II
« A mon âge on est amoureux du bon sens. Les jeux de l'esprit ne sont que bagatelles auprès du plaisir solide que causent ces lectures (il lisait des livres d'agriculture). Je suis bien fâché de n'avoir pas \u cela avant de visiter l'exposition. Je tiens le pourquoi d'une quantité d'outils que j'ai vus et que je ne comprenais pas
«N'est-ce pas une singulière loi de l'humanité que celle qui nous apporte aux différends âges de la vie des goûts différends ; l'amour de bâtir, de planter à quarante ans, à vingt ans, l'amour des plaisirs agités, et les autres amours sur lesquels se fonde la perpétuité des sociétés humaines ; au milieu de tout cela, ces limites que la nature a mises à nos forces, et que nous sentons s'élever quand grandissent en nous les instincts de la fondation durable. »
Il se plaisait aux réalités, aux détails positifs, à la vie pratique, il aimait l'agriculture, il en parlait avec charme et avec connaissance ; il n'y avait pour lui rien de bas en pareille matière ; la nature à ses yeux élevait tout : il voyait dans son commerce la consolation et le refuge des esprits sérieux et des belles âmes.
Il faut lire comme parlait du travail cet homme qui appelait le travail « son ami fidèle, » et dans lequel on n'a voulu voir longtemps qu'un amoureux des loisirs et des rêveries de l'esprit. Il aurait pu dire, comme La Fontaine, que tout lui plaisait :
« Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique. »
Mais il avait plus que La Fontaine le sentiment des devoirs de l'homme et de sa tâche ici-bas, aussi écrivait-il à son fils :
ce J'ai quitté le travail pour toi; je te quitte pour lui, il devient chaque jour mon ami le plus fidèle. Aussi, mon cher fils. .. ne va pas t'imaginer que tu as travaillé quand tu remplis tes journées de distractions littéraires ou autres; sans doute alors tu décores tes loisirs, tu les embellis, et si ces distractions sont de nobles études, elles doivent être approuvées : mais ne les confonds pas avec ce qui mérite vraiment le nom de
M. BETIIMONT. 291
travail ; tu es chef de famille, tu as uu état, tu te dois à ton état parce que tu te dois à ta famille. Il m'est permis de te parler ainsi, moi, j'ai quelquefois rêvé les occupations littéraires, artistiques, et j'ai quelquefois imaginé qu'on n'est pas oisif alors qu'on se livre à elles. Le temps y passe, c'est vrai; mais comme le devoir n'est pas rempli, on ressent une souffrance inévitable. »
Que diront, après un tel aveu fait par un tel homme, ceux qui ont pris leurs velléités pour des désirs et leurs vanités pour des vocations? qui a parlé du travail avec plus de sagesse et plus de dignité ? On commence à se faire une idée de M. Bethmont ; on voit qu'il n'était pas seulement l'avocat brillant que nous avions cru connaître ; il était par-dessus tout un homme d'une belle âme auquel tout avait profité, les épreuves plus encore que les succès, qui n'a pas été cependant tout ce qu'il pouvait être, faute de désirs suffisants, faute peut-être d'occasions ; que son talent n'a pu égaler, auquel il n'a manqué que des défauts pour remplir sa destinée.
Ainsi, d'ailleurs, s'était formé par cet accord d'imagination et de raison, de réflexion et d'étude, ce talent charmant et utile, séduisant et sérieux qui, chaque jour, gagnait en profondeur sans rien perdre en grâce, et qui atteignait sa maturité quand la mort l'a frappé. On peut dire que personne n'a moins cherché l'effet et ne l'a plus souvent trouvé. Y avait-il eu lui de l'effort? Qui le sait? Qui connaît le secret du talent?] Mais cet effort était caché sous tant de naturel qu'on ne le voyait pas; son charme était d'autant plus doux qu'il était plus voilé. Ou ne se demandait pas s'il n'aurait pas pu être plus vif, plus prorapt, plus méthodique ; tel qu'il était, avec ses hésitations émues et ses lenteurs aimables, il touchait les cœurs, il satisfaisait les intelligences, il y avait eu lui quelque chose de droit et de tendre qui servait à émouvoir et à convaincre ; on était charmé de sa grâce, on était frappé de son bon sens ; on n'avait à craindre de sa part ni arguties, ni apprêts; le plus difficile à |)ersuader, c'était lui-même. C'était, en efi'el, par lui qu'il commençait à être sincère, afin d'être
mieux sincère avec les autres ; il avait ainsi donné à son talent une noblesse, une simplicité, une sensibité qui en avaient fait promptement un talent rare. Il aimait les détails, il y excellait, toutes les difficultés étaient éclaircies et aplanies; la curiosité de son esprit était aidée par la facilité incomparable de sa parole, il savait faire comprendre ce qu'il avait compris, ce qui n'est pas aisé.
Le souvenir est resté d'une affaire dans laquelle il défendait un homme jeune, honorable, courageux, intelligent, qui est aujourd'hui placé à la tête d'une des plus grandes exploitations de chemin de fer : il cherchait à expliquer les causes d'un irréparable désastre qui avait jeté Paris et la France entière dans l'épouvante. Son plaidoyer, dans cette circonstance, fut peut-être le plus remarquable de tous ceux qu'il eût jamais prononcés. Sensibilité, simplicité, science, raison, imagination, éloquence, tout y était.
Comme il sut peindre les souffrances individuelles au prix desquelles l'humanité a toujours payé ses progrès et la puissance mystérieuse de ces auxiliaires terribles que l'homme appelle à son secours ! il faut à celui-ci du temps pour les connaître, plus de temps encore pour les maîtriser. Lui-même était profondément ému à l'aspect du deuil qui l'environnait, à la pensée des larmes qui coulaient, du sang qui n'avait pas eu le temps de sécher.
Son triomphe fut grand ; les magistrats , les avocats, les victimes elles-mêmes, tout le monde, suspendu à cette noble parole, était transporté. C'était un attendrissement et un apaisement général ; les larmes semblaient avoir uni ces hommes qui s'en voulaient moins depuis qu'ils avaient pleuré ensemble. Je me rappelle l'émotion qu'en avait ressentie et qu'exprimait vivement un grand maître de la parole, qui n'était pas facile à émouvoir : c'était M. Philippe Dupin.
Ce triomphe fut loin d'être le seul qu'ait remporté M. Bethmont. Peu d'avocats ont aussi souvent réussi; sa parole lui rendait le succès facile; tout, en elle, y aidait, il n'y avait pas jusqu'à sa négligence qui ne fût une séduction. De tant de
M. RETIIMONT. 293
triomphes, il n'est rien resté ; c'est tout au plus si on pourrait citer un seul plaidoyer d'un avocat qui a si souvent, si heureusement et si brillamment plaidé. On a cru voir là un indice d'insouciance et de dédain. On se trompait. Nul n'eut plus d'ardeur pour le devoir, plus de tiédeur pour le succès.
Il étudiait ses causes avec tout le soin qu'elles comportaient et que lui commandait un esprit aussi sérieux , aussi sensé que le sien. Il ne fallait que l'avoir entendu pour se faire une idée de ce que ses plaidoyers avaient dû lui coûter de travail de toute sorte. Une fois prononcés, il n'y revenait plus. Soit qu'il éprouvât quelque pudeur à se regarder dans son éloquence, soit éloignement de toute supercherie, soit indolence, en un mot, il se le tenait pour dit. Une fois le devoir accompli, le fait est qu'il ne lui venait pas à l'esprit de remanier sa parole, comme faisaient les anciens, comme font même les modernes.
Peut-être est-ce un bien? peut-être avec nos mœurs et notre langue, sa renommée sera-t-elle mieux gardée par l'écho qui redira son nom que par quelques lignes qui n'auraient pu redire son éloquence.
Cette éloquence avait en elle des qualités qui en ont fait une des plus attrayantes qu'on eût entendues de nos jours ; il faudrait mettre au premier rang de ces qualités une clarté abondante et lumineuse qui, se répandant sur tous les objets, les éclairait tous également ; elle était aimable, sans être superficielle ; partout où il a passé, on s'est étonné de son sens, de son aptitude, de sa raison, plus encore que de son imagination. La sienne était raisonnable; elle laissait aux objets leurs proportions et leurs couleurs ; elle n'outrait rien, elle n'exagérait rien ; elle n'avait jamais recours ni aux grandes images, ni aux grands mots. Elle était noble, mais simple et aisée ; elle paraissait moins faite pour les poètes que pour les publicistes, les orateurs, les hommes d'État. Sans vouloir faire de comparaison que la modestie de M. Bethmont n'aurait pas acceptée, on ne s'imagine pas autrement l'imagination de Périclès, de Démosthcnes, de Mirabeau, qui n'en avaient
juste que ce qu'il en fallait à l'accomplissement de leurs desseins, et chez lesquels le bon sens était la vertu dominante.
C'était aussi celle de M. Bethmont ; ce ne sont pas seulement ses paroles, ce sont ses actions qui l'ont prouvé.
Pour un avocat, il avait un grand mérite ; il ne plaidait pas. Il aura été un des derniers qui aura su causer au barreau. Il avait de la conversation la simplicité, la réserve, la liberté; il faisait peu de geste ; il n'avait pas d'éclats de voix. Chez lui, d'ailleurs, rien de méthodique ; il laissait circuler dans toutes les parties du discours sa parole toujours séduisante, quelquefois même un peu capricieuse ; il n'aimait pas la ligne droite, en esprit sage qu'il était, et quoique, dans sa conduite, il l'eût toujours sui^ie :
a II en est du monde matériel comme du monde intellectuel, écrivait-il, les esprits qui vont tout droit séduisent un moment; on leur trouve je ne sais quoi de puissant, d'étourdissant, de triomphant. Mais on revient de cet enthousiasme. On se met à comprendre que qui va toujours devant soi est un esprit machine ; qu'il va en aveugle et en sourd, ne voyant pas les précipices où il se jette, n'entendant pas les avalanches »
C'était sa manière de plaider qu'il expliquait plutôt que sa manière d'agir. On ne trouvait jamais la route longue avec un semblable compagnon.
M. Bethmont a eu beaucoup de qualités comme avocat. Si on voulait choisir, il faudrait encore revenir à cette sensibilité d'une belle nature, qu'il n'a jamais pu surmonter entièrement quoiqu'il fît, et qui lui a servi si souvent à toucher et à convaincre : « Hahehat enim flebile quiddam ; aptumque qiiiim ad fidem faciendain ; tum ad misericordiam commovendam. »
Après cela, l'avocat, chez M. Bethmont, ne venait qu'après l'homme ; celui-ci a toujours mieux valu que son talent. C'était une très-belle âme que le succès n'avait pas gâtée, que la vanité n'avait pas séduite, que la souffrance n'avait pas aigrie et qui n'avait gardé de ses propres douleurs qu'une commisération plus tendre et plus vive pour les douleurs d'autrui. De
même qu'il avait résisté aux épreuves de la vie, il avait su, ce qui est plus difficile, résister à ses prospérités. Il ne se souvenait d'avoir été ministre, et dans quel temps ! que comme on se souvient d'un rêve qui n'a pas été heureux. Sa simplicité n'en était pas troublée ; sa gatté, seulement, en était plus moqueuse. Un de ses fils, lui écrivant à Ems où il prenait les eaux, avait mis sur l'adresse ancien ministre. « 11 s'en est excusé, écrivait son père, en me disant que l'employé qui lirait l'adresse me considérerait davantage : le malheureux n'a pas tort, w
L'homme qui écrivait de la sorte avait été supérieur à sa fortune; les grandeurs ne l'avaient ni ému, ni troublé. Sa simplicité n'en avait point été altérée ; il les avait acceptées sans ivresse, il les avait quittées sans regret. Il y avait au dedans de lui un calme, une noblesse, une bienveillance, une modération, une ironie, qui ne vous mettent au-dessous d'aucune destinée.
A des hommes comme ceux-là, il est toujours difficile de faire leur part. Ils valent tant par eux-mêmes qu'il semble que rien ne les vaut. On sent qu'ils ne se sont pas donnés tout entiers, et qu'ils ont gardé le meilleur pour eux-mêmes; quels qu'aient été leurs talents et leurs succès, ils n'ont pas dit leur dernier mot. L'homme encore reste à connaître.
Je ne résiste pas à citer un fragment de lettre, oii son âme s'épanche avec une tendresse, une sagesse, une raison qui n'ont jamais eu plus de charme et plus de force ; les années qui l'ont mûri l'ont adouci et rendu meilleur. Quelle belle leçon pour des hommes jeunes et excellents, qui étaient dignes de la recevoir et qui étaient faits pour en profiter !
« Je t'ai trop souvent vu proclamer ton mépris pour les êtres auxquels tu faisais du bien ; tu reniais tes actes par tes paroles, et je ne crains pas de te le dire, dans ces contradictions, tu laissais descendre ton esprit au-dessous de ton cœur. On est porté à mépriser les autres quand on ne regarde qu'eux, on se retient quand on regarde en soi et qu'on voit
sa misère et ses faiblesses. Je suis très-convaincu que par une étude sérieuse et forte de soi-même, par de constants efforts pratiques pour se rendre meilleur, on devient indulgent d'abord, puis aimant, et je me sers du mot vrai, du seul qui soit la juste expression de ma pensée, on devient charitable. Je te parle charité sans croire te faire un sermon, car ton âme est pétrie de charité, ce qu'il te faut combattre, c'est une disposition frondeuse et puritaine de ton esprit.
