‹ Le barreau au XIXe siècleChapitre 6 sur 13 · M. MICHEL (DE BOURGES · texte numérisé non relu

M. MICHEL (DE BOURGES

Les premiers mois de l'année 1831 furent marqués par les débats d'un procès qui réveilla des passions à peine assoupies et qui fit quelque bruit. C'était le premier de ce genre qu'eût vu le gouvernement de 1830. Il n'avait eu affaire jusqu'alors qu'à des protestations individuelles qui avaient été sans retentissement et sans danger. Cette fois des hommes jeunes et ardents se disaient bien haut les représentants d'un parti impatient, et les ennemis d'un pouvoir à l'établissement duquel ils avaient contribué, plus que d'autres, sans le vouloir et sans le savoir. «Nous ne lui demandons pas de reconnaissance, ajoutaient-ils; nous n'avons rien fait pour lui: nous ne lui demandons que la justice.» La plupart de ces hommes avaient combattu en Juillet ; tous appartenaient à l'artillerie de la garde nationale : c'était dans son sein qu'avait été ourdi, suivant l'accusation, un complot qui se rattachait au procès des ministres, et auquel on avait donné le nom de procès du Pont des Arts. Si les accusés n'avouaient pas les projets qu'on leur prêtait, ils ne cachaient ni leurs vœux, ni leurs espérances ; à leur enthousiasme, à leur audace, on aurait cru voir les accusés d'une autre époque ; à la ressemblance il ne manquait que le danger. On se sentait au lendemain d'une révolution qui avait brisé tous les ressorts : il fallait du temps

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pour que le pouvoir reprît le prestige dont il avait besoin. En attendant, on ne pouvait s'empêcher de remarquer partout une indécision et une lassitude qui sont les suites inévitables des grands changements; les triomphes de la force, même quand ils sont les plus légitimes, laissent après eux un trouble dont on ne se remet pas vite. La justice surtout y perd; elle n'a plus la confiance et l'autorité qui lui sont nécessaires et sans lesquelles elle n'est pas la justice : jamais on ne s'en aperçut mieux que dans l'affaire dont il est question.

La foule accourue à ces débats était nombreuse; on pouvait y lire les passions qui l'unissaient aux accusés dans lesquels elle reconnaissait des compagnons ou des chefs. De ces hommes, la plupart sont morts ; les autres sont oubliés ; quelquesuns seulement ont survécu et représentent encore aujourd'hui des opinions inflexibles.

A leur tète figurait un homme jeune, d'une taille imposante, d'une figure douce et énergique ; sobre dans ses paroles, digne dans ses manières, qui avait été colonel de l'artillerie parisienne, dans lequel on voulait voir l'âme et le bras du complot. A sa taille, à son geste, à son air, à ce qu'on savait de son intrépidité, on l'eût pris pour un de ces héroïques soldats, presque tous enfants du peuple comme Kléber, Hoche, Marceau, Joubert, Desaix, qui seront l'éternel honneur de la France, qui unirent la modération au courage, quelques-uns même le bon sens de la politique au génie des batailles, qui tous contribuèrent à sauver et à illustrer la République.

Ces hommes ont été aimés des dieux : ils sont morts jeunes , ils avaient servi leur pays sur un théâtre digne d'eux; ils n'ont pas été perdus dans de vains complots ; ils ont eu la vie et la mort qu'ils pouvaient désirer.

Destinée en effet digne d'envie que celle de ces hommes, qui ont été probes et braves, auxquels Dieu a épargné trop d'épreuves ; qui ont combattu, qui ont succombé pour la même cause, et qui sont morts avec des désirs et des espérances que les années ne rendent pas!

On aurait pu remarquer, parmi les assistants, à son attitude II. 17

calme, froide, dédaigneuse, un jeune officier d'artillerie qui venait d'être éloigné du service par l'effet d'une mesure générale, laquelle avait alors soulevé des mécontentements dont l'opinion s'était émue. Il avait paru se défier du gouvernement ; il avait signé l'acte d'association contre le retour des princes de la maison de Bourbon de la branche aînée, comme firent à cette époque des fonctionnaires de tous les degrés, dans l'armée, dans la magistrature, dans l'administration, qui étaient impatients de la discipline, qui tenaient à se montrer. auxquels il ne fallait qu'un prétexte et qui furent de la part du gouvernement l'objet des mêmes sévérités. Le ministère de M, Casimir Périer, au milieu de trop d'incertitudes et d'hésitations, avait voulu prendre possession du pouvoir par un acte qui ne laissât aucun doute sur son intention de s'en servir avec fermeté.

