‹ Le barreau au XIXe siècleChapitre 7 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

« On a dit que nous voulions dissoudre la famille ; portons nos regards sur les grands États, dont il ne nous est pas donné de prononcer le nom, mais dont il nous est permis de conserver le souvenir. Dans les États démocratiques vous verrez que plus le pouvoir est divisé, plus il y a d'unité dans la famille. Ainsi, dans la société que nous désirons, le fils se courbe devant le père, la femme s'incline devant le mari ; tout est rallié au foyer domestique, placé sous l'empire d'un seul. Quand il n'y a pas de chef unique au sommet de l'État, il faut un chef unique au sommet de chaque famille. » C'est ici qu'on reconnaît les inévitables méprises d'un esprit exclusif et solitaire. Autant de mots, autant d'erreurs en histoire, en droit, en morale, en politique. Les sociétés démocratiques, dont il est ici question, c'est Sparte, c'est Rome, c'està-dire ce sont les sociétés les plus rigoureuses que le monde eût jamais vues, qui ne connaissaient de la famille que l'orgueil et l'assujettissement. La famille, suivant M. Michel, ne serait pas celle que réclament les mœurs d'une société libre et civilisée, elle ressemblerait plutôt à la tribu antique dont les membres, errant dans les solitudes d'Israël, venaient aux jours solennels se rassembler sous la tente des rois pasteurs. La famille qu'il désire et qui doit voir « le fils se courber devant le père, la femme s'incliner devant le mari, » serait au rebours de la civilisation et de la loi chrétienne, qui sont venus relever la femme de sa déchéance et émanciper le fils de famille, en lui permettant de s'appartenir. Quoiqu'en ait dit M. Michel, la famille dont il fait le portrait n'est pas celle de la démocratie, elle porte les traces de la dureté antique ; il a fallu les mœurs, les idées, les lumières d'une civilisation plus vraie pour l'agrandir et l'adoucir. La démocratie a une famille qui lui est propre ; celle-ci est régie par une loi de douceur, elle ouvre de bonne heure, au fils, les portes de la vie civile; elle fait de la femme la compagne de son mari, elle met la subordination à côté de l'égalité.

Par une de ces contradictions que son caractère et son talent ont plus d'une fois offertes, l'homme qui, eu politique

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allait à rextrême, soutenait, en fait de liberté civile, des doctrines qui trahissaient une étrange confusion d'idées, et qu'auraient désavouées les hommes qui se montraient les plus obstinément épris du passé.

Nul par exemple, excepté lui, n'aurait songé à nous ramener au patriciat romain, comme au modèle de la famille.

De telles choses seraient inintelligibles, si on n'en trouvait l'explication dans ce que dit de M. Michel un écrivain renommé, qui a beaucoup vu, beaucoup connu M. Michel, et qui en a souvent parlé.

«Everard (M. Michel) , a écrit George Sand, paraissait donc, au premier coup d'oeil, avoirsoixante ans, et il avait soixante ans en effet ; mais, en même temps, il n'en avait que quarante quand on regardait mieux sa belle figure pâle, ses dents magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur admirables à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette particularité de paraître et d'être réellement jeune et vieux tout ensemble.

Cet état problématique devait être et fut la cause de grands imprévus et de grandes contradictions dans son être moral. Tel qu'il était, il ne ressemblait à rien et à personne. Mourant à toute heure, la vie débordait cependant en lui à toute heure, et parfois avec une intensité d'expansion fatigante même pour l'esprit qu'il a le plus émerveillé et charmé, je veux dire pour mon propre esprit.

Les manières brusques, le sans-gêne, la franchise acerbe d'Everard n'étaient qu'une apparanco, et, avouons-lc, une affectation devant les gens hostiles, ou qu'il supposait tels à première vue. Il était par nature la douceur, l'obligeance et la grâce môme : attentif au moindre désir, au moindre malaise de ceux qu'il aimait, tyrannique eu paroles, débonnaire dans la tendresse quand on ne résistait pas à ses théories d'autorité absolue.

Cet amour de l'autorité n'était cependant pas joué. C'était le fond, c'était les entrailles même de son caractère , et cela ne diminuait en rien ses bontés et ses condescendances pa-

ternelles. Il voulait des esclaves, mais pour les rendre heureux, ce qui eût été une belle et légitime volonté s'il n'eût eu affaire qu'à des êtres faibles. Mais il eût sans doute voulu travailler à les rendre forts, et dès lors ils eussent cessé d'être heureux en se sentant esclaves.