« A... et toi, vous avez dans une certaine mesure l'esprit de l'École polytechnique ; vous introduiriez dans la vie les règlements d'une logique inflexible ; il faut vous humaniser, et d'abord il faut, pour cela, consentir à quelque chose de facile et de bien doux ; il faut croire tout simplement à vos inspirations intimes. Dans la conduite de la vie on n'est heureux que par le sentiment. C'est avec lui qu'il faut être d'accord. »
Nous avons des lettres écrites dans des circonstances diverses par des personnages de toutes les conditions : elles sont une des richesses de la langue française. C'est un genre de lecture que les esprits réfléchis recherchent. C'est là, en effet, que les hommes se montrent le mieux, et qu'on a le plus de chances de trouver la vérité. Sans les lettres de Gicéron, connaîtrait-on l'histoire de son temps. Si on songe à ce qu'ont été celles de M. Bethmont, on conviendra que jamais l'âme d'un homme n'a été vue aussi nue, il y gagne, chose rare ! et nous y gagnons ; en le lisant, nous valons mieux ; il y a des impressions qui apaisent, il y a des hommes qui réconcilient avec les hommes.
Avant d'en unir à ce sujet, je m'en voudrais de ne pas reproduire une des lettres qui fera mieux voir ce qu'il y a de particulièrement noble et touchant dans M. Bethmont; il y est question d'un homme auquel me rattachent quelques-uns des plus anciens souvenirs de ma vie ; dont le talent n'a jamais égalé l'esprit : qui avait plus deviné qu'il n'avait appris ; qui réunissait en lui beaucoup de contrastes : l'imagination, le bon sens, le calcul, l'ardeur ; qui possédait une nature originale, excellente, raisonnable, à laquelle les occasions ont
manqué; de M. Landrin, procureur de la république, à Paris, après la révolution de 1848.
7 juillet 59.
« Cher enfant, je t'écris du Conseil, aujourd'hui jeudi, j'ai l'âme désolée ; ce matin Landrin est mort; il avait été obligé de se faire sonder, il avait la pierre ; une péritonite s'en est suivie. Il est mort ce matin ; sa femme qui est mourante, s'est relevée toute la nuit pour le soigner ; c'est une perte bien douloureuse, jamais je n'ai rencontré un cœur plus parfait. Je devais partir ce soir; si on l'enterre demain, je ne partirai pas. Je veux y être: les hommes de sa trempe sont trop rares, il faut leur témoinger toute l'estime qu'ils nous inspirent. Sa femme est mourante ', ils laisseront deux enfants orphelins; je les recommande à votre amitié ; vos vies seront longues, je l'espère, et les événements sont si variés dans la vie ; ne les oubliez jamais.
» Et, si vous pouvez leur être utile, ou seulement affectueux, c'est être utile encore, que la mémoire de ce brave et excellent père vous attache à eux
» Nous sommes tous dans le palais bien atterrés ; Léon Duval vient de me parler dans les meilleurs termes de cet excellent ami. Ah ! mon René, comme, à mesure qu'on regarde, on juge autrement et mieux ceux pour lesquels on n'eut pas tout d'abord de sympathie : Duval est un brave homme ! Ce misanthrope Duval, il n'est étranger à aucun des sentiments qui nous touchent. Adieu, je tombe en tristesse et ne devrais jamais le faire avec vous que j'aime tant et dont je désire si vivement le bonheur. »
La politique a tenu une si grande place dans la vie de M. Bethmont, surtout en ses dernières années, qu'il ne serait guère possible de s'en taire. Lui-même, malgré son goût mé-
' M"" Landrin a survécu un an à son mari.
diocre pour la louange, saurait peu de gré à ceux qui, parlant de lui, ne diraient rien de ce qui doit faire quelque honneur à sa mémoire, c'est-à-dire de sa modération et de sa constance. M. Bethmont a été parmi les hommes publics de ce temps un de ceux qui ont le plus mérité d'être étudiés. Il a eu les vertus rares, la mesure et la fermeté. Rien qu'à le voir, on aurait affirmé qu'un tel homme devait être modéré. Ses mœurs, ses manières, son talent, son caractère, tout l'éloignait des partis extrêmes. On ne se figure pas aisément M. Bethmont agitateur sur la place publique ; il y avait en lui trop de distinction, trop de sagesse ; il n'aurait jamais convenu ni à un tel rôle ni à un tel théâtre.
Il aimait le peuple néanmoins, mais dignement, simplement, sincèrement, comme le peuple n'aime pas toujours qu'on l'aime ; il en est de ce maître-là comme de tous les maîtres qui tiennent plus à être flattés qu'à être servis : « Aime le peuple, écrivait-il, sans oublier que lui aussi est un despote, qu'il a besoin d'être éclairé, moralisé, gouverné, et que c'est grande folie de lui accorder une confiance sans limite. » Or, nul n'a su moins flatter que M. Bethmont. Son élévation ne lui aurait pas permis de s'y plier; il en aurait été empêché par une raillerie sévère qui lui était propre, qu'il s'est quelquefois reprochée comme peu compatible avec sa bienveillance, que les années avaient adoucie, sans parvenir à l'apaiser entièrement.
Il n'était pas homme de parti ; il n'avait des partis ni les passions, ni les préjugés, ni les chimères. Il voyait les hommes en beau par l'effet de cette bienveillance naturelle qui était une de ses plus aimables vertus. Il aimait à croire aux hommes et à leur rendre justice. Même il a pu lui arriver ce qui n'arrive jamais qu'aux cœurs les plus droits et aux esprits les plus fins : c'est qu'ils y sont pris. Il n'a jamais trop cherché à se corriger de ce défaut qui lui était cher, et qui lui a permis d'être dans tous les temps modéré, bienveillant, impartial. Dès le 24 mars 1856, il disait ce que tout le monde dit, et il ajoutait :
« Je ne me sens dans le cœur aucune passion haineuse, et sans y mêler mes désirs et surtout des calculs personnels, je prévois, je comprends que la France reprendra ses mœurs libérales... Réfléchis quelquefois à ce que tu as vu. Tu aimes l'ordre ; aime-le toujours. Étoufl'e dans ton âme les passions qui y sont souvent tumultueuses. «
Étant jeune, c'est-à-dire après la Révolution de 1830, il avait plaidé plus d'une affaire politique avec une mesure qui avait ravi les jurés, auprès desquels elle ne lui avait pas trop porté malheur, puisque ses clients furent presque toujours acquittés.
Même on n'avait pu s'empêcher de remarquer en lui un détachement railleur, qui faisait contraste avec l'exaltation de l'époque, et qu'on pouvait prendre pour de l'indifférence , on ne se doutait guère alors de ce qu'il y avait dans cet esprit de fermeté, de constance dans cette âme.
D'ailleurs, le ton change suivant le temps. C'était alors la modération qu'il convenait de prêcher à des esprits jeunes, ardents, qui étaient encore sous l'ivresse des révolutions. M. Bethmont allait à cette tâche mieux qu'un autre par son habileté, par son expérience qui avait devancé les années. A ses yeux, la politique n'avait rien d'absolu; elle se composait de transactions et d'expédients; elle était avant tout une science d'observation.
Avec cela on défend les partis ; on les sauve môme souvent; ou ne les satisfait pas ; le fait est que les partis, en honorant M. Bethmont, ne le comptèrent pas parmi les leurs et lui laissèrent son indépendance. Il n'en avait usé que pour aimer la liberté avec plus de coustance, avec plus de fermeté, avec plus de sagesse. Sa pénétration, sa clairvoyance qu'aucune passion, aucun intérêt ne troublaient, lui permettaient de tout voir et de toutjuger. Ce fut on cet état que le surprit, comme tant d'autres, une révolution qu'il n'avait pas désirée, qu'il n'avait ni faite, ni contribué à faire. Il s'y rallia et son nom ne fut pas un de ceux qui servirent le moins à rassurer des esprits qui se tenaient prêts à être rassurés.
Noramé ministre de ragriciiltiire et du commerce, il étonna tout le monde par son aptitude, il charma ceux qui dépendaient de lui par sa bienveillance et son équité. Le chef du cabinet de M. Cunin-Gridaine, ministre de la royauté, ne fut pas peu étonné d'être agréé par le ministre de la République, qui ne croyait pas que les révolutions dussent atteindre toutes les fortunes, auquel d'ailleurs tous les instruments étaient indifférents, puisqu'il ne voulait les employer qu'à des choses avouables. Il fallait courir au plus pressé. L'ordre était menacé , il le défendit. On le compta parmi ceux qui s'y employèrent le mieux. Il en donna une preuve lorsqu'il demanda à être envoyé auprès du préfet de police de cette époque, qui se refusait, dans des intentions que l'histoire jugera, à abattre les barricades. La mission de M. Bethmont était loin d'être sans péril. Il se trouva dans la cour de la Préfecture des hommes qui crièrent à la trahison et qui ne demandaient pas mieux que de le fusiller. Son habileté, sa fermeté vinrent à bout de tout.
Membre du conseil d'État, président de section, il y devint bientôt une autorité. Son souvenir y est resté.
Ainsi se termina, au milieu des difficultés de toute sorte, cette existence publique courte et bien remplie, dont les actes formèrent pour lui autant d'engagements, auxquels il ne crut pas pouvoir être infidèle.
Il resta ce qu'il était, mais avec un calme, une sagesse, une mansuétude dont témoigne la lettre qu'on va lire. Il écrivait à son fils, le 28 février 1858 :
« J'ai assisté aux interrogatoires dans l'affaire de l'attentat. Cette scène judiciaire restera longtemps dans ma mémoire. Orsini a répondu avec un calme vraiment remarquable, car c'était le calme vrai, exempt de jactance et de faiblesse. Le ton était mesuré; le langage choisi, sans prétention. La sincérité était évidente dans tout ce qui le concernait, et la réticence ou l'évasion, non moins claires, quand on voulait le faire parler sur les autres. Pour un homme de sa trempe comme courage, de sa portée comme inteUigence, de son abnégation person-
M. BETDMONT. 301
nelle, le supplice a commencé à l'audience, quand il a vu les efforts misérables de Piéri, son complice, pour disputer sa vie à l'expiation , les calculs et les faiblesses de Gomez et de Kudio. Oui, mes chers enfants, il y a de grands enseignements dans ces actes détestables.
» Je ne puis méconnaître qu'Orsiui semble avoir eu pour mobile unique l'amour de la patrie. 11 n'avait contre l'empereur aucune haine ; il ne l'avait jamais vu. Il a voulu, en le faisant périr, détruire un obstacle et préparer les destinées de l'Italie.
» Mais, voyez quelle témérité dans ce dessein ! à quelle aventure il remet une simple espérance ! Une bombe, des bombes feront périr l'empereur; la France sera en révolution. Après la France, l'Italie avec l'Europe entière. Que de hasards dans ce qu'il espère ! que d'horreurs dans tout ce qu'il ose.
» Lui seul, il juge, il exécute l'empereur. Dans l'exécution, il s'adjoint des hommes presque inconnus de lui; il se les associe, et il les sacrifie comme il se sacrifie lui-même. Il ne tient aucun compte des existences immolées nécessairement par l'emploi de ses machines meurtrières... Eh bien, telle est la séduction des grands courages : telle est l'influence qu'exerce la fermeté devant la mort, que cet homme a touché tous ceux qui le voyaient mourir, je dis qui le voyaient mourir, car il mourait, minute par minute, à cette audience. Nous mourons tous ainsi, direz-vous; non, lui mourait de cette mort sûre, qui
vient aune heure marquée et prochaine. Il a dit à quand
celui-ci lui témoignait sa sympathie pour sa triste destinée et son impassibilité devant la mort : « Que voulez-vous? c'est un peu plus tôt; un peu plus tard, cela ne vaut pas qu'on s'en émeuve. » Il est d'une constance vraiment digne d'un autre emploi. J'ai son image devant les yeux, et ne puis les en détacher. Le genre d'intérêt qu'il inspire est étrange et pénible, On le subit, et la conscience en est troublée. Ne nous étonnons pas de la séduction qu'exercent les puissantes natures, mais puisons dans leur étude le sentiment de leur danger. Apprenons, apprenez, mes enfants, à ne vous laisser jamais ni
éblouir, ni subjuguer par elles. Il est un moyen sûr de s'en garder et de s'en défendre ; il suffit d'examiner leurs moyens et d'être éclairé sur la légitimité de leur œuvre. Orsini a rêvé l'indépendance de son pays. Je le veux croire, puisqu'il le dit et que je n'aperçois aucun autre motif qui l'ait fait agir. Mais il a voulu aussi la mort de l'empereur; il n'a pas été arrêté par la certitude de frapper en même temps l'impératrice, leurs serviteurs, leurs gardes, les personnes que le hasard plaçait sur le lieu de la scène... Quand je médite sur ces altérations prodigieuses de l'esprit humain, je suis confondu de tout ce que j'y trouve de désordre, de folie, d'orgueil, de mépris pour l'humanité.
