce qu'ils ont aimé, ill'aime encore; il a leur foi, leurs illusions^, leur enthousiasme. Il s'est arrêté où ils se sont arrêtés; il a pu se tromper comme eux : leur raison, en effet, n'a pas été sans chimères, ils ont cru qu'il dépendait de quelques hommes de refaire un sol, un peuple, une société. Avec cela cette raison a été pleine de ménagements, ce ne sont pas eux qui auraient dit quoiqu'on le leur ait fait dire : périssent les colonies plutôt qu'un principe ! il n'y a que des sectaires pour parler de la sorte. On ne leur a pas pardonné d'avoir été constants et raisonnables, ils ont payé leur sagesse de leur tête. M. Marie en a tenu pour la conduite et pour les idées. Il a été persévérant sans être indocile. Les événements ont eu à ses yeux l'autorité qu'ils doivent toujours avoir; il n'a pas voulu, pour cela s'incliner trop bas devant eux ; aussi n'a-t-il pas cru qu'il lui fût possible de leur sacrifier ce qui a continué d'être pour lui la justice et la vérité.
Je nelelui fais pas dire. Écoutons-le parler à uneépoquc où ses pensées sont d'autant plus significatives qu'elles lui sont toutes personnelles, que nul avocat, disons-le à sa louange, n'a moins fait de soumissions et de concessions à aucun parti. Sous ce rapport comme sous bien d'autres, on est à son aise avec M. Marie. On sait à quoi s'en tenir de ce qu'il pense et de ce qu'il veut.
Le 15 avril 1833, plaidant pour ^\. Cabct, il di.^ait :
« A mes yeux, l;i Constitution de 1791 fut l'expression fidèle des besoins du pays; il n'était pas en deçà, il n'était pas au delà... Le peuple, j'ai cette conviction, accepta la République par colère, plutôt que par conviction... Cette révolution venait trop tôt ; elle était l'œuvre d'un parti, et, je le
reconnais, il n'appartient pas à un parti d'imposer à un pays des formes dont le pays ne veut pas. r>
Belles paroles qui honoraient M. Marie, quand il les a prononcées ! qui attestaient son indépendance, qui doivent l'honorer davantage aujourd'hui, puisqu'elles étaient un engagement qu'il n'a jamais démenti, et auquel il est resté fidèle.
Il est curieux de retrouver la même idée exprimée dans toutes les occasions, même dans celles qui semblaient le moins les comporter : c'est le mérite et le caractère de M. Marie, qu'il ne se subordonne pas à ses causes, et qu'il plaide, non avec les passions de ses clients, mais avec ses passions et ses opinions propres.
Après les sinistres journées des 5 et 6 juin 1832, il défendait, devant la Cour d'assises de la Seine, le principal acteur de l'insurrection, Jeanne, ce Léonidas d'une émeute, auquel il n'a manqué peut-être que l'occasion pour être un héros. Le temps était à la violence, le parti vaincu était loin d'être abattu, pour lui, on n'en disait jamais assez. Le langage de M. Marie n'en sera ni plus ardent, ni plus menaçant ; il continuera d'êlre élevé et dogmatique ; plaidant pour un homme qui ne cachait pas plus ses actions que ses passions, il trouve le moyen d'insérer dans son plaidoyer une profession de foi qui lui est entièrement personnelle :
« Entre la bourgeoisie et les derniers rangs de la société, se place une classe industrieuse, intelligente, active, et qui, chaque jour, marche d'un pas plus ferme à l'initiation politique. Elle court à la conquête de la monarchie républicaine, comme yos pères couraient à la monarchie constitutionnelle. »
Monarchie républicaine! le mot est à retenir; il rappelle les espérances et les rêves de 1789 ; il peint l'état d'un peuple auquel il faudrait un gouvernement hybride pour satisfaire ses inclinations diverses, peuple singulier qui, s'il appartient à la monarchie par ses mœurs, appartient à la république par ses idées.
L'empereur Napoléon I", qui connaissait les hommes, qui
excellait à les employer, qui n'en excluait aucun, avait cherché partout des instruments pour sou pouvoir. La plupart du temps il y avait réussi. Il y a eu tel homme qui avait été mêlé aux choses de la Terreur, qui était devenu dans ses mains un préfet plein d'application, de mansuétude et de dévouement. Ceux dont il se louait le moins étaient les anciens constituants ; il n'y avait pas trop à s'en étonner. Des hommes, qui n'avaient rien à faire oublier, ne se souciaient pas de ress(;mbler à des pécheurs repentants en servant avec trop de zèle un pouvoir absolu. D'ailleurs les hommes qui ont cru à quelque chose, qui ont conservé, sinon l'enthousiasme, du moins le scrupule de leur foi, sont pour tous les pouvoirs des instruments souvent inutiles, toujours gênants.