Ce raisonnement si simple n'entra jamais dans sa tête ; tant il est vrai que les plus belles intelligences peuvent être troublées par quelque passion qui leur retire, sur certains points, la plus simple lumière. »

Le fait est que M. Michel avait l'esprit inquiet, l'imagination puissante, mais déréglée ; il se laissait prendre à toutes les questions qui le séduisaient ; il avait beaucoup appris, il savait mal ; à force d'exagération, il faisait des vérités, des erreurs, en essayant de les introduire par le gros bout, au risque de tout briser.

A ses rares facultés, il manquait l'équilibre qui fait la force de toutes les facultés, et sans lequel elles ne sont que des instruments inutiles et souvent dangereux.

Il ne savait pas rester avec tout le monde, c'est-à-dire avec les gens raisonnables, il défendait la propriété à outrance, ou il l'attaquait à outrance.

Dans un des derniers discours qu'il ait prononcés dans une réunion électorale à Montmartre, on lit ce qui suit :

« Vous portez tous sur votre front le diadème de la royauté. Le peuple examinera l'origine des fortunes et du capital, à moins que labourgeoisie n'en fassevolontairementle sacrifice.»

S'imagine-t-on un avocat plein de talent, d'expérience, habitué aux hommes, aux affaires ; qui avait vu de près les partis, qui avait pu mesurer les dangers de la société, qui avait un fond d'idées sages, prudentes, même positives, et qui parlait de la sorte ; qui en a dit plus, en effet, parmi ceux qui ont le plus rêvé et qui ont le moins caché leurs rêves? L'ivresse du moment était plus forte que sa sagesse : l'aspect des masses le troublait ; il tenait à les dominer au risque d'être dominé avant elles, par les sophismes dont il essayait vainement de les rassasier.

M. MicuEL (de Bourges). 277

Chose singulière ! qu'un tel homme n'ait rien eu du sophiste ; ni la séduction, ni l'entraînement, ni l'intempcrance. Ce n'est pas lui qui aurait enseigné comme les sophistes anciens à croire à tout ou à douter de tout : sa parole s'y serait refusée. Jamais parole, en effet, ne fut plus sobre et plus austère ; l'homme et le talent c'étaient deux : ce contraste n'a pas été une des moindres singularités de ce personnage singulier qui a déployé tant de force, de passions, d'éloquence, sans se servir et sans servir la cause qu'il avait si souvent défendue.

Un des derniers discours qu'il prononça, causa une sorte de surprise et presque de scandale ; il n'avait pas changé de parti cependant, ou du moins de place. Il continuait de siéger à ce qu'il appelait lui-même « la Montagne yy^^sir une maladroite parodie des terribles querelles qu'il aurait fallu oublier.

Il y prenait le parti du pouvoir exécutif contre l'Assemblée. On ne vit là que la mobilité de son esprit, et que son désir de singularité. Il était plus d'accord avec lui-même qu'on ne l'a cru ; son discours était plein d'une prévoyance, d'une sagesse, d'une science politique qui étaient remarquables, et qui n'ont pas été assez remarquées.

Il semblait qu'il n'attendît pour mourir que la fin des luttes auxquelles il avait pris vers la fin une assez grande part. Depuis longtemps il était occupé à mourir sans que l'ardeur de son esprit s'en fût ressentie. Ses forces chancelantes étaient ruinées. Les dernières épreuves de la vie publique l'épuisèrent : il alla mourir à Montpellier, vers l'année 1852.

Le barreau de Paris a perdu au mois de mars 1860 dans M. Bethmont, un des talents les plus rares, et, ce qui valait mieux, une des plus belles âmes qui l'eussent honoré à aucune époque. Un homme comme celui-là aurait mérité une étude particulière, moins encore à cause de son talent qu'à cause de lui-même. C'est l'homme, en effet, qu'il fait beau à contempler dans M. Bethmont. Le barreau où il a passé sa vie l'a à peine connu ; il y avait en lui une sensibilité profonde et fière, et des trésors de droiture et d'élévation qu'il cachait à tous les regards, qu'il cachait à ses propres yeux.