» Je suis confondu et je suis effrayé, car ils sont nombreux ceux qui n'aperçoivent que du dévouement, du courage et qui sont tentés de l'élever jusqu'au martyre. Réfléchissez sur tout cela, mes chers enfants; appliquez à cette méditation vos cœurs honnêtes et vos bons esprits. »
Il n'est pas toujours aussi maître de lui. Cette belle et calme nature s'exalte quelquefois. Il y a en elle de la raillerie, de l'amertume, presque de la colère. Le sentiment de trop d'injustices est plus fort que lui :
« Hier j'ai vu Albert, écrit-il le 21 décembre 18S9, le terrible Albert du gouvernement provisoire. J'avais déjà fait placer son frère dans les chemins de fer, et il est à Bordeaux avec un bel emploi. Albert est entré comme mécanicien dans la Compagnie parisienne aux appointements de 2,400 francs, mais il n'a pour le moment ni feu, ni lieu. Je lui prête 600 francs pour qu'il se meuble. Il me remboursera, je crois, car je le crois honnête. Je ne l'ai vu que trois ou quatre fois dans ma vie. Une nuit, à l'Hôtel-de-Ville, quand je venais d'avoir une scène étrange à la préfecture de police chez Caussidière. Ensuite, à la revue; après cela, à la haute Cour de Bourges, enfin, chez moi, après dix ans de prison, et nu, sauf son vêtement de prisonnier. Qu'a-t-il fait de sa part des trésors que nous avons volés ensemble?
» Quand je songe aux calomnies de tout ce monde misera-
M. BETnMONT. 303
ble pour lequel nous avons dévoué nos vies dans ces temps difficiles, mon cœur se soulève de dégoût.
» Nous nous appauvrissions en nous dévouant ; nos patrimoines étaient négligés; nos professions délaissées en perdaient. Vraiment, quand on me convie à rentrer dans les affaires publiques, il me revient une bouffée d'amertume au cœur... »
Le fond de M. Bethmont, c'était la justice, la bienveillance, la fermeté, même la sévérité, quand il le fallait. Celle-ci, précisément parce qu'il en usait peu avait un accent particulier ; elle n'avait rien d'amer et de violent ; elle était douloureuse et dédaigneuse. Il pardonnait aux hommes parce qu'il les aimait ; il ne leur en voulait pas trop d'être vains, faibles et mobiles. Il ne se serait cru dispensé d'être indulgent que pour lui-même ; il lui en coûtait peu d'être ainsi puisque telle était sa nature, que d'ailleurs il n'avait pas eu à se plaindre des hommes, et qu'il n'avait trouvé partout que sympathie.
Seulement, il éprouvait des retours dont les plus fortes âmes ont peine à se défendre.
« L'existence de l'homme est trop courte pour qu'elle suffise à voir le revers de tant de médailles. »
Il y a, dans ses paroles, comme un pressentiment de sa fin. Il écrivait cela le 2o février 1860. Un mois après, il n'existait plus.
Il était revenu habiter, après bien des années écoulées, le quartier qui l'avait vu naître, comme s'il avait voulu y mourir. Pour le peuple, au sein duquel il était né, témoin de ses funérailles, il y a eu un bel enseignement dans l'hommage rendu à sa mémoire, par les ministres de tous les gouvernements, parles chefs de tous les partis, qui honore notre temps et notre pays, et dont on ne verrait l'exemple nulle part ailleurs. Quant à lui, si tendre et si prompt aux larmes, il avait été plein de force devant la mort; la suprême épreuve l'a trouvé prêt. Dieu lui a payé le prix de sa vie.
C'est peut-être un spectacle qui vaut la peine qu'on s'y arrête, que celui de cet homme emporté tout vif, au milieu des
succès, que tant de chers liens attachaient au monde, mourant en paix avec sa conscience , maître de sa raison , fidèle à ses amitiés, à ses opinions, avec la résignation d'un homme de bien et la fermeté d'un sage. S'il est juste de redire après Montaigne « au jugement de la vie d'aultruy, je regarde touiours comment s'en est porté le bout, » jamais la vie d'un homme ne mérite mieux d'être tenue en haute estime, car jamais « le bout » ne montra plus de force et plus de douceur qu'au moment de s'éteindre; il répandait alors ses plus belles clartés.
Est-ce la fin ? Ai-je dit tout ce que j'ai voulu dire? N'y a-t-il pas encore des hommes avec lesquels il me serait doux de revivre par le souvenir? Singulière question que je m'adresse, sans me dissimuler que nul ne serait plus embarrassé pour y répondre que moi-même. Si ce n'était qu'alfaire de goût, j'en aurais vite pris mon parti et je m'en fierais à ceux qui comptent pour quelque chose le désir seul d'être juste. Ce n'est pas un livre, d'ailleurs, que j'ai entendu composer, je l'ai déjà dit, ni rien qui y ressemblât, non, pas môme « un livre de bonne foi pour la commodité particulière de mes parents et amis, » parce qu'il n'y a que Montaigne pour écrire des livres pareils, à l'usage éternel des hommes qui pensent. Donc, nul n'aurait le droit d'exiger de moi une proportion que je n'avais pas promise, que je n'avais pas cherché à y mettre et que l'œuvre ne comportait pas. Cette œuvre, d'ailleurs, comment l'appeler? J'ai cherché à repasser ma vie déjà longue et à me souvenir de moi-même, en ayant l'air de me souvenir d(?s autres, « milii non aliis, » c'est de là, précisément, d'où viennent mes scrupules. J'ai l'air de n'avoir pensé qu'à ceux qui ont réussi ; Dieu sait que telles ne sont pas mes inclinations! Ceux-là, on y pense toujours as^^cz; on leur sait un .<,Té infini d'avoir été heureux, u. '2i)
comme si le succès, à lui tout seul, n'était déjà pas leur récompense. L'histoire du barreau, si jamais on l'écrit, devra avoir un caractère particulier ; elle devra être domestique, en ce sens qu'il y aura une partie réservée à ceux que le public n'a pas connus et qui n'ont pas reçu de la renommée et de la fortune ce qu'ils devaient en attendre. Il y a peu de carrières peut-être où il y ait autant de mérites sinon méconnus, du moins ignorés. Nulle part, le sort ne tient une aussi grande place dans les destinées; les succès y sont légitimes, sans doute, seulement la science, l'éloquence n'y suffisent pas toujours.
Si le talent est rare, l'art de faire valoir le talent est plus rare encore. Ainsi on comprend que beaucoup d'hommes savants, spirituels, bien disants, n'aient pas réussi ; qui sait? peut-être ont-ils trop penché d'un côté ; c'est pour cela qu'ils sont tombés? Le barreau, dans les qualités qui lui sont nécessaires, exige une mesure dont il fait la condition du succès.
Il faut en prendre son parti. Le public ne fait crédit à personne, il veut être payé comptant, il tient à ce qu'on le serve ; il n'est généreux qu'à ce prix ; il ne se croit pas obligé de récompenser ceux qui se sont récompensés eux-mêmes et qui n'ont songé qu'à leurs goûts, à leurs passions, à leurs idées. C'est à cause de cela que certains hommes seraient plus curieux à observer que d'autres, parce qu'ils seraient aussi savats peutêtre, presque aussi éloquents, plus mêlés aux lettres et aux choses du monde, plus spirituels, plus originaux. Je n'ai pas osé en parler et je le regrette ; j'avais cependant sous les yeux des modèles qui valaient la peine d'être esquissés. Jamais plus de verve, d'instruction, de pénétration ne furent inutiles; j'en ai connu plus d'un qui n'est parvenu, pour le public, à n'être qu'un homme médiocre avec plus de talent qu'il n'en fallait peut-être pour être un homme supérieur. Il y aurait donc à écrire une histoire qui pourrait servir à beaucoup de monde : c'est celle de ceux qui n'ont pas réussi; qui sait? elle servirait peut-être à réussir. Ensuite, à qui en faire l'application? Il y a des louanges qui ont quelque chose dedur ; la dclica-
tesse n'y ferait rien; tout le monde veut avoir réussi, ou du moins en avoir eu l'air. La fortune a un tel prix que nul ne veut avoir été maltraité par elle.
Yoilà mon premier embarras ; j'en éprouve bien encore un autre.
Il est des livres, si on peut appeler cela des livres, qui sont singuliers. On ne s'aperçoit qu'ils sont impossibles que quand ils sont faits. Jusque-là on s'était plu dans une sorte d'illusion. On se laissait aller à une ardeur qui vous excitait et qui vous trompait. L'homme qui écrit est dupe de lui plus qu'il ne pense; il éprouve une sorte d'éblouissemeat qui déplace et qui transforme les objets; à force de vivre avec luimême, il finit par oublier les autres; de là l'inquiétude qui s'empare de lui quand il n'est plus temps. S'il en était autrement, il n'écrirait pas. Ce qu'il y a de vain dans ses projets lui sauterait trop aux yeux ! Il y a si peu de gens, en effet, qui ont le droit d'écrire, puisqu'il y en a si peu qui écrivent du nouveau. Ce qu'on peut dire, c'est qu'il en est du travail de l'esprit comme de la marche qui vous échauffe et qui vous anime, qui est supportable, presque agréable, tant qu'elle dure, et dont on ne sent la fatigue que quand elle est finie.
Je crois bien que j'en suis là; j'ai peur de ma témérité. Je ne mesure pas, sans quelque effroi, les obstacles par dessus lesquels j'ai sauté, qu'il est plus facile, en effet, d'affronter que de vaincre. Ce n'est pas que je me repente du sujet que j'avais choisi et qui allait, mieux qu'un autre, aux habitudes de ma vie. Il fallait bien que ce sujet eût quelque attrait, puisqu'il avait séduit Bayle lui-même, c'est-à-dire l'homme qui s'est le mieux connu en pareille matière.
Aiusi, il écrivait à l'avocat Marais :
a Connaissez-vous un écrit de Cîutherius fait à la louange de quelque avocats du siècle passé. Il serait à souhaiter que quelqu'un entreprît un ouvrage là-dessus, aussi bon, s'il le pouvait, que le Urutiis de Cicéron. Il me semble. Monsieur, que vous seriez très-propre à remplir un tel dessein, tant je trouve de déUcalesse dans votre goût et tant je remarque de tours
dans votre plume pour bien exprimer les divers caractères de l'éloquence. Vous voyez, Monsieur, qu'en suivant ce beau modèle de Cicéron, il faudrait repasser sur le seizième siècle ou un peu plus haut. »
Bayle, on le voit, n'avait pas une petite idée de l'avocat Marais, lorsqu'illui donnait ainsi sans façon, pour modèle à suivre, c( fi?^ufMs,» c'est-à-dire un des plus nobles écrits qui soient sortis de laplume de Cicéron, un chef-d'œuvre de goût, d'art, d'éloquence, de philosophie. 11 est à remarquer que Bayle n'engageait pas Marais à écrire sur les avocats du temps présent, mais seulement sur les avocats des temps passés. Le tout m'a donné encore plus à réfléchir. Les raisons qui auraient pu me décider à me taire et dont je pourrais bien n'avoir pas tenu assez de compte, me sont revenues en mémoire. Nos pères, après tout, nous valaient bien ; ils avaient autant d'adresse, autant de sagesse ; ils savaient aussi bien que nous et mieux que nous, ce qu'ils voulaient dire ; leur langue, pour n'être pas aussi polie, aussi soumise que la nôtre, n'en était que plus libre, plus familière, plus prompte à la vérité; leur caractère, leur humeur, les mœurs publiques rendaient alors plus facile qu'aujourd'hui une certaine liberté un peu rude qui remplaçait la liberté politique et à laquelle chacun se soumettait.
Nul n'a osé parler des avocats vivants; tout le monde, à cet égard, a été du même avis. Ce n'était pas seulement le doux et prudent Loysel qui parlait ainsi, c'était encore un autre homme, son contemporain, qui était prudent aussi, mais dont l'âme était plus forte, parce qu'elle avait été plus mêlée aux choses publiques; il s'agit des avocats :
« Je ne parlerai point de ceux qui vivent aujourd'hui, la louange que je leur donnerais pourroit sembler flatterie et les dcffauts que j'y marquerois sembler enuie. Je désire autant euiter le soupçon de l'un et de l'aultre, comme le suis esloigné de l'eifect. Leur saison viendra qui leur rendra la louange qui leur est deue. Il y en a qui en méritent beaucoup. Je parlerai seulement pour cette heure de ceux qui sont morts, et dont la mémoire et les écrits sont encore frais dans nos mains. »
FIN. -îOl)
Ce que disait Diivair était vrai alors; c'est vrai encore aujourd'hui, ce sera vrai aussi longtemps qu'il y aura des vanités et des passions qui seront toujours si difficiles à satisfaire, si promptes à mécontenter. Rien de plus délicat à dire que la vérité; dite à cru, elle n'instruit personne et blesse tout le monde ; seulement on ne voit pas quand viendra la « saison de rendre aux hommes la louange qui leur est deue; » suivant Duvair il ne s'agirait que d'attendre « qu'ils fussent morts « afin que c( leur mémoire et leurs écrits fussent encore frais dans nos mains. » Serait-ce le bon moment? Il y a une piété due aux tombeaux à peine fermés qui rendrait la tâche difficile. Ce n'est pas seulement avec le mort qu'il faudrait compter, mais encore avec les siens qui réclameraient au nom de leur douleur des hommages pour lui, comme des consolations pour eux. Tout calcul fait j'aime mieux avoir affaire aux vivants, au moins on ne s'en prend pas à des ombres ; les armes sont égales. Il ne s'agit que d'être sincères comme les honnêtes gens doivent toujours tâcher de l'être. On est ensuite moins gêné pour leur dire leur fait en face.