Les constituants ont été les précurseurs de M. Marie. Il suit leur tradition ; il en relève pour la droiture, pour la persévérance, pour l'illusion. Ces hommes se sont plus d'une fois trompés. Ils étaient les enfants d'un siècle qui ne faisait pas assez de cas de l'expérience ; ils ont péché par excès de confiance dans la raison humaine ; mais ils ont été intelligents et clairvoyants. Ils ont fait la révolution la plus raisonnable qui ait jamais été tentée ; ils ont voulu des peuples libres sous des gouvernements modérés, ils ont été éloignés de tous les excès. Tant qu'on aura quelque souci des droits des hommes et des principes sur lesquels doivent reposer les sociétés, on se souviendra d'eux avec reconnaissance et respect.
Ils ne sont pas les seuls maîtres de M. Marie. Il en est d'autres auxquels le rattache une communauté d'idées et de sentiments qui ne finit qu'à la politique et dont il convient de dire un mot. Il pense comme ces derniers en morale, en histoire, en philosophie. Il aime leurs talents, leurs personnes ; il aime les qualités de leur esprit ; il n'y a pas jusqu'à leurs défauts qu'il aime. Ces hommes datent déjà de loin ; ils méritent qu'on en parle ; ils ont eu de grandes vues, de grands talents ; ils n'ont pas peu contribué à redresser l'esprit public ; ils ont laissé, dans l'histoire de leur temps une trace qui ne s'eilacera pas.
Dès les derniers jours de la République, au milieu de nos désastres et de nos triomphes ; lorsque toutes les factions essayaient de mettre la main à ce qui devait être la société nouvelle, on apercevait quelques hommes graves, vertueux, orgueilleux, qui déjà formaient une secte et qui, le moment venu, devaient former un parti. Les doctrinaires viennent de là ; ils n'aspiraient à rien moins dès lors qu'à faire ia leçon à la France. Ils prétendaient, en fait d'institutions, savoir mieux qu'elle même ce qu'il lui convenait d'aimer et de défendre. Ils répudiaient les doctrines du dix-huitième siècle au nom desquelles la Révolution avait été faite.
A ces hommes-là il fallait autre chose que la souveraineté du nombre, qui ne rappelait à leur pensée que d'abominables sacrifices et devant laquelle l'orgueil de leur raison n'aurait pu s'incliner. Il fallait autre chose aussi que les mystères de l'ancienne monarchie que depuis longtemps ils avaient pénétrés et condamnés ; mystères sous lesquels se cachaient trop d'abus que leur science connaissait et que leur honnêteté désavouait. 11 leur fallait même autre chose que la constitution britannique composée de trop de pièces, machine trop compliquée, gouvernement né du sol, du climat, du temps, de la différence des races, de mille accidents divers, dans lequel la raison pure ne se laissait pas assez voir; qui faisait la part trop belle aux préjugés, aux privilèges, aux injustices, et qui avait fait en vain l'admiration de Montesquieu et l'espérance de Yoltaire. Ils respectaient la loi, ils ne l'adoraient pas; si, pour eux, elle représentait la justice, elle n'était pas la justice ; ils l'avaient fait descendre du rang où les jurisconsultes l'avaient placée ; ils y voyaient un frein pour nos passions, un remède pour nos misères, rien de plus : c'était plus haut qu'ils cherchaient la règle de leurs actions.
« Les lois, disait un homme d'un beau caractère, qui a été fidèle à la cause de toutes les idées généreuses, M. Camille Jordan, dans un célèbre discours du 29 prairial an Y, ne sont que le supplément de la moralité des peuples. » C'était une belle parole qui devait alors être peu comprise par des hommes
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habitués à tout chercher dans la loi, qui ne croyaient qu'à une morale faite de main d'homme, et qui n'en exprimait pas moins d'une manière remarquable des yelléitcs plus hautes et des scrupules qu'il fallait respecter. M. Camille Jordan et ses amis voulaient ainsi relever la morale d'un assujettissement qui l'abaissait. Ils demandaient pour elle quelque chose de plus noble, de plus pur.
