‹ Le bas-relief romain à représentations historiques;Chapitre 21 sur 33 · LA PEINTURE D HISTOIRE DE L ÉPOQUE RÉPUBLICAINE · texte numérisé non relu

LA PEINTURE D HISTOIRE DE L ÉPOQUE RÉPUBLICAINE

même registre superposant les différents personnages. Comment auraient-elles été la source d'où a découlé le bas-relief? Il n'y a aucune comparaison à faire avec ce qui s'est passé dans des temps plus voisins de nous, lorsque pendant la première Renaissance, au début du xv'' siècle, Lorenzo Ghiberti ciselait les deux célèbres portes du Baptistère de Florence. Fouillant l'horizon, chargeant les fonds, usant de plans multiples, détachant ses figures au milieu de montagnes, de rochers, d'accidents de paysage et d'édifices de toute sorte, il s'affranchissait, comme avant lui les sculpteurs romains, des lois de la plastique et créait de véritables tableaux en bronze, « une vraie Bible en miniature ^ » ; c'est le style pittoresque dans toute sa perfection. Or ce style, par l'intermédiaire d'artistes comme Lionardo di Giovanni et d'œuvres comme l'autel de Pistoia, dérive, à n'en pas douter, de la peinture florentine de l'époque précédente; il y a entre ces deux formes d'art influence directe et filiation étroite, non pas seulement succession chronologique. Mais ici les raisons de cette influence s'expliquent aisément. A Florence, la peinture naît, se développe, grandit, bien avant qu'aucune école de sculpture se soit formée ; de plus les premiers sculpteurs n'y sont souvent que d'illustres peintres eux-mêmes quittant le pinceau pour le ciseau ou l'ébauchoir, comme on voit Giotto décorer le Campanile du Dôme et Orcagna le maître-autel d'Or San Michèle ; ils sont donc portés de préférence vers le bas-relief, l'élément sculptural qui se rapproche le plus de la peinture, et ils ont en outre une tendance à le traiter avec les habitudes de composition auxquelles les a plies leur métier de peintres; enfin et surtout l'école de peinture s'est élevée dans cette ville, dès le milieu du xiv^ siècle, à une telle hauteur, elle a, par l'enthousiasme qu'elle excite, pris tellement possession des esprits qu'elle doit nécessairement imposer ses méthodes, consacrées par des chefs-d'œuvre de vérité, de naturel et de vie, à un art plus jeune qui débute. Les prédécesseurs de Ghiberti, un Piero de Florence, un Lionardo di Giovanni sont en droite ligne les imitateurs et les héritiers de Giotto et de ses disciples ~.

1 Pollier, Gazette des Bcau.r-Arls, 1892, 2° semestre, p. 24.

2 Sur la sculpture llorentiue aux xi\' et xv° siècles, voir Marcel Reymond, Gazette des Beaux-Arts, 18'J3 et 1804.

Mais les coiiditious n'étaieiii pas les mômes à Rome, et la peinture, quand apparaît le bas-relief historique à la fin de la République, n'ayant à proposer au nouveau venu aucun modèle comparable à ceux des fresques llorenlines, ne pouvait avoir la môme puissance d'enseignement et d'action. Toutefois, sinon pour la composition fondée sur un principe différent, du moins dans le détail et sur certains points, elle annonce lu sculpture im})érialo. Reportons-nous à la décoration murale trouvée sur l'Esquilin; au milieu des éléments empruntés à la Grèce, une chose demeure, foncièrement romaine, le costume et l'armement. Larges « paludamenta » ou petits caleçons courts, casques surmontés d'ailes, jambières et lances, tout cela ne doit rien à l'étranger et reflète des coutumes italiques. Toutes les peintures portées dans les triomphes possédaient certainement ce même genre de mérite, et Carthaginois ou Garamantes, habitants de la Sardaigne, de l'Asie-Mineure ou de la Syrie, chaque peuple vaincu, représenté dans ces tableaux de batailles, y figurait avec son équipement particulier et son habillement national; pour le Romain curieux et pratique, avide d'indications précises, ce ne devait pas être une des moindres raisons de la popularité du genre. Mais cette exactitude absolue apportée à rendre les accessoires de la personne humaine, cette vérité de la couleur, est aussi ce qui nous avait frappé dans les sculptures historiques do l'Empire comme un de leurs traits distinctifs ; c'est une manifestation partielle de ce sentiment réaliste qui développé, enrichi, devenu maître du bas-relief tout entier, aboutira aux œuvres du temps de Titus ou de l'époque de Trajan.

