‹ Le bâtard (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

— Oui, sir Lionel, oui, monsieur Williams ! balbutia le marin qui ne revenait pas encore de sa surprise, et considérait Belgrave des pieds à la tête, comme un officier de justice qui veut prendre un signalement. Merci, mille fois merci, mon bon monsieur! merci, ma belle demoiselle! Que le ciel vous accorde à tous les deux une foule de bonheurs ainsi qu'une longue et magnifique traversée! i.:»' ^

, .r.VVTJ

Sir Lionel et sa fille le remercièrent

LR BATARD. Ai

avec affection, et le brave matelot sortit en prodii^uant les saluîaîions les plus respectueuses et les plus gauches.

.nr.

A peine Folk se fut-il retiré, que Nancy, transportée d'une joie inconcevable, sauta au cou de son père et l'accabla de caresses ;

— 0 mon pèreî 8''écria-t-eîle, que vous

êtes bon, généreux ! sans vous ce pauvre jeune homme était perdu ! aucun n''o5ait lui porter secours !

— J*'eusse été le premier à le faire, Nancy, répondit sir Lionel en secouant la tcte (Tun air mélancolique; mais hélas!

mon dévouement n'eût pas servi à grand'chose! j'aurais péri certainement sans pouvoir le sauver ! Je suis bien mauvais nageur, ma pauvre enfant, tu ne le sais que trop!..: et pendant la traversée, quand une lame, en balayant le pont du vaisseau, t'emporta dans la mer, je ne pus que m''élancer au milieu des vagues furieuses pour mourir avec toi !.. et Sîiiis le courage de Frédéric Mortoal.^^Qjj j,^.

— Oui ! c'est à ce brave jeune homme ;

interrompit-elle avec une vivacité pleine d'attendrissement, c''cst à lui que je dois

mon père !

— Et que je dois ma fillc ! poursuivit Lionel dont les yeux se remplirent de larmes , ma flîîe , ma chère petite Nancy ! toi, mon bonheur, toi ma vie, toi mon âme!... toi qui verses au fond démon cœur, avec un sourire, avec une parole, autant de joie qu'il en peut contenir!... Oh ! que je suis heureux ! tu vas être la femme de ce bon Frédéric , qui est bien le meilleur et le plus généreux des hommes !

j ,^ Oui! c*'e^t un noble cœur, j'en con-

46 LC BATAIiD.

viens! murmura faiblement Nancy dont le visage , tout à Pheure éclatant de joie, devint tout à coup morne et soucieux.

— Et comme il t'aime ! ajouta chaleureusement Lionel. Quel dévouement !

quelle douce et tendre affection! Qu''on est heureux de pouvoir faire le bonheur d'un si galant homme!... car enfin, je ne lui connais pas un seul défaut! sous une apparence froide et gauche il cache une âme de feu ! Il n'est pas riche , sans doute, il n'est pas noble !... Ce n'est qu'un pauvre officier de marine qui, malgré sa bravoure et son instruction, ne sortirait peutêtre jamais des grades inférieurs; car il n'intrigue point, lui! il fait son devoir, plus que son devoir, et ne croit jamais avoir fait assez!,.. Mais s''il est obscur et

tE BATARD.' 1?

sans fortune, qu'importe? moi, je suis riche !... Je n''ai pas besoin qu'il m'apporte de Tor en échange de ma fille!... 0 ma Nancy, nous vivrons tous les trois ensemble, bien retirés, bien seuls, loin, bien loin des hommes qui sont fourbes et méchans !... Oh ! nous serons heureux !

— Heureux ! murmura Nancy en poussant un profond soupir.

— Tu en douterais, Nancy?

— Non , mon père , non ! . . , Maïs ce mariage... i.-.' .:.

Elle n'acheva point et baissa les yeux. Son pcrc la regarda crun air étonné.

— Eh bien, ma fille ? dit-il avec un peu dVcltération dans la voix; est-ce que tu n'aimes pas toujours Frédéric!

Comme un frère!... mais...

— Quel langage ! est-ce bien toi, Nancy? En vérité, depuis hier, je ne te reconnais plusl... Quoi! cette union qui semblait naguère encore le plus cher de tes vœux!...

Je t^en Conjure, mon ciifaiit, sois riiisonnable!... Pourquoi cette mélancolie qui m''alïHgc? pourquoi CCS larmes?... Essuieles bien vite avec un sourire ! ce bon Frédéric, hélas! s'il te voyait triste, il en mourrait! Songe que cl''un moment à Tautre il peut revenir !,.. car les affaires de famille qui l'ont appelé à Bristol sont probablement terminées; songe que dans quelques jours vous serez unis. .. ... •

Non, pas encore! pas encore ! s'ét-elle avec une douloureuse e Je vous en conjure, mon père!...

cria-t-elle avec une douloureuse énergie.

Sir Lionel ne pouvait comprendre Tétrange et subite métamorphose qui sem-

blait s'être opérée dans Pesprit et les sentimens de sa fille.

-^ Naney , reprit-il avec un mélange de tendresse et de sévérité, voudrais-tu me faire manquer à ma parole? Voudrais-tu manquer à la tienne?... Ai-je donc besoin de te répéter que Frédéric Morton a bravé la mort pour te sauver, pour sauver ton père !

— Oui, je lui dois tout! plus que la vie , mon père!... et je donnerais bien volontiers la mienne, pour lui prouver que je ne suis pas une ingrate!... Non, non, je ne m''en dédis pas ! je remplirai ma promesse!...je serai sa femme!... Mais plus tard ! mais plus tard !

LE BATARDÏ 51

Et tout en parlant, elle était prête à sangloter.

— Dis, n'est-ce pas étrange? reprit sir Lionel avec douceur, tu parles de Frédéric, absolument comme si tu ne Taimais pas, et pourtant je sais que tu Faimes!... Allons, mon ange, continua-t-il en souriant, ne détournepas la tête pour rougir; ne fais pas comme les jeunes prudes Anglaises qui se croiraient deshonorées d'avouer à leur père un amour chaste et pur. Sois franche, bonne et sensible coijime ta mère, cette excellente mère qui est au ciel maintenant, et qui prie pour nous! Ah! pourquoi Dieu Ta-t-il rappelée sitôt! comme elle serait heureuse du bonheur de sa fille!.. Mais quoi! des soupirs!., des larmes!.. Nancy ; tu me

^'2 IV. EAfARO.

désoles!. .je ne t''ai jamais vue triste comme aiîjourcrhui ! Ah ! je n'en cloute pas, c'est ce cruel événement qui t"'a bouleversée .. tu es si bonne, si facile à émouvoir, pauvre chère enfant !..

Nancy avait la poitrine gonflée de sanglots qu''ellene pouvait plus étouffer; elle pleurait abondamment.

— Allons, il est bien tard, ajouta sir Lionel d^me voix caressante, va reposer, mon amour!., un sommeil tranquille effacera cette impression fâcheuse, et tu seras gaie demain comme à Tordinaire. Embrasse-moi, m.a fdie, embrasse-moi.

Elle se jeta aussitôt dans les bras de son

père qui la couvrit de baisers ; puis elle sortit tout en larmes, et se retira clans sa chambre à coucher, qui était contiguë à cette pièce.

— Charmante enfant! quelle pureté!

quelle innocence ! murmura sir Lionel quand il fut seul. Elle sera heureuse; et moi peut-êtr3!..

Il s'interrompit tout à coup en frémis sant.

5G LE BATART>.

— Heureux! continua-t-il, oliljcne le mérite pas!. .Mais, quedis-je, heureux!., est-ce que je puis Tctrc !..

Il marcha quelque temps d'un air égaré, puis après un silence :

— Quand on a le cœur bourrelé de remords , reprit-il avec une intonation profonde, quand on ne peutjeter les yeux dans le passé, sans voir au fond de sa vie une tache de sang, un crime, un crime horrible!., quand on est courbé sous le poids de lamalédiction !.. alors on est voué éternellement au malheur, au désespoir!.. Ah! j'entendrai donc toujours une voix me dire ; « Lâche, tu as séduit la femme

LK BATAnD4 87

(le ton meilleur ami ! tu as tlié ton meilleur ami!! »

Un gémissement caverneux sYchappa de sa poitrine; de grosses larmes roulèrent dans ses yeux et descendirent lentement le long de ses joues amaigries et pâles. Il marcha, les l^ras croisés, la tête basse; puis, après quelques instans d'agitation morne et taciturne il se laissa tomber dans un fauteuil, et demeura comme anéanti.

La nuit était avancée : les flambeaux, dont la mèche commençait à charbonner, ne répandaient plus dans Tappartement que des lueurs ternes et tremblantes. Le vent soulïîait toujours, quoiqu'avec moiiia

d'impétuosité, et la mer, secouée par une longue tempête, grondait encore sourdement. La lune s''était levée et jetait sur les arbres du jardin, à travers un voile de vapeur, une clarté blafarde et douteuse qui faisait surgir par intervalles des apparitions fantastiques dans Tombre des taillis.

Quand Lionel tournait machinalement les yeux vers les fenêtres, il frissonnait d'aune horreur convulsive, comme Hamlet à la vue du spectre de son père : enfin, il se leva brusquement et ferma les rideaux des croisées, pour ne plus voir au dehors.

La maison qu'habitait sir Lionel se

tÈ BATAR». Sa

trouvait dans un faubourg de Plymouth ; elle était fort isolée. Le jardin, entouré de murs et de grilles, donnait d'un côté sur la campagne, et de Faulre sur une longue avenue de platanes, qu'il n'était pas trèsprudent de traverser la nuit.

Comme cette avenue était fort peu fréquentée, bien souvent elle servait de tbéâtre aux duels, qui n'étaient pas rares à cette époque, encore toute chaude de guerre civile et de dissensions politiques.

Depuis quelque temps, Plymouth retentissait, comme la capitale, de bruits sinistres et d'assassinats nocturnes. La ville était dans Tépouvante ; on ne parlait

que de vols à main armée, d'arrestations dans les rues; et personne, excepté les libertins qui sortaient des clubs et des mauvais lieux , n''osait plus s'attarder la nuit dans les faubourgs et les avenues. La surveillance des ^Yatcbmen ne paraissait plus suffisante; il était même question d''établir, au moyen d'une taxe particulière, des gardes de nuit qui, placés à cinquante pas les uns des autres, formeraient ainsi une espèce de chaîne vivante pour envelopper les brigands au premier signal.

Ces gardes armés d^m fusil et d'une bayonnette devaient arrêter les individus suspects, et tirer sur eux sans miséricorde s''ils essayaient de s''enfuir. Au premier coup de feu, on intercepterait sur-le-champ toutes les issues, et lea

malfaiteurs ne pourraient plus échapper:

par malheur cette garde urbaine n'était pas encore organisée.

Les villes cPAnglcterrc n''étaicnt donc protégées la nuit que par des watchmen, pauvres diables inoffensifs, qui n''avaicnt pour toute arme qu''un bâton, et qui recevaient plus de bourrades qu'ils n'en pouvaient donner.

Les guérites des watchmen étaient placées dans les rues, environ de cinquante pas en cinquante pas. Leurs fonctions ne consistaient qu'à faire des rondes nocturnes, une lanterne à la main, pour voir Ri les portes deti maisons dtaicnt bien

closes: puis, à répéter, chacun à son poste , Pheure quand elle sonnait, en indiquant à haute voix Pétat de Fatmosphère , la pluie ou le beau temps. En cas de quelque désordre ou d'incendie, ils donnaient l'alarme au movcn dVine i^rosse crécelle, et ce bruit rauque et strident se répercutait de guérite en guérite jusqu'à de fort longues distances. En quelques instans tous les veilleurs accouraient à l'endroit d''où le premier coup de crécelle était parti ; mais ces bonnes gens, presque toujours âgés et peu ingambes, n''étalent guère formidables avec leurs simples bâtons, et les voleurs se sauvaient la plupart du temps, quand ils étaient vifs et alertes.

Sir Lionel savait parfaitement que l'a-

venue des platanes ne jouissait pas cFune bonne renommée; mais il était brave, et ne craignait guère les escalades nocturnes. Armé d'une épée ou d'un poignard, il n'eût pas redouté le moins du monde le plus déterminé bandit à pied ou à cbeval, lefootpad , comme on disait alors, ou le high^ wayman: pourtant lorsqu'il était seul, au milieu de lanuit, il ne pouvait se défendre quelquefois d'un frisson convulsif qui le glaçait de la plante des pieds jusqu'à la racine des cheveux ; il avait peur dans les ténèbres, et ne s'endormait point sans avoir un flambeau allumé près de lui.

Depuis vingt-et-un ans, depuis la mort sanglante de M. Doring, il croyait toujours voir un cadavre à ses côtés.

Lionel demeurait enseveli dans ses réflexions; le front appuyé sur une main, il regardaitmachinalement un rideau sur lequel vacillait la lumière des bougies. Soudain il croit voir s'agiter un linceul!... ce rideau blanc lui semble remuer comme un suaire que chercberait à soulever le cadavre qu'ail enveloppe.

Il tressaille, il pousse un cri terrible, et ferme les yeux.

Mais bientôt il reconnait son étrange hallucination; il va toucher le rideau, en haussant les épaules avec amertume.

Edmond! Edmond l murmurê-t-ii

LE BATARD, Go

après unlongsilence^va, je souhaiterais toQ sort!... Au moins toi, pauvre ami, tu dors paisible clans la tombe !... tu ne vois pas toutes les nuits un spectre ensanglanté, qui te montre sa profonde blessure, et te maudit!... Depuis vingt ans, moi, je frissonne et je pleure, je me frappe la poitrine !... j''attends la vengeance de Dieu!...

Et, glacé d'une profonde horreur qui le pénétrait jusqu'à la moelle des os, il retomba dans un fauteuil comme quelque chose d'inerte et sans vie ; puis , la tête sur une main, les coudes sur les genoux , il resta courbé vers la terre et ployé sur lui-même, sans mouvement, sans regard, sans haleine.