« Ma foi, écrivait-il à son fils, le 45 août 1855, a eu des tristesses, jamais d'ébranlement ; elle est cependant toujours restée très-mesurée dans son expansion extérieure, je suis fait ainsi.» Dans une autre occasion, il écrivait encore : « Laissons couler au dedans le sang de nos blessures, ne les montrons pas : qui sait? on en rirait. » Tel était l'homme calme, mesuré, même dédaigneux, qui a eu au plus haut degré le sentiment de tous les devoirs, de toutes les affections, de tous

' Pour les qiielques pages qu'on va lire, un trésor m'a été ouvert; c'est la correspondance de M. Bethmont avec ses enfants. Je n'ai rien lu de plus noble, de plus sincère, de plus touchant; l'homme y est tout entier; il y a là un bel enseigneu;ent pour la vie. J'ai le regret de n'y avoir pas assez puisé. 0. P.

les sacrifices, et qu'à son air on eût pris pour un indifférent. Un de ceux qui ont le mieux connu M. Bethmont, et q-:': l'ont le plus aimé l'a appelé « un stoïcien tendre » ; le mot était vrai, il exprimait bien cette aimable et mâle vertu qui a été sévère quand il le fallait, mais qui aimait mieux être douce, qui a été douce même envers la mort. « Gardons pour nous nos austérités, écrivait-il, soyons aimables et bienveillants pour tous les autres. » Quelle indulgence en effet dans tous ses conseils et dans ses leçons ; quoi de plus sage et de plus beau que ce qu'il écrivait à l'un de ses fils :

« Seulement, sache, toi qui n'as jamais d'indulgence, que les âmes les plus droites, encore qu'elles soient bien trempées, reçoivent souvent de rudes assauts ; qu'il convient aux jeunes d'être modestes, car ils n'ont que des tendances honnêtes, et ne peuvent pas dire avant l'épreuve ce qu'ils y laisseront de leur vertu. »

Quand on veut trouver le pendant de M. Bethmont, involontairement on pense à Vauvenargues : tous deux ont souffert ; tous deux sont tombés avant le temps. M. Bethmont, était plus jeune que son âge, si Vauvenargues était plus vieux; par conséquent, ils se touchent ; chez l'un et l'autre même bon sens, même courage, même simplicité, même fierté ; si l'un n'eût pas dit : « Les grandes pensées viennent du cœur, » l'autre aurait été digne de dire le mot dont ils avaient fait tous deux, non-seulement la règle de leur talent, mais, ce qui était mieux, celle de leurs actions et de leur conduite.

S'agit-il de peindre M. Bethmont au barreau, on éprouve quelque embarras ; on sent qu'on ne lui rendra pas justice, que le cadre sera petit pour le portrait et que l'homme vaudra toujours mieux que l'avocat. Le métier, si on osait dire ou l'art, ce qui vaudrait mieux, a tenu peu de place dans la vie de M. Bethmont, il l'aimait cependant; il le faisait avec plus de soin et de diligence qu'on ne l'a cru ; il le plaçait haut : la réalité ne satisfaisait pas l'idée qu'il s'en était faite, et c'était pour cela qu'il en parlait peu. Cet homme qui parlait si bien, tenait en médiocre estime le talent de bien parler, quand il

n'y avait que cela ; il lui fallait quelque chose de plus utile, de plus directement applicable au bien des sociétés et des individus. On voit que là n'est pas sa visée ; dans sa correspondance, si pleine d'effusion et de détail, oii chaque heure de sa vie est comptée, il en est à peine question, il lui arrive quelquefois de dire un mot de ses émotions, comme avocat ; de ses succès, jamais. Les parents, les amis, les choses domestiques, les affaires générales auxquelles il n'a cessé de s'intéresser, surtout l'agriculture et le ménage des champs, voilà son fait. On sent qu'il s'y plaît. Il s'en explique avec une intelligence, une simplicité, une sagesse qui ont un charme particulier ; avec lui on éprouve une rare et heureuse surprise. Combien en est-il qui ont oublié de vivre tant ils ont été avocats, médecins, écrivains, magistrats ! Il semble qu'en eux l'homme ait disparu ; chez M. Bethmont, au contraire, au premier aspect l'homme se montre avec cette âme réservée et ouverte, profonde et émue, qui semblait faite d'un meilleur limon, et éclairée d'une lumière plus pure que les âmes vulgaires :

. . . Queis arte benignâ Et meliore luto finxint préccordia Titan.