Il y a encore pour agir de la sorte une autre raison que j'ai déjà dite et qu'il ne m'en coûte pas de redire. Je ne connais rien de plus doux, surtout quand on est vieux, que le bien qu'on dit des autres quand on le pense; l'âme s'y rafraîchit, elle rajeunit en quelque sorte en se mêlant à la jeunesse; dans cette fusion des âges tout le monde gagnerait; les individus deviendraient plus sages et plus hardis, les sociétés moins craintives et plus civilisées; les vieillards enseigneraient la prudence, la jeunesse enseignerait l'espoir. Ainsi se formerait une science qui est la plus difficile de toutes les sciences et qu'on n'a pas encore trouvée, celle d'être vieux sans découragement et jeune sans témérité ; pour cela ne faites pas trop attendre la louange à ceux qui vivent; c'est le seul moyen que vous ayez de pouvoir leur donner des conseils avec q' ^Ique à propos et quelque utilité ; ne réservez pas seulement pour les morts le parfum de l'éloge qui ne les réveillera pas, dont les vivants ont besoin et qui leur fait tant de bien quand il ne le?
enivre pas. C'est ce qui fait que malgré bien des motifs contraires qui n'ont pas laissé que de me troubler, je suis resté de mon avis, et la meilleure preuve c'est que je publie ces pages que personne ne demandait.
D'ailleurs je suis disposé à croire et j'ai bien quelques raisons pour cela, que les avocats aujourd'hui valent sous beaucoup de rapport mieux que les avocats d'autrefois; ils sont plus du monde; ils sentent que dans le commerce avec le public ils gagnent plus qu'ils ne perdent ; leur humeur s'est adoucie, leurs mœurs se sont civilisées, leur profession s'est ouverte davantage à la lumière, ils osent être de l'Académie, ils savent mieux dire et mieux entendre la vérité.
Avec tout cela, si mon livre était à refaire je ne le referais pas par la bonne raison qu'on ne refait rien à mon âge, par la raison meilleure encore qu'il est des œuvres pour lesquelles l'expérience est le plus mince des mérites. Ce qu'il y faut c'est la bonne humeur, la promptitude, la facilité, la variété, la sympathie, le secret de tout comprendre, que les années ne rendent pas. C'est, en un mot, la jeunesse ; un tel livre fait par elle aurait eu un véritable attrait que ne pouvaient faire espérer des mains affaiblies par le mal et le temps.
J'aime à parler de la jeunesse; c'est quand les illusions sont évanouies, que les souvenirs sont presque effacés, qu'on se reporte en arrière ; on se fait alors du début de la vie, afin d'adoucir l'amertume de la vie elle-même, une sorte de roman idéal sans penser que le début a eu aussi ses douleurs et ses tristesses. Ce n'est pas que j'envie la jeunesse; je serais plutôt tenté de la plaindre; je ne pense pas, sans effroi, à la tâche qui l'attend. Jamais, si j'osais le dire, la jeunesse n'eut tant besoin d'être vieille, jamais elle n'eut déplus difficiles devoirs à remplir. L'avenir lui appartient puisqu'elle est la jeunesse; il faut qu'elle le laisse mûrir sagement afin qu'il produise de meilleurs fruits. 11 en est des nations qui commencent comme de celles qui se transforment. Les unes et les autres ont les mêmes espérances et les mêmes épreuves. Quand les Grecs, cette race| élue, d'où devaient naître les mondes nouveaux,
combattaient les barbares, ils adressaient leurs vœux à Tlébé, déesse de la jeunesse, comme à celle qui protégeait leurs efforts héroïques. C'est la jeunesse, en effet, qui gagne les batailles.
Son rôle n'est pas changé. Il lui est réservé de donner raison à ceux qui ont cru en elle. Au moins que ceux-ci meurent avec la consolante idée qu'ils n'avaient pas mal placé leur espoir, et que ce qui a été le but et le désir de leur vie ne fat pas un rêve.
J'ai éprouvé en écrivant un singulier embarras qu'on pourra comprendre sans peine. Le plus difficile, en effet, n'était pas déparier, quoique ce fût déjà assez difficile, c'était de se taire. Je m'inquiétais de mes préférences et de mes exclusions. J'en voulais à mon esprit de ses fantaisies ; je n'avais ni la volonté ni le pouvoir de faire un choix; il ne m'appartenait pas d'écrire la vie des hommes illustres du barreau; si donc il avait pu aller à mon esprit et particulièrement à mes forces de refaire mon ii\Te, peut-être l'aurais-je fait autrement.
Il y a quelque inconvénient à ne tracer que des portraits. Les événements prennent la physionomie des individus, tout est subordonné à ceux-ci, ils ont le haut du pavé ; la vérité ne peut que perdre à être brisée en morceaux; on ne la contemple plus dans son ensemble, on n'en voit plus que les rayons. Mieux vaudrait un tableau où les hommes et les événements seraient confondus. On écrirait de la sorte une histoire particulière mais complète où auraient leur place les mœurs, les lois, la jurisprudence, la magistrature, le barreau. On n'éprouverait plus la timidité du peintre qui craint de n'en pas faire assez pour son modèle; on aurait la franchise et la liberté de l'historien. Quelle époque fut plus propre à une pareille entreprise que celle où j'ai vécu. Rien n'y a manqué de ce qui pouvait donner un véritable attrait à un pareil livre. Jamais le barreau n'a éprouvé de semblables vicissitudes. Les avocats ont été tout ce qu'on peut être : législateurs, hommes d'État, ministres , presque souverains. Deux révolutions
accomplies en moins de dix-huit années y ont jeté des hommes de tous les rangs, de tous les mérites, de tous les pays, de tous les partis, qui ont donné au barreau de Paris un aspect singulier. Il en est bien résulté d'abord un peu de confusion qui a eu pour effet de changer quelque chose à l'ancienne et austère physionomie du barreau de Paris. Les mœurs, les habitudes, les talents n'étaient plus les mêmes. Ces avocats nouveau-venus auraient pu un jour demander le chemin du palais comme les sénateurs de César demandaient le chemin du sénat. Au fond, le barreau n'y a pas perdu. Il n'en a eu que plus de mouvement, de variété, d'originalité.
Rien qu'en pensant à ce livre que je pouvais faire j'ai pu remarquer dans celui que j'ai fait, des lacunes, que son genre suffit à peine à excuser.
On n'aurait pas été peu surpris de ne pas voir dans le tableau qu'il me plaît de composer par la pensée des figures qui, quoique absentes, se seraient offertes d'elles-mêmes aux regards et que tout semblait y appeler.
S'imagine-t-on pour en citer un éclatant exemple, qu'il aurait été possible de n'y pas faire figurer l'avocat le plus glorieux et le plus constamment heureux du barreau au dix-neuvième siècle, dont le nom mêlé aux plus grands triomphes restera à côté de celui de quelques avocats illustres. Cet orateur éloquent, ce chef de parti habile qui a su remuer les chiffres avec passion et les passions avec calme, qui tient depuis quarante ans une si grande place dans la politique, pour lequel toutes les occasions ont été bonnes, a été en môme temps un homme d'affaires consommé, que nul n'a surpassé pour l'intelligence et la discussion des détails.
Tout lui a réussi, ce qui est rare; il a été grand avocat au palais, grand orateur à la tribune. Au moment où il s'y faisait entendre pour la première fois, un personnage, qui pesait ses paroles, et qui les prononçait comme on prononce des oracles, disait de lui : ce talent est une puissance.
Le 9 mars 1830, il combattait la fameuse adresse des 221, d'où allait naître une révolution par un des plus singuliers
miilcntcndus dont Thistoirc ail i^ardé le souvonir ; des hommes qui, au fond, riaient, bien près de penser de même, se sunl trouvés séparés par une de ces divisions qui était devcmic d'autant plus insurmontable qu'elle n'était que factice. Les rancunes et les rivalités avaient pris la place des haines et des passions. Ce sont celles-là qu'il est le plus difficile d'apaiser et surtout de satisfaire. Ceux qui avaient rédigé l'adresse ne voulaient pas aller bien loin ; les termes seuls dont il se servait l'exprimaient assez; aussi M. Berryer leur disait :
« Que m'importe, quand les droits du roi sont blessés, quand la couronne est outragée, que votre adresse soit remplie de protestations de dévouement, de respect et d' amour; que m'importe que vous disiez, les prérogatives du roi sont sacrées, si, en même temps, vous prétendez le contraire dans l'usage qu'il en doit faire. »
Cela importail beaucoup ; en cela, M. Berryer montrait trop de zèle, on sentait le début : c'est un défaut dont il a appris depuis à se corriger dans le maniement des affaires publiques et dans le commerce des hommes de tous les partis. Il sait maintenant mieux que personne, qu'il ne faut jamais faire dire aux gens plus qu'ils n'en veulent dire; il est plus sage de les prendre au mot, on les engage en agissant avec eux de la sorte. Autrement, on les pousse au delà de leurs desseins, on les force à franchir le pas en les y aidant.
Il arriva, par un de ces hasards si communs qu'ils sont devenus la règle des destinées humaines, que la révolution qu'il avait combattue lui porta bonheur. Elle lui fit, grâce à son immense talent, un sort qu'il ne devait qu'à lui-même et qu'aucun gouvernement n'aurait pu lui faire : ministre, on l'aurait adulé un jour, on l'aurait calomnié le lendemain; il aurait eu à combattre, d'abord ses amis, ensuite ses ennemis; sa modération aurait paru suspecte, son zèle aiu'ait semblé tiède. Est-il dit qu'il aurait eu l'esprit de gouvernement que le génie de la parole ne fait pas toujours présager? Il en aurait été de lui comme de tant d'autres. On lui aurait demandé d'autant phis qu'on on avait plus espéré; il se serait
•vite éteint, comme tant d'hommes qui ont paru un jour, en ne laissant après eux que le souvenir bientôt effacé d'efforts trompés et de talents inutiles. C'est en politique surtout qu'il faut réussir; là, on ne tient compte que du succès; les intérêts sont si grands qu'on laisse quittes du reste ceux qui ont su les maîtriser ou les satisfaire.
M. Berryer a un art particulier de se rattacher à tous les partis, non-seulement par son talent incomparable, mais encore par des ménagements qui sont dans sa nature, et qui ne ressemblent jamais à des calculs.
On ne peut oublier qu'au lendemain de l'Empire, il défendait les généraux Cambronne et Debelle au milieu de la France affligée et vaincue, et qu'il faillit essuyer les rigueurs d'un parti qui était le sien, et dont il devait demeurer le plus illustre et le plus constant défenseur.
Ce n'est pas lui qui aura cherché jamais à se parer d'un éclat factice et d'une illustration d'emprunt qu'il laisse à la médiocrité et à la vanité; fils d'avocat, il aime à le redire; il tient à ce qu'on s'en souvienne : il voit bien que son rôle n'en est que plus piquant et plus important ; le 8 avril 1834, dans la discussion sur la loi des associations, il disait :
« L'insolence aristocratique, quelle que soit l'opinion politique à laquelle j'appartiens, ne conviendrait guère à moi, né dans la classe moyenne, à moi, fils du travail de mon père et de mon propre travail. »
M. Berryer aurait été ministre, grande gloire pour son nom ! tant d'autres l'ont été ; sans partager le dédain du chancelier Oxenstiern, il est permis de dire que les hommes comme lui peuvent prétendre à mieux. Les révolutions nous en ont trop appris à ce sujet, nous avons vu de trop près les grandeurs, nous savons à quoi nous en tenir.