Les horloges sonnèrent minuit Tunc

Ob LE BATARD.

après l'autre, et Ton entendit les voix enrouées des watchmen crier minuit de distance en distance, les unes rauques et sourdes comme des cloches fêlées, les autres aiguës et glapissantes comme les cris du coq.

Sir Lionel, toujours abîmé dans ses remords, n''avait pas changé d'attitude.

Soudain il releva la tête, et soupira douloureusement en portant la main à son front.

— Et cette malheureuse Anna! dit-il, qu''est-elle devenue?.. Morte sans doute!., oh ! oui, morte !.. j e l'ai tuée aussi ! . . . Mon Dieu! mon Dieu! punissez-moi!., frap-

pez!.. je suis trop coupable!., mais épargnez rinnocence !.. épargnez ma fille!..

Un bruit de voix et de pas, une sorte de piétinement furieux se fit entendre toutà-coup dans l'avenue voisine; puis, un cliquetis d'épées, entremêlé d'imprécations et de blasphèmes , comme dans un combat plein d'acharnement

— Quel est ce bruit?., c'est dans l'ar venue ! dit Lionel , arraché brusquement à ses pensées lugubres. Oui! ... sans doute un duel!... mais qu'entends-je?..

— Au secours!., à Tassassin!.. criait

une voix lamentable. — PuiS; un cri terrible suivi d'un profond silence...

— Un homme qu'ion égorge!., dit vivement Lionel!., ah! courons le défendre !

Et, s''armant d'une épée suspendue dans un coin de la chambre, il ouvre précipitamment la porte-fenêtre qui communique au jardin, et s''élance sur les marches du

perron.

On n*entendait pins rien dans Tavcnue, ni cris plaintifs, ni chocs d*'épécs, mais au loin retentissaient les crécelles dis-

cordantes des watchmen, qui semblaient approcher et se répondre.

Lionel avait déjà descendu le perron, quand il fut tout à coup presque renversé par un homme, pâle et hors d'haleine, qui franchit d\in seul bond toutes les marches et périétra dans l'appartement.

Lionel y rentra aussitôt.

L''inconnu qui venait de s''introduire dans la maison d'une si étrange manière était un jeune homme, grand et svelte.

Sa mise annonçait beaucoup de recherche

et d''élégance, mais son habit, de la meilleure coupe possible , était froissé et couvert de boue, ses manchettes étaient déchirées; il n''avaitplus de chapeau, et sa chemise semblait tachée de sang.

Son visage, d'une régularité parfaite, était d'une pâleur mortelle, et tout dans sa physionomie, comme dans ses gestes, trahissait une espèce d'égarement.

— Que voulez-vous , monsieur ? demanda Lionel d'une voix émue.

— ' Sauvez-moi! sauvez-moi! dit l'in-

LE BATAUb. 75

connu en tournant les yeux vers le jardin avec une terreur inexprimable.

— Vous êtes couvert de sang! s'écria Lionel.

— On me poursuit !.. sauvez-moi '...Les watchmen!..

Et le grincement des crécelles approchait toujours.

L'étranger, qui tressaillait convulsivement; ne détachait pas ses regards effarés

de la porte conduisant au jardin. Cette pâleur effrayante ne quittait pas ses joues; il semblait dans un état voisin du délire.

Pendant ce tems-là, Belgrave, toujours l'épée à la main, le regardait avec un mélange de surprise et d'horreur. Il n'avait pu distinguer encore les traits de ce jeune homme, mal éclairés par deux flambeaux, dont la lumière vacillante était près de s'éteindre à chaque rafale qui soufflait par la croisée ouverte.

— C'est lui! s'écria tout-à-coup Belgrave en reconnaissant le jeune homme qui s'était précipité le jour-même dans la rade.

— Quoi! malheureux! dit-il avec uti accent plein d'indignation, à peine échappé à la mort, vous commettez un assassinat !

— C'est un duel! murmura Léopold toujours en proie à la plus violente agitation.

— Un duel sans témoins !.i

— Oui!

— Alors, c'est un assassinat! dit Lionel! fuyez! je ne vous livrerai point! mais fuyez !

' — Rien qu'un instant! — Non!

. — Nous devions nous battre ! s''écria Léopold impétueusement!., c'est lui qui m'avait insulté, le misérable!., il m'avait provoqué!.. Le lâche ! il espérait pouvoir se dérober à ma fureur!.. Il fuyait! il fuyait toujours!., mais enfin, je l'ai rencontré tout-à-Pheure !.. je Pai suivi jusque dans cette avenue!.. Il voulait fuir encore!., mais je l'ai bien forcé de mettre l'épéc à la main!..

— Je ne vous livrerai point, vous dis-jel

reprit Lionel d'un ton sévère, mais je n'ai pas d''asile pour un meurtrier !.. Vous avez tué un homme 1,.

■ — J'ai vengé ma mère ! interrompit Léopold, dont les yeux étincelèrent d'un feu sombre. Cet homme ! il m'avait appelé bâtard!., je l'ai tué !

— Il est moins coupable que moi, peutêtre ! pensa Lionel qui sentit remuer soudainement dans son cœur une grande pitié pour ce jeune homme, qu'il avait sauvé le jour-même, et dont lafigure noble et belle lui rappelait un souvenir bien cher.

— Vous êtes blessé, monsieur , dit-il avec une inflexion plus douce à Lëopold qui portait la main à sa poitrine remplie de sang. Restez dans cette maison! on vous y donnera les soins que votre état réclame!.. Ah! je vous plains, jeune homme, poursuivit-il avec un soupir qui semblait arraché du fond de ses entrailles, jevousplains d''avoirla conscience chargée d'un meurtre!...

Puis , après un instant de silence :

— Mais ce malheureux , continua-t-il vivement, ce malheureux que vous avez frappé, il respire encore peut-être!., et de prompts secours...

LE BATAUD. 79

En mcme temps, il courait vers le balcon.

— C'est inutile, ditsourdementLéopold dont les sourcils froncés donnaient à sa physionomie quelque chose de fatal. Il est mort!., j'ai atteint le cœur!.. Il est mort, vous dis-je !.. Pinfàme Tyrconnel n'outragera plus ma mère !..

— Tyrconnel ! s''écria Belgrave en frémissant. Mais vous, monsieur, qui êtesvous donc?..

— Un homme au désespoir, qui n*'a

plusqu''àse faire sauter le crâne, si vous n''avez pitié de lui !

Sir Lionel, tout pâle et frissonnant, considérait Léopold avec une attention profonde et indéfinissable.

— Votre nom ? demanda-t-il d*'une voix altérée. Votre nom ?..

— Léopold Doring !

Lionel ne put retenir un cri.

— Léopold Doring!.. Ah? restez!., restez? dit-il, avec une expression de

tendresse et de joie qu'on ne saurait peindre.

Léopold était frappé d'étonnement.

— Et votre mère?., reprit vivement Lionel; dites !.. vit-elle encore?

— Elle est dans cette ville, répondit Léopold avecun redoublementde surprise.

— Anna ! Mon fils ! murmura Lionel en levant les mains dans un mouvement de reconnaissance; et, le cœur palpitant, les yeux gonflés de larmes; il allait serrer Léopold dans ses bras.

Il tressaillit. L'avenue était pleine de monde. Le bruit des crécelles résonnait avec plus de force. On voyait de grandes lueurs rougeâtres courir sur le feuillage sombre des platanes . Les gens du voisinage, réveillés par le tumulte, le guet, les watchmen , accouraient de toutes parts avec des torches et des lanternes.

— Ce sont eux!... ils me cherchent!

s'écria Léopold avec une expression de fureur et de désespoir qui se peignit dans tous ses traits.

— Cachez-vous ! au nom du ciel ! dit Belgrave dans une perplexité affreuse. Je vous sauverai !...

Au même instant une porte s''ouvrit.

Nancy , enveloppée d'un peignoir, sortit précipitamment de sa chambre à coucher, et courut, tremblante, se jeter dans les bras de sir Lionel.

— Mon père!... mon père ! de'mandat-elle avec un accent d'épouvante. Qu'estce donc?...

Et, reconnaissant tout à coup Léopold ,

elle poussa un cri et faillit s''évanouir.

— C'est elle ! murmura Léopold qui la reconnut en même temps.

Et promenant autour de lui un rapide coup-d''œil :

— Où suis-je donc?pensa-t-iI, croyant faire un songe. Est-il possible?... oui! je ne me trompe pas!... c'est bien lui!... c'est elle !

Il venait de reconnaître aussi dans Lionel Eelgrave, le même personnage qu'il avait vu le matin, sur le port» Mais Léopold ne savait pas lui devoir la vie; il ignorait que Folk s'était jeté dans les flots à la

prière de cet homme, et que sir Lionel était déjà son sauveur.

Léopold , malgré la position critique où il se trouvait, ne put réprimer un mouvement de joie salanique, un élan de passion mauvaise , qui fit bondir son cœur avecune violence inconcevable et circuler le sang dans ses veines comme un torrent de lave.

L'adorable jeune fille^ aux yeux noirs et brûlans, à la taille souple et gracieuse, la douce enchanteresse qu''il n''avait fait qu'entrevoir deux fois , et qu'il cherchait avec ardeur, sans pouvoir la découvrir; eh bien! elle était là devant lui, belle et tremblante, couverte à peine d'un pei-

88 LE 6ATARD.

gnoir léger qui trahissait des formes pures et voluptueuses, que l'imagination romanesque de Léopold embellissait encore. Il oubliait presque son danger et ne pensait plus qu'au bonheur inespéré d'une semblable rencontre.

Lionel, éperdu, parcourait toute la chambre sans pouvoir prendre aucune résolution; il ne savait que faire, qu'imaginer, pour soustraire Léopold aux recher ches; mais n''importe ! il voulait le sauver, il le voulait à tout prix.

Nancy demeurait pâle et frissonnante, muette et les yeux baissés.

Soudai non frappe violemment à la porte

de la maison. En quelques instans la cour s'emplit d'officiers de ju3tice,dcwatchmen et de force armée.

Il fallait prendre un parti; pas une minute à perdre.

— On vient! on monte Tcscalier! dit vivement Lionel en poussant le verroux de la porte qui mène au corridor.

— Ils ne m'auront pas vivant ! s'écrie Léopold en saisissant l'épée que Lionel a jetée sur un fauteuil, et courant vers la porte avec cette énergie terrible que donne le désespoir. Malheur! malheur au premier qui avance!

i9d LE BATARD.

— Taisez-vous ! pas un mot ! interrompt Belgiave en lui mettant une main sur la bouche. De la prudence!... ou vous êtes perdu !

— MonDicuîmonDicuîquesigiîifietout cela? dit la jeune fille, glacée de frayeur et ne comprenant rien à ce qui se passe autour d'elle.

— Tu sauras tout plus tard, ma fille!... Les voilà!... les voilà!.,, silence!

Et tous les trois, ils demeurèrent immobiles, sans dire une parole, retenant presque leur haleine.

tE PATARO. ni

Le plancher du corridor craquait bruyamment sous les pas lourds de plusieurs personnes quis''arrêtèrenten dehors devant la porte.

On frappa violemment.

— Ouvrez! dit une voix grave et impérieuse; au nom de la loi!..

— Je suis perdu! murmura Léopold.

— Venez! venez! dit Lionel à voix basse en l'entraînant vers la chambre à coucher de Nancy. Ils ne vous chercheront

pas sans doute dans Pappartcment de ma fille. Entrez ici : tous deux!

— C'est le frère et la sœur^ pensa-t-il.

Et, les prenant chacun par une main, il les conduisait vers la chambre.

— Quoi ! mon père !... dit craintivement Nancy en s''arrêtant devant la porte avec hésitation.

— Cest pour le sauver!.», repartit Lionel; écoute !,..

Il se pencha vers sa fille, et lui dit à Toreille ;

— Pour plus de sûreté, tu sais bien cette cachette?., enferme-le !... D'ailleurs j'espère qu''ils ne visiteront pas ta chambre... Toi, fais semblant de dormir.

Toutes ces paroles s'échangèrent en quelques secondes; on frappa de nouveau à la porte avec plus de force, et la même voix redit avec autorité :

— Ouvrez! ouvrez sur-le-champ! au nom de la loi I

Sir Lionel poussa Léopold et Nancy dans

91 LE fiATARO.

la chambre à coucher, et referma sur eux la porte avec précaution.

— Qui est là? cria-t-il d'un ton d'impatience, comme un homme fort mécontent d'être réveillé en sursaut.

Ouvrez !

— Encore une fois! qui êtes-vous? demanda Lionel en frappant du pied. Que venez-vous faire chez moi à cette heure?..

— Ouvrez au constable! répondit la voix toujours grave et impassible. Ouvrez,

LE BATARfi. Do

OU je fais brlâer la porte à coups de maillet.

Lionel, pensant que Léopokl avait eu le temps de se cacher, courut enfin vers la porte du corridor et l'ouvrit en se frottant les yeux, comme s'il n'eût pas été encore bien éveillé.

Une douzaine de watchmen, précédés d'un constable , entrèrent dans le salon. Les gardes armés restèrent en dehors.

Les watchmen , enveloppés dans leurs larges casaques grises, se rangèrent circulairement autour du salon, tenant d*'une main leur lanterne allumée, de l'autre une crécelle.

C'étaient pour la plupart de bons vieil-

lards, au nez rouge de froid et de genièvre, qui semblaient fort pacifiques , bien qu'au premier abord, à les voir entrer un à un dans cette chambre au milieu de la nuit, une imagination un peu romanesque eût pu les prendre pour ces terribles moines encapuchonnés des pieds à la tête, que Lucrèce Bcrgia convoquait souvent dans les ténèbres pour dire la messe des morts , quand elle voulait un cadavre.