Il y avait en lui une susceptibilité douloureuse qui n'était pas de la vanité, tant s'en fallait, qui est le fait des natures délicates, et qui ne sert qu'à vous rendre plus propre à la souffrance. Chose singulière ! en effet, un des hommes qui ont le plus et le plus vite réussi au barreau, a été celui de tous peut-être qui y a le plus souffert. Cette fière et sensible nature n'a jamais pu s'accoutumer à certaines émotions dont il n'a pu se défendre même à son dernier jour et qu'il redoutait pour ses fils.

« Le voilà, écrit-il à l'un d'eux, marchant vers ma profession dont j'avais juré de l'écarter, pensant qu'il y serait malheureux. Je jugeais d'après moi. Eh bien ! il n'a de ma nature que peu de chose, et heureusement. Il n'a pas ce qui m'a fait tant souffrir : une impressionnabilité inquiète, ^^maladive, qui

m'a usé dans des émotions que je n'ai pas su maîtriser. Je n'avais pas non plus calculé que je suis eu passe de vous faire à tous deux une jeunesse heureuse, qui m'a manqué complètement. C'est beaucoup. Rien ne me soutenait quand je débutais dans cette carrière difficile. Il a fallu que mes succès fussent hâtifs; ils l'ont été heureusement. Il a fallu que, dès l'enfance, j'eusse été accoutumé aux privations pour me soutenir jusqu'à vingt-huit ans, époque de mon mariage. J'ai vécu dans la misère; je n'ai connu qu'elle... vous n'aurez jamais connu ces alternatives douloureuses... Paul d'ailleurs sera guidé par moi et un peu soutenu par le souvenir que je laisserai au palais. Sans lui donner précisément des affaires, mon nom l'accréditera, et ceux qui m'auront estimé l'entendront avec plaisir, je l'imagine et je l'espère.

)) Enfin d'autres temps viendront; il pourra peut-être entrer dans la magistrature. C'est ce que j'aurais désiré pour lui comme je l'aurais désiré pour moi, si quelques manifestations pohtiques de ma jeunesse ne m'avaient fait considérer ces fonctions comme impossibles »

A la fin il semblait s'être accoutumé aux émotions qui l'avaient tant éprouvé ; son talent, sans cesser d'être aussi touchant, était plus mâle : il parlait avec plus de fermeté la langue des affaires. On a pu s'en convaincre par les remarquables progrès qui s'étaient accomplis en lui pendant ses dernières années, il en avait la conscience, sans en avoir l'orgueil, et il s'en félicitait presque tristement. Il écrivait dans la dernière année de sa vie (le 13 mars 1859) :

« J'ai beaucoup plaidé depuis ton départ et ne suis cependant pas trop fatigué. Je me fais aux affaires qui ne prennent pas trop sur mes sentiments, et je dois confesser que mes pauvres sentiments s'émoussent enfin. Quel triste progrès je fais. »

Éloigné des affaires publiques par les événements, il n'avait pas voulu y rentrer ; il avait résisté, on peut le dire sans crainte d'être démenti, à des propositions venues de haut; il avait cru que la constance dans la conduite n'était pas d'un

trop mauvais exemple, surtout lorsqu'elle n'ôtait rien à sa modération et qu'elle ne lui servait qu'à être plus indulgent. Il y avait quelque mérite cependant : les affaires publiques lui avaient réussi; elles allaient à son impartialité que les querelles du barreau blessaient quelquefois , à sa mesure qui y a été souvent gênée ; à sa vaste et belle intelligence, qu'elles ne satisfaisaient pas toujours. Le fait est que député, ministre, président au conseil d'État, il avait étonné et charmé tout le monde moins par sa grâce que par sa sagesse. «Je ne lui connais qu'un défaut, disait de lui un des meilleurs juges de ce temps en fait de convenance et d'esprit, qui avait fait partie, avec M. Bethmont, du conseil de l'instruction publique à l'époque oiji on allait fonder la liberté d'enseignement, « il parle trop bien, il semble être de l'avis de tout le monde; » ce qui n'était pas vrai, comme on l'a assez vu depuis. Nul, au contraire, ne fut plus de son avis que M. Bethmont ; il regardait la fermeté comme une des vertus essentielles de l'homme, sans laquelle les autres sont peu de chose, seulement il y mettait une telle grâce qu'il charmait et entraînait ceux qu'il ne lui serait pas venu à l'idée de séduire.