En outre, les peintures de l'époque républicaine présentent une grande abondance de personnages, disposés, comme dans la réalité, sans symétrie ni belle ordonnance, et par là encore elles préparent en quoique façon le bas-relief postérieur, dont un autre caractère essentiel est justemeut le nombre des figures et la représentation, non pas de grou])es simplifiés, mais de véritables masses de combattants. Ajoutez qu'elles indiciueiit avec soin les localités, martpient les fortifications, les remparts, les retranchements, les constructions de tout genre, reproduisent les détails géographiques. Des tableaux, comme celui où Mancinus montrait au peuple le siège et la prise de Carthage, ou comme cet autre (jui retraçait la coïKiuète de la Sardaigne par Sempronius (iracchus, vérital)l(' carte illustrée avec des

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vues du pays, donnaient à la partie descriptive une place importante. Ce n'était pas du paysage proprement dit, lequel ne commencera guère à Rome que sous Auguste, avec les perspectives imaginées par Ludius sur les murailles des maisons ; c'était plutôt de la topographie. Les accidents du sol n'y sont point traités pour eux-mêmes, comme ayant un intérêt propre, mais parce qu'ils sont nécessaires, à titre de renseignements, pour faire comprendre la scène, permettre de suivre les diverses opérations d'un siège ou les péripéties d'une campagne. Il est intéressant néanmoins de voir que sous l'Empire la colonne Trajane se distinguera par cette même indication scrupuleuse des localités et des particularités du terrain; que même, quand viendra la décadence de l'art, le bas-relief historique, sur le monument de Marc-Aurèle, plus encore sur l'arc de Septime Sévère, aura une tendance à perdre chaque jour davantage sa valeur de représentation plastique pour se résoudre en un simple plan tracé sur la pierre, et qu'il deviendra donc quelque chose de semblalole à cette vieille carte de la Sardaigne peinte sur bois quatre cents ans auparavant pour le triomphe de Sempronius Gracchus. Si enfin l'on songe qu'il était rehaussé de couleurs, — ce qui ne parait pas douteux, bien qu'il se soit conservé siu" les monuments peu de traces de cette polychromie^, — on admettra que la peinture n'a pas pu demeurer sans une certaine influence sur le développement ultérieur de cette sculpture impériale.

C'est en effet à cette solution que nous nous arrêterons. Nous n'accepterons pas l'opinion de MM. Philippi et Helbig, et nous ne croirons pas que les reliefs de Trajan sortent directement, par une conséquence naturelle, des tableaux de batailles de l'époque républicaine. Il y a des uns aux autres un fossé à franchir, que rien, dans l'art antérieur à Auguste, ne permet de combler; il faut chercher ailleurs les voies d'accès qui mènent sans secousse aux œuvres de l'Empire. Mais nous ne croirons pas non plus, et pour cela, que la peinture d'histoire n'ait eu aucune action. Au début de l'ère impériale l'idée viendra de tracer sur le marbre, matière plus belle, plus durable, et, pour ainsi dire, plus triomphante, avec d'autres procédés,

1 Bullettino delV Listiliilo, \S33, p. 92: — Petersen et Domaszewski, omv. cité, p. 103. Gomment d'ailleurs ce bas-relief historique, cherchant avant tout à donner l'illusion même de la vie, se serait-il privé du secours de la couleur et des moyens puissants dont elle dispose pour exprimer la vie ?

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le récit des grands événements que jnsque-lù on traçait avec le pinceau sur des panneaux de bois; et la sculpture historique aura le magnifique développement que nous avons vu. La peinture de la période antérieure, eu faisant goûter depuis longtemps le genre historique, a aidé cette idée à naître et facilité ce développement ; elle a suggéré en quelque manière, peut-on dire, le bas-relief d'histoire. Quand les circonstances se prêteront à la création de celui-ci, les Romains raccueilleront comme quelque chose qui leur est familier à l'avance. Aussi qu'est-il arrivé? Une fois trouvée cette nouvelle forme supérieure du bas-relief qui, répondant au même besoin, avait l'avantage de défier les siècles en durée, comme la peinture perdait sa vraie raison d'être, elle a presque cessé d'exister.