— Monsieur, dit le constable d'un ton solennel, en étendant vers l'avenue des platanes un long bâton blanc, sur lequel étaient gravées les armes d'x\ngleterre , un meurtre vient d^'être commis à quelque distance de votre maison , dans cette avenue. Les watchmen;qui sontaccourus,

aux cris de la victime, déclarent tous que l'assassin a escaladé une grille en fer qui sépare ce jardin de l'allée des platanes, et qu"'il s''est dirigé vers ce balcon, Cest là seulement, monsieur? qu''ils Pont perdu de vue.

— La chose est très possible, monsieur, répondit Lionel en affectant beaucoup d'indifiérence , mais je vous déclare, moi, que je n'ai vu personne absolument.

— Mais vous avez au moins entendu des cris, monsieur, reprit le constable.

— Je n'ai rien entendu, monsieur. J^étais endormi... là, dans ce fauteuil.

400 LE ÏJATARD.

— Vous n'avez rien entendu , monsieur?

répéta le constable en interrogeant la physionomie de sir Lionel d'un coup-d'œil scrutateur. C'est vraiment bien étrange, car cette croisée est ouverte, et les cris du malheureux qu''on vient d'assassiner auraient dû frapper vos oreilles.

— Je persiste à dire que je n'ai rien entendu, reprit Lionel avec fermeté.

— Je suis loin de croire, monsieur, poursuivit le constable, que vous ayez le projet de soustraire le coupable aux investigations de la justice; je présume au contraire, monsieur, que vous n''hésiteriez pas à nous prêter main-forte contre les misérables, qui, depuis quelque temps,

Llî BATARD. 401

ensanglantent nos rues- Néanmoins, comme selon toute apparence l'auteur de ce crime s'est réfugié dans cette maison, et qu''il s'y trouve encore à votre insu, vous nous aiderez sans doute à faire des perquisitions?

— Très volontiers, monsieur, dit Lionel. Vous pouvez être bien convaincu que je désire autant que vous le châtiment des coupables; vous me rendez même un grand service de vouloir bien faire visiter ma maison, puisque vous croyez qu'un malfaiteura pu s'y introduire. Ayez, la bonté de me suivre, monsieur, je vous en prie... nous allons visiter ensemble les endroits où cet homme aurait pu se cacher.

Et sir Lionel fit un pas vers le corridor.

— Monsieur, dit le constable en indiquant la chambre à coucher de Nancy, veuillez avoir la complaisance d'ouvrir cette porte.

— C'est Pappartement de ma fille, répondit Sir Lionel, qui ne piit cacher entièrement son émotion.

— Cest bien, monsieur, ajouta le constable en posant une main sur la clé, veuillez me permettre...

— Ma fille repose ! interrompit Lionel avec plus de vivacité que de prudence.

Cette pauvre enfant est bien souffrante, monsieur... Elle s'est endormie de lassi-

LE BATARD. iOo

tude dans un fauteuil, et je vous supplie de ne pas l'éveiller ! il lui serait impossible de se rendormir jusqu'au matin.

D'ailleurs, monsieur, vous pouvez être parfaitement tranquille, sa chambre n'a point d'autre issue, et pour y pénétrer, il aurait absolument fallu s^introduire par le salon, que je n'ai pas quitté un seul instant depuis deux ou trois heures. Cependant, monsieur, si vous croyez bien nécessaire de visiter cette pièce, loin de m'y opposer, je vais moi-même vous con= duire?...

- - Il le faut, monsieur, répondit le constable, c''est mon devoir; mais j'entrerai seul avec vous, sans faire le moindre bruit. J'espère que la jeune dame qui repose ne s'éveillera pas.

— Je VOUS remercie, monsieur, de cette obligeante attention, dit Lionel qui ne cherchait qu''à gagner du temps : puis, il tourna plusieurs fois la clef dans la serrure pour avertir Nancy.

— Venez, monsieur, dit Lionel à demivoix en entr'ouvrant la porte. Voyez!

Elle dort!

L'oiïicicr de justice, qui était lui-même un bon père de famille et qui savait combien le sommeil d'un enfant malade est précieux, ne voulait pas remplir son devoir avec une rigoureuse exactitude qui eût ressemblé, dans une pareille circonstance , à de la brutalité.

Il s'approcha de la porte en marchant sur la pointe des pieds , jeta un rapide coup-d'œil dans la chambie qu''une veilleuse éclairait à peine; et, voyant une jeune personne endormie dans un fauteuil, il n''eut pas le moindre soupçon, et referma lui-même la porte avec un soin extrême, qui eût fait honneur à une excellente garde-malade.

r — Cest bien, monsieur, dit-il avec bonté. Maintenant vous m'obligerez beaucoup de vouloir bien venir avec moi visiter le reste de la maiâon.

— Il est sauvé ! pensa Lionel , le cœur bondissant de joie.

Et suivi des watchmen, qui défilèrent processionnellement , leur lanterne à la main, il sortit avec le constable qui paraissait avoir conçu pour lui une estime subite et profonde.

Le salon était vide depuis quelques instans , quand la porte de la chambre à coucher s'ouvrit d'abord à moitié, craintivement, puis toute grande, et Nancy , pâle comme une morte, en sortit, la figure en désordre et pleine de frayeur.

— Mon père!... où est mon père! s'écria-t-elle en courant vers la porte du corridor! Ah! mon Dieu! que devenir!... que faire!... je n''ose appeler!... tous ces hommes sont encore là peut-être!...

Mais cependant si je tarde! si l'on ne vient

d08 LE BATARD.

pas vite à son secours!... l'infortuné! Il va périr ! des flots de sang coulent de sa blessure I

Elle arpentait le salon à grands pas, dans un bouleversement d'idées qu'on ne saurait concevoir. Elle était comme folle.

Enfin, entendant la voix affaiblie de Léopold qui Pappelle , Nancy s'élance vers la cbambrc à coucher , au moment où Léopold en sort, chancelant, le visage décomposé.

Elle pousse un cri douloureux.

— 0 mon ange gardien! murmura-t-il en joignant les mains d'une manière suppliante , restez!... je vous en conjure! Restez auprès de moi !

En parlant ainsi , il cherchait à s''avancer vers elle , mais ses genoux se dérobent sous lui; il s'appuie à deux mains sur le chambranle de la cheminée.

— Hélas! monsieur, vous m''efrrayez!

dit vivement Nancy en courant vers lui pour le soutenir. Vous souffrez horriblement! Ah! mon Dieu! que puis-je faire, moi toute seule!... Je vais appeler du secours !

Non! non ! n'appelez pas, je vous le

ilO

demande en grâce ! dit Léopold avec exaltation en la retenant d'une main tremblante. Que j''aiG au moins le bonheur de mourir à vos pieds !. . .

— Il me fend IVimc ! soupira Nancy les yeux baignes de larmes. Au nom du ciel! monsieur, laissez-moi avertir quelqu'un!...

— Ne vous éloignez pas , adorable Nancy! s'écrie Léopold en tombant sans force aux genoux de la jeune fdlc qui ne pouvait dégager ses mains brûlantes des mains glacées de Léopold ; ne vous éloignez pas, ou j'expire!... Ah! je bénis mon sort, puisqu'il me permet de vous con-

LE CATARÏ). ni

templcr à genoux^ de vous dire que vous êtesbellectbonne entre toutes Icsfemmcs, que vous êtes un ange ! ...

Et toute la vie deLéopold semblait s'être concentrée dans ses regards qui lançaient plus de flammes, à mesure que ses mains devenaient plus faibles et plus froides.

— Monsieur! monsieur!... balbutia Nancy dont Fémotion ressemblait maintenant à l'épouvante, je vous en conjure, laissez-moi!...

— A vous ma vie!... à vous mon sang!..

il2 LE BATARD.

à VOUS mon âme!... continua Léopold avec plus d'entraînement!... Oui! vous êtes la femme selon mon cœur! Vous êtes la femme que j'ai vue tant de fois dans mes rêves de feu! Nancy! je vous appartiens!

Léopold avait lu bien des romans dans sa vie, et malgré la souffrance que lui faisait éprouver sa blessure au côté droit, il songeait encore à débiter des phrases amoureuses, emmiellées et perfides, absolument comme s''il avait eu dans la tête une bouteille de vin de Champagne. Néanmoins, si toutes ces belles paroles n''étaient pas la traduction littérale de sa pensée, toujours est-il que Léopold n'avait jamais été plus amoureux, et que pour triompher de cette charmante créature, il eût donné tout de suite et sans la moindre hésitation

les dix meineures années de sa vie.

Cependant elle essayait en vain d''échapper à rétreinle magnétique de Léopold; elle tremblait, agitée d'une crainte involontaire, elle- tremblait non seulement pourLéopold; mais pour elle même, bien qu''elle ne pût comprendre ce qu''elle avait à craindre.

— Monsieur!... oh! par pitié!.,, ne me retenez plus!... laissez-moi!.,, laissezmoi!... que j''appelle mon père!...

— Ah ! le voici! Mon père !... s*'écria-telle en courant les bras étendus vers sir

Lionel qui venait de rentrer dans le salon.

— Il sont partis !... dit Lionel avec une joie pleine d''attendrissement. — Ah ! mon fils! pensait-il, mon pauvre enfant!... Je vais Paccabler de questions, l'embrasser!.. Mais que vois-je? s''écria-t-il dans une horrible angoisse, en apercevant Léopold étendu sur le parquet et baigné dans son

sang.

— Mon père!.... Il se meurt! ajouta

Nancy.

£t elle sandotait.

LE BATARDi Ho

Lionel venait de soulever dans ses bras Lcopold, à moitié évanoui.

— Oh! ciel!... que faire?... disait-il, penché sur Léopold. Gomment arrêter ce

sang?

— Merci ! monsieur, merci! murmura faiblement Léopold en lui serrant la main dans ses mains défaillantes.

'■- :r '"* Puis, laissant échapper un long soupir,

il ferma les yeux et perdit connaissance.

— Quelqu'un ! quelqu\in ! s'écria Lio-

il6 LE BATARD.

nel en agitant la sonnette avec force et courant vers la porte.

Fritz parut aussitôt.

— Vite!... un chirurgien! dit Lionel impétueusement.Maissurtout, Fritz, de la prudence!... Ne dites à personne que ce jeune homme est ici!

QUATIilM^MEl l^AMTim.

— €î anpt.

Or, voici de quelle manière avait eu lieu la rencontre de Léopold et de M. Tyrconnel. Celui-ci, malgré toutes ses bravades, n'avait pas la moindre envie de se battre avec un jeune homme aussi habile à manier l'épée qu'intrépide et bouillant?

Ce Tyrconnel, dont la raison n''était pas très saine depuis fort long-temps déjà, haïssait mortellement Léopold Doring, qui l'avait menacé un jour d''une paire de soufflets dans une maison de jeu qu'ils fréquentaient l'un et l'autre.

Léopold s'était empressé d"'o(rrir toutes les salisfaclions possibles à Tyrc'onnel, mais celui-ci n''avait point accepté le combat : il se promettait une vengeance plus sûre et moins dangereuse. Ayant appris que Léopold était le fils de cette même femme, que lui Tyrconnel avait autrefois voulu séduire , il avait redoublé encore d''aversion pour ce jeune homme , dont il connaissait trop bien la mvstérieuse et fatale naissance.

LE BATARD. 12i

Depuis cette querelle, il semblait s\charner à Léopold qu'il poursuivait partout d'un sourire satanique. Au théâtre , dans les maisons de jeu, dans les clubs, Léopold voyait toujours cet homme apparaître en face de lui, avec sa figure livide et grimaçante , absolument comme un fantôme, comme le spectre de Banque devant Macbeth.

JMainte fois Timpétueux jeune homme s'était vu au moment d'étrangler Tyrconucl ou de le jeter par la fenêtre; mais jusqu'alors il s''était contenu tant bien que mal, et n''avait pas voulu châtier trop rudement un homme dont l'insolence pouvait n''ètre après tout qu''une espèce de folie , et qui d''aillGurs était assez lâche pour refuser un duel !

Léopold semblait donc mépriser les muettes et railleuses provocations de M. Tyrconnel qui se contentait, pour Finsulter, de secouer la tête et de faire une espèce de grimace hideuse en le regardant ; lorsqu'un soir au spectacle, le jeune Doring, beaucoup moins endurant après une orgie comparable au fameux banquet de Trimalcion, avait manqué de précipiter du haut des secondes loges Fincorrigiblc Tyrconnel qui voulait absolument l'empêcher de chanter le God savethe King, en l'honneur de Georges III.

Cette foiS; Tyrconnel ne s'était pas laissé souffleter avec la même patience; il avait demandé raison à Léopold, en lui prodiguant les épithètes les plus furieuses et les plus flétrissantes : fort heureusement

LE BATARD. J2d

pour le vieux jacobite, quelques hommes préposés à la garde du théâtre avaient séparé les deux champions qui s''étaient donné rendez-vous pour le lendemain.

Mais, Léopold, en s'éveillant, n'avait plus la moindre idée de ce qui s'était passé la veille : après un lourd sommeil que ses copieuses libations avaient rendu fort nécessaire, le souvenir de sa querelle s'était complètement évanoui avec les fumées du vin.

Tyrconnel n'avait pas manqué au rendez-vous , et, ne voyant pas venir son adversaire, il vomissait contre lui un torrent d'injures et d'imprécations. Cet accès de courage qui n'était pas ordinaire à Tyrconnel avait un motif que Robsil ne pouvait pas deviner.

iÙi LE DATAUf».

Le malicieux tory avait acheté lacréance (riiiî usurier qui venait d'obtenir un décret de prise de corps contre Léopold Doring; et la maison de ce jeune homme était environnée de vigoureux gaillards qui devaient le guetter sans relâche et le happer dès qu'ail sortirait. Voilti pourquoi M. Tvrconnel était si brave.