Cet officier qui ne devait pas tarder à rentrer dans la carrière où ses instincts le rappelaient, qui a pris sa place parmi les meilleurs soldats de l'armée d'Afrique, qui a été sage, modéré, intrépide, auquel il était réservé de sauver son pays dans de tristes jours, qui devait défendre la société comme elle veut être défendue, aimer la liberté comme elle doit être aimée, exercer et quitter noblement le pouvoir, être un citoyen excellent, laisser entrevoir, au milieu de nos agitations et de nos frivolités, quelques traits de la figure de \N^ashington; mourir avant l'âge, léguer à l'histoire un nom qu'elle respectera, c'était le général Cavaignac.

On pouvait déjà lire sur son visage cette sorte de tristesse qui lui était naturelle et que fait naître souvent chez certains hommes le pressentiment d'une destinée particulière.

Parmi les accusés était son frère M. Godefroy Cavaignac, plus âgé que lui de quelques années, mais en réalité plus jeune, plus ardent, plus impétueux, plus mêlé aux partis dont il avait les préventions et les emportements ; leur mère et leur sœur étaient venues pour assister moins à un procès qu'à un triomphe. Nous n'avons plus l'idée de procès semblables; l'époque s'y montrait tout entière avec ses passions.

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SCS prétentions, ses illusions; la révolution de 1848 ellemême ne les a pas vus renaître ; précisément parce que du premier bond elle avait été jusqu'au bout; elle était obligée ensuite de revenir sur ses pas; il n'en était pas ainsi en 1830, il y avait alors moins d'excès, plus de passion véritable; on se croyait le droit de tout oser et de tout dire.

M. Godefroy Cavaignac ressemblait à son frère. Il eu avait Tattitude, la mine hautaine ; il tenait une grande place parmi les accusés ; il était au milieu d'eux comme un professeur en l'ait de révolutions; il leur en enseignait les règles avec une rigueur qu'aurait pu lui envier le maître le plus classique. Sou modèle c'était la Convention dont il ne négligeait jamais de faire Téloge, dont son père avait été membre, et à laquelle le rattachaient les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il ne songeait pas assez que tout n'était pas bon à rappeler; qu'il y avait là du sang dont il fallait effacer la trace ; qu'on ne s'inscrit pas en faux contre l'histoire ; que si on ne redemande pas aux dieux le prix de la liberté, il est sage d'oublier et de faire oublier ce qu'elle a coûté; que si tout change, l'art des révolutions doit surtout changer, par l'effet des mœurs qui s'adoucissent, des classes qui se confondent, des intérêts qui se mêlent en se multipliant. Ce serait à désespérer de l'humanité, s'il fallait qu'elle fût condamnée aux mômes épreuves. M. Cavaignac parla le premier, non sans talent; il avait en effet beaucoup de verve, d'imagination, d'originalité. Il peignit la Convention, le seul, parmi tous les pouvoirs depuis 1789, qui s'était volontairement démis, « qui s'était retirée triomphante au bruit du canon de vendémiaire. »

Sa voix sèche qu'il cherchait à rendre plus sèche encore, son geste brusque et heurté relevaient ce qu'il disait et donnaient une sorte de haut goût à sa parole. Il eut des mots qui frappèrent alors et qui frapperaient encore aujourd hui, parce <ju"ils seront vrais aussi longtemps qu'il y aura deskouunrs et qu'on fera des révolutions.

« On nous appelle des ambitieux déçus, disait M. Godefroy Cavaignac, ce sont les ambitieux repus qui disent cela. »

Après M. Cavaignac, quelques accusés parlèrent. Il y a des moments où tous sont éloquents, comme il y en a d'autres où tous sont braves.

Il y avait dans ces jeunes esprits qui, réunis depuis quelques mois dans la captivité, fermentaient ensemble, une exaltation tout à la fois factice et réelle. Ils en étaient dupes les premiers; ils se laissaient aller à des paroles démesurées, comme ils auraient pu les dire devant l'échafaud.

Il y avait là comme une imitation de choses qu'on n'imite pas, et un spectacle auquel on n'assistait pas sans tristesse. Les avocats avaient parlé, tout semblait dit, lorsqu'on vit se redresser brusquement des rangs éloignés du barreau un avocat qui, jusqu'alors, avait à peine pris part aux débats. Il était petit, chauve, trapu ; son œil était plein d'un feu sombre ; il était jeune, mais sa jeunesse affaissée sous le travail ou sous des souffrances venues avant l'âge, ressemblait presque à la vieillesse. Il y avait en lui quelque chose de fort, de singulier ; il semblait qu'il fût aise de ressembler au paysan du Danube. On aurait dit en effet, au premier aspect, un paysan orateur, s'il y avait eu en lui moins de métier et d'habileté Il ne fallait pas, en effet, l'avoir entendu longtemps pour demeurer convaincu qu'on venait d'entendre un maître.

On ne savait pas son nom ; on le connaissait à peine. Il était étranger au barreau de Paris. La passion, le sentiment de ses forces, le désir de se produire, peut-être quelque amitié personnelle l'avaient appelé au secours des accusés. On pouvait craindre de trouver ce qu'on trouve chez les acteurs qui affrontent un théâtre nouveau, c'est-à-dire le besoin d'étonner et de produire de l'effet. Une telle crainte n'aurait été fondée qu'en partie.