Elle ne meurt pas tout à fait; car en art les traditions meurent-elles jamais ? Et n'avons-nous pas assisté de nos jours, avec le préraphaélisme, à la renaissance de Botticelli et des vieux maîtres du Quattrocento? En Grèce, aux époques raffinées, le goût de rarcliaïsme n'avait-il pas remis en vigueur bien des genres et des procédés anciens, et notamment ces vieilles images monochromes des premiers temps, si dépassées dans la suite par les progrès de la peinture*? Le tableau de batailles n'est donc pas inconnu sous l'Empire. Au triomphe de Titus sur la Judée, derrière les statues des dieux, les victimes destinées au sacrifice et les captifs enchaînés, furent portés dans le cortège, divisés en plusieurs registres, selon l'antique usage de l'époque républicaine, de grands cadres oii l'on avait représenté les épisodes les plus renuirquables de la guerre, le sac de Jérusalem et l'incendie du temple -. Mais ces exemples deviennent rares; la peinture historique n'est plus cultivée comme par le passé; elle est remplacée. Ou, quand elle subsiste encore, c'est presque toujours sous la forme allégorique. J'ai déjà parlé du triomphe de CornéUus Balbus, l'ami d'Auguste, sur les Garanuuites, et de toutes les personnifica-

i Zcuxis, au commencement du iv" siècle, avait déjà cultivé et rajeuni le nionochronie. CetU- techniiiue persista sous les Diadoipu-s et jusque sous riMupire romain. l'Une nous .ipprend (35, 15) qu'elle était encore pratiquée de Sun vivant, et les lielles peint lires sur marbre . découvertes à llerciilanum, imitation de peinlures lielleiusli(pies, conliniicnl son temoigiiUj,e (voir Mus. Ile) cul., I, 1-4).

- Josèphe, Dell, judaic, Vli, îi, 11.

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tions de villes, de nations, de fleuves et de montagnes qu'il étala aux yeux des Romains ^ Auguste lui-même, quand il voulut conserver la mémoire de son triple triomphe célébré en trois jours ■', plaça deux tableaux dans la partie la plus fréquentée de son Forum : ce furent deux allégories, l'image de la Guerre et celle du Triomphe 3. A ses funérailles parurent, personnifiées en une suite de tableaux, toutes les nations qu'il avait conquises, chacune avec les attributs qui lui étaient propres^. Plus tard, sous Tibère, au triomphe de Germanicus, on portait encore en pompe, à côté de représentations de batailles, des montagnes et des fleuves peints sous des traits allégoriques, simulacra montium^ fluminum'^.

Ce qui continue donc à vivre de la peinture historique, c'est surtout ce qui ne fait pas double emploi, pour ainsi dire, avec la sculpture du même genre ". En tant qu'elle était une représentation directe des grands événements de la cité, la peinture, à partir de l'Empire, devient inutile et disparaît, ou peu s'en faut. Mais on croira difficilement qu'elle n'ait pas été à quelque degré l'ouvrière de la transformation où elle se perdait et que le bas-relief, tout en la tuant, ou même parce qu'il la tuait, n'en ait pas quelque peu hérité. Elle n'est pour rien, je le répète, dans les procédés de composition et de style qu'emploiera le bas-relief; mais n'a-t-efle pu être une cause très générale s'ajoutant à d'autres causes plus particulières et plus fortes, exercer son influence au début, préparer le terrain, apporter ses œuvres en exemples pour provoquer une œuvre plus grande que les siennes et plus durable, quitte à laisser le genre se former avec des éléments pris en dehors d'ellemême? En réalité, cette formation du bas-relief historique n'est pas simple, et bien des raisons concourent à l'expliquer. Pourquoi exclure l'une au bénéfice des autres? Elles se complètent et s'éclairent mutuellement.

' Voir page 200. Le triomphe eut lieu en 734 de Rome (20 av. J.-C).

- Dion, 51, 21; Suétone, Aiif)., 22; Macrobe, Satum., I, 12, 35; Servius, Comment, de TEnéide, VllI, v.ll4.

•"■ Pline, 33, 27.

< Dion, 56, 34.

■' Tacite, Annales, 2, 41.

6 Le bas-relief historique a bien, jusqu'à la fin et avec une étrange persistance, réservé une place, si petite lut-elle, à l'allégorie ; mais l'allégorie n'en a jamais été cependant qu'un élément accessoire ; et ce n'est pas la tendance allégorique, c'est une tendance toute contraire qui nous a servi à définir ce bas-relief.

21 i LES ORIGINES

Mais, puisque les peintures triomphales de l'époque républicaine ne peuvent revendiquer pour elles ni le choix des éléments ni leur disposition dans le genre nouveau qui se construisait, d'où viennent donc ces éléments ? C'est ce que nous allons voir maintenant.

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