En effet, Léopold avait à peine mis le pied dehors, qu'une meute furieuse s'était jetée sur lui. Mais enfin, comme on Ta vu déjà, Léopold après avoir été sauvé par un matelot, était parvenu à s"'échapper d'une manière presque miraculeuse.

11 s'était caché jusqti'à onze heures du soir dans la maison de lord Dclbiige;

mais, altéré de vengeance , n''écoiUant pas les conseils de ses amis qui voulaient le retenir, il était sorti, armé , dans Tespérance de rencontrer son lâche adversaire aux environs dVine maison de jeu, qu''ils fréquentaient Fun et l'autre presque toutes les nuits. Après une heure d''attente, Léopold enfin l'avait aperçu ; il s''était mis à le poursuivre.

Tyrconnel avait essayé de fuir, mais on vain. Son ennemi, qui ne le quittait pas des yeux dans les ténèbres, n''avait pas tardé à le joindre dans Tavcnue déserte des platanes.

Tyrconnel, comme tous les jacobitcs

qui avaient passé quelques années sur le continent, ne sortait jamais sans avoir lépée au côté. Il avait bien essayé de frapper Léopold en traître , sans lui donner le temps de se mettre en garde; mais cette perfidie n'avait fait que redoubler la rage du jeune Doring, qui lui avait plongé sonépée dans le cœur jusqu''à la poignée.

CependantlamortdeM.Tyrconnelavait fait beaucoup de bruit dansPlymouth. On le disait victime d'un guet-apens , et les ennemis de Léopold le signalaient déjà comme le meurtrier duvieuxjacobite.

Sir Lionel Belgrave, qui seul au monde pouvait savoir que cen''étaitpointunassas-

sinat, mais un duel, ne croyait pas devoir prendre encore avec trop de chaleur la défense de Léopold, de peur d'inspirer quelques soupçons. On aurait pu faire dans sa maison de nouvelles recherches plus minutieuses, auxquelles cette fois Léopold n'aurait pas trouvé le moyen de se dérober. Il pensait bien qu'à la rigueur ce jeune homme parviendrait toujours à faire éclater son innocence, à se disculper au moins d'un assassinat; mais Doring, en présence de mille témoins, s'était rendu coupable de rébellion et de violence contre Pautorité d'un constable, et cette résistance était un crime que les lois punissaient d'un châtiment sévère.

Sir Lionel avait donc obtenu de Léopold qu'il resterait caché plusieurs jours

sans écrire a personne, jusqu a ce que ces deux affaires, très mauvaises Tune et Fautre, fussent un peu assoupies. Sir Lionel, quoique étranger à Plymouth, était sûr (Fy trouver bientôt d'excellens défenseurs et de chauds amis, grâce à la toute puissance de l'argent. Il était riche et cénéreux.

La blessure de Léopold, bien que profonde et grave , n'était pas d'une nature fort dangereuse ; entouré des soins les plus tendres, il n''avait pas tardé à se rétablir : deux jours avaient suffi pour lui rendre toute sa force et son ardeur.

Nancy ne le quittait pas; clic était pour^

LE EATARD,

lui d'une bonté ravissante! Léopold se trouvait le plus heureux des hommes dans sa prison; il espérait bien faire tout au monde pour rendre sa captivité aussi longue que possible : il était passionnément épris de la belle créole.

Néanmoins il n'oubliait pas sa pauvre mère. A peine rendu à la santé, il avait voulu lui écrire, pour la tranquilliser, mais sir Lionel l'avait supplié de n'en rien faire; il importait surtotit que madame Doring ne connût pas la retraite de son fils : on ne manquerait point de l'interroger, de faire même, peut-être, des perquisitions chez elle, et un mot indiscret, une lettre saisie, pouvait trahir aussitôt Léopold.

Belgrave avait mieux aimé écrire lui-

même à madame Doring : ce n'était qu'une ou deux lignes sans signature , dans lesquelles il lui disait que son fils ne courait aucun danger , qu'il était en sûreté chez un ami.

Léopold était pâle encore du sang qu'il avait perdu, et, grâce à cette pâleur intéressante , il avait bien fait du chemin en deux jours dans le cœur simple et candide de Nancy. Il lui disait qu'elle était belle, avec une voix si faible encore et si douce, si pénétrante!... il la regardait, par instans, avec des yeux si chargés de souf? france et d'amour , que l'ardente et pure jeune fille, agitée d'un frémissement dét licieux, rougissait, pâlissait tour àtour^,' sans comprendre ce volupteux frisson qu'elle ressentait pour la première fois.

LE BATAPxD. 151

Sir Lionel, qui n'avait pas la moindre défiance , aimait au contraire à les voir ensemble , qui se parlaient tout bas et souriaient l'un à Pautre avec une tendresse ineffable. Alors son cœxir était inondé de joie.

— Ces chers enfans , pensait-il en î^s considérant d'un œil attendri, comme ils s'aiment! on dirait qu'une voix secrète leur a révélé qu'un même sang coule dans leurs veines! Ah! quand donc pourrai-jc enfin les réunir dans mes embrassemens, quand pourrai-je leur dire : « Vous êtes frère et sœur! » Mais je ne le puis encore ! Nancy est trop pure!.. Comment faire comprendre à cette âme virginale et simple que son frère est né d'un crime !

i52 LE EATAUD,

Léopold savait déjà toute l'histoire de JSancy; il savait qu'elle était promise à un jeune officier de marine, et que le mariage devait avoir lieu dans quelques jours , dès que Frédéric Morton serait revenu.

L'idée que Nancy allait devenir la femme d'un autre le désespérait; mais convaincu qu'elle nVimait point Frédéric, il ne doutait pas qu'elle ne parvînt à retarder Punion que désirait son père. Léopold ne voulait qu'une chose , gagner du temps; sir Lionel Belgrave, qu'il ne connaissait encore que sous le nom de M. Williams, lui témoignait tant d'affection paternelle et d'intérêt, que Doring avait à peu près la certitude d'obtenir la main de Nancy, dès qu'il la demanderait sérieusement.

Cependant sir Lionel, ne pouvant plus résister au désir de revoir une femme qu''il avait tant aimée et qu''il avait rendue si malheureuse, prit enfin la résolution de lui tout révéler. Il écrivit et se nomma, en la conjurant, toutefois, de se con-

T, Ih

traindre encore quelques jours et de ne pas chercher a voir Léopold, avant qu'il pût sortir sans danger.

Il y avait plus d'une heure que sir Lionel attendait avec la plus vive anxiété une réponse à la lettre qu''il avait envoyée par Fritz. Il ne pouvait comprendre le motif d'un semblable retard , et son cœur battait violemment chaque fois que le marteau retentissait à la porte d'entrée.

Enfin le domestique revint; il portait dans toute sa physionomie un air de tristesse officielle qui fit tressaillir Belgrave.

— Eh bien ! demanda celui-ci avec une

vivacité inquiète, as-tu vu madame Do-

ring?

— Non , monsieur, répondit Fritz d'un

Ion lugubre.

— Quoi ! reprit sir Lionel avec un tremblement dans la voix, tu ne lui as pas remis ma lettre?

— Monsieur, la pauvre dame n''est plus à Plymouth !

— Où est-elle? interrompit Ecîgrave presque effrayé.

— IMonsieur, dit Fritz en laissant échapper un gros soupir, j'ai questionné tout le voisinage, et cela, je vous jure, le plus habilement du monde. La pauvre dame est partie ce matin, au désespoir! Imaginez-vous que sa maison va être vendue par autorité de j ustice ; on vient de saisir tout son mobilier, et le produit de la vente ne suffira pas encore à payer les dettes énormes de son fils, qui est, dit-on, le plus damné libertin de Plymouth, le plus abominable sujet...

— Assez ! interrompit sir Lionel avec un accent de colère; puis, d''une voix douloureuse et profonde :

— Malheureuse Anna! murmura-t-il.

— Monsieur, poursuivit le domestique, j'ai , comme je vous disais tout-à-Pheure, questionné le voisinage... tout ce que j''ai appris sur le compte de la bonne dame, c'est quV'lle esta moitié morte de chagrin... Elle s'est retirée, à ce qu'on prétend, dans un petit cottage qu*'cllc a sur le bord de la mer, à sept ou huit milles d''ici.

— Bien ! donne-moi la lettre que tu devais lui porter! Une plume, de Pencrc, Fritz! --

Et, prenant la lettre avec beaucoup de vivacité, il la décacheta, puis écrivit en post'Scriptum quelques mots à la hâte.

— La nuit sera sombre , pensa-t-il en

jetant un regard vers le jardin dont on distinguait à peine les premiers arbres, tant l'atmosphère était grise et chargée de vapeurs. Décidément, je puis sans danger...

Il recacheta la lettre.

— Tiens, Fritz, dit-il en la lui rendant, vite, remonte à cheval, et cours ventre à terre porter ceci à madame Doring! Four éviter les questions , tu repartiras sur le champ au galop.

— Je ne connais pas le chemin du cottage, murmura le domestique d'un accent grondeur.

— Tu trouveras bien quelqu'un pour te conduire.

~ Ce n'est pas sûr, monsieur, et je risque bien de m'égarer. Voyez donc comme le brouillard est épais , le diable aurait peine à trouver sa route. Enfin n'importe ! j'irai toujours ^ puisque vous voulez, monsieur!... mais c'est vexant de galoper sans y voir clair.

— Allons Fritz, pas de bavardage, dit sir Lionel avec douceur. Je t'en prie , dépêche-toi; songe que je t'attends.

Le domestique sortit.

■ — Enfin! pensa Lionel avec une joie mélancolique, je vais donc la revoir?., après plus de vingt ans ! . . Douce et tendre victime!.. Elle que j'ai tant aimée , que j''aime encore !.. Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez donné la fortune !.. Après avoir fait tant de mal, je pourrai donc faire quelque bien !.. Mon fds ! mon fils ! je t''arrêterai sur le bord de Fabîme ! Ton cœur est généreux et bon ! il n''est pas flétri encore, malgré les folles passions d"'une jeunesse ardente et sans frein!.. Pauvre enfant égaré ! c''est ma faute ! Je n'étais pointlàpour te conduire ! mais je reviens.. Tu ne marcheras plus sans conseils et sans guide!.. Et toi, ma fillC; ma Nancy , toi qui m'as donné le courage et la force de vivre, comme tu vas être heureuse d'avoir un frère!.. Oh! joie profonde et

LE DATARD. lij

ineflable ! j'ai deux cnfans pour me fermer les yeux !..

Puis, levant les mains vers le ciel, il sYcriadans un élan de reconnaissance indicible :

— Ah! c'est trop de bienfaits, mon Dieu! je vous remercie!.. maisj''ai peur!., c'est trop de bienfaits !..

— Monsieur, dit un domestique en entrant, voici une lettre pour vous.

Sir Lionel prit la lettre et regarda vivement Tadresse,

— Cest de Frédéric Morton ! dit-il avec un accent de joiC; en reconnaissant récriture.

Puis, ouvrant aussitôt la lettre :

— Ah! quel bonheur! s'écria-t-il, quel bonheur! il arrive aujourd'hui!., dans un instantpeut-être !.. John ! dit-il au domestique, appelez miss Nancy! Qu'elle vienne tout de suite

John sortit en courant.

— Mais n'ai-je pas mal lu?., continua sir Lionel en lisant une seconde fois la

LE BATARD. llj

lettre avec plus crattention ; est-ce bien aujourcriîui ?. . je ne me trompe pas ! . . oui, vingt-huit octobre!.. c''est bien cela.

— Mon père vous m'avez fait appeler ?

dit Nancy en entrant. Sa voix tremblait un peu, sa" physionomie annonçait beaucoup d''émotion.

— Mon ange, dit sir Lionel en l'embrassant, je reçois une lettre de Frédéric.

Nancy devint tout à coup fort pâle.

— Quand doit-il revenir?., balbutiat-elle.

i4G LE BATARD.

Il y avait de PefFroi dans son regard.

Lionel la contemplait avec un sourire joyeux et tendre :

— Tiens, lis, ma fille.

Et il lui donna la*^lettre de Frédéric Morton.

Nancy la tenait d'une main tremblante en la parcourant des yeux.

— Lis tout haut, je t'en prie, dit Lionel avec une inflexion pleine de caresse.

Nancy commença d'une voix altérée ;

« Monsieur et cher bienfaiteur, vous (c que bientôt je vais nommer mon père...

— Bon Frédéric! interrompit chaleureusement Lionel.

Nancy continua sa lecture

(( Je devais rester quelques jours en- (( core à Bristol, pour terminer des affaires « de famille... mais je n^' puis tenir! Il « faut que je parte! Ce soir, c''est-à-dire

« dans quelques heuresje monte à cheval; (( mon pauvre père fait tout son possible « pour me garder encore, mais je ne puis « en vérité ! je mourrais ! Oh! si vous saviez « comme j'ai besoin de vous revoir, de (( revoir ma douce et belle Nancy!.. Loin « d'elle je ne vis pas!., je meurs!., je « meurs !

« Oh ! si je pouvais partir à Finstant (( même! mais il faut attendre encore « quatreheuresL.quatre mortelles heures, (( ou plutôt quatre siècles ! Nlmporte! je a vous jure bien que je ne serai pas long- « temps en route; je n''épargnerai pas les c( pauvres chevaux de poste, et je vais « leur travailler si cruellement les côtes (( à coups d'^éperons, qu''il se pourrait fort

(( bien que j''arrivasse presque en mème- (( temps que cette lettre !,j^f£|jqj'i3g*

a Oh! que n''ai-je des ailes! je serais « déjà près de vous!,. Mon Dieu! mon Dieu! « c'est trop de joie!., la tète me tourne!.. w je suis fou!.. »

. ùiUiii £ai:i is'iaviTii: u >

— En vérité^ je commence à le craindre, dit sir Lionel en souriant, ce pauvre cher Frédéric ! Pamour lui fait perdre Tesprit. Tiens ! regarde, sa lettre n''indique pas seulement ma demeure... tout simplement, M. Ff^illiams, à Plymouth, — comme il aurait mis S. M. Georges III, à Londres. C'est, ma foi, bien heureux que cette lettre me soit parvenue î Mais tourne

donc la page; tu n'as pas lu, ce me semble, le post-sci iptum ?