Pour lui il y avait une notable différence entre les affaires publiques et les affaires privées : à celles-ci il préférait celleslà. Son inclination, son intelligence y trouvaient mieux leur compte. J'en ai la preuve dans une lettre oîi il est question d'un célèbre avocat de ce temps qui avait tenu une grande place dans la politique, qui tenait une grande place au barreau et qui n'en était pas moins, écrivait-il, «las, triste, découragé;» ilajoutait :

« L'activité des emplois secondaires ne suffît plus aux hommes qui ont passé par les emplois publics. Ces travaux du palais n'alimentent pas l'esprit et lui laissent un vide que leur nombre ne remplit pas; il se lève tous les jours à cinq heures, il plaide une fois, deux fois; il ne se trouve pas occupé ; il a raison, c'est vrai, pour moi, le vide serait mortel, si vous ne le remplissiez.

Il y avait pour M. Bethmont quelque chose de pire qu'un

tel vide; c'étaient les perplexités qu'il éprouvait dans sa profession ; elles ont été un des tourments de sa vie ; peu d'avocats eurent autantque lui de scrupules, il en était malheureux : je veux lui laisser raconter à lui-même l'histoire d'un procès qu'il a refusé :

« Lamentable histoire des fautes humaines, on ne me fera pas avaler ce calice... Il s'agit d'un homme de très-haute éducation, ancien...

» Mon Dieu, pourquoi n'est-il pas mortde douleur? Non, la pente est ainsi faite. Le désordre, après le désordre, les irrégularités, après les témérités, après les abus et les embarras redoublent. Viennent les crimes, celui qui descend cette pente fatale prend pour acte de vertu tous les regrets , tous les remords ressentis sur la route, car c'est un honneur pour lui que d'aimer le bien dont il s'éloigne, il ne veut qu'être faible; il ne consent pas à être criminel, je lui ai promis une réponse : elle est faite, je ne plaiderai pas. »

On a maintenant l'idée de ce qu'a souffert un homme que tout faisait souffrir, qui, à un sens très-droit, à une imagination très-vive, à une ûme très-tendre, joignait une sorte de mélancolie naturelle que les années avaient accrue, qui ne lui permettaient que de voir les épreuves de sa profession et qui l'empêchaient d'en goûter les douceurs. Jamais carrière n'en eut plus que la sienne ; sa vie a été un triomphe ; jamais talent ne fut plus populaire. Ce n'était pas seulement le charme de ce talent qui séduisait, c'était sa vérité. Or la vérité a un attrait auquel personne ne résiste; dans M. Bethmont, c'était moins l'avocat que l'homme qui vous touchait avec le véritable accent de la voix humaine. Tout à l'heure, lui-même disait, en rappelant les tristesses de son passé : « Il fallait que mes succès fussent hâtifs ; » ils l'avaient été en effet. Il n'eut pas à attendre.

Il était né à Pari? vers l'année 1803; son père, honnête et excellent homme qu'il environna toujours du plus tondre respect, était boulanger près du faubourg Saint-Antoine ; des désastres de fortune l'atteignirent ; les premières années de

son fils s'en ressentirent ; il fit un dur apprentissage de la vie, et n'en valut que mieux. Après des études brillantes faites à Juilly, il y était resté comme professeur de rhétorique, c'était moins un emploi qu'un essai de sa vie ; à le voir, il n'aurait pas été malaisé de lui prédire plus de renommée que ne semblait lui en promettre la carrière à laquelle le destinaient des maîtres jaloux d'un tel disciple. M. Bethraont sentait ce qu'il valait, sans présomption et sans complaisance. Il n'était pas homme à se tromper ; son bon sens, qui valait peut-être mieux que son esprit, lui avait appris que nulle part les portes ne s'ouvrent toutes seules ; qu'il faut se défier des premiers succès et des premiers revers, et qu'au barreau, moins qu'ailleurs, on ne peut se passer de patience et de travail. Ceux qui parlent des hommes très-distingués font un roman de leur histoire. Il semble que ceux-ci ont été affranchis de la loi commune et que les succès ne leur ont rien coûté. C'est une erreur : les succès se paient partout le même prix, et ce ne sont pas les hommes les plus éminents qui les paient souvent le moins cher. Si M. Bethmont, comme tout le monde, eut besoin de travail, il eut moins besoin de patience. A peine la fortune l'eut-elle vu qu'elle l'avait reconnu pour un des siens. Elle l'avait jugé sur la mine.