Celui-là n'est pas venu pour plaider dans l'ombre ; il faut qu'il voie et qu'il soit vu. Aussi sort-il des rangs? il quitte son banc ; il vient se placer debout au milieu de l'audience comme un soldat armé. Là, l'œil fixé sur ses juges, agitant d'une main couvulsive ses notes éparses, libre d'abord et bondissant ensuite, d'aplomb sur lui-même, ilabientùtfait, après

M. MirTIF.L (nE BOURGES). Si)!

quelques instants de silence, de forcer l'attention par sa voix f;uive, sa parole qui s'impose et son geste empreint d'une impérieuse tri\ialité.

Dans cet avocat de parti, on ne va rien trouver, chose étrange ! qui sente l'homme de parti : ni lieux communs, ni déclamations, ni considérations générales, encore moins d'idéalités. Il est simple, il est mâle, il est sobre, il est nu, il sait qu'il n'y a que deux manières d'arriver à l'esprit : ou l'éblouir par sa richesse ou lo frapper par sa simplicité; il a choisi la seconde. Il y a plus d'un genre d'affectation, et l'affectation de la simplicité n'est pas la moins habile pour celui qui veut réussir; auprès des masses, elle est presque toujours la plus sûre. Il est rare que les masses ne soient pas prises à cet artifice qui semble être à leur adresse :

Adeb melius est oratorem, vel hirtâ togâindiiei-e^quam fucatis et meretricis vestibusinsignire.

Rien n'est plus difficile que ce genre d'artifice ; il ne convient qu'aux hommes complètement maîtres d'eux-mêmes. II est donné à si peu d'hommes d'être simples avec grandeur et avec autorité.

Tels furent les débuts de M. Michel au barreau de Paris. Ils furent remarqués ; il n'était personne qui ne fût étonné de tant d'art et de force. On avait entendu un dialecticien puissant qui pouvait être un grand orateur, chez lequel la dialectique n'avait pas éteint la flamme, qui excellait à discuter avec une passion sévère, à dompter les esprits les plus rebelles, et h donner au raisonnement l'air de la raison.

Il y avait en lui du mathématicien plus encore que du jurisconsulte. C'était la même rigueur, la même déduction, le même enchaînement, (''était la même illusion. Qui ne sait que de tous les esiirits, ceux des mathématiciens sont les pluh' enclins et les plus accessibles aux chimères. La logique produit souvent le même effet ; elle trompe l'esprit, souvent elle l'égaré en pensant le guider. On s'y plaît et on s'y perd. Il est plus d'un dont l'intelligence puissante, mais subtile et paradoxale, aime l'excès dans la pensée. M. MIcIk 1 aiua été

de ceux-là ; il semblait croire que la logique pouvait suffire à tout et mener à tout. C'était en- réalité un esprit moins puissant que singulier, qui était propre cependant tout à la fois à l'abstraction et à la pratique. Tout lui allait : les idées les plus hardies et les expédients les plus souples. Rien n'égalait l'audace de son esprit et la finesse de son caractère ; au mélange de ruse et de force qui était en Lui, de fougue et de précaution, on avait bientôt fait de reconnaître le fils de paysan, comme il le disait non sans orgueil, qui avait beaucoup souffert et qui s'était fait lui-même.

Peut-être néanmoins n'avait-il pas assez soigneusement veillé sur son esprit; il ne faut pas jouer avec la raison, ni contracter l'habitude et le goût des sophismes; on y est bientôt pris, on commence par tromper les autres, on finit par se tromper soi-même. Il en est qui se plaisent aux paradoxes comme on voit des athlètes éprouvés se plaire aux exercices périlleux; ces choses-là ne se font pas impunément, il en est de l'esprit comme du corps, tous deux, par les mêmes moyens, s'assouplissent mais se déforment.

Si quelque chose a pu étonner dans M. Michel, c'est qu'une intelligence comme la sienne qui s'éprenait vite des idées excessives, eût pris plus vite encore le goût et l'habitude des affaires, qu'il fût venu si promptement à en parler la langue dans sa correction la plus rigoureuse, et qu'il eût été particulièrement apprécié par ceux qui apprécient les hommes sûrs, exacts et utiles.

Sous cette écorce un peu rude, il ne fallait pas gratter longtemps pour trouver un avocat qui était tout à la fois le plus brusque, le plus retors, le plus ardent, le plus souple, le plus déhé de tous les avocats.

Nul talent ne fut plus complexe, plus original, plus personnel, plus curieux à observer. Il est certains talents qu'on peut, à force d'art et de soin, se flatter, sinon d'atteindre, du moins d'imiter. On n'aurait pu en dire autant de celui de M. ^lichel, tant il portait le signe de l'individu : avec cela, il n'était pas naturel, on y sentait la composition, des yeux

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exercés pouvaient seuls en distinguer le mécanisme ; sa langue nue était correcte, savante, vive quelquefois, même pittoresque, souvent éloquente, mais dure, tendue, contrainte, elle accusait la pensée plutôt qu'elle ne l'exprimait.