Yoilà ceux auxquels M. Marie se rattache particulièment , il en relève encore davantage que des réformateurs de 1789 ; il en a plus les idées, le système, le langage ; leur élévation le frappe, leur dogmatisme le séduit, leur obscurité ne lui fait pas peur. Ces hommes ont excellé à donner à tout, en histoire, en morale, en politique, en philosophie quelque chose d'éclatant et de nouveau, qui a trompé bien des gens, qui a pu tromper un peu M. Marie. On sent qu'il les admire; il aime à se dire leur disciple, à répéter ce qu'ils ont dit; soit attrait, soit distraction, il s'obstine à voir en eux des inventeurs d'idées et de systèmes qu'ils n'ont fait que restaurer avec un art extrême. Il n'y a pas jusque dans la politique oii il essaie de se rapprocher d'eux en dépit des barrières qui les séparent. jM. Marie devait échouer dans une telle tentative, il n'a pu échapper à des contradictions inévitables.
La fameuse doctrine de la souveraineté de la raison, à laquelle on ne peut nier ce qu'elle a de grand, était faite pour séduire un esprit tel que celui de M, Marie ; elle est un hommage au génie de l'homme, une digue contre les envahissements des masses, un préservatif contre leurs excès ; si la souveraineté n'est pas dans la raison, où est-elle? Ce ne sera plus qu'un chiffre, qu'une affaire d'addition ou qu'un mystère qui livre les peuples à l'inconnu ; à ce titre qui en veut?
Dans plus d'une occasion, M. Marie a laissé percer ses préférences, qu'il n'a jamais d'ailleurs cherché à cacher.
((. Ce que nous voulons, c'est ce que veulent les doctrinaires eux-mêmes, c'est la souveraineté de la raison. Seulement, plus conséquents qu'eux, nous demandons que la raison de tous puisse se développer libre et sans obstaclps, et qu'un
parti ne confisque pas, an profit de sa raison individuelle, la raison absolue, qui, seule, doit être souveraine. »
Dans une autre circonstance, il défendait M. Hercule de Roche, écrivain du journal la Tribune, parent de M. de Polignac, qui se disait républicain, qui attaquait l'établissement de 1830, et qui s'en prenait surtout aux doctrinaires :
«Qui donc est attaqué? qui? les doctrinaires... Lisez l'article, eux seuls sont nommés. M. de Roche a voulu marquer au front ce parti doctrinaire placé en dehors du ministère, et peut-être aussi cette majorité à la suite de laquelle, selon M. de Montalivet, « le ministère se fait gloire de marcher. » «Son jugement est sévère, trop sévère peut-être ; je l'avouerai même , il m'est impossible de partager en tout point l'avis de l'écrivain, et pourtant je conçois sa colère. Quels sont donc, en effet, messieurs ; quels sont jusqu'ici les bienfaits des doctrinaires ; le trône était vacant, la souveraineté du peuple avait été proclamée par la Chambre des députés, ils l'ont confisquée au profit de la raison... de la raison générale ? Non, il n'y aurait rien à dire , mais de la raison individuelle ; or, là est l'usurpation. »
Ou M. Marie n'est pas aussi près des doctrinaires qu'il se l'imagine, ou il y a entre eux et lui mi'malentendu dont on s'étonne ; si les premiers étaient pour la raison générale exprimée par les masses, et il ne pouvait pas en être autrement d'après M. Marie, ils auraient été pour la souveraineté du nombre dans ce qu'elle a de plus absolu, telle, à peu près, qu'elle est pratiquée aujourd'hui. Les lois de suffrage, si habilement conçues, si heureusement appliquées qu'elles puissent être, ne peuvent jamais produire que des équivalents et des à peu près ; elles ont un autre inconvénient, elles mettent trop à nu les mystères des sociétés que celles-ci devraient cacher, comme la nature cache les siens. Il y a dans les procédés et dans les résultats du scrutin quelque chose de brutal qui offense les intelligences sérieuses et délicates. Si là est la raison, on se demande ce qu'est la raison. Elle n'est alors qu'un accident, qu'un fait qui ne peut suffire ni à s'expliquer,
ni à se justifier et dont se contente, faute de mieux, l'imperfection de notre nature.
Si elle devait n'être qu'une affaire de nombre, comme le donne à entendre M. Marie, ce n'aurait pas été la peine d'en faire tant de bruit. Les doctrinaires devaient être d'un autre avis; ils ont été ce qu'avaient dû être des hommes exclusifs, sévères, orgueilleux, qui ont trop cru àla grandeur de l'homme, qui ont rejeté son idéal au delà des limites accessibles à notre faiblesse, mais qui, tout en l'exagérant, lui ont rendu d'incontestables et éclatants services. Ils ont cru à la raison, comme d'autres ont cru à la grâce des élus, ils ont fait aux uns la part trop petite, afin de mieux faire aux autres la part trop grande; de semblables doctrines changent de noms suivant les temps, les lieux, les objets auxquels elles s'appliquent; au fond, néanmoins, elles n'ont qu'un nom, elles s'appellent la prédestination.