Nancy fut comme frappée de vertige en lisant ce qui suit :

« J'arriverai sans faute le 28 octobre , » avant cinq ou six heures du soir. »

— Aujourd'hui?., balbutia Nancy en tressaillant de tous ses membres.

— Aujourd'hui, mafdlc.d'un moment à l'autre.

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura* t-elle, pendant que sa poitrine se gonflait de sanglots.

Sir Lionel ne pouvait comprendre là métamorphose étrange et subite qui venait de s'opérer dans les traits de sa fille?*'*^ ^ ^

— Eh bien! Nancy, dit-il avec étonnement, tu ne me parais pas joyeuse de cette nouvelle?.. Mais quelle pâleur!., Nancy ! qu'as-tu donc ?

Elle pencha douloureusement la tête :

Non! non! jamais!., dit-elle avec

152 LE DATARD.

une inflexion faible et voilée de larmes.

— Nancy! quoi!., tu pleures!.. Ma fille!.. Au nom du ciel, dis, pourquoi pleures-tu?., aie confiance en ton père!.. Tu sais qu'il veut te rendre heureuse !..

— Oh! je le sais!

— Essuie tes larmes, je t'en conjure!

dit sir Lionel en la pressant dans ses bras avec une tendresse indéfinissable. Que Frédéric, quand il viendra tout à Theure, ne s''aperçoive pas que tuas pleuré!...

Ma fille, il croirait que tu es triste de son

LE EATARrr 153

retour!... Il croirait que tu ne l'aimes pas!...

— Je ne raimc pas, mon père ! balbutiat-elle avee un redoublement de sanglots.

•^ Qu'entends-je ? Nancy, es-tu folle!., interrompit sir Lionel d'un ton sévère.

Tu ne songes donc pas que demain peutêtre il sera ton mari ! . .

— Demain! lui! s'écria-t-elle avec désespoir et terreur. Mon père, ayez pitié de moi!.. n''exigez pas de votre fille un pareil sacrifice!. . Je mourrais !

— Tu me désoles, Nancy!.. Grand Dieu!

mais depuis quelques jours tu n*'es vraimentplus la même !.. pourquoi, ma fille?., pourquoi?.. Oh! c'est mal! toi qui ne m''avais donné jusqu'ici que du bonheur !..

Nancy se jeta tout en larmes au cou de son père.

— Nancy! épargne-moi! dit-il en secouant la tête d^m air profondément triste, va , si tu savais ! j'ai tant souffert dans ma vie!.. Ne fais pas saigner mon cœur!.. Ce jeune homme ! tu sais combien il m''est cher !.. je l'aime comme un fils !

— Et moi, comme s''il était mon frère !

ajouta craintivement Nancy, mais...

— Ma fille! interrompit gravement sir Lionel, je ne puis me dédire ! ce serait un crime !.. Je serais le dernier des ingrats !.; Mais comment se fait-il que tu ne l'aimes plus?.. Quoi ! Nancy, quelques jours d''absence ont suffi pour changer tes sentimens!..oh! je te croyais plus généreuse!.. Tune l'aimes plus!.. Est-ce donc parce quHl est sans fortune, obscur !.. et que toi, ma fille, tu es devenue ambitieuse?..

— 0 mon père!., s'écria-t-elle avec force, auriez-vous cette pensée?.. Que me font à moi la richesse et les titres !.. fût-il encore plus pauvre et plus obscur, je n'hésiterais point..,, si je l'aimais!..

156 Lli BATARD,

— L'amour viendra, Nancy ! dit Lionel avec un mélanine de tendresse et de fermeté; Testime et l'amitié le précèdent toujours!

"• —Non, je ne l'aime pas !.. je ne l'aimerai jamais! reprit-clle avec plus de véhémence. Mon père, ne me forcez point à l'ingratitude!., lui, qui m'a sauvé la vie, je le haïrais!.. Oh ! non, je vous suis chère!., vous n'aurez pas la barbarie de me contraindre à devenir la femme d'un homme qui me serait odieux!

— Nancy, il est trop tard! j'ai promis î

Eh bien! sachez tout; mon père I

dit elle avec une incroyable énergie; j'en aime un autre !

Sir Lionel Cit un pas en arrière et demeura comme pétrifié.

Nancy , accablée par l'aveu qu'elle venait de faire , resta quelque temps le visage dans ses mains comme un coupable qui n''ose pas lever la tête pour entendre son arrêt.

Sir Lionel parut un instant recueillir ses idées; il était silencieux et rêveur, et ne détachait pas son regard fixe et profond de Nancy, qui frissonnait, muette et pâk.

lo8 LE DATARD.

Pendant ce temps-là , une porte s'ouvrit avec précaution , et Léopold , passant la tête par l'entrebâillement de cette porte, jeta un rapide coup-d'œil dans la chambre, et ne sembla point surpris de ce qu''il voyait. Cependant la préoccupation triste et morne de sir Lionel, l'attitude suppliante, la physionomie inquiète de Nancy, avaient bien quelque chose de singulier.

Peut-être Leopold avait-il entendu à travers la porte ce qui venait de se passer? peut-être l'avait-il deviné d''un regard? Toujours est-il que son visage n''indiquait pas le moindre étonnement. Il était sombre et soucieux ; sa main ne quittait pas le bouton en cuivre de la porte.

Tout à coup, il dit fort bas à une

LE BATARDE lo9

personne cachée derrière la porte :

— De Pintelligcnceet de la discrétion ! que la voiture attende, deux ou trois heures s'il le faut, au bout de l'avenue. Tenez, voici de For!

Puis, refermant la porte sans bruit, il demeura quelque temps immobile et debout à considérer sir Lionel et Nancy.

rit i !^i> ...I iiOiiiiUi

Après quelques instans de silence, Belgrave dit solennellement à Nancy :

— Ma fille! quel est celui que vous aimez?...

Il y avait tant d'émotion et de douleur dans la voix de Lionel, que Nancy en fut pénétrée jusqu'au fond l'âme.

— Mon père! s'écria-t-elle en tombant à genoux, je vous afflige !.., Ah ! pardon! pardon !... Je l'aime !...

— Mais vous avez manqué de franchise, Nancy !... Pourquoi ne m'*avoir pas avoué plus tôt cet amour?... quand nia parole n'était pas plus tôt engagée î...

— Hélas ! mon père , je ne l'avais pas encore vu! Je ne savais pas qu''il m'aimait? .An

— Et VOUS le savez maintenant? repritil en attachant sur elle un regard triste et interrogateur; vous le savez?...

— Il me Va dit! murmura-t-elle en baissant les yeux.

— Quel soupçon!...

Et sir Lionel retomba un moment dans sa rêverie taciturne ; il était si profondément absorbé, qu'il n'entendit pas Léopold s'approcher de lui; Nancy, dans le trouble violent qui l'agitait, n'entendit rien non plus.

Tout à coup Lionel sVcrie d*'une voix tremblante :

— Nancy, on vous trompe !... Malheureuse enfant, prenez garde!... ou vous êtes perdue !... Quel est cet homme?... parlez, quel est-il?

— Le voici! dit une voix derrière Lionel.

Il se retourne, et voit Léopoîd.

— Quoi ! vous, Léopold !... Vous, monsieur?...

LE BATARD. i()t

Nancy était pâle comme la mort, et s'appuyait d'une main sur le dossier d'un fauteuil pour se soutenir. Sir Lionel était pétrifié de surprise.

— Je vous Pai dit, monsieur, reprit Léopold avec un accent plein d'une mélancolique énergie, j'aime votre fille!..; Je Paimerai jusqu'à la mort!

Sir Lionel regarda un instant Léopold,' sans prononcer une parole; puis, secouant la tête, avec une expression de reproche tendre qu'on ne saurait peindre, il dit :

— • Vous êtes un ingrat!... Voilà donc le

prix de mes soins, demoïi hospitalité, de mon dévouement ! Vous cherchiez à séduire ma fille !

— Monsieur ! ... interrompit Léopold en tressaillant.

— 11 y a trois jours, Léopold, reprit amèrement sir Lionel, vous êtes venu chez moi blessé, poursuivi, implorant un asile !... Je vous ai tendu les bras !...

— Je sais fort bien tout ce que je vous dois, monsieur! répliqua Léopold avec fierté ; je donnerais volontiers jusqu'à la dernière goutte de mon san§, pour vous

prouver ma reconnaissance !.. Mais ne me demandez que ma vie!... n'exigez pas un autre sacrifice!... Monsieur, j'aime ardemment cette jeune fille!,., c'est un amour dévorant et profond que j'ai dans rame , et qui n'en sortira jamais !... Il faudrait un coup de poignard pour l'arracher de mon cœur !

— Je vous répète , monsieur, que vous êtes un ingrat! reprit douloureusement Lionel. Moi qui vous aimais... comme on n'aime qu'un fils !... Vous m'avez cruellement puni de ma tendresse, de ma confiance!... vous en avez profité lâchement pour abuser la crédule innocence, pour l'empoisonner de funestes conseils , pour faire d'une jeune fille douce et timide un enfant rebelle!...

— C'en est trop! dit sourdement Léopold, dont le caraclère vif et irritable supportait difficilement les contradictions et jamais les reproches. Les muscles de son visage étaient contractés; il fronçait les sourcils.

Nancy, j usqu'alors immobile et muette, prend les mains de son père , et les couvrant de baisers :

—-Non, mon père ! s'écrie-t-elle chaleureusement; non, je vous le jure, il n'a rien fait pour me détourner de mes devoirs!... C'est moi qui suis coupable!... Moi toute seule!... Il y a quelque chose d'irrésistible qui entraîne mon cœur vers

IK BATARD. iOê

le sien !... Je l'aime !... je sens qu''il me serait impossible de ne pas Paimer!...

Et Nancy voulait encore se jeter aux pieds de son père; il la retint.

— Si je leur disais la vérité!... pensait-il dans un grand trouble. Non!... je ne puis!.. Pas encore !

— Je vous dois la vie, monsieur, dit Léopold d'une voix lente et profonde ; mais reprenez-la, si vous me refusez le bonheur!... JVime votre fille, etjsi jene l'obtiens de vous, je n'ai plus qu'une ressource... la mort!

170 LE EATARD.

— Malheureux !... dit vivement Lionel.

Et votre mère?...

— Pauvre mère !... poursuivit Léopold avec attendrissement; comme ses derniers jours seraient calmes et beaux , si elle voyait son fils heureux !... Monsieur, depuis vingt-et-un ans, depuis que je suis au monde, elle pleure !... elle souffre !... Ah ! que je la voie enfin sourire !...

Puis, avec une inflexion suppliante — Unissez-nous , monsieur ! . ..

— Mon père ! au nom du ciel !... ajouta Nancy, joignant les mains.

LE BATARD. I7l

Sir Lionel sentait son cœur plein de sanglotS; et prêt à se briser.

— Mes enfans ! reprit-il avec une douloureuse angoisse, je ne puis !... Ayez pitié de moi !... Si vous saviez !... Nancy !..; Léopold !... Aimez- vous comme un frère et une sœur!... étouffez Fautre amour !...

— Jamais ! répondit Léopold avec un air de résolution fatale.

— Léopold! poursuivit sir Lionel après un moment de silence grave et méditatif, vous savez que ma fille est promise à Fré-

i72 LE BATARD.

déric Moi ton Il arrive aujourcriiui!...

tout à Fheure, peut-être !

— Est-il possible?...

Et Léopoid demeura comme frappé dViu coup de foudre.

—Vous comprenez donc, reprit Lionel, qu'il faut triompher d''une passion folle, demain , peut-être, vous coûterait bien des larmes amères !

Belgrave se tut. On n'entendait que les

sanglots de Nancy et la respiration brève et saccadée de Léopold.

liCs joues bleuâtres et frémissantes, la tête penchée sur la poitrine, il fixait un œil sombre et morne sur le parquet.

Soudain relevant la tête et croisant les bras ;

— Cen est fait! dit-il avec amertume, vous m'abandonnez tout à mon désespoir.... au malheur, qui depuis mon berceau plane sur ma vie!... Moi qui suis le plus à plaindre des hommes, cette union n^en eût fait le plus heureu;i I Moi

i74 LE BATARD,

qui n'ai plus de croyance au fond de ce cœur vide, moi qui ai vu mourir Tune après l'autre toutes mes illusions de jeunesse , moi que les mauvais conseils ont précipité dans le vice!... et qui maudis le ciel de m'avoir ôté mon père avant ma naissance, pour me jeter seul et sans guide au milieu d'un monde corrompu !... Eh bien ! j'allais changer de vie et changer d'âme!... je devenais sage, vertueux et pur !... car, pour la première fois, j'aimais !...La vertu est si facile quand on a le bonheur!... Mais non, plus d'espérance ! continua-t-il en se frappant le front; plus d'espérance!... La fatalité est sur moi !... J'étais maudit avant que de naître!,..

Sir Lionel laissa échapper un long gémissement.

— Mon Dieu' pardonnez -moi! murmura-t-il.

— Il ne me reste donc plus qu'à me briser le crâne ! poursuivit Léopold avec un frémissement convulsif, — qu'à rejeter mon âme à la face de Dieu !..n

—Léopold ! dit Nancy d'une voix tremblante, mais pleine de résolution, je ne serai jamais la femme de Frédéric Mor-ton, je le jure!,.;

— Ces mots me suffisent ! reprit Léopold impétueusement. Je le forcerai bien de renoncer à vous !... Qu'il vienne !