Au lieu de cela, quel sort que le sien! il est depuis plus de trente années le chef de toutes les oppositions, qu'il a toutes, en effet, dominées et charmées. Il n'a pas été seulement de justice, il a été de mode de le vanter. Tous les partis s'y sont mis. Il n'y a pas de nom parmi les noms les plus juste-
tuent fameux qui n'ait pAli auprrs du sien. Il y a dans cet homme tant de puissance et tant d'attrait, qu'il est resté populaire en servant une cause qui depuis longtemps avait cessé de l'être, puisqu'elle était vaincue. Si on veut juger les autres orateurs, il faut les entendre; quant à M. Berryer, il suffit de le voir : à sa voix, à son geste, à son visage, à son attitude, à tout son air, on reconnaissait un maître entre les maîtres. Sur son front large et découvert, on lisait le signe de l'éloquence; nul ne fut traité comme lui par la nature. On se souvenait de La Rochefoucauld : « Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix, dans les yeux et dans l'air de la personne, que dans le choix des paroles. »
Qu'on s'étonne ensuite des louanges dont M. Berryer a été accablé, il n'y a pas d'exemple d'une pareille gloire; peut-être a-t-on été trop loin? Sans doute, «le choix des mots w n'est pas tout; c'est quelque chose cependant, quand il s'agit d'éloquence. Or, M. Berryer ne choisissait pas assez, il les prenait tels qu'ils venaient; il était bien sur ensuite de leur faire dire ce qu'il voulait, il n'avait qu'à s'en fier à lui; ce n'était pas pour rien qu'il était un si remarquable orateur. C'était pour cela aussi qu'une fois l'ardeur éteinte, il n'y avait plus de feu, une fois l'instrument désaccordé, il n'y avait plus de son. Cicéron qui, en fait d'éloquence, en savait plus que qui que ce fût, l'avait bien dit :
a Ardoranimi, non semper adest. Is quum consedit, omnis illa vis, et quasi flamma oratoris extiuguitur. »
Je n'ai pas voulu peindre M. Berryer. A quoi bon? tant d'autres l'ont fait ; ses travaux, ses succès, les événements auxquels il a été mêlé, sont tels que pour en parler à son aise, il faudrait un livre qui ne serait pas le moins intéressant de notre époque, s'il n'était pas tout à fait indigne de lui. Le temps, l'occasion, le lieu, tout m'a manqué; d'ailleurs, la politique a tenu une si grande place dans sa vie, qu'elle semble être devenue l'emploi préféré de son talent; il semblerait appartenir plutôt à l'histoire générale qu'à l'histoire particulière du barreau. J'ai voulu seulement essayer de dire ce qu'il y avait de
simple, de noble, d'irrésistible dans sa parole. C'est aux hommes comme lui, qui seront toujours en si petit nombre, qu'on pourra appliquer le mot de Jésus à ses disciples :
« Ne vous mettez point en peine, ni comment vous parlerez, ni de ce que vous direz, car ce que vous devrez dire, vous sera donné à l'heure même. »
« Nolite cogitare qitomodo aiit quid loquamini; dalntur enim » vobis in illâ horâ, quid loquamini. »
On n'en saurait dire tout à fait autant d'un autre homme dont je n'ai pas non plus cru pouvoir parler, qui a peut-être plus appartenu à la politique que M. Berryer, qui comme lui a été un avocat habile, un chef de parti renommé, un orateur remarquable.
Entre M. Berryer et M. Odilon Barrot,il n'y avait de commun que le talent; les idées, les opinions, le caractère du talent, tout différait : il y a plus d'un chemin qui mène à l'éloquence.
M. Barrot avait appartenu au barreau de la Cour de cassation, où il était entré dans les premières années de la Restauration ; c'est de là que lui venaient la tenue, la gravité, l'élévation, la faculté de généralisation, qui ont été les traits frappants de sa parole.
Les détails n'étaient pas son fait, il avait hâte de les quitter pour monter plus haut.
C'est de la Cour de cassation que dataient ses succès les plus éclatants, au souvenir desquels son nom restera attaché.
Ainsi c'est lui qui a obtenu le fameux arrêt par lequel la Cour de cassation consacrait la liberté des cultes, en affranchissant les dissidents qui avaient été soumis par décision de justice, à l'obligation de tendre leurs demeures à certaines fêtes de la religion catholique. L'arrêt fut rendu, après arrêt contraire, sous la présidence de M. de Serres, ce ministre illustre, qui savait mieux qu'un autre où mènent les haines religieuses, et qui venait de répondre avec un noble courage au cri des protestants massacrés dans le Midi.
On pouvait s'en fier à M. 0. BaiTOt d'être, dans cette cir-
fiN. 317
constance, ce qu'il fui toute sa vie, c'est-à-dire le plus mesuré des hommes. Les passions étaient telles alors ; certaines vérités avaient tant de peine à se faire entendre, que M. de Serres, qui savait être juste, mais qui ne savait pas toujours être ferme dans sa modération (les événements n'allaient que trop l'apprendre), se crut obligé de céder aux instances d'un premier président, homme de parti, M. de Sèze et d'interrompre l'avocat avant la fin.
C'était comme une consolation accordée à des passions qui se disposaient à cette époque à demander beaucoup, et que, dans aucun temps on n'a satisfaites à bon marché. Ou ne se doute pas de ce qu'elles étaient alors. Voilà comme parlait un prêtre auquel la raison n'a jamais convenu, qui dans tous les partis où sa mobilité l'a entraîné, n'a su qu'être éloquent et excessif:
ce. Il n'est pas sans importance de faire observer que les membres du consistoire, et les personnes les plus distinguées de l'Église réformée de Paris, assistaient au plaidoyer de M. Barrot, et semblaient autoriser, par leur présence, ses principes, contre lesquels aucun d'eux n'a réclamé. C'était leur cause qu'il défendait; c'est le protestantisme tout entier qui s'est retranché publiquement dans l'athéisme politique, son dernier refuge, et oii le premier tribunal de la monarchie l'a déclaré inexpugnable.
» Ainsi donc, parmi nous, il est reconnu que la loi est athée; que, par conséquent, l'état ou le corps politique est athée ; que le gouvernement, quelle que soit la croyance personnelle des individus dont il se compose, est athée ; que les tribunaux sont athées ; que tous les agents de l'autorité, considérés comme hommes publics, sont athées ; c'est-à-dire que la société entière est athée et doit l'être. »
M. 0. Barrot lui avait noblement répondu d'avance :
« J'entends déjà certains hommes s'écrier : La lui est dune » athée !
» Oui, elle l'est et doit l'être, si vous entendez par là que la » loi qui n'existe que pour contraindre doit être étrangère à
» la croyance religieuse des hommes, qui est hors de toute s contrainte ; si tous entendez que le pouvoir ci\il, qui n'a » d'autre destination que de garantir les personnes et les pro- » priétés de chacun, n'a pas d'action sur des objets tout à fait )) étrangers à ces intérêts personnels, les seuls par lesquels et » pour lesquels il existe. »
Voilà le vrai langage du jurisconsulte, du philosophe, de l'homme politique ! Voilà pour les peuples qui veulent être libres, la vraie règle de conduite et sans laquelle il n'y a pour eux que des dangers. Des querelles comme celles-là ont beau être vieilles, elles sont toujours nouvelles. Il n'est jamais hors de propos d'en rappeler le souvenir, ne fût-ce que pour qu'il serve à maintenir les esprits dans le sentiment de liberté religieuse qui est indispensable à leur sûreté comme à leur dignité.
La renommée de M. 0. Barrot date de cette époque ; il^tait bien jeune alors, il était déjà ce qu'il fut toujours, c'est-à-dire dogmatique, mais ferme, modéré, indépendant.
C'est un spectacle curieux dans certaines familles, que celui des mêmes idées, des mêmes attachements, des mêmes préventions qui se transmettent comme un héritage. Le père de M. Barrot a appartenu à la Convention, où il a joué un rôle que l'histoire n'aurait pas dû oublier. Il en est peu qui furent aussi modérés. On en vit la preuve dans le procès de Louis XVI, où seul, parmi ses collègues du même département, il était de la Lozère, il vota sur toutes les questions, dans le sens le plus favorable à l'accusé. Membre du Conseil des anciens, il alla ensuite se perdre dans le Corps législatif, où le retrouvèrent les événements de 1815; malgré les années, malgré les fortunes diverses, le conventionnel modéré, qui avait salué l'aurore de 1789, n'avait pu oublier ce qu'on n'oublie jamais, c'est-à-dire les espérances, mêmes les illusions de la jeunesse; il en voulait, comme tous les hommes de sa génération, à Napoléon, d'en avoir fait si bon marché et de n'avoir donné à la France^ en échange, qu'une vaine et magnifique représentation du passé. On sent sa rancune dans la proposition qu'il soumit au
Corps législatif, et dont celui-ci tint compte, lors du retour de l'île d'Elbe, c'est-à-dire le 18 mars dSlo : sur la proposition de M. Barrot, la chambre en effet adopta la proposition suivante, dirigée contre l'Empereur Napoléon :
u Considérant que la nation s'est levée en masse, en 1789, pour reconquérir, de concert avec son roi, les droits naturels et imprescriptibles qui appartiennent à tous les peuples ; que la jouissance lui en était assurée par la Constitution qu'elle a librement acceptée en 1791, en l'an V et l'an YIII; que la Charte de 1814 n'est que le développement des principes sur lesquels les constitutions étaient basées; considérant que, depuis 1791, tous les gouvernements qui ont méconnu les droits de la nation ont été renversés, et que nul gouvernement ne peut se soutenir qu'en suivant la ligne des principes constitutionnels ; que Bonaparte les avait tous méconnus et violés au mépris des serments les plus solennels, que le vœu général et spontané appela sur le trône une famille que la France était accoutumée à vénérer et un prince qui, à l'époque de notre régénération, avait puissamment secondé les efforts que son auguste frère avait faits pour opérer cette régénération. »
On croirait entendre M. 0. Barrot dans ces idées auxquelles celui-ci aurait seulement donné plus de relief, de mouvement, de nouveauté.
J'ai dit à dessein le mot « nouveauté, » je le maintiens; nul n'est plus de son temps que M. Barrot, nul n'en a davantage les idées et les désirs ; il tranche sur tous, sur ceux surtout avec lesquels il a été mêlé dans les luttes de la politique, par un caractère de modération qui ne s'est jamais démentie.
— Il ne s'est jamais appelé Pétion : quoi qu'on en ait prétendu. Si le mot : « Je vous ai connu il y a quarante ans; vous vous appeliez Pétion, » qui a été redit avec tant de complaisance, a été dit en effet par M. Royer-Collard ; il ne serait qu'une injustice ajoutée aux injubtices dont les hommes publics ont été l'objet. Il y avait plus d'un motif pour que M. 0. Barrot ne se lût jamais appelé Pétion; il n'en avait d'abord pas les opinions, il n'en avait surtout pas les
passions, les rancunes ressemblant à des haines, les désirs de plaire aux masses et cette sorte de satisfaction enyieuse qui fait éprouver à certaines âmes l'abaissement des grands, et qui a donné aux rigueurs dont ont usé certains personnages de la Révolution, quelque chose de petit et de peu digne de la cause qu'ils servaient. Il y avait dans lui, au contraire, une sérénité, et, si on peut dire, une bénignité que rien n'a troublées, qui ont été un des caractères de son talent, et qu'on retrouve à toutes les époques. La différence entre Pétion et lui était déjà faite quand le mot a été dit par l'homme dont j'ai rappelé le nom, qui jugeait quelquefois un peu légèrement pour un personnage aussi grave, qui avait la raillerie impitoyable, comme les grands esprits, quand ils s'en mêlent, et qui ne s'en défiait pas assez.
On n'a qu'à comparer le retour de Varennes et le départ de Rambouillet ; il y a plus d'un siècle entre ces deux événements. Ce ne fut pas un spectacle ordinaire que celui de Charles X quittant la France, environné de ses gardes, des insignes de la royauté, auquel ne manqua aucun des respects dus à son ancienne grandeur. C'est ainsi que les nations et les dynasties doivent se séparer quand elles ne se conviennent plus; les peuples se dégradent en dégradant le gouvernement auquel ils ont obéi ; ils ne savent pas ce qu'ils gagneraient à respecter le passé. M. 0. Rarrot fut, dans de tels moments, le digne représentant de la France ; il sut remplir non-seulement les devoirs d'une pareille tâche, mais encore en observer les convenances qui sont aussi des devoirs, et que les circonstances rendent quelquefois plus difficiles, plus délicates et plus sacrées que les devoirs eux-mêmes.
11 y a une lettre à ce sujet, qu'il est doux de citer, puisqu'elle fait honneur atout le monde, qu'il écrivait à M. Guizot, alors ministre de l'intérieur, lequel la reproduit dans ses mémoires :
« Vous le savez, notre mission est toute de déférence et d'humanité. Les recommandations intimes du duc et de la duchesse d'Orlé.uib ont rendu nos ménagements encore plus
nécessaires. Un sentiment de respect et de convenance nous a empêchés de montrer avec ostentation, devant un vieillard malheureux et des femmes, des signes qui les blessent profondément; mais en public et devant la suite du roi, nous n'avons jamais quitté nos couleurs. »
Qu'on se souvienne maintenant du retour de Varennes. La conduite de Pétion a eu quelque chose de prétentieux et de vulgaire qui répugne? On lui pardonnerait plutôt la rigueur ([ue son sans-gêne avec un roi infortuné et avec des femmes. 11 n'y a rien à mettre à côté de ce qu'il ose dire sur la princesse Klisabeth. Il a fallu sa mort pour le faire oublier; son cadavre, à moitié dévoré par les loups, fut trouvé non loin de Saint- Kmilion, à côté de celui de Buzot, avec lequel il avait essayé vainement de lutter contre des cruautés inexorables.
Tel était M. O..Barrot en 1830, tel il fut toute sa vie : ainsi un le retrouve au moment des sanglantes journées du mois de juin 1832, lorsque après avoir signé, comme un des chefs de l'opposition, le compte-rendu, il obtenait une audience du roi Louis-Philippe avec MM. Lalitte et Arago.