Son talent, d'ailleurs, c'était lui-même; il portait l'empreinte de sa naissance et de sa vie.

Son père avait été assassiné dans les réactions royalistes du Midi, il en avait ressenti des impressions qui ne s'effacèrent plus. Successivement commis, soldat, maître d'études, il connut toutes les épreuves, il voulut apprendre ce qui vaut la peine d'être appris. Il aima les mathématiques qui plaisaient h son intelligence déliée et pénétrante et dont la science, comme on l'a dit, ne devait pas nuire à l'avocat. Il avait étudié le droit bien plus en mathématicien qu'en jurisconsulte, il en savait peu l'art et l'histoire ; il en avait scruté les principes qu'il avait suivis dahs leur enchaînement et qu'il appliquait avec une rigueur scientifique.

On conçoit que dans une existence ainsi commencée, loin du sol natal et de la famille, au milieu de toutes les privations et de toutes les misères, il ait appris tout ensemble à haïr le monde et à le ménager; les caprices, les emportements et les accablements de M. Michel viennent de là.

A ceux qui ont entendu sa parole, si amère qu'on aurait dit qu'elle avait été trempée dans le fiel, il n'était pas nécessaire de dire qu'un pareil homme avait souffert et que sa vie avait été couverte de nuages au travers desquels l'avenir se cache à nos yeux.

Mais s'il était de ceux qui s'indignent, il n'était pas de ceux qui cèdent. Loin d'être vaincue parles obstacles, sa force n'en devenait que plus excessive, il n'en prenait que plus de confiance en lui-même, plus de dédain pour les hommes et les choses qu'il devait combattre; quant au monde, il s'obstinait à ne pas le connaître; éloigné de lui par sa nature et par sa fortune, il ne le voyait qu'au travers de ses haines, il le condamnait sans l'avoir entendu. Ainsi se formait dans l'étude, dans la tristesse, dans l'isolement, sous des inlluences diffi-

ciles, un talent singulier qui n'est pas venu en son temps, et qui n'a pas été, malgré ses succès, tout ce qu'il devait être. Il lui a manqué une sorte d'à-propos et de sérénité qui sont les signes des talents vrais et heureux. On raconte que dans le temps où il lutta le plus, il rencontra chez M. Manuel, leur compatriote commun, M. Thiers, qui était presque son contemporain, et dont il avait entendu retentir le nom dans les triomphes universitaires de la ville d'Aix. De tels hommes n'étaient pas faits pour s'entendre.

Il ne pouvait y avoir rien de commun entre un esprit heureux, sage, facile, réglé, auquel tout devait réussir et qui, d'avance, aimait une société au sein de laquelle il devait trouver une si belle place et l'esprit sombre que l'orgueil avait blessé, que la misère avait aigri, qui s'était trop nourri de lui-même, qui ne devait jamais ni connaître le monde ni lui pardonner. M. Thiers n'en fut pas moins frappé par ce qu'il y avait de singulier dans M. Michel. On prétend qu'il lui dit qu'il serait un jour le Bridaine de la Révolution.

Tels furent les commencements de M. Michel. Sorti de l'institution Goubaux, où il avait été maître d'études avec quelques autres hommes très-distingués comme lui, quoique dans des carrières différentes, il vint à Bourges, oîj rien ne semblait l'appeler et oii il se fit bientôt remarquer. Mêlé ensuite aux premières agitations de la politique, il y devint bientôt l'égal des plus célèbres avocats ; nul ne mit au service du parti qu'il défendait plus de force, plus d'ardeur, plus d'habileté.

Il en fut bientôt l'avocat indispensable. Qui mieux que lui en savait exprimer les passions? il y apportait une adresse et une rudesse particuhères. A la fin de l'année 1831 , il plaidait dans une afi'aire à laquelle il faut laisser son nom, celle des fusils Gisquet ; il devait y avoir pour adversaires M. Persil, procureur général, MM. Philippe Dupin et Lavaux, avocats des parties civiles. De semblables luttes lui allaient; il aimait la discussion, quelque vive, quelque violente qu'elle pût être; il s'y précipitait avec une ardeur qui trompait

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beaucoup de monde, qui le trompait peut-être lui-mrmo et qui était loin cependant d'exclure la prudence.

Quelquefois on l'a vu, par son audace, son sang-froid, ses saillies éloquentes, déconcerter des adversaires aussi habiles, aussi expérimentés, mais moins osés que lui. Il ne fuyait pas les mots vulgaires, il les cherchait ; ces mots, dans sa bouche, prenaient quelque chose de redoutable.