— Léopold! dit sir Lionel avec une inflexion qu'il voulait rendre sévère, vous abusez de mes bontés, de ma faiblesse!... INIais de quel droit, je vous prie, tenezvous un pareil langage ?... Faut-il que je vous rappelle, monsieur, que vous êtes cbez moi... dans la maison d'un étranger... qui vous aime, mais qui ne vous doit rien?...

— Non , rien ! répliqua Léopold avec un sourire plein de souffrance; et moi, je lui dois tout, je le sais !•.. Mais ce Frédéric Morton ! c''est lui qui paiera cher

mes larmes !

— Il est aussi brave que vous, Léopold

LE BATARD. i77

dit Lionel avec douceur et dignité ; il a vu la nmort de près dans les combats I... Ainsi n'espérez point l'intimider avec des menaces!... Mais, je vous en conjure, pas de fol emportement , pas de violence!... Ce jeune homme est digne de

toute votre afTection ! c''est un cœur

noble et généreux !....

— Je le hais !

— Lui I qui vous aimerait comme un frère , Léopold 1... J'en suis sûr !...

Après une pause de quelques instans

— Écoutez! reprit -il en lui pressant

les mains dans les siennes avec la tendresse d'un père, ma fille, vous le sentez bien à présent, ma fille ne peut vous appartenir!... Mais je vous aime, Léopoldl... non, vous ne pouvez vous imaginer quelle est mon affection pour vous!... Croyezmoi, votre bonheur est le plus ardent de mes vœux!... mais vous ne pouvez être que le frère de Nancy!.. Parmi toutes les femmes jeunes, belles et vertueuses, vous nVvez qu''à choisir!... Vous êtes riche, puisque je le suis, moi!... Léopold, la moitié de ma fortune est à vous!.. Dès aujourd'hui...

— Ce n'est pas l'aumône que je vous demande, monsieur, interrompit fièrement Léopold. Gardez votre fortune!...

Adieu! adieu pour toujours!...

En disant cela, il se dirigeait vers la porte ,

Lionel le retint.

— Ne sortez pas, imprudent I dit-il en se plaçant devant lui. Songez qu'on vous cherche ! On vous accuse d'assassinat !..i

— Que m'importe! réplique dédaigneusement Léopold.

Sir Lionel le retenait toujours.

iSt) LE BATARD.

— Donnez - moi le temps d''assoupir cette malheureuse affaire, et d''arrèter les poursuites !... Mais ne quittez pas cette maison, je vous en conjure!... Attendez quelques jours encore, Léopokl!... quelques heures seulement, peut-être...

— Pourquoi voulez-vous me garder ici?

dit Léopold en posant une main sur la clé de la porte ; est-ce pour me rendre témoin de leurs noces!... Je pars!... je veux partir!... Adieu, monsieur!... Pauvre Nancy ! soyez heureuse ! ...

Nancy fondait en larmes.

— Léopold!.. arrêtez, cruel! dit Bel-

grave avec une intonation suppliante et douloureuse. 11 faut donc que je parle ! il le faut donc! Vous allez tout savoir!... Votre mère a dû prononcer devant vous le nom de sir Lionel Belgrave ?..

— Oui ! une fois ! répondit Léopold, frappé d'étonnement. Eh bien?..

Sir Lionel paraissait en proie à une lutte intérieure des plus violentes. Enfin, après une longue et pénible hésitation , il prit le bras de Léopold, et lui dit en baissant la voix, d'un ton mystérieux:

— C'est un secret que je veux révéler T. n. 12

à VOUS seul l . .. Écoutez-moi, Léopold !.. et je vous jure qu'après m''avoir un instant prêté l'oreille, vous renoncerez de vousmême à la main de Nancy !

— Que va-t-il lui dire?., pensait la jeune fille, dans une anxiété inexprimable.

Depuis quelques instans un galop de cheval retentissait dans l'avenue. Tout à coup il se fit dans la cour un bruit terrible; on entendit des cris d'effroi.

— Qu'est-ce donc? dit vivement Lionel en s'approchant d'une croisée qui donnait

sur la cour; mais il ne put rien distin-r guer, tant le brouillard était épais.

On entendait toujours beaucoup de bruit et de rumeurs.

Soudain un domestique entre tout effaré.

— Ah! monsieur!,, monsieur!..

— Eh bien! qu'y a-t-il?.. demande Lionel d'une voix émue.

— M.Frédéric Morton !...

— Il est arrivé?..

— Oui, monsieur!., mais un bien grand malheur!...

— Uu nialheur?..

— Aussi quelle imprudence! . galoper par un brouillard semblable !.. Son cheval s"'est lancécontre un arbre!., et le pauvre jeune homme est grièvement blessé !.,

— Ah ! mon Dieu ! allons lui porter secours!.. s''écrie Lionel, dans une angoisse horrible.

Et il s^élance vers la porte avec épouvante.

— Vous le voyez! dit Léopold impétueusement, il ne veut rien entendre !.. 11 vous sacrifie!..

— Hélas ! que faire ? reprend Nancy avec un long soupir.

— Vous n'avez plus qu'un instant!..

Frédéric va venir!., c'est demain peutêtre qu''on signe le contrat!., c'est demain qu''on vous traîne àTautel !

— Je serai morte avant ! murmura Nancy d''une voix brisée.

— Non! vousnemourrezpas ! reprend-il avec feu. Nancy, je vous aime!., vous le savez!... C'est un amour profond, immense!.. Quoi! vous seriez la femme d'un autre !.. oh ! non ! jamais !.. tant que ce cœur battra!., tant que cette main pourra tenir une épée , un poignard!..

Fuyons! fuyons ensemble!., vous m''épargnerez un meurtre!.. Fuyons!..

LE BATARD. IgD

Et seâ yeux flamboyaient de colère et d'amour; sa voix était rauque, haletante.

— Léopold ! . . vous me faites trembler! . .

— Je me croyais aimé pourtant!., poursuivit-il avec une inflexion douloureusement vibrante. Vous Paviez dit!..

— Ilclas!..

Elle détournait la tête pour cacher ses larmes.

— Non , VOUS ne pouvez maintenant vous en défendre !.. vous l'avez dit!.. Cette délicieuse parole est sortie de vos lèvres!., elle retentit encore au fond de mon cœur ! . . Oui, vous êtes mon ange !.. et nous sommes faits l'un pour l'autre!., rien ne peut nous séparer!., on m'arracherait plutôt Pâme que de vous arracher à moi !.. Oh! malheur à qui le tenterait!., fût-ce votre père lui-même!.. le barbare !.. Mais venez, le temps presse !..

— Moi ! j'abandonnerais le meilleur, le plus tendre des pères ! s'écria Nancy. Oh ! ne le croyez pas !

— Venez! au nom du ciel! reprit cha-

LE BATARD. i91

leureusement Leopold en se rapprochant de la jeune fille qui s''éloignait de lui avec une expression de frayeur. Fuyons!... Je vous conduirai dans les bras de ma mère ! Demain, vous serez mon épouse devant Dieu et devant les hommes !

— Que dites-vous !... quoi ! sans le consentement de mon père!... Oh! jamais!

— ' Mais , il vous tyrannise ! il vous immole!... Nancy , vous n'êtes plus une enfant ! Nous sommes tous deux en âge de faire nos volontés ! aucune puissance humaine ne brisera nos liens ! Mais , pour Dieu! suivez-moi!... Dans un moment, peut-être, il serait trop tard! Le jour

LE BATAFxD.

tombe; la brunie est épaisse! on nViTeterâ. point notre fuite! Une voiture m''attencl près de la grille du jardin!... tout est pré-

paré!.

— Quoi ! Léopold, interrompit-elle avec indignation, vous auriez conçu un projet semblable!... et vous avez pu croire que je vous aiderais à l'accomplir!...

— Non, je vous le jure, ce n*'était pas mon dessein! répliqua vivement Léopold.

Cette voiture, c''était pour m''enfuir tout seul, à la faveur de Tobscurité !... c'était pour aller embrasser ma mère ! ma pauvre mère que je n'ai pas embrassée depuis trois jours!... Mais venez ! dans un instant

LE liATARD. 195

je VOUS expliquerai tout ! Le temps s''écoule!... INancy , n'hésitez plus!.,.

Et, par degrés, il Tentraînait vers la porte vitrée du jardin, qu'il ouvrit tout à coup violemment.

— Non! je ne puis vous suivre!... s'écrie Nancy prête à défaillir. Que dirait-on, grand Dieu!... Laissez-moi! laissez-moi!

ouj''appelle! je crie!...

— Eh hien ! appelez , cruelle!.. . dit Léopold avec Taccent du désespoir. Qu'ils viennent tous!... mais j'y suis décidé!... Frédéric Mortonsera la première victime !

Le sang va couler! Le sien d'abord! le mien ensuite!...

— Malheureux! vous pourriez !... Ah!

Léopold , Léopold î si j e vous suis chère ! ..î Laissez-moi!..,

— Pour la dernière fois , Nancy ! . . . m'aimez-vous?..;

— Oui!... répondit <- elle d'une voix éteinte; mais laissez-moi!...

— Vous m'aimez!... dit Léopold avec

LE BATARD. i95

une exaltation farouche. Eh bien ! il faut me suivre!...

— Non!... Mon père!... mon père!...

Malgré la résistance et les cris plaintifs de Nancy, il la prend dans ses bras.

— Je vous aime! je vous aime! dit-il en la pressant avec force contre sa poitrine bondissante. Nancy! vous êtes à moi !...

Elle veut appeler encore , mais sa voix meurt comme dans un cauchemar.

Léopold s''élance avec elle sur le perron, et remporte évanouie à travers le jardin.

Il disparait aussitôt dans le brouillard.

Sir Lionel accourt.

— Personne ! dil-il en promenant partout des yeux égarés. Nancv !... Nancv !...

Il appelle. — Aucune réponse.

-^ OÙ sont-ils? Grand Dieu!... pourquoi cette fenêtre ouverte?... Nancy!... Je viens d'entendre sa voix ! . . des cris lamentables au fond du jardin!

Il se précipite sur le perron.

Un domestique entre à l'instant même.

— Monsieur ! monsieur ! votre fdle vient de s'enfuir avec l'étranger !...

— Ah ! le misérable ! s'écrie Lionel , dont le cœur cesse de battre. Courons!

courons ! De quel côté?...

=- Par ici ! dit vivement le domestique en indiquant l'avenue des platanes. Une voiture les attendait...

— Des chevaux! des chevaux! interrompt Lionel, pâle et frissonnant. Courons!.. Dieu! si j'arrivais trop tard!

Ce fut , pendant quelques momens , un tumulte inconcevable dans toute la maison.

Cm^QUIEiltE PARTIE.

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Léopold n'avait pas médité l'enlèvement de Nancy. Bien qu'en général il trouvât presque tous les moyens plus ou moins bons pour satisfaire ses passions fougueuses et son ardente soif de plaisirs, cependant il avait encore de nobles et gé-

néreux sentimens au fond du cœur, il valait mieux que tous ses compagnons de débauche; et les avis de Maxwell, quoique souvent mal reçus, n'avaient pas toujours été inutiles à Lcopold.

Rien ne lui faisait plus horreur que Pingratitude, et jamais il n''eût songé de sangfroid à séduire la fille de son hôte, de son \)ienfaiteur, encore moins à l'enlever par une lâche et indigne violence; mais il aimait Nancy avec délire: c'était son premier amour, le seul véritable amour qu'il eût jamais éprouvé, car toutes ces maîtresses banales et faciles qu''il partageait la plupart du temps avec ses camarades d''orgie , il ne les aimait guère plus, après un jour de possession, que des fleurs fanées qui ont perdu leurs parfums.

D''ailleiirs il était sûr d'être aimé de Nancy, il était sûr qu'elle n'aimait point Frédéric Morton, et ce rival ne lui paraissait pas très redoutable. Il comptait sur raffection du père de Nancy; et, comme à l'exemple de presque tous les jeunes gens spirituels et bien tournés il avait une opinion assez avantageuse de lui-même, il ne doutait pas que son bienfaiteur ne fut enchanté de Tavoir pour gendre, et ne préférât un jeune homme brillant et recherché à ce pauvre officier de marine qui ne savait sans doute parler que sabord, tribord, bâbord, gaillard d'arrière, petit foc, grand foc, ris et cabestan.

Mais impatient d'aller dire à sa mère combien il était heureux, impatient d'aller embrasser la pauvre femme qu'il se

figurait en proie à la plus horrible inquiétude, Léopold était décidé à sortir en voiture, un soir, sans prévenir personne.

Son absence, pensait-il, ne pouvait pas être remarquée dans la maison, d'ailleurs il ne devait rester dehors qu''une heure ou deux à peine. Voulant donc profiter du brouillard sombre qui Tempècherait d'être reconnu dans la ville, il avait gagné le jardinier au moyen d'une bourse encore assez bien garnie, et le soir même une voiture devait stationner au bout de l'avenue des platanes.

Néanmoins, avant de quitter secrètement la maison de Lionel, Léopold voulait déclarer son amour au père de Najicy et lui demander la main de sa fille. Exaspéré par le refus, et sans espoir de le vain-

cre à force de prières et cropiniatreté, sa fureur n''avait plus connu de bornes à Farrivée soudaine de Frédéric Morton, qui dans quelques jours serait Tépoux de Nancy.

Alors plein de rage et d'amour, au moment de perdre à jamais la seule femme qu'il eût aimée, il n'avait pas reculé devant un crime; il avait enlevé Nancy. Tout le favorisait, cette obscurité profonde, cette voiture qui n'attendait que lui, l'absence du père , qui désormais sans doute ne les quitterait plus un moment. Un jeune homme bouillant et impétueux comme Léopold pouvait-il hésiter?