Peut-être en est-il encore parmi les rares survivants de cette époque qui n'ont point oublié l'impression que produisit, il y a plus de trente-six années, le début à la cour d'assises d'un jeune avocat, à peine stagiaire, qui avait été chargé, au moment même et sur l'heure de défendre un malheureux accusé de vols commis dans une maison de jeu. Ce qu'il y eut d'émotion, de naturel, de sensibilité, et en même temps d'habileté dans le jeune avocat, serait difficile à dire. Tout le monde fut ravi d'un tel tact, d'une telle mesure. Le jury comptait dans son sein des personnages considérables qui devinrent ses amis et ses clients. Du premier coup, il avait trouvé sa voie. A de tels hommes, l'occasion ne manque jamais, puisqu'ils la font naître. Il avait toutes les qualités des natures heureuses; le charme, la grâce, l'émotion, un son de voix touchant, une

action séduisante, un bon sens aimable, un esprit piquant ; pourquoi ne pas le dire, puisqu'il s'agit ici d'un orateur, c'està-dire de quelqu'un qui devait parler aux yeux, presque autant qu'aux oreilles ; il était beau, distingué, il avait un grand air; quelque chose dans l'aspect, dans le geste, dans l'attitude de simple et de fier à la fois ; où avait-il appris cet art de parler bas, de railler doucement, de tout dire avec mesure. Il n'aurait jamais eu besoin du joueur de flûte de l'orateur antique. Tl a offert dans sa personne un des plus étonnants exemples de la distinction naturelle, qui ne vaut pas le talent et qui est souvent plus rare que lui. Qui l'eût vu eût pris cet enfant du peuple pour quelque héritier des races patriciennes, du temps où il y avait des patriciens. Son talent était distingué comme sa personne. En lui, rien de banal, rien d'outré, rien d'excessif, mais l'élégance sans recherche, la discrétion sans trop de finesse ; tout en était bon, jusqu'à ses hésitations qui étaient loin d'être sans charme, parce qu'elles n'étaient pas sans vérité. Ce n'était pas la crainte qu'on sentait en lui, c'était la timidité, c'est-à-dire la jeunesse en sa fleur.

Tel qu'il s'annonçait, on pouvait prédire qu'un pareil avocat réussirait à tout, et qu'avec cela, il ne donnerait jamais sa mesure entière, et qu'il vaudrait toujours mieux que son talent.

Il y avait en lui dès lors je ne sais quoi qui n'était pas le dédain, mais qui y ressemblait et qui n'était autre que la trace des émotions qu'il n'avait pas toujours pu vaincre ; si ce fut un défaut, jamais il ne s'en est corrigé ; jusqu'à la fin, on retrouvera les mêmes émotions, presque les mêmes souffrances. Sous ce rapport, il n'a ressemblé à personne, personne ne lui a ressemblé. En plaidant, il était homme plutôt qu'avocat ; sa voix n'était si émouvante que parce que son âme était émue. Chez lui le cœur pleurait avant les yeux, on sentait qu'on pouvait s'en fier à ses larmes. Il ne faisait pas état de sa sensibilité, qui était pudique et qui cherchait moius à se montrer qu'à se cacher. Il se prodiguait peu, afin de se mieux appartenir à lui-même et à ceux qu'il aimait. Il y a eu cela de sin-

gulier, c'est que cet homme, dont l'âme était si tendre, avait dans le commerce une froideur qu'on pouvait prendre pour de l'orgueil et qui n'était que l'inquiétude de sa sensibilité. Il ne lui fallait rien de banal, la familiarité du barreau l'a souvent gêné.