Il n'était pas si simple qu'il en avait l'air; il savait très-bien ce qu'il disait ; il prenait la mesure des mots sans qu'on s'en aperçût avec une précision que nul n'a surpassée.

C'étaient cette adresse et cette force, cette sorte de grandeur et cette simplicité qui ont fait de son talent un talent à part; on sentait qu'un pareil homme pourrait bien être un grand orateur.

On ne se trompait pas. Il y a eu quelque chose de puissant, d'irrésistible dans M. Michel. Ceux qui l'ont entendu éprouvent, en se le rappelant, l'impression que laissent après eux les talents supérieurs. Cependant on était comme gêné en l'entendant; on aurait voulu lui voir plus de vérité, d'attrait, d'expansion; on assistait moins à un combat qu'à un pugilat. C'était plutôt un gymnaste fier de ses muscles, qu'on avait sous les yeux, qu'un soldat qui combattait pour ce qu'il croyait être le droit et la justice ; pourtant il était éloquent, car il étonnait, il frappait, il remuait. Or, que peut faire de mieux l'éloquence?

M. Michel n'a jamais su ni railler ni pleurer. Ce n'est pas de lui que les anciens auraient pu dire : « Ici, le lion a ri, » par la raison qu'il ne riait pas, non plus qu'il ne s'émouvait : jamais une larme n'a mouillé sa paupière, jamais un sourire n'a effleuré ses lèvres ; sous ce rapport, il relevait quelque peu de l'art antique. S'il faut en croire Plutarque, parlant de Périclès, «la sévérité de ses traits oii jamais ne parut le sourire, » était une des choses qui faisaient du maître de la démocratie athénienne l'objet de l'admiration universelle. Cela est vrai, mais Plutarque parle en même temps de sa gravité, de son élévation, du soin avec lequel il évitait les bassesses du style

populaire. 11 faut convenir que ce n'est pas tout à fait là l'idée que M. ^lichel a laissée de son talent à ceux qui l'ont le plus entendu. Il avait pour qualités principales la force, la logique, l'audace; d'ailleurs, il était sec, sombre, dur; quoique clairet ordonné, il ne soulageait pas l'esprit, il l'accablait; il avait dans le geste, dans la voix une familiarité que lui seul a eue, qui, pour n'être pas dans les traditions de l'éloquence, n'était pourtant pas sans grandeur ; loin de fuir les mots populaires, il les cherchait, et il Ir-s disait comme personne n'a su les dire. En tout il était osé, il dédaignait les demi-mots, les nuances ; la délicatesse des mœurs modernes n'était pas son fait, il n'y vo^-ait que de la pruderie. 11 parlait de lui, de ses talents, de ses succès sans plus se gêner que s'il eût été au Forum ; c'est ainsi qu'il lui est arrivé d'être souvent un redoutable orateur. J'en veux citer un exemple.

Il y eut, à la fin de l'année 1833, un procès oi^i étaient imphqués plusieurs élèves de l'école polytechnique, qui se termina par un acquittement dans la nuit du 24 décembre et que devait suivre un incident assez curieux. M. Michel et deux autres avocats avaient à répondre aux réquisitions du ministère public, qui réclamait contre eux l'application de mesures disciplinaires qui n'étaient pas sans rigueur. L'un des avocats avait parlé, c'était le tour de M. Michel. Il se lève en frémissant. Il faut l'entendre :

« Je sue, mais ce n'est pas de honte, c'est de colère et d'indignation. Yous pouvez me condamner; l'avocat général ne fera jamais de moi ni un accusé, ni un coupable.

y) Je suis plein de respect pour la magistrature, car sans elle la loi n'est qu'un bienfait stérile. La magistrature, c'est la loi vivante, mais il est quelque chose que je respecte plus encore, c'est la vérité. Comme homme, je la recherche, comme citoyen je la propage, comme avocat j'ai mission de la faire triompher.

» Eh quoi! les avocats sont-ils donc les esclaves des gens du roi? Connaissez-nous mieux; il est possible que vous nous suspendiez... tout est possible dans ces temps de malheur; mais vous ne me réduirez pas à la misère, et si je la tendais

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jamais à tous ceux dont j'ai sauvé la vie ou l'honneur, je serais encore plus riche que les gens du roi, malgré les munificences du pouvoir.

» Mirabeau plaidant devant le Parlement de Provence, disait à ses juges : Vous me condamnerez, sans doute, mais le jour de la vérité luira, et ce qu'il y a d'impur sera purifié. Suspendez-moi donc; dites que mon nom sera rayé du tableau ; mais dites aussi que le mém.e jour, négligeant mes affaires, j'avais fait soixante lieues pour m'asseoir à la défense do vingt-sept jeunes gens, et que ce même jour ils sont acquittés. Ce souvenir, je le léguerai à mes enfants, ce patrimoine en vaudra bien un autre.

