‹ Le bâtard (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · T. II. IS · texte numérisé non relu

T. II. IS

pourrais mieux faire, et qu'il faut abandonner le roman aux littérateurs de bas étage qui n'ont jamais lu Virgile, Dante et Shakspeare. Vous me demandez si j'ai passé sept on huit ans de ma vie à traduire Horace et Juvénal pour faire des romans de pacotille qui vivent deux ou trois mois, comme les hannetons et autres coléoptères , aussi importans à la récréation des enfans oisifs et paresseux qui s'en amusent une heure ou deux avant de les déchiqueter.

« Pavoue, madame, que ce reproche est terrible, et qu'il me va droit au cœur ! Virgile, Horace, et Juvénal et Shakspeare, ces demi-dieux que j'adorais, hélas !... et que j'ai presque abandonnés! quand reviendrai-je à leurs autels?.,. Quand pourr

rai-je mettre une dernière main à tant d'ouvrages interrompus?... Quand pourrai-je écrire aussi , moi : Exegi monumentum. — (( J'ai achevé mon monument. » Jamais, peut-être !... Le temps nous emporte ! et la vie est si rapide aujourd*'iiui , si fuyante, qu''on peut à peine jeter un regard en arrière pour voir encore de loin ses amis !

(( Mais enfin, pourquoi cette haine profonde et mortelle que vous portez au roman? Vous ne m''avez encore pardonné, madame, que mon pauvre petit volume de sonnets, mes Pervenches, que j'ai retrouvées un jour par hasard dans un por-^ tefeuille, comme des fleurs sèches dans un herbier; mes Pervenches que j''ai tirées de la poussière et du silence, pour expier

à VOS yeux quinze ou vingt crimes in-octavo plus ou moins effroyables, et racheter dix mille pages de prose bourgeoise par quelques pages de poésie.

« Et vous soupirez douloureusement, madame, à chaque nouveau roman que je vous offre d'une main tremblante. — Toujours ! me dites-vous avec une adorable tristesse, toujours!

« Mais Richardson, mais Fielding, mais Lesage et Tabbé Prévost, n'ont-ils point fait des romans aussi, de magnifiques romans bourgeois, aussi beaux dans leur genre que Y Iliade et Y Enéide P Et Molière,

que vous adorez, malgré ses nombreux apothicaires qui n'ont rien de fort poétique, Molière, madame, a-t il fait autre chose que d'admirables romans de mœurs?...

(( Eh bien! écrivez pour le théâtre, me dites -vous. Le théâtre, à la bonne heure ! c'est un noble genre î

(( Oui , très noble , madame ,* mais franchement je ne vois pas la différence qui existe entre une pièce de théâtre et un roman. Si Tune est du genre noble, l'autre, ce me semble, ne doit pas être d'un genre très inférieur. Tous deux, pièce de théâtre ou roman, sont lapein-

ture vivante du cœur humain, un tableau de mœurs : ils procèdent Pun et Tautre par les mêmes moyens, Taction et le dialogue; ils se composent des mêmes élémens, du comique et du tragique; ils arrivent tous deux au dénoûment de péripétie en péripétie; et roman ou drame, le plus vrai, le plusintéressantdes deuxest, sans contredit, le meilleur et le plus noble. Seulement, la besogne du romancier me paraît triple : il est à la fois auteur, acteur et machiniste.

(( Eh bien ! allez-vous me répondre encore, madame, car ce n'est pas la première fois que nous discutons sur la prééminence du drame et du roman : Eh bien ! mon pauvre ami , puisque Fun n'est pas

plus difficile que l'autre, pourquoi ne point choisir tout naturellement celui qui donne la fortune et la gloire ? Pourquoi faire des romans, an lieu d'écrire pour le théâtre?

« La question peut sembler embarrassante au premier coup-d''œil; mais il est fort aisé d'y répondre : seulement, il faudrait, madame, une assez longue digression sur les théâtres, les comités de lecture, et les intrigues plus ou moins ignobles qui se nouent dans les coulisses. Peut-être vous dirai-je bientôt pourquoi j'aime encore mieux représenter mes drames en deux volumes, à huis-clos, sans claqueurs, sans chevaliers du lustre, abominable vermine qui souille et dégrade les plus beaux succès !

aOnpouriaitbienm''objectersansdoute, que si je ne fais pas de pièces de théâtre, c''est que je n''en sais pas faire. L''objection me semblerait assez naturelle, bien que je pusse répoîidreà mon tour que presque tous mes romans sont de véritables drames, qu'on pourrait jouer sans transposer une scène, sans changer un mot. Par exemple, je ne crois pas qu'on donne au théâtre beaucoup de pièces plus rigoureusement exactes et aristotéliques que le Tentateur ou ce Bâtard, qui trouvera peut-être grâce devant vous?

