‹ Le barreau moderne français et étrangerChapitre 10 sur 75 · LIBERTÉ DE U DÉFENSE · texte numérisé non relu

LIBERTÉ DE U DÉFENSE

pitié par des sanglots efiFéminés, commiseratione muliekiter utù Et à cela quel remède proposait-il ? Que le juge rappelât tout simplement le plaideur au fait, ad rm a magistraiu reducatur. A la bonne heure f Sur ce point, tout le monde sera d'accord; des intempérances de langage n'ont jamais été l'éloquence, et de tout temps la satire en a fait son aifaire. Les Gtêépes i'Aristophane et les Plaideurs de Racine ont signalé la limite k laquelle commence le ridicule dans les plaidoiries. Il faut remarquer que Platon écrivait pour son temps, qu'il avait sous les yeux le tribunal d'Athènes, composé de juges pris dans le peuple, et de- \mt lequel chacun pouvait plaider sa propre cause, •l-n plaideur sorti des rangs de la foule, observe très bien M. Egger, pour défendre sa cause devant un i^e qui sort de ces rangs comme lui et qui demain y rentrera, ne peut parler comme l'avocat moderne, espèce de magistrat lui-même, devant une magistrature encore plus haute. Sans cesse l'intérêt et la passion offusquent en lui le sentiment de la justice ; l'ignoîanee du juge le réduit aussi à plus d'une ruse dont l'emploi aujourd'hui serait honteux ou inutile. » Jusque-là tout serait au mieux, et l'on pourrait s'en- ^Tvdre, même avec Platon ; mais nous ne dirons rien qu'on ne sache en ajoutant que le philosophe allait plus loin, qu'en voulant tout ramener à la vérité ab- ^lue, il s'était cru obligé par son système à proscrire

l'éloquence comme une dupeuse d'oreilles et la poésie comme une rêveuse. On sait également que, pour avoir médit de ces arts sublimes qui rapprochent l'homme de Dieu, jamais Platon ne fut plus éloquent qu'en parlant contre l'éloquence, ni plus poète qu'en s'élevant contre la poésie. Ce fut sa punition. — Ne doit-on pas s'étonner que de pareilles théories aient pu trouver de l'écho à la fin du xvni* siècle, et que, sur la foi du philosophe athénien, Filangieri ait proposé de faire de l'avocat une espèce de juge rapporteur devant les tribunaux? Cette doctrine frappait au cœur le droit de la défense, elle a fait son temps et n'a plus d'adeptes. C'est tout au plus si on la retrouve dans les appréciations superficielles du monde ou sur les théâtres, d'où elle a longtemps envoyé d'innocents traits au barreau, qui en a ri et ne s'est point senti blessé.

Reste à la défense une voie plus large, où il lui est donné de se mouvoir avec une liberté absolue et d'user de toutes ses armes, de toutes ses ressources, pour la recherche de la vérité judiciaire : nous disons de la vérité judiciaire, et non de la vérité absolue, qui est du domaine de la philosophie. On n'a point imposé au juge une œuvre impossible ; pour faciliter sa tâche et soulager sa conscience, souvent la loi a pris soin d'attacher la vérité à tel fait ou à tel genre de preuves, et elle a tracé le cercle dans lequel est

LIBERTÉ DE LA DÉFENSE. tô

renfermée pour elle la vérité judiciaire. Ce cercle, si étroit en Allemagne, est fort large devant les tribunaux français, assez large pour que Tavocat et le juge n'aient point à le franchir, et lorsqu'en s'y renfermant ils ont l'un et l'autre accompli leurs explorations, la justice est satisfaite, car ils ont fait, disait Duport, tout ce qui dépend des hommes pour que la vérité soit connue. Dans ces explorations, dans cette recherche, jusqu'où peut aller la parole de l'avocat? La règle n'a jamais été posée, parce qu'en effet elle ne saurait l'être : ce qui est ici la liberté, là ne serait peut-être plus la liberté; il faut tenir compte des temps et des lieux ; il faut aussi envisager le mécanisme des institutions judiciaires et se pénétrer des nécessités qu'il impose à l'avocat. Avec nos habitudes, lorsque nous relisons aujourd'hui les plaidoiries des avocats grecs et romains, nous sommes surpris, choqués même des hardiesses et des violences que l'on y rencontre. Dans ses discours sur Y ambassade et sur la couronney Démosthènes se laisse aller aux personnalités, aux apostrophes les plus sanglantes. Cicéron prend à partie les plaideurs, les témoins, les juges. L'ironie et le sarcasme, la raillerie et l'invective, vous trouvez tout cela dans ses plaidoiries. « Il n'y a plus rien de sacré, dit-il par exemple, et la vertu du juge ne vient plus en aide à la faiblesse de la partie. » — Voilà pour les magis-

trats. — « Ne sois pas étonné, Vatinius, si je te fais l'honneur de t'interroger, toi dont nul ne voudrait dans sa société, et qui es aussi indigne du droit de cité que de la lumière du jour! Rien au monde ne m'aurait poussé à cette extrémité, si je n'avais voulu châtier ta sotte arrogance, abaisser ton audace, et arrêter ton bavardage par un petit nombre de questions. » — Yoilà pour les témoins, auxquels l'avocat lance parfois des pointes comme celle-ci : Un prétendu jurisconsulte vient déposer et déclare qu'il ne sait rien : « Vous croyez peut-être, dit Cicéron, que je vous interroge sur le droit? » — Enfin, dans la défense de Célius, avec quelle cruelle finesse parle-t-il de Clodia, la sœur de son adversaire I « Je m'exprimerais autrement, dit-il, sur son compte, si je n'avais égard à mes démêlés avec son mari, je veux dire avec son frère, car je m'y trompe toujours. Je n'ai jamais encouru les ressentiments d'une femme. Comment ne tiendrais-je pas à conserver les bonnes grâces de celle que l'on s'accorde à proclamer l'amie de tous les hommes I » — Et cependant Cicéron est resté le grand avocat, l'éloquent orateur romain, et tous les avocats, tous les orateurs usaient de la même liberté de langage. C'est qu'il importait à la défense qu'il en fût ainsi. Dans quel milieu se trouvait Cicéron? La dépravation était en haut et en bas; juges et témoins se laissent corrompre ; la délation est partout,

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