» Il fallait au moins vous presser d'un jour. Hier, je n'aurais pas prêté le secours de ma voix à ce d'Argenson qui, lui aussi, ne vit que pour le peuple avec lequel, quoiqu'on fasse, je ne cesserai de sympathiser et dont je ne cesserai de défendre les droits. Juges! le jour de la justice se lèvera pour tous, pour nous, pour vous aussi, magistrats, et c'est pourquoi j'espère que vous ferez votre devoir. »

Ces paroles étaient pleines d'art dans leur violence. Sous le tribun on trouvait l'avocat ; il parlait à son aise des gens du parquet desquels il n'avait rien à craindre. Avec quelle habileté il intéressait les magistrats à sa cause; peu d'idéal dans tout cela, peu d'éclat, mais de la force, du sens, de la passion un sentiment personnel et positif qu'on est presque sûr de retrouver dans M. Michel, et qui, au fond, est l'homme tout entier, voilà son éloquence !

Il faut l'avoir vu suant, comme il avait eu l'audace de le dire en commençant : il fallait avoir vu en même temps, l'assemblée tout entière et la Cour frappées de stupeur à ce mot, tout le public debout, les jurés et les accusés immobiles, cloués à leurs bancs ; et lui, le geste menaçant, trivial, dominateur, pMe de colère, mais retenu dans ses emportements, ne disant que ce qu'il voulait dire, pour se faire l'idée à peine d'un des plus singuliers triomphes de l'art de la parole.

Il a eu plus d'un jour romme eelui-là. Sa mobilité lui rni-

dait propres les émotions, les illusions, et jusqu'aux erreurs des hommes qu'il défendait. Son talent qui était loin d'être sans artifices, quoiqu'il parût être sans art, lui permettait de profiter de toutes les occasions et de toutes les rencontres; il prenait le ton de toutes les causes, en gardant celui qui lui était particulier et qui le rendait partout original. Ainsi, par exemple, il vient de prononcer le nom d'un homme qui était très-noble , très-riche , qui avait été mêlé aux troubles de cette époque, qui avait tenu à compter parmi les plus hardis, celui de M, d'Argenson, homme excellent, qui, comme trop d'hommes excellents, qui ont beaucoup vu et beaucoup vécu, désespèrent de la réalité, se dégoûtent du monde, s'ennuient d'eux-mêmes, et s'abandonnent à toutes les espérances et à toutes les chimères, afin de savoir oii se prendre au milieu des inexorables tristesses de la fin. M. d'Argenson en était venu là. Il n'y avait rien qui pût inquiéter sa foi, ni rien qui pût troubler son audace ; son imagination avait fini par prendre des rêves pour des réalités, ce qui arrive quelquefois aux gens qui rêvent éveillés; il n'en était déjà plus à réformer la société, il visait à la refaire. Il mettait au nombre des abus les garanties et les lois, comme la propriété, par exemple, dont il n'était pas éloigné d'être l'adversaire ; il s'en fallait de peu que l'ancien préfet de l'Empire, le descendant et le neveu des ministres de la monarchie ne figurât parmi les égaux.

M. Michel, qui n'était nullement rêveur, mais qui a eu des bouffées de tout, avait plaidé la cause de M. d'Argenson, comme aurait fait un disciple de Mably. L'artiste chez lui l'emportait, il aimait ce qui allaita son éloquence; ce jour-là, 23 décembre 1833, il fut deux fois éloquent.

« Aux nations qui souffrent, s'écriait-il, la Providence envoie toujours des vengeurs, elle les choisit oii il lui plaît. Sera-ce, cette fois, dans le peuple amaigri et déguenillé qui vient chercher dans les émotions de l'audience des distractions à sa faim? Quand l'heure sera venue, qui sortira de son sein? Spartacus ou le Christ, que sais-je. «

Les contrastes violents dont on n'avait pas encore autant

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abusé qu'on l'a fait depuis, étaient du goût de M. Michel ; il ne s'était pas assez ait que les idées fausses poussent vite, que la convenance est une des lois nécessaires du langage, et qu'on n'offense pas impunément la vérité, la raison et le bon sens.

Tel a été M. Michel, il a tenu une grande place dans le mouvement de i830, il a mérité qu'un parti le prît alors pour son interprète, sou talent, par les qualités qu'il a exigées, par les oppositions qu'il a offertes, ne devait pas être oublié. Sa parole restera parmi celles dont on se souvient; il a été donné à peu d'hommes d'avoir eu autant de force, autant d'habileté, autant d'apparence de raison.