Il faudrait en conclure que les problèmes les plus délicats de la science des sociétés sont loin d'être résolus. Que si le scrutin du suffrage universel est chose aisée et facile dans quelques circonstances, ce ne serait pas un motif pour trop s'y fier; si c'est aussi commode que cela le secret de gouverner le monde, on se prendrait en pitié d'avoir mis tant de siècles à le trouver !
Il y a dans le fond des idées de M. Marie une sorte de confusion dont les hommes droits ont souvent plus à se défendre que d'autres et qui annonce tout à la fois, la fatigue et l'élévation de l'esprit.
En effet, un esprit élevé et étendu ne peut s'empêcher d'éprouver, au milieu des difficultés infinies de la politique, un embarras que ne connaîtra jamais un esprit étroit et entêté. Celui-ci y apportera une confiance et une logique imperturbables, qui ne trahissent bien souvent que l'ignorance ou de l'étourderie. La défiance du premier, au contraire, sera de l'habileté et de l'honnêteté, il évitera de contracter, par des propositions sans mesure, des engagements qu'il ne se sentira pas de force à remplir; ce sera presque toujours le fait des
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caractères fermes et des esprits sincères ; ceux-ci seront les plus timorés. 11 n'en coûte rien de promettre à ceux qui ne veulent pas tenir.
M. Marie aura été un des avocats dont le nom aura été le plus mêlé aux affaires de la politique ; il sera de tous, peutêtre, celui qui se sera le plus efforcé de rapprocher la tribune et le barreau.
Peut-être y a-t-il eu trop de succès. Il y a des limites qu'on ne déplace pas; le talent peut y perdre, on s'expose pour avoir voulu être trop orateur au barreau, à demeurer trop avocat à la tribune.
Or, on ne plaide pas en politique, on cause. Nulle langue ne veut être parlée avec plus de simplicité, ce qui n'empêche ni le feu, ni le mouvement ni même l'éloquence.
La parole de M. Marie a été distinguée par un caractère constant de droiture, de gravité, d'élévation; ses qualités ont reçu des circonstances un singulier à-propos : avant d'être l'interprète de ses clients, M. Marie a été son interprète à luimême, il a toujours tenu à dire ce qu'il pensait avec franchise et avec fermeté.
Il faut croire qu'il y a une véritable force dans ces qualités, puisqu'on ne peut nier qu'elles n'aient été pour quelque chose dans la fortune et la renommée de M. Marie ; nul n'a eu moins d'artifices et de ménagements; si sa parole était modérée, c'est que sa pensée était modérée. L'une et l'autre étaient ouvertes et transparentes : il n'y avait en elles, ni déguisement, ni feinte ; il a ignoré la circonspection qui, dans certains temps, semble être le dernier mot de l'art oratoire, peut-être môme ne s'est-il pas assez défié des mots, qui font du bruit, et qui en disent plus qu'on n'en veut dire. Le goût en est passé, il est manifeste que la parole publique a changé de caractère ; on ne tient plus à frapper fort, c'est à qui parlera avec le plus d'aptitude, de discrétion, de convenance.
Personne n'a moins eu à se plaindre des partis que M. Marie; on a été juste pour lui, chose rare dans tous les temps.
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et surtout dans les temps des révolutions ; il l'a dû à sa sincérité, à sa constance.
Il lui est arrivé, en effet, de prononcer de ces mots qui s'envolent, et que beaucoup auraient oubliés. M. Marie s'en est souvenu lorsqu'il y avait quelque coui'agc et quelque àpropos à le faire, cela suffira à l'honneur de son nom. Quels sont les hommes qui ont travaillé aux révolutions et qui n'ont pas été faibles, impatients, imprudents, imprévoyants? Jamais œuvre ne fut plus ardue, jamais responsabilité plus lourde. On leur demande l'impossible, puisque c'est l'impossible qu'ils ont promis. En cela, on n'est pas raisonnable. Pour être juste, il faudrait mesurer la louange aux fautes qu'ils n'ont pas commises et le bonheur aux dangers qu'ils ont évités. A ce compte M. Marie devra être compté parmi les heureux.
Il a eu le bonheur rare d'avoir exercé et quitté le pouvoir dignement. Il a eu le bonheur plus rare encore de ne s'être démenti en aucune circonstance et d'avoir agi comme il avait parlé.