« M. Lafitte y fut doux, dit encore M. Guizol, et quelquefois embarrassé; M. 0. Rarrot modéré, respectueux, presque affectueux. »
Celte impartialité, qui fait le plus grand honneur à M. Barrot, qui l'a éloigné des excès, qui lui a permis, chose rare! de n'appartenir qu'à lui-même, qui est la force de son caractère, est peut-être une des faiblesses de sou talent. Tout y est, horslefeu,lemouvemenl, le transport, qui font l'éloquence. On ne s'en est que trop aperçu au 24 février 1818, lorsque, nommé ministre par un pouvoir vaincu, il avait à défendre une cause qui avait été celle de sa vie. La droiture, l'élévation, la sagesse, la raison, tout y était; il fallait autre chose que cela cependant, pour une assemblée qui ne voulait qu'être soulevée et pour la noble cliente que la Révolution lui avait adressée.
Un maître dans le métier de la parole, qui a le droit d'être sévère et qui en uso, a dit do M. Harrot à ce sujet : « A force
de trop se posséder lui-même, il ne possède pas assez les autres. »
Ce qui n'empêche pas que le nom de M. Barrot ne doive être un de ceux qui seront prononcés avec le plus de respect ; il a eu la véritable éloquence, puisqu'elle a été celle de la raison : il a continué et observé la tradition delà liberté française, il n'a voulu que ce qu'ont voulu dans tous les temps les hommes les plus purs, les plus fermes et les plus sages.
Il m'est plus d'une fois arrivé, en écrivant ces pages, de songer à ce qu'il y a de singulièrement fugitif dans la renommée au barreau, laquelle se dissipe comme une fumée, et combien il y a eu d'hommes dont le mérite n'a pas été payé ce qu'il valait. Les plus habiles souvent n'ontpas été les mieux traités. Il semble que la gloire vous prenne au mot : elle ne parle ni beaucoup ni longtemps de ceux qui ne se sont pas assez souciés de parler d'eux-mêmes. J'en trouve une preuve frappante dans l'exemple d'un homme éminent qui fut l'ami, le compagnon de M. 0. Barrot, qui est aujourd'hui oublié ou guère s'en faut. En est-il beaucoup dans les générations nouvelles qui connaissent seulement de nom M. Nicod, ancien avocat, ancien avocat général à la Cour de cassation, qui fut conseiller seulement pour mourir, qui a été un des plus rares modèles qu'on eût vus dans l'art de la discussion. Il avait tout ; il réunissait des qualités qu'on aurait crues opposées ; il était tout à la fois élégant et austère, il laissait aux mots leur valeur propre, sans les exagérer, les dénaturer, les transporter, comme c'est le fait des esprits puissants qui prennent la mesure exacte des idées, et qui ne disent que ce qu'ils veulent dire. Point de brouillards sur la pensée ; il avait de la chaleur ce qu'en veut la raison. Il y avait dans sa parole une sorte d'éclat limpide qui, laissant aux objets leurs proportions réelles, permettait de les voir dans leur vérité. Jamais la raison ne fut plus puissante que dans sa bouche ; jamais la dialectique ne fut plus vive ; le droit, chez lui, c'était mieux que le droit, si on peut le dire : il en néghgeait les détails,
il en ignorait les subtilités, il en aurait dédaigné les arguties. C'était à cause de cela précisément qu'il était un grand jurisconsulte ; ce qu'il cherchait dans le droit, c'était moins ce qu'il était que ce qu'il devrait être, c'était sa philosophie, en un mot, moins les incertitudes elles obscurités de la philosophie; ce qui ne l'empêchait pas qu'il fût net, exact, précis, ainsi qu'il convenait à un homme qui avait passé sa vie à la Cour de cassation. Son talent n'était plus de son temps, par sa finesse • t sa mesure; son élévation ne l'empêchait pas d'être vu, il I tait profond sans être obscur ; il semblait avoir la sagesse de Doniat et la langue de Malebranche. Je n'ai guère connu que M. Laromiguière, dont M. Nicod avait dû être le disciple, qui parlât avec la même élégance, avec la même propriété : ils se touchaient. Tous deux n'aimaient que les idées claires, exprimées en termes clairs ; c'est ainsi seulement qu'on parle bien, c'est même ainsi qu'on est éloquent quand on a, comme les avait M. Nicod, de l'émotion et de l'élévation.
Il était venu un peu tard au barreau de la Cour de cassation; il avait passé sa jeunesse auprès de M. Treilhard. Il y remplaçait M. Darrieu, qui fut lui-même un homme fort distingué, doué d'une sagacité peu commune, auquel la science semblait être venue en dormant, comme la fortune vient à d'autres, et qui était digne d'avoir M. Nicod pour successeur. Tous deux avaient gardé les opinions de 1789. Il y avait chez M. Nicod ce qu'il y a quelquefois chez les hommes supérieurs, une passion ardente et naïve pour la liberté, que les événements n'avaient point troublée, que les années n'avaieni point éteinte, qui s'unissait en lui à la passion du droit qu'il interprétait en philosophe, au goût des arts, à l'amour des lettres, qui ne le quittèrent j.imais, qui s'unissait surtout à une modestie aimable, laquelle prenait de son caractère et de son talent quelque chose de touchant et d'imposant à la fois. Il paraissait peu à la tribune. Ses apparitions étaient des événements. Il laissait à d'autres, dont il partageait les idées, les grands triomphes fju'il aurait été digne de remporter. Il ne parlait que des lois •lil en parlait avec la supériorité qui était rpconnuf par lous
sur un tel sujet, et comme un homme qui aurait été fait pour parler noblement de tout. On cherchera longtemps avant que de trouver un magistrat aussi indépendant, aussi savant, aussi cloquent ; des raisons particulières l'obligèrent à rentrer au barreau; il y fut ce qu'il y avait toujours été, c'est-à-dire un modèle qui n'a pas été égalé, qui a été imité à peine; tant d'épreuves l'avaient usé. Il est tombé avant l'âge, épuisé par le travail et la fatigue, comme tombe un bel arbre qui n'a pas donné tous ses fruits. Je ne sais pas quels hommes l'avenir réserve à la France, qui n'eut jamais plus besoin de serviteurs dévoués ; ce que je sais, c'est qu'elle pourra regretter les hommes comme M. Nicod, qui n'étaient pas seulement remarquables par un grand talent, mais encore par la constance, la modération, la fermeté, signes auxquels on reconnaît encore une génération entière qu'on n'a pas remplacée.
Puisque j'en suis au barreau de la Cour de cassation, je me reprocherais d'omettre le nom d'un homme remarquable qu'il a donné au barreau de la Cour de Paris, après qu'il l'eut emprunté lui-même de la Cour de Nîmes, ville natale de M. Crémieux où la jeunesse de celui-ci avait jeté de l'éclat.
Aucun nom n'a fait autant de bruit que celui de M. Crémieux ; il en a peut-être trop fait. Ce n'est pas d'hier que les hommes n'aiment pas qu'on répète le même nom ; ils s'en impatientent, ils se fatiguent d'entendre le même homme appelé éloquent comme ils se sont fatigués en d'autres temps de l'entendre appeler le juste : il y a quelque risque à défier cette impatience qui pourrait bien ressembler à l'envie ; les meilleurs n'ont pas échappé à ce danger. Or, le nom de M. Crémieux a retenti partout, au barreau, dans les lettres, dans les arts, dans les affaires, dans la politique. On veut des renommées plus modestes, des gloires moins bruyantes ; le barreau s'est effarouché d'un bruit qui ne semblait pas fait pour lui et auquel sa réserve avait quelque peine à s'accoutumer.
Le talent de M. Crémieux ou du moins l'idée qu'on s'en faisait, en a ressenti l'atteinte. Ou a supposé que ce talent,
auquel il fallait tant d'éclat, était plus éclatant que réel. Ce n'était pas vrai. Jamais talent, au contraire, ne fut plus vrai et plus solide. Il y a en lui un mélange d'imagination, de science, de raison qui le fera remarquer entre tous. H expose les faits avec une clarté merveilleuse. A sa manière de discuter le droit sans longueurs, sans retours, sans citations inutiles, sans rien de trop, mais largement, profondément, brièvement, on sent un homme qui le sait. Chose singulière! cet homme qui a tant d'esprit ne cherche pas l'esprit quand il plaide. Jamais de traits, de saillies, de finesses, mais au contraire la largeur, la simplicité, la sobriété, qui n'appartiennent dans tous les genres qu'aux grands artistes. Il sait s'arrêter à temps, après avoir tout dit, sans avoir trop dit, et sans avoir épuisé la matière.
Qui a parlé de ses adversaires avec plus de convenance, des juges avec plus de respect? Je n'imagine pas qu'il y ait jamais eu dans sa bouche un de ces mots amers que les querelles du barreau excusent. Il y a en lui une bienveillance naturelle qui le désarme et qui l'empêche d'avoir tout l'esprit qu'il pourrait avoir. La dignité du langage y gagne, et la défense n'y perd rien.
Ce qu'on n'a pas assez remarqué, c'est que les causes 011 il a le moins réussi, sont les causes d'éclat : il y a même quelquefois échoué. Elles le tentent trop ; il y déborde en quelque sorte, il y parle trop de lui ; il y trouve une satisfaction que des âmes moins expansives savent mieux cacher; parler de soi quand on ne peut faire autrement et en parler dans la vraie mesure, c'est le dernier effort du goût auquel les gens qui ont le plus de goût peuvent à peine atteindre.
Ce qu'il faut à M. Crémieux, ce sont les affaires proprement dites; les plus difficiles, les plus compliquées ne lui font pas peur. On y est étonné de ses ressources; c'est là que, maître de sa science, de son habileté, de son expérienc, ayant à sa disposition la langue la plus souple et la plus ferme à la fois, plein d'ordre et de feu, ne détonnant jamais, il s'est montré, en tant d'occasions, un homme supérieur.
S'agit-il de l'art de la parole, il est un homme qu'il faut nommer et à côté duquel personne ne peut être placé. ,Ie ne crois pas qu'à aucune époque le barreau ait offert un semblable modèle de l'industrie du langage, perfectionnée au point où elle l'est dans la bouche de M. Jules Favre : toutes les finesses, les délicatesses, les hardiesses de style, y sont animées par le mouvement du discours. C'est une manière nouvelle. On n'y reconnaît plus le style du barreau. Celui-ci a en effet une facilité, un à peu près, une mollesse, un éclat factice qu'on retrouverait chez les meilleurs avocats; qui ont bien leur prix, qui, comme une sorte de musique, se prêtent en effet davantage aux paroles, qui suffisent à la justice, qui ont même suffi à l'éloquence et dont M. Favre cependant a dédaigné les avantages et évité les dangers. Il a cherché mieux et il l'a trouvé ; il a voulu avoir dans sa parole le délié, la précision, le fini, la science que la plume la plus exercée peut rencontrer à peine, et il y a réussi; il a cru qu'on pouvait, à force d'art, parvenir à tout dire, il y est arrivé.
Il faudrait remonter presque à l'antiquité pour retrouver les mêmes merveilles ; encore les anciens avaient une liberté de langage qu'expliquait la liberté des institutions et des mœurs, et qui rendait par cela même plus insurmontable la tâche que M. Favre tentait. On peut dire de son talent, sans en déterminer la nature et le caractère, qu'il est original à force d'art.
Ceux qui se plaisent à limiter la louange et à la partager, se sont hâtés d'en conclure qu'il ne fallait pas lui savoir tant do gré de semblables facultés, que la nature en avait fait les fi'.iis, et que, quand on savait si admirablement parler, c'est qu'on ne devait guère savoir que cela.
Comme si on pouvait arriver sans travail à une telle hauteur dans le plus difficile des arts, et comme si une telle science des mots, à moins qu'on ne la supposât mécanique, n'impliquait pas une véritable science du cœur humain.
On peut affirmer, sans le savoir, que M. Favre a beaucoup étudié les autres; qu'il s'est encore plus étudié lui-même,
qu'il a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, beaucoup observé, beaucoup travaillé.
C'est ainsi que les choses se passaient autrefois, c'est-àdire dans les sociétés oii les hommes ont le mieux parlé ; Cicéron et Démosthènes n'ont pas fait autre chose ; on sait les obstacles qu'ils ont vaincus.
Il y a eu cela de remarquable, c'est que ce sont les hommes qui ont le mieux parlé, qui ont le moins parlé, excepté quand l'occasion ou le devoir le leur commandaient; ils ont plus observé dans le monde qu'ils n'ont cherché à y briller; il en a été d'eux comme des hommes d'esprit dans un genre moins grave, qui sont si discrets ; les uns et les autres ne se dépensent pas inutilement : ils attendent les bons moments.
Ce qu'il y a de vrai, c'est que M. Favre est très-laborieux; ce qu'il y a de vrai encore, c'est qu'à quelque objet que son esprit s'applique, il s'y met tout entier, ce qui est le propre des esprits excellents, qu'il ne dédaigne rien, qu'il n'y a pas pour lui de petits procès et qu'on ne pourrait lui reprocher que d'y apporter peut-être trop d'apprêt.
Il y a gagné que son talent s'est fortifié, qu'il est plus mâle, qu'on y remarque une transformation dont tout le monde a été frappé, que sa parole est moins ornée sans être moins irréprochable et qu'on y sent l'homme mûri par les années et les travaux, auquel il appartient de parler avec le même bonheur le langage des affaires publiques et des affaires privées.