— i( Au moi ns si voue écriviez en vers! me dites-vous encore^ madame, dans cette lettre plus sévère et plus grave que de coutume. Presque tous les ouvrages de lord Byron

sont des romans; mais quelle poésie merveilleuse et profonde ! quel admirable style!.. J''aime cent fois mieux vos vers que votre prose, et je crois qu'il vous serait possible de racheter souvent la frivolité romanesque du fond, par le travail et les ornemens de la forme?

(( Voilà ce que vous m'*écrivez, madame; et cette fois, comme toujours, ce bienveillant reproche a fait vibrer dans mon cœur une fibre douloureuse , et m'a rempli d'une grande tristesse. Hélas! oui, pourquoi ne pas écrire en vers ? Un roman serait-il moins vif, moins ardent, si de Texposition jusquVu dénouement il se déroulait dans un beau et poétique langage, avec ce noble alexandrin que Victor

Hugo à rendu souple, vigoureux et varié comme îaprose de Jean-Jacques Rousseau, éblouissant comme Rubens, harmonieux comme Mozart ?

« Mais qui pourrait déterminer jamais un abonné de cabinet de lecture à lire deux gros volumes de yevs? Notre-Dame-de^ Paris, elle-même, ce chef-d''œuvre, aurait sept ou huit-cent mille lecteurs de moins, si elle avait le malheur d'être en vers, en admirables vers comme ceux d''Iïernani!

Corneille, s'il vivait maintenant, serait obligé sans doute de mettre Rodogune

en prose, ])our faire plus d'argenij

« Où trouver aujourd'hui un homme

du monde qui lise des vers? Vous, madame, qui voyez presque chaque soir dans vos salons toute cette fouleélégante etrichequi puiseincessammentdansles flots d'or de la Bourse , dans le pactole de l'agiotage, dites, connaissez-vous un agent de change, un banquier, un propriétaire de mines, un entrepreneur de chemin de fer, qui lise ou achète un volume de poésie?.. Où trouver ce phénix, madame? cet oiseau merveilleux et rare!... L'espèce en esta jamais perdue !

« Il n''y a pas un agent de change qui ne hausse les épaules quand on prononce le mot de poésie. Ils vous diront tous que c'est une folie décrire en vers, et que ce n'estpas ainsiqueparle ianature ou dumoinsquonparie à laBourse. Ils vous diront surtout avec une

assurance toute napoléonienne que le vers français n''est pas, en vérité, praticable, et que la rime torture continuellement la raison. Ces gens-là regrettent fort que Molière n'ait pas écrit toutes ses pièces en prose.

« Laissons-les dire, madame, et surtout ne faisons point de vers pour le public.

« Ce n''est pas, au moins, que je sois brouillé à mort avec la poésie; Dieu m'en garde ! Je vous promets de temps à autre quelques vers, pour tâcher de me faire pardonner ma prose , ce langage à pied pcdestriSf comme disait Horace.

A PROPOS DU BATAPxD. 280

(( Par exemple, à présent que j'ai fini mon livre, le susdit Bâtard, il me prend fantaisie, je ne sais trop pourquoi, de tourner la prose en vers, le roman en drame. Cest véritablement une traduction; et bien que très littérale , je vous jure qu'elle me donnerait beaucoup moins de peine à faire d'un bout à l'autre que la traduction des six premières odes d''Horace, vers pour vers ou à peu près.

« Si j'ai le courage de terminer cette métamorphose à rimes sonores et pleines, ce qui n'est pas très vraisemblable pourtant, carPopération est longue, je tâcherai d'obtenir lecture à quelque théâtre royal par Tentremise de monseigneur le Comte-de- Paris; et si ma pièce est reçue var acclama-

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lions, et jouée dans quinze ou vingt ans, je saurai bien enrégimenter douze ou quinze cents claqueurs, pour savourer la gloire à mon tour.

M'applaudirez-vous, madame?.. Voici un échantillon de mon dialogue poétique :

Ca Bche tôt a pt^moutl).

Un appartement avec deux portes latérales , et deux fenêtres au fond. On aperçoit l'extrémité des mâts et les pavillons de quelques navires : dans le lointain la mer.

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