Une occasion, d'ailleurs, allait lui être donnée où il allait déployer sa hardiesse et sa souplesse, au milieu de circonstances qui tiennent à l'histoire du temps et qui doivent être rappelées. L'année 1834 avait été pleine de troubles : ils avaient éclaté partout presque à la fois, à Paris, à Lyon, à Arbois, à Lunéville. Soit hasard auquel se fiaient des esprits qui avaient les mêmes désirs, les mêmes impatiences, soit accord de volontés qui s'étaient concertées pour le même but sinon avec les mêmes intenlious, qui s'étaient entendues sans se confondre, et qui croyaient le moment bon pour agir, on pouvait voir là le résultai d'une conspiration. Tel avait été l'avis de ceux qui poursuivaient, tel était celui de ceux qui allaient juger ; la Cour des pairs, en effet, avait retenu par voie de connexité tous les faits, quels qu'eussent été l'objet et le lieu, elle avait appelé à sa barre tous ceux auxquels ils étaient imputés. Le nombre des accusés était grand, les chefs d'inculpation étaient multipliés; l'instruction fut longue : commencée au printemps de 1834, elle n'était finie qu'au printemps de 1835. A cette époque, c'est-à-dire vers le mois de mai, les débats allaient s'ouvrir; c'était moins d'un procès qu'il s'agissait pour les accusés que d'une manifestation politique ; suivant eux, elle ne pouvait avoir trop d'éclat; ils voulaient y associer les hommes les plus mai'quants parmi ceux qui, avec des nuances diverses, sentaient et voulaient

ce qu'eux-mêmes avaient senti et voulu. A cet effet, ils avaient organisé un comité de défense dont les membres étaient bien moins chargés de les défendre que de soutenir et de glorifier les principes pour lesquels tous semblaient disposés à combattre et à souffrir.

A leur voix, en effet, étaient accourus des hommes appartenant aux lettres, à la presse, à l'industrie, la plupart au barreau, dont aucun ne cachait son opinion, qui tous confessaient la même foi que les accusés.

C'était la lutte qui se continuait, qui s'aggravait; qui, au lieu delà rue, allait avoir la Cour des pairs pour théâtre. Le président déclara qu'il n'accepterait pas les défenseurs choisis par les accusés, et, en même temps, une ordonnance l'investissait ainsi que la Cour, à l'égard des avocats, de tous les pouvoirs qui appartiennent aux Cours d'assises et aux présidents de ces cours.

Les avocats se refusèrent à obtempérer à cette ordonnance. Le conseil, qui n'était que leur organe, qui dans cette circonstance allait plus loin qu'il ne voulait, estima « que le parti le plus convenable pour les avocats était de s'assurer des dispositions des accusés, et, en cas de refus, d'écrire à M. le président de la Cour des pairs qu'ils se seraient empressés d'accepter la mission qui leur a été déférée, mais que la mission des accusés leur faisait un devoir de s'abstenir. »

Le procès, en réalité, finit là, puisqu'on ne peut plus appeler de ce nom la confusion et la violence, dans lesquelles allèrent se perdre, faute de guides, des hommes qui, pour la plupart, n'étaient que des instruments qui étaient faciles à exciter, faciles à apaiser, et qui n'auraient pas mieux demandé que d'être sinon sauvés, du moins défendus contre leurs entraînements et leur bon sens.

La faute en fut attribuée à Yl. ]\Iichel, dont les passions servaient mal la raison, qui, se trompant de rôle en cette circonstance, se fit agitateur lorsqu'il fallait être avocat, qui s'obstina à ne voir dans un procès au sort duquel le sort de tant d'hommes était attaché, qu'une sorte de représentation

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au prolit de certaines vanités ef de certains ressentiments.

Il y eut cela de singulier en M. Michel dans ces conjonctures, c'est que le même homme qui n'avait pas permis, en quelque sorte, que les accusés se défendissent, se défendit lui-même lorsqu'il en fut réduit là avec toute l'habileté d'un avocat consommé ; au risque d'exciter des esprits déjà trop excités, il avait adressé aux accusés une lettre qui portait les signatures de tous les membres du Comité de défense, et que publièrent deux journaux du parti républicain. Il disait aux accusés :

« On vous avait empêché de communiquer entre vous et avec vos conseils, et sous la seule inspiration de vos consciences, vous avez agi et parlé comme un seul homme ; on vous a refusé les défenseurs et vous avez refusé les juges; on a éloigné de vous vos femmes, vos enfants, vos amis, et votre énergie a grandi dans la solitude ; on a posé des baïonnettes sur vos poitrines, et vos poitrines se sont raidies sous la pointe des baïonnettes ; on a voulu mutiler la défense, et vous n'avez pas voulu être défendus ; on a essayé d'une voix honteuse de vous accuser à la face du pays, et vous, d'une voix liautc et fière, vous avez accusé vos accusateurs; on vous a arrachés par la violence de la présence de vos juges, et vous avez en partant fait trembler vos juges sur leurs sièges par la mâle énergie de votre langage ; en un mot, dans cette circonstance comme toujours, vous vous êtes oubliés entièrement vousmêmes pour ne vous souvenir que des principes d'éternelle justice que vous êtes appelés à faire triompher. Honneur à vous!.... persévérez, citoyens, montrez-vous, comme par le passé, calmes, fiers, énergiques. Vous êtes les défenseurs du droit commun, ce qiîe vous voulez la France le veut, tous les partis, toutes les opinions généreuses le veulent; la France ne verra jamais des juges où il n'y a pas de défenseurs. Sans doute, au point où les choses en sont venues, la Cour des pairs continuera à marcher dans 1(!S voies fatales où le pouvoir l'entraîne, et après vous avoir mis dans l'impossibilité de vous défendre, elle aura le triste courage de vous condamner; vous