Il faut cependant que M. Favre en prenne son parti. Son éloquence a un caractère particulier. Elle inquiète et elle charme à la fois. On se demande comment il en sortira. Il aime le danger. On dirait qu'il fait bien puisque le danger lui réussit; son art semble y prendre une puissance nouvelle : jamais il ne fut plus habile que dans les rencontres les plus périlleuses. On cite telle allaire oii il a étonné par son habileté ceux que rien n'avait étonnés, jusqu'alors, dans les merveilles de la parole. Qui a su dire, comme lui, tout ce qu'il a voulu dire, sans que sa pensée y perdît rien de son audace?
Il y en a qui veulent tout savoir et qui ne seraient pas fâchés qu'on leur apprît comment M. Favre a fait pour en venir là.
Je suis moins curieux et je tiens M. Favre quitte de son secret qu'il n'a, j'en suis sûr, jamais dit à personne ; qu'il écrive ou qu'il improvise, peu importe, l'un n'étant pas plus aisé que l'autre.
Les grands artistes ne sont pas tout d'une pièce : ils ont plus d'un moyen pour le succès. 11 peut bien se faire que M. Favre se prépare comme un tel homme doit savoir se préparer, et qu'il se fie pour le surplus au démon familier des hommes éloquents, qu'en cette qualité, il doit connaître mieux que qui que ce soit et qui, comme a dit Montaigne, « pousse les orateurs au delà de leur desseing. »
J'ai dit de M. Favre qu'il était un grand artiste : c'est le mot ; il a de l'artiste les enivrements et les angoisses, il ne se plaît pas seulement dans la gloire quoiqu'il l'aime, et qui l'aimerait? C'est encore moins le lucre qui est son mobile, il aime l'art, il s'y délecte, il a ses raisons pour cela, il s'en laisse séduire avant d'en séduire les autres ; on pourrait dire de lui ce que le grand orateur romain disait de lui-même :
« Dicendi autem me non tam fruclus et gloria, quam studium ipsum exercitatioque delectat. »
Ce qu'il y a de certain, c'est que personne, moins que M. Favre, ne perdra à être vu de près, il y a dans sa manière des beautés qui y gagneront : on sera plus à l'aise pour mieux goûter les délicatesses et les nuances de son talent. Qu'on s'imagine ce que seront les discours de M. Jules Favre, lorsqu'ils auront reçu de lui le poli que les orateurs de tous les temps ont donné à leurs discours et dont ils ont tous eu besoin. Voilà pourquoi je ne veux rien citer de tant de harangues qui ont été remarquées et qui ont mérité de l'être ; c'est à celui qui a parlé qu'il appartient seul de livrer sa parole au public ; il me convient mieux de citer quelques lignes du discours qu'il prononça comme bâtonnier à l'ouverture de la conférence des avocats, le 3 décembre 1860;
jamais en pareille circonstance on no s'exprima avec phis do grandeur et plus de bonheur :
a Et moi, mes chers confrères, s'il m'est permis de parler après ces grands génies, j'ajouterai que l'orateur ne doit p;is se contenter d'instruire, de persuader, de charmer ceux, qui l'écoutent; l'admiration dont les murmures mal contenus l'enivrent ne saurait être sa plus belle récompense : c'est à réaliser le type idéal du vrai et du beau mis en germe dans son sein que doit s'épuiser tout son être! noble et vaillant labeur qui élève la créature bornée aux limites mêmes des régions infinies où sa nature se transforme ; puissantes et fécondes méditations dans lesquelles, poursuivant avec une ardeur infatigable le rêve qu'elle entrevoit malgré sa faiblesse , la pensée s'agrandit et s'échauffe et €oinble l'âme de joies presque célestes î voluptés inefi'ables ! dont nulle langue humaine ne saurait peindre la force et la douceur, car elles sont la plus haute expression du pouvoir de notre essence immatérielle. La poésie leur a donné un symbole en immortalisant le sublime délire de l'artiste qui sent palpiter le cœur de la femme sous le marbre que tourmente son ciseau, et se prosterne, éperdu d'amour, devant cette œuvre sans nom, pour l'enfantement de laquelle sa main s'est rencontrée avec celle de Dieu !
« Et ne croyez pas que ce soit de ma part une téméraire exigence que de vous convier à ces aspirations ; elles sont la source de tout ce qui est véritablement puissant. C'est par le cœur que se mènent les hommes, et c'est le beau qui le pénètre et le captive. La beauté morale exerce sur lui un empire bien plus irrésistible que la beauté physique qui n'est que le reflet et le signe visible de la première. Dès lors, comment celui qui est chargé de persuader dédaignerait-il les séductions de la pensée? Comment renoncerait-il au secours décisif que lui apportent la pureté du langage, la grâce du tour, la noblesse de l'expression, la vivacité du trait, l'éclat des images, lu rapprochement ingénieux des aperçus? C'est de la furme, dit-un, et notre siècle positif ne s'y arrête plus, il demande
avant tout des idées pratiques et précises qui peuvent se rendre sans phrases.
« Mes chers confrères, tenez ces maximes trop répétées, pour un sophisme à l'usage des impuissants. Je suis loin de méconnaître la tendance de beaucoup d'esprits à tout rapetisser; les médiocrités trouvent leur compte à cet abaissement. Certains politiques en font la base de leur fortune. J'en vois aussi les traces funestes dans la littérature et dans les arts, et c'est pourquoi je vous conjure de réagir avec courage contre cet amoindrissement progressif de nous-mêmes. Autant il est nécessaire de fuir l'enflure et le mauvais goût, autant il faut s'attacher avec un pieux respect à nos vieilles traditions d'élégance et de distinction qui forment l'un des plus précieux patrimoines de notre nationalité. Cette belle langue française, la langue de Descartes, de Bossuet, de Pascal, de Racine, de Molière, de Voltaire, est un si admirable instrument, que ceux qui sont appelés à l'insigne honneur de s'en servir pour une fonction publique, et quelle fonction? La libre défense du droit ! seraient coupables au premier chef de la laisser se dégrader et se fausser entre leurs mains. »
Il est un nom que je ne puis écrire sans émotion, c'est celui d'un homme qu'on aurait dit né pour un autre sort et qui fut mon ami. J'ai laissé à d'autres le soin de flatter et de perdre son triomphe. Je ne me suis pas cru alors obligé d'en dire trop de bien, je me sens à l'aise aujourd'hui, pour n'en pas dire de mal ; j'en serais quitte avec lui si on pouvait jamais en être quitte avec l'amitié. Il y a ^ans le souvenir seul des amitiés contractées pendant les belles années de la vie, auquel se mêlent tant d'autres souvenirs, une douceur qui n'est pas sans tristesse, qui devient plus triste et plus douce à mesure qu'on vieillit, dont l'idée seule vous charme et vous oblige, et qui, sous ce rapport, est plus sacrée et plus touchante que l'amitié elle-même. N'eût-il eu pour lui que son talent et le rôle qu'il a joué, M. Ledru-Rollin avait droit à une place que personne n'aurait pu lui refuser. Si ce talent, en effet, a éclaté hors du
barreau, c'est au barreau qu'il s'est formé, il lui appartient. On se rappelle M. Lcdru-Rollin paraissant après 1830, jeune alors, beau, séduisant, laborieux, comblé de bien des dons, et plein alors d'ambition sage. Tout semblait le défendre contre les orages, si nous pouvions être défendus contre nos propres passions et les fatalités de notre destinée. Ceux qui n'ont connu de lui que le tribun impétueux, ne se doutent guère qu'il y eut peu d'esprits, naturellement plus tempérés, ayant plus de sang-froid, plus propres aux affaires, et qui en trouvaient mieux le joint. Si cette impétuosité l'a trahi quelquefois, elle l'a servi bien plus souvent ; c'est par elle que son talent agrandi, qu ilest devenu plus fort en devenant plus simple, et qu'il a fini par étonner ceux mêmes qui n'auraient pas mieux demandé que de le méconnaître. Il est de vieilles préventions auxquelles il serait temps de renoncer. Tous les succès sont loin d'être légitimes comme l'ont dit ceux qui aiment à adorer le succès ; tous s'expliquent cependant. Les partis ne se donnent guère, l'histoire est là pour nous l'apprendre, qu'à ceux qui ne sont pas indignes de les subjuguer. Le fait est que M. Ledru-Rollin avait fini par parler la langue de la politique et des passions, comme auraient pu le faire les plus redoutables orateurs de la place publique. On citera toujours le discours qu'il prononça, lorsque précipité du pouvoir, livré déjà à tous les ressentiments, à tous les soupçons, il répondait avec violence à des attaques qui devaient être injustes, puisqu'elles étaient passionnées ; à la force, à la liberté, à la sorte de grandeur sauvage qui s'y manifestent, on aurait cru entendre Danton.
« 0 presse, s'écriait-il ! j'ai lebonheur de te défendre, toi qui m'as si outrageusement, si odieusement attaqué. Ledru-Rollin qui vous parle, c'est Ledru-Rollin le voleur, le libertin. C'est ainsi qu'elle a payé mon dévouement à la République. Oui, oui, je m'en glorifie; le libertin avec des courtisanes qu'il n'avait jamais vues ; le voleur qui avait sacrifié sa fortune pour hâter la venue de la République, dont beaucoup d'entre vous ne voulaient pas et à qui il ne reste guère de patrimoine
o32 LE BARREAU AU XIX" SIÈCLE.
que son inextinguible amoiu' de la liberté. Je ne pouvais pas répondre à leurs attaques, mais avec Franklin, leur maître à tous, je me disais^ Si ce sont des vices qu'ils me reprochent, leur censure me corrigera ; si ce sont des calomnies, l'histoire les corrigera à son tour. »
Attaqués et défendus avec violence, les hommes fameux de tous les temps sont encore à connaître. Il s'est fait d'eux des portraits de fantaisie auxquels on tient et qu'on s'entête à prendre pour la réalité. Resterait à savoir si les personnages eux-mêmes, auxquels les partis se sont donnés et qui se sont donnés aux partis, tiendraient beaucoup à être représentés au vrai ; il y a un air de convention qui ne leur déplaît pas et qui, après tout, ne trompe que le public, qui est fait, dit-on, pour être trompé. Quand on parlera de M. Ledru-Rollin on ne saura pas qu'il fut un homme bon, affectueux, séduisant, curieux de la beauté des arts et des plaisirs de l'esprit, qu'il connaissait si bien les hommes qu'il n'a jamais pris la peine de les haïr, et que nul n'eut avec eux autant d'indulgence, d'art et d'attrait.
Au moment oii j'écris, j'ai sous les yeux un portrait de je ne sais qui, tracé par Tacite : qui me frappe par un certain air de ressemblance avec M. Ledru-Rollin, excepté que celui-là vaut mieux, et dont je reproduis quelques traits à cause de cela :
« Vir seciindis, adversisque justa famosus... insignes ami- » cilias juvenis ombitiose coluerat : mox, attritis opibus, luxuy> lia, induslria, comitate arrogantia malis bonisque artibus » mixtus : sed npud subjectos, apud proximos, apud collegas » variis inclecebris potens. »
C'est à ce dernier coup de pinceau « du plus grand peintre de l'antiquité» qu'il faut surtout reconnaître M. Ledru-Rollin.
Je n'ai parlé que des avocats, et j'ai eu tort. Je me suis trop rappelé que j'avais longtemps vécu au barreau, et que là s'étaient écoulées les meilleures années de ma vie. J'aurais dû songer davantage que le barreau, dans son véritable sens, comprenait tous ceux qui avaient appliqué aux choses judiciaires
l'art de l;i parole; que c'était ne le voir qu'à moitié que le voir d'un seul côté, et qu'il eu était d'autres auxquelles il était juste de faire leur part. J'y ai tâché cependant autant quejel'aipu; je me serais reproché d'omettre le nom d'un des personnages considérables de la Restauration, de M. Bellart, qui s'était chargé de représenter dans les grandes fonctions du parquet, ce qu'il y a eu, en elles, de droit, d'honnête et en même temps d'excessif. Il en a été ainsi de M. Persil qui, dans les mêmes fonctions et dans d'autres temps, a peut-être trop obéi à son zèle et s'est trop montré homme politique pour un magistrat. A chacun sa tâche ; on l'oublie. A l'homme politique il faut une liberté, une facilité qui n'appartiennent pas au magistrat; loin de servir à celui-ci, elles lui nuisent quelquefois, elles le diminuent. Il exprime la loi dans sa sincérité; il n'a pas d'autre devoir et d'autre gloire. Or la loi est raide et difficile ; elle ne se prête pas à tout ce qu'on en veut faire, et c'est précisément à cause de cela qu'elle est la loi ; on ne saurait, dès qu'il s'agit d'elle, y mettre trop de droiture et d'impartialité; elle sert à tous d'abri et d'appui. Je n'ai pas autre chose à dire à ce sujet.