Il avait beaucoup vécu sur lui-même, quoiqu'il eût beaucoup lu, il avait plus pensé que lu, son esprit n'en avait que plus de fraîcheur et de ressort ; il ne s'était pas affaissé sous la lecture, il n'était blasé sur rien ; il avait continué à aimer les hommes, même après les avoir connus, il assistait au spectacle des événements avec la curiosité passionnée et sage d'un esprit qui s'intéressait à tout et d'une âme qui s'ouvrait d'ellemême aux nobles émotions ; à chaque aspect nouveau il éprouvait cette sorte de surprise, que connaissent seuls les hommes aimant et habitués à observer, et qui le rendait plus piquant et plus original .

Pendant que j'y suis, je veux signaler un des traits frappants de son caractère. On n'imagine pas qu'un pareil homme ait pu dédaigner la gloire, « ce digne salaire des travaux des humains. » Comme disait Cicéron, s'il faut en croire Voltaire, lesquels tous deux l'avaient trop aimée * , mais il n'était pas homme à prendre le change : illalui fallait de bon aloi. Aussi, personne n'eut-il pour le bruit qui a la prétention de ressembler à la gloire, plus de cet éloignement qui avait trop l'air de l'indifférence, il y avait comme de la grandeur dans son dédain. Il aura offert l'unique exemple d'un orateur doué d'un talent plein d'éclat, qui a fui l'éclat. On conçoit que tel mérite sensé, réel, solide, ait fui la publicité à laquelle il pouvait perdre. On se demande, par exemple, ce que gagnerait l'immense et juste réputation de M. Tripier à ce que ses plaidoyers fussent retrouvés. On courrait le risque d'être injuste, l'avocat ne serait plus là pour défendre l'écrivain. Il n'en était pas de même de M. Bethmont, tant s'en fallait. On peut affîr-

' Romains, j'aime la gloire et je ne puis m'en taire, Des travaux des humains, c'est le digne salaire.

{Rome sauvée. — Voltaire).

M. BETIIMONT. 287

mer, au contraire, sans trop de témérité que quelques-unes de ses oraisons, pleines de tant de grâce, de sensibilité, si on les suppose revues et polies par lui, suivant l'usage immémorial des orateurs de tous les temps, seraient bonnes à encore revoir. 11 n'en a pas ainsi pensé. La preuve c'est qu'il les a condamnées à l'oubli, et qu'il ne reste rien qiie le souvenir de l'avocat le plus touchant et le plus séduisant de son époque.

Je viens de dire que M. Bethiuont ne ressemblait à aucun autre ; j'aurais pu ajouter qu'il ne ressemblait pas à lui-même. Aucune parole n'a peut-être causé autant de surprises que la sienne : vous l'avez entendu, aujourd'hui brillant, touchant, séduisant ; comment sera-t-il demain? Qui le sait? Lui-même le savait-il ? Il y avait dans cette organisation exquise un inconnu qui dépendait de mille accidents, et qui ne servait qu'à donner à sa parole plus de saveur et plus d'accent.

On se tromperait si on croyait, d'après ce qui vient d'être dit, que M. Bethmont eût été, ou un rêveur, ou un capricieux, ou un indolent comme Vergniaud, qui ne savait pas vouloir et qu'il fallait forcer à être éloquent. Il aurait su mourir comme Vergniaud; il a su vivre avec plus de constance et plus de fermeté. Ce n'est pas lui qui seserait prêté jamais à des actes que sa conscience et son bon sens eussent désavoués ; il tenait à être lui-même : ce qui est , pour l'homme public , la plus grande marque de courage qu'il puisse donner. Il a dû à ce sentiment de son indépendance personnelle la place qu'il occupe et qui le fait remarquer au milieu des événements et des partis. Il n'y avait d'ailleurs eu, en M. Bethmont, rien du rhéteur (on ne l'aurait jamais pris pour un ancien maître de rhéthorique) ; tout ce qui était artiiice lui répugnait ; il n'y avait rien de cet amour de l'antiquité qui a trompé les Girondins et qui a rendu si vite leur éloquence surannée ; il était de son temps, il en était fier. Jamais dans sa bouche, on n'a surpris un mot à eifet, il ne lui serait pas venu à l'esprit de placer, à dessein, dans son discours, une idée faite pour réveiller l'attention, une phrase faite pour la séduire, il pensait à son client, non à lui ; il regardait comme peu séants do tels sou-