accepterez avec une noble résignation cette nouvelle iniquité ajoutée à tant d'autres iniquités. L'infamie du juge fait la gloire de l'accusé. Dans tous les temps et dans tous les pays, ceux qui, de près ou de loin, par haine ou par faiblesse, se sont associés à des actes d'une justice sauvage, ont encouru la haine de leurs contemporains et l'exécration de la postérité, y^

Au bas de cette pièce figuraient les noms de tous ceux qui avaient été choisis par les accusés. Aucun d'eux, cependant, ne l'avait signée ni publiée, ni fait publier, ainsi qu'ils le déclarèrent tous sans exception devant la Cour des pairs.

Restaient pour en répondre M. Michel, qui l'avait écrite, M. Trélat, qui l'avait publiée. Ils avaient pris les devants en écrivant :

{( C'est sur nous que doit reposer la responsabilité morale et légale de l'article incriminé. Nous nous présenterons devant la Chambre le jour qu'il lui conviendra. » Le jour fut fixé au 20 mai. Ce jour-là, en effet, ils comparurent et M. Trélat termina ainsi les quelques explications qu'il crut devoir donner :

« MM. les Pairs, je ne me suis pas défendu; vous

êtes mes ennemis politiques, vous n'êtes pas mes juges. »

Il serait difficile de donner une idée du talent que déploya M. Michel dans cette circonstance ; s'illui était arrivé d'être plus éloquent, jamais peut-être il ne fut plus habile. Il n'y avait qu'un avocat comme lui pour se tirer du pas où il s'était engagé ; ses défauts devenaient des qualités ; il ne voulait pas flatter ses juges, il voulait moins encore les braver. Que pouvait dire celui qui avait tout préparé, tout fait, tout écrit. Ce n'était pas un pareil homme si habile, si maître de lui, qui pouvait parler de ses entraînements et de son inexpérience ; la soumission dans sa bouche aurait eu quelque chose d'inexplicable et d'étrange, s'il ne l'avait relevée par son geste et par sa voix ; jamais les pairs n'avaient entendu voix plus rude et parole plus souple, ils en étaient comme étourdis : « Je ne vous connais que depuis trois jours; je vous le déclare, vous valez mieux que votre institution. » Ainsi il parlait. La

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flatterie porta coup ; c'était une manière de flatter qui en valait une autre; il n'y a rien de tel pour flatter qu'un tribun quand il s'en mêle, il en remontrerait aux plus fins. Comme il ne pouvait oublier ni faire oublier qui il était, il terminait ainsi : « Si l'amende m'atteint, je mettrai ma fortune à la disposition du fisc, heureux de consacrer encore à la défense des accusés ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma profession. Quant à la prison, je me rappelle le mot de cet autre républicain qui sut mourir à Utique : J'aime mieux être ici en prison que de siéger ici à côté de toi. César. »

M. Trélat fut condamné à trois années d'emprisonnement ; M. Michel seulement à un mois de la même peine. Les impressions que sa défense avait produites furent diverses ; on s'accordait cependant pour le trouver trop prudent pour son compte, trop hardi pour le compte d'autrui. Quant à M. Michel, soit qu'il eût été mécontent des autres, soit peut-être qu'il eût été mécontent de lui-même, il se le tint pour dit. Les procès célèbres ne le revirent plus ; concentré dans les travaux de son état, il étonna tout le monde par une modération à laquelle il n'avait accoutumé personne, et par des retours que sa mobilité seule pouvait expliquer. Nommé député à la fin d'une législature, il ne parut à la tribune que pour y laisser apercevoir un talent auquel on ne rendit pas justice, qui s'était afiaibli en s'adoucissant, et des opinions dans lesquelles il aurait été assez malaisé de le reconnaître. Dans la discussion d'un projet de loi sur les mines, par exemple, il se montrait plus jaloux du droit de propriété que le pouvoir qu'il avait si longtemps et si durement attaqué.

M. Michel sera, sans aucun doute, parmi les hommes qui ont mérité qu'on parlât d'eux, à cause de leur talent, un de ceux qui seront peut-être les plus difficiles à classer, à cause de ses idées. Il y avait en lui une confusion dans laquelle il ne se déplaisait pas, et dans laquelle il a fini par se perdre ; à l'époque même où il était regardé comme un des chefs du parti très-avancé, il ne craignait pas de dire ce qui suit :

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