Puisqu'il s'agit du parquet, il n'est pas pour moi sans quelque prix de rétablir ici le nom d'un des magistrats les plus éloquents qui y aient jamais paiju, de M. Plougoulm, qui est mort il y a deux années à peine, en touchant au repos après lequel il avait si vainement et si longtemps soupiré. Ses premières années avaient été pénibles; sa vie avait été laborieuse ; son caractère ne semblait l'avoir jamais disposé au bonheur. Il avait beaucoup travaillé ; il avait orné et fortifié son esprit; il était doué d'un rare talent, il le savait ; il en voulait à la destinée de l'avoir laissé à une place qui ne lui paraissait pas digne de lui, de là ces impétuosités qu'on pouvait prendre pour de l'envie et qui n'étaient autres que les mécontements d'une conscience irritable et naïve, que d'autrescachent et qu'il laissait voir. Il était devenu avocat après avoir passé par les fonctions de l'enseignement, dont l'exercice a servi de stage à beaucoup d'hommes pauvres et distingués. Sa parole
en a^ait gardé quelque chose de simple, d'austère, d'original, de singulièrement éloquent, qui l'a toujoursfait remarquer; on ne l'a jamais entendu sans émotion et sans surprise : elle était à grands traits sans éclat, sans brillant et presque sans couleur; il y avait en lui une sobriété qui est le \rai signe de la force. On sentait l'homme qui connaissait les anciens; qui les avait pratiqués, non sans fruit, efc qui avait fait de Démosthènes, qu'il avait étudié à fond, son modèle, presque son Dieu. 11 savait du droit les principes plutôt que les subtilités ; il le plaidait en conséquence, c'est-à-dire avec une sorte de hauteur qui ressemblait à du dédain et qui rendait les discussions sans attrait et quelquefois sans utilité. Les affaires ne venaient pas à lui; on le laissait au second rang ; il s'en étonnait ; il n'aurait pas été loin de s'en irriter ; il en voulait à une profession où on savait peu lui rendre justice. Il avait travaillé chez M. Mauguin, auquel semblait le rattacher alors la similitude des opinions et des passions politiques. Un tel maître était digne d'un tel disciple. Chez tous deux, en effet, même fierté, même éloignement de la foule, même dédain. M. Mauguin pouvait avoir plus de science, plus de composition, plus d'art, plus d'apprêt ; il y avait chez M. Plougoulm plus de nature, plus de force, peut-être plus de véritable éloquence. Celui-ci en était là, c'.est-à-dire déjà connu, presque célèbre, et avec cela inquiet, chagrin, peu satisfait, lorsque vint à éclater la révolution de 1830, qu'il accueillit comme les jeunes hommes accueillent toutesles révolutions, surtout celles qui semblent destinées à les venger des injustices du sort. Pourtant il ne lui demanda rien ; il parla le lendemain de la révolution à la place de Grève, au lieu même oii périrent Bories et ses compagnons, héroïques et malheureux jeunes gens qui seraient dignes que leurs cendres dormissent en paix à l'ombre du drapeau qu'ils essayèrent, vainement et prématurément, de relever. Il accepta la tâche, qu'il n'a jamais remplie, d'écrire l'histoire de la révolution qui venait de se faire. Il se tut et se calma. D'ailleurs, sa nature, son caractère, son talent n'avaient pas changé. Il trouva les mêmes obstacle^
qu'il fut, comme par le passé, impuissant h vaincre : le barreau continua de rester fermé devant lui. Ce fut en vain qu'au milieu de tant de changements, il avait espéré y trouver la place qui avait été jusqu'alors refusée à ses désirs et à ses mérites. De guerre lasse, il entra, vers l'année 183-4, à la Cour royale de Paris, où il fut nommé substitut du procureur général. C'est de là que date sa véritable renommée. On peut dire qu'il a été le magistrat le plus éloquent qui ait paru au piuquct depuis soixante années. Je n'ai rien à dire des magistrats du premier Empire auquel on ne demandait que le silence, et dont on a tout oublié, jusqu'aux noms. M. Bellart lui-même, que sa santé éloignait des audiences, a été plutôt un administrateur excellent qu'un orateur; sa manière, d'ailleurs, qui se ressentait de son époque, était déjà surannée malgré sa réelle grandeur. 11 y avait trop de mots; quant aux autres magistrats dont on a dit si souvent les noms, que je n'ai pas à les redire, il ont dû, plus qu'on ne pense, à un temps où l'habitude du respect n'était pas perdue, à un pouvoir qui empruntait quelque chose de son prestige au prestige du passé, et qu'ils servaient avec une fidélité et un dévouement honorables et sincères. D'ailleurs, il y avait en eux quelque chose de vain, de vide, de majestueusement banal, qui tenait à l'époque, à la fonction elle-même, qu'on ne remarquait pas assez alors, et qu'on remarque trop aujourd'hui. On aurait dit d'eux des collatéraux hors du degré successible du chancelier d'Aguesseau, auquel ils avaient laissé, faute de pouvoir y atteindre, sa mesure rare et son art extrême.
M. Plougoulm a eu, au contraire, un nerf, une substance, une précision, un tour, un trait, que le parquet semblait avoir ignorés jusqu'alors, il y avait en lui un mélange de ruse et de force, qui est le fait des hommes forts, qui l'avait rendu pour le barreau un adversaire redoutable, trop redoutable, et qui lui ont attiré les inimitiés dont la violence l'affligeait et le flattait à la fois.
On se rappelle la place qu'il a tenue dans les procès de la presse, qui ont tenu eux-mêmes trop de place, sous le régime
de 1830. 11 y était devenu indispensable, à ce point qu'on ne Fa jamais fait servir aux procès civils auxquels il aurait été très-propre, quoiqu'on en eût dit; il leur aurait donné une grandeur inaccoutumée. C'était un tort : les hommes s'usent à un tel métier; ce qui était un devoir devient un rôle; ils y contractent des passions qui, pour n'être plus personnelles, n'en sont que plus excessives; ils courent risque d'y perdre la sérénité qui est la qualité du magistrat. En ce qui touche M. Plougoulra, il ne pouvait en être autrement, et on avait fini par s'en apercevoir. Il y avait, d'ailleurs, en lui une mobilité née de son humeur, de ses mécontentements, qu'aucune passion véritable n'avait fixée, et qui devait le rendre le jouet et la victime des événements. Procureur général à Amiens, à Toulouse, àMontpelUer, premier président à Rennes en 1848, il eut beaucoup à souffrir par la faute des événements, peutêtre par la sienne propre, et n'en fut que plus malheureux. Il est des hommes chez lesquels le talent est une souffrance, et qu'ils ne goûtent et ne font goûter qu'au travers des angoisses qu'ils en éprouvent. Tel fut entre autres M. Plougoulm ; il y a eu en lui quelque chose de douloureux et de singulier. C'est peut-être à cause de cela qu'il a été le remarquable orateur que nous avons admiré.
Tout à l'heure, à son sujet, je parlais de Démosthènes; je me reprocherais de n'y pas insister. M. Plougoulm s'y était voué tout entier ;ille possédait à fond; il était digne de le traduire, et ill'avait traduit, en effet, avec noblesse et simplicité. C'est ainsi qu'aurait dû parler, s'il eût parlé en notre langue, celui qui faisait de la parole non une parure, mais un vêtement. Je veux citer quelques belles lignes de M. Plougoulm sur l'art de traduire : « Au point de vue de l'histoire et de l'art, rien de plus intéressant que les harangues célèbres, de plus digne d'une étude sérieuse. Là, on assiste aux derniers jours de la liberté grecque. On voit clairement pourquoi elle est tombée, comment, avec un peu de vigilance et de sagesse, elle aurait pu vivre longtemps encore. Là surtout, on pénètre à fond la politique de Philippe, cet homme si habile qui ne fut pas seule-
ment l'acheteur, le corrupteur de ce glorieux pays, mais qui sut profiter de ses fautes, de ses discordes et l'asservir en le protégeant. Les Philippiques sont le vivant tableau de cette -singulière conquête, si longue, si tortueuse, pacifique et rusée beaucoup plus que violente, oia, dans une carrière de vingt années, on ne rencontra qu'une importante victoire, et qui pourtant fonda un grand empire. A ne voir que ce seul côté, • es harangues seraient déjà un des précieux monuments de l'antiquité grecque ; elles sont, de plus, des chefs-d'œuvre d'éloquence, de cette éloquence telle que la veut la tribune moderne : énergique et simple, jamais théâtrale ni occupée d'ellemême, tout entière aux choses, lumineuse de bon sens, ardente, élevée quand le sujet l'enflamme, et, par dessus tout, naturelle et vraie. Tel est Démosthènes. C'est par là qu'il reste modèle et n'a pas vieilli d'un jour, aussi vif, aussi entraînant pour nous qu'il le fut pour Athènes qui l'écouta, pour Rome ijui l'a tant admiré. Il n'y a que la vraie beauté qui dure ainsi, qui garde cet invariable empire, et sur laquelle le temps ne peut rien. C'est la statue grecque, belle aujourd'hui comme le jour où elle parut, et qui n'aura jamais d'âge parce qu'elle est parfaite.
» J'ai conclu de là que faire entendre le grand orateur chez nous, ne fût-il que reconnaissable et pas tout à fait défiguré ; tiiut en le laissant grec, lui l'aire adopter un vêtement français, ("était une belle œuvre à tenter et je l'ai tentée. Je resterai lurt loin de cette beauté sévère, j'en suis très-assuré ; mais cette pensée ne me décourage pas. Je crois qu'un patient travail tel (lu'une pareille entreprise le demande, des essais répétés, d'utiles et bienveillants conseils, peuvent amener une œuvre qui ait son intérêt. Notre langue, d'ailleurs, si elle n'est pas souple, onduleuse, riche d'harmonie comme celle de Démosthènes, est limpide t;t prompte comme elle, amie du nerf et de la clarté, et s'adapte merveilleUbement au génie de l'orateur grec
)>S'il est un modèle (|ui résiste à la copie, qui souffre impa- 11. 22
tiemment une main étrangère, c'est à coup sûr l'éloquence, cette grande chose, si délicate, si fugitive, si personnelle; cet accent intime de l'âme qu'un mot impropre, un tour gêné vont tout à coup fausser et détruire. Comment revêtir, avec assez d'aisance et de vérité, la pensée, l'émotion d'autrui, pour qu'aucune étrangeté, aucune raideur n'apparaisse, car il faut en arriver là. Toute copie qui ne se fait pas oublier, qui ne vit pas de sa propre vie, qui ôte à l'orateur sa puissance, à l'historien son éclat, sa touche vigoureuse, cette copie-la, si exacte qu'elle se prétende, ne reproduit pas le modèle; elle le déforme, le calomnie; ce n'est qu'un laborieux mensonge, un radical et perpétuel contre-sens. »
Les hommes dont je viens de parler ont eu cela de remarquable qu'aucun d'eux ne s'est ressemblé et qu'on les reconnaît tous à une marque qui leur est propre ; c'est l'homme qui se montre en eux et que l'avocat n'empêche pas d'être vu ; on sent une époque où les natures sont plus fortes et les talents plus personnels. En sera-t-il de même désormais? u' aperçoit-on pas déjà les premiers signes de la confusion, où dans les sociétés arrivées à leur développement extrême, tout se mêle et s'absorbe. Il y a une sorte de délicatesse et d'originalité qui alors se perdent ou qui s'effacent.
Grâce à Dieu nous n'en sommes pas là ; l'aspect seul du barreau suffirait pour l'apprendre ; c'est ici que je sens que je n'ai pas fini. J'ai quelque regret du cadre qu'il ne m'est pas donné de remplir, et que j'ai choisi non sans quelque témérité.
Parmi ceux que j'ai connus, et que j'ai laissés sur la route dont nous avions parcouru ensemble la plus grande partie, il en est plus d'un qui méritait de ma part, à plus d'un titre, l'hommage que je me reproche de n'avoir pas rendu à sa mémoire.
Il en est encore qui sont dignes qu'on en parle ; ce sont les hommes jeunes que le talent et le travail ont mûris,
qui ont pour eux la clarté, la science, la distinction, l'art de bien dire : qui ne sont déjà plus l'espoir du barreau, qui en sont la force, et qui, disciples hier, sont des maîtres aujourd'hui.
Ceux-ci ont le temps d'attendre, ce sera à faire à ceux qui sont leurs contemporains et leurs émules, et qui les auront mieux connus et plus pratiqués que moi.
Ce sont des maîtres aussi que les hommes considérables qui, sortis de la politique, sont venus donner au barreau de Paris, un aspect nouveau.
Je n'ai fait que les entendre ; je n'ai eu avec eux aucun commerce; chez euxl'homme m'échappe; une vieille familiarité à l'égard de quelques autres m'a permis la louange, puisqu'elle me permettait la liberté ; rien ne m'autoriserait à parler des premiers.
Leur place à tous est réservée dans l'histoire qui sera écrite un jour.
Quant au barreau, il est possible qu'il se transforme dans un siècle où tout s'est transformé ; il ne changera pas de caractère ; il sera libre et soumis ; il sera l'interprète et le défenseur de la loi ; sous ce rapport il est nécessaire à la société civile. Les peuples, quelles que soient leurs institutions, en auront besoin comme on a besoin d'une garantie ; il sert, en effet, à les soutenir et à les contenir. Sans lui la justice, qui n'est la justice qu'à la condition d'être éclairée, serait bien près de n'être qu'un mot.