Traverser le jardin en courant, avec

Nancy pâle et sans connaissance entre ses bras, s'élancer dans la voiture avec son précieux fardeau , cela fut pour Léopold Taflaire d'un moment : les chevaux partirent comme un trait.

Il voulait d'abord se réfugier dans la maison de sa mère et lui confier Nancy; mais au milieu de sa fuite, il réfléchit soudain que la maison de madame Doring serait la première, sans doute, où Ton viendrait faire des perquisitions. 11 crut moins dangereux d'aller demander un asile à lord Delbrige.

La voiture s'arrêta dans la cour de rhôtel. Il se glissa furtivement, et sans être

tE BATARD. 209

reconnu, par un couloir mystérieux qui menait jusqu'à l'appartement du jeune lord. Nancy avait rouvert les yeux ; elle marchait au hasard comme un être privé de raison, et se laissait machinalement conduire.

Léopold demande lord Delbrige : on rintroduit dans une salle toute resplendissante de lumières, toute pleine de cris bachiques et de chants enroués. Il reconnaît tous ses compagnons de table, à Texception de Maxwell qui ne voulait plus êtred''aucune orgie, d''aucun plaisir, avant qu'il eût revu son cher Léopold.

C'était le 28 octobre, le jour même où

Léopold avait rendez-vous avec tous ses amis chez lord Delbrige^ pour célébrer la plus joyeuse bacchanale qu'ils eussent encore imaginée. Léopold devait gagner ou perdre ce jour-là quatre mille livres sterling; il devait avoir enlevé la jeune Créole, que lord Delbrige Pavait défié de séduire quelques jours auparavant.

Tout cela revenait en même-temps à la mémoire de Léopold : épouvanté , il veut fuir; on le retient, on l'entoure, on l'accable de questions et d'embrassades.

Mais quelle est cette femme qui Taccompagne, cette femme muette et qui baisse la tête?

Lord DeJbrige s'approche et la regarde.

— C'est-elle! s'écrie-t-il , foudroyé de surprise!

— Cest-elle ! répètent à la fois tous les buveurs émerveillés. Vive Léopold!.. il a gagné le prix! les quatre mille livres sterling!..

Léopold est sombre, égaré,* il n'a pas l'air de comprendre ce qui se passe autour de lui. Ses amis quittent bruyamment leurs chaises et veulent le porter en triomphe avec la belle jeune fdle qu'ils nomment sa maîtresse.

On le félicite de son bonheur, de sa

212 Lli BATARD. .

glorieuse conquête, on lui fait mille et mille questions plus effrontées les unes que les autres ; alors, ne se possédant plus, il entre dans une violente colère , il les repousse, il les appelle infâmes, il les défie tour à tour dans un duel à mort. On croit sérieusement ^qu''il est devenu fou; les uns le plaignent, d'autres le plaisantent.

— L*'ami Léopold ! dit Robsil en ricanant avec une expression d'envie railleuse , je te demande ta survivance , quand tu n''aimeras plus les Créoles.

Alors, furieux, hors de lui-même, Léopold saisit un couteau sur la table et se précipite en blasphémant sur Kobsil.

On les sépare.

— Cette jeune fille est pure comme le ciel! s'écrie-t-il (Pune voix tonnante. Je vous le dis à tous!., malheur à qui prononcera contre elle vuie parole , une seulel.. Elle est pure, vous dis-je !

— En attendant , voici la somme que tu as gagnée , repartit lord Delbrige en présentant à Léopold un paquet de billets de banque roulés.

Léopold fit un gcsie d''horrcur. Nancy venait de tomber dans un fauteuil , anéantie.

Tandis que ces choses se passaient clans rhôtel de lord Delbrige, madame Doring retirée avec Betsy dans son modeste cottage que les flots baignaient d'un côté à la marée haute, madame Doring attendait avec une anxiété inexprimable qu'une

autre lettre vînt lui donner des nouvelles de son fds.

Assise dans un petit salon meublé très simplement, elle approchait par momens ses mains tremblantes d'un feu vif et pétillant, que rendait fort nécessaire l'humidité du brouillard qui pénétrait par les croisées mal jointes.

Sa physionomie, plus triste encore que de coutume, exprimait !a souffrance et le découragement. Des soupirs douloureux et profonds s'échappaient de sa poitrine; quelques larmes descendaient lentement le long de ses joues amaigries, et tombaient

Lli BATAUD, 217

une à une sur un papier qu'elle lisait et relisait sans cesse.

Ce papier était une lettre sans signature, qui se terminait par ces mots :

«Ainsi, pas dUnquiétude! il est en c( sûreté dans la maison d'un homme qui (( donnerait sa vie pour vous deux ! n

— Qui peut m'avoir écrit cela ?.. pensait-elle absorbée dans ses réflexions.

Datée du 27... oui, du lendemain de ce malheureux duel !.. Mais pas de signature!... Quel est cet homme, qui donnerait sa vie pour mon fils et pour moi?.. Je n'ai pas au monde un seul ami!...

Comme récriture de ce billet ressemble à celle d'une personne !...

— Oh! je suis folle!., murmurait-elle en secouant la tête avec tristesse. C'est encore une illusion comme Pautre !.. c'est le rêve d'un cerveau malade !.., Lionel est mort !..

Puis, elle gardait le silence, et ses larmes coulaient abondamment.

On entendait au dehors le murmure des vagues et le bruit du vent dans les feuillages rares et dépouillés par l'automne.

— Mais depuis cette lettre, reprit madame Doring avec un mouvement convulsif, depuis cette lettre qu'un ami seul peut m'avoir écrite, comment n^'ai-jc pas reçu des nouvelles de mon fils!.; commentne m'a-t-il pas écrit lui-même!..

Ce duel!.. Ah! malheureux enfant!., il est hlessé !.. il est mort peut-être !... Ce billet me trompe ! ... On a voulu cacher encore la vérité aux yeux d'une pauvre mère !... C'est pour amortir le coup !...Oui, je n'en doute plus!.. Autrement, celui qui m'a écrit cela, aurait eu pitié de moi!., il ne me laisseraitpoint cette affreuse angoisse!.;

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle en se tordant les mains, faites-moi mourir !.. Mon fils est mort!..

Aii&sitôtBetsy entre avec précipitation.

— Madame !.. une lettre !..

— Donne !

Et madame Doriug s'empare vivement de la lettre.

— Le courrier qui l'apporte s'est égaré dans le brouillard, continue Betsy. Voilà plus de quatre heures qu'il est en route, à ce qu'il prétend.

Madame Doring avait ouvert la lettre.

— Ciel! qu'ai -je lu!., s'écrie- t-clle en changeant de couleur.

Li: DATARP. 221

■ — Madame?....

— C'est lui! ajoute madame Doring d'une voix agitée.

— Qui?., votre fils?..

Non!., sir Lionel Belgrave!.

— Est-il possible?..

— Et je ne meurs pas de joie ! poursuit madame Doring dans une exaltation inconcevable. Lionel !.. Mon fils!.. Ils vont venir!.. Écoute !...

222 LE BATArxD.

Et, d'un accent plein d'émotion; elle lit:

« Madame, un homme bien coupable, cf et qui a causé tous vos malheurs!., un « homme qui vous a trop aimée, et qui « vous aime toujours, tâchera de réparer « les maux qu'il vous a faits ! .. Après vingtc( et-un ans d'absence il revient dans sa (( patrie!.. Vous saurez quelles étranges « vicissitudes l'ont si long- temps enchaîné « loin de vous !.. Il ne voulait pas mourir, « sans vous demander pardon !..

« Cet homme, vous Pavez déjà deviné, « c'est Lionel Belgrave!.. Il traîne avec lui « ses remords!.. Depuis vingt-et-un ans il

(( pleure son crime, et le pleurera jusa qu'au tombeau!..»

Elle fut obligée d'interrompre sa lecture, car elle ne voyait plus ; ses yeux étaient obscurcis par les larmes.

— Lionel!., je suis plus coupable encore, moi!., murmurait-elle au milieu des sanglots.

Enfin, elle continua de lire ;

« Anna , j'ai bien souffert!.. Mais Dieu « s'apaise! je crois qu'il me pardonne!..

22i Li: IJATARD.

« J'ai sauve votre fils! il est dans mes « bras!..

— Mon fils!..

« Consolez-vous, Anna!.,. Les jours « d''ëpreuves sont finis !.. Je suis riehe, (( tout ce que j''ai vous appartient. Ne « craignez plus que d'impitoyables crëan- (f ciers vous enlèvent votre fils!.. j''ai « assez d'or pour les assouvir tous !.. Vous K savez qu*'il vient de tuer en duel un « infâme à qui nous devons tous nos (( malheurs !.. Léopold ne peut se monte trer encore publiquement; mais rien (( n'est plus facile que de prouver son c( innocence, et d'ici i» deux ou trois jours « il n'aura plus besoin de se cacher, j'en

« ai la certitude. Il ne sait pas encore qui M je suis!.. Peut-être serait-ce un bonheuj « qu'il Tignorât toujours !:. vous en déci- « derez!... Peut-être aussi une révélation « pareille doit-elle sortir de votre bouche u et non de la mienne!.. Nous verrons (( plus tard ce que nous devons faire. (( Adieu, chère Anna, soyez prudente!... (( Ne dites à personne où est votre fils.

(( P. S. Je rouvre ma lettre pourajou- (( ter quelques mots à la hâte: j''apprends (( à Pinslant même que vous habitez de- (f puis ce matin votre maison de campa- « gne. Ce lieu nous favorise. La nuit sera (( îrès obscure... Aujourd''hui je vousamè- (( nerai Léopold entre neuf et dix heures, « si je crois pouvoir le faire sans danger. ))

Elle achevait à peine, quand dix heures sonnèrent à la pendule.

— Ah! mon fils!... Lionel!... s'écria madame Doring, dans un transport de joie indicible, quel bonheur! Je vais revoir Lionel!... Je vais embrasser mon fils!...

— Pauvre chère maîtresse !... ditBetsy avec attendrissement.

Après plus de vingt ans le revoir !... continua madame Doring en levant les mains vers le ciel, lui dire tout ce que j'ai souffert!... Oh! mon Dieu! je vous remercie!

Lionel!... Mon fils!... Je vais donc les

presser tous les deux sur mon cœur!...

Oh! mon Dieu ! que vous êtes bon!...

Vous me rendez mon ûls ! ... Vous lui rendez un père !... Léopold ne sera donc plus abandonné, sans conseils , sans appui!... Il va rentrer dans le sein de la vertu!... Il va revenir à vous, ô mon Dieu!...

Elle pleurait enjoignant les mains.

— Mais c''est trop de bonheur! poursuivit-elle d'une voix affaiblie, qu'ils viennent!... Je n'ai plus de force! mon cœur se brise!... Ah! si j'allais mourir avant de pouvoir les embrasser!... Lionel!... Mon fds!... Qu'ils viennent!., qu'ils viennent!.. Comme ils tardent!...

— Il me semble que j'entends un bruit de voiture.... dit la femme de chambre, en prêtant l'oreille.

— Ce sont eux!... dit madame Doring à demi suflbquée par Pémotion.

— Non, rien!... ajouta Betsy avec tristesse, je me trompais!... C'est le bruit de la mer.

— Allons dans cette chambre! reprit madame Doring en se levant de son fauteuil avec une extrême vivacité, malgré son état de faiblesse. Les fenêtres donnent sur la campagne !... Nous entendrons venir !...

Et sans attendre que Betsy lui donnât le bras pour la soutenir, elle courut dans la chambre voisine.

A peine madame Doring était-elle sortie, qu'une porte communiquant à l'escalier s''ouvrit avec précaution.

Betsy se retourne et jette un cri. Elle reconnaît Léopold.

T. II la

Il est très pâle. Ses goiircils violemment contractés donnent à sa physionomie quelque chose de funèbre.

Derrière lui est une femme enveloppée d'un manteau.

— Ah ! c'est vous, monsieur Léopold!

dit vivement Betsy?

— Silence ! répond Léopold d'une voix souide,enindiquantd''un geste lapersonne qui se tient debout derrière lui. Je ne suis pas seul!...

Cette femme est encore dans l'ombre du corridor; elle n'ose avancer dans la chambre.

— Ah ! monsieur, reprend Betsy, votre mère vous attend avec une impatience !...

— Au nom du ciel ! Betsy!... ne lui dis pas encore que je suis arrivé!... Retienslà quelques instans.

— Quelle pâleur, M. Léopold !... Vous m'effrayez!

— Paix! te dis-je! interrompit-il d'un air sombre. Retiens ma mère!... Quelques minutes seulement.

— Est-ce encore un malheur?... murmura Betsy en tremblant,

Et, jetant un coup d'œil inquiet sur Léo*

pold, elle sort du côté par lequel vient de sortir sa maitresse.

Nancy, car c'est elle qui est dans le corridor, Nancy demeure immobile, muette, la tête penchée sur la poitrine.

— Venez, chère Nancy ! venez! ditLéopold avec tendresse.

Elle sanglotte et se cache le visage dans ses mains.

Léopold la conduit jusqu'à la porte d'un cabinet, qu'il ouvre sans faire de bruit.

Ce cabinet est contigu à la chambre de Léopold. Partout, des épées, des pistolets, des couteaux de chasse , pendus à la muraille ou posés sur les meubles.

— Ma bien-aimée, dit-il d'une voix douce et pénétrante, restez quelques instans dans cette pièce. Je veux préparer ma mère à vous recevoir.

— Malheureuse! malheureuse! Ah ! je meurs de honte.

Et Nancy continuait de se cacher le visage dans ses mains.

— Pas de larmes! pas de sanglotsl..

Nancy, vous êtes ma femme!

— Mon pauvre père !... Il a maudit sa fille4,. murmure-t-elle avec désespoir.

— Calmez-vous, de grâce! reprend-il avec une intonation douloureuse et suppliante. Entrez dans cette chambre, et n''ayez aucune inquiétude. Nous sommes ici beaucoup plus en sûreté que chez lord Delbrige!..