cis et de tels artifices, dont les avocats les plus dignes et les plus habiles n'ont pas toujours su se défendre. Il était simple ; rien ne lui allait moins que l'arrangement des mots. Sa parole n'avait tant de charme que parce que, sous l'agrément qui lui était naturel, elle était familière, presque négligée. Sa grâce n'était la grâce elle-même que parce qu'elle semblait s'ignorer. On ne sentait en lui l'orateur, et quelquefois le grand orateur, qu'à un certain ébranlement dont on ne pouvait se préserver à sa voix, qu'il éprouvait lui-même en le faisant éprouver. Quant à la rêverie, nul n'y fut moins enclin. Il aimait l'action ; il en avait besoin ; il se sentait né pour elle : il la prêchait surtout aux hommes jeunes, comme le meilleur emploi de leur vie. Il éloignait d'eux les rêves, comme inutiles et funestes; ils ne sont bons, ajoutait-il, qu'à ceux qui, eux-mêmes, ne sont plus bons à rien ; on est ici-bas pour vivre, non pour rêver. Peut-être ne faisait-il pas assez la part de l'idéal qui pourrait bien être dans la vie ce qu'il y a de plus réel, ce qu'on ne commence guère à savoir que quand on est au bout. Si donc on a pu lui reprocher quelque chose, ce fut sa défiance des nobles études qui, sans utilité immédiate, n'en servent pas moins à élever, à agrandir, à fortifier l'esprit, puisqu'elles le forcent à réfléchir sur son devoir et sur sa destinée. « Sa pensée pratique et aussi profondément philosophique affectait peut-être trop de dédain pour les hauts enseignements de la philosophie, » a dit de lui M. Marie.

Il écrivait à son fils, le 13 décembre 1859 :

« Ta lettre, celle oii tu me parles de tes lectures, est arrivée ce matin ; elle m'a fait un grand plaisir. Je suis complètement de ton avis. Les ouvrages philosophiques et théologiques sont des ouvrages qui entretiennent l'esprit dans le vague et la rêverie. Les problèmes qui y sont agités sont de ceux que l'insatiable curiosité humaine examine depuis des siècles, qu'elle examinera bien des siècles encore sans les résoudre, sans faire un pas, un seul vers la solution. Les plus grands esprits y ont tous échoué, ils n'ont produit sur toutes ces choses que du langage. On est d'abord séduit;

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bientôt après on s'en fatigue par rinutilité des efforts pour s'éclairer sur ces mystères de l'âme, du spiritualisme, de la création, de son auteur. Ton esprit répugne plus encore qu'un autre à ces études. Je te félicite de t'en éloigner, le champ est assez vaste dans les connaissances positives et les sciences d'observation suffisent à défrayer plusieurs existences humaines. Là du moins, et quand on a la sagesse de s'arrêter aux causes qui nous échappent, on peut trouver l'ornement utile de son intelligence, l'emploi sérieux de son temps et dans sa vie une application journaUère des connaissances acquises.

» Combien j'ai vu d'hommes éclairés d'ailleurs qui sont devenus inutiles et même dangereux pour avoir laissé leurs facultés s'absorber dans ces profondes vanités. »

Voilà l'homme, plein de bon sens, de raison, de solidité, qui avait le tort seulement de ne pas faire la part assez belle à l'imagination, pour quelqu'un qui a eu tant d'imagination. En cela il se trompait ; il est dans l'homme de nobles besoins qu'il faut satisfaire; chimère, dit-on, chassez la chimère, elle revient : on aura beau faire, on ne détournera jamais l'homme des routes qui mènent à l'inconnu ; si c'est là sa faiblesse, c'est là aussi sa grandeur ; l'observation et l'expérience ne nous disent pas tout, car elles ne nous disent pas les causes, et ce sont les causes qu'il nous importe de savoir. C'est impossible, ajoute-t-on : rien qu'à les chercher l'homme a accompli sa destinée.

On n'aurait pas cru que le bon sens fût le fond de la nature de M. Bethmont, il ne voyait rien au delà; le reste, à ses yeux, n'était qu'illusion et tromperie. Mais son bon sens était plein d'agrément et de noblesse dans sa simplicité ; les plus difficiles s'en contenteraient. Le bon sens quelquefois abaisse l'esprit, s'il le calme, il sert presque toujours à rendre heureux ; sous aucun de ces rapports il n'en a été de même pour M. Belhmont.

Il écrivait à son fils, le 10 octobre 1855, ayant à peine cinquante ans :

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