•— Lord Delbrige!.. s'écrie-t-elle eu frissonnant,

— Ne pensez plus à ces misérables , Nancy!.,. Leurs propos empoisonnés ne peuvent vous atteindre!... Ils ne savent pas, ces hommes sans cœur, que le véritable amour est un ange-gardien pour la femme qu'onaime!.. Mais soyez tranquille! je les forcerai bien tous, les uns après les autres, d'avouer qu'ils ont menti, les lâches! et que je ne suis pas encore assez abandonné du ciel, pourséduire une jeune fille qui est Tinnocence et la pureté même!...

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! répétait faiblement Nancy, agitée d'un frisson convulaif.

—Je vous en conjui^, ne craignez rien,

mon amour!.. Il est impossible qu'on vienne nous chercher dans cette maison!.. Personne au monde ne sait la route que nous avons prise!.. On ne viendra pas, vous dis-je!.. et demain au point du jour nous quitterons PAngleterre!

—Je ne partirai pas, monsieur !.. répondelle avec force, je ne partirai pas sans tomber aux genoux de mon père.

Et comme les sanglots de Nancy redoublaient, Léopold l'attira avec douceur vers le caliinet.

— Sortez vite! j'entends quelqu'un!

dit-il.

Puis il referma sans bruit la porte sur elle.

— Malheureux que je suis !.. murmurat-il en croisant les bras avec une expression cFangoisse vive et poignante. Oh!

quVi-je fait !.. Cette pauvre jeune fille, si confiante et si pleine de candeur !.. Elle que j'aime avec adoration!.. L''avoir trai-

242 LE BATAUD

née au milieu de ces libertins, devant ce lordDelbrige, qui est bien le plus dépravé des hommes!... Tavoir jetée en proie à leurs sarcasmes, à leurs infernales suppositions !.. Elle qui est un ange!., elle que j'ai respectée, comme si elle était ma sœur!.. Les misérables! les faux amis, ils m'ont perdu!.. Maxwell est donc le seul qui m^ait donné de bons conseils !.. Il est le seul que je n'aie pas voulu croire!.. Comment faire!.. Il faut pourtant que je leur prouve à tous , que je ne suis pas un infâme!., et que Nancy est pure encore!...

— ' Mais que disaient-ils donc?., reprit-il avec un tressaillementinvolontaire. Ils disent que j'ai gagné le pari!., l'abominable pari!.. Ce Dclbrige osait même !..

âlS

Et, comme frappé d''une idée subite, il porte vivement une main à la poche de son habit. lien retire un paquet de billets de banque.

— Ah! c''est le prix de ma lâcheté!

dit-il en froissant les billets avec fureur. Pauvre jeune fille ! c'est le prix de ta honte!.. Cet or est infâme !.. je n'en veux pas!.. Dieu merci !..je ne Pai pas gagné !..

Et, plein d'horreur, il jette les billets de banque dans le feu qui les dévore en un instant.

Aussitôt, beaucoup de bruit se fait en-

24i LE DATARD.

tendre dans la chambre voisine, dans celle même où Betsy vient de rejoindre sa maîtresse.

La porte s''oavre, et madame Doring accourt, malgré les efforts de Betsy qui cherche à la retenir.

— Betsy !.. tu me caches quelque chose!, dit madame Doring, dans un grand désordre d'c5prit, je veux savoir!..

Tout-à-coupelleaperçoiLL'jopakl.

T. II. io

— Ah!., mon fils!..

Et ils tombent dans les bras l'un de Tautre. Betsy se retire.

— Bonne mère !.. dit Léopold avec attendrissement.

— Oh! c'est donc toi!., c'est toi que je presse contre mon cœur!., cher enfant!.. Je ne mourrai donc passanst'embrasser!..

Et elle le serrait dans une étreinte convulsive.

— Mais dis-moi, reprend-elle avec une expression de joie mystérieuse : tu n'es pas venu seul?..

— Quoi!., vous sauriez?., dit-il en pâlissant.

— Qu**!! vienne!., je veux le voir!.* j'en aurai la force!... Pitié! pitié'., qu'ail ne fasse pas languir mon impatience!..

— Elle ne sait rien!., pensa Léopold, soulagé d'un grand poids.

— De qui voulez-vous donc parler, bonne mère ?

— De lui! s''écria-t-elle avec exaltation.

— Sa tête est égarée ! murmura Léopold en laissant échapper un profond soupir. Le chagrin!.. Ah! malheureux!..

c''estmoi!..

— Mais tu ne veux donc pas me repondre!., continua-t-elle d''unc voix pleine dVneoisse. Tes veux se détournent!., tu ne parais pas me comprendre !..» Je te parle de lui!., de ton père!..

LE BATARD. 2i9

— Oubliez-vous que je l'ai perdu avant ma naissance!., répondit sourdement Léopold.

— On ne lui a rien dit encore !.. pensa madame Doring. Mais parle, je t'en conjure, reprit-elle en le serrant de nouveau dans ses bras, pourquoi ce mystère?.. Sir Lionel Belgrave est ici!., je sais qu''il est venM ivec toi!..

— Sir Lionel Belgrave !„ dit LéopoUl en regardant sa mèix^avec surprise, Cest la troisième fois que j'entends prononcer ce nom !.. Je le trouverai, ma mère , je le trouverai !.. mais je ne connais pas encore cet homme !.. je ne le connais pas I

2oO LE BATARD.

— Quoi ! ton sauveur ! interrompitelle d''une voix tremblante, ce noble et généreux ami, qui t'a reçu chez lui comme un fils!., qui t''a caché dans sa maison, après ce duel!..

— Ah! vous savez donc!.. s''écria Léopold en s''arrachant des bras de sa mère, je suis un misérable!. .je suis un monstre!..

— Que dis-tu?.. Quel délire!..

— Je suis un assassin!., continua-t-il en frissonnant, pâle, l'œil égaré.

— Dieu te pardonne, mon fils! dit-elle avec un mélange de tendresse et d'effroi. Tu as répandu le sang d'un homme!..

Biais si je te disais combien cet homme avait fait de mal à ta mère !..

i^ Je ne me reproche pas son sang!.. Mais lui, mon bienfaiteur! lui qui m''avait tendu les bras!.. Iniqui m"'avait recueilli, blessé, mourant!.. lui, mon sauveur, mon hôte!.. jeTai payé de la plus noire ingratitude!.. j''ai trahi Plionneur, l'amitié, la confiance!., j'ai trahi l'hospitalité !.. J'ai fui de sa maison comme un lâche!..

'—Ah ! tu ne Tas pas attendu, Léopold!..

tu es parti sans le prévenir!» cVst une imprudence!.. Mais pourquoi exagérer ta faute?., elle est bien pardonnable ! il l'excusera tout le premier!.. N'est-ce pas, mon fils, poursuivit-elle en le couvrant de larmes et de caresses, n'est-ce pas , tu étais impatient de revoir, d'embrasser ta pauvre mère, qui mourait de chagrin loin de toi!.. Oh! mais il va venir! Il sait bien ce qwiC c'est qu'un fils! il sait que tu ne peux être que dans les bras de ta în{>rc!..ï! va venir!.. nous allons le voir !..

— Hélasî héiasi murmura Léopold, c'en est donc fait!.. Elle n'a plus sa raison !

— Non! je ne puis résister!., s'écria-

t-elle a?ec entraînement. Il faut que je parle! Il faut tout lui dire!.» C'est une barbarie de prolonger autant son erreur, de ne pas lui donner toute sa part de joie ! . . Léopold, Léopold !.. remercie Dieu ! il va te rendre la fortune et le bonheur!.. Il va te rendre un père!.* Tu sais bien, sir Lionel Belgrave!.. ce généreux ami que je voulais voir encore avant de mourir... sir Lionel... dont je te parlais, il y a quelques jours... Eh bien! mon fils, j'en ai maintenant la certitude.., il est à Piymouih !,. U va venir ici !.. ja l'alfonds î

«— Expliquez- vous ' ,,,

— Je t'ai ftompé, Léopold! dU-elle

d'une voix coupée de sanglots ; (on père existe!...

Que dites- vous , ma mère ?...

Léopold sentit comme un frisson de glace parcourir ses veines.

— Oui, poursuivit-elle, tu Tembrasseras...dans un instant peut-être!... 0 mon enfant! pardonne-moi!... c'est un secret

que je t'ai caché bien long-temps!

Mais, vois-tu, je n'osais pas !... je n'osais pas te le dire!... je craignais de rougir

devant toi! comme si une mère ne

trouvait point toujours son excuse au

fond du cœur d'un fils!... Lcopold!... je fus coupable!... Oui, bien coupable!...

— Coupable! vous!... Non, non! c'est impossible!...

— Écoute-moi, Lcopold!... Si tout à rheure on te disait que j'ai perdu Thonneur en te donnant le jour, maudiraistu ta mère?...

— Moi, vous maudire î... interrompit Léopold avec une exclamation pleine de tendresse et de colère. Mais qui dirait cela?... qui Poserait dire ?... Un seul Ta

fait! un seul!... Mais je lui ai fermé la bouche à tout jamais î...

— Léopold , reprit solennellement madame Doring, il faut que je te révèle tout!... c'est là ijion châtiment ! Il faut que je baisse les yeux devant mon (ils!...

Apprends donc...

— Anctc, ma mère! ,..► Je t'en supplie !,.. pïis un mot de plus !

— Non!,. .tu vas m'entendre !... dusse' je mourir de honte!... à tes pieds!.... L'homme dont tu portes le nom!... celui qui fut mon époux!...

Mon père?...

— Je l'ai trahi !...

— Ciel!...

— Maudis ta mère ! Léopold !...

— Non !... pas vous!... mais Fautre !.. répliqua-t-il avec une agitation concentrée. Lui !... lui, qui vous a séduite !... et qui vous a lâchement abandonnée!... Il n''avaitpas de cœur, cet homme!...

— Malheureux!... c'est ton pèreî.

— Eh bien ! qu'il soit maudit!...

Madame Doring tomba dans un fauteuil, en poussant un long gémissement.

— C'est mon père!... dites-vous? continua Léopold furieux, effaré, comme dans un accès de fièvre chaude. Il m'a donné la vie, cet homme ! ... Il aurait bien mieux fait de me donner la mort!.. .Je n'aurais pas un serpent qui me ronge le cœur!... je ne me dirais pas que je suis un infâme, et que je plane sur vous depuis ma naissance comme un fatal génie î...

Oui! je n'aurais pas désespéré ma

mère I... je ne l'aurais pas tramée jusqu'au tombeau de douleur en douleur!...

— Léopold!... Léopold!... disait madame Doring d'une voix suppliante.

Mais il n'entendait rien.

— Pourquoi m'a-t-il arraché du néant, cet homme?... poursuivait-il, effrayant de pâleur et d'égarement. Pourquoi m'at-il animé d'un souffle adultère pour me jeter en proie aux mauvais conseils, aux passions dévorantes qu'il avait allumées dans mes veines!... Oh! cet homme! il se repentira de son lâche abandon I... car je roule emporté sur une pente affreuse,

irrésistible, sur une pente 'qui mène au crime, au suicide ou à Téchafaud 1...

•i-Léopol(ll..a n'accable pas ton pèrel... Tu dois le plaindre ï

— Non!

*»-Il t'aime t.. .

— Et moi; je le maudis!...

-^Oh! pas de malédiction, Léopold!...

Tu serais un ingrat I... G'es^t le plus tendre

LE DATAUD. 201

des pères !... Si tu savais, mon fils, tout ce qu^ila fait pour toi !.. Celui qui t'a sauvé!., celui que j'attends I...

^- Eh bien?...

— Sir Lionel est ton père!,.,

Un cri douloureux et profond part du cabinet où Nancy est cachée.

-^ Il y a quelqu^Hï dans cette cham- 'e?... dit viv veux voir !.,.

bre?... dit vivement madame Dorins;. Je

— Pa3 encore!.,. Au nom du ciel!...

murmure Léopold d'une voix brisée, en essayant de retenir sa mère.

— Cest lui, sans doute!... dit madame Doring, tremblante de joie et d'anxiété. Pauvre eber Lionel! il voulait ménager ma faiblesse!...

Et, malgré la résistance de Léopold, elle ouvre brusquement la porte du cabinet, et recule avec épouvante.

— Une femme!... dit-elle.

LE DATARD. 365

Nancy, pâle et mourante, se traîne au milieu de la chambre, et tombe presque évanouie sur un soplia.

Le galop d'un cheval résonnait depuis quelques momens.

— Ma mère , je vous la confie î dit Léopold d'un ton grave et solennel.

Un grand bruit se fait entendre dans rescalier.

Ma mère, poursuit Lcopold, c'est

votre fille!...;.. c''est mon épouse!.

— Cest ta sœur! crie une voix tonnante.

Et Lionel parait, tout couvert de poussière, le visage décomposé, livide.

Léopold s'est élancé dans le cabinet. Un choc horrible et violent retentit tout à coup, suivi d'un bruit sourd, comme celui que fait un corps en tombant.

— Mon fils!... s'écrie madame Doring

LR BATARD. 267

d'une voix déchirante. Ah 1... mort!

Léopold venait de se briser la tête contre une muraille. Ses cheveux trempaient dans une mare de sang.

— Anna! dit Lionel avec un profond sanglot, c'est Dieu qui nous punit î !

« Madame,

« Pourquoi votre lettre n'est-elle pas arrivée sur les ailes du vent, aussi prompte que votre pensée !... ou plutôt, malheureux que je suis! pourquoi ne vous ai-je point consultée d''abord comme j'avais promis de le faire à l'avenir!... Vous me dites que le titre de mon nouveau livre vous choque horriblement : vous avez vu avec une sorte de terreur ce titre malencontreux grimacer affreusement sur

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